Romans lesbiens

Roman lesbien : Secrets de famille

Secrets  de famille est un roman lesbien sur le tabou de l’homosexualité féminine.

Tome 1 : Le journal intime

Les Nations Unies définissent la violence à l'égard des femmes de la façon suivante «tous les actes de violence dirigés contre le sexe féminin, et causant ou pouvant causer aux femmes un préjudice ou des souffrances physiques, sexuelles ou psychologiques, y compris la menace de tels actes, la contrainte ou la privation arbitraire de liberté, que ce soit dans la vie publique ou dans la vie privée.»

ONU, 1993
Au sommaire

Secrets de famille : chapitre 1

Jade regarda sa montre. Il lui restait deux heures pour tout boucler. Ses affaires étaient prêtes. Elle ne devait surtout rien oublier. L’ordinateur, la tablette, le téléphone portable ainsi que les cordons, les batteries de rechanges et bien sûr les disques durs externes. Ensuite bien vérifier que tout était rangé et propre, la poubelle vidée. En effet Jade partait pour un mois dans la villa familiale pour les vacances d’été.

En fait vacances c’était vite dit. Jade quittait la ville pour la campagne. Même si la piscine et le beau temps assuré donnait un air de farniente, ces congés seraient studieux. De toute manière Camille ne manquerait pas de l’appeler plusieurs fois par jour pour le lui rappeler. Jade et Camille avaient toutes les deux 26 ans. Elles étaient donc jeunes et se lançaient à corps perdus dans la création de leur start-up.

En plus d’être jeunes elles étaient ambitieuses. Jade est une jeune femme de son temps, pressée, urbaine, mondialisée. Camille aussi dans un autre style. Elle était adepte de la décroissance, du commerce équitable. Leur rencontre était plus qu’improbable. En fait ce qui les avait réunies avait été le mémoire de fin d’études de Jade.

En effet Jade depuis le début de son adolescence se rêvait en free-lance et en particulier son domaine de prédilection était la création de sites internet personnalisés. Pour réussir en affaire, en premier lieu il fallait une boutique en ligne mais en plus elle se devait originale, maitrisant tous les codes du web design et du marketing ainsi que du référencement et du multilinguisme. C’est ainsi que Jade avait développé toutes ces compétences dans une école unique au monde où elle avait appris non seulement le codage mais également grâce au peer-to-peer les arcanes du monde digital de demain.

Camille avait suivi un cursus différent dans une école de stylisme. Formée aux métiers de styliste, modéliste et Designer textile, elle avait complété sa formation en poursuivant sur deux années de mastère en direction artistique et management de collection. Puis elle avait enchainé encore sur deux autres années de marketing, de la communication et du développement commercial de marques dans un contexte international.

Comme Jade elle savait ce qu’elle voulait depuis l’adolescence. Son rêve à elle était de lancer sa ligne de prêt à porter dans une matière éco responsable, le coton biologique. Elle en avait assez de cette mode jetable qui pollue la planète. Pour réussir son pari, elle devait créer des vêtements intemporels, indémodables, de qualité. Bref des basiques. Elle misait non seulement sur la qualité de ses tissus mais également sur leur coupe et leur couleur. En effet les colorants aussi polluent.

Il serait trop technique de rentrer dans les détails de son projet mais Camille très motivée et persuasive avait su se créer un réseau pour trouver les tissus et l’atelier de couture pour mettre en route ses collections. C’est ainsi qu’à la recherche d’un free-lance pour créer le site internet de sa petite entreprise, faute de budget suffisant, elle s’était rabattue sur une étudiante. C’était du gagnant-gagnant. Camille avait un site à moindre prix. Et Jade un sujet de mémoire pour valider son cursus.

Voilà comment elles s’étaient rencontrées. Tout de suite l’entente fut parfaite. Camille avait confiance dans Jade et lui laissa une grande liberté. Elles n’étaient pas en rivalité de compétences et même si Jade était encore étudiante Camille la traita en professionnelle. Jade avait également su capter l’univers de Camille, ses attentes, son développement à l’international. En dehors de la charte graphique et du logo sur lequel Camille fut très intrusive, elle laissa carte blanche à Jade pour tout le reste.

Et ce fut carton plein. Le site fut à la hauteur. Et reçut même le prix du meilleur site de fin d’études. Ensuite leur collaboration continua. Au point que Camille proposa à Jade de créer leur start-up. Deux femmes qui se lançaient dans l’entreprenariat, habituellement un monde réservé aux hommes, ça détonnait. En effet après le coton biologique, Camille eut envie de décliner ses collections éco responsables avec d’autres matières comme le lin ou le bambou par exemple. Elle élargit ainsi son offre s’adaptant aux cultures. Jade, de son côté était en charge d’actualiser en permanence le site et de la maintenir dans les premières pages des moteurs de recherche. Un travail à plein temps avec une perfectionniste comme Camille.

Camille en charge du marketing pratiquait un réseautage intensif. Sa boite avait été remarquée à maintes reprises. Elle avait eu le droit à quelques articles élogieux dans les magazines de mode féminin. Elle savait aussi envoyer quelques belles pièces à des influenceuses ou des journalistes de mode. Petit à petit elle avait su se tisser un réseau influent. Au point de recevoir un prix. Celui de faire partie des dix meilleurs femmes entrepreneuses de l’année.

Bref ce fut là pour elle une rampe de lancement. En trois ans Camille s’était hissée dans le monde très fermé des femmes lauréates. Cette distinction lui donnait accès à de nombreuses opportunités. En particulier celle d’intégrer une pépinière de start-up, passage obligé et nécessaire pour obtenir la confiance des investisseurs. L’été commençait, elle avait trois mois pour consolider son business plan.

Jade avait réuni ses sacs dans l’entrée. D’une part ceux avec le matériel professionnel. D’autre part ceux pour les vacances. La garde-robe sortait tout droit de chez Camille. Quant aux maillots de bain, c’était sa seule fantaisie, elle les avait achetés en ligne sur un site concurrent mais néanmoins ami de commerce équitable. Jade était totalement convertie à cette pratique depuis qu’elle avait rencontré Camille. Il lui serait dorénavant impossible de revenir en arrière.

Elle était devant sa voiture les clés de contact à la main quand son portable sonna. C’était Camille.

« Je peux te rappeler Camille ? Je file chez mes parents et ils détestent le retard. Sinon tu voulais me dire quoi ?

– Vas-y, ça peut attendre ! A plus ma belle ! »

Les parents de Jade habitaient les beaux quartiers. Son père était cadre dirigeant dans une entreprise du CAC 40 et sa mère en grande bourgeoise l’avait aidé à se hisser en haut de l’échelle sociale. Jade fuyait le modèle mais en même temps elle ne reniait pas son milieu. Elle avait les codes, elle avait l’aisance. Toutes les jeunes de sa génération ne pouvaient pas en dire autant. Pourtant depuis longtemps quelque chose intérieurement la tourmentait. Mais elle ne saurait dire quoi.

Le côté superficiel et factice de ses parents peut-être. Ou leur attachement à l’image propre et lisse qu’ils voulaient donner d’eux. Ou bien encore leur matérialité. Bref un couple conventionnel limite réactionnaire auquel Jade totalement bobo pouvait s’opposer pour se construire. Cependant même si officiellement elle semblait mépriser cet aspect confortable de leur vie que leur offrait le salaire de son père, elle n’était pas la dernière à en profiter.

D’ailleurs si elle était venue leur rendre visite c’était justement pour récupérer la clé de la villa avec piscine. C’était une maison familiale héritée de ses grands-parents maternels aujourd’hui décédés. Sa mère, fille unique y avait été élevée et cette maison était chargée de souvenirs. Jade y avait appris à marcher, à faire du vélo, à nager. Combien de fêtes y avait-elle passé aussi ? Les anniversaires, les réveillons de Noël et du jour de l’an, son bac, le permis, son diplôme…

Ses grands-parents maternels avaient profité de l’après-guerre pour bâtir leur entreprise de vêtements de travail professionnel. Ils avaient flairé le filon. Tout était à reconstruire, la France aurait besoin de main-d’œuvre. C’étaient les trente glorieuses. Le plein emploi. Sa mère, d’ailleurs se plaisait à raconter leur ascension alors que ses parents modestes ne se vantaient jamais. Elle avait également tout de suite repéré chez Pierre-Marie qui était le fils unique de leurs voisins, son futur mari et son potentiel. Elle ambitionnait de monter encore plus haut dans l’échelle sociale avec ce mariage. Et elle y était parvenue.

C’est ainsi que la maison devint le lieu incontournable. Surtout que Pierre-Marie hérita bien avant sa femme de la maison de ses parents qu’il avait fait abattre pour récupérer le terrain et ainsi construire piscine et terrain de tennis. Idéal pour les vacances et même une retraite. Enfin pour compléter le tableau familial, Jade avait un frère Paul cadet, actuellement au Japon pour terminer ses études en robotique. En effet ses parents, tous deux enfants uniques n’avaient cessé de leur répéter qu’ils s’étaient trop ennuyés enfants et que c’est cette raison qui les avait poussés à avoir deux enfants.

Jade gara sa voiture devant le pavillon parental et klaxonna pour annoncer sa venue ce qui avait le don d’horripiler sa mère. Il y a des milieux où le bruit est vulgaire. Son père l’attendait blanc comme un linge sur le pas de la porte. Alors que Jade s’attendait à un passage éclair, elle fut étonnée à être invitée à s’asseoir au salon. D’habitude elle prenait les clés. Son père lui rappelait alors que le couple qui avait en charge l’entretien de la maison attendait sa visite et qu’elle n’avait plus qu’à s’installer. Sa mère était déjà assise sur le bord du canapé, le visage crispé et le teint aussi livide que son père.

« Vous en faites des têtes d’enterrement, ironisa Jade. Cachez votre joie de me voir ! C’est votre voyage au Japon qui vous met dans cet état ? Pourtant je croyais que vous étiez contents de voir Paul qui est parti depuis deux ans !

– Il faut qu’on te parle Jade ! dit sa mère.

– Vous me faites peur ! Qu’est-ce qui se passe ?

– Ma sœur est morte, dit dans un souffle sa mère.

– Ta sœur ? Mais tu es fille unique ! Comment est-ce possible ?

– Nous t’avons menti toutes ces années ainsi qu’à ton frère, répondit son père.

– Attendez ! C’est quoi cette histoire ? Et pourquoi sortir là, maintenant du mensonge ? En quoi ça me concerne ? commença à paniquer Jade. J’ai une tante que je n’ai jamais vue et que je ne verrai jamais, c’est quoi l’embrouille ?

– Tu sais que nous nous envolons demain pour le Japon ! continua son père.

– Oui et alors ? Ta belle-sœur ne t’a jamais empêché de vivre et maman non plus. Oh mais je vous vois arriver. Vous voulez que j’aille à son enterrement pour vous ? Parce que vous ne savez pas comment me dire qu’égoïstement vous continuez à vivre comme si de rien n’était. Vous n’annulez pas vos vacances pour elle, c’est ça ?

– Pas du tout ma chérie, reprit sa mère. Ma sœur a fait don de son corps à la science, il n’y a pas d’enterrement. Elle était malade depuis dix ans déjà et elle est morte d’un cancer du sein à 57 ans. Alors qu’elle avait été en rémission son cancer a récidivé. Ma sœur avait tout organisé jusque dans les moindres détails. Y compris la vente de sa maison dont je vais hériter car elle n’avait pas d’enfant. En fait j’ai besoin de toi.

– Comment ça besoin de moi ? Au fait ta sœur elle s’appelle comment ?

– Delphine. Donc comme je te le disais ma chérie je vais avoir besoin que tu me rendes un service. Ma sœur possède des bijoux de famille que je souhaiterais récupérer. Je sais où elle les cache. Dans une boite de sparadraps dans sa pharmacie. La maison de ma sœur doit être vidée en début de semaine prochaine par un brocanteur, je le sais par le notaire. Il se paiera sur la bête car ma sœur a de quoi faire son bonheur. Avant qu’il ne fasse main basse sur les bijoux je voudrais que tu te rendes dans sa maison.

– Mais je pars tout à l’heure en vacances maman. Je n’avais pas prévu de rester là.

– Justement ma puce. Ma sœur est à cinq kilomètres de la villa. C’est pour cela que je voudrais que tu t’y rendes. Papa avait une clé qu’il gardait cachée dans au sous-sol. Je vais te faire un plan pour que tu la retrouves car c’est grand en bas. Je te demanderai de me faire une photo des bijoux quand tu les auras que je m’assure que ce sont bien les siens. Tu veux bien me rendre ce service alors ?

– Oui bien sûr maman. Et comment tu te sens ?

– Tant que ça ne me gâche pas les vacances avec Paul et ton père, tout va bien. Tu sais il y a bien longtemps que je n’ai plus de sœur. C’est un fantôme encombrant qui remonte du passé.

– Mais pourquoi vous étiez fâchées ?

– Ta mère ne veut pas en parler. Elle t’en a déjà beaucoup dit Jade. Et puis remuer le passé à quoi bon ? Ce qui est fait est fait.

– Et toi papa, tu la connaissais ?

– …

– Alors tu la connaissais !

– Jade on ne te retient pas. Tu as de la route. Et nous devons finir de faire nos bagages. Tiens voilà les clés et le plan. Et envoie-nous un texto quand tu es arrivée qu’on ne se fasse pas de souci.

– Très bien je vous enverrai de mes nouvelles. Au fait maman tu veux autre chose chez ta sœur ?

– Non rien ! Brocante et déchetterie. Pour moi elle est morte depuis longtemps. »

Jade reprit le volant de sa voiture totalement sonnée par l’étonnante révélation. Elle avait une tante ! Et le pire dans tout cela était l’omerta familiale.

Secrets de famille : chapitre 2

Jade regarda sa montre. En effet elle devait repasser chez elle chercher ses affaires puis rappeler Camille. Ensuite elle prendrait la route. Si tout allait bien elle serait à la villa vers 22 heures. Heureusement que son père avait annoncé sa venue. Elle pourrait ainsi se glisser directement dans les draps et manger un en-cas. Jade aurait aussi bien le temps aussi d’aller au marché car elle avait de quoi tenir quelques jours.

Elle n’eut pas le temps de démarrer le moteur que Camille appelait de nouveau. Jade encore sous le coup de la nouvelle prit l’appel. En plus elle avait besoin de parler.

« Jade. Si tu peux est-ce que tu peux modifier un prix sur la collection homme ? Je te mets la pression car je sais que tu vas être indisponible jusqu’à demain. S’il te plait ?

– Camille, ne m’en veux pas mais ça ne va pas. Demain ?

– Mais qu’est-ce qui se passe ? Tu m’inquiètes ? Tu vas bien ?

– Non. Je suis sous le choc parce que je viens d’apprendre le décès de ma tante.

– En fait je ne sais pas quoi te dire Jade. Toutes mes condoléances. Mais tu veux que je te laisse tranquille ? Ou bien tu veux parler ?

– Comment te dire ? Je viens à la fois d’apprendre sa mort et son existence.

– Ah bon ? Donc tu es en train de me dire que tu ne savais pas que tu avais une tante.

– C’est ça. Mes parents me l’avaient caché. Pourquoi ? Mystère ! Mais je ne demandais rien. Je venais juste chercher les clés pour profiter de la villa. D’ailleurs en te parlant je me demande depuis combien de temps je n’ai pas pris de vacances ? Au moins trois ans. Je m’en faisais toute une joie car j’ai tellement de bons souvenirs là-bas.

– On bosse comme des malades depuis trois ans pour monter notre boite. C’est vrai tu as raison, prendre des vacances n’est pas du luxe. La rentrée va être dense, on a intérêt à recharger les batteries durant ces deux mois.

