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Roman lesbien : Une drôle de fille

ciseaux

Une drôle de fille est un roman lesbien sur une passion amoureuse sulfureuse et… explosive.

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Diane, lectrice
Au sommaire

Une drôle de fille : chapitre 1

Emma était entrée sans hésiter dans le salon de coiffure. Les prix affichés défiaient aussi toute concurrence mais surtout il n’y avait personne. Emma avait le cheveu châtain, épais et raide et sa coupe court nécessitait un entretien régulier si elle voulait en effet avoir de la tenue. Comme elle avait également en horreur d’attendre, c’est ainsi qu’elle avait opté pour le nomadisme capillaire. Inutile de chercher à la fidéliser car elle allait toujours au moins cher mais surtout au plus désert.

Son métier de visiteuse médicale lui permettait cette liberté qui était aussi son luxe. Elle comptait bien en profiter. Et dans tous les domaines. Aussi calquait-elle sa vie affective sur son salaire. Elle avait un fixe et pouvait espérer un extra les bons mois. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle ne négligeait pas son aspect extérieur. « Sur la route toute la sainte journée » pour aller d’un client à un autre, Emma était en droit d’attendre des compensations si cela s’offrait à elle.

Emma avait donc une heure devant elle avant son prochain rendez-vous. Une chaleur moite l’envahit lorsqu’elle pénétra dans ce salon impersonnel avec ses néons et ses meubles gris et jaunes. Emma avait revêtu un peignoir en Tergal noir et s’installa au bac comme l’hôtesse qui l’avait accueillie le lui avait demandé. Une coiffeuse sortie de l’arrière-salle se plaça ainsi dans son dos et lui demanda d’une voix enfantine ce qu’elle voulait. La même coupe mais en plus court répondit du tac au tac Emma. Mais faites attention car j’ai un épi rebelle ! Le shampooing terminé Emma avança jusqu’au siège que lui indiqua le figaro en jupon. C’est alors que dans la glace elle put enfin mettre un visage sur la voix. La coiffeuse semblait un peu plus âgée qu’elle.

Elle avait par ailleurs un corps de femme avec une poitrine forte et des hanches larges qui contrastaient cependant avec la première impression d’Emma. Enfin elle était tout de noir vêtu. Emma la détaillait pendant qu’elle préparait son matériel. La jupe était courte et le décolleté vertigineux. L’effet était saisissant et Emma avait du mal à rester de marbre devant la tentation. Ses cheveux longs et blonds lui donnaient une allure de poupée Barbie et Emma ne put s’empêcher de lui sourire quand leurs regards se croisèrent.

En bonne professionnelle elle connaissait son métier. Elle eut vite fait de repérer l’implantation et de ne pas commettre l’erreur de couper plutôt que d’effiler et de désépaissir. De ses mains expertes, ses ciseaux excellaient. En dehors d’une musique bruit de fond, nul autre son que celui des instruments. Emma qui ne savait jamais quoi dire aux coiffeurs avait pourtant bien envie d’en dire des choses. En particulier que cette fille lui plaisait et que si cela lui disait elle était prête à lui proposer la botte. C’était en fait du désir à l’état pur. Mais à croire que la coiffeuse lut dans ses pensées car elle aussi avait besoin de discuter.

« Vous êtes déjà venue ici ?

– Non c’est la première fois. En fait je suis de passage et comme je m’ennuyais je me suis arrêtée ici.

– Vous êtes là pour affaire ou pour … ?

– Pour le travail. Je suis descendue à l’hôtel de la Gare. Et comme j’avais du temps libre avant mon prochain rendez-vous, j’en ai profité pour entrer dans ce salon.

– Vous faites quoi dans la vie ?

– Je suis visiteuse médicale.

– C’est un métier où on gagne bien ?

– Je n’ai pas à me plaindre.

– Vous savez ce n’est pas dans la coiffure qu’on peut s’enrichir sauf si on est patron. Mais comme ce n’est pas mon cas…

– Mais il n’y a pas que l’argent dans la vie. Il y a aussi la famille, les amis…

– Mon mec s’est tiré et je suis orpheline. Comme ça, c’est réglé ! Je n’ai donc aucune attache. Et comme c’est pour lui que j’étais venue m’enterrer dans ce trou du cul du monde, vraiment je n’ai plus rien à faire ici. Ça vous plaît la coupe ?

– Beaucoup. »

Emma régla la note, laissant un bon pourboire en guise d’adieu. Elle passa l’après-midi à vanter les mérites de ses pilules miracles. Les médecins étaient surtout friands d’invitations à des congrès au soleil ou à la neige et de matériel informatique. C’était donnant donnant et Emma connaissait comme eux la règle du jeu. Elle n’avait aucun état d’âme et seul comptait le chiffre d’affaire. Elle n’avait pas à se plaindre car son secteur était plutôt en progression et elle remplissait parfaitement ses objectifs.

Pour tout dire, Emma cartonnait et cette vie sur les routes lui plaisait malgré certains moments de solitude. Elle avait la chance d’avoir une amante qui l’attendait sans trop d’impatience et qui avait fini par s’adapter à ce rythme de vie car comme elle, sa vie professionnelle remplissait bien ses journées. Pour Emma ce challenge permanent et cet éloignement forcé stimulaient sa sexualité et leurs retrouvailles étaient avant tout très physiques.

L’hôtel de la Gare possédait deux étoiles et un charme désuet. Emma n’avait pas été très pressée de le rejoindre car la soirée s’annonçait tristounette. Heureusement le restaurant avait une carte tentante et le sandwich du midi était déjà loin. Emma avait pris soin d’emporter son agenda car elle comptait organiser sa journée du lendemain. La lotte venait de lui être servie avec sa julienne de petits légumes lorsqu’elle aperçut sa capillicultrice dans l’entrée discuter avec le Concierge. Visiblement elle était à la recherche de quelqu’un et semblait agitée. Emma d’ailleurs ne comprit pas les éclats de voix et encore moins l’index planté en sa direction. Figarette était entrée dans la salle à manger et se dirigeait vers elle alors que le Concierge la tirait par la manche pour l’inciter à en sortir. Finalement Miss Barbie réussit à se dégager et se planta devant Emma éberluée.

« Dites à ce con que vous m’attendez !

– Ok mais vous m’expliquez ! »

L’employé zélé arriva à leur hauteur, trop heureux de pouvoir la mettre enfin à la porte.

« Mademoiselle est avec moi. Ne vous inquiétez pas je la connais !

– Comme vous voulez si vous en prenez la responsabilité ! Mais cet hôtel est respectable et des individus de ce genre ne sont pas les bienvenus ici. Je vous aurai prévenue.

– Laissez-nous ! Mademoiselle n’est pas une criminelle et gardez vos jugements de valeur pour vous ! Elle a sans doute faim, aussi apportez-nous la carte ! »

En furie, le Concierge claqua des doigts pour appeler le serveur et fit un signe de tête en direction d’Emma. Visiblement le garçon non plus ne semblait guère apprécier la coiffeuse.

« Je suppose que pour vous aussi ce sera un poisson !

– Ce sera plutôt une assiette de charcuterie. Vous devez bien avoir de l’andouille maison ! »

Emma ne put s’empêcher de sourire. Elle aimait les femmes qui avaient du répondant et du caractère et celle-ci n’en manquait pas.

« Comment vous vous appelez ?

– Claire. Et vous ?

– Emma.

– Et qu’est-ce que vous faites là Claire ?

– Comme je vous l’ai dit, je n’ai plus rien à faire dans cette ville. Emmenez-moi avec vous loin d’ici !

– Attendez ! Je ne vous connais pas !

– Eh bien justement faisons connaissance. Je suis sûre que tu as très envie de moi ? Je me trompe ou pas ?

– Non, effectivement. Mais avoue que tu fais tout pour !

– Eh bien tu vois je te connais ! Tout le monde n’apprécie pas mon genre. Toi oui.

– Qu’est-ce que tu insinues ? Où veux-tu en venir ?

– Tu veux faire l’amour non ? Qu’est-ce que tu te prends la tête ? T’es bien une femme. Toujours à te poser des questions. Au moins avec les hommes c’est plus simple.

– Je cherche simplement à savoir à qui j’ai affaire. C’est tout. J’ai horreur des histoires. Parce que tu vois, avec les femmes je me méfie. Elles s’accrochent. Au moins avec les hommes c’est plus simple.

– Bien répondu. Alors on fait quoi ?

– On finit de manger. Je ne suis pas très sûre que ce soit une bonne idée de coucher ensemble. Mon sixième sens me dit que je vais le regretter. Je ne vois pas ce qu’une hétéro comme toi peut m’apprendre.

– C’est parce que nous n’avons jamais fait l’amour l’une avec l’autre que tu dis ça. Tu verras toute à l’heure et nous en reparlerons. »

Le garçon arriva avec la commande. Elles se hâtèrent de manger, chacune pour des raisons différentes. Aussitôt la dernière bouchée avalée, elles montèrent dans la chambre d’Emma. Claire n’avait pas menti. Jamais personne n’avait fait à Emma l’amour de cette façon. C’était un mélange de douceur et de sadisme qui avaient réveillé en elle des instincts depuis longtemps refoulés. Emma osait avec elle des fantasmes inavouables et surtout elle jouissait sans retenu et sans remords. Sans doute parce qu’elle savait qu’elle ne la reverrait plus une fois tout cela terminé.

Lorsque les bruits de douche dans la chambre d’à côté se firent entendre, Emma comprit que la nuit prenait fin alors que Claire avec sa langue agile lui arrachait un dernier gémissement. Un coup d’œil sur le réveil posé sur la table de nuit lui rappela que dans deux heures elle devait être en route pour son prochain rendez-vous. C’était le moment de conclure même si son corps, excité par toutes ces caresses, ces griffures et ces morsures en voulait encore et toujours plus.

« Viens t’allonger à côté de moi Claire. Tu dois être fatiguée.

– Ça va. Quand je suis lancée je ne peux plus m’arrêter !

– Je vois ça mais il faut que je me lève. On va se quitter là ! Tu préfères dormir ici ou rentrer chez toi ?

– Je n’ai plus de chez moi.

– Comment ça ?

– Il y a trois mois que je ne paye plus mon loyer. Mon homme est parti avec tous les meubles. Ce n’est pas un matelas pourri qui me retient dans ce bled. J’ai toute ma garde de robe dans mon sac.

– Attends ! Nous deux c’était bien cette nuit mais c’est fini. Je reprends ma vie et toi la tienne. Comme je te l’ai dit je n’aime pas les filles qui s’accrochent !

– Mais je ne m’accroche pas. Je réponds à ta question. Je me tire d’ici. Comme toi !

– Et où vas-tu aller ?

– Je ne sais pas. Où le vent me pousse ! Tu sais dans la coiffure y’a pas de chômage. Demain je peux trouver du boulot sans problème. Et toi tu vas où ?

– Je vais à Paris au siège pour notre réunion mensuelle puis après je reprends ma tournée.

– Ça me convient très bien Paris. J’en ai marre de ce trou.

– Je vais me doucher. La journée s’annonce plutôt longue. Je t’invite à manger. Je meurs de faim et toi ?

– J’ai surtout besoin d’un café. J’ai hâte de partir. »

Emma et Claire ne furent pas longues à se préparer. Elles descendirent à la salle à manger où d’autres VRP avaient pris place. Emma ne connaissait pas le serveur et celui-ci ne semblait pas dérangé par la présence de Claire. Le petit déjeuner fut vite expédié et Emma se fit établir sa note de frais pendant que Claire s’installa dans sa voiture. La tournure des événements ne lui plaisait pas mais si tout allait bien dans quatre heures Claire la quitterait et cet intermède resterait dans sa mémoire comme une nuit assez chaude. Bref une petite tromperie sans conséquence qui ne bouleverserait pas sa relation avec sa compagne. La routine quoi !

Une drôle de fille : chapitre 2

Emma une fois de plus était en progression. Non seulement elle avait atteint ses objectifs mais en plus elle les avait doublés. Cela lui valut les félicitations de sa direction et une prime exceptionnelle. Emma se dit intérieurement qu’elle avait une baraka de tous les diables car c’était plutôt mal parti en début de mois avec le nouveau plan du gouvernement qui souhaitait toujours et encore une diminution des dépenses de santé.

La réunion s’était achevée et Emma avait devant elle une demi-journée de repos. C’était l’occasion pour elle de rentrer dormir. La fatigue venait de s’emparer d’elle et elle allait bientôt être hors service. Une sieste réparatrice ne pouvait que lui faire le plus grand bien.       

Emma était profondément endormie lorsqu’un chaste baiser sur la joue la sortit de son sommeil. C’était Aurore, son amante qui venait de la trouver au lit.

« Bonjour Emma. Ça ne va pas ? Tu es malade ?

– Pas du tout. J’ai mal dormi cette nuit. Je suis tombée dans un hôtel bruyant. Et puis j’étais stressée par ma réunion mensuelle.

– Et alors ?

– Tu veux une bonne nouvelle. J’ai doublé mes objectifs. Il y a un chèque à la clé mais je ne sais pas de combien.

– Super. Ce n’est pas à moi que ça arriverait. C’est vraiment la crise en ce moment. Les gens n’ont plus d’argent.

– Ne désespère pas ! Ça va s’arranger.

– Tiens pousse-toi un peu, tu prends toute la place.

– Je chauffe ta place, nuance. Envie d’une petite sieste toi aussi ?

– Envie de toi oui !

– Gourmande. Je te manque tant que ça ?

– Tu vas voir ! Regarde l’effet que tu me fais ! »

Et loin d’avoir été complètement rassasiée par Claire, Emma eut envie d’explorer de nouvelles caresses avec Aurore. Celle-ci bloqua à plusieurs reprises la main d’Emma lui signifiant de revenir à des choses connues. Visiblement elle n’appréciait pas le changement. D’ailleurs leurs étreintes furent brèves.

« Qu’est-ce qui se passe ? C’est quoi ces nouveaux fantasmes ?

– Rien. J’avais envie de varier un peu. On fait toujours l’amour de la même manière.

– Oui et alors ? Ça nous convenait non ?

– A toi peut-être ? A moi non !

– Pourquoi tu ne m’en as jamais parlé ?

– Je t’en parle.

– Ne me prends pas pour une idiote ! Jusqu’à maintenant tu trouvais ça bien. Je te trouve bizarre depuis toute à l’heure.

– Mais pas du tout. Tu te fais des idées.

– Tu m’as trompée, c’est ça ?

– Qu’est-ce que tu vas t’imaginer ? Pas du tout. Tu sais à quel point je t’aime et que je ne veux pas te faire souffrir. C’est juste qu’avec le temps j’ai peur que le désir ne disparaisse. Aussi c’est pour cela que je me suis dit qu’un peu de fantaisie ne pouvait que nous faire du bien.

– C’est vrai ?

– Je t’ai déjà menti ?

– Non.

– Alors tu vois ! »

Emma et Aurore reprirent leur effusion là où elles les avaient laissées. Elles se firent tendres l’une envers l’autre et jouirent l’une et l’autre en même temps en guise de réconciliation. Aurore une fois de plus avait gobé ses mensonges et Emma était contente d’elle. Inutile de la faire souffrir surtout si Aurore était heureuse comme ça. Emma n’aurait plus qu’à s’essayer à de nouveaux jeux sexuels avec ses maîtresses de passage. Tout le monde y retrouverait son compte et les truies seraient bien gardées. Dans deux jours, Emma serait une fois de plus sur la route. Il n’y avait pas longtemps à attendre. Pour l’instant qu’elle profite d’Aurore. Parce qu’après tout c’était confortable et rassurant de se savoir attendue et aimée par une amie fidèle.

Les quarante huit heures passèrent à une vitesse incroyable. Emma avait oublié Claire et cela ne la préoccupait même pas de savoir ce qu’elle était devenue. De toute manière cette fille était terriblement débrouillarde. Comme un chat, elle saurait toujours retomber sur ses pattes. La seule chose qui la tracassait c’était l’hostilité qu’elle avait pu engendrer à l’hôtel. Le personnel semblait bien la connaître et de toute évidence il s’était passé quelque chose avec eux. Mais quoi ? Emma faisant halte régulièrement dans cet endroit, elle essayerait d’en apprendre un peu plus lors de son prochain séjour.

Si tout allait bien sa tournée devait durer cinq jours. Elle serait de retour pour le week-end et avec Aurore elles en profiteraient pour sortir en boite avec des amies car Emma aimait beaucoup faire la fête. Elle ne détestait pas s’enivrer voire même fumer un petit pétard, quel mal y avait-il à ça ? La pression était sérieuse et la compétitivité rude entre laboratoires pharmaceutiques. Etre la meilleure en permanence était son credo. Aucune faiblesse, aucune baisse de rendement n’étaient autorisées si elle voulait être la gagnante que son patron voyait en elle.

Le secteur que couvrait Emma était important et se situait en province. Emma passait donc pas mal de temps dans sa voiture. C’était pour elle aussi un moment d’intimité car elle se retrouvait alors seule avec ses pensées. Il n’était pas rare qu’elle ait des rêveries très érotiques qui lui donnaient ensuite pendant ses rendez-vous un pouvoir de conviction et de séduction irrésistible.

Emma était du genre à vouloir plaire à tout prix et elle savait utiliser son charme à tout bout de champ. Aussi une fois de plus Emma fut servie. Pendant sa tournée, elle fit la rencontre d’une jeune femme médecin nouvellement installée. Ce fut comme un flash entre elles deux à leur première rencontre. Emma sûre de son pouvoir sur les femmes, la plaqua contre le mur et tout en l’embrassant chercha impatiemment du bout des doigts son sexe chaud et humide. Un gémissement un peu plaintif l’incita à remuer délicatement l’index à une cadence de plus en plus rapide jusqu’à sentir son clitoris gonfler et devenir aussi doux que du velours. Emma sentant qu’elle s’abandonnait colla son sexe contre sa cuisse voulant resserrer son étreinte.

Un long râle lui signifia que sa cliente avait joui. Et pendant que les yeux fermés, collées au mur elle se remettait ses émotions, Emma se frotta contre elle et jouit à son tour. Cela n’avait pas duré plus de dix minutes et Emma encouragée par cet accueil bienveillant voulut recommencer. Mais le travail c’est le travail et Emma comme le médecin avait d’autres rendez-vous. Elles convinrent de se revoir le soir même chez la toubib car en province les ragots vont bon train et deux femmes dans une chambre d’hôtel c’est forcément suspect.

Emma ne regretta pas le déplacement. Non seulement sa nouvelle amante savait s’y prendre mais elle découvrit avec elle le plaisir à trois. Elle avait omis de lui dire qu’elle vivait en couple avec une femme et qu’elle aussi était à la recherche de sensations fortes au niveau sexuel. Emma avait été heureuse de cette initiative et de cette surprise, l’orgasme avait été démultiplié en raison de la nouveauté. Quoi de plus aphrodisiaque que cette orgie de caresses, cette stimulation des sens habituellement impossible à deux, le voyeurisme de chacune des compagnes lorsque l’une se donnait sans retenu à Emma pendant que l’autre utilisait des godes pour jouir seule. C’était nouveau pour Emma et elle dut s’avouer que cela lui plaisait bien.

Malgré l’insistance de son hôtesse pour rester la nuit, elle préféra regagner son hôtel sitôt la soirée terminée. Le triolisme était une première pour elle et elle comptait bien remettre ça à son prochain déplacement avec elles deux. Plus c’était coquin et plus elle aimait. C’était aussi le contraste entre sa vie rangée et l’autre, plus dissolue qui l’excitait. Emma menait une double vie et elle y trouvait un équilibre épanouissant pour elle et son couple.

En fait ce qui l’émoustillait dans tout cela c’était que sous des aspects honorables, conventionnels et bourgeois sommeillaient en elle des désirs interdits qu’elle assouvissait au décours de ses rencontres. La tournée passa rapidement. Le week-end aussi. Emma et Aurore s’enivrèrent de danse, de musique et d’alcool avec la bande habituelle d’amies aussi fêtardes qu’elles. De ces deux jours, il ne leur resta qu’un souvenir brumeux et une bonne gueule de bois. Elles s’étaient bien amusées et c’était l’essentiel.

La semaine recommença laissant à Emma toute liberté. Aurore avait une trop haute opinion de son couple et une vision très monogame de l’existence pour tromper Emma ou imaginer la réciproque. C’était peut-être aussi à cause de cela qu’Emma se sentait aussi à l’aise. Finalement quoi de plus rassurant que d’avoir entièrement confiance en une femme aussi prévisible qu’un tiers provisionnel. Cela donne un pouvoir sur l’autre qu’il ne soupçonne même pas. Et puis pour elle Aurore ne pouvait que lui prêter, par projection, des intentions honnêtes. C’est ainsi que le temps passa et qu’Emma continua d’agir comme si l’infidélité était un gage d’amour et les mensonges un signe de respect.

Une drôle de fille : chapitre 3

Emma était coincée dans un embouteillage. Elle venait de sortir de sa réunion mensuelle et un camion bouchait la rue. Elle pestait contre le chauffeur qui visiblement prenait son temps pour livrer son chargement. A croire qu’il était le seul à travailler dans Paris. Inutile alors de lui demander d’être solidaire lors de la prochaine grève des routiers. Déjà que sur la route Emma n’appréciait pas du tout de les voir déboîter sous son nez sans clignotant et surtout sans se presser mais là elle fumait.

Néanmoins à croire que c’était sa journée car il commençait également à pleuvoir. Emma n’aimait pas la pluie parce que cela la rendait mélancolique et broyer du noir n’était pas ce qu’elle préférait. En fait son rêve était de vivre dans un endroit toujours au soleil. C’était d’ailleurs pour cela qu’elle travaillait d’arrache-pied. Elle mettait ainsi de l’argent de côté et d’ici quelques années elle pourrait s’acheter un commerce dans une île paradisiaque et jouir tranquillement de l’existence.

L’averse tombait drue et le camion bloquait toujours la rue malgré le concert de Klaxon. Les piétons au dehors s’agitaient et couraient dans tous les sens afin de trouver un abri. Emma accoudée contre la vitre assistait au spectacle avec un sourire un peu désabusé. Au moins elle était au sec. Ce n’était pas comme cette fille qui était bonne à essorer et qui dans sa précipitation glissa juste devant la voiture d’Emma. Mais que faire se dit-elle ? Faire semblant de n’avoir rien vu ? Ou aller l’aider ? 

Emma ne résista pas à rencontrer une nouvelle femme. En effet après tout qui sait. Emma sortit armée d’un parapluie et se dirigea vers l’avant de son véhicule. C’est alors qu’elle reconnut allongée sur le bitume Claire. Elle n’avait plus du tout son allure de poupée Barbie. Ses cheveux étaient plus courts que les siens et elle les avait teints en noir. Quant à ses vêtements, elle portait un jean et un imper. Emma se baissa et l’aida à se redresser. En revanche elle avait toujours des seins aussi affolants.

« Claire, qu’est-ce que tu fais là ? Ça va ? T’as mal quelque part ?

–  Non. Et toi ? Comment vas-tu ?

– Je sors d’une réunion. Le siège de ma société est à quelques mètres d’ici. Je suis coincée derrière ce camion et j’attends qu’il s’en aille.

– Et bien moi je suis de nouveau libre comme l’air. Depuis qu’on s’est quitté j’ai bossé un peu mais j’en ai eu vite marre du salon. On était exploité à mort et ce n’étaient pas les pourboires qui étaient motivants. Le patron se les mettait dans la poche. Justement j’allais me chercher une nouvelle place. Mais je sens que ça va attendre un peu.

– Monte dans la voiture il pleut trop. On va être trempées.

– Bonne idée. »

Elles se précipitèrent à l’intérieur et se calèrent dans leurs fauteuils. On n’entendait plus que le bruit de leur respiration. Un appel de phare indiqua à Emma que la rue était dégagée et qu’elle devait avancer. Comme d’habitude après sa réunion, elle avait son après-midi. Elle avait prévu justement d’aller chez le coiffeur. Et à croire qu’une fois de plus, Claire avait lu dans ses pensées.

« Ils ont repoussé tes cheveux.

– J’avais prévu de les faire couper cet après-midi car je ne travaille pas.

– Ça tombe bien. Si tu veux une coupe, je peux m’en occuper. J’ai tout mon matériel avec moi. On peut aller chez toi si tu veux.

– Et pourquoi pas chez toi ?

– Je suis à l’hôtel et je suis partie ce matin sans payer ma chambre.

– T’es vraiment une drôle de fille. A chaque fois que je te vois, tu es toujours en partance pour quelque part. Pourtant Paris, c’est quand même mieux que le trou où je t’ai ramassé.

– Tu es qui pour juger. Mais qu’est-ce que tu sais de la vie ? En effet tu n’es qu’une petite bourgeoise intéressée par le fric et qui de temps en temps se fait baiser pendant ses tournées. D’ailleurs tu ne veux pas qu’on aille chez toi parce que tu ne tiens pas à ce que ta régulière soit au courant de tes petites sauteries. Tu lui jures l’amour éternel à ta dulcinée ?

– Je ne te permets pas de juger. Tu es qui pour me faire la morale. En tout cas tu as été bien contente de la trouver la bourgeoise pour te sortir de ton bouge. Il y a un métro en face. T’as qu’à le prendre si tu ne me supportes pas !

– On ne peut pas discuter avec toi, tu prends la mouche tout de suite. Après tout des hôtels y en a plein Paris. On n’a qu’à prendre une chambre. Je te couperai les cheveux et puis si tu veux on s’envoie en l’air ensuite. Qu’est-ce que t’en dis ?

– Je ne sais pas. T’es un vrai sac à embrouilles à mon avis.

– Comme tu veux ! Mais tu en connais beaucoup des filles qui t’ont fait jouir comme moi ?

– OK. Je connais un petit hôtel où on sera bien. Tu pourras y rester pour la nuit. Moi je serai obligée de rentrer. Tu permets j’appelle mon amie ?

– Te dérange pas pour moi. »

Emma stationna sa voiture en double file et se saisit de son portable. Aurore ne rentrerait pas cette nuit. Elle restait avec sa sœur qui était enceinte et qui ne supportait pas l’absence de son mari. On en était au début de la grossesse. Ça promettait pour la suite car le beau-frère d’Aurore était routier international. Tiens, elle ne viendrait pas de là sa haine des camionneurs ? Emma raccrocha ravie de la nouvelle. Finalement si la journée était mal partie, le vent semblait tourner.

Emma se sentait déjà excitée par la suite des événements. Elle avait toujours un petit nécessaire pour la nuit dans son coffre. Il ne lui restait plus qu’à choisir un hôtel. Elle opta pour la banlieue proche. Ainsi elle pourrait se garer facilement et de plus le métro mettrait Claire à portée de Paris. Et puis surtout, Emma n’y était pas connue. Parce que c’était la première fois qu’elle trompait Aurore « à domicile ». Cela se passait toujours en province et elle n’avait jamais dérogé à son principe. Pourquoi prenait-elle d’un seul coup autant de risques ?

A cette heure, Emma n’eut que sa carte bleue à introduire dans la fente. Heureusement que toutes les deux elles avaient des comptes séparés. Il faudrait qu’elle se débarrasse très vite de cette facturette. Claire attendit dans la voiture qu’Emma lui fasse signe pour entrer. Emma et Claire avaient une chambre située au fond de l’hôtel. Celui-ci ressemblait à toutes les autres de la même chaîne et Emma se crut un moment seulement en tournée. Elles avaient chacune un sac de voyage.

La pièce avait un quelque chose de sordide avec son odeur de renfermé et son store baissé. Cela ne semblait pas déranger Claire. Visiblement elle avait l’habitude elle aussi de ce genre d’endroit. Elles posèrent leurs sacs à terre entre le mur et le lit. Emma se précipita pour remonter le store et ouvrir la fenêtre. Claire retira ses chaussures et monta sur le lit pour arracher un drap du troisième lit qui ne servirait pas. Elle l’étala par terre et posa la chaise dessus.

« Va te laver les cheveux pendant que je finis d’installer. Je vais me doucher moi aussi. »

Emma revint dix minutes plus tard, propre de la tête au pied ainsi que Claire. De toute évidence l’hôtel était complètement inhabité en ce début d’après-midi. Claire avait toujours son aussi bon coup de ciseaux.  Elles se voyaient toutes les deux dans la glace. Claire n’était vêtue que d’un ample tee-shirt blanc qui laissait saillir ses seins trop lourds sous le coton tissé. Emma avait recouvert ses épaules d’une serviette afin de ne pas répandre des cheveux sur son peignoir.

Leurs regards se souriaient à travers le reflet du miroir. Emma sentait le corps chaud et pulpeux de Claire contre son dos qui se balançait dans une ondulation gracieuse. Emma avait une confiance absolue dans le travail de Claire. Au fur et à mesure que la coupe prenait forme Emma avait, en mettant ses mains derrière son dos, du bout de l’index caressé le sexe de Claire. Ce dernier d’abord indifférent à cet hommage discret fut flatté de tant d’égards et s’ouvrit afin de s’offrir sans découvrir toutes ses roueries.

Emma, maîtresse de la situation stoppa nette ces caresses lorsque le dernier coup de ciseaux fut donné. Elle savait Claire au bord de la jouissance mais elle voulait l’entendre la supplier. Elles se jaugèrent une fois de plus du regard et Claire d’un geste professionnel se saisit de la serviette et la secoua par la fenêtre. Elle convia Emma d’un geste à se lever afin de faire de même avec le drap. Aussitôt débarrassé des petits cheveux, Claire le jeta roulé en boule sur le lit du dessus et se coucha sur celui du dessous après avoir retiré son tee-shirt et son string.