– Tu avais prévu quelque chose ?

– Mes colocataires sont tous partis. Je comptais travailler sur le business plan. Et puis pour tout t’avouer récupérer le sommeil en retard.

– Cela te dirait de venir avec moi ? La maison est grande. Il y a des chambres d’amis. Et puis comme ça on pourra travailler ensemble. Mais promets-moi qu’on profite également des vacances. Tu sais jouer au tennis ? Il y a aussi une piscine.

– Et comment que ça me dit. Mes vacances remontent encore à plus loin que toi. Cette coupure nous fera le plus grand bien. Sauf si bien sûr tu en as assez de me voir.

– Ne dis pas n’importe quoi. Sinon je ne te l’aurais pas proposé. Prépare ton sac ! Je passe chez moi et ensuite je te prends. Cela te laisse une heure. Et comme cela je te raconterai sur la route la suite de mon histoire.

– Merci Jade ! »

Camille attendait Jade sur le trottoir avec deux gros sacs. En deux temps trois mouvements ils furent mis dans le coffre et les deux femmes gagnèrent rapidement l’autoroute. Le trafic était dense mais pas de bouchons en perspective. Elles se relayeraient au volant et respecteraient le quart d’heure de pause toutes les deux heures. De toute manière il serait nécessaire car avec la chaleur elles devaient s’hydrater et éliminer.

Jade et Camille après avoir évacué les conversations professionnelles engagèrent le sujet de la mystérieuse tante.

« C’est quand même énorme tu ne trouves pas Jade ? Tu n’en avais aucune connaissance ?

– Rien. Mes grands-parents ont toujours dit comme ma mère qu’elle était fille unique. Et jamais je n’ai vu de photos d’elle. Personne ne s’est jamais trahi. Comment s’est possible de partager un tel secret ? En plus j’apprends qu’elle habite à cinq kilomètres. J’aurais pu la croiser par hasard car je suis allée souvent en vacances là-bas.

– Mais tu n’as pas envie de savoir pourquoi ta famille l’a rayée de l’arbre généalogique ?

– Si, tu parles. Elle a dû faire quelque chose de grave pour se faire éliminer comme ça. Ma mère ne semblait pas affectée par sa disparition. Et si elle n’avait pas voulu récupérer des bijoux elle aurait gardé le silence et je n’en aurais rien su.

– C’est sûr. En même temps je me pose une question. Elle pouvait envoyer quelqu’un d’autre. Tu me dis qu’il y a des personnes de confiance qui s’occupent de la maison pendant votre absence. Tu penses qu’ils la connaissent ? Ils ont quel âge ?

– Ils ont bien dix ans que plus que mes parents. J’ai fait mes calculs. Si ma tante est morte à 57 ans et que j’en ai 27, elle avait 30 ans à ma naissance. Mon père la connaissait forcément puisqu’ils habitaient à côté. Pourquoi il est rentré dans ce mensonge familial ?

– Je dirais secret de famille. En plus bien gardé. Qu’est-ce qu’elle a bien pu faire ? En fait ce que je n’arrive pas à comprendre c’est pourquoi ce secret est brisé à sa mort. Ce d’autant que tu me dis que ta tante avait tout organisé. Comme si elle aussi continuait à protéger le secret.

– Tu sais ma mère est très matérialiste. Elle n’a pas dû faire confiance à une personne étrangère à la famille. Tu sais c’est facile de voler les bijoux et dire que la boite était vide ou même absente de la pharmacie.

– Tu marques un point. Aller chez ta tante ne t’apprendra pas ce qui se cache derrière le secret. Et les langues ne vont pas se délier.

– Là aussi tu marques un point.

– Tu sais ce que je te propose. Demain on va chez ta tante. Et on voit. On a les clés. Tu es sa nièce. Rien d’illégal à fouiller un peu.

– Je ne veux pas t’imposer ça Camille.

– Tu rigoles Jade. A défaut de chasse au trésor on va se transformer en détectives. Il y a des brebis galeuses dans toutes les familles. Mais de là à cacher leur existence, il faut que le crime soit grand. »

Il était un peu plus de 22 heures quand elles arrivèrent à la villa. Elles déposèrent les sacs dans l’entrée. Elles étaient épuisées la route, la chaleur et l’émotion. C’est pourquoi elles se mirent d’accord. Elles dormiraient pour cette nuit dans le même lit deux places car elles avaient trop la flemme de faire le lit de la chambre d’amis.

Demain serait un autre jour.

Il était plus de midi quand elles ouvrirent les yeux. La chaleur était déjà écrasante. Elles se préparèrent un café et mangèrent quelques fruits avec des yaourts. Pour leur premier jour de vacances elles décidèrent de ne pas travailler. En fait elles n’avaient qu’une envie. Se rendre chez Delphine. Leur curiosité avait été tellement aiguisée qu’elles n’y tenaient plus. Elles ne mirent pas longtemps avec le plan à trouver la clé. Mais pourquoi son grand-père en gardait-il une ? Et elles programmèrent le GPS.

Dix minutes plus tard elles se retrouvaient devant une maison de plain-pied. Les herbes hautes envahissaient le jardin qui gardait pourtant les traces d’un minutieux entretien. A l’avant des fleurs et à l’arrière un petit verger potager. La maladie avait dû la contraindre à abandonner le jardinage. La boite aux lettres regorgeait de prospectus également.

Jade suivie de Camille poussa la grille d’entrée et parcourut les quelques mètres qui la séparait du perron. Les volets étaient fermés. Elle tourna la clé dans la serrure et hésita quelques secondes avant d’entrer. Son cœur battait à toute vitesse. Qu’allait-elle trouver derrière la porte ? Un énorme capharnaüm ? Des traces d’un passé sulfureux ? Des produits illicites ? Jade depuis 24 heures avait eu le temps de toute imaginer. Droguée, prostituée, criminelle, malade mentale ?

Secrets de famille : chapitre 3

L’odeur de renfermé les saisit toutes les deux à la gorge en pénétrant dans la maison. Elles attendirent quelques minutes que leurs yeux s’habituent à l’obscurité. Avec le cagnard, inutile de faire entrer la chaleur et encore moins d’allumer. Elles se regardèrent et décidèrent d’aller droit au but. Elles utilisèrent la fonction lampe torche de leur téléphone portable et chacune partit dans une direction bien que la maison ne soit pas très grande. C’est Jade qui trouva la première la salle de bain où un meuble à pharmacie était accroché au mur. En effet on ne pouvait pas le louper avec sa grosse croix rouge peinte dessus.

Camille rejoignit Jade. Sa mère connaissait bien sa sœur. En particulier elle avait vu juste en ce qui concernait la cachette. Dans une vieille boite de sparadraps un petit sac en tissu contenait trois bagues en or, une broche et un bracelet sertis des pierres qui pouvaient être des diamants. Jade sans réfléchir embarqua la boite, elle verrait ensuite à la villa pour prévenir sa mère.

Quand elles sortirent du pavillon, elles crurent qu’elles allaient tomber par terre sous l’effet de la chaleur. Elles ouvrirent grand les fenêtres de la petite citadine de Jade et furent heureuses de se réfugier dans la villa aux murs épais. Elles eurent l’impression que la climatisation avait mise tant la fraicheur qui y régnait les enveloppa de bien-être.

Alors que le soleil était au zénith, il était déraisonnable de profiter de la piscine avec leur peau totalement blanche. C’est à risquer un coup de soleil qui leur gâcherait les vacances. Aussi elles décidèrent de prendre une douche et de s’installer. En effet les sacs les attendaient toujours dans l’entrée. Elles bénéficiaient chacune d’une salle de bain. Ainsi elles n’eurent pas à se poser la question de qui passait la première.

Vêtues d’un short et d’un polo, les tongs au pied, elles rigolèrent en se voyant. Comme leur garde-robe sortait tout droit d’une collection de Camille, le hasard avait voulu qu’elles choisissent les mêmes vêtements. On aurait dit des sœurs jumelles. Pour se débarrasser des contingences matérielles elles commencèrent par faire le lit de Camille dans la chambre d’amis. Puis de ranger leurs affaires. Ensuite elles inspectèrent le frigo et les placards. C’est qu’elles avaient l’estomac dans les talons. Etant donné l’heure de la journée, elles optèrent pour une glace. Néanmoins elles ne devraient pas se laisser aller à manger n’importe quoi n’importe quand.

C’est alors que Jade choisit ce moment de détente pour sortir son butin. Elle sortit les bijoux de leur étui et les étala ensuite sur la table en bois de la cuisine. Elle les mit en scène comme elle savait le faire pour les photos du site et les photographia. Contente de son cliché, elle l’envoya à sa mère. Il ne se passa pas deux minutes avant que la sonnerie de son téléphone résonne dans la pièce.

« Merci Jade ! En plus ils sont tous là.

– Tu es où, j’entends du bruit derrière toi ?

– Nous sommes avec ton père dans la salle d’embarquement, tu te rappelles que nous partons pour le Japon.

– Bon voyage !

– Au fait ça se passe bien à la villa ? En principe tu n’as pas de soucis à te faire pour les courses, ton père a tout vu avec Jose et Pilar. Il parait que tu n’es pas venue seule.

– Mais comment tu le sais ? Je n’ai pas eu le temps de vous prévenir.

– Ma chérie, dans un village de 500 habitants, tout se sait.

– Apparemment pas tout puisque je ne savais pas pour ta sœur.

– Je t’entends mal ma puce. On t’embrasse avec papa. Profites-en bien ! Et bonnes vacances avec ton amoureux ! »

Et sa mère raccrocha.

Avec ton amoureux ? Jade regarda Camille en face d’elle. C’est vrai que de loin, elle pouvait être prise pour un homme. De taille moyenne mais élancée, brune aux cheveux courts et la poitrine menue, de surcroit en short et en polo, il pouvait y avoir méprise. Le genre devait être un mot inconnu dans ces contrées reculées. Jade commençait à se demander si elle n’avait pas idéalisé cet endroit. Ses souvenirs étaient avant tout ceux de l’enfance. Mais Jade adulte n’avait plus les mêmes yeux depuis qu’elle avait été décillée sur sa famille modèle.

Camille avait dû percevoir le malaise de Jade.

« Alors ta mère ? Ce sont bien les bijoux qu’elle recherchait.

– Oui.

– Au fait ça la dérange que je sois là ? Je ne voulais pas être indiscrète mais j’ai cru comprendre qu’on parlait de moi.

– Oui. Mais ce n’est pas ça qui m’a troublé.

– Ah bon ? C’est quoi ?

– Elle m’a dit « et bonnes vacances avec ton amoureux ! »

– Non ?

– Si !

– Tu trouves que je ressemble à un homme ?

– Disons que tu n’es pas très féminine.

– C’est l’hôpital qui se moque de la charité car toi aussi tu n’es pas très féminine dans ta tenue.

– Tu veux qu’on joue aux comparaisons ? Déjà j’ai les cheveux plus longs que les tiens. Et question poitrine je te bats à plate couture. A défaut de garde-robe féminine, j’ai un corps qui ne laisse place à aucun doute ce qui n’est pas ton cas.

– Je me mêle peut-être de ce qui ne me regarde pas mais quand tu as raccroché tu n’avais pas l’air bien. Or c’est sur le mot amoureux que ta conversation s’est terminée.

– Oui et alors ?

– Alors peut-être que tu as connu une histoire d’amour ici. Comme on en a adolescent, l’été en vacances.

– Même pas. En fait je n’ai jamais eu d’amoureux.

– …

– Je suis encore vierge.

– Moi aussi si tu veux tout savoir.

– Non ?

– Si ! Tu sais depuis que je suis ado je ne rêve que d’une chose, lancer mon concept. J’ai mis toute mon énergie dans ce projet. Et puis notre génération a été la première à connaitre l’internet. Je n’avais pas envie de me retrouver nue sur les réseaux sociaux après une rupture. Les garçons savent être d’une grande cruauté avec les filles. En fait je suis aussi fleur bleue aussi. D’ailleurs pour ma première fois je me suis toujours dit que je le ferai avec quelqu’un que j’aime profondément. On est tellement vulnérable quand on se donne ainsi avec toute son inexpérience et toutes ses peurs.

– Tu me retires les mots de la bouche, j’aurais pu dire pareil.

– Alors ça va on n’est pas deux débiles gourdasses !

– Dis moi il est 17 heures. Le soleil est en train de tourner et la piscine est à l’ombre. Cela te dirait d’en profiter.

– D’accord ! Allons mettre nos maillots de bain. »

L’eau était fraiche malgré la chaleur. C’était agréable de s’immerger dans le bassin. Après quelques longueurs, elles s’installèrent sur les marches où elles s’étalèrent mi-dedans mi-dehors appuyées sur les coudes, le corps flottant.

« Pendant que je nageais, j’ai réfléchi Camille. Tu es d’accord pour venir ce soir avec moi chez ma tante. On va manger tôt. Et ensuite on ira à vélo. Ils sont dans le garage. C’est quasi en ligne droite depuis ici. Mon père a prévu l’éclairage pour rouler de nuit. Ce sera plus discret comme ça. Parce que sans le savoir tout le monde nous espionne.

– J’allais te le proposer. Notre visite de ce midi a été frustrante. On n’a rien vu.

– Exactement. Alors tu es d’accord ?

– Oui. On sort de piscine, on se douche, on mange et on y va ! »

Secrets de famille : chapitre 4

Enfin l’air devenait respirable. Jade conseilla à Camille de prendre comme elle un vélo avec un panier. Ainsi elles pourraient rapporter de chez sa tante leurs trouvailles si jamais elles en faisaient.

Elles ne rencontrèrent personne sur le trajet. Pour éviter d’éveiller la curiosité elles adossèrent leurs vélos sur le mur arrière de la maison. Les haies étaient un rempart à l’indiscrétion des voisins. Avant elles sa tante avait dû se pencher sur ce délicat problème qu’est l’intimité dans un village où chacun espionne chacun.

La même odeur de renfermé les assaillit. Elles ouvrirent les fenêtres tout en laissant les volets fermés. Elles n’avaient pas remarqué dans la journée les moustiquaires. Aussi elles n’hésitèrent pas à allumer. Un brin d’air circulant grâce aux courants crées assainit rapidement l’atmosphère. Elles découvrirent alors une immense pièce avec d’un côté une cuisine à l’américaine et de l’autre une salle à manger bibliothèque. Elles furent impressionnées par le rayonnage de la bibliothèque qui devait bien recouvrir les trois-quarts des murs.

Il y avait des centaines de livres dont des collections entières de la Pléiade, rangées et classées selon les auteurs. Beaucoup d’auteurs classiques et de nombreux ouvrages d’art. En fait toutes les catégories ou presque étaient représentées. Les ouvrages avaient vécu, les couvertures n’étaient pas toutes en bon état. Jade prit un livre et le feuilleta. Il était écorné et annoté. C’était Madame Bovary de Flaubert. Elle le replaça et en reprit un autre. Plus léger un policier. Là encore écorné et annoté. Sa tante était de toute évidence une grosse lectrice.

Camille de son côté était partie dans les pièces du fond. De part et d’autre du couloir une chambre et un bureau. Camille appela Jade car elle avait commencé par la chambre à coucher. Jade fut gênée d’y pénétrer. Elle se sentait mal à l’aise de cette intrusion. Elle avait le sentiment que sa tante allait sortir d’un endroit caché de la maison pour venir lui demander de rendre des comptes.

La chambre était minimaliste, peinte en blanc comme tous les autres murs de la maison. Une armoire, un lit, une table de chevet sur laquelle il y avait encore une boite entamée de morphiniques. Jade à cet instant ressentit toute la douleur de cette femme. Elle se ressaisit. Camille plus détachée émotionnellement ouvrit l’armoire. Les vêtements étaient pliés au carré. C’était une femme de goût pensa-t-elle en professionnelle. Rien que des basiques dans des matières de bonne facture. Sans être austère sa garde-robe était classique et sans fantaisie. L’inspection de l’armoire n’apporta rien de plus sur la personnalité de Delphine.

Est-ce que celle du bureau apporterait quelque chose de plus à leur enquête ? Là aussi tout était rangé voire même vidé. Delphine avait préparé sa fin de vie et sa succession. Il était évident qu’elle avait mis de l’ordre dans ses affaires et beaucoup jeté. Une manière de garder le contrôle ? Cela doucha les derniers espoirs de Jade et Camille de trouver les raisons de sa disgrâce. D’ailleurs il n’y avait même pas une photo de Delphine dans cette maison. Aucun cadre habilement posé dans la bibliothèque ou sur un mur.

Aussi à quoi bon continuer la fouille ? Tant pis, Delphine partirait avec son secret.

Au moment de repartir Jade eut une envie pressante qui ne pouvait attendre son retour à la villa. Elle demanda quelques minutes à Camille pour la satisfaire. Les toilettes étaient adjacentes à la chambre. Au moment de tirer la chasse d’eau, un moustique qui avait dû entrer malgré les protections lui frôla l’oreille. Elle fit un geste brusque pour le chasser. Et dans ce mouvement précipité elle leva la tête. C’est alors qu’elle aperçut sur une étagère derrière les rouleaux de papier hygiénique un carton. Elle appela Camille.

« Camille, viens voir !

– Quoi ?

– Trouve une chaise il faut que je vérifie quelque chose.

– Mais quoi ?

– Il y a un carton derrière les rouleaux de papier.

– Et alors ? Elle rangeait sans doute ses produits d’entretien.

– Attends ça ne te choque pas un carton ? Tu as vu trainer quelque chose ici en dehors de sa boite de médicaments ? On se croirait dans un musée. On a effacé toute trace de vie. Le ménage a été fait c’est évident.

– Vas-y car je te connais. Si tu ne vérifies pas tu vas en parler toutes les vacances. Je vais voir dans la cuisine si je trouve une chaise. »

Camille revint quelques minutes plus tard. En fait elle avait trouvé dans un placard au niveau de l’entrée un escabeau. C’était encore mieux.

Jade monta les trois premières marches et attrapa les rouleaux qu’elle lança à Camille. Sur l’étagère trônait un carton hermétiquement fermé au gros scotch. Au feutre Delphine y avait inscrit « déchetterie ».

« Tu y crois Camille ? Pourquoi ne l’a-t-elle pas jeté ce carton ? En plus il est petit.

– On s’en moque Jade. Prends-le ! On va l’ouvrir. Ne commence pas à te faire un film sinon tu vas être déçue. »

Jade prit le carton et le donna à Camille avant de redescendre. Camille partit ranger l’escabeau là où elle l’avait pris pendant que Jade partait en cuisine chercher un objet tranchant pour ouvrir le carton.

Les deux femmes retinrent leur souffle au moment d’y plonger leur regard. Sur le dessus de deux gros livres reposait une petite boite en bois clair avec un autocollant représentant une biche dans une forêt. Des journaux avaient été disposés en boules pour caler les livres et la boite.

Comme deux voleuses, elles décidèrent de lever le camp emportant le carton ouvert afin de ne laisser aucune trace de leur larcin. Elles étaient trop excitées pour rester davantage dans l’endroit.

Camille au moment de reprendre le vélo, décida d’aller se soulager la vessie dans le jardin car le stress lui avait déclenché une envie carabinée. Elle n’avait pas vu les orties. La piqure lui déclencha alors une douleur foudroyante. Mais la frousse ayant pris le dessus, elle remonta sur son vélo sans piper mot. Et pédala jusqu’à la villa en serrant les dents.

En arrivant dans le garage, elle hurla enfin de douleur. Jade qui n’avait rien vu s’étonna de son cri. Elle eut alors pitié de Camille. Aussi elles laissèrent les vélos et le carton dans le garage. Puis elles montèrent dans la chambre de Camille. Jade lui demanda de retirer son short. Elle avait pris au passage une bouteille de vinaigre blanc car Jade connaissait les effets de ce produit sur les effets urticants. Camille gênée de montrer ses fesses à Jade bue sa honte en même temps qu’elle ressentait le soulagement de la brûlure au passage du chiffon imbibé.

Ensuite elles décidèrent que pour la journée elles en avaient assez fait. Camille et Jade se douchèrent car entre la sueur, le vinaigre et le renfermé, elles n’en pouvaient plus de ces odeurs.

Puis chacune se retira dans sa chambre. Elles eurent du mal à trouver le sommeil. En fait elles s’endormirent sur le petit matin. C’est pourquoi comme la veille elles se levèrent à midi. Jade demanda à Camille comment elle se sentait. Passé le moment de gêne elle la remercia car la méthode avait été efficace. Elles s’assirent dans la cuisine pour le petit déjeuner. Le réel ayant repris le dessus, Camille proposa à Jade de travailler sur le business plan. Jade accepta à regret. Mais elle ne voulait surtout pas se fâcher avec Camille.

Camille et Jade installèrent ensuite tout le matériel informatique. De son côté Camille avait déjà travaillé sur le sujet. En particulier elle avait préparé quelques slides. Jade écoutait rêveusement Camille. Alors que Camille attendait une réaction de Jade elle se rendit enfin compte qu’elle parlait dans le vide depuis une heure.

« Jade, pourquoi avoir dit oui si c’était non.

– Mais je t’écoute Camille.

– Alors vas-y dis-moi ce que tu en penses ?

– Euh !

– Mais encore !

– Oui c’est vrai je n’écoutais pas. En fait je repensais à hier soir.

– On a toutes les vacances pour s’occuper du carton. Tu ne peux pas te concentrer un peu sur notre projet ?

– Camille tu ne veux pas décrocher un peu ?

– Comment ça décrocher ?

– Tu es un perfectionniste ! Tu es lauréate d’un prix prestigieux. En plus nous avons la chance d’intégrer une pépinière de jeunes entrepreneurs prometteurs. On aura bien le temps de trouver d’autres financements. Je ne sais pas si c’est la mort de ma tante, le mensonge ou je ne sais quoi d’autre mais j’aimerais bien faire un break si tu le permets.

– Je vais rentrer.

– Tu peux rester, je ne te chasse pas. Tu n’en as pas marre de travailler tout le temps ? La vie ce n’est pas que le travail. Regarde-nous ! On va avoir bientôt 30 ans et on n’a ni mec ni enfant. Rien d’autre que le boulot. Ce n’est pas un peu triste ?

– Merci pour le moral ! J’aime bien ma vie, elle me satisfait.

– Eh bien moi pas ! J’étouffe. Je viens de me prendre le ciel sur la tête. J’ai perdu tous mes repères avec ma famille. Je vis dans le mensonge depuis ma naissance. Et hier j’ai touché le fond en jouant les détrousseurs de tombe.

– Comme tu y vas Jade !

– Mets-toi à ma place ! Comment tu réagirais si tu découvrais que depuis toujours on te raconte des salades ?

– Tu as raison Jade. Je suis égoïste. Je n’ai pas voulu voir combien cette situation était déstabilisante pour toi. Tu sais on va se donner un vrai mois de vacances. On range tout ça. Ensuite on aura encore un mois en rentrant pour y travailler. On est deux associées. Mais j’aimerais aussi qu’on soit amies. Depuis le temps que nous collaborons, nous sommes plus que des collègues de travail. Et puis maintenant que tu as vu mes fesses, ça va être difficile de garder la distance. »

Elles partirent dans un fou-rire qu’elles eurent toutes les peines du monde à calmer.

Secrets de famille : chapitre 5

Pendant que Jade rangeait le matériel, Camille était partie chercher le carton. La canicule frappait fort et elles appréciaient d’avoir une activité intérieure. Camille dépose le carton sur la table de la cuisine. Puis Jade sortit délicatement les morceaux de papier journal. Quelle ne fut sa surprise de lire la date de cette édition du Monde. Elle remontait à quinze jours.

Jade sortit d’abord la boite en bois tendre et l’ouvrit. Elle contenait une alliance, un simple jonc en or. A l’intérieur une date gravée : 5 – 2 – 1992. Et dans un écrin bleu, une pièce en argent de 100 francs émise par la monnaie de Paris commémorative des jeux olympiques d’hiver d’Albertville de 1992 aussi. Elle représentait la discipline du patinage artistique.

Enfin Jade se saisit d’un stylo plume dont elle reconnut immédiatement la marque de luxe grâce à l’extrémité de son capuchon blanc. La plume était en or 18 carats, une collection hommage à un grand musicien, une version classique mais miniature.

Jade tremblait comme une feuille sous le coup de l’émotion. Ni elle ni Camille n’étaient nées à cette époque. C’est alors que Camille voyant que Jade pâlissait lui proposa de s’arrêter quelques instants. Jade réclama un verre d’eau. Elle se sentait envahie de nausées. Puis avant que Camille n’ait eu le temps de quoi que ce soit, Jade eut juste le temps de s’accrocher à la table et s’écroula à terre avant de perdre connaissance.

Comme elle ne s’était pas blessée et que le carrelage était frais, Camille l’installa en position latérale de sécurité puis fila chercher des oreillers dans sa chambre. Ensuite elle installa dessus les pieds de Jade afin de les surélever après l’avoir remise sur le dos. Enfin Jade reprit ses esprits.

« Tu m’as fait peur Jade ! Heureusement que j’ai quelques notions de secourisme.

– Je ne sais pas ce que j’ai eu. Je me souviens juste d’avoir entendu mes oreilles siffler, une énorme envie de vomir et puis après c’est le gros trou noir.

– C’est un malaise vagal. Le trop plein d’émotion de ces derniers jours. En effet tu as encaissé pas mal de coups. Tu te sens comment ?

– Bof !

– Tu veux qu’on remette à plus tard le déballage ?

– Non on continue. Cela te dérange si on s’installe sur le canapé ? Et si tu t’occupes des livres ?

– Non pas du tout. Viens je vais t’aider à te relever et t’asseoir. Je te prépare un verre d’eau et j’arrive. »

Camille avait laissé les journaux et la boite en bois sur la table de la cuisine. Elle avait sorti les deux livres du carton et s’était alors assuré qu’il n’y avait rien d’autre. Elle rejoignit Jade qui avait récupéré quelques couleurs.

En fait ce qu’elles avaient pris pour des livres étaient deux cahiers cartonnés et épais. Comme ils étaient semblables et que rien de les distinguaient hormis une marque au stylo bille sur l’un, elles ouvrirent celui qui était en haut de la pile.

Elles avaient remarqué que des documents avaient été glissés derrière la couverture. Aussi Jade demanda à Camille de poser le cahier sur la table basse et d’ouvrir précautionneusement le cahier. Pêle-mêle il y avait des lettres, des photos, des cartes postales. Jade qui avait repris du poil de la bête poussa alors Camille. Elle prit les cartes postales et les lettres et les plaça à côté du cahier.

Elles furent saisies toutes les deux par les photos. Il y en avait 4. Trois d’une femme blonde, très belle, élégante et altière, finement maquillée, habillée et coiffée à la dernière mode des années 90. Puis la dernière toujours avec la même femme blonde dans un pyjama en soie et à côté d’elle souriante une femme brune, au regard néanmoins triste, contrastant par son aspect plus masculin car vêtue d’un smoking et nœud papillon. Camille comme Jade n’y croyait pas. Cette femme brune on aurait dit … Jade ! Quelle ressemblance ! Au dos de la photo il y avait écrit 5 2 1992. La même date que sur le jonc. 

Mentalement Jade calcula alors l’âge de Delphine. Nous étions en 2019. Elle avait alors 28 ans.

Jade pensa intérieurement que cette ressemblance avait dû souvent jouer contre elle dans les rapports difficiles qu’elle avait parfois avec sa mère.

En revanche Camille, très excitée par cette entrée en matière engagea Camille à tourner la page. En fait de cahier, c’était un journal intime.

« Attends Jade ! On peut arrêter là ! C’était la volonté de ta tante que de les détruire. On va trop loin.

– En même temps, elle aurait pu jeter ses cahiers et elle n’en a rien fait. Tu as vu sa maison ? Total contrôle ! Et puis là elle laisse aux bons soins d’un brocanteur le soin de les jeter. Alors qu’on sait que son métier justement c’est de transmettre. Il aurait fait comme nous. Il aurait ouvert le carton et récupéré le journal pour le lire ou le vendre.

– Tu as raison. A croire qu’elle a tout fait pour qu’on ait envie de le découvrir et le lire. Acte manqué ou volonté de laisser une trace de son existence aux autres ? On ne saura pas. Ou alors c’est écrit dans le journal.

– Maintenant que j’ai vu ma tante en photo j’ai envie de savoir son secret.

– Mais tu n’as pas peur des conséquences ?

– Comment ça ?

– Ce qu’elle va t’apprendre va peut-être changer le regard sur ta famille.

– Tu sais avec la révélation du mensonge, le regard est déjà bien modifié. Je ne te l’ai jamais dit Camille mais il y a longtemps que je me sens mal intérieurement. J’ai des angoisses diffuses. Tout à l’heure le malaise. Ce n’est pas le premier que je fais.

– Ah bon ? Tu fais des crises d’angoisse ? Je croyais te connaitre un peu et je vois en fait que je ne sais pas grand-chose.

– Moi je connais tes fesses maintenant.

– Petite maligne. Vas-y moque-toi de moi !

– Bon alors on fait quoi ?

– C’est toi qui décides Jade ! Ce sont tes secrets de famille. Pas les miens.

– Alors on les découvre ensemble en même temps. On va jusqu’au bout quel que soit le récit. Et puis on avisera ensuite. Cela me fera autant de mal de savoir que de ne pas savoir.

– D’accord ! »

Secrets de famille : chapitre 6

L’écriture de Delphine était petite et serrée. Les deux journaux étaient rédigés au stylo à plume, d’une encre noire à la pointe fine. Celui sans doute retrouvé dans la boite.

Visiblement ce journal n’était pas le premier tenu par sa tante. On sentait l’aisance de la diariste. Le cahier comportait une marge et des lignes. Il échappait par ailleurs au côté scolaire des petits carreaux ou de la réglure Séyès. Ce format rappelait aussi celui des carnets en moleskine que ses parents affectionnaient. En définitive Delphine révélait de plus en plus de points en commun avec sa famille.

Bien installées côte à côte mais pas collées l’une à l’autre à cause de la chaleur ambiante, Camille et Jade mirent entre elles deux le journal intime de Delphine. Dans la marge sa tante y avait inscrit la date. Et en haut de chaque page, chaque écrit comportait un titre qui se voulait évocateur. Ainsi commençait son journal.

Sur la page de gauche était agrafé un encart découpé dans un journal faisant référence à une cabinet de psychothérapie tenu par un couple proposant des groupes, des stages et de l’isolement en plus de la thérapie et l’adresse à Paris ainsi qu’un numéro de téléphone. Ainsi Delphine n’avait pas toujours vécu là. C’était en effet un premier indice.

Ensuite sur la page de droite une date et le titre en lettre capitale.

15 juin 1991 – LA DÉCISION

La décision est prise. Je vais commencer une thérapie. Depuis le temps que ma sœur Anne m’en parle et que France m’y pousse. Un an, deux ans, peut-être plus. C’est pour moi la dernière solution avant la mort. Ma souffrance est intolérable. Malgré tous les systèmes de défense que je mets en œuvre pour ne pas sombrer, je sens que je m’écroule intérieurement. En fait plus rien n’y fait, j’ai beau me résonner, je souffre comme une bête.