D’un doigt agile et expérimenté, elle acheva l’œuvre d’Emma dans un soupir explicite sans que celle-ci n’ait eu le temps de réagir. Cette fille était vraiment incroyable. D’autant plus qu’elle se tourna latéralement et s’endormit. Emma était debout au milieu de la pièce, très excitée sexuellement et en même temps médusée par le comportement de Claire. Elle aussi s’allongea sur le lit et ferma les yeux. La situation lui paraissait insensée. Elle était nue sous son peignoir à côté d’une fille qui venait de se masturber et qui visiblement n’en avait rien à faire d’elle. Enfin pas tout à fait si l’on tenait compte qu’elle l’avait bien cherché. Emma qui avait cru avoir le contrôle de la situation venait de le perdre après n’y avoir vu que du feu.

Elle était dans un état de frustration intense et l’idée d’imiter Claire ne la tentait pas du tout. Et si Claire s’amusait à ses dépens ? Après tout que connaissait-elle d’elle ? Pas grand chose. Même pas son nom de famille. Juste Claire. Et qu’elle était coiffeuse. Ça fait un peu juste non ? Mais il fallait reconnaître qu’elle avait un petit quelque chose de fascinant. Que c’était un bon coup quoi ! A condition qu’elle se réveille.

Claire s’était retournée et s’était collée contre Emma. Elle dormait profondément. Ce n’était pas du bluff. Sa respiration était lente et régulière. Dans son sommeil, elle avait des allures enfantines et une certaine innocence se dégageait d’elle, comme elle avait son poing replié sous son nez contre sa bouche, on aurait pu croire qu’elle suçait son pouce. Emma entreprit de l’embrasser. Voir une femme ainsi abandonnée à Morphée entretenait son désir et si cela pouvait l’inciter à le tromper avec elle. Mais l’effet fut inverse. Claire se mit à s’agiter et à chasser d’un geste dans le vide ce qui semblait la déranger. Puis elle bougea dans tous les sens et se mit à parler.

« Mon argent. Où est mon argent ? Tu veux ma mort, c’est ça ? Mais qu’est-ce que je t’ai fait ! Ordure, salaud ! Rends-moi mon argent !

– Réveille-toi Claire tu fais un cauchemar ! »

Emma l’avait prise dans ses bras et la serra contre elle. Elle sentait l’accélération des battements de son cœur et la sueur couler sur son corps. Claire ouvrit les yeux dans un état second.

« Je suis où ?

– Avec moi dans une chambre d’hôtel. Tu as fait un mauvais rêve. Mais ce n’est rien je suis là.

– C’est ce cauchemar toujours le même. Jamais je ne m’en sortirai. Jamais.

– Ne dis pas ça. Il y a toujours moyen de s’arranger dans la vie.

– Non pas là. Tu ne sais pas ce qui m’arrive.

– J’en saurai plus si tu me racontes. »

Claire éclata en sanglot. Apparemment elle était bouleversée. Elle d’habitude si sûre d’elle avait perdu sa superbe. Ce devaient être de gros problèmes.

« Tu ne veux rien me dire ?

– Non. J’ai trop peur. Et je ne veux pas que tu aies des ennuis à cause de moi.

– Mais de quel genre ? »

Avant d’avoir eu sa réponse Claire embrassa Emma tout en lui caressant les fesses. Comme la précédente fois elle lui fit découvrir des plaisirs inédits et ce n’est que repues qu’elles s’endormirent dans un lit aussi nu qu’elles !

Une drôle de fille : chapitre 4

Il était presque vingt heures quand elles se réveillèrent. Emma n’avait qu’une envie : recommencer. Mais son estomac criait trop famine pour remettre ça tout de suite et celui de Claire aussi. Elles convinrent de se rhabiller et de sortir à la recherche d’un petit restaurant sympa. A la réception des prospectus alléchants proposaient une gamme d’endroits aussi divers que variés. Elles convinrent d’une pizzeria car elle était à proximité de l’hôtel et qu’elles pourraient y aller à pied. La nuit était déjà tombée et dans le noir l’endroit avait un quelque chose de mal famé qui ne donnait pas trop l’envie de s’y attarder.

La pizzeria était à moitié remplie. Une serveuse, boudinée dans sa jupe noire trop courte les installa à une table située en bordure de fenêtre. Emma contesta le choix et demanda à s’installer plutôt au fond de la salle. La serveuse bougonna que si tous les clients étaient comme elle elle pourrait fermer sa boutique. Emma ne comprit pas à quoi elle voulait faire allusion mais renonça à pousser plus loin le raisonnement. Ce devait être la banlieue qui rendait les gens aussi agressifs. Elles s’assirent donc à leur table et consultèrent la carte. Aucune surprise dans le menu. Il y avait tous les classiques italiens et un steak avec des frites en sus pour le malheureux traîné de force dans un tel endroit.

Claire opta pour des lasagnes et Emma une pizza du chef. C’est qu’elles avaient faim toutes les deux. N’osant pas reparler de l’incident de tout à l’heure, Emma lança une banalité à laquelle Claire répondit. Sans que l’ambiance soit pesante, le restaurant mal éclairé avait un côté un peu glauque avec ses chaises en plastique, ses nappes en toile cirée rouge et son décor défraîchi. Et ce n’était pas le Pakistanais devant le four qui dépaysait le plus. Même dans ses tournées Emma ne mangeait pas dans ce type de boui-boui mal famé. Tant qu’à manger de la pizza autant que ce soit dans des lieux plus typiques. Le seul avantage de la situation c’est qu’elle ne risquait pas de rencontrer des gens connus. Parce qu’à vrai dire c’était sa seule préoccupation à part manger et refaire l’amour tout à l’heure avec Claire.

La commande tardait à venir. Emma commençait à trouver le temps long. D’autant plus que Claire lançait des sourires pleins de sous-entendus à un gros libidineux, seul assis à quelques tables de là.

« Tu le dis si tu t’ennuies avec moi !

– Pas du tout. Pourquoi tu dis ça ?

– Tu as vu les regards que tu lui jettes à ce gros vicieux.

– Ce n’est pas parce que tu détestes les hommes que tu dois en dégoûter les autres. Lui et toi vous voulez la même chose, alors évite-moi tes cours de morale !

– Une minute. Tu ne vas pas tout de même pas me comparer avec ce type. Peut-être qu’effectivement je veux la même chose que lui mais à sa différence je ne te prends pas pour une pute.

– Retire ce que tu viens de dire. Tu te rends compte de ce que tu racontes au moins. C’est humiliant de me traiter ainsi.

– Pardonne-moi ! Je ne voulais pas te blesser. Mais arrête de l’aguicher !

– Tu ne serais pas jalouse par hasard ?

– Non pas du tout. Mais je ne supporte pas du tout de te voir allumer ce type. Suppose qu’il vienne à notre table ! Comment on va faire pour s’en débarrasser ?

– J’en ferai mon affaire. Ne t’inquiète pas pour ça ! Je connais assez bien les hommes pour savoir comment ils fonctionnent. Et toi pourquoi t’es lesbienne ?

– C’est comme ça. Je l’ai toujours été. Et toi, je te demande pourquoi t’es bi ?

– Non je ne suis pas bi. Je suis hétéro.

– Et coucher avec moi, tu appelles ça comment ?

– Toi c’est différent. C’est la première fois que je couche avec une femme. Pour affirmer que je suis bi, il faudrait qu’il y ait des sentiments entre nous.

– Et ce n’est pas le cas ?

– A ton avis ? Tu éprouves quelque chose pour moi ou c’est juste un coup tiré à la va-vite ?

– En fait tu as raison, tu n’es pas bi. Laissons les choses comme elles sont car elles sont très bien ainsi !

– Qu’est-ce qu’ils font en cuisine ? Ils sont partis cueillir les tomates en Italie ?

– Non, tiens ça arrive.

– Il était temps. Je meurs de faim et toi ? »

Pas une minute l’homme ne quitta du regard leur table. Emma était trop loin pour entendre ce qu’il disait à la serveuse mais de toute évidence il lui parlait d’elles. Nul doute que partout où Claire passait, elle ne passait pas inaperçue. Elle avait une façon bien à elle d’attirer l’attention sur elle et de la monopoliser. Et puis surtout de devenir très vite indésirable. En effet la serveuse au moment de desservir leur apporta également la note.

« Pour le dessert, vous irez ailleurs. Des poufiasses dans votre genre, c’est ailleurs que dans cet établissement.

– Je ne vous permets pas nous parler ainsi. Nous n’avons rien fait d’illicite.

– Ce n’est pas à vous que je m’adresse mais à cette traînée. On vous a assez vue. Dehors !

– Tu t’es regardé morue avec ta jupe fendue jusqu’à la vulve. Tu me parles autrement sinon je t’envoie les inspecteurs du travail. Ton Pakistanais y doit pas être déclaré. Quant à l’hygiène ça laisse à désirer ici. Tu connais la différence entre mes lasagnes et toi ? Au moins j’ai pu les choisir sans champignon ! Ce n’est pas le cas de ta moule qui sent la marée d’ici.

– Arrête Claire, laisse tomber ! Ne fais pas d’histoires ! Je paye et on s’en va.

– La maison n’invite pas ? Tu n’as aucun amour propre pour permettre à cette minable de m’insulter ! Tu pourrais me défendre au lieu de te barrer comme une voleuse.

– Viens ! Prends tes affaires et on s’en va ! »

Emma attendit sa monnaie. Elle n’allait tout de même pas laisser de pourboire à la serveuse. Le client les salua d’un sourire hilare et d’un geste obscène du majeur. Emma était partagée entre lui casser la figure et filer sans demander son reste. Son bon sens lui dicta de se montrer discrète. Inutile d’en rajouter au scandale. Le plus urgent était de filer et d’attendre d’être dans la chambre pour en discuter. En effet si chaque moment en public devait ressembler à celui-ci et au précédent peut-être valait-il mieux que leur aventure en restât là.

A peine arrivée à l’hôtel, Claire se saisit de ses vêtements qu’elle glissa dans son sac. Manifestement elle partait.

« Tu vas où ?

– Je n’en sais rien mais j’en ai marre d’ici. Je sais aussi ce que tu vas me dire et on va peut-être faire l’économie d’une scène. J’ai eu ma dose pour ce soir.

– Si tu ne l’avais pas allumé aussi on n’en serait sans doute pas là. Tu es insortable ! Partout où tu vas il faut que tu te fasses remarquer.

– Je ne suis pas aussi BCBG que toi ni aussi coincée. Quand on me sourit je ne tire pas une tronche de six pieds de long avec des airs de madone offusquée !

– De toute façon, tu as toujours raison. On ne peut rien te dire.

– Ce n’est pas ça. Je ne supporte pas tes airs de petite sainte. On dirait que tu as avalé un code de bonne conduite. Tu vois moi, j’aurais pas payé. Le refus de vente est interdit par la loi. Nous n’avions rien fait de mal et nous pouvions manger notre dessert sans que la serveuse nous agresse. Au lieu de ça tu règles l’addition et on se tire mortes de honte. Ça voulait dire qu’elle avait raison de nous traiter comme ça. Et puis surtout que tu étais d’accord avec elle et tous les autres. Elle est où la Emma qui avait pris ma défense ?

– Je ne sais plus où j’en suis. Avec toi je vais de surprise en surprise. Je ne suis pas habituée.

– Tu es trop conventionnelle. C’est sûr que dans ta petite vie bien organisée, je fais tache. Rien à voir avec tes maîtresses habituelles. Tout ça sort de ta routine bien huilée. Avec moi ça change et t’as plutôt l’air d’aimer ça ? Non ?

– Oui mais je peux aussi me passer de toi. Si le hasard ne nous avait pas de nouveau réunies, tu aurais disparu de ma vie comme tu y es rentrée. C’est aussi simple que cela.

– Sauf que tu es avec moi dans cette chambre d’hôtel et que tu as encore envie de moi.

– Oui et alors ? Demain ce sera terminé et nous retournerons chacune à nos vies. D’ailleurs c’est peut-être la dernière fois que nous nous voyons. On est en train de se prendre la tête alors qu’il n’y a aucune raison. Après tout tu fais ce que tu veux de ta vie, ça ne me regarde pas.

– Tu serais bien la première à me prendre comme je suis.

– Il faut un début à tout. Ce n’est pas parce que je suis lesbienne que je suis sectaire. Au contraire je devrais me montrer plutôt tolérante avec autrui.

– Viens embrasse-moi ! Nous avons perdu assez de temps en discussion. »

Une fois de plus Emma avait transgressé certains de ses tabous. Claire n’avait aucune inhibition avec son corps et elle connaissait les caresses et les positions les plus inouïes. Elle n’hésitait pas non plus à demander à Emma de réaliser certains de ses fantasmes. Avec Claire Emma explorait ses zones d’ombre sans complexe et sans culpabilité. C’est pour cela qu’elle l’acceptait comme elle l’était. Parce qu’elle était cette part d’elle muselée par l’éducation et les bonnes manières. Mais surtout parce qu’elle se comportait en femme libre, sûre d’elle et de sa sexualité. Enfin c’est ce qu’elle croyait. Parce que Claire comme Emma devait bien avoir une faille dans cette incroyable désinvolture.

Une drôle de fille : chapitre 5

Le réveil sonna qui leur rappela la réalité. Par ailleurs la nuit avait été très courte et leurs corps gardaient encore les traces de leurs débordements. Pendant que Claire était partie se laver, Emma vérifia sur son portable si Aurore lui avait laissé un message. Il y en avait un qui lui rappelait qu’elle était chez sa sœur et qu’elle y resterait la nuit. En fait Aurore avait tellement l’habitude de gérer les absences d’Emma qu’elle ne montrait aucune inquiétude concernant leur séparation improvisée. D’autant plus que c’était Aurore qui était à l’origine de cette situation. Enfin Aurore avait une confiance débordante en Emma.

Claire et Emma déjeunèrent sans s’adresser la parole. Alors qu’elles allaient se séparer, aucune ne voulait prendre l’initiative de se revoir. Pourtant ce n’est pas qu’elles n’en avaient pas envie mais il y avait comme une gêne entre elles deux. Ce n’est que lorsqu’elles montèrent dans la voiture qu’Emma osa parler.

« Je te dépose où ?

– Où tu veux ! Mais si possible à un métro ou un arrêt de bus. Sinon je voulais te dire que j’ai bien aimé faire l’amour avec toi. Ça ne vaut pas avec un homme mais c’était bien tu sais. En revanche je ne renouvellerai pas l’expérience avec une autre si c’est ça ta question. Tu seras la seule ainsi. Je ne t’oublierai jamais non plus. Mais nous ne sommes pas faites l’une pour l’autre.

– Moi aussi j’ai aimé ça. D’ailleurs rien à voir avec les autres femmes que j’ai connues. Je ne t’oublierai pas non plus. Mais comme tu l’as dit nous ne sommes pas faites l’une pour l’autre. Je ne sais pas quoi penser de toi. Tu es une drôle de fille.

– Ne pense rien surtout ! D’ailleurs c’est mieux ainsi. Ne gâchons pas ces derniers instants ni les bons moments avec des mots que nous regretterions.

– Tu as raison. Ne gardons que le meilleur ! »

Malgré l’heure matinale un peu tardive il y avait encore des embouteillages. Emma déposa Claire à une bouche de métro après un furtif baiser. Ensuite elle eut juste le temps de passer chez elle prendre ses affaires et partir en tournée. Aurore n’était toujours pas rentrée et n’avait laissé aucun nouveau message. Emma griffonna alors un petit mot très laconique qu’elle mit bien en évidence sur la table de la cuisine et partit. En particulier elle se sentait mal depuis qu’elle avait quitté Claire. En effet elle regrettait de ne pas avoir voulu la retenir. Pourtant elle ne savait rien d’elle ni comment la retrouver.

Sur la route elle repensa à tous les événements. Le comportement de Claire l’avait énervé au restaurant et elle avait donné sans réfléchir raison à la serveuse. Cependant Claire avait eu raison ensuite dans sa défense. Après tout elle n’avait fait que rendre son sourire à un homme. Le reste aussi n’était que supposition et interprétation. Emma avait été victime de ses préjugés et de sa jalousie. Et pour cela elle s’était interdite de revoir Claire. Avec le recul cela lui paraissait un beau gâchis. En effet qui comme Claire pourrait la faire jouir ainsi ? Ce n’était pas Aurore ni même les femmes de rencontre. Emma qui aimait trop avoir le contrôle de la situation, qui était trop liée à ses amantes d’une manière ou d’une autre, par amour ou par intérêt, voulait donner une certaine image et il était inimaginable pour elle de s’abandonner de cette manière.

Mais avec Claire c’était autre chose. Quoi ? Elle ne savait pas. Mais c’était autre chose. Emma qui depuis longtemps s’assumait comme lesbienne avait toujours été très attachée à son indépendance et à son autonomie. Et là pourtant devant cette femme-enfant elle craquait littéralement. Jamais avant elle cela ne lui été arrivé. Ce n’était pourtant pas le coup de foudre, ni simplement une aventure purement sexuelle. C’était indéfinissable quelque chose comme une forte attirance et une porte ouverte à tous ses fantasmes. Claire lui manquait déjà et l’idée aussi de ne plus jamais la revoir la faisait souffrir. Accro Emma ? Non pas elle. Elle maîtrisait trop bien ses sentiments et le reste pour devenir dépendante de quelqu’un.

Non justement c’est bien parce que Claire n’était pas du genre à se laisser dicter quoi que ce soit qu’elle lui plaisait tant. Emma avait toujours rêvé d’une relation uniquement érotique où aucune histoire sentimentale ne viendrait gâcher le cours des choses. En Claire elle avait trouvé le moyen de satisfaire son désir et elle n’avait pas su la garder. Emma pestait intérieurement contre elle. Quelle idiote elle était ! Et dire qu’elle ne savait même pas son nom. D’ailleurs comment faire pour la retrouver ? Son ancien salon de coiffure. Là-bas ils la connaissaient. En fait c’était un bon début. Justement sa prochaine tournée la ramenait près de l’endroit où elle l’avait rencontrée.

Emma, entre deux rendez-vous, mit son projet à exécution. Ainsi elle se rendit dans le salon de coiffure où elle avait rencontré Claire pour la première fois. Et comme la fois précédente il était aussi désert. Coïncidence ? L’hôtesse lui demanda ce qu’elle voulait. Elle se jeta alors à l’eau.

« Je suis venue le mois dernier pour une coupe. C’était Claire qui s’était occupé de moi.

– Claire n’est plus là mais si vous voulez quelqu’un d’autre peut vous coiffer.

– Je ne viens pas pour ça. Je voudrais savoir si vous connaissiez bien Claire.

– Pourquoi il lui est arrivé quelque chose ?

– Non rassurez-vous ! J’aurais voulu avoir quelques renseignements sur elle.

– Vous êtes qui d’abord pour poser toutes ces questions ? J’ai rien à vous dire.

– En fait je l’ai prise en stop car elle avait besoin de se rendre à la gare et elle a oublié un sac dans ma voiture. Seulement je ne sais pas où la joindre car le bagage ne contenait que des vêtements.

– Et pourquoi vous vous en inquiétez maintenant ?

– Parce que je suis visiteuse médicale et que mon métier ne m’a pas permis de revenir avant dans votre ville. C’est pour ça !

– Je vais appeler la patronne. Elle pourra vous répondre mieux que moi. Vous êtes sûre que vous ne voulez pas une coupe ?

– Ils sont courts. Je ne vois pas ce que vous pourriez couper de plus.

– Alors une couleur ?

– Et pourquoi pas une permanente ? Appelez-moi la patronne. Je suis un peu pressée. J’ai des rendez-vous qui m’attendent. »

De mauvaise grâce, la jeune femme disparut derrière une porte. En moins de cinq minutes, elle revint accompagnée d’une femme, la bonne quarantaine, maquillée à outrance, frisée et décolorée à mort. Ça ne devait pas faire du bien aux cheveux tout ça.

« Bonjour. Vous voulez quoi ?

– J’aimerais rendre à Claire un sac qu’elle a oublié dans ma voiture.

– Ça fait un mois qu’elle a fichu le camp sans crier gare. Je n’ai plus de nouvelles. Elle est partie sans laisser d’adresse la garce.

– Elle doit bien faire suivre son courrier ? Vous n’auriez pas son ancienne adresse ?

– Vous n’avez qu’à laisser ses affaires chez les flics. Pourquoi vous vous embêtez à vouloir rendre service à cette traînée ?

– Vous n’avez pas l’air de l’apprécier beaucoup ?

– Vous êtes qui pour juger ? Claire était ma bru. Elle a épousé mon fils unique. C’est moi qui lui ai appris la coiffure parce qu’avant elle travaillait au Sélect, vous savez le bar… Si seulement ce salaud de Jacky n’avait pas tout fait pour lui tourner la tête en lui donnant le goût de l’argent facile. Elle était devenue une femme honorable grâce à moi. Mais voilà chassez le naturel et il revient au galop. Elle n’a pas pu s’empêcher de tromper mon fils. Alors divorce et tout le toutim. Si je l’ai gardée au salon, c’est parce qu’elle coiffait bien et que les clients l’appréciaient. Depuis qu’elle est partie, c’est plus pareil. Beaucoup sont partis ailleurs surtout les hommes. Elle avait ça dans le sang la coiffure. Votre coupe c’est tout à fait sa façon de travailler.

– Vous ne voulez pas me donner son nom ? Et si je la retrouve vous vous voulez que je lui dise quelque chose de votre part.

– Elle s’appelle Claire Vandrèche. Elle habitait 6 rue du four. Si vous la contactez dites-lui que Madeleine pense à elle et qu’elle a toujours sa place au salon. Mon fils est un imbécile qui n’a pas su la garder. Une femme comme elle, on ne l’aime pas sans passion.

– Merci madame. Je lui transmettrai votre message. »

Emma expédia ses deux rendez-vous. Depuis qu’une nouvelle loi était passée concernant le prix des « cadeaux » faits aux médecins, les entretiens étaient moins longs. En fait Emma négociait avec ses concurrents et ils se regroupaient afin d’atteindre le montant exact du présent. Une façon habile de contourner la législation mais qui rendait la concurrence encore plus féroce.

A l’ancienne adresse de Claire, Emma trouva une cité HLM. Elle chercha désespérément un concierge en vain. Des gamins qui l’avaient repérée vinrent tourner autour d’elle. C’est sans réticence qu’ils répondirent à ses questions. Claire avait déménagé il y a un mois et personne ne savait où elle habitait. Son courrier était retourné au destinataire avec la mention NPAI. Elle avait bel et bien disparu. Envolée !

Madeleine avait parlé du Sélect. Emma n’eut aucun mal à s’y rendre car l’adresse figurait dans l’annuaire. En fait c’était un bar. Lorsque Emma rentra elle fut dévisagée par tous les hommes. Quelques filles assises au comptoir sur des tabourets buvaient en charmante compagnie. Sinon aux tables, des hommes jouaient aux cartes ou lisaient le journal. Afin de garder sa contenance Emma se colla au zinc et commanda un café.

« Qu’est-ce qu’elle fait là la petite dame ? C’est pas un endroit pour elle. J’suis le patron et j’vous ai jamais vu ici.

– C’est Claire qui m’a parlé de vous.

– Claire ?

– Claire Vandrèche.

– Ah Claire ! Et qu’est-ce qu’elle devient ? Ça fait un moment qu’on n’a plus de ses nouvelles.

– Elle allait bien la dernière fois que je l’ai vue. Mais il y a un moment déjà. En fait je la cherche et je pensais quelle avait gardé des contacts ici.

– Mais je me disais bien que vous n’aviez pas la tête à l’emploi. D’ailleurs je croyais que vous vouliez travailler ici. Vous savez Claire, nous on la voit plus. Peut-être que Jacky sait ?

– Et où je peux le trouver Jacky ?

– C’est pas écrit renseignement sur mon front. Vous êtes bien curieuse. Et pourquoi vous venez la chercher là ? Pourquoi vous n’êtes pas allée voir au salon de coiffure ?

– Sa belle-mère ignore où elle est. J’ai toutes les raisons de croire qu’elle repassera par ici.

– Si vous le dites ! »

Emma n’en sut pas plus pour ce soir. Elle avait réservé une chambre à l’hôtel de la Gare. Sans doute aurait-elle plus de chance. A la réception Emma reconnut le Concierge. Ce fut réciproque et celui-ci ne se gêna pas pour lui dire le fond de sa pensée.

« J’espère que vous n’avez pas l’intention de réinviter cette femme. Cet hôtel est respectable.

– Vous y allez fort. Claire n’a rien fait d’illégal.

– C’est vous qui le dites. Je tiens à mon travail et je ne veux pas tomber pour proxénétisme.

– Qu’est-ce que vous racontez là ?

– La vérité. Vous ne savez rien d’elle de toute évidence. Elle n’a pas dû se vanter d’avoir été entraîneuse au Sélect. Et quand un client lui plaisait bien ça se finissait dans une chambre ici. Vous comprendrez pourquoi elle est persona non grata dans cet établissement.

– Effectivement. Mais vous la jugez sur son passé. Depuis elle a beaucoup changé.

– Je ne veux pas le savoir. Elle a fauté c’est suffisant. Et puis je n’aime pas les histoires et cette fille c’est embrouilles et compagnie.

– Ne vous inquiétez pas ! Je suis seule ce soir.

– Tant mieux. Voici votre clé. Je vous réserve une table pour ce soir ? »

Et Emma passa sa soirée en solitaire, troublée par toutes ces révélations.

Une drôle de fille : chapitre 6

Remontée dans sa chambre, douchée, les dents brossées, Emma se glissa dans les draps frais. Elle n’avait envie de rien. Son esprit était trop occupé par les confidences de la journée. Tout d’abord ceux de Madeleine. Sous son air dur et autoritaire se cachait beaucoup d’affection pour Claire. De toute évidence elle l’avait prise sous son aile et lui avait tout appris de la coiffure. Et suprême cadeau elle lui avait donné son fils. Seulement ce dernier n’avait pas su combler son insatiable femme puisqu’elle n’avait pu s’empêcher de le tromper. Emma était elle vraiment la première aventure féminine de Claire ? En tout cas sa belle-mère ne sembla pas devant Emma soupçonner cette éventualité alors qu’elle était au courant de son passé pas très reluisant.

De même que tout le monde ou presque ici était au courant de son ancien boulot d’entraîneuse au Sélect et chacun avait un avis sur la question. Si sur le coup la découverte n’avait pas ébranlé Emma maintenant cela la travaillait. Elle ne voulait pas la juger mais il y avait quelque chose qui la dérangeait dans tout ça. Claire pouvait contre de l’argent entretenir des relations. Et d’après le Concierge elle allait même jusqu’à se prostituer. Vérité ? Mensonge ? N’était-ce pas plutôt ses amants dont parlait Madeleine ?

En effet ces événements semblaient se situer dans un passé récent alors que sa vie au Sélect remontait à plusieurs années déjà. Emma se méfiait des étiquettes qu’on collait un peu trop vite aux gens et qu’on oubliait de décoller ensuite. Et puis après tout qu’est-ce que ça pouvait lui faire ? Entre Claire et elle la relation n’était pas vénale et justement est-ce que ce n’était pas tout ça qui rendait Claire si attirante. Une femme prête à se vendre au premier venu mais qui ne se donnerait véritablement qu’à une seule personne n’était-ce pas ça qui l’excitait le plus. C’était décidé Emma devait retrouver Claire et surtout ne plus la laisser partir.

Sa tournée prit fin et les autres également. Les semaines passèrent sans qu’Emma ne puisse obtenir le moindre élément supplémentaire. Malgré ses recherches, les nombreux coups de téléphone passés à différents salons de coiffure, personne n’avait entendu parler de Claire. Peut-être avait-elle quitté Paris ou bien avait-elle renoncé à la coiffure ? Autant chercher une aiguille dans une meule de foin. A moins du hasard maintenant, Emma convint qu’elle avait peu de chance de la revoir.

Aurore constata le changement d’humeur d’Emma. Celle-ci s’était renfermée sur elle-même et éprouvait moins qu’avant le besoin de faire l’amour. Aurore pensa qu’Emma lui cachait des difficultés professionnelles et se montra plutôt compréhensive. Elle aimait Emma et remplacer l’amour par de la tendresse ne lui déplaisait pas. Les derniers fantasmes d’Emma n’avaient pas été à son goût et secrètement elle était assez ravie de la savoir calmée sur ce plan là. Aurore était du genre traditionnel et elle n’appréciait guère les changements dans ce domaine. Aussi les soirées vidéo ou cinéma revenaient plus souvent que d’habitude.

Aurore ne remarquait pas qu’Emma était plongée dans ses pensées et qu’elle regardait les films d’un œil distrait. Emma avait beau se raisonner elle n’arrivait pas à renoncer à Claire. Cette histoire tournait à l’obsession, ce d’autant qu’elle se revoyait constamment dans les bras de Claire en train de faire l’amour dans toutes les positions. Et Aurore aveuglée par son amour qui ne voyait rien ! Si cela avait été pendant longtemps une situation confortable pour Emma, cela commençait par l’étouffer. Comment Aurore pouvait elle supporter cette situation ?