J’ai eu le courage de téléphoner. Je suis tombée sur un homme qui m’a proposé un entretien mardi prochain. J’ai en mémoire le livre de Marie Cardinal « les mots pour le dire. », la description du petit cabinet, des clients croisés, de la délivrance et de la nouvelle naissance. C’est ce qui me pousse à entreprendre ce travail thérapeutique. J’espère que ces séances d’une heure trente vont m’aider à m’aider. En revanche c’est assez cher. 250 francs. Mais j’ai tellement envie de changer, d’aller mieux également.

Je rêve d’être moi-même, moins agressive, plus généreuse et surtout plus féminine. Je me déteste en homme et pourtant je ne peux pas faire autrement. J’ai essayé de changer sans succès. A 28 ans je rêve tellement de rencontrer un homme, d’avoir des enfants.

Depuis que je me suis avoué mon homosexualité, je le vis mieux. Au moins je peux la combattre. Et ma France ma secrétaire se prête au jeu. Elle-même d’ailleurs à de gros conflits à gérer de ce côté-là. Je rêve de faire l’amour avec elle mais je sais que c’est impossible. En fait elle ne se laisse pas toucher. Même pas la main. C’est dire ! Peut-être qu’elle aussi entreprendra une thérapie ? Je souhaite qu’elle s’en sorte car elle a le pouvoir de m’allumer et m’éteindre à la fois. En plus je lutte, je lutte, je lutte contre mes pulsions. J’aimerais ainsi qu’elle puisse s’en sortir c’est ce qui peut lui arriver de mieux. Elle doit être mal de lutter ainsi.

En fait je veux être bien dans mon corps. Ne plus être irréelle et soumise au diktat de ma mère. Je sens qu’elle ne m’aime pas. Elle achète mon affection pour être moins seule. La névrose m’a poussé au bord du gouffre. En plus elle ignore ma souffrance car elle en a le monopole. Le sacrifice vain de ma mère m’a décharné et fait perdre les plus belles années de ma vie. Quel gâchis !!! »

Une partie du voile du mystère venait de se lever. En définitive ce journal était celui de sa thérapie.

« Jade, tu veux continuer la lecture ?

– Oui. J’ai envie de savoir comment ça va se passer. Si sa thérapie va lui permettre de redevenir hétéro.

– Tu es sérieuse ?

– Comment ça ?

– On ne redevient pas hétéro. Ta tante était lesbienne et tu vas voir qu’elle va le rester. C’était en vogue à une époque de « rééduquer » les homos mais toutes les thérapies se sont révélées des fiascos. En revanche France joue à un petit jeu pervers. Pour moi elle n’est pas claire et elle doit s’amuser avec sa chef car elle a perçu ses fragilités.

– Tu crois ?

– Rien que sur ce premier chapitre tu vois que ta tante est au plus mal et totalement hors sol. Elle projette son homosexualité sur sa secrétaire qui ne l’est pas du tout.

– En revanche je découvre que ma grand-mère n’avait rien à voir avec la mère.

– Jade c’est normal. De toute manière si ça se passait bien, ta tante n’aurait pas eu besoin d’entreprendre une thérapie.

– J’adore ton bon sens Camille. On continue la lecture ?

– Et comment ! »

18 juin 1991 – PREMIER ENTRETIEN

J’y allais la peur au ventre. En plus j’étais sans illusion ! Après tout qu’est-ce qui me prouve que je vais m’en sortir. Est-ce que je ne vais pas perdre mon temps en bavardages insipides ou attouchements de toutes sortes ? En effet on raconte tellement de choses sur ces thérapies.

La voix au téléphone m’avait laissé supposer que j’allais rencontrer un barbu. Je ne m’étais pas trompée. Je guettais dans ce petit escalier étroit le thérapeute. Le quartier n’avait rien d’engageant : populaire, sale, plein d’hommes à la mine patibulaire prêts à vous mater sur le trottoir ou vous draguer lourdement. En plus il pleuvait !

Un groupe allait commencer. J’entendais les gens. Alors qu’ils réglaient leurs problèmes ils étaient gais. En effet je sentais l’ambiance bon enfant. Cela me mettait en confiance. Pourtant j’ai failli reculer.

Puis le thérapeute est arrivé. Je lui ai presque sauté dessus. Ensuite il nous a installé dans une petite salle en clair-obscur, assis sur un tapis. Je ne m’attendais pas du tout à ça. Plutôt en face à face. Il n’était ni freudien ni lacanien j’avais posé la question. Exit le divan. Il m’avait parlé de thérapie New Age. Bref la conversation a commencé. Rien de très formel. En fait il m’a expliqué le déroulement de la thérapie alors que je venais le voir pour régler mes problèmes de boulot. D’ailleurs je lui en avais parlé de façon générale au téléphone lors de la prise de rendez-vous.

Il m’a tout de suite engagé à parler de mes parents. Je les ai décrits socialement, intellectuellement mais pas physiquement contrairement à ma sœur ainée Anne. Il en a tout de suite conclu que j’étais la moins protégée des deux. Mais pour quelles raisons ? Qu’est-ce que mes parents n’aimaient pas en moi et sur lequel ils étaient d’accord ? Le non prononcé à l’encontre de mes collaborateurs et le non que je ne peux dire à mes parents en particulier à ma mère. Il reconnait alors que je suis dans une impasse et que la psychanalyse freudienne m’enverrait directement au suicide. Alors qu’au contraire sa thérapie peut m’aider à m’en sortir.

Il m’a ainsi redonné de l’espoir avec les mots « m’en sortir ».

Ensuite nous avons convenu du prochain rendez-vous le lundi 24 juin à 15h30.

J’attends avec impatience de le revoir. Pour lui le groupe ne me conviendra pas, ce seront uniquement des séances individuelles.

« Jade ce qui est bien avec ta tante, c’est que plus tu avances plus tu te rends compte que derrière un problème il s’en cache un autre. En fait c’est toute sa vie qui barrait en cacahouète.

– Total free style la meuf !

– Comment tu parles de ta tante Jade, un peu de respect, taquina Camille.

– Excuse-moi. C’est défensif. Mais elle me touche beaucoup. Tu sens tout le malheur du monde s’abattre sur ses épaules. Puis tu te demandes ce qui se cache derrière car sa souffrance n’est pas feinte.

– Le thérapeute est assez imbu de sa personne. En plus il ne la connait de nulle part et déjà il lui assène des vérités sur elle et ta famille. Je ne suis pas psy mais je le trouve assez incompétent. En effet tu sens toute la fragilité de Delphine. Et lui il ouvre la boite de Pandore et la renvoie chez elle pour la revoir 15 jours plus tard alors qu’il sait qu’elle est suicidaire et sans traitement médicamenteux.

– Tu me retires les mots de la bouche Camille. En même temps ma tante va tellement mal qu’elle ne sait pas reconnaitre le grain de l’ivraie. En plus ce charlot c’est son choix non ?

– Quand tu vas mal tu fais aussi des mauvais choix.

– Pas faux !

– Tu sais Jade on va arrêter la lecture et profiter de la piscine comme hier. On a toutes les vacances pour lire ce journal intime. Et puis ça nous fera aussi du bien de sortir de tout ce malheur. On a eu notre dose d’émotions pour aujourd’hui tu ne crois pas ?

– Tout à fait Camille !

– La dernière qui arrive à la piscine aura le droit de débarrasser la table ce soir ! »

Elles partirent en courant en rigolant comme deux gamines qu’elles redevenaient en ces vacances estivales.

Secrets de famille : chapitre 7

Camille et Jade avaient étendu leur serviette sur les transats protégés par les parasols. Après une petite trempette, elles se séchèrent et s’allongèrent. Comme il était agréable de se poser, l’air était aussi plus respirable que les précédents jours. Néanmoins elles se badigeonnèrent de crème solaire car il n’était pas question de gâcher les vacances par un méchant coup de soleil.

Leur esprit flottait. Camille qui était une accro au boulot n’en revenait pas d’avoir pu lâcher son portable. Jade essayait d’atterrir. Depuis trois jours elle ne touchait plus terre. Il lui revenait en flash l’annonce, la maison de sa tante, les photos, son écriture. Elle cherchait également dans sa mémoire les traces de sa tante.

En définitive elle se rendit en compte en creux que tout était sous cloche depuis des années. Peu ou pas de photos de famille. Sa mère qui piquait des crises d’hystérie dès qu’on évoquait son passé. A quoi bon le ressasser ? Son père fuyant sur les questions qui la renvoyait à sa mère. Ses grands-parents qui la noyaient sous des cadeaux avec son frère et qui en avaient fait le centre des conversations. Et Jade qui ne posait jamais de questions car elle trouvait cela totalement impudique.

Comme un puzzle les pièces s’assemblaient.

« Tu en es où Jade ?

– Hein ?

– Je t’observe depuis un moment, tu sembles perdue dans tes pensées.

– En fait je repensais à ces derniers jours. On a l’impression que tout est organisé pour que j’apprenne ce qui s’est passé avec ma tante.

– Pas vraiment. C’est la cupidité de ta mère et sa paranoïa qui sont à l’origine de la levée du secret. Elle ne pouvait pas savoir que tu tomberais sur le journal intime de sa sœur. D’ailleurs savait-elle seulement qu’il existait ? Elles ne vivaient plus ensemble à cette époque.

– En effet. Mes parents en 1991 étaient déjà mariés depuis deux ans. En revanche les deux sœurs se parlaient encore puisque Delphine l’évoque dans les préliminaires. Même plus, elles semblaient proches.

– Leur rupture a donc eu lieu après 1991 et avant ta naissance en 1993.

– Très certainement. Pourtant il y a quelque chose qui me chiffonne.

– Quoi Jade ?

– L’homosexualité de ma tante.

– Et ?

– En 1991, même si ce n’était pas la société d’aujourd’hui, ce n’était plus une maladie mentale. Disons que dans une ville comme Paris on pouvait être homo.

– Et alors ?

– En fait pas de quoi se suicider pour ça.

– Mais qu’est-ce que tu en sais ?

– En effet je n’en sais rien, tu as raison.

– Tu sais l’intolérance existe dans tous les milieux sociaux. Et aujourd’hui encore des homos se suicident. L’homophobie n’a pas disparu. Ou alors j’ai raté un scoop.

– Et toi Camille, les homos tu en penses quoi ?

– Qu’il faut de tout pour faire un monde.

– Mais tu ne réponds pas à la question.

– Mon avis n’a que peu d’importance, on en parle à cause de ta tante.

– Tu es gênée par ma question.

– Mais non pas du tout.

– Je t’ai bien avoué que j’étais vierge.

– Et alors ?

– Alors rien. Je ne vois pas ce qui peut-être plus gênant que cet aveu.

– Effectivement Jade. Mais j’ai faim, tu ne veux pas qu’on passe à la douche ? »

Il était 20 heures. Camille et Jade vaquaient à leurs occupations. Camille avait organisé à distance ses vacances. Durant la période estivale, les ventes étaient privées. L’activité tournait au ralenti mais c’était voulu en attendant la nouvelle collection. Jade avait eu raison de lui forcer la main.

De l’autre côté Jade était montée dans sa chambre. Elle s’était mise nue pour s’hydrater la peau avec du lait corporel bio, les écouteurs sur les oreilles pour écouter de la musique. Elle contrait ainsi les effets du soleil et détestait avoir la peau sèche. Camille qui s’inquiétait de ne pas la voir redescendre l’appela. Pas de réponse.

C’est alors qu’elle grimpa quatre à quatre les escaliers. Elle frappa à la porte. Pas de réponse. Elle insista. Pas de réponse non plus. Aussi, ni une ni deux elle tourna la poignée et entra. C’est ainsi qu’elle se trouva face à Jade entièrement nue en train de se crémer les bras, encore plus surprise qu’elle de son intrusion.

Elle se jeta sur sa serviette de bain pour couvrir son corps et arracha les écouteurs de ses oreilles.

« Camille, p… qu’est-ce que tu fais là ? hurla-t-elle de colère.

– Je ne te voyais pas revenir. Je t’ai appelée et tu ne répondais pas. Comme cet après-midi tu as eu un malaise j’ai cru que ça recommençait. Aussi je suis montée et j’ai frappé. La suite tu la connais.

– J’écoutais de la musique.

– Je viens de comprendre.

– Bon maintenant on est quittes. J’ai vu tes fesses tu m’as vu nue. Et puisque tu es là, rends toi utile. Tu ne veux pas me mettre du lait dans le dos ?

– Si bien sûr, donne-moi le flacon ! »

Camille s’approcha de Jade. Elle lui demanda de s’allonger sur le ventre au milieu du lit, ce serait plus simple pour elle. Camille s’assit sur le bord. Elle mit une bonne rasade de lait dans sa paume pour éviter le contact froid et direct sur la peau de Jade.

Puis elle commença par les épaules. Par mouvements circulaires et réguliers elle se mit à appliquer le lait. Enfin elle entreprit de la masser car elle sentait sous ses doigts des nœuds. Jade également ressentait une douleur à la pression. Elle avait accumulé les tensions et son dos était contracturé. C’est pourquoi elle ne l’interrompit pas alors qu’elle sentait le dérapage arriver.

En effet le massage devenait de plus en plus sensuel. D’ailleurs Jade commençait à ressentir une excitation sexuelle parce qu’avec les mouvements de son corps sur le matelas, son clitoris frottait sur le drap. Elle ferma les yeux de plaisir. Camille constatant la détente de Jade pencha son corps sur le sien et l’embrassa doucement dans le cou. Et attendit la réaction de Jade.

« Viens ! »

Camille ne se fit pas prier. Elle jeta le short, le slip et le polo par terre et se coucha sur Jade la tenant par les poignets. Elle continua à l’embrasser dans le cou, sur les épaules. Puis excitée elle aussi par le contact charnel elle commença par se frotter contre le corps de Jade.

« Fais-moi l’amour Camille ?

– Je ne sais pas faire Jade, c’est la première fois.

– Moi aussi. Mais ce que tu as commencé j’adore. Continue. »

En lui parlant, Jade s’était mise sur le dos. Camille se coucha de nouveau sur Jade et se remit à l’embrasser. Dans le cou, sur les seins, sur le ventre. Puis elle glissa en bas du lit et écarta les jambes de Jade et se mit à lécher le sexe de son amante. Jade mal à l’aise lui demanda d’arrêter car elle n’était pas prête. Camille remonta à la hauteur de Jade et glissa sa main sur le pubis de Jade. Jade se tourna légèrement et entreprit de caresser le sexe de Camille. Sous l’effet de l’excitation Camille se laissa aller. Quand elle sentit monter l’orgasme elle se mit elle aussi à caresser Jade et elles jouirent rapidement.

Le relâchement des tensions sexuelles eut raison d’elles. Aussi elles s’endormirent quasi instantanément dans les bras l’une de l’autre.

Il était dix heures quand elles émergèrent. Elles avaient fait un tour de cadran. Elles étaient nues dans le lit et essayaient de retrouver leurs esprits. Comment en étaient-elles arrivées là ? Elles tentèrent de dissiper le malaise en se souriant. Puis comme si de rien n’était elles sortirent du lit, chacune filant sous la douche.

Elles prirent le petit déjeuner en silence. Alors que Jade reprenait un café, Camille se lança.

« Tu veux qu’on reparle de ce qui s’est passé hier soir ?

– On a dérapé c’est tout. Cela ne fait pas de nous des lesbiennes.

– Tu as aimé ?

– Oui.

– Pourquoi tu veux mettre une étiquette dessus ?

– Parce que…

– Ce n’est pas héréditaire Jade. C’est arrivé c’est tout. On en avait envie toutes les deux c’est la seule chose qui compte.

– On va arrêter avec le journal de ma tante. Cela ne serait jamais arrivé si on ne l’avait pas lu.

– Tu n’en sais rien Jade. Je te rappelle que pour ta mère tu es en vacances avec ton amoureux !

– Je l’avais oublié celle-là !

– Tu vois.

– On fait quoi aujourd’hui ?

– On continue la lecture. J’ai envie de connaitre la suite de l’histoire. Et puis on est dimanche, ça doit grouiller de touristes dans le village car j’ai vu qu’il y avait une fête médiévale. Rester ici nous fera le plus grand bien. »

Camille avait une arrière-pensée inavouable à cet instant. Elle n’avait envie que d’une chose. Jade.

Secrets de famille : chapitre 8

20 juin 1991 – PREMIER ENTRETIEN – SUITE

Plein de choses me reviennent en mémoire. La tension devient de plus en plus intolérable. Je me sens mal partout surtout avec maman. En plus j’ai un mal d’estomac incroyable. Mon être est tendu. C’est atroce. D’autre part il faut que j’essaie de savoir pourquoi j’ai peur comme ça de maman. Elle est pourtant gentille avec moi. La critiquer devant un étranger m’a culpabilisé. D’ailleurs je sens que deux séances par semaine vont m’être nécessaires.

Je suis en train de prendre conscience petit à petit de ma fragilité. Ce n’est pas un hasard.

Par ailleurs ma relation avec France m’inquiète. J’ai peur de la perdre en route. Ou plus exactement j’ai peur qu’elle ne me suive pas. Ou plus exactement qu’elle perde l’avance qu’elle a sur moi. C’est vrai que par certains côtés elle me terrorise. En effet elle est capable d’être méchante. Ne m’a-t-elle pas fait pleurer un jour ?

Je pense que sa sincérité est très forte ce qui lui permettra d’évoluer. Reprendre une psychothérapie serait pour elle le mieux qui puisse lui arriver. Parce que je ne veux surtout pas la perdre !!!

D’autre part je suis incapable de manger, de fixer mon attention. Tout est décousu dans ma tête. Je vais vraiment mal.

J’essaie de me souvenir de cette première séance en vain. Je n’ai pas la mémoire de ce que j’ai dit. Ou du moins je le crois. N’ai-je pas commencé par une inversion « ma père et mon mère ». Le résumé de toute une vie. Je n’en peux plus. Plus j’écoute ma mère, plus je la trouve creuse et vide. Elle suce la substance des autres pour se nourrir. Elle vit par procuration : biographies, nouvelles télévisées, récits d’histoires vraies, presse à scandale.

D’ailleurs il n’y a que le réel qui l’intéresse. Mais elle est tellement irréelle. Sa voix haut perché me glace le sang. Je suis mal à l’aise avec elle. Je sens qu’elle a besoin de moi pour vivre. En plus elle est incapable de plaisirs. Mais il faut qu’elle s’active en permanence. J’ai cru que j’allais hurler quand elle m’a sorti que les gens qui avaient tout (à savoir l’argent) se créaient des problèmes.

L’argent ne donne pas droit au malheur alors ? Les sentiments s’achètent -ils ? Donne-t-on un permis aux gens heureux ? Pourquoi autant d’amertume ?

En bref enfant elle a manqué d’argent et elle est la seule à avoir le droit d’être malheureuse. Elle en a même le monopole. Mais moi qui n’ai manqué de rien (si justement de tout) et qui gagne bien ma vie en tant qu’ingénieur, je n’ai pas le droit de souffrir ? C’est indécent ! Sale !

En effet je suis une petite fille gâtée qui fait sa crise. Pire peut-être l’intéressante. « Tais-toi, tu dis des bêtises ! Arrête de te créer des problèmes ! Qui peut te croire, tu te mens comme tu mens aux autres ! » J’étouffe. Je manque d’air. La tête me tourne.

Je me tais de plus en plus et elle ne le remarque même pas. Je suis sûre qu’elle préfère cela à la vérité. Au moins je n’ai plus de problèmes en apparence. Je suis donc heureuse. Mais je mets les distances avec elle. Cependant c’est dur car elle a un système de défense très bien organisé.

Là je me sens mal. D’ailleurs avant penser à France me réconfortait. Mais maintenant plus vraiment. Alors que se passe-t-il ? Sans cette saleté qui m’a poussé à faire cette thérapie, je n’y serais jamais arrivée. En fait j’aurais préféré y arriver autrement. J’ai oublié de préciser que la première séance a été gratuite.

24 juin 1991 – DEUXIÈME SÉANCE – LA SOULOGRAPHIE

375 francs.

J’ai failli être en retard. Le patron m’avait réclamé un rapport sur le dernier incident de la chaine montage, j’ai crû que je n’allais pas partir. Alors qu’il savait que j’étais en rendez-vous extérieur, France m’avait couverte. Je suis donc arrivée essoufflée à ma séance.

Changement de salle, changement d’ambiance. Pleine lumière. J’ai retiré mes chaussures et j’ai évité de me plier en deux. En vain. Je l’ai saoulé pendant une heure avec mes problèmes de boulot. Je lui ai débité toute l’histoire professionnelle. En fait je sentais bien qu’il n’était pas intéressé mais c’était plus fort que moi. Et puis enfin j’ai abordé les relations entre tous les membres de la famille.

A qui France me fait penser ? Maman. M’aime-t-elle ? Non. Et papa m’a-t-il protégé ? Non. Pourquoi a-t-il protégé Anne mais pas moi ? Pourquoi ai-je sacrifié ma féminité ? Pour un compromis. Je n’ai été aimée ni pour mon être ni pour mon paraitre. En définitive je n’ai que du dégoût pour moi. D’ailleurs ce n’est pas que de la lâcheté.

Je perds la mémoire des séances. D’ailleurs je n’ai pas compris pourquoi la séance avait coûté aussi cher : 375 francs. Je n’ai pas eu le cran de lui faire la remarque. En revanche j’aborde le sujet la prochaine fois.

D’autre part je suis sortie crevée de la séance. J’avais passé la nuit sans sommeil. Mais une fois dehors la connexion s’est faite. En effet je me plains d’être châtrée dans ma féminité. Ni homme, ni femme. Et pourtant mal dans ma peau. J’ai compris que le non que je dis à ma direction, c’est un non à ma mère. Et qu’entre autre si je reproduis, c’est que cela me rappelle la scène originelle.

En fait la mutation qu’on m’impose dans ce bureau de recherche et développement, c’est également ma féminité que j’y vois : ingrat, dévalorisant… La chaine de production c’est tout le contraire. C’est le côté viril de la profession. Aussi c’est pour cela que je vais lutter car c’est ma façon de survivre. En plus ça va me séparer de France. Ainsi maintenant il faut que je trouve une protection. Je pense au directeur des ressources humaines. Il faudra que j’aille le voir.

Prochaine séance vendredi 28 juin à 17 h 00. J’ai choisi de faire deux séances par semaine car c’est vital pour moi.

24 juin 1991 – TROISIÈME SÉANCE – LES PLEURS

375 francs.

J’ai pleuré toute la matinée. Dans le bureau du directeur des ressources humaines. Quand les ouvrières m’ont offert une plante pour me remercier de ma gentillesse. J’avais obtenu qu’on augmente leur temps de pause pour aller aux toilettes.

En fait l’entretien n’a abouti rien. Sauf à me faire pleurer. Je serai bien mutée.

Je suis arrivée en avance chez le psy. Comme il y avait grève des transports, j’y suis allée en voiture. Ce quartier populaire commence à me plaire même s’il est lugubre par certains aspects.

Je me suis donc installée sur le tapis, fatiguée et je me suis mise à pleurer. Il m’a tendu une boite de mouchoirs en papier. Je me suis alors laisser aller à pleurer sans retenue. Ainsi je redevenais une petite fille. D’ailleurs je me suis étonnée en m’écoutant parler car j’avais la voix d’une petite fille effrayée et naïve.

Pourquoi elle ne m’a pas aimée ? Qu’est-ce que j’ai fait pour qu’on ne m’aime pas ? C’est horrible de prendre conscience qu’on ne vous aime pas. Quel crime ai-je commis ? Et puis je comprends pourquoi on ne m’aime pas puisque je ne m’aime pas. D’ailleurs j’ai toujours peur qu’on m’abandonne. Surtout que maman le répétait souvent. Je n’étais pas désirée comme ma sœur. C’était un accident. Ce que je souffre. Ce que j’ai souffert aussi. Mais pourquoi ? Pourquoi ?

J’ai beaucoup lu pour essayer de comprendre. Maman a été injuste mais pourquoi ? J’étais perdue dans ma douleur. Mes épaules étaient secouées par mes pleurs. Et puis papa qui ne m’a pas protégé. Et puis les autres qui ont fui. Le psy m’a dit que j’avais été programmé comme une perdante et que mon rôle est celui d’un bouc émissaire.

Mes pleurs allaient-ils me permettre de retrouver de l’énergie ? Mais alors pourquoi toute cette peur ? J’ai perdu mon identité ce jour-là. Je ne sais plus où j’en suis. Maman m’a fait voir le monde selon sa vision. En plus j’ai perdu la mémoire.

Le psy m’a promis de m’aider à la retrouver, à être moi-même. Je le trouve très compétent.

J’ai payé 375 francs alors qu’il m’a gardé 1 heure 30. En fait j’ai éclairci le mystère. C’est 250 francs par heure de séance. J’avais mal compris, mille excuses.

Prochaine séance lundi 1 er juillet à 17 h 00.

Pour mon boulot en deux mots, il a réglé le problème de la mutation. Puisque ma direction me somme de prendre ce poste en R & D par le biais de cette mutation, c’est parce qu’elle a une crainte. Si elle me fait du chantage c’est parce qu’elle a peur. Mais de quoi ? Le mieux c’est de refuser et de voir ce qu’il va se passer.

Merci pour cette aide précieuse.

En rentrant je ne voyais plus rien. En plus j’ai failli avoir un accident de voiture. Ensuite j’ai appelé 3 heures France pour la convaincre de reprendre une thérapie. Pour l’instant elle est sourde. Mais j’ai envie de l’aider.

J’avais les yeux douloureux de larmes. Je me suis endormie épuisée. »

« On fait une pause Jade ? Le café redescend.

– D’accord. »

Elles reprirent quelques minutes plus tard.

« On commence à y voir plus clair, tu ne trouves pas Camille ?

– Oui. On sait maintenant qu’elle était ingénieur et qu’en plus de son homosexualité elle avait des problèmes de boulot. Il y a également un truc avec sa mère qui la préoccupe bien mais pour l’instant c’est énigmatique. Et puis elle n’arrête pas de dire qu’elle n’a plus de mémoire.

– En fait j’y pensais. Je me demande si justement elle ne fait pas une thérapie pour retrouver le souvenir.

– Ou si justement ce n’est pas remonté et c’est pour cela qu’elle est aussi perturbée.

– En tout cas ta famille n’a pas le beau rôle.

– On continue ? »

1 er juillet 1991 – QUATRIÈME SÉANCE – DANS LES ENTRAILLES DE LA FOLIE

375 francs.

Je savourais ma victoire au boulot. J’ai enfin gagné grâce au psy. Sans lui je n’aurais jamais eu le courage d’aller au bout de ma peur. Je suis donc arrivée en avance. Mais il m’a laissé un peu seule avant de commencer. Aussi j’ai pris le temps de décompresser.

Ainsi cela m’a permis d’attaquer. Mais j’avais du mal à trouver les mots car j’étais étouffée par la souffrance. C’était douloureux. J’ai alors remonté le fil de mon enfance. J’ai fini par me ressentir dans mon berceau. J’étais seule, dans le noir. J’avais froid, je tremblais mais je ne voulais pas crier. En fait je savais qu’elle ne viendrait pas. Pourtant j’étais seule, j’avais faim et froid. Mais je ne criais pas. Pourquoi ne m’aimait-elle pas ? Parce que j’étais une fille ?

 C’était de la faute à qui ? Pas à moi ? Encore moins à elle ? C’était donc à papa ? C’est pour cela qu’il n’était pas là ? J’aimerais que maman me prenne dans ses bras. Et pourquoi papa n’est pas là ? J’ai faim. Envie de vomir. Froid. Mais je ne criais pas. Elle m’a disputé la dernière fois que j’avais vomi. Mais je ne vomirai pas. Mais j’ai mal au ventre. La voilà ! Un biberon à la main. Elle allume et me regarde. Pourtant elle éteint et repart. Elle est partie chercher quelque chose ?

Elle va revenir c’est sûr. Aussi je vais l’attendre. Mais pourquoi elle ne revient pas ? Elle doit pourtant me donner à manger toutes les trois heures. D’ailleurs je l’entends dire à mon père que me prendre dans les bras va me gâter.

Cela doit bien faire trois heures. J’ai froid. J’ai faim. Mais je ne vais pas dormir car je vais l’attendre. J’ai froid. J’ai faim. Pourtant je ne vais pas crier. D’ailleurs je sens que je m’endors. Et puis je m’endors.

Je suis sortie de la séance vidée. J’étais dans les entrailles de la folie. Le psy m’a chaleureusement serré la main. La mémoire va me revenir.

J’y retourne mercredi 3 juillet à 19 h 00.

Je suis sortie de là totalement hébétée. Je tremblais, j’avais froid alors qu’il faisait 32° degrés. J’avais envie de vomir aussi. Je touche ainsi le fond de mon désespoir et de ma souffrance. En fait mon esprit vacille, la folie rôde. Depuis des années je la refoule. Pourtant j’aurais voulu que tout ce que j’ai vécu soit le fruit de mon esprit dérangé. Mais je sais que c’est bien réel.

Par ailleurs je commence à me sentir bien dans cette salle où on sent l’odeur de la souffrance, des larmes et de la morve…

2 juillet 1991 – PIERRE-MARIE

Pierre Marie m’a appelé une heure. Il ne croit pas du tout à la thérapie. En effet il pense que je devrais changer de boulot. Et tout rentrera dans l’ordre.

Mon beau-frère m’a encore redit combien il tient à moi. D’ailleurs il me promet que quoi qu’il sorte de cette thérapie, il sera là pour m’aider.

En fait il est le seul à m’aimer. Ses sentiments sont sincères.

« Celle-là si je m’y attendais. Mon père. Mais qu’est-ce qu’il vient faire dans cette histoire ?

– On dirait qu’entre ta tante et lui il y a quelque chose. Tu crois que c’est une rivalité amoureuse avec ta mère ?

– Je te rappelle que ma tante est homosexuelle.

– En fait je me commence à me demander si ce n’était pas une névrosée bien tordue. D’ailleurs quand elle parle de sa mère c’est bien le reproche qui lui est fait.

– Au prix où sont les séances c’est cher pour faire l’intéressante. C’est vrai qu’elle a l’esprit bien dérangé. Mais elle a sans doute ses raisons. J’ai dû mal à croire qu’elle aurait entrepris ce type de thérapie qui la secoue bien juste parce qu’elle se complait dans sa névrose. Je mets à son crédit sa sincérité.

– Viens là ! »

Jade s’approcha de Camille qui la prit tendrement dans ses bras. Puis elle commença à l’embrasser dans le cou. Puis les joues. C’est alors que Jade lui saisit le visage et glissa sa langue dans la bouche de Camille. Comme des adolescentes, elles s’embrassèrent et se caressèrent la poitrine sans aller plus loin. Que c’était bon après tout ce malheur de se donner un peu de plaisir !

Secrets de famille : chapitre 9

3 juillet 1991 – CINQUIÈME SÉANCE – LE CRI

850 francs.

J’étouffais. J’ai cru que mon cœur allait s’arrêter de battre. J’avais rendez-vous avec Anne dans un bistrot. Je n’étais pas dans mon assiette. En plus j’étais pâle et au bord du malaise. Anne m’a alors proposé de m’accompagner jusqu’à la porte du cabinet du psy. Celui-ci m’attendait. Je l’ai donc fait attendre. Il m’a alors emmené dans une petite pièce.