Emma aurait voulu lui parler. Mais pour dire quoi ? Qu’elle l’avait trompée, qu’elle lui avait menti et que maintenant elle se désespérait de ne pas avoir su retenir son amante. C’était ridicule. Il n’y avait qu’à continuer à jouer la comédie, elle n’envisageait rien d’autre. Avec le temps, elle oublierait et Aurore serait toujours là. C’était le mieux finalement. Mais en attendant il fallait vivre avec ces souvenirs et Emma se sentait triste intérieurement. A part brûler un cierge à Sainte Rita, elle ne voyait pas de solution.

Cela faisait trois mois qu’Emma et Claire s’étaient quittées. C’était justement à cet endroit qu’avait eu lieu l’accident. Emma scruta les alentours à la recherche d’une silhouette familière espérant secrètement revoir la scène se rejouer par magie. Ce fut en vain. Comment cette drôle de fille avait elle pu envahir sa vie au point de la rendre invivable sans elle ? Mystère ! Emma qui n’avait jamais souffert en amour savait maintenant ce que c’était. Elle n’imaginait pas à quel point c’était douloureux. Comme tous les mois elle se rendait à sa réunion au siège. Une fois de plus elle avait fait du chiffre et elle était plutôt contente d’elle.

L’avantage de cette aventure c’est qu’Emma s’était jetée corps et âme dans son travail et qu’elle avait cartonné. Au moins un point positif. D’ailleurs au cours de cette assemblée, elle eut l’agréable surprise d’être nommée responsable de secteur. Cette promotion lui permettrait d’être davantage à Paris et surtout d’avoir un salaire très intéressant. Elle n’en revenait pas. Elle qui pensait qu’elle aurait dû comploter pour l’obtenir elle l’avait eue parce qu’elle était malheureuse en amour.

Était-ce vraiment bien d’être heureuse au jeu comme le suggérait le proverbe en échange de cette souffrance ? En fait elle avait sous-estimé l’objectivité de son directeur et apprécia sa neutralité. Il avait opté pour le mérite et non pour l’influence. Elle qui bénéficiait de peu d’appuis internes n’avait pas imaginé un seul instant une avancée si rapide dans sa carrière. Aussi est-ce de joie ou d’épuisement toujours est-il qu’elle ne put s’empêcher de pleurer à cette annonce devant tous ses collègues. Pour quelqu’un qui se maîtrisait en permanence, ce n’était pas une réussite. Aussitôt son directeur, dès la fin de la réunion se précipita-t-il vers elle pour la réconforter.

« Eh bien Emma, que vous arrive-t-il ?

– C’est l’émotion Monsieur. Je pensais comme tout le monde que Dupuis aurait ce poste. Il a tellement d’amis haut placés.

– Peut-être mais vous vous êtes la meilleure pour ce poste. La société a encaissé bien plus d’argent avec vous qu’avec lui. Dites-vous bien que ses relations lui permettent de rester là car pour ce qui est de ses compétences, il vaut mieux éviter d’en parler. Et puis disons aussi qu’il était temps de voir une femme à ce poste à ce niveau de responsabilités. Je crois que nous avons tout à y gagner. Vous allez mieux ?

– Oui. Vous allez penser que je commence plutôt mal !

– Pas du tout. Vous avez su rester femme dans cette circonstance et cela vous rend… très attirante. Voulez-vous que nous continuions cette conversation dans mon bureau ?

– Ne serait-il pas préférable que je retourne travailler ?

– Comme vous le souhaitez ! Mais si vous changez d’avis, n’hésitez pas ! A tout à l’heure ma chère Emma ? »

Ce n’est que lorsqu’elle entra dans son bureau au dernier étage de l’immeuble, sous les combles, qu’elle partageait avec deux autres visiteurs médicaux qu’elle réalisa tout ce qui venait de lui arriver. Ce changement professionnel était aussi un tournant personnel. De plus elle serait davantage au siège et moins sur les routes. Elle ressentit un bref pincement de cœur. Finies les tournées et les rencontres d’un soir. En effet elle se devait dorénavant d’être plus sérieuse si elle savait seulement ce que cela voulait dire. Par ailleurs elle prit ce signe du destin comme un message. C’est pourquoi elle devait renoncer à Claire définitivement et se consacrer davantage à Aurore. Il lui serait plus difficile de la tromper sans qu’elle ne s’en aperçoive. Elle aurait du mal à justifier ses déplacements en province aussi imprévus que fréquents. C’est la secrétaire qui vint interrompre sa rêverie.

« Emma je suis venue vous aider à changer de bureau. Le Directeur vous a installé au deuxième près de lui. Je regrette de ne plus travailler avec vous. Mais vous avez maintenant une secrétaire particulière. Comment est-ce que vous vous sentez dans votre nouveau poste ?

– Je ne sais pas trop. C’est tellement inattendu. J’espère seulement que cela va me plaire.

– Vous aimez les challenges, vous êtes une battante. C’est vraiment un job pour vous. C’est Dupuis qui va en faire une tête. Méfiez-vous de lui ! Il va sûrement vouloir se venger et il va chercher à vous déstabiliser.

– Ne vous inquiétez pas pour moi ! Il ne me fait pas peur. Et puis n’oubliez pas que son nouveau chef c’est moi. C’est un rampant. Vous verrez qu’il sera le premier à venir me courtiser. En courbettes car il en connaît aussi un rayon.

– Au fait, avant que j’oublie, pendant la réunion vous avez reçu un coup de téléphone personnel. Pour tout vous dire je n’ai pas compris ce que voulait cette personne. Elle semblait très déçue que je ne vous dérange pas. Pourtant elle a beaucoup insisté mais j’avais les consignes du Directeur. Vous comprenez !

– Elle vous a laissé ses coordonnées ?

– Elle a juste donné son prénom : Claire.

– Claire ! Elle ne vous aurait pas laissé un numéro par hasard ?

– Non. Claire, c’est tout. Mais comme cela semblait personnel j’ai pensé que vous aviez son numéro ! C’est pour cela que je n’ai rien demandé.

– Vous avez bien fait. Ce n’est pas grave. Elle sait où m’appeler si c’est urgent. Au fait merci.

– Il n’y a pas de quoi. Maintenant que nous ne travaillons plus ensemble, je peux vous poser une question. Vous êtes la seule commerciale à ne pas avoir eu d’aventures masculines. Est-ce que Claire… ?

– Je suis sensée répondre quoi ?

– Je me suis montrée indiscrète. Excusez-moi ! Après tout c’est votre vie privée.

– C’est peut-être pour cela que ma promotion fait déjà grincer beaucoup de dents. Parce que je la dois à mes mérites professionnels et à rien d’autre. Mais assez bavardé, aidez-moi plutôt à mettre ces affaires dans ces caisses ! »

Il ne fallut pas plus d’une heure à Emma pour effectuer son déménagement. Son bureau était bien plus spacieux et lumineux que l’ancien, plus aéré surtout. Rien à voir avec le placard à balais qui en fait ne lui servait qu’à poser ses affaires pour la réunion mensuelle. Son lieu de travail c’était essentiellement sa voiture, elle espérait bien en garder une de fonction, avantage en nature indéniable. Il faudrait qu’elle négocie ça ainsi que la cylindrée plus puissante, promotion oblige. Refusant toute note personnelle, seul les dossiers et objets utilitaires auraient leur place. Emma n’était pas du genre sentimental au boulot.

Toute cette activité lui avait fait oublier momentanément Claire. Ainsi elle l’avait appelée. Mais pourquoi ? Qu’avait-il bien pu se passer ? Lui avait-on parlé de ses démarches entreprises pour la retrouver le trimestre dernier ? Il ne lui restait plus qu’à croiser les doigts et attendre qu’elle rappelle. Si elle rappelle.

La journée puis la semaine passa. A toute vitesse. Puis le trimestre. Le nouveau poste d’Emma avait des contraintes horaires qu’Aurore n’appréciait pas du tout. Emma rentrait très tard le soir et Aurore plutôt couche-tôt ne l’attendait pas toujours pour s’endormir. Bien vite Emma se sentit chez elle comme à l’hôtel. Mais le service d’étage laissait à désirer ! Aurore avait décidé d’une grève des courses et du ménage argumentant qu’elle n’était pas la bonne à la maison. Finalement ce n’étaient pas les maîtresses d’Emma qui avaient crée le séisme mais sa promotion. Emma qui avait compté sur l’effet d’adaptation pour que tout rentre dans l’ordre se rendit compte qu’il n’en était rien.

Entre elles deux le climat avait viré à l’orage. Tout était prétexte pour que ça explose. Aucune ne voulait la séparation mais aucune ne voulait accorder une quelconque concession. Aurore souhaitait que tout redevienne comme avant et Emma, quelque peu perturbée d’avoir perdu ses repères, attendait un peu plus de compréhension de la part d’Aurore. Emma avait proposé à Aurore d’engager une personne pour le ménage et les courses afin qu’elles puissent profiter au maximum du peu de leur temps libre ensemble mais Aurore exigea qu’Emma le fasse elle-même, le problème était qu’elle passait après son travail. Aussi c’étaient toujours les mêmes sujets de disputes qui revenaient et un éternel dialogue de sourds qui s’instaurait.

Alors que cette promotion aurait dû être vécue dans la joie, elle l’était comme un enfer. Au bout du compte, lasse, Emma comme une capitulation avant la défaite, proposa un compromis. Puisque rien pour l’instant ne pouvait bouger de part et d’autre, avant une séparation, Emma s’installerait à l’hôtel comme au temps de ses tournées. Elle pourrait à son aise travailler tard et elle s’arrangerait pour se libérer un ou deux soirs plus tôt afin d’être comme avant avec Aurore. C’est avec soulagement qu’Aurore accepta cette solution. Elle retournait avec ravissement à son ancienne routine et Emma à sa liberté.

Le trimestre avait donc passé ainsi sans que Claire ne donne signe de vie. Emma trop préoccupée par ses problèmes de couple avait mis de côté ses pensées pour elle. Mais de nouveau libre, elle se mit à espérer avoir de ses nouvelles. Cela faisait maintenant six mois qu’elle ne l’avait plus revue. Y avait-il seulement encore quelque chose entre elles deux ? Claire n’était-elle pas retournée vers les hommes ? Après tout elle lui avait bien fait comprendre qu’Emma n’était qu’une parenthèse dans sa vie d’hétéro, un intermède agréable. Pour Emma cela avait été bien plus que cela. Mais Claire l’avait-elle seulement soupçonné ?

Rien n’était moins sûr. Claire n’était préoccupée que par elle-même. Il était difficile pour Emma de croire que Claire avait eu le moindre sentiment pour elle. Claire n’avait été qu’un plan cul un peu plus épicé que les autres. C’était tout et rien d’autre. Elle devait se l’ôter de la tête et passer à une autre. Avec son nouveau poste, les opportunités ne manquaient pas non plus. Seul lui manquait l’envie de conclure. Comme si la jouissance du pouvoir lui suffisait pour l’instant. Mais son corps parlait. Et ce n’étaient pas les plates et rares étreintes qu’elle avait avec Aurore qui pourraient satisfaire ses besoins quand l’appétit se réveillerait réellement.

Il était dix-huit heures. Emma était encore dans son bureau pour deux heures si tout allait bien. Elle dormirait à l’hôtel ce soir. Elle se contenterait de sandwiches pour le dîner. Une soirée banale en perspective. A moins qu’elle n’arrive à trouver un film potable dans l’Officiel. Sinon ce serait le bar de l’hôtel. Le barman lui raconterait une ou deux blagues de mauvais goût et essayerait de la brancher sur des clients qui comme elle passait la soirée en solitaire. Ou alors il y avait les bars lesbiens. La Capitale n’en manquait pas. Mais Emma avait toujours peur qu’une bonne copine intentionnée n’aille raconter à Aurore qu’elle l’avait vue dans un tel endroit. Au moins un point commun que les lesbiennes avaient avec les hétéros… La sonnerie du téléphone retentit. Emma décrocha.

« Ne quittez pas, une communication pour vous, dit la standardiste d’une voix impersonnelle.

– Merci, je prends. Allô !

– Emma ?

– Moi-même ! Qui est à l’appareil ?

– Claire ! Tu te rappelles ?

– Claire ! Oui et comment ! Mais comment tu as eu mon numéro ? Ça fait combien de temps ? Six mois ?

– Six mois. Pour ton numéro c’était facile, je t’ai pris une carte de visite dans la boite à gants de ta voiture lorsque je t’ai attendu devant l’hôtel, tu te souviens. Tu dois te demander pourquoi j’appelle.

– Exactement. Pourquoi appelles-tu ?

– J’ai des problèmes. J’ai besoin d’aide. Je ne peux pas te parler longtemps. Je suis dans une cabine et il ne me reste que quelques unités sur ma carte.

– Donne-moi le numéro de la cabine et je te rappelle si tu veux.

– Non. De toute façon je ne peux pas rester ici. Je dois être à la Gare du Nord dans une heure. C’est grave.

– Et qu’est-ce que tu attends de moi ?

– On peut se voir ? J’ai peur qu’on nous écoute. Je ne veux pas que tu aies d’ennuis à cause de moi. Dans une heure à la Gare du Nord, face à la voie 12 des grandes lignes, 19 heures, est-ce que ça te va ?

– Ça me va. A tout à l’heure. »

Emma raccrocha. Son cœur battait la chamade. Claire ne l’avait pas oubliée et elles allaient se revoir. Quels problèmes pouvait-elle bien avoir ? Et pourquoi faisait-elle appel à elle après tout ce temps ? Était-elle seule ? A cette heure, il lui faudrait une bonne demi-heure pour y arriver. Emma avait juste le temps d’expédier en vitesse le travail sur lequel elle était en train et ainsi elle serait à l’heure pour son rendez-vous. Elle ne passait pas à l’hôtel se changer. Elle irait comme cela. Pour la suite des événements elle verrait bien. Elle savait qu’avec Claire il valait mieux renoncer à tout organiser à l’avance.

Une drôle de fille : chapitre 7

18h55. Avec l’heure de pointe, les métros et les RER s’enchaînaient les uns derrière les autres. Emma devait passer du réseau banlieue au réseau grande ligne. Elle serait tout juste à l’heure. Elle avait mis un peu plus de temps pour terminer son travail et était partie un peu en retard. En plus la gare était en pleine rénovation et elle se perdit car des panneaux signalétiques manquaient. Voie 12. C’était là. Un train venait d’arriver et une foule dense et compacte venait vers elle. Emma se mit à scruter l’horizon à la recherche de Claire. Cependant il y avait beaucoup trop de monde pour qu’elle puisse voir les gens un à un.

Elle devait attendre que le quai se vidât un peu pour continuer sa recherche. 19h15. Le devant de la voie était pratiquement dégagé. Il n’y avait plus que quelques badauds épars et un couple d’amoureux qui s’embrassait. Mais nulle Claire. Où pouvait-elle être ? C’était bien 19 heures le rendez-vous ? A la Gare du Nord ? Voie 12 ? Emma commençait à douter. Et si elle avait mal compris. Non c’était pourtant bien ça. Mais que s’était-il passé depuis qu’elles avaient raccroché ? Claire avait parlé de problèmes. 19h30. Un autre train arrivait et toujours pas de Claire. Jusqu’à quand allait-elle attendre ? Ce n’est pas qu’elle soit pressée mais si ça se trouvait Claire n’était pas très loin et elle était bêtement coincée là.

Un appel. Voilà la solution. Emma se rendit au point information et demanda à l’hôtesse de passer une annonce. Celle-ci s’exécuta rapidement et on entendit d’une voix suave dans toute la gare « Claire Vandrèche est attendue par Emma au point information. Je répète...» Emma attendit en vain une demi-heure malgré l’annonce réitérée pourtant deux fois. Mais Claire n’était pas là. Emma rentra déçue et dépitée à l’hôtel ne sachant que penser de l’attitude de son amante. Lui avait-elle posée un lapin ou bien avait-elle eu un empêchement de dernière minute ? De toute manière Emma n’aurait pas la réponse à ses questions ce soir. Claire ne lui avait laissé aucun moyen de la joindre et elle était à sa merci. Il ne lui restait plus qu’à dormir car une dure journée professionnelle l’attendait le lendemain.

C’était presque la pause de midi lorsque Claire appela. Emma s’y attendait plus ou moins. De plus elle avait préparé ce qu’elle avait à lui dire.

« Écoute Claire, je te donne mon numéro de portable avant que tu ne raccroches à toute vitesse comme hier. J’ai été au rendez-vous mais tu n’étais pas là.

– Il faut que je t’explique…

– Tu notes mon numéro !

– Oui. Je prends un papier et un crayon. Vas-y ! 06 88… OK c’est noté. On peut se voir aujourd’hui ?

– Oui mais à mes conditions. Dans une demi-heure car je vais déjeuner. Je te donne rendez-vous dans la rue où nous nous sommes rencontrées la dernière fois. Tu vois ? Il y a une brasserie à l’angle en face de la bouche de métro. Je t’attendrai jusqu’à 14 heures. Ensuite je partirai et si tu ne viens pas ce ne sera plus jamais la peine de me contacter. Compris ?

– Compris. J’y serai. Salut ! »

Emma n’en revenait pas de sa fermeté. En effet elle détestait se faire mener en bateau et ce n’était pas Claire qui allait commencer. Comme il commençait à pleuvoir, Emma n’oublia pas de prendre un parapluie. Vraiment le destin avait placé leurs rencontres sous le signe de l’eau. Est-ce que c’était prévisible dans son horoscope ? Emma s’installa le long de la vitre afin de pouvoir surveiller la rue. Elle regarda sa montre et constata qu’il était midi. Elle commanda le plat du jour et se mit à guetter les passants.

De loin elle aperçut une silhouette penchée, serrée dans un vêtement imperméable, qui ressemblait à celle de Claire. Au fur et à mesure qu’elle se rapprochait l’hésitation n’était plus de mise. C’était bien elle. Claire entra dans la brasserie et Emma lui fit un léger signe de la main pour attirer son attention. Un sourire illumina leur visage et Claire d’un geste ample et sensuel se débarrassa de son blouson mouillé. Elle vint s’asseoir en face d’Emma après lui avoir fait une bise furtive sur la joue.

« Tu veux commander quelque chose ?

– Tu as pris quoi ?

– Le plat du jour.

– Pour moi ce sera pareil. J’ai faim. S’il vous plaît… ?

– Alors, qu’est-ce que tu deviens ?

– Tu as dû te poser beaucoup de questions depuis hier. Tu dois te demander pourquoi je t’ai appelée ?

– Oui bien sûr. Tu as disparu de ma vie depuis six mois et puis tu refais surface comme ça. Pourquoi crois-tu que je pourrais t’aider ?

– Parce qu’il y a eu quelque chose de fort entre nous. N’est-ce pas ?

– Tu parais bien sûre de toi.

– Pour ces choses-là je ne me trompe jamais. Jure-moi sur ce que tu as de plus précieux pour me dire que tu n’as pas repensé à nous depuis tout ce temps !

– C’est vrai tu as raison. Il s’est effectivement passé quelque chose entre nous mais est-ce assez pour que je t’aide ?

– Tu ne serais pas là sinon. Je sais que je peux te faire confiance. Tu es quelqu’un de bien Emma. Tu as su me comprendre au moment où j’en avais besoin. Et tu as su me chercher puisque tu connais mon nom.

– Comment sais-tu que je connais ton nom ?

– A la gare. L’appel.

– Tu y étais. Alors pourquoi ne t’es-tu pas manifestée ?

– C’est à cause de mes problèmes…

– Et c’est quoi tes problèmes ?

– Voilà, je ne t’ai pas tout raconté la première fois. J’ai un enfant, un fils qui s’appelle Kevin. Je l’ai eu avant mon mariage. En revanche personne n’est au courant dans ma belle-famille. J’ai placé l’enfant en nourrice mais seulement là je ne peux plus payer car j’ai eu des ennuis de santé qui m’ont empêché de travailler. Si je ne donne pas l’argent dans une semaine, la nourrice menace de placer l’enfant à la DDASS.

– Attends ! Il y a des lois qui protègent les gens. On ne peut pas placer l’enfant comme cela.

– Ce que tu ne sais pas, c’est qu’avant d’être coiffeuse j’ai travaillé dans un bar un peu particulier…

– Le Sélect ?

– Je vois que tu es au courant. Et qu’est-ce que tu sais d’autre ?

– J’ai vu Madeleine, ta belle-mère qui au passage te salue. Je me suis rendue également au Sélect et le Concierge de l’hôtel de la Gare m’a parlé aussi de tes activités.

– Ton opinion sur moi doit être déjà faite. Je vais partir. J’ai fait une erreur de te rappeler.

– Ne pars pas Claire ! Je ne suis pas là pour te juger. Tu as eu sans doute tes raisons de le faire.

– Tu es ouverte et tolérante mais ce n’est pas le cas de tout le monde. Hier je devais récupérer mon fils, la nourrice devant me l’amener à la gare. Au lieu de ça, j’ai eu affaire à son mari qui m’attendait avant ton arrivée car il avait pris un train d’avance. C’est lui qui m’a menacé car il connaît mon passé et il a des témoins de moralité pour dire que je suis une mauvaise mère. Je suis prise au piège. Je dois payer si je veux éviter des gros soucis à Kevin. C’est un enfant. Il est innocent. Il ne doit pas payer mes fautes. Je dois le protéger.

– Et tu as besoin d’argent si j’ai bien compris.

– Je me suis cassé le bras en glissant sur une flaque d’huile. Je n’ai pas pu travailler pendant deux mois et ce ne sont pas les indemnités journalières de la Sécu qui me permettront de payer ce qu’ils me réclament. J’ai juste de quoi vivre. J’ai pensé que toi avec ta situation, 2500 euros, ce n’était pas un problème. Mais c’est juste un emprunt. Je te rembourserai. Sinon si tu veux même je te signe une reconnaissance de dettes.

– C’est une somme, je n’ai pas ça sur moi. Tu t’en doutes je suppose.

– Oui mais pour toi ce doit être facile de réunir cette somme en peu de temps. Dans une heure par exemple ?

– Une heure !

– C’est possible ?

– Je te fais un chèque alors !

– Je préférerais du liquide. L’homme m’attend cet après-midi. Et puis surtout je suis à découvert. Alors tu comprends un chèque…

– Je n’ai pas cette somme sur moi.

– Mais tu n’as pas une carte bleue ? Il y a bien des distributeurs dans le coin ?

– Je vais dépasser le plafond autorisé pour les retraits car je me suis déjà servi de ma carte cette semaine. Et en plus ce n’est pas possible car pour des questions de sécurité, je crois que le montant maximal est de 1500. Au mieux je peux t’avoir 700 ou 800 !

– Tu ne veux pas m’aider, c’est ça ?

– Pas du tout. Mais je dois passer à la banque si tu veux du liquide. Nous irons après avoir mangé si tu veux bien. »

Le serveur arriva avec les deux repas. Emma lui raconta sa promotion, les tensions avec Aurore ainsi que sa vie à l’hôtel. Claire avait continué d’aller de salon en salon jusqu’à son arrêt et elle n’avait pas refait l’amour depuis leur dernière rencontre que ce soit avec un homme ou une femme. Elles convinrent de se voir à l’hôtel le soir même.

Comme promis, Emma passa à la banque et donna les espèces à Claire une heure plus tard. Afin que tout soit transparent entre elles deux, Claire exigea aussi de lui signer une reconnaissance de dettes. Une pour chacune, avec leur signature, afin qu’il ne puisse y avoir aucune contestation. Emma approuva, après tout on ne savait jamais. Puis chacune vaqua à ses occupations jusqu’au soir. Elles se retrouvèrent devant l’hôtel et avant même qu’Emma n’ait eu le temps de refermer la porte Claire avait déjà commencé à caresser Emma. En moins de trois secondes elle avait joui et cela leur permis ensuite de prendre leur temps. Indubitablement le désir était toujours aussi fort pour Emma et Claire était toujours aussi experte. En effet il leur fallait rattraper le temps perdu et elles ignoraient si la nuit suffirait.

 

 

 

 

               

Une drôle de fille : chapitre 8

Le lit était sans dessus-dessous tout comme le cœur et le corps d’Emma. Elle ne savait plus où elle en était, ni même ce qu’elle ressentait. Le désir physique avait été le plus fort mais elle ne percevait aucun sentiment pour Claire. Si elle avait un corps de femme qui l’excitait tant cela ne suffisait pas à susciter en elle de l’amour. En fait c’était Aurore qu’elle aimait et Claire qui la faisait jouir. C’était aussi simple que cela. En tout cas pour Emma. Mais qu’attendait Claire exactement de cette relation ? Elle n’était pas lesbienne. Était-elle bisexuelle alors ? Pourtant Emma la sentait vraiment hétéro. Mais qu’est-ce qui pouvait bien la pousser dans son lit ? Autant lui demander tout de suite. Au moins elle en aurait le cœur net.

« Pourquoi est-ce que tu m’as rappelée Claire ?

– Parce que tu étais la seule personne qui pouvait m’aider.

– En es-tu si sûre ? Il y a bien des gens sur qui tu peux compter.

– Non.

– Et le père de Kevin ? Il existe ?

– C’est une longue histoire. Mais je ne préfère pas en parler.

– C’est facile. Et pourquoi alors est-ce que moi je dois prendre des responsabilités qui ne sont pas les miennes ? Après tout je te connais à peine et qui me dit que ton histoire est vraie.

– Tu me traites de menteuse ! C’est ça ?

– Ne le prends pas mal mais j’ai peut-être des raisons de me méfier.

– Tiens regarde, dit Claire en lui tendant un papier pris de son sac à main. Alors tu me crois maintenant ?

– C’est un extrait d’acte de naissance de ton fils à ce que je lis. OK je te dois des excuses. Mais quand même pourquoi est-ce que tu m’as contactée ?

– Dès le jour où je t’ai rencontrée j’ai su que je pouvais avoir confiance en toi et je ne me suis pas trompée. Et puis… je sais pas… je ressens quelque chose de fort pour toi.

– Je t’arrête tout de suite. Il n’est pas question pour moi de t’aimer. J’aime Aurore alors il n’est pas question d’une autre histoire d’amour avec une femme. C’est juste de la bagatelle entre toi et moi. Je croyais pourtant avoir été très claire dès le départ.

– Tu n’as pas compris. Ce que j’éprouve pour toi c’est comme de l’amitié. Avec toi j’ai une relation pure. Ce n’est pas comme avec les hommes. Eux ils ne pensent qu’au sexe et à rien d’autre. Ils salissent tout avec ça. Toi c’est différent. Je sais que je peux compter pour toi.

– Moi aussi je pense au sexe avec toi.

– Entre nous c’est pas du sexe. Ce sont des caresses, des baisers, de la tendresse. Avec toi c’est comme si c’était la première fois. Il n’y a rien de dégoûtant.

– Ah bon, si tu le vois comme ça.

– Oui. C’est beau c’est pur. »

Emma préféra alors stopper la discussion. En effet il y avait un décalage évident entre elles deux. Claire avait une vision complètement naïve et fleur bleue de leur aventure. Son immaturité affective était flagrante et elle n’avait pas le cœur à lui briser ses rêves. L’essentiel était que chacune y retrouve son compte sans avoir l’impression d’être frustrée. Ensuite pour ce qui était de savoir ce que chacune ressentait, c’était très personnel.

Le réveil sonna trop tôt. Emma était abrutie par leurs étreintes. Son corps était comme anesthésié d’avoir trop ressenti. Allait-elle une fois de plus laisser Claire lui échapper ? Elle devait régler tout de suite le problème.

« Dans une heure nous allons nous séparer. Je ne vais pas comme la dernière fois te laisser t’échapper. Je veux qu’on se revoie.

– De toute façon il faut que je te rembourse. Aujourd’hui je vais me chercher du travail. Et puis après il faudra que je me trouve un logement.

– Pourquoi est-ce que tu ne restes pas ici en attendant ? J’ai loué la chambre au mois car je vis ici pour l’instant. Aurore et moi avons besoin de réfléchir sur notre avenir.

– Vous êtes séparées ?

– Non ce n’est pas ça. Aurore a du mal à se faire à mes nouveaux horaires. Pour ne pas la déranger j’habite à l’hôtel et je la rejoins le week-end et les soirs où je quitte de bonne heure. Sinon tout va bien entre nous.

– C’est que je me fais du souci pour toi. Tu es quelqu’un de tellement gentil avec moi. Je n’ai pas l’habitude.

– Alors tu restes ?

– D’accord. »

Emma partit au travail le pas léger. Son attente anxieuse était terminée. Claire était de retour. Que de nuits polissonnes en perspective ! Elle n’avait plus qu’à se laisser aller à son plaisir. Toute cette débauche de sens ne semblait pas avoir de limite. Emma n’imaginait pas une fin à ces étreintes. Elle n’était jamais rassasiée et Claire n’était jamais fatiguée. Emma était comme dopée par toute cette énergie libidinale. Cela porta ses fruits et tous les dossiers épineux en attente ne le furent plus. Elle régla tout en deux coups de cuillère à pot car elle n’avait qu’une hâte : retrouver Claire.