J’étais très mal. J’étouffais. En particulier je ne pouvais pas parler. Les mots eux aussi s’étouffaient dans ma gorge. De plus j’avais une boule de feu entre les poumons. J’ai alors commencé à chercher l’air, à souffler, à ventiler un peu, puis à hyperventiler. Le psy a ensuite baissé la lumière puis s’est mis à l’écart.

Il m’a expliqué qu’il avait regretté de m’avoir lâché comme cela dans la nature la dernière fois mais il avait un groupe après moi. Il m’a dit qu’on avait donc tout notre temps.

Et là dans un souffle et des geignements, en position fœtale, je n’étais plus que souffrance. Je ressentais toute ma solitude, ma peur, ma douleur. Combien de temps cela a-t-il duré ? Tout ce que je ressentais c’était une immense souffrance qui me traversait et coupait le corps en deux mais qui n’arrivait pas à sortir. Cette douleur c’était en fait un cri. Cri d’horreur, d’effroi. Il se formait mais restait coincé. Je suffoquais. J’étais tordue de douleur, en boule, les mains sur les oreilles, la bouche grande ouverte. Muette.

J’ai cru alors que mon esprit était tombé dans la folie. La sidération dura 3 heures 30. J’eus toutes les peines du monde à revenir au réel. Tout est revenu durant la séance. Intact.

J’ai défailli quand le psy me réclama 850 francs. Pourquoi a-t-il prolongé mon calvaire sans y mettre un terme ? D’ailleurs il a dû s’en rendre compte. Il a peur pour mes finances. Il faudra en reparler sur une prochaine séance.

4 juillet 1991 – MAMAN

Maman m’a appelé 1 h 30 ce soir. Elle était inquiète en fait. C’est pourquoi elle m’a proposé généreusement d’aller voir un généraliste qui m’abrutirait de comprimés. Mais pas question. Ou alors un psychiatre. Lui au moins il est médecin. Ce n’est pas un charlatan comme tous ces psychologues. De toute manière avec ou sans son assentiment je poursuivrai cette thérapie. Elle me sait déterminée. Encore une fois de plus elle a souhaité ma mort. Je vois qu’elle ne m’aimera jamais.

De toute façon la psychothérapie est un échec pour elle. En effet elle aurait voulu que je me taise. Enfin la peur change de camp. Elle doit craindre de le payer cher. De Anne ou de Pierre Marie je ne sais qui l’a prévenue.

10 juillet 1991 – SIXIÈME SÉANCE – LES CONNEXIONS

1000 francs.

La séance la plus difficile. J’avais un quart d’heure pour me reposer tant la chaleur m’avait assommée car j’avais eu très chaud dans ma voiture. Le psy m’a fait patienter un peu car il devait parler à son patron. Ensuite nous sommes allés dans une salle plus grande que la dernière fois, verte.

J’ai commencé alors à bavarder. A raconter mes progrès depuis la dernière fois. Bref une heure à papoter quand d’un seul coup il commence à me bombarder de questions. Pourquoi maman est-elle comme cela avec moi ? Quelle menace je représente pour elle ? La séduction ? Non puisque je ne suis pas élégante.

Mais au fait l’année dernière pour son anniversaire Pierre Marie avait refusé que je me maquille pour son anniversaire. Que craignait-il ? La séduction ? Non. Et puis si…

Pierre Marie m’a violé quand j’avais 16 ans et demi. Il en avait 18 comme ma sœur. En fait Pierre Marie est le fils de notre voisin. Du plus loin que je me souviens je l’ai toujours connu. Nos parents étaient amis. Alors que mes parents s’étaient construits à la force du poignet, les siens étaient des notables. Son père était notaire. Ils avaient le charme discret de la bourgeoisie.

Il venait d’obtenir le bac avec mention et partait sur la capitale car il avait intégré une classe prépa. Ma sœur en était folle amoureuse mais lui à cette époque il ne la regardait pas trop. En effet il voulait un mariage bourgeois et comptait sur ses études pour rencontrer sa future épouse. Il devait la trouver mal dégrossie et nouvelle riche. Il y a toujours eu chez mon beau-frère un mépris de classe.

C’était l’été. Le jour de la fête nationale. Sur la place du village le bal des pompiers. Comme il y avait peu d’attractions, c’était un rendez-vous incontournable. Voir et être vu. D’ailleurs pas mal de gens ont rencontré leur futur époux. Ma sœur pour rendre jaloux Pierre Marie avait décidé de s’y rendre avec un garçon. C’est loin je ne me souviens plus qui c’était. Un copain de Pierre Marie certainement.

Donc ma sœur s’était arrangée pour le lui faire savoir et bien l’énerver avec cela. Mes parents étaient déjà partis au bal quand Pierre Marie est venu à la maison. Anne attendait son petit ami sur le banc du jardin. J’ai entendu une dispute entre ma sœur et Pierre Marie. Il voulait qu’elle l’embrasse. Il avait bu. Elle a refusé car elle savait comment se rendre irrésistible à ses yeux. Il a insisté, elle l’a giflé en le traitant de puceau.

Ensuite le petit copain est arrivé ma sœur est partie avec lui. Pierre Marie était ivre. Ivre d’alcool et de colère. Il m’a alors aperçu. Et toute la rage et la hargne qu’il avait accumulées il l’a déchargé sur moi.

Il est entré dans la maison comme une furie. Ensuite il a claqué la porte et m’a sauté dessus comme une bête en rut. Il m’insultait, me frappait. Puis il a déchiré mes vêtements et m’a plaqué au sol. Et m’a violé. De toutes les manières… Parce qu’il voulait me blesser, m’humilier, me détruire…

En fait j’étais tellement sidérée qu’aucun son ne pouvait sortir de ma gorge. J’entendais un cri dans ma tête mais il ne sortait pas. J’étouffais, je suffoquais sous son poids. Mon esprit avait quitté mon corps. J’avais mal. J’étais vierge et je n’avais jamais pensé que ma première fois serait celle-là.

Je ne sais pas combien de temps ça a duré. Je me souviens seulement de Pierre Marie qui m’a trainé dans la salle de bain. Puis qui m’a lavé car j’avais du sang partout. Il me demandait pardon. Il m’appelait Anne.

Ensuite mes parents sont rentrés. Tout de suite ma mère a compris qu’il s’était passé quelque chose car il y avait du désordre et du sang sur le sol. Ma sœur était encore au bal. Et Pierre Marie était parti.

Mon père et ma mère m’ont demandé ce qui s’était passé. Je leur ai tout raconté. Mon père est resté silencieux. Et ma mère a pris les choses en main. Il ne s’était rien passé du tout. J’avais tout inventé. J’avais mes règles, j’ai fait un malaise et je me suis blessée en tombant. C’est ce qu’il faudrait que je réponde si on me questionnait. En effet j’avais des bleus partout.

Par ailleurs ce serait parole contre parole. Le père de Pierre Marie ferait marcher ses relations. Eux avaient leur entreprise. Ma mère me rappela ses sacrifices pour que nous ne manquions de rien. Je ne pouvais pas égoïstement tout gâcher. En fait j’avais dû le provoquer. Pierre Marie est un garçon trop bien élevé, ce n’est pas la bête sauvage que je lui décrivais.

En août je n’ai pas eu mes règles. En septembre non plus. Pierre Marie était parti à Paris pour ses études. Puis j’ai commencé à vomir, à avoir des malaises. Ma mère a alors compris que j’étais enceinte. Elle m’a emmené au planning familial. Et j’ai subi un avortement. Ma mère ne pouvait plus ainsi me dire qu’il ne s’était rien passé.

Mais le pire a été à venir. Ma mère est allée voir le père de Pierre Marie. Ils ont trouvé un arrangement pour étouffer l’affaire. En effet en homme de loi il savait que je pourrais porter plainte une fois majeure. Aussi ils ont uni nos familles. C’est ainsi qu’Anne a épousé Pierre Marie. Comme cela j’étais coincée. Ou bien je me taisais et ça me détruisait, ou bien je parlais et je les détruisais.

Avec le temps et la culpabilité Pierre Marie s’est en définitive montré le seul de mon entourage à m’aimer un peu. Quand j’ai fait mes études d’ingénieur il m’a trouvé et payé une chambre en ville. Il m’a aussi aidé à trouver mon premier poste. En plus il savait qu’il ne pourrait pas réparer mais il a pris sa part du fardeau. D’ailleurs il a épousé Anne. Il ne doit pas se marrer tous les jours avec elle.

Silence… Puis des pleurs… J’ai commencé alors à me balancer et à tanguer dans tous les sens. Ma tête tournait et j’étais envahie de nausées. « Je suis en train de devenir folle, j’ai disjoncté ! » et le psy m’a répondu « Disjoncté depuis des années. Maintenant il va falloir rallumer le courant. »

Prochain rendez-vous jeudi 18 juillet à 18 h 00.

Le retour fut pénible car les automobilistes me faisaient des appels de phares. En effet je ne devais pas rouler droit.

Jade et Camille étaient sonnées par cette révélation. Surtout Jade qui découvrait avec horreur le secret de son père qui était celui de sa mère et de sa tante. La famille modèle où tout le monde s’aime venait de voler en éclats. Aucune n’avait envie de commenter parce qu’elles avaient compris que le voile venait seulement de se déchirer. Et que maintenant que Delphine avait libéré sa parole après des années de silence avec un psy plus proche de l’apprenti sorcier que du professionnel compétent, elle venait de sauter de l’avion sans parachute.

Secrets de famille : chapitre 10

3 juillet 1991 – SEPTIÈME SÉANCE – SUICIDE, MODE D’EMPLOI

1000 francs.

Je suis arrivée très mal à la séance. Nausées, tremblements, gorge serrée. En plus ce matin je n’ai pas pu me lever pour aller travailler. J’ai alors commencé à raconter mon week-end.

C’était l’anniversaire de Pierre Marie. Mon père, ma mère, Anne, Pierre Marie et moi étions réunis au restaurant. En fait j’aurais dû dire au tribunal révolutionnaire. Je ne pouvais m’échapper et je devais écouter Pierre Marie et ma mère. Comme les connexions étaient faites je leur ai dit. J’ai eu le droit toujours aux mêmes reproches.

En effet pour eux, je suis une petite fille gâtée et égoïste qui ne pense qu’à elle. Comment je pouvais me plaindre alors qu’ils voulaient tous mon bonheur ? J’avais de la rage en moi parce que j’étais jalouse de ma sœur qui avait réussi sa vie de couple. D’ailleurs je devrais me poser la question de savoir pourquoi à 28 ans aucun homme ne voulait de moi.

En plus je ne faisais aucun effort pour plaire. En revanche pour faire l’intéressante devant un psy qui gobait tous mes mensonges j’étais la première. Le psy m’a alors fait comprendre que j’étais leur bouc émissaire. Pourquoi ? Parce que j’étais un témoin gênant ? De quoi exactement ? C’était à régler dans d’autres séances.

Maman et Pierre Marie luttaient contre le psy. Parce que lui le psy me protège mais surtout il m’aime. Comme je n’avais pas compris je lui ai donc fait répéter. Cela m’a alors bouleversé et retourné. En fait c’est pour cela que le psy est une menace pour eux. Et une fois de plus je servirai d’intermédiaire et de bouc émissaire dans le groupe. Aussi le psy m’a proposé de l’isolement avant qu’ils ne me détruisent. En effet j’ai des pulsions suicidaires.

D’ailleurs je me sens attirée par l’eau, le train qui roule. Je passerai à l’acte dans un moment de désespoir pour en finir avec la souffrance et ma vie. Les deux étant indissociables, le pire va arriver. Je le sens, il le sait. Mais me protègera-t-il d’elle ?

J’ai alors raconté que mon père après mon viol avait eu une aventure avec une employée de l’usine qui avait l’âge d’Anne. Voilà pourquoi ma mère chercher à me détruire. Elle me rendait responsable de cet adultère. Alors qu’elle n’avait pas vu que papa n’en pouvait plus de son caractère autoritaire.

Et Pierre Marie qui a cédé au chantage pour échapper à la sanction. Je prends conscience du mal qu’elle lui a fait en lui imposant ce mariage. Pourquoi elle a voulu régler le problème alors qu’elle le nie d’autre part ? En fait ça les aurait bien arrangés que je me suicide.

Suis-je aussi désespérée que cela ? Sans doute, peut-être même plus !

Suis-je en train d’aimer pour la première fois un homme ? C’est un amour reconnaissant, entier et pur. Celui d’une fille à son père. Celui que je n’ai pas eu et qui me manque tellement.

Pour la première fois je me sens aimée. C’est doux et agréable. Je ne savais pas ce que c’était. En plus je le ressens comme un bien-être. Que la vie est belle !!!

Prochain rendez-vous jeudi 25 juillet à 19 h 00.

25 juillet 1991 – HUITIÈME SÉANCE – QUAND LA MÉMOIRE REVIENT

900 francs.

Il pleuvait et je suis arrivée trempée à ma séance. Je commence à me familiariser avec le quartier. Pour stationner ma voiture je vais un peu plus loin près d’une place très fréquentée par les enfants et les habitants du quartier.

Je suis donc arrivée assez remontée parce que j’ai retrouvé mon poste sur la chaine de production. Cela me bouleverse car je me rends compte que ça me plait beaucoup. J’adore être au milieu des ouvrières. J’aime écouter ces femmes. Surtout depuis que j’ai entrepris cette thérapie. Je n’ai plus cette impatience de fin de matinée. En fait je suis d’un calme et d’une patience qui me bouleversent.

J’ai donc commencé la séance comme une conversation de salon. Sur maman, le boulot. Bref j’ai vu le psy bailler, fermer les yeux. J’ai senti que je l’ennuyais.

J’ai alors dit qu’hier j’ai été envahie par le noir. Que je ne pouvais plus respirer. Puis je me suis mise à ressentir une douleur à l’estomac et je lui ai demandé la permission de sortir. Il a refusé. J’avais terriblement envie de vomir mais je n’y arrivais pas. Je ne me pouvais pas m’allonger non plus alors que je souffrais terriblement. Le psy m’a alors posé pas mal de questions. Qui personnifie ma peur ? Ma mère. Pourquoi ? Je ne sais pas.

Le noir évoque la mort. Celle qui m’aspire. J’ai des pulsions morbides depuis des années. Il m’a fait parler 3 h 45 mais rien de terrible n’est sorti de cette séance. Juste un peu plus d’énergie.

Il m’a alors dit qu’il faisait tout le travail et moi je n’avais qu’à me laisser guider. Je lui ai demandé d’expliquer car je n’avais pas compris. C’est vrai que c’est lui qui va m’aider à retrouver la mémoire car pour lui ce viol c’est l’arbre qui cache la forêt.

Je suis sortie épuisée de la séance.

J’aimerais qu’à l’avenir elles soient moins longues.

J’ai rendez-vous mardi 30 juillet à 19 h 30. Ensuite le psy part en vacances du 10 au 31 août.

J’étais KO en rentrant.

« J’ai faim Jade ! Et toi ?

– Aussi. Une petite pause nous fera le plus grand bien. »

Elles continuèrent leur conversation à table.

« Tu te sens comment Jade ?

– En fait pour tout avouer, l’expérience est assez bizarre. Ce journal parle de mes parents mais c’est comme si quelque chose au fond de moi le savait. Ce n’est pas au même niveau que ma tante mais je ressens aussi un malaise diffus depuis longtemps. Quelque chose sonne faux chez mes parents. Je comprends mieux leur comédie du bonheur.

– Le psy me fait froid dans le dos. Comment ta tante qui est une femme intelligente peut-elle croire qu’il va l’aider ? Ce n’est pas toujours facile à suivre car on voit bien qu’elle note ce qu’elle veut garder de ces séances. On dirait qu’elle tombe amoureuse de son psy.

– On appelle ça le transfert Camille.

– Là excuse-moi mais le type est quand même un gros lourd. D’ailleurs Delphine lui fait répéter ses propos quand il dit qu’il l’aime, qu’il fait tout le travail…

– Le mec a un égo surdimensionné. En revanche elle ne parle plus ni de France ni de son homosexualité.

– Je me suis fait la même réflexion. Mais connaissant ta tante on peut s’attendre à les revoir réapparaitre. Malgré son style un peu sec, elle a le sens du suspens.

– Je prépare les cafés Camille, on ira les boire dans le salon. »

La pièce était à l’ombre car Jade avait fermé les volets pour empêcher la chaleur d’envahir la pièce.

L’émotion de la matinée et la digestion en début d’après-midi les incitèrent à monter s’allonger. Jade avait envie d’une sieste avant de reprendre la lecture.

Chacune s’installa dans sa chambre. Camille en profita pour jouer sur son téléphone, elle détestait dormir dans la journée. Jade dormit 15 minutes d’un sommeil plutôt agité. Les révélations sur son père tournaient en boucle dans sa tête. Comment allait-elle pouvoir le regarder après ça ?

Elle sortit de sa chambre. Elle remonta le couloir et vit la porte entrebâillée. Sur le lit Camille absorbée par son jeu. Elle entra et lui prit le téléphone pour le déposer sur la table de nuit.

Camille ne se fit pas prier. Elle attrapa Jade par les épaules et l’attira à elle. Elles s’embrassèrent langoureusement. Puis Camille retira le polo de Jade et le sien. Puis les soutiens-gorges volèrent dans la pièce. Peau contre peau elles se caressèrent. C’était très excitant. Au point que n’y pouvant plus, elles se mirent totalement nues.

Jade se mit sur le ventre et Camille vint la couvrir pour reprendre le jeu entrepris veille. Elles se mirent à onduler doucement en cadence. Elles découvraient le plaisir. C’était tellement bon. Camille embrassait Jade dans le cou et sur le dos. Camille était tellement excitée qu’elle jouit et dû changer de position. Elle se mit sur le côté, le coude replié la tête reposant sur sa main pendant que l’autre se glissait entre les cuisses de Jade à la recherche de son clitoris. Jade sous l’effet de la stimulation ne tarda pas à jouir elle aussi. Elles se prirent dans les bras et se laissèrent aller dans une tendresse apaisante.

28 juillet 1991 – RÊVE

Depuis la dernière séance, je suis fatiguée physiquement. J’éprouve ainsi le besoin de faire la sieste mes jours de repos.

Papa m’a glissé un mot dans la boite aux lettres. Il voudrait me voir avant son départ. En effet leurs vacances se terminent. Ils sont logés dans le grand appartement de Pierre Marie et Anne.

Il est venu chez moi. Mais il a eu du mal à me parler. Il changeait sans cesse de conversation. J’ai fini par lui demander ce qu’il était venu faire ici. Il voulait me parler de la thérapie. Silence. Puis il m’a parlé de maman. De leur mésentente. De ses griefs contre elle. Il lui reproche sa froideur. Surtout que c’est elle qui l’avait poussé à prendre maitresse car elle ne veut plus qu’il la touche. En fait je ne veux pas entendre leur vie sexuelle. Mais il continue.

Il m’avoue qu’il est en dépression. D’ailleurs il voudrait me revoir seul à seul. Lui aussi prend mal cette thérapie car il la vit comme un échec personnel. Tiens c’est la même formule que maman ! Cela lui fait mal. Mais d’un autre côté il pense que c’est nécessaire pour moi. C’est en effet le seul moyen pour que je me reconstruise. Il est également un peu jaloux que j’ai choisi un homme.

De plus il a beaucoup insisté pour savoir si je parlais de lui. J’ai changé alors de sujet.

Bref cette rencontre a entrainé un rêve le soir même. Je suis devant une librairie et j’hésite à rentrer. Néanmoins je regarde à travers la vitre puis je me décide à y pénétrer. Il y a une femme au comptoir et je m’assois à côté d’elle. Ainsi j’apprends qu’elle est thérapeute. Ainsi je commence à lui parler. A lui raconter ma souffrance. Cependant je ne regarde que le sol. Puis tout d’un coup, j’aperçois un homme moustachu et une femme qui m’écoutent. Je suis gênée.

J’ai même honte de parler. Aussi je chuchote. Je paie ma séance et je m’en vais. Je reviens plus tard. Même chose. En fait j’ai de plus en plus honte. Je demande alors si ces gens ne peuvent pas partir car je me sens mal. La psy leur fait signe de partir. Mais seule la femme s’en va. Reste l’homme qui m’est hostile. Il me fait peur. Mais la psy me force à continuer à parler. Je n’en peux plus. Ou alors seulement chuchoter.

Arrive Anne. Mais je ne sais pas d’où elle vient. Elle se met à parler très fort. En plus elle répète en hurlant tout ce que je dis. Je suis effondrée, honteuse et confuse. Je n’en peux plus. La peur alors me prend. J’essaie de la faire taire. Mais elle continue. Du coup je paie ma séance et je dis à la psy que je ne reviendrai plus. Je sors de la boutique et je me réveille.

Je verrai quelle analyse je peux en faire avec le psy. Il doit s’agir d’une souffrance qui part peu à peu. Mais le fait d’arrêter la thérapie est sans doute la peur d’aller jusqu’au bout. Et Anne dans tout cela ?

Secrets de famille : chapitre 11

30 juillet 1991 – NEUVIÈME SÉANCE – LE DOUTE ET L’IMPUISSANCE

950 francs.

La séance a commencé avec une demi-heure de retard. J’ai entendu quelqu’un pleurer (une femme) et cela m’a fortement ému car j’ai senti une fois de plus ma souffrance. J’ai donc commencé la séance par mon rêve. Le tapis était beaucoup plus près du thérapeute.

Par ailleurs il pleuvait tellement qu’il y avait une fuite d’eau. L’analyse du rêve s’est révélée intéressante. En effet la première partie est ce que je ressens profondément au sujet de la thérapie. En particulier que cela peut m’aider et qu’elle peut chasser mes pulsions morbides. Dans la deuxième partie du rêve en revanche c’est ce que les autres voient de ma thérapie.

En particulier qu’elle ne m’aide pas et que c’est Anne qui représente ma famille qui m’influence. C’est pour cela que j’abandonne la thérapie. Mais si paradoxalement je suis assez peu angoissée c’est que nous sommes deux contre un. Ce qui présume que la thérapie peut réussir.

Mais pourquoi un homme à la moustache ? Parce que mon patron est moustachu. Et en plus le boulot qui remet cela. Lundi je suis allée à une réunion où il était présent. Il me redit qu’il est très attaché à avoir une femme dans son équipe d’ingénieurs. Le milieu est machiste mais il doit s’ouvrir aux femmes. Ainsi il me propose une promotion. Siéger à la commission technique. Comme cela mon avis deviendra exécutif et non plus consultatif.

Mais c’est le doute qui m’assaille et le manque de confiance en moi. En plus c’est un piège et je sens que je vais plonger les deux pieds dedans. Pourquoi ne pas leur dire ? D’ailleurs pourquoi cette promotion alors qu’il y a trois semaines je n’étais pas bonne à rien ? J’ai le droit de douter de lui.

J’ai aussi parlé de papa et de notre conversation. Pour le psy il peut m’aider car il peut me raconter des choses de mon enfance que j’ignore. Il est plus sûr que maman. Et surtout les griefs sont plus importants à son égard. Mon père est le grand absent de ma vie.

J’ai également parlé des crises de rage de ma mère. Quand elle me battait et frappait à coup de martinet car elle était en colère après papa. Elle disait qu’il n’y avait pas que l’usine qui le rendait absent. Je pensais alors que c’était ma faute.

En fait maman était violente. Extrêmement même. Elle pouvait m’enfermer des heures dans la réserve dans le noir. J’étais impuissante devant sa violence. Même paralysée. Elle me hurlait que j’étais un accident. Que si papa était absent c’est parce qu’il n’avait pas supporté ma naissance.

Pourtant la colère ne peut pas sortir. Je parle, je parle. De l’argent, de la thérapie, des charlatans. Le psy sait que je doute, que j’ai douté, que je douterai encore. Mais pour lui c’est important d’en parler. J’ai confiance en lui. Je lui dis.

Ensuite je sens que mon système de défense est en alerte. Lui aussi le sait puisque je doute à cet instant qu’il puisse m’aider. En effet je ne fais plus la bonne élève à dire oui à ce qu’il me demande.

C’est alors qu’il change de tactique. Il me demande ce que je ressens. Je réponds que j’en suis incapable. Mais il me dit que je dois essayer. Et vendredi avec mon patron car j’ai rendez-vous pour ma promotion, il faut que je fasse comme je le ressens.

Ne pas prendre la décision à l’avance d’accepter ou refuser. Attendre.

Je suis sortie à minuit. J’étais éreintée, fatiguée mais j’ai avancé. Je le sens car je commence à me sentir mieux. En effet j’ai toujours des tensions mais elles sont moins fortes.

Prochain rendez-vous mardi 6 août à 18 h00.

6 août 1991 – DIXIÈME SÉANCE – LA COLÈRE

1110 francs.

Presque 5 heures d’affilée, j’ai parlé de la colère. C’est cela qui m’envahit en ce moment. J’ai peur de ne pas la contrôler. D’ailleurs comment contrôler ses émotions d’un côté, tout en les laissant s’exprimer de l’autre ?

J’ai tenu à remercier le thérapeute. Une énergie nouvelle s’est libérée. Je l’ai sentie. C’est vraiment extraordinaire. Surtout que ce midi mon patron n’était pas là pour me recevoir. Mais je ne me suis pas laissé intimider car sa secrétaire voulait que je lui laisse ma réponse. Je lui ai dit d’ailleurs qu’il savait où me trouver s’il la voulait.

Le psy m’a permis d’intégrer en moi un concept nouveau. Ne plus avoir peur, me permettre de ressentir ma colère. Nous avons parlé des tyrans. Eux seuls sont persuadés qu’ils vont encore gagner alors que tout les perd. C’est ce qui d’ailleurs se passe à la maison et au boulot. Je suis sûre maintenant que je vais gagner.

J’ai surtout parlé de papa. De son attitude en vacances où il tentait vainement de rattraper ses absences. Et de maman qui mettait le réveil tous les matins pour nous occuper car elle détestait nous voir rien faire en vacances. Je lui ai alors parlé de son jeu. Elle établissait une liste de tâches à effectuer. Et pour nous éviter de nous échapper elle mettait des gages.

Ainsi papa et Anne avaient l’obligation d’aller en courses. C’est alors qu’ils disparaissaient ensemble toute la matinée. Et moi elle me mettait une laisse autour du cou comme les chiens. Et si elle estimait que ce que je faisais ne lui convenait pas, elle me mettait un petit coup de collier étrangleur. D’ailleurs même en dehors des vacances elle s’en servait.

J’étouffais. Exactement comme son amour maternel. Elle en avait plein la bouche alors que je sentais bien qu’elle ne m’aimait pas. Son collier le symbolisait.

Pour le psy l’amour maternel est un cercle, l’amour paternel un entonnoir. Papa me laissait plus libre mais ne me protégeait pas. C’est surtout cela qui m’a manqué. Et pourquoi était-il absent les 11 mois de l’année ?

Mon père m’avait donné un surnom. Il m’appelait son petit hérisson parce que pour lui je suis tout en piquant dehors, tout en douceur dedans. Le psy a rigolé car c’était tout à fait ça.

J’ai alors parlé de mon amour pour les femmes. Pour l’instant ce n’est pas très satisfaisant mais je n’ai guère le choix. France me frustre. Et maman m’a toujours dit que les hommes étaient des salauds. Qu’est-ce qui pourrait me faire renouer avec la gente masculine m’a demandé le psy ?

En fait j’ai exprimé mon vœu de pardonner à ma mère parce que c’était le préalable pour accéder aux hommes. Et à la maternité.

Nous avons fini la séance sur le don de soi. Impossible à faire si d’abord on ne s’occupe pas de soi. Ce que je n’ai jamais pu faire jusqu’à présent. C’est aussi pour cela qu’il faut payer sa thérapie. Ainsi le psy en s’occupant mieux de lui s’occupe mieux de moi. Le psy m’a ainsi fait remarquer que je parle souvent argent car je n’ai pas le sens de sa valeur. Il ne voit pas où est le problème avec le prix des séances.

Le psy part en vacances. Prochain rendez-vous mercredi 4 septembre à 19 h 00.

4 septembre 1991 – ONZIÈME SÉANCE – LE MÉPRIS

1000 francs.

J’étais contente de retrouver le chemin de la thérapie, de cette odeur d’humidité et de fraicheur pénétrante. Salle verte.

Le psy, chemise Haïti, détendu, prêt à m’écouter. J’ai surtout parlé de ces 3 semaines. De ma discussion orageuse avec maman. En fait j’ai tout essayé avec elle. Le silence, la rage, l’agressivité, la logorrhée. Mais rien n’y fait ! Je n’arrive pas à l’atteindre. J’ai en face de moi un mur. Un monstre d’égoïsme.

J’ai fini par lui dire que je n’en pouvais plus de son mépris. Mépris pour moi. Mépris pour les femmes.

J’ai eu les larmes aux yeux en repensant à ma solitude qui remonte à mon enfance. A très loin même ? Mais à quand ? Cela bloque. A explorer…

Et pourquoi ne suis-je pas protégée ? Surtout dans un groupe ? Je me sens très vulnérable. Même dans une relation à deux.  Je suis alors perdue dès qu’il y a du monde. Et surtout je ne sais pas dire non.

Au fait quand est-ce qu’il s’est passé mon dernier non ? Là aussi j’ai dû rester sur un échec. Mais lequel ? Là aussi blocage.

J’ai reparlé d’argent. Il donne de la force à maman. C’est pour cela que j’ai des rapports faussés à l’argent. Je lui donne la même valeur qu’à moi donc aucune.

J’ai posé là des questions importantes pour continuer l’analyse. Mes peurs se sont dissipées. J’ai surtout ressenti que lorsqu’on retrouve la confiance en soi, il faut accepter des moments de hauts et de bas, de doutes également. Il n’y a que comme cela qu’on avance.

Les tarifs ont augmenté. 260 francs de l’heure. Mais là j’ai payé les 4 heures à l’ancien tarif.

Prochaine séance mercredi 11 septembre à 18 heures.

Au fait si ma mère méprise les femmes et que tous les hommes sont des salauds qui alors peut m’aimer ? Elle ? J’en doute fort !!!

« Quel abruti ce psy ! Il profite de la fragilité de ta tante pour lui vider son compte en banque.

– Je viens de regarder sur le net. En 1992 il était de 34 francs de l’heure. A 250 francs il ne se mouchait pas dans ses doigts.

– Et puis tu as vu, il la laisse parler dans le vide alors qu’il pourrait lui fixer un cadre. Quand tu vois ce qu’elle raconte de ses séances ça suffit bien.

– Ce qui me rend malade, c’est qu’elle était tellement paumée qu’elle s’accroche à lui. Elle ne connait que la maltraitance, elle ne sait pas qu’il existe autre chose.

– En tout cas j’avais raison France et son homosexualité sont remontées à la surface.

– Bien vu Camille. Je regrette que son psy n’insiste pas plus sur ce sujet. On dirait qu’il n’y croit pas et qu’il voit en elle une hétéro.

– Si elle est comme nous.

– Tu veux qu’on en parle ?

– Et toi ?