A la réception de l’hôtel, le Concierge lui annonça que Claire serait en retard à leur rendez-vous. Elle en profita pour se doucher et descendre au bar boire un gin-tonic en l’attendant. Le barman la servit largement et Emma alla se caler confortablement dans un gros fauteuil en cuir. Elle posa son verre sur la petite table qui était en face et laissa son esprit vagabonder. Tous les détails de ces derniers mois lui revenaient. Sa rencontre avec Claire, les conversations avec son entourage proche, les propos du Concierge de l’hôtel, la scène de la pizzeria. Tout concourait à faire d’elle une prostituée, une femme vénale.

Pourtant Emma se sentait attirée par elle. N’était-ce pas plutôt la Claire dans ses rapports avec les hommes qui était comme cela ? Avec elle jamais il n’avait été question d’argent dans l’amour et ce n’était pas cet emprunt récent qui en faisait celle qu’on avait bien voulu lui décrire. Le sexe entre deux femmes n’avait rien à voir avec celui entre un homme et une femme. Même si c’était du plaisir à l’état brut, même si le corps de Claire n’était qu’un objet de désir, Emma savait que c’était différent. Elle n’était pas une vulgaire cliente qui achetait un service sexuel. C’était autre chose même si elle ne savait pas le définir. Du moins c’est ce qu’elle voulait croire.

Emma n’avait pas eu le temps de finir son verre quand elle aperçut Claire dans l’entrée de l’hôtel avec un homme bien plus âgé d’au moins vingt ans. Elle se leva pour aller à leur rencontre. Claire était radieuse. Elle lui fit un petit signe pour l’encourager à se dépêcher.

« Emma, viens que je te présente à mon oncle Jacky.

– Bonsoir monsieur.

– Bonsoir mademoiselle. Alors c’est vous la nouvelle amie de Claire ? Elle a de la chance de vous avoir. Elle m’a raconté pour Kevin. Vous avez été formidable. Si vous permettez je vais vous rembourser la dette de ma nièce. Ces histoires là, ça doit rester en famille. Un chèque vous conviendra-t-il ?

– Comme ça vous arrange, dit Emma tout en cherchant du regard un signe d’approbation de Claire. Merci, dit-elle tout en le glissant dans la poche de sa veste. Si je comprends bien il ne me reste plus qu’à déchirer notre reconnaissance de dettes.

– Je ne t’ai pas dit Emma mais Jacky est comme un père pour moi. Quand j’ai des soucis je sais que je peux toujours compter sur lui. J’ai voulu me débrouiller par moi-même pour une fois mais comme d’habitude il l’a su. Comment je pourrais faire sans lui ?

– Tu as ton amie Claire maintenant. Elle aussi a su t’aider. Tu n’es plus toute seule, nous sommes là. N’est-ce pas Emma ? Je peux vous appeler Emma ?

– Si vous voulez.

– Je ne m’ennuie pas avec vous mais je dois y aller. A bientôt alors ?

– Je viendrai te voir un week-end.

– Vous aussi vous êtes invitée Emma. Claire ne vous a pas dit mais j’ai une magnifique maison en Normandie. Vous êtes les bienvenues toutes les deux. »

Jacky les embrassa et disparut. Emma ne put s’empêcher de demander à Claire s’il s’agissait du même Jacky dont on lui avait parlé au Sélect. La question sembla agacer Claire qui confirma néanmoins. Elle pesta sur la malveillance des gens et enchaîna sur le récit de sa journée. Elle avait trouvé une place dans un salon et commençait en début de semaine prochaine. Cela leur laissait encore un peu de temps pour en profiter. Et si justement elles allaient manger. Claire était partante mais avant elle montait se doucher et se changer. Emma proposa de l’accompagner à la chambre. Elle en profiterait pour mettre le chèque dans une enveloppe et ainsi elles le posteraient en sortant. Elle en profita également pour déchirer la reconnaissance de dettes de Claire.

Claire avait décidé de se faire belle ce soir et elle sortit de son sac une robe noire au décolleté provocant mais tellement froissée qu’elle était immettable. Elle demanda à Emma de descendre à la réception emprunter un fer à repasser pendant qu’elle finissait de se maquiller. Ainsi elle gagnerait du temps. Emma s’exécuta et ne mit pas longtemps à revenir. Claire n’en eut que pour quelques minutes à remettre la robe en l’état. Emma ne fut pas déçue de l’attente car Claire était d’une beauté à couper le souffle dans cette tenue. Ce n’était pas l’envie qui lui manquait de lui faire l’amour tout de suite mais la faim devenait trop impérieuse.

Emma ne regretta pas d’avoir attendu car Claire fut au lit d’une telle perversité qu’Emma découvrit qu’elle possédait en elle des pulsions masochistes refoulées dont elle tirait une grande jouissance. Vraiment Claire était la maîtresse dont elle avait toujours rêvé. Emma ce soir était comblée. Elle s’endormit rassasiée de caresses, persuadée qu’elle avait encore d’autres jeux sexuels à expérimenter avec Claire.

 

 

 

               

Une drôle de fille : chapitre 9

Jusqu’au week-end, Emma partagea son temps entre le travail et le sexe. Elle dépensait son énergie sans compter dans les deux domaines et elle ne s’était jamais sentie aussi bien de sa vie. La perspective de retrouver Aurore et sa fadeur la déprima lorsqu’elle l’évoqua à Claire le vendredi soir. Elle ne s’imaginait pas mentir à Aurore et passer deux jours sans Claire lui paraissait insurmontable. Claire ne la consola pas en lui disant que pour elle aussi c’était dur d’être séparée d’elle. Elle irait voir son oncle Jacky en Normandie pour s’occuper et si jamais elle changeait d’avis elle lui donnait l’adresse et le numéro de téléphone. Évidemment elle possédait le numéro du portable d’Emma et elle l’appellerait. Elles firent l’amour jusqu’au petit matin et c’est la mort dans l’âme qu’elles se séparèrent.

Emma retrouva Aurore sans joie. Elle avait l’impression de l’avoir quittée depuis des mois mais il ne s’était écoulé qu’une semaine. Leur baiser fut d’une platitude qui laissa Emma de marbre. Aurore remarqua tout de suite que quelque chose n’allait pas. D’habitude Emma voulait faire l’amour avant d’entreprendre quoi que ce soit d’autre et là elle paraissait comme absente. Au contraire, Aurore que la solitude avait rendu plus amoureuse en avait pour une fois très envie.

Emma qui ne voulait pas se trahir serra Aurore très fort dans ses bras et entreprit de la caresser. Aurore y répondit et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire elles furent entièrement nues dans le lit. Leurs corps avaient de la mémoire et ils retrouvèrent instantanément leurs marques. La douceur de leur étreinte contrastait avec la violence des jours derniers. Si l’orgasme qu’Emma en tira fut moins fort il fut néanmoins plus profond. Elles restèrent ensuite dans les bras l’une de l’autre. C’est alors qu’Aurore constata les bleus, les griffures et les morsures qui constellaient le corps de sa compagne.

« C’est quoi tout ça ? dit Aurore complètement effarée.     

– C’est rien. Ne t’inquiète pas mon amour !

– T’en as de bonnes ! T’as vu les marques ?

– Mais c’est rien. J’ai fait une mauvaise chute dans l’escalier au boulot.

– Pourquoi tu ne m’as rien dit ?

– Je ne voulais pas que tu soucies. Si on parlait d’autre chose tu veux bien ?

– J’ai beaucoup réfléchi à notre séparation. Tu me manques tu sais. Je ne sais pas ce qui m’a pris de te faire toutes ces scènes. J’ai été stupide. Non en fait j’ai été jalouse. J’en ai crevé de rage que tu gagnes quatre fois ce que je me fais. J’avais l’impression de me sentir rabaissée mais ce n’était pas vrai. Je m’excuse de t’avoir fait souffrir. Est-ce que tu me pardonnes ?

– Mais bien sûr mon amour que je te pardonne. Moi aussi j’ai commis des erreurs avec toi. Je t’ai délaissée au profit de mon travail et j’aurais dû faire plus attention à toi. Je t’aime tu sais.

– Moi aussi je t’aime. »

Le silence s’installa et on n’entendit plus que leur souffle. Aurore se lova contre Emma. Qu’il était doux et rassurant d’être contre l’être aimée ! Et Claire dans tout cela ? Pour Aurore il était évident que l’exil était terminé et Emma s’imaginait mal découcher souvent. Et puis si Claire retravaillait quand allaient-elles se voir ? Pourquoi tout se compliquait-il maintenant ? Aurore avait-elle deviné quelque chose ? Pourquoi ce revirement soudain de situation ? Il allait lui falloir marcher sur du velours si elle voulait réussir à maintenir sa relation avec Claire sans qu’Aurore ne se doute de quoi que ce soit. Elle n’imaginait pas un seul instant tenir Aurore au courant de la situation ni même la mêler à tout ceci. Ce n’est pas l’envie d’un trio qui la retenait mais Aurore était beaucoup trop sage pour se dévergonder dans des fantasmes sexuels.

La journée de samedi s’écoula tranquillement. Aurore avait prévu un week-end en amoureuses et elle avait tout organisé. Le contraste avec la semaine écoulée était saisissant. Emma avait oublié que les rapports humains pouvaient être harmonieux à ce point. Elle ne s’attendait à aucune surprise de la part d’Aurore tant elle était prévisible. Avec Aurore nulle robe froissée de dernière minute, ni de catastrophes annoncées, ni de dépenses folles.

Parce qu’en parlant de dépenses Emma n’osait penser à sa fin de mois. En effet l’hôtel, le restaurant à deux tous les jours plus les quelques vêtements qu’elle avait dû racheter à Claire qui avait perdu sa valise à la Gare du Nord le soir où elles s’étaient donné rendez-vous, tout ça commençait à chiffrer. Ce n’était pas ce mois-ci qu’elle ferait des économies pour ses projets d’avenir. Il faudrait qu’elle veille à mettre un frein à son nouveau train de vie. Elle avait beau avoir été augmentée, elle ne s’appelait pas encore Rothschild.

Avec le dimanche, Aurore avait prévu de réunir quelques-unes unes de leurs amies afin de faire taire la rumeur de leur séparation. Aurore était plutôt sensible au qu’en dira-t-on et elle voulait montrer à tout le monde la solidité de leur couple. Emma fut ravie du brunch et de l’après-midi qui s’en suivit sur les bords de Marne. En ce début de printemps, il faisait déjà chaud et l’ambiance des guinguettes était propice à la fête et aux rapprochements des corps. C’était aussi l’occasion de danser en public entre femmes sans être obligée de se cacher du regard dans des endroits réservés. Leurs amies apprécièrent l’idée et Emma fut finalement ravie d’oublier un peu Claire.

Elle avait interrogé son portable où Claire avait laissé à deux reprises des messages qui en disaient long sur son état d’excitation. Emma s’était arrangée dans la matinée, au moment où elle était allée à la boulangerie pour appeler Claire. A croire qu’elle avait dormi à côté du téléphone car elle répondit à la première sonnerie. Claire se languissait de son absence et s’était ennuyée toute la journée avec son oncle qui pourtant avait tout fait pour la distraire. D’après Claire celui-ci se doutait du type de relation qu’elles entretenaient et il semblait l’encourager dans cette direction. Si c’est comme ça qu’elle devait être heureuse disait-il. N’était-ce pas une bonne nouvelle ?

Emma préféra ne pas donner son avis car elle se montrait prudente. Claire semblait s’attacher et elle ne voulait absolument pas de ça. Emma voulait pouvoir arrêter cette aventure du jour au lendemain sans cri ni déchirure. On s’est bien plu, on a bien baisé mais maintenant c’est fini. C’était l’idéal et à Emma de faire en sorte que ce soit réalisable. En raccrochant elle se surprit à penser que tout cela elle se l’était déjà dit. Mais en était-elle bien sûr ? En dehors de l’amour vénal, y avait-il espoir qu’une simple histoire de sexe puisse réunir deux individus sans qu’interviennent les sentiments ? Emma n’en doutait pas car elle dissociait bien ces deux relations. Elle avait l’amour avec Aurore et le plaisir avec Claire. Mais Claire, qui aimait-elle ? Apparemment elle n’avait personne. N’était-il pas humain qu’elle s’accroche à Emma et confonde amour et attachement ?

Le week-end prit vite fin. Emma et Aurore se séparèrent sans qu’au préalable Emma ne promette de rentrer tous les soirs. Fini l’hôtel ! A Emma de régler le problème avec Claire. Heureusement qu’il y avait la pause de midi. Elles avaient leurs habitudes à la brasserie de leurs retrouvailles. Claire grimaça à l’annonce de la nouvelle. C’est qu’elle comptait encore cette semaine sur la chambre d’hôtel. Elle n’avait toujours pas de logement car elle n’avait pas l’argent pour payer une caution. Jacky était pour un mois en déplacement à l’étranger et personne ne pouvait l’aider. Emma la sentait venir. Il était bien certain que Jacky la rembourserait dès son retour. Il lui fallait cinq mille euros. C’était une somme. Elle demanda à réfléchir. Elle lui donnerait sa réponse à 18 heures au même endroit.

A l’heure dite devant un café, Emma annonça à Claire qu’elle ne pouvait lui prêter cet argent. Claire insista mais Emma ne se laissa pas fléchir. De toute manière le plus urgent était la prochaine nuit. Tant que Claire n’avait pas travaillé elle ne pouvait prétendre à un salaire. Elle commençait le lendemain. Pour l’instant elle avait très envie de lui faire l’amour. Emma regarda sa montre. Elle avait du temps devant elle et elle ne savait pas ce que l’avenir lui réservait. Peut-être était-ce la dernière fois ? Pourquoi ne pas allier accès de générosité et prise de pied ? Claire pourrait garder la chambre pour la nuit. Elles se rendirent donc à leur hôtel.

Le concierge leur donna leur chambre. Emma précisa que ce n’était que pour la nuit. Elles montèrent et la porte ne fut pas refermée qu’elles étaient déjà à moitié nues. Claire se montra particulièrement crue avec elle. Tout d’abord elle la mordit et la caressa avec une telle rapidité et une telle dextérité qu’Emma eut une jouissance éclair, quelque peu frustrante. Puis Claire lui imposa un nouveau jeu assez scatophile qui ne fut pas du goût d’Emma. Leur jeu cessa rapidement et de colère Emma s’enferma dans la salle de bain pour se laver laissant seule Claire avec son envie non satisfaite.   

En sortant Emma se rhabilla et annonça à Claire qui était encore nue dans le lit que leur relation s’arrêtait là. Il y avait une limite que Claire avait dépassée et elle ne voulait plus d’une telle humiliation.

Dans la rue Emma jeta un œil à la fenêtre. Claire avait déjà éteint. La déception l’envahit. Elle avait espéré un instant que Claire essayerait de la retenir. C’était peut-être mieux ainsi. Pour Aurore, pour son couple. Son besoin de réaliser ses fantasmes lui était quelque peu passé et il n’y avait plus aucune raison que cela l’obsède encore. Il lui suffisait maintenant d’un coup de fil et d’un mensonge et elle allait retrouver une place chaude et confortable dans le lit d’Aurore. Tourner la page et passer à autre chose, c’est ce qu’elle avait de mieux à faire.

 

 

 

 

 

               

Une drôle de fille : chapitre 10

Emma n’eut aucun mal à retrouver ses marques avec Aurore, comme si rien ne s’était passé entre elles deux. Terminée la crise dans leur couple, terminées leurs interrogations sur leur avenir ensemble. Emma en avait fini avec Claire et elle était soulagée que cette aventure ait enfin une issue. Elle avait compris que ce n’était pas une fille pour elle, que vraiment elles n’étaient pas faites l’une pour l’autre. Elles avaient exploré toutes les facettes d’une histoire purement sexuelle et Emma en était bel et bien revenue. Après bien des doutes et des attentes, ce déchaînement des corps, cette débauche de fantasmes, elle avait enfin su où étaient ses limites. Maintenant le conformisme d’Aurore lui convenait et l’embourgeoisement était préférable à l’encanaillement. Tant soit peu qu’elle ait quitté la route, elle revenait dans le droit chemin.

Métro, boulot, dodo. Une vie plan-plan avec Aurore. Elle enviait ce qu’elle avait auparavant rejeté. Emma ressentait même du bonheur dans cette monotonie et Claire ne lui manquait pas. Elle en avait soupé de cette fille fantasque, de cette drôle de fille comme elle l’avait surnommée.

Le temps passa sans qu’elle s’en aperçut. Sans se jeter à corps perdu dans le travail, ses responsabilités l’avaient néanmoins absorbée. Les rendez-vous et les réunions s’étaient succédé à un rythme soutenu. Elle avait choisi de rentrer tous les soirs à la maison, de faire des efforts concernant le ménage et les courses, tout ce que sa compagne attendait d’elle et Aurore appréciait cette nouvelle conjugalité. Finalement Aurore n’avait-elle pas ce qu’elle désirait ?

A savoir une femme fidèle avec laquelle elle partageait des projets communs, une vie sexuelle épanouie, certes sans tension érotique ni folie ni imagination débridée mais équilibrée. Parce que de ce côté-là, il faut dire qu’Emma s’était beaucoup calmée. Elle avait accepté de respecter la pudeur et les inhibitions d’Aurore et elles faisaient sagement l’amour comme au bon vieux temps. Elle avait renoncé à ses innovations et à sa domination sur sa partenaire et elle découvrait une profondeur dans sa relation qu’elle s’était crue bien incapable d’atteindre auparavant.

Claire était donc sortie de sa vie comme elle y était entrée. Rapidement et sans qu’elle ne s’y attende. C’était un bon point. Elle n’avait pas essayé de la contacter et elle ne savait pas où la joindre. Au moins nulle tentation de la revoir. C’était mieux ainsi. En peu de temps elle aurait vite oublié Claire, rangée dans les souvenirs qui font sourire à leur moindre évocation. La dernière trace de leur relation se trouvait ce matin au courrier. Comme tous les mois Emma recevait ses relevés bancaires. Elle s’installa à son bureau, qui servait à l’occasion de chambre d’amis dans leur trois-pièces. Elle aimait parfois s’y réfugier au calme pour travailler ou simplement réfléchir et Aurore et elle avaient convenu de ne pas déranger l’autre dans ce moment.

C’était une nouvelle concession qu’Aurore avait acceptée pour ne pas perdre la face devant la rigidité de ses exigences à savoir qu’Emma rentra avant 20 heures tous les soirs. La surveiller d’un œil avait un prix et c’était celui-là ! Cependant décortiquer à la loupe ses relevés de compte était à chaque fois la même corvée car elle avait horreur de reprendre une à une ses dépenses et de s’apercevoir qu’elle s’était trompée. Parfois de 10 centimes, parfois de 1000 euros sans en comprendre tout de suite la raison. Cela pouvait aller de la simple erreur de soustraction, à l’inversion de deux chiffres ou à l’omission d’une ou plusieurs opérations. Et cela pouvait lui prendre plus d’une heure avant de trouver où elle avait pu commettre une erreur.

L’idée d’informatiser ses comptes germait en elle et il était probable que le mois prochain elle s’équiperait d’un ordinateur à la maison. En attendant c’était armée d’un crayon et d’une calculatrice qu’elle s’apprêtait à ce mauvais moment. Et elle ne croyait pas si bien dire. En effet en bas de son relevé, elle vit qu’elle était à découvert de 25 000 euros. Comment cela pouvait-il être possible ? Même si elle gagnait bien sa vie c’était une grosse somme pour elle, quelques mois de salaire en effet. Elle avait dépensé, certes, mais pas à ce point tout de même. Et puis la banque l’aurait appelée, non ? Son cœur se mit à palpiter tellement fort qu’elle s’imaginait au bord de l’infarctus. Que s’était-il passé ?

Emma commença l’épluchage minutieux de son relevé bancaire. A sa manière il lui parlait de sa relation avec Claire. Tout y était : hôtel, restaurant, fringues, le « service rendu » de 2500 euros, des agios exorbitants. En revanche nulle trace du chèque de Jacky. Pourtant elle l’avait postée il y avait un moment maintenant. A moins que l’opération ne figure qu’au prochain mois. Et ce chèque de 20 000 euros, n°356891. La voilà l’erreur.

Emma savait bien qu’elle n’avait jamais signé un chèque d’un tel montant. Pourtant il était bien de la série qui figurait sur son chéquier. Elle se précipita sur ce dernier. 356891 : seul un talon vierge de toute écriture, orphelin de sa moitié, restait. Où était le chèque ? 20 000 euros. C’est une somme énorme, elle s’en saurait souvenue si elle avait dépensé autant. Il ne pouvait s’agir que d’une escroquerie manifeste. Comment la banque avait-elle fait pour l’accepter sans sourciller ? Le directeur de l’agence allait entendre parler d’elle. Elle avait été victime d’un vol, c’était manifeste. Le téléphone. Appeler la banque.

Dans l’agence, le directeur en personne reçut Emma immédiatement. Elle était dans un tel état d’énervement que celui-ci ne voulut pas prendre le risque d’un scandale en public. Emma le traita de tous les noms d’oiseau. Comment avait-il pu encaisser le chèque sans même vérifier la signature ? Il ne pouvait s’agir que d’un faux puisqu’elle n’en était pas l’auteur. En attendant, par sa faute, elle avait un découvert et c’était inadmissible de payer pour l’incompétence de ses employés. Le directeur pour calmer Emma lui montra le fameux chèque. Non seulement c’était sa signature, bien imitée au demeurant, mais en plus elle n’avait pas fait opposition sur ce dernier.

La loi était la même pour tout le monde et il était facile d’accuser d’incompétence quand on était soi-même aussi irresponsable. Emma sentit son cœur de nouveau défaillir. Elle venait d’un coup d’un seul comprendre qu’elle s’était fait avoir par Claire, ça ne pouvait être qu’elle. Mais comment ? Vraisemblablement elle n’avait pas le choix. Elle devait honorer sa dette. De honte et d’humiliation, elle éclata en sanglot. Le banquier qui n’était pas un mauvais homme lui proposa un arrangement. Elle avait de l’argent placé et celui-ci pourrait servir à payer sans que ne soit nécessaire un emprunt. Quant aux agios, il les lui rembourserait car elle était une bonne cliente.

Il avait compris qu’elle avait été victime d’une escroquerie par un de ses proches et il lui expliqua que le mieux était de porter plainte pour faux et usage de faux. Il vérifia avec elle qu’aucun autre chèque ne manquait. Elle le remercia et sortit de l’agence en rasant les murs. Son projet de retraite au soleil ne serait pas pour maintenant. Et puis comment allait-elle raconter tout cela à Aurore ? Celle-ci connaissait plus ou moins le montant de ses économies et elle aurait du mal à justifier la « disparition » de son bas de laine quand Aurore qui elle aussi participait au projet envisagerait enfin de le concrétiser.

Pour l’instant il lui fallait se calmer et réfléchir. Elle repensa à ses dernières semaines avec Claire. Les souvenirs lui revenaient facilement. Les pièces de puzzle s’assemblaient les unes avec les autres. Lorsqu’elle avait posté l’enveloppe pour la banque celui-ci ne contenait plus de chèque. Claire en avait profité, alors qu’elle l’avait envoyée à la réception chercher un fer à repasser, pour subtiliser le chèque et placer un leurre. Jacky et Claire s’étaient bien moqués d’elle et elle avait été parfaitement dupe de leur petit numéro. Elle savait que jamais elle ne reverrait la couleur de cet argent. Quant au chèque, elle sut quand il lui avait été dérobé.

C’était à leur dernière rencontre, quand elle s’était enfermée dans la salle de bain pour se laver, Claire avait prémédité son larcin tout comme elle avait prévu la réaction outrée de son amante. Quant à sa signature, elle l’avait laissée sur la reconnaissance de dettes. Quelle imprudente ! Pour s’être fait avoir, elle s’était fait avoir. Roulée dans la farine, grugée, manipulée, voilà la réalité. Comment avait-elle pu être aveugle à ce point uniquement pour du sexe ? Elle s’était fait baiser au sens propre comme au figuré et au bout du compte cela ne lui plaisait pas du tout. Qu’allait-elle faire maintenant ? Payer et se taire ? Quitte à mentir de nouveau quand les questions surviendraient ? Ou bien payer et tout raconter à Aurore ? En effet ce serait le seul moyen d’entamer une procédure légale sans avoir à se cacher. Elle prenait le risque de perdre Aurore mais avait-elle maintenant le choix ?

Tout y passa. Les larmes, les cris, les coups. Emma n’avait pas cru Aurore capable d’une telle passion. En définitive Aurore savait et elle n’avait pas été aussi naïve qu’elle avait pu le croire. Seulement Aurore était trop coincée sexuellement pour satisfaire tous les fantasmes de son amie et si elle avait accepté de fermer les yeux c’était pour mieux la garder. Elle connaissait par cœur le fonctionnement d’Emma et la culpabilité la rendait plus fidèle que n’importe quelle promesse d’ivrogne.

Emma découvrait Aurore et comprenait mieux ses obsessions. Finalement ce n’est pas seulement Claire qui l’avait manipulée mais Aurore également. Son amour propre en peu de temps en avait repris un certain coup et Emma se sentit rassurée qu’Aurore le prit comme cela. Elle avait bien cherché cette scène de ménage mais maintenant elle savait qu’elle pouvait compter sur le soutien d’Aurore à condition de ne plus la trahir de nouveau. Cela dit maintenant il fallait retrouver Claire et accessoirement Jacky afin de récupérer son argent ou du moins ce qu’il en restait. 

Après une nuit blanche, avant d’aller au travail, Emma alla au commissariat déposer une plainte. L’inspecteur qui la reçut lui laissa peu d’espoir. En général les escrocs dépensent très vite leur argent et il est bien rare qu’il en reste quelque chose quand ils sont appréhendés. Et puis avait-elle intérêt à ce qu’elle voit sa vie privée soit déballée au grand jour dans un tribunal ? Ça c’était son problème pas le sien.

L’arrivée d’Emma au bureau fut remarquée. Elle avait un œil au beurre noir et il lui était difficile de le cacher. Sa secrétaire, friande de confidences, chercha à savoir ce qui s’était passé, armée de son plus beau sourire et d’une tasse de café. Elle laissa Emma s’installer, ranger ses affaires, allumer son ordinateur, consulter les notes urgentes et le courrier et elle attaqua bille en tête sur sa santé. Comment allez-vous n’était plus une simple question de politesse ? C’était de l’inquisition déguisée en bonne conscience sous la forme d’une empathie qui était avant tout de la curiosité. Dans deux heures tous les étages seraient au courant, entre le téléphone pas arabe du tout et les e-mails, l’information circulait dans l’entreprise plus vite que le son de la lumière. Emma préféra ne pas parler de ses déboires conjugaux mais plutôt de son découvert bancaire.

Sa secrétaire lui conseilla d’appeler le service juridique de l’entreprise. Ils étaient très compétents et n’hésiteraient pas à l’aider. Au point où elle en était, ce n’était pas une mauvaise idée. Elle profita de sa pause pour s’y déplacer, même si tout le monde était au courant, elle voulait encore croire possible que discrétion soit un mot qui avait encore du sens ailleurs que dans un dictionnaire. Dans le bureau, il n’y avait qu’une femme et si cette dernière n’était pas lesbienne elle était évêque. Première surprise, agréable il faut bien l’avouer surtout lorsque l’on doit confier certains détails de son intimité qu’on aurait préféré garder pour soi ou même mieux, refouler au plus profond de son inconscient pour ne plus avoir à s’en souvenir. Emma regretta de ne jamais l’avoir vue avant car elle l’aurait trouvée plutôt à son goût mais son ignorance était maintenant réparée.

Cependant étant données les circonstances, sa préoccupation n’était pas les beaux yeux verts de la juriste mais bel et bien la panade dans laquelle elle s’était fourrée toute seule et de son plein gré. Visiblement, la jeune femme se fit la même réflexion car son sourire trahit sa pensée. Emma, sentant qu’elle pouvait lui faire confiance, lui raconta tout de go dans les grandes lignes ses mésaventures. Caroline, c’était le prénom qui figurait sur son badge, l’écouta attentivement tout en prenant des notes. Contrairement au policier, elle se montra plus optimiste. Si Emma n’avait pas signé le chèque, il s’agissait bien d’un faux et la banque avait été quelque peu négligente de ne pas s’en assurer mieux dans la mesure où le compte courant n’avait pas été alimenté.

En principe lorsqu’on sait qu’une telle somme va être débitée, on s’arrange pour prévenir sa banque si l’on sait qu’on va être à découvert d’autant plus qu’Emma est une bonne cliente et n’a jamais eu de soucis de cette sorte. Inversement, la banque se doit de prévenir son client si elle juge la situation inhabituelle. Emma avait eu raison de parler de négligence d’autant plus qu’il s’agissait d’une escroquerie. Elle devait à tout prix se procurer une photocopie du chèque afin de vérifier la signature. Le mieux était pour elle de prendre un avocat. N’avait-elle pas souscrit une assurance qui lui garantissait une assistance juridique ? Si Emma l’acceptait, Caroline proposait de la défendre et de l’aider dans ses démarches.

Emma quitta Caroline rassurée. Son histoire prenait une meilleure tournure que la veille. Sûre d’elle, elle profita de la coupure du midi pour se rendre à son agence bancaire. Devant son insistance, elle fut de nouveau reçue par le directeur. Celui-ci refusa de lui donner une photocopie même payante, de surcroît au tarif fort, 20 euros, de son chèque mais les arguments que Caroline lui avait donnés eurent raison de ses réticences. Il n’y avait pas besoin d’être graphologue pour voir que sa signature avait été imitée. Il était évident que la responsabilité de la banque était engagée autant que la sienne. Le directeur, très embarrassé, lui proposa le marché suivant.

Sans trahir le secret bancaire, il se trouvait que le chèque avait été crédité sur un compte qui appartenait à la même banque. L’agence n’avait pas besoin d’une telle publicité et le directeur avait son plan de carrière à suivre, il ne voulait pas finir dans un placard doré, dans un coin de France où il n’avait aucune attache ni surtout aucune autre perspective que d’attendre la retraite. Il promit à Emma de se charger de récupérer son argent et d’éviter toute procédure judiciaire. Il lui suffisait de la photocopie de son procès-verbal et il se chargeait du reste.

On verrait bien si l’escroc allait oser porter plainte à son tour. C’était rare et apparemment le directeur savait bien plus de choses qu’il ne voulait lui en dire sur son voleur. Il devait le tenir pour d’autres opérations aussi frauduleuses et c’était évident qu’Emma n’était pas le plus gros poisson… C’est là qu’Emma comprit le pouvoir des banques. En fin de compte tout était bien qui finissait bien. Emma n’avait pas pensé un seul instant que tout irait si vite et surtout tout à son avantage.

Il fallut finalement une semaine pour que les 20 000 euros soient crédités sur son compte. Non seulement elle n’avait pas eu besoin de toucher à ses placements mais en plus elle n’avait pas payé d’agios. Emma, reconnaissante offrit à Caroline une grosse boite de chocolats et l’invita au restaurant avec Aurore. Elle fit la connaissance de sa compagne Laurence qui avait beaucoup de point en commun avec Aurore. De leur rencontre naquit une amitié solide. Reconnaître ses erreurs lui avait permis de faire des vraies rencontres. Cela l’avait transformée en profondeur et Emma avait perdu tout cynisme. Vraiment elle avait eu beaucoup de chance.

 

Une drôle de fille : chapitre 11

Emma avait ce qu’on pouvait appeler le cul bordé de nouilles. Elle avait non seulement récupéré ses économies mais en plus avec Aurore elle filait le parfait amour. Si leur projet de partir au soleil n’était pas pour tout de suite, les escapades amoureuses au week-end étaient de plus en plus nombreuses. Séjour à Deauville dans un palace ou tout simplement un tête-à-tête au Ritz à Londres. Elles ne se refusaient rien. Et si la passion n’avait pas été au rendez-vous précédemment entre elles, elles avaient retrouvé le temps perdu. Aurore acceptait des caresses coquines et Emma lui laissait entrevoir quelques-uns de ses fantasmes. Aurore ne demandait qu’à être initiée à condition de ne pas brûler les étapes. Elles vivaient enfin en harmonie, savourant l’équilibre longtemps idéalisé. Il ne faut jamais regretter ses expériences à conditions d’en avoir tiré quelque chose aimait à répéter la mère d’Emma.

Caroline avait pris l’habitude d’un café à la pause du matin dans leur salle de détente. Emma avait du plaisir en sa compagnie et elle appréciait cette nouvelle amitié. Il était tellement difficile pour une lesbienne de cultiver des amitiés féminines sans susciter la jalousie de sa partenaire qu’elle savourait à sa juste valeur leurs brefs moments. Au fur et à mesure de leurs conversations Emma avait fini par lui raconter plus ou moins toute son aventure avec Claire. Caroline évita de montrer son étonnement. Elle avait du mal à imaginer Emma aussi accro d’une fille comme Claire. Qu’avait-elle pu lui trouver d’excitant ? Claire était plutôt du genre vulgaire dans ce qu’elle en racontait ce qui détonnait avec le côté classique d’Emma.

On dit que les contraires s’attirent mais de là à en devenir dépendants. En fait Caroline n’avait pas de fantasmes sexuels aussi crus. Elle était plutôt coincée et le récit d’Emma l’embarrassait. A vrai dire même elle détestait les gens prêts à tout pour découvrir de nouveaux plaisirs. Les interdits, l’aspect dangereux que peuvent prendre certains jeux érotiques l’angoissaient trop pour qu’elle puisse trouver une source d’épanouissement. Et surtout elle détestait perdre le contrôle de la situation. Mais ce qui l’irritait par-dessus tout c’est qu’Emma s’en soit très bien sortie. La morale n’avait pas été sauve et qui pouvait jurer qu’Emma n’aurait pas envie de recommencer. Caroline était de ses lesbiennes qui refusaient se laisser enfermer dans un ghetto. Sans doute son côté juriste qui ressortait là entre le juste et l’équitable, entre la liberté et l’aliénation.

Sous prétexte d’élitisme, d’être branchées, certaines excluaient de leur monde leur sœur de cœur par intolérance et refus de la différence. Parce qu’elles ne buvaient pas d’alcool Caroline et Laurence s’étaient senti marginalisées lors de leurs sorties dans les bars lesbiens avec Aurore et Emma. Pourtant c’étaient les mêmes qui mangeaient bio, fréquentaient les salles de gym. Caroline avait du mal à comprendre leurs contradictions. Comment pouvait-on revendiquer une reconnaissance de la part des autres quand d’autre part par la non-mixité on rejetait des lieux ceux-là même qui devaient nous accepter ? Un jour Caroline en discuterait avec Emma mais pour l’instant leur amitié était trop neuve pour prendre le risque de se fâcher. Elle n’avait pas la vocation de refaire le monde et elle n’allait pas commencer aujourd’hui.

Elle aimait elle aussi ces moments passés avec Emma malgré ses divergences. Et juger son amie, c’était prendre le risque d’être jugée à son tour. Après tout c’était peut-être elle qui passait à côté de l’existence avec ses idées sages sur l’amour et le couple ou le sens de la fête et de la qualité de la vie. Peut-être ne savait-elle pas ce qu’était la vraie jouissance et la passion folle ? Ou bien justement avait-elle assez de sérénité pour atteindre le bonheur dans les petites joies du jour ?

Pour elle le patchwork des émotions et des événements du quotidien est aussi la couverture qui vous recouvre l’âme quand la déraison glace le monde et qu’un corps qui se donne sans amour ne réchauffe pas votre cœur. Même si elle se croyait incapable d’une telle extravagance, sa philosophie lui laissait à penser que chacun dans son existence avait connu, connaît ou connaîtra un moment de folie et d’égarement comme Emma avec Claire et c’est en ça que sa détresse l’avait touchée. Emma dans ses confidences avait parlé également de sa reconversion professionnelle sous les cocotiers. Claire avec son escroquerie avait failli remettre en cause ses projets mais Caroline avait été là pour l’aider.

Emma travaillait toujours autant et son amitié avec Caroline agrémentait ses journées de moments de trêves bien agréables. L’équilibre était revenu dans sa vie et même si parfois la routine l’ennuyait un peu c’était préférable aux risques qu’elle avait pris. Enfin du moins elle essayait de s’en convaincre. Parce qu’en fait jamais Aurore ne lui avait permis d’atteindre dans l’orgasme les sensations que lui avait procurées Claire. Comme une droguée, Emma avait la nostalgie de cette première décharge d’excitation intense, de ce voyage au septième ciel en première classe, de cette puissance jubilatoire qu’étaient les caresses de Claire. Aurore avait préféré aussi brider le moteur et ne pas dépasser les limitations de vitesse, il était sûr qu’elle n’aurait jamais eu l’idée d’inventer le TGV méditerranée !

Le destin vous fait des pieds de nez inattendus, des croche-pieds parfois. En effet Emma avait pris l’habitude de se rendre désormais chaque mois dans le même salon de coiffure au moment de la fermeture pour ne pas trop attendre. Le souvenir de sa rencontre avec Claire s’estompait petit à petit mais elle ne pouvait quand même pas s’empêcher d’y penser de temps en temps. Elle avait mis au point un rituel qui empêchait les émotions de l’envahir et c’était plutôt efficace. Elle rentrait tête baissée dans le salon, se précipitait au vestiaire déposer ses affaires, enfilait un peignoir et s’installait au bac à shampoing. C’était alors qu’un coiffeur s’occupait d’elle et qu’à la question « que fait-on ?» elle répondait « comme d’habitude, on coupe court ». En général, elle ne parlait pas et tous les employés du salon la connaissaient.

En vingt minutes elle était sortie et c’était comme cela tous les mois. Le patron aimait à lui faire remarquer que si tous les clients étaient comme elle ce serait merveilleux. Non seulement elle était fidèle et régulière, savait ce qu’elle voulait, payait une coupe femme surtaxée de trente pour cent pour en fait une coupe d’homme mais en plus elle laissait toujours un bon pourboire. Emma était donc au bac et le salon avait commencé à se vider. Elle sentit une présence derrière elle et elle se décolla du siège pour permettre au coiffeur de lui passer une serviette autour du cou. A la question « que fait-on ?» son cœur s’arrêta de battre. Elle balbutia « comme d’habitude, on coupe court » tout en espérant s’être trompée.

Cette voix c’était celle de Claire. Il n’y avait aucun doute. Tout comme ces mains qui lui massaient le cuir chevelu. Un mélange d’angoisse et de volupté lui caressait les entrailles. Les mêmes mains lui appliquèrent la serviette éponge sur la tête et tel un automate elle se leva. C’est à peine si elle entendit le « asseyez-vous là ! ». Son trouble était trop grand et elle ne voulait surtout pas qu’il transparaisse. Elle venait de se rendre compte que son attirance pour Claire était intacte et que le temps loin d’avoir apaisé son désir pour elle l’avait exacerbé. Jamais elle ne s’était sentie aussi fragile et vulnérable, jamais elle ne l’avait autant désirée. Leurs regards se croisèrent dans la glace. Emma, figée comme une statue de plomb, Claire, habillée tout de noir et blanc aux couleurs de la chaîne qui l’employait, aussi femme enfant et poupée Barbie que la première fois.

Emma se retenait de montrer ou de dire quoi que ce soit. Elle était trop bouleversée pour garder ses distances avec Claire. Le bruit des ciseaux remplaça les mots. Claire était toujours aussi douée de ses mains. Emma refusait de se laisser envahir par les souvenirs et tentait en vain mentalement d’écarter tout ce qui pouvait remonter d’émotions. Claire non plus ne laissait rien paraître et Emma était pressée que tout cela se termine. Qu’allait-elle faire si Claire lui proposait de la revoir ? Refuser bien sûr ! Il n’y avait que ça à faire. Elle n’allait pas recommencer à souffrir et à mentir. Elle avait eu trop de mal à reprendre pied, elle n’allait pas tout détruire encore une fois. Aurore ne lui pardonnerait pas une nouvelle infidélité qui plus est avec Claire.        

Claire reposa la glace, Emma étant satisfaite de sa coupe. Elle avait le chic pour tailler son épi de telle sorte qu’il disparaisse et de dos dans le miroir, d’un coup d’œil, Emma avait pu admirer le travail bien fait. Claire retira la serviette des épaules, la secoua énergiquement et constata qu’elle avait des petits cheveux à raser à la base du cou. Elle se saisit d’un rasoir, style coupe-choux de nos grands-pères et d’un geste précis et autoritaire fit baisser à Emma la tête. La lame aiguisée glissa sur sa peau et ce contact subtil provoqua en elle une onde de plaisir qui la mena instantanément à l’orgasme. Elle ne put le cacher et Claire, visiblement heureuse de son effet, afficha un immense sourire de satisfaction.

« Tu es ma dernière cliente de la journée Emma ! Est-ce que tu veux aller prendre un café avec moi, j’en ai pour cinq minutes ? J’aimerais t’expliquer ce qui s’est passé !

– Je n’ai pas envie, nous n’avons plus rien à nous dire.

– Ah bon ? Pourtant sur ce fauteuil tu viens de prendre ton pied et tu voudrais me faire croire que toi et moi c’est terminé !

– Qui te dit que j’ai pensé à toi à ce moment-là ? Après tout tu ignores encore bien des choses sur ma libido et sur mes nouveaux fantasmes !

– J’en ai également moi aussi et si tu veux que nous les essayions ensemble, j’habite à deux pas, un petit meublé, dans un immeuble sordide car j’ai toujours autant de problème de fric. Kevin est encore en nourrice. Et je ne suis pas près de le récupérer. En effet j’ai une enquête sociale sur le dos. Heureusement que Madeleine a témoigné en ma faveur auprès du juge pour enfant. Tu sais qu’il voulait me déchoir de mes droits parentaux. »

Le gérant qui passait par-là jeta un regard noir à Claire. Il était défendu de bavarder longuement avec la clientèle et de plus il avait hâte de fermer son salon. Emma ayant compris le message à peine déguisé, défit son peignoir que Claire alla poser sur un cintre, récupéra son vestiaire et régla la note. Pendant ce temps Claire balaya sommairement le sol et courut chercher son manteau et son sac. Elle emboîta le pas derrière Emma dans la rue qui avait fait mine d’être intéressée par les rares boutiques environnantes. Probablement elle l’attendait. Arrivée à sa hauteur, Claire lui pris le bras et tout naturellement la guida chez elle. Emma opposa une molle résistance, le plaisir qu’elle avait pris sur le fauteuil lui laissait en espérer d’autres. Emma était de nouveau sous le charme, incapable d’esprit critique ou même de réfléchir aux conséquences de son acte.

Toutes les fois où elles avaient fait l’amour lui revenaient comme des flashes intenses lui irradiant le bas du ventre. Aurore n’existait plus. Balayés sa vie de couple et ses déchirements. Oubliées la difficile réconciliation et la reconquête de la confiance d’Aurore. Inexistante la menace de rupture définitive si Aurore apprenait un nouveau coup de canif dans le contrat, alors que dire de ce sabrage. Que pouvait-elle croire qui n’arriverait pas ? Claire serait devenue chaste ? Elle aurait eu tellement peur d’une dénonciation à la police qu’elle allait lui demander de la pardonner et l’encouragerait à demeurer fidèle à Aurore ? Emma se racontait tout un roman auquel elle était seule à adhérer. Et telle l’autruche mettant la tête dans le sable devant le danger, en montant les escaliers vermoulus et puants qui menaient à la minuscule chambre de Claire, elle fit semblant de ne pas comprendre ce qu’elle faisait là.

La clé tourna une fois dans la serrure et Claire n’eut qu’à la pousser sur le lit. D’ailleurs il n’y avait pas d’autres solutions. C’était le seul meuble disponible pour s’asseoir, une planche sur le petit frigo servait de table ! Une odeur de moisi pris Emma à la gorge. Et avant qu’elle n’ait eu la possibilité d’émettre un son ou une idée, Claire l’embrassa à pleine bouche. A croire qu’Emma venait de partir huit jours en stage eu Sahel. Elle se jeta sur Claire, comme un assoiffé sur une gorgée d’eau, la langue en action à la recherche de toutes les sensations susceptibles de l’amener très vite à la jouissance maximale. Leurs mains se cherchaient, leurs corps se reconnaissaient et malgré les vêtements qu’elles ne parvenaient pas à retirer tant l’excitation était à son comble, elles jouirent l’une contre l’autre sans pouvoir se retenir ni calmer leur ardeur.

 

Une drôle de fille : chapitre 12

           

A croire que l’orgasme eut un effet dégrisant car Emma tel un pantin libéré de sa boite bondit du lit comme si un serpent l’avait piqué. En fait elle était envahie par une immense colère autant contre Claire que contre elle-même. Rattrapée par la réalité et le bon sens elle prit soudainement conscience qu’elle venait de détruire des mois de reconstruction avec Aurore, tout ça pour deux trois caresses vite données et vite reçues ! Pourquoi ne pouvait-elle pas mieux canaliser ses pulsions, rester de bois devant la tentation ? Partir et ne plus revenir !

« Qu’est-ce qu’il y a Emma ? Tu t’en vas déjà !

– Tu te rends compte de ce que nous venons de faire ?

– L’amour ! Et alors ? Ça ta plu non ?

– J’en ai marre de toi Claire et de ton numéro ! A chaque fois que tu apparais dans ma vie, c’est le même scénario qui se répète ! Où crois-tu que cela va nous mener ? Dans le mur ! Parce que jamais je ne quitterai Aurore et parce que toi tu ne sais pas aimer !

– Qu’est-ce que t’en sais de ma façon d’aimer ? Tu te bases sur les apparences mais connais-tu seulement mon parcours, mes coups durs et mes coups de cœur ? Tu me vois à travers un prisme déformant tout ça parce que tu es en haut de l’échelle sociale et moi en bas. Ce n’est pas parce que je n’ai pas de fric que tu dois m’écraser de ton mépris !

– Je suis contente que tu abordes le sujet. Justement parlons-en ! Tu me dois 2500 euros Claire et ne m’argumente pas que Jacky m’a remboursé, tu sais très bien que tu as subtilisé son chèque ! Je ne reviens pas sur le vol des 20 000 euros car j’ai réglé, encore que j’aurais souhaité que tu m’expliques comment tu croyais t’en tirer à si bon compte !

– Tu as vu cette chambre ! Tu crois que si j’avais les moyens je logerais dans ce bouge malfamé ? J’ai été pris dans un engrenage à cause de Kevin, de mon divorce et aussi de mon passé. Tu as pu constater par toi-même comme j’ai été vite cataloguée sur mon aspect extérieur, tu peux comprendre ça toi qui es lesbienne !

– Stop Claire, ne mélange pas tout ! Une voleuse est une voleuse quelles que soient ses raisons. C’est sûr que si tu m’avais demandé de te donner cette somme je t’aurais dit non. Mais j’aurais pu t’aider à la trouver. Au fait pourquoi avais-tu besoin de 20 000 euros ?

– C’est Jacky !

– Jacky ? Qu’est-ce qu’il a à voir avec tout ça ?

– Ce n’est pas mon oncle. Mais je suis liée avec lui pour des raisons que je ne peux t’expliquer. Disons alors que c’était le prix de ma liberté.

– Tu es en train de me dire que Jacky est ton souteneur et que c’est montant fixé par lui pour te laisser tranquille !

– Oui » fit Claire dans un murmure.

Un silence pesant s’installa dans la pièce. Tout ce qu’Emma n’avait ni voulu voir et entendre venait de lui crever les tympans et les yeux. Qu’allait-elle faire de cette vérité bien embarrassante et surtout très encombrante ? Elle avait compris qu’elle ne reverrait pas ses 2500 euros et que Claire était plongée jusqu’au cou dans la mélasse. Un doute l’assaillit. Et si toute cette histoire était inventée, un mensonge de plus pour l’apitoyer, lui soutirer encore de l’argent.

Comme l’avait dit Antoine Doinel dans le film les quatre cents coups de Truffaut « plus c’est gros, plus ça marche ». Avait-elle seulement une preuve ? La bonne foi de Claire avait été mise à rude épreuve plus d’une fois et Emma prenait doucement conscience que si elle éprouvait de l’empathie à l’écoute de ses malheurs, Claire n’avait eu aucun scrupule à la délester de ses économies. Le sens moral et la culpabilité n’étaient pas ce qui caractérisaient le mieux sa personnalité, pas plus d’ailleurs que la sympathie ou l’indifférence. Emma prise d’une furieuse envie de fuir, sentant qu’elle perdait totalement le contrôle de la situation, regarda Claire droit dans les yeux.

« Dis-moi quelque chose Emma, c’est angoissant ton silence !

– Qu’est-ce qu’il y a à ajouter ? La messe est dite ! Tu es vénale et je dois avouer que tu m’as bien roulée dans la farine avec Jacky. Vous avez bien dû rigoler sur mon dos, une cruche comme moi, aveuglée par sa libido, c’était du gâteau à plumer ! J’ai envie de vomir rien que d’y penser.

– Sur ce point tu as raison, aussi facile que toi à gruger, nous n’avions jamais trouvé. Non seulement tu n’as rien vu venir mais en plus tu as tout gobé sans sourciller. Seulement il y a eu un gros hic. Je suis tombée amoureuse de toi et j’ai refusé d’obéir à Jacky. Quand il s’est aperçu que le banquier avait récupéré les 20 000 euros, il est entré dans une colère noire et il m’a dérouillée à mort. J’ai été hospitalisée et regarde, tu vois j’ai encore des cicatrices. Arcade sourcilière recousue, trois côtes cassées, rate éclatée, la totale ! Depuis je me cache car il me poursuit pour récupérer ses thunes, je sais qu’il ne tardera pas à me retrouver et là il me tuera. Il n’y a que toi pour me sauver Emma. C’est quoi pour toi 20 000 euros ?

– Attends, attends ! C’est quoi ce délire ? Il y a des lois en France pour protéger les individus. Pourquoi ne vas-tu pas raconter tout cela à la police ? Je ne suis pas sure qu’une fois que tu auras payé il te laissera tranquille, il en voudra encore plus. Je ne suis rien pour toi Claire, je ne te dois rien. Et puis tu veux le fond de ma pensée : je n’en ai rien à faire de ce qui peut t’arriver, tu t’es mise toute seule dans la merde, tu t’en sortiras sans moi !

Je commence à être fatiguée de ton baratin. En plus je ne m’appelle pas sœur Emmanuelle ! Avec toi je me sens comme une poignée de sable au vent, incapable de garder mon intégrité psychique et physique tant tu m’enrobes dans des paroles qui m’agitent intérieurement. Avec toi je perds tous mes repères car je ne sais plus démêler le vrai du faux. Tes mots sont comme le ruban de Möbius, cette surface à deux dimensions qui n’a qu’une face et qu’un bord, ils passent de la vérité au mensonge dans une même continuité, puisque dans cette bande l’endroit et l’envers se continuent l’un dans l’autre. Tu es une grande manipulatrice et pour toi je ne suis qu’un objet. Alors tes grandes déclarations d’amour, tu les remballes, elles n’ont aucun sens dans ta bouche.

– C’est quoi ce charabia intello ? En effet tu te prends bien la tête Emma ! D’ailleurs tu es incapable de ressentir des sentiments, c’est ça ton problème.  En fait tu n’es qu’une petite bourgeoise égoïste, trop préoccupée par ses sous, qui ne veut surtout pas partager. C’est sûr je ne vais pas te remettre un reçu fiscal pour une déduction lors de ta déclaration de revenus et que la vraie générosité tu ne sais pas ce que c’est !

– Je ne sais même pas pourquoi je reste à discuter avec toi car tes arguments ne tiennent pas la route. En plus les dons aux œuvres n’ont rien à voir avec toi. D’ailleurs puisque tu me parles d’associations humanitaires, va donc les solliciter ! Je n’ai aucune raison de t’aider, nous ne partageons ni le quotidien, ni des projets de vie commune. Il n’y a que le hasard qui nous réunit et la prochaine fois qu’il me met sur ton chemin, je change de trottoir. Adieu Claire ! »

Emma qui était restée debout toute la discussion, le dos collé à la porte, se retourna et avant que Claire ne comprenne ce qui se passait, elle avait dévalé quatre à quatre l’escalier. Emma, complètement sonnée par les événements, marcha comme un zombie dans le quartier, espérant trouver rapidement un métro ou un bus. Elle n’en eut pas le temps qu’elle fut prise de tremblements. C’était une crise de spasmophilie. Elle s’engouffra dans le premier bar venu et s’effondra sur une chaise. Le serveur, voyant qu’elle allait mal, lui proposa de s’allonger sur la banquette et d’appeler un médecin.

Elle expliqua qu’elle avait l’habitude de ce genre de malaise, qu’elle avait seulement besoin d’un verre d’eau, que tout irait bien. Elle avala un petit comprimé et tout rentra dans l’ordre en quinze minutes. Il y avait plus d’un an que cela ne lui était pas arrivé et elle pesta intérieurement contre elle. Elle se sentait incapable de rentrer chez elle et d’être confrontée à la présence d’Aurore. Elle avait besoin de parler, de se confier car les confidences de Claire l’avaient trop bouleversée. Caroline. Caroline savait l’écouter sans la juger, c’était une amie maintenant. Avait-elle son numéro personnel ? Le portable. Une chance elle l’avait mémorisé. Trois sonneries et la voix familière de Caroline.

« Caroline ? C’est Emma ! J’ai besoin de toi, ça ne va pas !

– Où es-tu ?

– Dans un bar, je ne sais pas exactement où dans Paris.

– Demande l’adresse et je viens te chercher en taxi, nous irons ensuite chez moi. Ça te va ?

– Oui. S’il vous plait monsieur, c’est quoi l’adresse ici ? »

Caroline avait prévenu Laurence qui s’était éclipsée discrètement à leur arrivée. Laurence avait préparé des boissons et de quoi grignoter si c’était nécessaire. Elle savait par Caroline dans quels sales draps elle s’était fourrée il y avait quelques mois et elle se doutait que c’était en rapport. Emma était touchante dans sa demande d’aide et dans son incapacité à résister à la tentation charnelle. Elle faisait l’expérience douloureuse de la fidélité avec pour corollaire, le deuil de toutes les autres. Emma s’effondra en pleurs dans le canapé. Un paquet entier de mouchoirs jetables y passa avant qu’elle ne puisse expliquer quoi que ce soit.

Le cachet ayant fait son effet, elle était un peu abrutie et tout lui semblait assez irréel. Elle raconta d’un jet sa dernière rencontre avec Claire sans omettre aucun détail y compris son entrée fracassante dans sa chambre. Caroline n’osa l’interrompre pourtant des questions lui brûlaient les lèvres. Comment une femme aussi intelligente et lucide pouvait-elle perdre autant ses moyens devant cette drôle de fille ? Que pouvait-elle lui trouver de si attirant ?

« Tu dois me trouver stupide Caroline ? En fait je ne sais pas ce qui m’a pris de te parler tout ça, je t’envahis avec mes problèmes ! Tu as sans doute mieux à faire avec Laurence. Excuse-moi d’abuser de votre temps.

– Effectivement j’ai du mal à comprendre comment tu as pu te mettre dans une telle galère. Je vais être dure avec toi mais tu vois j’ai pourtant assez peu d’estime pour les hommes qui ont le cerveau au niveau du gland. Le tien est logé dans ton clitoris et tu vois où ça t’a menée ! Je ne te juge pas mais si je pouvais te faire prendre conscience que cela t’a conduit dans une impasse, je ne regretterai pas ma franchise !

– Au moins tu es directe ! C’est sûr que ça ne fait pas plaisir à entendre mais il y a un fond de vérité dans ta comparaison avec les hommes. Je me suis fait mener par le bout du nez par Claire car elle a su deviner très tôt que j’avais un énorme appétit sexuel qu’une seule femme ne pouvait combler. Elle en a profité aussi pour me mettre dans un état de dépendance vis à vis d’elle et la suite tu la connais.

– Si cela n’avait pas été Claire, cela aurait été une autre. En définitive il y a chez toi une insatisfaction énorme à être monogame. Alors que tu savais qu’Aurore en souffrirait tu n’as pas pu t’en empêcher de la tromper et ce qui t’a le plus blessé dans cette affaire c’est qu’elle t’a pris pour une vache à lait en monnayant sa prestation. Finalement elle t’a traité comme une vulgaire cliente en te laissant croire le contraire et ce qui te taraude c’est que tu ne sais pas si elle a simulé ou si elle a réellement joui.

– Tu sais vraiment appuyer là où ça fait mal. En plus c’est exact que mon amour propre en a pris un sacré coup ! Je vais rentrer Aurore va s’inquiéter, j’aurais déjà être rentrée depuis un moment.

– Appelle-la et dis-lui que je te raccompagne car tu as été légèrement indisposée. Avec ta tête, elle te croira sans difficulté ! Pour le reste ça reste entre toi et moi, rien ne sortira de cette pièce, tu connais ma discrétion légendaire !

– Merci Caroline, je savais que tu étais une amie sur qui je pouvais compter. »

Aurore, rassurée d’avoir des nouvelles d’Emma car elle ne répondait pas à son portable ni à sa messagerie, ne posa aucune question sur l’origine du malaise. Elle le mit au compte du stress professionnel ou de troubles purement féminins, les règles douloureuses n’étaient pas réservées qu’aux hétérosexuelles. Emma refusait de consulter un gynécologue et cela faisait partie de leurs disputes car Aurore l’accusait d’inconscience avec sa politique de l’autruche. Le cancer du sein lui ne faisait aucune discrimination et il n’était pas homophobe ! Enfin elle tenait une occasion pour aborder de nouveau le sujet et inciter à Emma à se montrer raisonnable quand il s’agissait de sa santé. Elle patienterait un peu qu’Emma se remette et d’ici quelques jours elle aurait bien l’occasion de lui en toucher un mot.

En attendant une bonne nuit de sommeil leur ferait le plus grand bien.

               

Une drôle de fille : chapitre 13

Emma décida de ne pas aller travailler. Elle était fatiguée et avait le contrecoup de sa journée de la veille. Elle appela sa secrétaire et la rassura sur son absence qui serait brève, demain elle serait là ! Celle-ci s’en doutait elle avait montré une petite mine hier, à force de trop tirer sur la corde elle lâche. Après les formules d’usage et de prompt rétablissement, elle raccrocha. Emma préférant rester au lit car elle ne se sentait nulle envie de bouger, prit une revue qui traînait sur la table de chevet d’Aurore et se plongea dans sa lecture. C’était LM et une lectrice y avait envoyé une nouvelle.

Elle s’intitulait la manipulatrice.

Emma était glacée d’effroi. Cette nouvelle résonnait en elle, comme en écho avec sa propre relation avec Claire. N’est-ce pas le rôle des écrivains que d’écrire des récits universels où chaque lecteur pourrait s’approprier une parcelle de vérité ? Mais de là à raconter la fin d’une histoire qui ne semblait pas vouloir se finir ! Emma jeta la revue à travers la pièce et se roula en boule sur le côté. Elle avait besoin de réfléchir à sa dernière rencontre avec Claire, démonter le mécanisme qui l’avait menée au dérapage. Les paroles de Caroline lui revenaient, lancinantes, comme autant de petites aiguilles enfoncées dans le corps d’une poupée vaudou. Où était le plaisir dans les étreintes avec Claire ?

Jusqu’où voulait-elle mener l’expérience de l’infidélité ? Il y avait en Emma des forces auto-destructrices violentes et inavouables et l’idée même d’y penser l’envahissait d’une grande angoisse. Pourquoi ne pouvait-elle se contenter de son petit bonheur avec Aurore ? Caroline avait eu raison de souligner son incapacité à se contenter d’une seule femme et d’un seul corps à désirer, comme si l’intensité de sa jouissance se situait dans la multiplicité de ses partenaires et des positions, des fantasmes à explorer à deux ou à trois.

La sonnerie du téléphone retentit alors, c’était Caroline qui s’inquiétait de son absence. Emma la rassura et lui assura qu’elle serait de retour dès le lendemain, pour une fois sa secrétaire l’avait joué discrète. A moins que Caroline ne se servit de ce prétexte pour l’appeler sachant déjà tout cela. Une nouvelle proximité s’était crée entre elles deux et Emma n’en était pas encore revenue de lui avoir montré d’elle une image qu’elle réservait à son seul miroir. Même Aurore n’en savait pas autant sur elle. Caroline et Laurence formaient un couple uni et Emma parfois le jalousait car le sien ne donnait pas le même sentiment de solidité.

Elle s’était brûlé les doigts à jouer avec le feu, elle devait cicatriser la plaie et oublier définitivement Claire et ses innombrables maîtresses. N’était pas Don Juan qui voulait ! Calquer sa sexualité sur celle des hommes l’avait amenée dans un gouffre sans fond. En effet un monde incontrôlable et dangereux car le nomadisme sexuel impliquait un esprit de chasseresse qu’elle ne possédait pas. Elle n’avait pas la mentalité d’un prédateur, tout au plus celle d’une acheteuse dont la seule addiction serait la consommation compulsive de femmes aussi en chaleur qu’elle !

Emma devait vraiment en finir avec Claire. Elle ne supportait pas cet échec et elle voulait aussi se venger. Claire l’avait humiliée et transformée en objet, elle devait lui donner une leçon dont elle se souviendrait longtemps. Il ne lui restait plus qu’à retrouver Claire mais ce n’était pas difficile car elle avait l’adresse du bar et en marchant dans le quartier elle se souviendrait sans peine de la façade du meublé. Avec un peu de chance Claire n’avait pas changé de nom. Contre un billet ou deux les langues se délieraient facilement.

L’eau était à la bonne température et Emma prit ainsi le temps de peaufiner son plan sous la douche. Si Claire avait su s’y prendre avec elle, la réciproque allait être vérifiée.

Il ne fut pas difficile à Emma de retrouver l’hôtel sordide ni le bistro où elle avait fini son périple. Elle avait regardé le nom sur les boites aux lettres et Claire avait gardé son nom. Avec un peu de chance elle avait gardé le même au salon de coiffures et là aussi il ne serait pas compliqué de la repérer. Emma devait en savoir plus sur son emploi du temps, ses fréquentations, les mensonges avaient assez duré. Afin de ne pas se faire retrouver par qui que se soit, elle appela au salon de coiffure depuis une cabine téléphonique, elle avait pris soin de chercher auparavant le numéro sur Internet et demanda à parler au manager en se faisant passer pour une inspectrice de la police des mœurs.

Elle inventa une histoire de réseau de prostitution démantelé où Claire serait impliquée jusqu’au cou. Elle savait que la réponse ne tarderait pas à se faire même si le gérant lui raccrocha au nez en la traitant de folle. Claire allait être licenciée pour un motif ou un autre et ainsi elle serait de nouveau libre comme l’air mais surtout sans ressources financières ni possibilité de retrouver un emploi. Ainsi comme on met un coup de pied dans la fourmilière pour voir comment la société de ces petits insectes réagit à l’agression, Emma avait poussé Claire à chercher de l’argent autrement que par un travail honorable.

Elle voulait la pousser à retrouver les réflexes de son ancienne vie. Celle de la débrouille et du Select, celle de son association avec Jacky. Elle avait aussi un compte à régler avec lui, l’histoire du chèque lui était restée entre la gorge et il devait payer lui aussi. Si Claire avait dit vrai pour son gosse, les Thénardier ne tarderaient pas à lui réclamer leur du et forcément le loup sortirait du bois. Et là elle pourrait enfin se venger…

Emma n’eut plus qu’à s’installer patiemment dans sa voiture qui était stationnée en face du garni de Claire et d’attendre son retour. Ensuite elle la suivrait, le réservoir était plein, un sac avec ses affaires dans le coffre si besoin était. Ses vieux réflexes de déléguée médicale. Si elle prenait le métro elle la suivrait à pied. Dans les deux cas elle n’aurait aucun mal. Emma n’eut pas longtemps à surveiller. A peine une heure plus tard elle aperçut Claire déboucher sur le trottoir d’en face, l’air sombre et contrarié, la première partie de son plan ayant fonctionné cinq sur cinq.

Cependant ce qu’elle n’avait pas prévu c’est que dix minutes plus tard Jacky s’engouffrerait dans les escaliers vermoulus et que quinze minutes plus tard il les redescendrait avec au bout du bras une valise et derrière lui, cachée par des lunettes de soleil, Claire. Et encore moins qu’une voiture ralentirait avec au volant une femme jeune, blonde platine, assez vulgaire, et que Jacky après avoir déposé les bagages dans le coffre monterait à l’arrière avec à ses côtés Claire.

Emma n’eut aucun mal à effectuer sa filature car la route qu’ils prirent elle la connaissait par cœur. C’était celle de ses tournées ! Elle n’eut aucun mal à deviner la destination. Claire effectuait un grand retour aux sources. Et Emma était tout excitée à l’idée de l’avoir obligée à revenir dans cet endroit. Claire repassait par la case départ mais sans toucher les 20 000. Emma n’eut pas trop du trajet pour imaginer tous les scénarios possibles.

Cependant la présence de Jacky l’intriguait. Allait-il la remettre sur un tabouret de bar afin de jouer les hôtesses de charme ? N’était-ce qu’une étape vers une autre destination ? L’ex-patron de Claire avait-il vendu la mèche et parlé du coup de téléphone ce qui expliquerait l’affolement de Claire et Jacky ? Auquel cas pourquoi avaient-ils la conscience si peu tranquille ? Une fois de plus la situation lui échappait totalement et c’est un peu tard qu’elle s’en aperçut. N’était pas le comte de Monte Cristo qui veut !!!

Emma s’arrangea pour faire une petite pause sur une autre aire que la leur. Elle avala vite fait un café avec un sandwich tout sec et immangeable dont seules les cafétérias d’autoroute ont le secret. Elle n’oublia pas de refaire le plein comme elle ne savait pas trop où elle allait et elle attendit de voir passer leur voiture pour s’élancer tranquillement à leur poursuite. Péage. Encore une trentaine de kilomètres et voilà. Emma avait vu juste, retour aux sources dans le trou du cul du monde ! Elle était facilement repérable avec sa voiture aussi il fallait qu’elle se montre discrète. Apparemment le véhicule prenait la direction du salon de coiffure de Madeleine.

Emma connaissait un parking d’où elle pourrait les observer de loin. Là encore surprise. Jacky entra dans le salon et en sortit instantanément avec Madeleine qui avait l’air bouleversé. Tiens, elle qui soi-disant ne pouvait pas le voir puisqu’il avait poussé son ex-bru dans le mauvais chemin ! Qu’est-ce que c’était que cette histoire ? Elle monta dans la voiture et Emma n’eut aucun mal à comprendre la suite de la balade. Au Select la fille vulgaire qui avait conduit tout du long descendit, pour elle le voyage était terminé et Jacky prit le volant. Plongée dans l’inconnu pour Emma à partir de là. Ce qui allait lui être révélé de la vie de Claire elle en ignorait tout !

La nuit n’allait pas tarder à tomber. Emma s’imaginait mal passer la nuit dans son carrosse. Et en dehors de l’hôtel de la Gare elle ne voyait pas d’autres solutions. A moins que la petite bande ne quittât ce trou mais après la journée à rouler ou à travailler tout le monde devait être fatigué. Les questions s’arrêtèrent car Jacky stoppa quelques pâtés de maison plus loin sa berline et les deux femmes s’en extraire pour s’engouffrer dans une cage d’escalier d’un petit immeuble coquet, à trois étages, à l’image des rêves petits bourgeois que Madeleine avait laissé entendre à l’égard de Claire.

Puis elle vit Jacky, grâce à une télécommande stationner sa voiture dans un garage souterrain protégé par une porte. Cinq minutes, dix puis quinze. Les trois protagonistes allaient rester là un moment, le sandwich était lointain, Emma se devait de prendre des initiatives. Hôtel de la Gare, chambre 15, le menu du chef et dodo. Il lui faudrait être en forme pour la journée du lendemain. Tout pouvait arriver. Emma commençait à regretter d’avoir voulu jouer les détectives privés. Et peut-être que la nuit portant conseil, elle aurait les idées plus claires après un bon repos et reconsidérerait son plan.

En attendant Morphée était au rendez-vous et elle ne se fit pas prier pour se faire enlever par lui.

Une drôle de fille : chapitre 14

Emma se leva en sursaut. Quelle heure était-il ? Que faisait-elle là ? Comme si elle se réveillait d’un terrible cauchemar, elle réalisa qu’elle avait été complètement folle de se jeter à la poursuite de Claire pour se venger. Que comptait-elle faire ? Pousser Claire à reprendre son ancien métier d’entraîneuse, bien piètres représailles. Demander réparation du préjudice subi à Jacky ? Il ne pouvait que lui rire au nez et de toute façon l’affaire n’était-elle pas réglée. Quant à Madeleine, elle ne lui avait rien fait, pourquoi s’en prendre à cette honnête commerçante. Le rodéo était fini, elle n’allait pas tourner un remake de « Thelma et Louise ». Comme dégrisée d’une mauvaise cuite, elle fit contre fortune bon cœur son mea-culpa et reconnut que son idée était fumeuse.

Il ne lui restait plus qu’à rentrer et à tirer définitivement un trait sur Claire. De plus Emma était une femme raisonnable et adulte. Cependant elle n’avait pas l’habitude de naviguer en eaux troubles et n’étant pas sur son territoire elle fragilisait sa position et qui sait de quoi le couple diabolique Claire et Jacky était capable. Cette escalade de la violence la menait droit dans une impasse et sa seule issue était de se retourner et d’avancer ! Elle se jeta sur ses vêtements après avoir pris vite fait une bonne douche et s’assura d’un bon petit déjeuner avant de prendre la route.

En attendant que le serveur lui apporta des croissants et un café, dans une salle à manger vidée des quelques VRP matinaux qui s’étaient hâtés de commencer leur tournée, elle alluma son portable pour vérifier si elle avait des messages. Il y en avait un, d’Aurore d’abord furieuse de ne pas savoir où elle avait disparu alors qu’elle n’allait pas bien puis inquiète de ce silence qui trahissait peut-être un désarroi plus grand qu’il n’y paraissait. Emma voulant rassurer sa compagne l’appela aussitôt pensant tomber sur la messagerie. La sonnerie n’eut pas le temps de retentir qu’Aurore qui avait lu le nom de sa correspondante sur l’écran de son téléphone lui hurla dans les oreilles :

« Où es-tu, je me suis fait un sang d’encre pour toi ?

– Bonjour Aurore, calme-toi, je vais bien !

– Me calmer tu en as de bonne, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, j’ai pensé que tu t’étais suicidée et j’étais en train de m’imaginer que la police allait m’annoncer ton décès.

– Et bien je suis vivante, tu n’as plus de soucis à te faire !

– Mais qu’est-ce qui t’a pris, où es-tu ?

– C’est un peu long à t’expliquer au téléphone, je rentre, je devrais être à la maison en fin de matinée si tout va bien.

– Non dis-moi, je veux savoir !

– Voilà en fait je suis en déplacement à cause de mon boulot, une histoire de concurrence !

– Répète !

– Je suis en déplacement.

– Menteuse j’ai appelé ta secrétaire, c’est elle qui m’a appris que tu étais en congé. Tu me trompes c’est ça ?

– Mais pas du tout, c’est vrai je t’ai menti mais ce n’est pas ce que tu crois. En fait je… je… je cherche un nouveau job car je voudrais être mieux payée.

– Et tu aurais découché pour ça, sans m’en parler, sur un coup de tête. Un peu gros la couleuvre à avaler !

– En fait je ne te l’ai pas dit mais puisque tu m’y pousses je te prépare une surprise pour ton anniversaire !

– T’es naturellement débile ou il te faut un entraînement intensif pour ça ? A quoi tu joues ? Tu devrais aller consulter un psy car tu débloques complètement ma pauvre Emma !

– C’est bon je raccroche, on ne va pas se disputer, puisque je te dis que je rentre, que ce n’est pas ce que tu crois, je te suis très fidèle mon amour adoré !

– Tais-toi je sens que je suis au bord de la crise de nerf. Je t’attends ! On en reparlera, je n’ai pas l’intention de laisser passer cela, ton imprévisibilité m’effraie. J’ai bien réfléchi et je ne suis plus sûre d’accepter de ta part toutes tes incartades. J’ai fermé les yeux trop longtemps maintenant je les ouvre. Tu savais me tromper sans que je ne m’en aperçoive mais maintenant c’est fini. Nous n’allons pas rompre au téléphone, nous devons nous expliquer avant. Je t’attends Emma. Sois prudente sur la route et réfléchis à ta défense car tu auras intérêt à en avoir une solide. Ciao ! »

Le café fumait dans la tasse et la confiture dans la coupelle faisait aussi triste mine qu’Emma. Elle prit machinalement un croissant qu’elle mâcha mécaniquement. Par ailleurs Aurore était remontée. En plus depuis qu’elles se connaissaient, en effet jamais elle ne lui avait parlé sur ce ton. Le navire était en train de prendre l’eau de toute part. Si elle voulait sauver son couple, elle allait être obligée de reparler de Claire, elle avait le trajet pour inventer une version édulcorée où elle serait la victime innocente d’une fille fatale, ce n’avait été qu’un moment d’égarement, rien d’autre.

Après tout Aurore avait laissé entendre qu’elle l’avait poussée à la tromper pour échapper à ses besoins sexuels, en quelque sorte elle en était responsable. Et si faute avouée était à moitié pardonnée alors elle avait toutes les chances en s’y prenant bien, par exemple en jurant la main sur le cœur que jamais plus jamais, c’était pour tester la solidité de son couple… Dans la vie à part la mort, il n’y a rien d’irréversible croyait-elle ! Elle avait englouti viennoiseries et café sans même s’en rendre compte et l’addition payée à la réception elle monta dans sa chambre récupérer ses affaires et finir de se préparer.

Elle allait ouvrir la porte quand on frappa à celle-ci. Comme elle n’attendait personne elle fit comme si elle n’avait pas entendu et tourna la poignée trop pressée de partir ! C’est alors qu’elle se retrouva nez à nez avec Claire. Emma recula sous l’effet de surprise. Qu’est-ce qu’elle faisait là ? Comment savait-elle qu’elle la suivait ?

« Alors Emma ? Tu ne t’y attendais pas ?

– Euh… non… pas vraiment. Comment tu as su que j’étais là ?

– Tu es tellement facile à deviner. Quand mon patron m’a mise à la porte parce que soi-disant une inspectrice de police lui aurait révélé mon passé je n’ai pas mis cinq minutes à comprendre d’où ça venait ! Je t’ai tendu un piège et tu es tombée dedans. Avec Jacky on a rigolé quand on t’a vu dans le rétroviseur, tu n’as pas marché tu as couru. Mais maintenant finie la plaisanterie tu vas me suivre et sans faire d’histoires.

– Comment ça te suivre ? Pas question ! Je rentre chez moi ! Tu n’as pas d’ordre à me donner ! Pousse-toi de là ou je hurle !

– Vas-y fais-le ! Mais je ne suis pas sure qu’Aurore aime la petite histoire que va lui raconter Madeleine ni que tu apprécieras que tous tes collègues apprennent tes parties fines avec moi. Ta secrétaire est friande de ragots et j’ai des détails bien croustillants à lui révéler. Tiens regarde la photo, elle parle toute seule ! »

Claire brandit de sa poche une photo de deux femmes en train de faire l’amour, l’une de face les jambes écartées, l’autre la tête dans son sexe.

« Mais elle est truquée cette photo ! Ce n’est pas moi même si c’est ma tête. Je n’ai pas une poitrine refaite.

– Va le dire à ta secrétaire ! Tu vas lui exhiber tes seins pour lui prouver ta bonne foi ? Et tu crois qu’elle va t’en parler ? Tu sais ce que c’est une rumeur, elle court, elle court mais on ne la rattrape pas. En revanche on finit dans un placard sans savoir pourquoi ! C’est ça que tu veux ? Alors vas-y hurle !

– C’est bon je te suis mais on va où ?

– Jacky va te montrer le chemin. Je vais monter avec toi en voiture pour être sûre que tu ne te perdes pas en route ! »

Emma, contrainte et forcée du se résoudre à suivre Claire. Elle prétexta un besoin pressant pour s’enfermer dans les toilettes et envoyer un texto à Aurore lui expliquant qu’elle ne savait pas quand elle rentrait, qu’elle l’aimait et qu’elle devait lui faire confiance. De toute façon elle n’avait plus le choix. Et puis à quoi bon se torturer l’esprit, d’ici à ce qu’elle la revoie, les événements se seront tellement précipités qu’elle aurait de quoi raconter. Et si Aurore devait la quitter pourrait-elle vraiment l’influencer dans sa décision ?

Jacky et Madeleine les attendaient dans la voiture de la veille. Claire leur fit un signe pendant qu’Emma rangeait son sac dans le coffre. Emma démarra sa voiture et le cortège s’engagea sur la nationale en direction de l’autoroute. Claire était silencieuse et Emma n’osait l’interrompre dans ses pensées. Elle était tout à la fois excitée et en colère, anxieuse et curieuse, pressée que ça soit terminé et désireuse que cette intimité avec Claire ne cesse jamais.

Prise du ticket puis pied coincé sur l’accélérateur sur la vitesse autorisée. Elle détestait les autoroutes car soit elle se traînait derrière les camions ou les pas pressés sur la file de droite soit elle devait se pousser de la file de gauche car il y avait toujours une voiture dans son coffre qui s’était annoncée dès qu’elle avait déboîté par des appels de phares insistants lui faisant comprendre qu’elle n’avait pas une voiture assez puissante pour doubler.

Cette portion était peu fréquentée et Emma apprécia de ne pas avoir trop à changer de file et de rouler à vitesse constante, c’était une conduite assez reposante. Alors qu’elle était absorbée à suivre la voiture de Jacky et à ne pas la perdre, elle sentit un frôlement le long de sa cuisse. La main de Claire s’était posée sur le haut de sa jambe et semblait ne pas vouloir y rester. Sans bouger la paume, les doigts s’agitaient dans un mouvement régulier et synchrone provoquant chez Emma une douce sensation. Emma se laissa glisser légèrement pour s’enfoncer dans le siège et appuyer sa tête sur le repose-tête. Sûre de son effet Claire se plia en deux en pivotant vers son amante et ouvrit d’une main le bouton du pantalon de la conductrice tout en continuant son geste par l’ouverture de la fermeture éclair avec l’autre.

Elle plongea avec délicatesse son index droit vers le sexe d’Emma et se mit à le caresser doucement. Le résultat ne se fit pas attendre. Emma tout en tenant des deux mains le volant se concentra sur le bitume pour ne pas perdre le contrôle de son véhicule. Cependant une légère embardée sur la droite qu’elle ne put empêcher fit comprendre à Claire qu’elle pouvait se relever alors qu’Emma n’avait pas changé, qu’elle était toujours autant à la merci de son plaisir. Aucun mot n’avait été échangé pourtant. Claire prit soin de garder l’excitation d’Emma intacte en continuant de lui caresser la cuisse. Dans vingt à trente minutes elle pouvait recommencer, Emma ne demandait que ça.

Elles roulaient depuis trois heures et Emma avait joui plus d’une fois lorsque Jacky se décida à un arrêt. Emma reboutonna son pantalon et se précipita aux toilettes. Elle en profita pour voir si Aurore lui avait laissé un message. C’était le cas. Elle avait interprété son petit mot comme une fuite et une peur de l’affronter et elle lui laissait le temps qu’il fallait pour rentrer. C’était plus qu’elle n’en voulait et surtout un souci de moins. Il était possible qu’Aurore regrettât leur dispute et qu’elle avait peut-être encore plus peur qu’Emma de la rupture. A l’amour quand tu nous tiens… Si elle savait. Emma lui fit une réponse dans ce sens, besoin de se retrouver toutes les deux, envie de réfléchir, de retour bientôt mais pas de date.

En sortant des sanitaires elle vit Madeleine et Jacky ainsi que Claire autour de la machine à café dégustant des petits gâteaux achetés à la boutique de la station service. Claire se joignit à eux après leur avoir dit un bonjour assez général et distant, la chaleur du café leur évita aux uns et aux autres des efforts de conversation, chacun se concentrant à le refroidir comme ils pouvaient. Leurs regards ne se croisèrent pas et un malaise évident régnait. Sauf Claire qui visiblement plaisait à un routier qui ne se priva pas de lui montrer en mettant sa main sur son sexe et en la secouant vulgairement de bas en haut. On ne pouvait pas faire plus clair ! Emma énervée par la scène prit prétexte d’aller chercher de l’essence pour quitter le groupe et attendit ensuite dans la voiture que Jacky se décidât à redémarrer.

Claire reprit place à côté d’Emma et à peine relancée à pleine vitesse, la voiture se fit l’alcôve de leurs fantasmes. Cette fois-ci Claire lui fit des récits érotiques assez triviaux de ce qu’elle avait imaginé comme scénarios possibles entre elles deux et Emma prise au jeu compléta par des détails croustillants. Elle suggérait des positions encore plus osées, utilisait des mots qui rendaient la scène tellement vivante qu’elles s’y seraient crues au point que toutes deux atteignirent un état d’excitation proche de l’orgasme. Cette frustration ne faisait qu’accroître leur désir et Emma se demandait si la route était encore longue.

« Claire j’ai envie de toi, faisons l’amour tout de suite !

– Tu n’y penses pas ! Et Jacky ?

– Tu sais où on va, on le rejoindra. On s’arrête à la prochaine aire et quand il ne nous verra plus il nous attendra sur la bande d’arrêt d’urgence ou à une station service.

– Il n’en est pas question, nous sommes bientôt arrivées. Moi aussi j’ai très envie de toi. Qu’est-ce que tu crois ? Et puis rassure-toi nous ferons l’amour et crois-moi tu t’en souviendras ! »

Trop accaparée par son plaisir, Emma ne fit guère attention à la fin de la phrase. Elle n’avait pas compris que Claire, telle une araignée tissant sa toile l’avait prise dans la soie gluante de son piège macabre et qu’il ne lui restait plus qu’à la dévorer toute crue ! Et qui plus est avec son consentement… Notre tête de linotte avait oublié sa vengeance et n’avait pas envie de voir qu’elle était le jouet de celle de Claire ! C’était à regretter que physiologiquement le clitoris soit plus petit que le gland…

Une drôle de fille : chapitre 15

Emma, à la sortie de l’autoroute s’étonna de se retrouver en Normandie. Ils avaient parcouru une longue route et quelle mouche avait piqué la petite bande de l’emmener jusque là. Lui revint en mémoire les confidences de Claire sur une propriété de Jacky dans la région. Elle était dans un tel état d’excitation qu’elle en avait presque oublié la raison de leur périple. Petit à petit le souvenir lui revenait et le ton menaçant de Claire sonnait à son oreille.

« Qu’est-ce qu’on vient faire là ?

– Tais-toi et contente-toi de suivre Jacky !

– Tu ne veux vraiment rien me dire ?

– Non, roule ! Tu sauras bien assez tôt ! Ne te bile pas, tu vas prendre ton pied comme jamais !

– Comment ça ? C’est pour ça que nous avons effectué tous ces kilomètres ? Et Jacky et Madeleine qu’ont-ils à voir là-dedans ? Je ne te suis pas ! Il y a anguilles sous roche je le sens.

– Disons que toi et moi nous allons faire l’amour pour la dernière fois et réaliser tous nos fantasmes. Ensuite nous serons quittes et jamais nous nous reverrons.

– Je ne comprends pas.

– Disons que tu es accroc du sexe et j’ai été garce avec toi. Aussi avant de disparaître définitivement de ta vie je voulais te laisser un souvenir inoubliable. C’est pourqoui Jacky et Madeleine sont là pour m’aider. Mais ne cherche pas à en savoir plus tu vas tout gâcher !

– Disparaître à jamais ?

– Oui je te donne ma parole… Enfin si tu veux bien lui accorder de la valeur.

– Mais on va où ? On refait le débarquement on est en train de suivre le chemin des plages du D day ?

– Jacky possède un manoir, tu vas le découvrir, il est de toute beauté, c’est un endroit de rêve pour une dernière rencontre.

– Vraiment tu es une drôle de fille Claire !

– Tiens tourne à droite et dans dix minutes on est arrivés ! »

Les deux véhicules se suivaient sur ce petit chemin vicinal. Pourvu qu’aucune voiture n’arrive en sens inverse car Emma ne se voyait pas la croiser. Elle ignorait où elle se trouvait. D’ailleurs la nuit commençait à tomber. Et puis la direction départementale de l’équipement avait dû estimer inutile d’équiper l’endroit de panneaux indicateurs. De toute manière Emma était trop préoccupée à ne pas se perdre et les propos de Claire l’avaient intriguée.

De grandes herbes se dressaient de part et d’autre de la voie caillouteuse qu’emprunta Jacky à l’entrée d’un village dont Emma ne put lire le nom sur la plaque à moitié cachée par une camionnette mal stationnée. Une grille immense, grise, aux pointes acérées, fermée par une chaîne et un cadenas obligea Jacky à descendre de la voiture pour l’ouvrir et il fit signe à Emma de se garer devant l’entrée de la gentilhommière, dans l’allée gravillonnée et la bloqua avec son automobile. Si l’envie lui prenait de partir, elle était coincée ! Claire lui conseilla de prendre son sac et de la suivre, apparemment elle connaissait l’endroit.

La demeure était superbe, meublée à l’ancienne, avec de véritables armoires normandes. L’intérieur était rustique et agréable, très chaud dans le choix des couleurs. Un escalier en bois sombre menait à l’étage où des chambres constituaient l’essentiel des pièces. Chacune possédait sa salle de bain privée et Emma eut le temps d’apercevoir les décorations qui n’avaient rien à voir les unes avec les autres ni même avec le style vu au rez-de-chaussée.

En effet on aurait dit des décors de cinéma. Mais Emma n’eut pas l’occasion de se faire une idée plus précise car Madeleine se précipita pour fermer une à une les portes sauf celle où Claire pénétra. Ensuite elle alluma la lumière et invita Emma à la rejoindre. Le plafond était tapissé de miroirs ainsi que les murs, un immense lit trônait au milieu, des draps de soie rouge carmin se reflétaient dans chaque glace et la moquette blanche, épaisse, donna envie aux deux femmes de se déchausser.

« Je vous laisse vous installer, je vais préparer à manger, je vous appellerai quand ce sera prêt ! Vous avez une bonne heure devant vous pour vous mettre à l’aise.

– D’accord Madeleine ! »

Emma regarda Claire, quel était le programme ? Claire prit la besace d’Emma et la posa dans un coin pour l’entraîner dans la salle de bain. Elle la convia à se déshabiller et fit couler une eau claire et tiède dans une grande baignoire ronde à remous. Elle y versa des sels de bains et quelques gouttes d’huile essentielle dont les flacons se trouvaient sur la tablette en marbre qui était juste derrière la porte. Elles se glissèrent toutes les deux dans un liquide odorant et réconfortant après toute cette route assez fatigante finalement. Claire se mit à masser les épaules d’Emma qui les avait contractées. Elle se laissa complètement aller sous les mains expertes de Claire ce qui ne fit qu’accroître le désir violent qu’elle avait pour son amante depuis le début du voyage.

Elle chercha du doigt le sexe de Claire. Mais cette dernière écarta son bras en lui murmurant qu’elles avaient tout le temps de faire l’amour alors que pour l’instant elle devait se détendre pour être réceptive à tous les fantasmes qu’elle avait nombreux. Emma n’avait-elle pas faim car il lui faudrait des forces pour la nuit ? Les petits bouillonnements créés par les micro-jets du jacuzzi plongèrent Emma dans la torpeur, elle avait l’impression que son corps n’avait jamais connu autant de plaisir en autant d’endroits à la fois. Le temps s’était arrêté et elle n’était plus que jouissance.

« A table ! »

Comme le son du clairon qui rappelle à l’appelé qu’il n’est plus chez maman mais bien à l’armée, Emma redescendit très vite sur terre. Son estomac depuis un petit moment gargouillait aisément. D’ailleurs elle avait regretté de ne pas avoir touché aux petits gâteaux à la station service. Claire qui était sortie promptement de l’eau lui lança un peignoir bleu azur, très bien coupé dans un coton moelleux et bouclé.

« Ne te rhabille pas, viens manger dans cette tenue, tu sais ici c’est comme à la maison.

– Mais Jacky et Madeleine, quand même, je les connais à peine ?

– Tu parles ! Ils ont l’habitude puis tu sais Jacky il aime les belles filles ! Quant à Madeleine c’est elle qui t’a dit de te mettre à l’aise ! Je crève de faim viens ! »

La table avait été dressée dans la cuisine. Là encore les meubles étaient taillés dans le bois, les casseroles en cuivre étaient sagement rangées au mur, l’électroménager discrètement intégré ce qui donnait à la pièce un certain cachet. Madeleine s’affairait devant une plaque en vitro céramique, pour autant elle ne quittait pas le four des yeux. Alors que Jacky était déjà assis, Claire s’installa à ses côtés demandant à Emma de se mettre en face d’elle, Madeleine serait sa voisine. Cette dernière fin cordon bleu avait mis les petits plats dans les grands. Ils engloutirent l’escalope à la Normande suivie d’une tarte aux pommes en deux temps trois mouvements.

Ils étaient tous affamés et en dehors des compliments à la cuisinière aucun mot ne fut échangé. L’ambiance aurait eu l’air sympathique et convivial si Emma n’avait pas gardé en mémoire l’escroquerie ni la raison pour laquelle elle se trouvait là. A la fin du repas, Jacky invita Claire et Emma à monter dans leur chambre, elles avaient une petite mine et une bonne nuit de repos leur ferait le plus grand bien. Si elles voulaient faire la grasse mâtinée pas de problème, ici c’était très calme. Toute cette gentillesse étonna Emma mais elle avait renoncé à comprendre quoi que ce soit, elle avait trop envie de Claire pour faire fonctionner ses neurones. 

Claire n’avait pas cessé de sourire à Emma pendant le laïus de Jacky l’incitant à abréger les politesses d’usage. En effet elle aussi était trop pressée de faire l’amour. Un peu abruptement d’ailleurs elle fit une bise sur la joue de son « oncle » avant de prendre son amante par la main. Ensuite sans un mot pour Madeleine elle fit un bonsoir général qui en disait long sur son envie de s’éclipser. Emma remercia Madeleine et Jacky de leur hospitalité, se proposa de débarrasser et d’aider à la vaisselle et Claire sur un ton d’enfant gâté déclara qu’il y avait un lave-vaisselle et que son ex-belle-mère s’en chargeait, elle n’avait que ça à faire.

Emma, un peu surprise du culot de Claire et de son effronterie baissa la tête car elle se sentait mal à l’aise de passer elle aussi pour une fille mal élevée. Mais Madeleine qui avait dû en voir d’autres avec son ex-bru s’empressa de répondre qu’elle n’aimait pas avoir du monde dans ses jambes dans sa cuisine. En effet c’était son domaine réservé. Emma et Claire devaient impérativement aller se reposer. Ainsi le débat étant clos, tout le monde étant d’accord sur le programme des deux jeunes filles, c’est sans états d’âme ni aucun malaise qu’Emma suivit Claire dans le l’escalier.

A peine la porte refermée elles s’embrassèrent goulûment en guise de préliminaires pour rattraper le temps perdu. Enfin ! Enfin seules et libres de s’aimer comme elles le voulaient. Les peignoirs volèrent dans la pièce et c’est nues qu’elles se laissèrent tomber sur le lit aux draps de soie. Emma trop excitée jouit tout de suite et Claire qui voulait prendre son temps entreprit de lui caresser langoureusement la poitrine avec les mains et avec la langue se mit à la recherche de nouvelles zones érogènes. Emma couinait de plaisir et voulut rendre la pareille à Claire. Mais celle-ci d’un geste autoritaire lui donna l’ordre de ne pas bouger et passive Emma accepta de se laisser inonder d’une vague chaude qui ne demandait qu’à l’envahir et la saisir.

Une drôle de fille : chapitre 16

Le corps d’Emma était cabré par les décharges successives de bien-être que lui procurait le va et vient incessant de la langue douce et agile de Claire. Complètement submergée par les orgasmes de plus en plus violents qui s’enchaînaient sous les étreintes de plus en plus osées de Claire, Emma ne décollait plus du septième ciel. Claire avait à sa disposition dans son sac de voyage toute sorte d’accessoires érotiques et Emma se prêta à toutes les mises en scène de son amante. Dépassée par sa libido survoltée du au fait que cette nuit était leur dernière, Emma n’opposa aucune résistance aux différentes positions et pénétrations digitales ou instrumentales.

Chacun de ses sens était tellement sollicité qu’Emma perdait petit à petit la notion du temps et de l’espace, plus rien d’autre n’existait que la jouissance que lui donnait Claire qui la possédait physiquement et psychologiquement. Jamais elle n’avait été aussi soumise à son désir et à un être humain, cette dépendance l’angoissait à un point qu’elle préférait l’oublier pour ne pas sombrer dans une profonde mélancolie. Une part d’ombre qu’elle aurait préféré ignorer se révélait à elle ouvrant là une faille gigantesque. Elle fuyait dans une débauche sexuelle et cette nuit était la plus débridée qu’elle ait connue.

Elle avait bien conscience qu’elle répétait les mêmes scènes, allant à chaque fois un peu plus loin dans la mise en danger d’elle-même et de son couple et cette liaison dépassait toutes les autres, l’obligeant à pousser encore et toujours plus ses limites dans l’acceptable tant sur le plan émotionnel que corporel. Ce qu’elle acceptait de Claire elle ne l’avait jamais conçu même dans ses pires fantasmes. A bien y regarder certaines postures étaient humiliantes pour elle, voire dégradantes quand il s’agissait de l’introduction d’objets longs et contondants, lui meurtrissant et blessant le sexe et l’anus pour la seule joie sadique de Claire qui semblait prendre à ce jeu une revanche évidente.

D’ailleurs au fur et à mesure que le temps s’écoulait Emma se couvrait d’hématomes et d’excoriations, la douleur remplaçant petit à petit la jouissance. Comme Emma ne répondait plus aux sollicitations de son amante, étant entièrement dominée par elle et la situation, Claire à bout d’idées et n’en pouvant plus non plus capitula devant le cri d’Emma qui ressemblait davantage à celui d’une bête traquée sentant sa mort proche qu’à celui d’une femme épanouie par les performances de sa partenaire.

Emma gisait, sans plus aucune réaction sur le côté. C’est alors que Claire dans un geste maternel qui détonait avec la violence dont elle venait de faire usage sur sa maîtresse, tira les draps de soie pour la border. Elle l’embrassa sur la joue et lui souhaita de faire de beaux rêves. Elle s’empressa de sortir du lit, de ranger tous ses accessoires et de quitter la chambre pour en revenir trente minutes plus tard et se coucher contre Emma.

Il devait quatre heures de l’après-midi quand Emma émergea d’un sommeil de plomb qui n’avait guère été réparateur. Elle ressentait des courbatures dans tous ses membres, son sexe n’était plus que souffrance. Quant à ses autres orifices n’en parlons pas. Sa peau était marbrée d’ecchymoses et de griffures plus ou moins profondes. Sa tête était casquée par une migraine intense lui donnant des nausées terribles. Elle se leva péniblement pour se réfugier dans la salle de bain adjacente car une petite trempette lui ferait du bien. Elle fit couler de l’eau. Cependant alors qu’elle voulut prendre les sels qui se trouvaient derrière la porte sur la planchette en marbre elle se vit nue dans la glace. Elle resta figée de stupéfaction et d’horreur devant le spectacle que lui donnait la vue d’elle-même, comment avait-elle pu en arriver là ?

Son âme ressemblait-elle à son corps ? Ce fut comme un électrochoc. Jamais elle n’était descendue aussi bas dans l’abject et le mépris qu’elle avait pour ses pulsions sexuelles incontrôlables. Elle se mit à se haïr et à vouloir effacer le temps et revenir au jour où elle avait décidé de se venger. Mais impossible de remonter l’horloge en sens inverse ! Il ne lui restait plus, puisqu’elle était au fond du gouffre, qu’à taper du pied sur le sol pour remonter. Mais comment ? D’abord se laver puis partir d’ici et ne plus jamais revoir Claire. Cette promesse d’ivrogne elle la connaissait par cœur mais cette fois-ci elle se devait de se donner les moyens de la tenir. Elle s’autodétruisait lentement mais sûrement et cette escalade dans la réalisation de sa libido qui avait atteint un paroxysme avec Claire allait la mener à sa perte.

Dégrisée par la lucidité dont elle n’avait guère fait preuve jusqu’à maintenant Emma se plongea rapidement dans l’eau tiède, se lava et courut se rhabiller après s’être succinctement essuyée. Claire n’était pas dans la chambre, Emma descendit à sa rencontre mais les pièces semblaient désertées. Par la fenêtre Emma s’aperçut que la grille était ouverte et que la voiture de Jacky avait disparu. Elle se précipita dans le frigo prit une bouteille de jus d’orange et fila. Elle aurait bien le temps de s’arrêter en route. Si tout roulait correctement elle serait rentrée d’ici quatre heures. Elle n’osait pas brancher son portable, le retour à la réalité lui paraissait trop brutal, elle avait besoin de sentir qu’elle s’était véritablement échappée de cet enfer pour revenir sur terre.

Emma n’eut aucun mal à récupérer l’autoroute. A la sortie du village dont elle oublia de relever le nom, elle vit une pancarte pour Paris. Elle suivit alors consciencieusement les indications. A une station essence elle s’arrêta pour faire le point et manger un en-cas car la faim s’était réveillée en chemin et la boisson lui avait seulement évité l’hypoglycémie. Elle en profita pour appeler Aurore. Elle avait préparé le contenu de son message car Aurore ne pourrait pas ne pas voir l’état de son amie.

« Allô ! Aurore, c’est moi Emma. Ne dis rien, ne m’interromps pas ! Je ne peux pas te parler longtemps. J’arrive dans deux heures. Il m’est arrivé quelque chose de grave mais ne te fais pas de soucis tout va bien maintenant. Je te raconterai.

– C’est tout ce que tu as trouvé pour ta défense…

– Je te laisse Aurore, je dois y aller.

– D’accord, à tout à l’heure ! »

Emma alluma enfin son portable et elle n’avait aucun message à lire. Aurore était vraiment remontée, il allait lui falloir jouer serrer pour la conquérir à nouveau. Emma voulait retrouver sa petite vie d’avant et sa routine. Aurore était la femme de sa vie. La parenthèse était refermée. Ce discours elle l’avait déjà prononcé plus d’une fois. Mais la situation avec Aurore avait considérablement évolué. Elles connaissaient une crise conjugale sans précédent. Ainsi déboussolée par les récents événements Emma avait perdu confiance en elle. En plus elle n’était plus aussi sûre de son pouvoir de séduction ni de la force persuasive de ses mensonges.

Quitte à perdre Aurore autant être honnête avec elle-même. Elle n’en pouvait plus de cette double vie. De cette excitation sexuelle permanente qu’aucune femme ne pouvait combler. De ses plans baises glauques qui l’avaient poussé à franchir un cap auquel elle s’était obstinément résolue à ne jamais accéder. Aujourd’hui elle payait la facture d’une addition salée, celle de son refus de choisir et de vouloir tout sans contrepartie, l’infidélité avait un prix supérieur à la fidélité, l’aliénation à ses désirs avait eu raison de son libre-arbitre.

Lorsqu’elle gara sa voiture et qu’elle monta les escaliers qui la menaient du parking souterrain à leur appartement elle ne put retenir ses pleurs. Elle dut s’asseoir sur les marches de son palier. En effet telle une gamine noyée par un chagrin trop grand pour elle qu’aucun mot ou geste ne pourrait réconforter, elle laissa couler des grosses larmes qui telles des perles de pluies tombèrent pour rebondir et s’éclater à ses pieds jusqu’à constituer une petite mare. Aurore, alertée par un bruit suspect dans la cage d’escalier, regarda dans le judas. C’est alors qu’elle reconnut le dos de sa compagne, complètement repliée sur elle-même en position fœtale. Elle s’empressa d’ouvrir la porte, de l’aider à se relever et de la faire entrer chez elles.

Emma malgré le soutien d’Aurore pouvait à peine se bouger. Elle avait tant pris sur elle et alors que ses nerfs lâchaient, son corps en fit de même et Aurore n’eut que le temps de l’allonger sur leur lit. Elle entreprit de la déshabiller et elle poussa un hurlement en apercevant toutes les marques qui la couvraient. Que s’était-il passé ? Emma devait parler, elle ne s’était pas faite ça toute seule, qui avait été assez sadique pour la torturer ? Aurore somma Emma de lui raconter ce qui lui était arrivé. En effet cela lui était trop insupportable de ne pas savoir. Emma devait voir un médecin d’urgence. Et ensuite elles iraient ensemble porter plainte au commissariat. La honte submergea Emma à l’évocation du souvenir de sa nuit et elle supplia Aurore de ne rien faire. 

« Non Aurore, pas la police ! Je vais tout te raconter mais promets-moi de ne pas me juger. J’ai trop mal et aussi je t’ai fait souffrir, je te demande pardon mon amour. Je ne sais pas pourquoi j’ai agi comme ça. Pourquoi j’ai eu besoin d’aller aussi loin. Je te promets je ne recommencerai plus, pardon mon amour pardon !

– Je t’écoute Emma. Raconte-moi, je te promets que je ne te jugerai pas. En effet j’ai besoin de comprendre moi aussi, de donner un sens à tout ça, de savoir avec qui je vis car je découvre une inconnue ce soir dans notre lit ! Comment tu as pu te laisser entraîner dans une telle histoire ?

– Voilà, j’ai revu Claire… »

La confession dura jusqu’au petit matin. Emma n’omit aucun détail ou presque car elle savait qu’elle avait perdu Aurore et elle lui devait la vérité. C’était destructeur autant que le mensonge. Mais de toute façon elle n’avait plus le choix. La Emma qu’elle avait aimée était morte dans une gentilhommière normande. La nouvelle Emma n’était pas encore née. Ses plaies n’étaient pas encore cicatrisées et il lui faudrait du temps pour se reconstruire. Une chose était certaine. Elle chérissait Aurore par-dessus tout. Ainsi elle était passée à côté du grand amour. Tout ça parce qu’elle avait eu la vanité de croire que son bonheur passait par la satisfaction sans contrainte de ses désirs.

Une drôle de fille : chapitre 17

Aurore sous le choc de toutes ses révélations laissa Emma dans leur lit et opta pour le canapé du salon. Elle avait besoin de digérer toutes ces confidences. En effet rien de servait de précipiter une décision qui de toute façon ne tarderait pas à être prise. L’émotion était mauvaise conseillère. D’ailleurs ce qui changeait sa vie ce n’était pas qu’Emma l’ait trompée c’était qu’elle le savait. Le coup était rude. Mais si Emma avait fait preuve d’immaturité affective son couple pouvait dépasser cette nouvelle crise et redémarrer sur des bases plus saines. Cependant la blessure d’amour propre était vive. Il n’était pas plaisant d’apprendre un adultère. Encore moins que sa compagne ait connu des plaisirs qu’elle n’avait pas su lui apporter et que jamais elle ne lui donnerait.

Toutes les prostituées vous le diront. Ce qui constitue leur fond de commerce ce sont ces caresses buccales que les épouses refusent de donner à leur mari. Et ces derniers ne se sentent pas infidèles puisque cet amour tarifé est dénué de toute émotion. Emma n’avait pas fait mention de sentiments amoureux quelconque. En plus en dehors de la satisfaction brute de ses pulsions sexuelles auxquelles Aurore avait toujours résolument dit non même si un temps elle y avait cédé pour recoller les morceaux, l’unique raison de sa trahison résidait là.

Aussi elle trouva vite le compromis. Ou c’était la séparation ou le couple s’adaptait à ce décalage flagrant et incompressible. Ou Aurore fermait les yeux pour rester l’unique dans le cœur de sa belle. Enfin ou elle se murait dans sa dignité bafouée et elle lançait un ultimatum à Emma. De toute façon Emma avait reçu une leçon qu’elle n’était pas près d’oublier. En plus elle était certaine que jamais plus elle ne pourrait aller si loin. Qui sait d’ailleurs si cette expérience n’avait pas agi comme une catharsis, le meilleur des remèdes contre l’envie de recommencer et pourquoi pas de la guérir de courir le guilledou ?

Au fur et à mesure que la pensée d’Aurore vagabondait celle d’Emma ne la laissait pas tranquille. Tous les détails de la nuit lui revenaient en des flashes précis. Et la honte mêlée à de l’angoisse la saisirent l’obligeant à plusieurs reprises à se précipiter dans les toilettes pour vomir. L’avenir ne lui avait jamais paru aussi incertain. D’ailleurs comment pourrait-elle regarder droit dans les yeux Aurore après toutes ces révélations ? Elle était mûre pour changer et s’assagir, rentrer dans le rang. Finis les mœurs dissolues et l’individualisme poussé jusqu’à l’extrême. L’altérité avait un sens et l’existence d’autrui également.

urore n’était peut-être pas une bête de sexe mais c’était une femme sensée, intelligente et assez sensible pour avoir enduré pendant des années ses mensonges et son inconstance sans rien en laisser paraître ni dire. Pas besoin d’aller plus loin dans le mea-culpa Emma avait tous les torts et rien ne servait de s’auto-flageller davantage. Comme on coupe un membre gangrené pour sauver l’individu, Emma devait apprendre à gérer autrement ses besoins sexuels et il lui valait mieux supporter quelques frustrations que détruire sa vie de couple et tout le confort matériel et moral qu’il lui procurait.

Alertée par les hoquets de son amie, Aurore finit par se lever et aller voir ce qui se passait. La mine pitoyable et effroyable qu’offrait Emma la tête dans la cuvette des toilettes et le corps complètement meurtri poussa Aurore à appeler le médecin. Celui-ci d’emblée se proposa de rédiger un certificat médical au cas où Emma voudrait porter plainte et lui conseilla de se rendre aux urgences médico-légales pour faire constater les coups. Emma se refusa à lui dire quoi que ce soit et le toubib pensant à un viol lui parla du SIDA et de l’importance d’un soutien psychologique voire d’un traitement préventif.

Aurore prit les devants en lui disant qu’Emma était sous le choc, qu’il fallait l’excuser de son mutisme mais qu’elle ferait tout ce qui est nécessaire pour aider son amie. Elle n’était pas en état de travailler c’était aussi pour ça qu’elle lui avait demandé de venir. Le plus urgent était qu’elle se remette sur pied très rapidement et qu’on lui donne quelque chose pour la soulager de sa douleur. Le praticien voyant les réticences des deux jeunes femmes réitéra ses conseils et laissa sa carte au cas où. Il rédigea un rapport circonstancié décrivant les multiples contusions d’Emma et quand il voulut pratiquer un examen gynécologique, il comprit que l’agression avait été très grave.

Emma présentait un hématome important à l’entrée du vagin qu’il fallait inciser et l’anus n’était guère en meilleur état. Il s’offusqua d’autant de barbarie. Sans laisser le choix à Emma il appela une ambulance et son collègue des urgences pour qu’il la reçoive dans les plus brefs délais. Prise par le mouvement et soulagée aussi qu’on décide pour elle Emma se laissa faire. La souffrance était devenue insoutenable. Il fallait qu’elle cesse. Aurore qui avait été écartée de la chambre pendant l’examen faillit s’évanouir quand elle entendit parler d’hôpital et de chirurgie. Elle fondit en larmes et essaya de se représenter le calvaire vécu par Emma. Il fallait qu’elle aille bien mal pour être aller si loin dans l’horreur de manière consentie.

Hospitalisation, refus de porter plainte de peur du scandale, opération, séjour de trois jours, sortie, convalescence. Trois semaines d’arrêt de travail. Aurore en infirmière dévouée, attentive à la transformation d’Emma, multiplia les petites attentions et les moments de tendresse, renouant avec son amie dont elle s’était depuis trop longtemps détachée. Tout était bien qui finissait bien, la brebis égarée retournait au bercail et Aurore avait la quasi-certitude qu’Emma ne lui échapperait plus sans même qu’elle ait besoin pour la garder de la contenter sur le plan sexuel. La grande perdante était Emma mais n’avait-elle pas gagné de sauver son couple ?

Le retour au boulot lui fit le plus grand bien. Caroline qui s’était inquiétée de son absence lui avait téléphoné régulièrement et était même venue la voir à l’hôpital. La version officielle avait été une agression dans son parking, chacun était libre d’imaginer le reste. Les liens entre les deux couples avaient été renforcés, c’est dans le malheur qu’on reconnaît ses amies et Laurence et Caroline avaient été plus qu’à la hauteur.

C’est ainsi qu’à peine Emma eut franchi la porte de son bureau, tout le personnel ou presque s’empressa de venir la voir avec, qui un mot de réconfort, qui un petit cadeau, qui un baiser d’encouragement. Emma en était tout émue et retournée d’autant de générosité et de solidarité. A la pause de midi, elle fut conviée à un pot donné en son honneur, sa reprise avait été des plus attendue. De plus le directeur lui-même vint la saluer et lui remettre un bouquet de fleurs au nom de tous. Là aussi tout était bien qui finissait bien. Finalement l’ordinaire avait du bon, c’est quand même très rassurant de se sentir aimée et appréciée.

Sa dernière rencontre avec Claire remontait à un mois exactement. Elle avait du mal à l’oublier car à son insu elle avait changé sa vie radicalement. Si elle n’avait pas frôlé la catastrophe elle l’aurait presque remerciée de cette débauche de fantasmes. Calmée depuis, Emma ne rêvait plus de faire l’amour à tout prix. Ses obsessions l’avaient quitté radicalement du jour au lendemain. Il fallut une enveloppe brune dans sa boite à lettres pour lui rappeler cette réalité.

Cinq photos très explicites la montrant dans des positions indécentes et un mot rédigé par Jacky lui réclamant 200 000 euros en liquide sinon il diffusait le film de ses ébats avec Claire sur Internet. Il lui fixait pour le lendemain rendez-vous dans un bar près de son lieu de travail, elle avait intérêt à y être, ils devaient discuter des modalités de la remise de la rançon. Il allait de soi qu’Emma ne devait pas prévenir la police, ni personne d’ailleurs sinon elle le regretterait.

Emma fut à peine surprise de cet envoi. La gentillesse de Madeleine et Jacky, leur disparition miraculeuse, les accessoires de Claire dans cette chambre décorée comme un bordel, tout ça avait maintenant un sens. Elle avait été piégée et elle était victime d’un odieux chantage, après tout rien d’étonnant. En effet elle avait pris des risques insensés et elle était rattrapée par son destin, il lui fallait s’acquitter de sa dette. Cependant elle allait régler cela au plus vite, tourner la page et rayer de sa vie à tout jamais Claire.

Elle se rendit à la banque afin de savoir combien de temps il lui faudrait pour vendre ses actions et liquider son assurance-vie, son plan épargne retraite… Combien pouvait-elle espérer en tirer en comptant les pénalités pour les retraits anticipés ? Elle atteignait péniblement la somme des 200 000 euros. Sinon si tout allait bien elle pourrait les retirer dans cinq jours. A elle de négocier avec Jacky ce délai. En espérant qu’il n’était ni trop pressé ni trop gourmand et qu’il s’en tiendrait à son premier prix. Bien entendu elle laissa Aurore en dehors de tout ça.

L’heure du rendez-vous. Le bar. Jacky et Claire installés au fond à une table. Elle eut comme un choc en revoyant son amante mais l’absence de désir la rassura sur elle-même. Claire ne l’excitait plus même si sa tenue assez provocante avec ses cuissardes noires et sa mini-jupe de la même couleur ainsi qu’un chemisier blanc en soie laissant la part belle à un décolleté plongeant que son 95 C ne laissait indifférent aucun mâle présent dans le troquet. L’heure n’était plus à la frivolité et à la bagatelle. Il lui fallait régler un problème de taille. Cependant n’ayant aucune expérience en ce domaine elle se devait de s’entourer de toutes les précautions possibles.

« Bonjour Claire, bonjour monsieur !

– Bonjour Emma, vous avez bien reçu mon message !

– Ne tournons pas inutilement autour du pot. Je pourrai avoir les 200 000 euros dans cinq jours seulement. Vous imaginez bien que je n’ai pas une pareille somme sur mon compte courant. Maintenant qu’est-ce qui me donne la garantie que malgré la remise de l’argent vous ne mettrez pas votre menace à exécution ?

– Voyons Emma nous sommes entre gens d’honneur ! Il va de soi que je vous remettrai l’original et que je ne garderai aucune copie. Je vous promets qu’ensuite vous n’entendrez plus jamais parler de nous.

– Et toi Claire comment as-tu pu me faire ça ?

– Je t’aime Emma tu sais même si les apparences sont contre moi. Mais je suis …

– Ta gueule Claire, tu nous épargnes ton refrain. Les affaires sont les affaires. Tu as besoin de fric et moi aussi. Emma est une femme intelligente qui a très bien saisi son intérêt. C’est simple, aujourd’hui on est mardi, je vous donne rendez-vous mardi prochain au même endroit et à la même heure. Cela vous laisse deux jours de plus. Mettez l’argent dans un sac de voyage. Je vous conseille d’être réglo. Sinon votre patron recevra directement par coursier une cassette de vos exploits. Compris ?

– Compris ! Nous n’avons plus rien à nous dire, au revoir et à mardi ! »   

Une drôle de fille : chapitre 18

Emma n’eut aucun mal à réunir la rançon, son banquier se montra discret quant à son utilisation mais surpris du besoin soudain de sa cliente. Il pensa à une fuite de capitaux vers des paradis fiscaux étrangers et il lui proposa des placements encore plus intéressants mais devant la détermination d’Emma à ne rien vouloir accepter il capitula. Tout cet argent qui partait lui donna un pincement au cœur mais certainement pas comme à Emma.

Toute la semaine elle réfléchit à la manière d’annoncer à Aurore la dilapidation de toutes ses économies. Un jour elle devra lui rendre des comptes, surtout qu’ensemble elles avaient des projets bien précis mais au stade où elle en était de leur relation, il lui semblait que c’était trop précoce pour cette révélation, son couple était trop fragile pour la simple évocation de son passé tumultueux. Le mardi arriva à toute vitesse. Elle avait mis les billets de 100 euros dans un sac, deux milles coupures et pas très rassurée de se balader avec une telle fortune, elle fit vite à se rendre au bistrot. Elle avait un peu d’avance et se mit dans le fond, le coin était isolé et idéal pour guetter tous les arrivants.

Son cœur se mit à battre à la chamade car elle était angoissée à l’idée que ça ne se passe pas comme prévu. Elle ne voyait plus la fin de ce cauchemar et si elle avait changé ce n’était pas le cas de ses maîtres-chanteurs. Comment être sure qu’il ne mettrait pas à exécution leur menace ? Elle regarda sa montre, ils avaient dix minutes de retard. Elle commanda un café pour tuer le temps et se replongea dans ses pensées. Tout cet argent, quel gâchis ! Des années d’économie données à des escrocs tout ça pour une partie de jambes en l’air. Quand elle y pensait vraiment quelle idiote elle était ?

Elle s’était bien fait avoir et ils avaient vu en elle dès le départ le pigeon à plumer ? Pourquoi ce retard ? C’était impensable ? N’était-il pas pressé de récupérer leur fric ? Si c’était pour jouer avec ses nerfs ou monter les enchères elle n’allait pas se laisser faire ? Jacky avait une cassette compromettante soit mais il n’avait pas tout pouvoir sur elle. Elle pouvait aussi décider d’assumer ses erreurs et de porter plainte. Elle avait en sa possession le certificat du médecin et avec douze jours d’ITT, il pouvait aller en prison. Une heure puis deux de retard. Forcément il y avait un problème. Emma décida de rentrer chez elle ils savaient où la contacter, après tout c’est eux qui voulaient l’argent pas elle !

La journée du lendemain fut calme ainsi que les suivantes. Personne ne s’était manifesté et Emma déposa l’argent sur son compte en attendant que l’affaire s’éclaircisse. Il s’était passé plus d’un mois et aucune nouvelle de Jacky ou de Claire. Le mystère était entier et s’épaississait. Le banquier tannait Emma pour qu’elle replace son capital et elle finit par céder à ses arguments tentants. Deux mois, trois mois, un semestre. Il fallait se résoudre, Jacky avait laissé tomber mais n’était-ce pas pour mieux la rançonner. Et s’il avait mis en ligne sur Internet la cassette ? Après tout il pouvait en tirer bien plus que 200 000 euros ?

Les lesbiennes font fantasmer les hommes et en plus l’amateurisme avait le vent en poupe en ce moment, c’était assez tendance pour avoir du succès. Il était évident que c’est ce qu’il avait dû choisir et à l’heure qu’il était des centaines de types se masturbaient en la regardant faire l’amour avec Claire. Plutôt mourir que de penser à cette saleté ! Il fallait qu’elle en ait le cœur net et elle entreprit à partir de tous les moteurs de recherche qu’elle connaissait de chercher une aiguille dans une botte de foin. Sexe, lesbienne, godes… tout y passa. Comme elle ne voulait pas télécharger les vidéos elle devait se contenter de regarder les photos qui n’étaient pas toutes conformes aux films proposés, de lire des descriptifs tous semblables qui en fait ne lui disait rien du tout.

La contrepartie fut que sa boite aux lettres croula sous les publicités les plus scabreuses du style : « Réservé aux ADULTES.Du SEXE sans interdit !! De jeunes coquines sans complexes dans des spectacles lesbiens terriblement chauds !! Pas d’abonnement ni de carte bleue…  C’est ici que ça se passe, n’allez pas plus loin ! Laissez ces femmes dévoreuses de sexes vous faire découvrir le VRAI PLAISIR… http://baise-moi.com/» ou « Je m’appelle Sylvie. Viens me retrouver sur mon club au 08 99 99 99 99 99. Si je ne corresponds pas à tes critères j’ai plein de copines inscrites au club. Tendres bisous »

La compassion d’Aurore avait eu un temps, la jalousie s’immisça petit à petit dans leur liaison. C’étaient des scènes à n’en plus finir, la confiance était devenue très limitée et le moindre retard tournait au psychodrame. Le vers était dans la pomme et Emma n’avait plus d’autre attitude que d’adopter profil bas, Aurore n’ignorait rien de son emploi du temps. C’est dans la durée qu’elle lui pardonnerait. Elles devaient réapprendre à vivre l’une avec l’autre, à redécouvrir leur corps et les plaisirs de l’amour. Caroline et Laurence étaient devenues les confidentes de leur couple et plus d’une fois elles avaient joué les pompiers entre elles deux pour éteindre l’incendie.

Laurence avait hérité de sa mère une petite maison en Bretagne. Avec Caroline elles s’y rendaient fréquemment et lorsque leur relation fut plus intime avec Aurore et Emma elles les invitèrent à y passer des week-ends. Avec les RTT tout le monde partait le jeudi après-midi pour revenir le lundi matin. Elles s’étaient organisées. Emma ayant une voiture faite pour la route, on voyait l’ancienne commerciale habituée à naviguer, le voyage était une partie de plaisir.

En effet en fonction de la météo, elles avaient prévu des activités. Chacune était chargée d’une tâche bien précise. Emma bien évidemment de conduire et de s’occuper de la logistique du trajet. Caroline de l’économat en chargeant le coffre de victuailles. Pour parer aux journées de pluie et autres loisirs, Laurence et Aurore avaient entassé dans une caisse des bouquins, revues et cassettes enregistrées à la télé ainsi que parapluies, bottes et chaussures de marche. Tout était arrangé pour la réussite de leur séjour et rien n’était laissé à l’imprévu.

Jusqu’à présent le soleil avait bien voulu montrer un bout de rayon mais depuis leur arrivée, le crachin n’avait pas quitté le paysage. Un véritable temps breton diront les mauvaises langues. Elles avaient obstinément maintenu leur promenade sur les sentiers douaniers mais leur garde-robe étant limitée car ce n’est pas une voiture qu’elles auraient du prendre pour venir mais un camion, elles durent se résoudre à se mettre à l’abri. Parce qu’en plus d’être mouillés leurs vêtements ne séchaient pas non plus. L’iode, les embruns, les vagues contre les rochers ce seraient pour la prochaine fois. Autant s’adapter et choisir une autre occupation.

Après-midi crêpes. Laurence avait un coup de main inégalé pour confectionner des galettes si fines qu’elles méritaient bien le nom de dentelle et chacune y alla de son compliment. Elles se suffisaient à elles-mêmes mais comme elles étaient toutes gourmandes, œufs, jambon et fromage fourrèrent les premières, sucre, chocolat et confiture les dernières. Après un tel festin il leur fut difficile d’envisager autre chose qu’un plan canapé. Elles s’étaient tellement goinfrées que le fond de leurs amygdales baignait et que le moindre effort risquait de leur donner le mal de mer. Mieux valait éviter que ça remonte par-dessus bord ! Heureusement Aurore avait prévu en conséquence et c’est à l’unanimité qu’elles décidèrent de se revoir pour la x ième fois « Basic instinct ». Ah Sharon Stone croisant et décroisant les jambes, il n’y avait pas que la brochette des types assis qui se rincerait l’œil !

Aurore avait dû cafouiller dans les étiquettes car le film qui débuta était « gazon maudit ». Emma et Caroline qui étaient très déçues d’être privées de Sharon, Josiane en camionneuse était sympa mais elle n’était pas franchement aussi excitante, poussèrent des hauts cris. Aurore soucieuse de calmer les ardeurs de ces dames et ne voulant pas le soir avoir à se bagarrer avec Emma qui n’aurait pas d’autres idées en tête que de faire l’amour alors qu’elle ne pourrait pas, trop inhibée de le faire alors que Laurence et Caroline se trouvaient dans la chambre d’à-côté, se dépêcha de plonger dans la caisse pour en extraire l’objet convoité.

« Excusez-moi pour cette erreur, j’ai interverti les titres. Cependant le réglage n’est pas fait, je vais vous demander encore quelques minutes pour trouver le début du film.

– Comment ça c’est pas prêt ? Tu nous fais languir ma chérie ! Sharon ! Sharon ! On veut Sharon !

– OK ça vient, t’énerve pas ! Ce n’est pas ma faute si les chaînes ne respectent pas leurs horaires, je suis obligée d’enregistrer large après pour ne pas rater la fin. En plus là il est en deuxième position alors je suis obligée d’y aller au pif !

– Franchement qu’est-ce que tu fous tu pouvais pas t’organiser avant de partir ?

– Vous n’allez pas vous disputer toutes les deux, on est là pour se détendre ! Tu as un train à prendre Emma ? Prends ton temps Aurore, tout de façon avec le temps qu’il fait nous ne sommes pas près de mettre le nez dehors ! Est-ce que quelqu’un veut une petite menthe afin de digérer tranquille ? »

A l’unanimité elles répondirent oui à la proposition de Laurence et Emma qui ne voulait pas perdre la face après s’être fait remettre à sa place par Laurence se concentra sur l’écran. Aurore en était sur le générique du film précédent et après avoir passé les pubs, elle mit en accéléré les informations, en principe à cet endroit ça coupait et « Basic instinct » n’était pas loin. C’est alors qu’Emma se figea et hurla brutalement « reviens en arrière vite, c’est pas vrai ! » que personne ne comprit.

« Mais qu’est-ce qui te prend, t’es folle ou quoi ? En effet pourquoi tu brailles comme ça ? Les infos datent de ma grand-mère, c’est du réchauffé !

– S’il te plait Aurore rembobine la cassette ! Je n’y crois pas, ce n’est pas possible.

– Mais qu’est-ce qui n’est pas possible.

– L’immeuble, celui de la télé je le connais !

– Oui et alors ?

– Mets le son, que je sache ce qui s’est passé !

– Toi qui ne veux jamais regarder le journal télévisé te voilà hystérique devant je ne te comprends plus.

– Laisse-moi écouter ! »

Le journaliste en voix off expliqua que dans le fameux trou du cul du monde avait eu lieu, le surlendemain de son rendez-vous avec Jacky et Claire une explosion au gaz, due sans doute à un mauvais réglage d’un chauffage particulier et que la résidence où habitait Madeleine avait été complètement dévastée. On y dénombrait neuf morts et dix huit blessés dont quatre dans un état critique. Voilà qui expliquait le silence. Voilà pourquoi Emma n’avait plus eu de nouvelles. Et Jacky, Madeleine et Claire qu’étaient-ils devenus ? Emma s’interrompit dans ses pensées. La tisane était servie et Aurore s’impatientait, elle attendait des explications.

« Un simple fait divers comme il en remplit malheureusement tant les journaux. Pourquoi te mettre dans un état pareil ? Tu connaissais ?

– Désolée j’ai fait une erreur, avec la vitesse de défilement j’ai confondu. J’ai cru reconnaître l’immeuble de mes parents mais ce n’était pas ça !

– C’est quoi ce mensonge ? Tes parents nous auraient prévenu tu ne crois pas ? Ce ne serait pas plutôt une de tes maîtresses ?

– Vous n’avez pas fini avec vos scènes de jalousie toutes les deux ? Si c’est pour être au milieu je ne vous réinviterai plus ! Tu ne peux pas la lâcher un peu ? Emma a le droit de se tromper ce n’est pas la peine de lui en faire tout un fromage. Justement si c’est une de ses amantes, il ne doit plus en rester grand chose vus les dégâts. Surmonte un peu ta rancœur et apprends à tourner la page ! Tu ne vas pas lui en vouloir éternellement sinon quitte-la ! »

Caroline avait monté le ton car Aurore avait jeté un froid bien plus que le trouble qui avait envahi Emma. Bien que ce soit fini entre Claire et elle, elle ne put s’empêcher de penser à ce qui avait pu lui arriver, si elle avait été présente au moment des faits. Elle en aurait le cœur net en rentrant, en surfant sur Internet elle saurait tout ou presque. En attendant place à la belle Sharon et son pic à glace. Rien de mieux pour oublier ses soucis et retrouver la légèreté de l’instant présent.

Une drôle de fille : chapitre 19

Emma préféra utiliser son ordinateur du boulot pour ses recherches sur Claire. En effet elle avait peur qu’Aurore ne la surprenne ou pire aille explorer son disque dur à l’affût d’un cookies cafteur. Elle tapa directement l’adresse d’un grand quotidien populaire connu pour ses éditions locales. Par ailleurs elle savait qu’elle trouverait un compte-rendu détaillé de l’explosion. Ce d’autant que cela avait dû être un événement dans la région. Il s’agissait bien d’un accident. A cause d’une personne âgée, qui avait chez elle une bonbonne de gaz alors formellement interdite, refusant de se chauffer à l’électricité dans son studio.

Le numéro d’escalier était celui de Madeleine qui habitait juste à l’étage au-dessus. En effet son nom figurait dans l’article car elle avait donné l’alerte deux jours plus tôt au syndic. Ce dernier avait refusé de la prendre au sérieux sur la menace que représentait la mamie dangereuse avec sa peur du progrès. Elle était décédée dans l’explosion ainsi qu’une autre personne qui vivait avec elle mais dont l’identité n’était pas révélée. Claire ? Jacky ?

Elle apprit que des personnes avaient été transformées en torche vivante, que d’autre avaient été défenestrées par le souffle d’air. Un air d’apocalypse régnait dans l’article. Emma eut l’idée d’aller regarder dans la rubrique nécrologie mais cette dernière n’était pas en ligne. Et pourquoi ne pas appeler la mairie de la ville en se faisant passer pour la nièce d’un sinistré, mieux de Madeleine et de s’inquiéter d’être sans nouvelle d’elle ? Et de fil en aiguille de demander pour les deux autres.

Au bout du fil une standardiste. Petit baratin préparé et elle eut immédiatement une employée municipale, anciennement chargée de la cellule de crise qui lui donna sans problème son information. Jacky qui était en fait le frère de Madeleine, voilà le lien entre eux deux, était aussi mort dans l’explosion. Mais en revanche le nom de Claire provoqua chez la fonctionnaire un embarras certain. En effet elle raccrocha brutalement, sans possibilité pour Emma d’en savoir plus. Quel soulagement au fond ! Son maître-chanteur avait été envoyé ad patres. Quant à Claire même si elle avait essayé de la rouler elle n’avait pas l’envergure de son oncle. Mais au fait n’était-ce pas plutôt l’oncle de son ex-mari ? Ainsi elle ne risquait plus de voir ses exploits sexuels étalés au grand jour. Ni même de se voir réclamer encore plus d’argent.

Tout est bien qui finit bien alors ?

Une drôle de fille : chapitre 20

Cinq ans avaient passé. Le couple d’Aurore et Emma n’avait pas résisté à l’épreuve de l’adultère. Sexuellement la situation s’était dégradée entre elles deux. Emma ne s’était pas résignée à la frigidité de sa partenaire. Aurore avait fini par ne même plus pouvoir accepter qu’Emma la touche même pour des gestes tendres. Elles s’étaient quittées en bon terme malgré tout. Aurore avait attendu un peu avant de s’investir dans une autre liaison. Elle avait rencontré une femme qui partageait ses valeurs sur la fidélité. Cependant avant elle avait aussi connu une amante volage. Ainsi elles se consolèrent de leurs déboires et furent parfaitement heureuses dans une routine qu’Emma aurait qualifié d’ennuyeuse.

Caroline et Laurence qui avaient fini par être lasses de leurs querelles se fâchèrent. Elles sortirent définitivement de leur existence à l’une comme à l’autre.

Emma papillonna de femmes en femmes. A force de butiner de l’une à l’autre elle finit par avoir une réputation impossible dans le milieu homo. Elle dut s’exiler trois ans en province au décours d’une promotion pour se faire oublier. Et aussi se refaire une virginité. Ce fut une femme neuve qui remonta sur la Capitale. Elle avait enfin rencontré l’âme sœur et trouvé son équilibre auprès d’une amante jamais en reste pour explorer ses fantasmes, aussi insatiable qu’elle au lit.

Avec l’âge Emma s’était calmée un peu. D’ailleurs il n’était pas rare qu’elle préférât une soirée devant la télé plutôt qu’une sortie en ville dont il lui faudrait trois jours pour s’en remettre. Son foie criait grâce. Et les célibataires dans le milieu lesbien étaient menacées à plus ou moins brève échéance d’une cirrhose si elles ne se casaient pas rapidement. Inutile de penser fête sans associer alcool. Comme aurait dit Gainsbourg « ce sont les mélanges qui me rendent malades comme l’eau et le pastis par exemple, c’est pour cela que tu dois boire ton 51 pur ! ». 

Ce soir-là elle était seule à la maison car pour des raisons professionnelles sa compagne était absente. Au programme il y avait l’enregistrement de l’émission « ça se dispute », télé réalité qui se voulait le reflet d’une société en plein mouvement. Emma aimait bien ces débats où chacun pouvait se montrer tel qu’il était, en mettant bas les masques. Et ainsi sensibiliser les spectateurs aux différences d’autrui. Elle avait apprécié qu’on y aborde à plusieurs reprises le sujet de l’homosexualité, prenant de l’avance sur les députés quand il s’était agi de voter le PACS et osant poser les vraies questions comme l’homoparentalité ou l’adoption par les couples gays.

En la circonstance le thème de l’émission était « maladie, guérison : quel rôle joue le mental ? ». Pas grand chose à voir avec ses préoccupations mais qui sait peut-être un jour serait-elle confrontée à une affection grave. Le présentateur, à la fin du générique, après un cadrage serré sur une rangée de spectateurs, débita son texte qui se trouvait sur une fiche en bristol. « Depuis une cinquantaine d’années en France la médecine s’intéresse, de plus en plus, à la relation qui peut s’établir entre le corps et la tête, entre le corps et l’esprit. Le malade n’est plus seulement considéré comme un cas médical, un être composé exclusivement d’organes. Mais aussi comme un individu à part entière, avec des émotions, des souffrances, angoisses, … Certains maux physiques, certaines douleurs ne sont, parfois, que l’expression d’une peur, d’une détresse morale.

En France, il n’y a, à ce jour qu’une seule structure hospitalière de psychosomatique, reconnue par la Sécurité Sociale. Un hôpital où il n’est pas question d’arrêter les traitements médicamenteux. Il ne s’agit pas d’opposer psychosomatique et organique mais de créer une sorte de passerelle entre ces deux pôles, qui nous façonnent. Quel rôle joue notre mental dans l’apparition mais aussi dans la guérison de nos maladies ? Peut-on guérir avec un moral d’acier ou au contraire tomber malade après de dures épreuves psychologiques ? Autant de questions auxquelles l’émission tentera de répondre avec les témoignages de personnes encore malades ou qui ont enfin trouvé la voie de la guérison. »

Le programme semblait prometteur et Emma s’installa confortablement avec son plateau de repas. Panoramique sur les invités installés dans des fauteuils au design rudimentaire, un rien spartiate. Présentation des participants.

« Carlotta Dos Santos, mariée, un enfant. Il y a trois ans Carlotta a développé un cancer du sein. Après le choc de l’annonce, elle a décidé que coûte que coûte elle se battrait et que le moral serait son arme contre ce cancer. Garder le moral et le sourire, malgré le lourd traitement (chimiothérapie, radiothérapie) a été son credo. Elle a aussi subi l’ablation de son sein. Elle pense que sa rémission est à 60% due à son moral d’acier. Aujourd’hui, Carlotta visite d’autres malades. Elle suit actuellement six personnes atteintes de carcinomes à qui elle apporte son soutien et son énergie.

Sylvie Dupin, 33 ans. En mars dernier, Sylvie a eu du jour au lendemain une boule qui est apparue au sein, qui s’est avérée être un cancer. Pour elle cela ne fait aucun doute, sa tumeur est due à un choc : trois ans avant, la société qu’elle dirigeait avec son mari a fait faillite et elle avait très mal vécu cela. Tellement mal vécu qu’elle avait pensé au suicide. Au même moment une de ses meilleures amies est aussi décédée, d’une leucémie.

Fabien Lévêque, 28 ans. En janvier dernier, Fabien qui est routier a un accident la route. Il s’en sort indemne et sans problèmes. Mais quatre mois après il prend soudain conscience qu’il a frôlé la mort et depuis sa vie est devenue un calvaire. Il souffre en permanence, du dos, des douleurs horribles qui l’empêchent de travailler. Des douleurs qui n’ont, aujourd’hui plus aucune origine physique. L’accident a été un révélateur qui a fait rejaillir énormément d’émotions, de sentiments que Fabien n’avait jamais exprimés. Aujourd’hui, il a du mal à accepter que ce soit lui-même qui se crée cette souffrance même s’il commence à le comprendre.

Ginette Lobadia, 48 ans, veuve, 2 enfants. Un mois après la mort de son mari, Ginette s’est réveillée aphone. Elle a été suivie par différents médecins mais elle n’avait rien d’organique… trois ans et quatre semaines après elle a retrouvé sa voix très soudainement au cours d’un déjeuner. Elle était grand-mère depuis peu et avait retrouvé un travail depuis trois semaines. Le premier choc lui a retiré la voix et le second lui a permis de la retrouver.

Claudine Hautefeuille, 39 ans. Maman de trois enfants, il y a trois ans son second, Tom âgé de six ans fait un accident vasculaire cérébral. Après deux jours de coma, il se réveille mais il ne marche plus, ne parle plus, …  Mois après mois, il retrouve un semblant de vie normale mais il reste insupportable et ingérable à la maison. Pendant deux ans, Claudine essaye de comprendre ce qui a pu provoquer cet accident, normalement réservé aux personnes âgées. Il suit aussi une thérapie pendant un an qui ne débloque rien. Un thérapeute, conseille à Claudine d’aller voir un magnétiseur. Claudine n’y croit pas du tout mais est prête à tenter le tout pour le tout.

Après cette séance, Tom, parle pour la première fois de son accident et des deux décès qui avaient marqué la famille quelques temps avant son accident. Peu à peu, Claudine comprend et le pédopsychiatre qui suivait Tom le lui confirme : l’accident de Tom est arrivé un an après la mort de sa grand-mère (qui avait elle aussi fait un accident vasculaire cérébral) et quelques mois après la mort du quatrième enfant de Claudine, mort né. Claudine à cette époque s’est retranchée dans son travail et Tom n’a jamais exprimé sa tristesse.

Martine Lebon, 28 ans. A sept ans, on lui a diagnostiqué une sclérose en plaques. Pendant cinq ans elle a vécu sous cortisone et a subi énormément de traitements. A douze ans, ils ont décidé de stopper tous médicaments. Et du jour au lendemain, elle n’a plus eu aucun symptôme. Elle est restée en observation serrée jusqu’à l’âge de dix huit ans, mais à cet âge elle a refermé son dossier médical avec son médecin qui lui a dit : « on ne saura jamais ce que tu as eu. »

Emma trouvait le sujet intéressant et la variété des intervenants promettait un débat riche. A droite de l’écran elle aperçut une paire de botte blanche à semelles compensées. Le même style de cuissardes que portait Jane Fonda dans Barbarella, un film kitsch des années 70. Mais la femme tout de noir vêtu, boudinée dans un caleçon qui laissait deviner la cellulite et un pull en acrylique qui lui donnait un air mémère, une bonne quarantaine, un bandana sombre sur la tête et vingt kilos de trop, avachi dans son fauteuil était loin de ressembler à l’actrice et d’en avoir son sex-appeal. Quel mauvais goût de se chausser ainsi ! Elle avait dû faire les dépôts ventes ou les brocantes pour dénicher des horreurs pareilles. Savait-elle que c’était passé de mode depuis belle lurette ? Gros plan sur elle car en fait c’était l’invitée principale. Et là ce fut le choc !

« Claire Vandrèche, 37 ans, divorcée, un enfant. Claire souffre de pelade décalvante totale, c’est à dire qu’à ce jour elle n’a plus du tout de système pileux. Elle a connu une première pelade il y a cinq ans. Juste après l’explosion de son immeuble et le décès de deux de ses proches. Après différents traitements ses cheveux ont commencé à repousser. Ensuite deux ans plus tard après un licenciement elle se retrouve SDF car, très endettée elle n’a plus eu les moyens de payer son loyer. A partir de là elle a tout reperdu. Depuis elle vit dissimulée sous un foulard car elle a développé une allergie à la perruque.

Actuellement, elle est en invalidité. Elle fait deux fois par semaine des séances de puvathérapie (pour favoriser la repousse du système pileux). Par aillleurs elle est aussi suivie par un psy. Claire n’arrive pas à se remettre du choc de cette explosion. Elle n’arrive toujours pas à l’exprimer et tant qu’elle n’y arrivera pas, ses cheveux et poils ne repousseront pas. Claire est consciente de tout cela mais pour autant elle n’arrive pas à faire le pas. Cependant elle espère à travers cette émission retrouver une amie, Emma, qui l’a beaucoup aidée peu de temps avant le sinistre, son entourage lui ayant complètement tourné le dos. »    

Salle plongée dans le noir et reportage sur la vie de Claire. Trou du cul du monde, squatte non loin de l’ancien immeuble de Madeleine. Le Select où apparemment elle est redevenue serveuse occasionnellement. Kevin, un bel adolescent, légèrement débile mental ou gravement perturbé par les différents placements à la DDASS car il révéla que sa mère avait été déchue de ses droits parentaux. En fait il était juste là pour passer à la télé. Bonjour Antony !!!!!!!! hurla-t-il tout en lui lançant un signe vulgaire du majeur. Visite chez le psy. Séance de puvathérapie où dans un souci de vérité criante, Claire se déshabilla, exhibant des bourrelets de graisse peu appétissants.

Au fur et à mesure que les images défilaient, Emma se demanda comment elle avait pu être accro d’une fille pareille et la désirer à ce point. Dans quelle déchéance physique et morale était-elle tombée ? Puis conclusion avec une vue de l’hôtel de ville où le maire promettait solennellement de la reloger au plus vite dans une HLM. C’était impensable de nos jours de laisser une mère de famille dans une telle détresse. Surtout oublia-t-il d’ajouter qu’elle durait depuis trois ans sans qu’il ne s’en fût préoccupé plus que ça. Ah la télé et son pouvoir médiatique sur les électeurs, pardon les administrés.

Lumière et le présentateur, empli de compassion pour Claire, l’interrogea habilement. Elle était tombée dans la sinistrose absolue. Tout était la faute de la mairie, le bourgmestre aurait dû la reloger, c’était à cause de lui si elle était à la rue. Madeleine n’ayant pas fait assurer son appartement alors que c’était obligatoire, toutes ses affaires ayant été détruites dans l’explosion, elle s’était retrouvée aussi nue qu’un vers. Secours catholique et populaire l’avaient rhabillée tant bien que mal. Voilà d’où lui venaient ses bottes ringardes ! Claire n’exprimait plus que haine et frustration, un pli amer de sa bouche reflétait toute son âme.Pour interrompre le flot ininterrompu de plaintes qui tournaient au règlement personnel avec le premier magistrat du trou du cul du monde, l’animateur fit diversion en invitant un psychiatre à venir sur le plateau expliquer les mécanismes inconscients qui avaient rendu Claire chauve.

Celui-ci, très connu et médiatisé, auteur de nombreux ouvrages de vulgarisation sur les mystères de la psyché, débuta sur un jeu de mot assez lacanien dont la finesse échappa à Claire. « Si je comprends bien il s’en est fallu d’un cheveu pour que vous ne puissiez pas régler vos comptes avec votre mère (maire), tout ceci était bien trop explosif entre vous deux et l’émission aura servi de médiateur à votre conflit. » Assez agressivement elle lui répondit qu’on voyait bien que ce n’était pas lui qui endurait ce calvaire depuis des années et dans un geste de rage, elle arracha son bandana pour dévoiler un crane aussi lisse qu’un œuf, qui pas maquillé lui donnait l’air de loin d’un phallus circoncis en érection.

L’analyste habitué à ce genre de crise clastique répondit du tac au tac en évitant de regarder Claire. Et, en s’adressant directement au présentateur, qu’il avait bien choisi ses participants particulièrement ce cas d’hystérie de conversion que Freud lui même n’aurait pas renié ! Et toc… Calmée par l’insulte polie mais néanmoins bien balancée, Claire, toujours dans un rapport de séduction aux hommes se fit enjôleuse et minaudant comme une jeune vierge effarouchée essaya tant bien que mal de récupérer son image. Trop tard pour elle. Le reste de l’émission s’écoula sans que la parole ne lui soit redonnée. L’oreillette du présentateur avait bien fait son boulot

Emma eut toutes les difficultés du monde à trouver le sommeil. Elle était bien trop excitée par ce qu’elle venait de voir. La décrépitude de Claire la renvoyait à ses déboires anciens avec elle et à la catastrophe qu’elle avait frôlée à plusieurs reprises. Lâchée par le destin et par un corps dont elle avait si souvent joué pour servir d’appât et aussi de gagne-pain, elle en était réduite à la mendicité et au secours cathodique pour apitoyer les bons samaritains. En effet avec un peu de chance elle recevrait des lettres de téléspectateurs avec de menus chèques.

Ou qui sait un éditeur friand d’exploiter sa misère pour s’enrichir lui proposerait de faire écrire ses brèves mémoires par un nègre. Il les vendrait en tête de gondoles des hypermarchés pour que les ménagères de moins de cinquante ans, qui auraient vu l’émission et auraient été touchées par son drame, apprennent à la découvrir un peu plus. Bien évidemment sa biographie ne raconterait que la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Et bien entendu silence sur ses exploits érotiques avec Emma qui n’auraient été que l’amie des mauvais jours et des coups durs, la confidente à qui elle aurait tout confié de son intimité et qui sans explication aurait disparu de sa vie sans doute elle-même prise dans le tourbillon d’une existence tout aussi riche en événements. Rien que la vérité, toute la vérité !

Ainsi Claire ne l’avait pas oubliée fantasma-t-elle. Elle non plus d’ailleurs. Sans doute ce qui la remuait le plus c’est qu’elle avait encore des sentiments pour elle car sa moquerie avait été surtout une défense pour ne pas pleurer. Elle ne lui avait pas souhaité de gâcher sa vie à ce point. Encore moins d’accumuler une succession de malheurs tous pires les uns que les autres. L’ironie d’un sort cruel avait voulu que pour une coiffeuse elle perde ses cheveux, la privant du même coup de son emploi. Emma ne savait pas qui du client, qui de Claire, supportait le plus mal cette tragédie capillaire.

Emma finit par s’endormir. Au petit matin, après une très mauvaise nuit, elle se réveilla auprès de son amante qui était encore dans phase de sommeil profond. Une évidence s’imposa à elle. Claire s’était mise en scène une fois de plus pour Emma, pour la piéger dans un jeu mortel mais elle ne s’y laisserait plus prendre. Tout était fini entre elles deux, définitivement, irrémédiablement. Emma était allée au bout d’elle-même. En ayant la révélation d’une face cachée de sa personnalité, elle avait pu donner du sens à des valeurs qui jusque là lui semblaient être des codes bourgeois complètement dépassés.

Elle avait poussé l’individualisme et l’égoïsme jusqu’à son comble, méprisé les sentiments et la souffrance d’Aurore et transgressé bien des interdits sociaux sans éprouver le moindre remord ni même un soupçon de culpabilité. Elle n’avait mis aucun frein à ses pulsions et comme une enfant qu’aucun adulte n’aurait humanisé fait passer le principe de plaisir avant celui de la raison. Pour son malheur elle était tombée sur plus perverse qu’elle, l’élève avait trouvé son maître. Si justice divine il y avait elle s’était chargée de lui montrer qu’à défaut d’équité la vie avait des retours de manivelle parfois comiques quant à son exécution. Au moment où ça a senti le gaz pour Emma, boum plus de Jacky !!!

Que dire de plus ? Emma n’aima pas Claire comme il était clair que Claire n’aima pas Emma. La seule qu’Emma aima ce fut Emma. Claire ne fit qu’un passage éclair dans sa vie clairsemée de vraies passions amoureuses. Alors qu’est-ce qu’Emma aima en Claire ? La voir à poil et satisfaire ses fantasmes au point de friser les cheveux blancs avec ces entourloupes et de finir, pour l’une, par se crêper le chignon avec Aurore et, pour l’autre, dans les pages des faits divers du Figaro !  Vraiment Claire était une drôle de fille…

Au fait, toujours tentée par l’infidélité ?

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