– Je te pose la question. Ne me la retourne pas.

– Jade, hier on aurait pu dire qu’on avait dérapé. Mais tout à l’heure, on en avait envie toutes les deux.

– Oui.

– Ce journal intime a débloqué quelque chose chez moi.

– Et quoi ?

– En fait il y a longtemps que je fantasme de faire l’amour avec une femme. Mais je n’avais jamais osé. Les hommes ne m’attirent pas plus que ça même pour une expérience d’une fois.

– Là aussi c’est pareil. Je peux te le dire maintenant. En effet dès que je t’ai vu j’ai ressenti une attirance pour toi. Mais je l’ai refoulée.

– Ce qui va être compliqué c’est qu’on bosse ensemble. On va sans doute le regretter.

– Et bien on vit ce qu’on a à vivre même si c’est juste pour les vacances. On est assez intelligentes pour ne pas tout mélanger. Et puis on peut avoir du sexe même en étant bonnes amies. On est toujours vierges, ça ne compte pas ! »

Et elles partirent dans un énorme fou-rire.

Secrets de famille : chapitre 12

11 septembre 1991 – DOUZIÈME SÉANCE – LES AMITIÉS PARTICULIÈRES

1100 francs.

Arrivée sous la pluie à 18 heures. Une fatigue et un vide immense se sont emparé de moi. D’ailleurs je me suis endormie dans la salle d’attente. Le psy est arrivé avec un peu de retard : 4 h15 de séance. 18 h15 à 23 h 45. Un petit changement de salle dû à un prof de yoga qui avait loué la même. Et j’ai commencé par dire. « Je ne sais pas quoi dire. »

Papa m’a appelé de l’usine dimanche soir pour me parler seul à seul. Il m’a appris que maman me sanglait dans mon lit bébé puis enfant afin que je ne bouge pas. Quelle horreur ! Elle ne supportait pas mes cris et encore moins s’occuper de moi. Il m’a raconté aussi que c’est lui qui me changeait les couches à la sortie de la maternité. Et qu’il avait engagé une nounou à plein temps pour mes soins. Il ne l’a dit pas dit clairement mais ma mère a fait une grosse dépression à ma naissance.

D’ailleurs il a même pensé qu’elle allait se suicider. En particulier le médecin de famille a été inquiet car elle avait été retrouvée près de la rivière et elle tenait alors des propos incohérents. Donc c’est pour cela qu’il l’a protégé et pas moi. Sans doute parce que lui également tenait plus à elle qu’à moi. Ensuite il m’a raconté que ma mère a refusé tout rapports sexuels avec lui. Ainsi elle lui a conseillé d’aller voir ailleurs. Mais comme il ne se voyait pas avec des prostituées, il a donc préféré avoir des maitresses.

Mais pourquoi il me mêle à toutes ces histoires ? En effet j’aimerais bien le savoir !

Et puis maman hier qui m’a appelée aussi. Elle m’a reproché de monologuer. Je lui ai répété les propos de papa. Alors là changement de discours. Maman qui me racontait combien elle aimait papa et qu’elle n’avait pas compris pourquoi il l’avait délaissée après ma naissance. C’est le grand amour de sa vie, l’unique. En plus elle n’avait jamais connu d’autres hommes que lui. Alors que lui en revanche à toujours été un homme à femmes.

Et là sur le tapis, en racontant tout cela au psy, j’ai pris conscience combien personne ne m’a aimée ni protégée. Enfin un peu quand même. Le psy m’a fait prendre conscience de la violence de maman et surtout de la complicité de papa. Mais pourquoi est-il son complice ?

C’st alors que j’ai été prise d’un énorme sentiment de culpabilité. J’ai refusé de lui répondre car je n’en pouvais plus de critiquer ma famille devant lui. En plus ça commençait à me devenir intolérable de m’occuper de moi comme cela. J’allais arrêter de venir.

En fait le psy m’a dit combien il ressentait ma culpabilité de venir en thérapie. En effet depuis quelques temps déjà je n’arrivais pas à répondre à ses questions, encore moins à les comprendre.

Cette situation était très désagréable. Ensuite je me suis retrouvée au bord du malaise, je m’agitais dans tous les sens sur mon tapis. C’était horrible ! Et puis je pleurais en disant que malgré tout le mal que maman m’avait infligé elle était une des rares à m’aimer car je n’avais pas beaucoup de monde dans ma vie. Je sentais comme une corde se serrer autour de mon cou, mes pulsions morbides me reprenaient, m’envahissaient.

Et puis une question inattendue de sa part. Il m’a alors demandé de lui parler des femmes que j’aimais. Un blanc. Comment raconter ? C’était la première fois qu’il me posait la question. D’abord j’ai parlé de ma fascination intellectuelle pour les grandes figures du féminisme. De ma découverte de leurs textes, de leurs revendications. Des modèles aussi qui m’ont permis de forger ma personnalité.

Et puis j’ai parlé de Laurence. De la première fois. J’avais 15 ans, nous allions rentrer au lycée. C’était l’été. Depuis la sixième nous étions dans la même classe. Excellentes élèves toutes les deux nous étions en concurrence. On s’observait, on se jaugeait mais on se respectait. A la fin de la troisième nos voies ont bifurqué. Elle littéraire, moi scientifique.

Nous habitions alors un petit village. Mes parents avec leur usine qui faisait vivre les gens des environs étaient les patrons des parents de Laurence. Sa mère était dans les bureaux. La comptabilité je crois. Et son père était contremaitre. Laurence était née un 14 juillet. Elle avait organisé son anniversaire et nous avait invité ma sœur et moi.

D’ailleurs je crois me souvenir qu’il y avait Pierre Marie car il était ami avec le frère de Laurence. Bref j’y suis allée assez à contre cœur car déjà à cette période je n’avais pas d’amis. En effet j’avais la tête en permanence dans les études. En revanche ma sœur était attirée par les garçons. Comme elle était assez mignonne et que déjà elle avait des vues sur Pierre Marie, elle avait insisté pour qu’on y aille.

Très vite je me suis sentie assez mal à l’aise. Tous ces ados avaient les hormones en ébullition. En plus ma sœur qui voulait être le centre du monde ce jour-là m’a pris pour sa tête de turc. La situation a rapidement dégénéré et le groupe a commencé à se moquer de moi. Au début ça a été gentil puis rapidement les attaques ont été personnelles. Ils se sont moqués de mon apparence physique.

En effet avec la chaleur j’étais en short et en polo. Ils m’ont traité de garçon manqué puis de gouine. Ils ricanaient bêtement, ils hurlaient et scandaient « gouine, gouine, gouine ça rime avec Delphine ! » Anne au lieu de me défendre les excitait.

J’ai alors fini par m’asseoir par terre en boule les mains sur les oreilles pour ne plus les entendre. Je ne sais plus combien de temps ça a duré. Ensuite ils sont partis car il y avait le bal le soir et ils voulaient se préparer.

Comme la maison était revenue silencieuse je me suis levée. Avant de rentrer chez moi je suis passée aux toilettes. En sortant j’ai vu Laurence assise sur le lit dans sa chambre comme si elle m’attendait. Comme j’étais polie je suis allée la voir pour la remercier de l’invitation.

Elle m’a laissé rentrer, s’est levée, m’a prise par la main et a refermé la porte. Elle m’a embrassé sur la joue puis sur les lèvres et j’ai senti sa langue entrer dans ma bouche. J’étais paniquée. A quel jeu jouait-elle ? J’imaginais la bande sortit de derrière les rideaux et m’insulter. J’étais tétanisée. Je tremblais, j’avais froid alors que c’était la chaleur de l’été qui régnait dans la pièce.

« Détends-toi, il n’y a que toi et moi ! » me susurra Laurence à l’oreille. Elle m’entraina sur le lit où elle me déshabilla et fit de même. Après on a continué à s’embrasser, à se caresser. Je ne m’étais jamais masturbée j’ignorais tout de la sexualité. J’ai eu un orgasme je ne savais pas ce qui m’arrivait. En revanche j’ai trouvé ça très bon.

Ainsi on s’est revu tous les jours de l’été. J’en garde un souvenir ému car pour la première fois de ma vie je me sentais aimée et aimable. En fait on pouvait m’aimer parce que j’étais femme. Un jour Pierre Marie nous a surpris en train de nous embrasser dans la grange des parents de Laurence. Lui aussi y venait avec des filles du village. Il se croyait tout permis parce qu’il était le fils d’un notable.

D’ailleurs j’ai toujours pensé que quand il m’a violé il avait ce souvenir en tête. C’était ça qu’il essayait de détruire chez moi. Mon homosexualité. Il n’avait pas été le dernier à m’insulter. Peut-être que chez lui elle est refoulée. Ma sœur est aussi autoritaire que ma mère, parfois on dirait que l’homme c’est elle dans le couple.

Bref j’ai découvert l’amour le vrai avec Laurence. On a même fini par se dire « Je t’aime ». C’était sans compter sur Pierre Marie encore lui. Il est allé tout répéter à ma sœur qui a tout répété à mes parents. Scandale ! La honte ! C’était encore ma faute. Laurence a été obligée de dire que je l’avais forcée sinon mes parents auraient licencié les siens. On a rompu brutalement tout contact car c’était trop douloureux de continuer à se fréquenter. Et impossible de se voir en cachette avec ma sœur qui était chargée de me surveiller.

Ce fut mon premier chagrin d’amour. J’ai été incapable ensuite d’aimer une autre femme car je n’ai pas pu faire le deuil de cette histoire. J’ai couché à droite à gauche mais jamais par amour. Plus parce que j’étais mal c’est tout. Ensuite France est venue me provoquer mais elle ressemble trop à maman pour que je me laisse aller avec elle. D’ailleurs maintenant je l’évite car elle me saborde trop le moral.

Le psy m’a dit que tout était dit qu’il n’avait rien à ajouter. Que toute l’analyse avait été faite ! Pour une fois j’étais contente de moi. En fait pour lui tout ce qui m’appartient en propre j’arrive à le gérer. Mon problème c’est que je n’arrive pas à aller dans l’émotion.

Il a levé la séance mais je n’ai pas réussi à me lever. J’ai alors pleuré en disant que je ne pensais pas que ce serait à un homme que je parlerais de tout cela la première fois. Il s’est alors rapproché de moi et m’a prise dans ses bras. J’étais tendue comme un bout de bois. Impossible de me détendre. Je respirais son odeur. J’appréciais sa chaleur humaine. Je me suis trouvée bête comme si j’étais une petite fille. Comme lorsque papa me prenait dans ses bras. Il y a si longtemps. Je lui ai dit et je l’ai remercié. Je me suis levée au bord du malaise. Honteuse et fourbue.

Prochain rendez-vous mardi 17 septembre 1991 à 18 h 00.

12 septembre 1991

Appel du psy. Je me sentais paralysée. Il m’annonçait que le rendez-vous était changé et remis au mercredi 18 septembre même heure. Je l’ai remercié et j’ai raccroché. J’ai senti qu’il voulait me dire quelque chose mais je ne lui en ai pas laissé le temps. Quelle idiote, je suis !!!

« Alors celle-là si je m’y attendais Camille ! Ma tante me surprend à chaque coin de pages. Tu la vois hyper fragile mais elle a sacrément de la ressource. En défiintive elle donne une sacrée leçon au psy.

– Tu le sens bien déstabilisé. Moins arrogant que d’habitude. On dirait que c’est lui tombe amoureux d’elle.

– Je t’avoue que j’ai pensé une minute qu’il allait chercher à coucher avec elle.

– C’est ce qu’elle laisse sous-entendre sur son appel. Et tu t’aperçois en plus qu’elle commence à avoir des défenses plus saines. Le quelle idiote je suis du grand art ! Elle prend le dessus sur lui.

– Comme je regrette de ne pas l’avoir connue. Quelle femme c’est ! Elle a une sensibilité à fleur de peau. Elle n’est même pas aigrie par tout ce qui lui arrive. C’est une sacrée battante quand même !

– Moi aussi je commence à m’identifier en partie à elle. Je suis fascinée par la petite musique qu’elle nous débite. En fait tout y est depuis le départ. Elle sème des petits cailloux blancs tout le long du chemin. Et tu les suis. Je suis totalement accro même si c’est assez triste.

– Elle va encore nous surprendre. Rappelle-toi qu’elle a laissé un jonc avec une date gravée et une pièce en argent.

– Merci Jade.

– Mais de quoi ?

– De ce partage ! Je passe des moments inouïs avec toi. Je me sens bien.

– Moi aussi je me sens bien ! »

Secrets de famille : chapitre 13

Mercredi 18 septembre 1991 – TREIZIÈME SÉANCE – BESOIN D’AMOUR

1100 francs. 4 h 30

Une séance où le psy a parlé plus que moi. Une séance où je suis restée les yeux ouverts et non les yeux fermés. Un échange, un dialogue. En fait j’ai beaucoup avancé. Mais difficile de parler de cette séance.

D’abord je suis partie sur la colère que j’avais piquée contre les ouvrières. Je n’étais pas contente de moi mais j’avais réussi à m’affirmer. M’affirmer par la négative m’a-t-il répondu. Etant privée pour l’instant de mon instinct en qui je n’ai plus confiance et de mon cérébral qui diminue je suis perdue.

D’autre part j’ai appris qu’il fallait que je déplace les choses. Les sentiments que l’on éprouve à mon égard ne me sont pas vraiment destinés. Les gens doivent se retourner vers les vrais responsables.

D’ailleurs en refusant de jouer les tampons, je déplacerai indirectement les sentiments. C’est long mais ça marche. Cela m’a redonné espoir. En plus j’en avais besoin.

Ensuite il ma demandé pourquoi je parlais des hommes comme des salauds. De lui parler de ceux que j’avais connus. En dehors de mon père et Pierre Marie aucun.

C’est là qu’il m’a dit qu’en psychologie on oublie une notion. C’est aimer et être aimé. Et l’amour c’est le besoin de l’autre et réciproquement. Et non pas s’oublier dans un sacrifice inutile. Papa avait choisi maman parce qu’il savait qu’elle allait s’oublier, se sacrifier. Elle le mettait sur un piédestal et se méprisait un peu plus à chaque fois.

Mais sa déprime pour elle c’était sa façon de se rapprocher d’elle-même. Et papa ne l’a pas aimé. Pourquoi ? Parce que jusqu’à ma naissance elle donnait une image lisse d’elle. Et puis le médecin avait été trop vite en traitant papa de salaud. Parce que maman s’est plainte à lui de ses infidélités. Et comme maman savait qu’elle avait poussé papa dans les bras d’une autre, elle avait douté des paroles du médecin. Ensuite elle les avait répétées à papa. D’où son échec pour s’en sortir.

Le psy m’a un peu étonnée en disant que j’étais impatiente. Et surtout qu’il était intuitif et qu’il ne savait pas ce que les séances allaient donner. Allusion à ce qui s’est passé la dernière fois ? Sans doute. Et puis surtout qu’il en avait assez que je lui demande ce que je peux faire. A qui est adressé cet appel ?

En fait je demandais toujours à maman : qu’est-ce que je peux faire pour t’aider ? Pour lui je dois ressentir. Je ne tiens à pas à l’agresser mais je lui dis que parfois en séance il n’est pas là. J’attends de lui une écoute attentive et un moyen de m’en sortir. Mes pulsions morbides sont toujours là. Bref que j’étais toujours aussi mal et que je devais être masochiste pour continuer à venir.

Il a ri et m’a dit qu’être masochiste c’est supporter quelque chose tout en sachant qu’il y a pire ailleurs.

Je me sentais encore plus mal en sortant qu’en entrant.

Prochain rendez-vous le 25 septembre à 19 h 00.

En rentrant de cette séance j’ai fait deux rêves.

Rêve n° 1 :

J’étais au village et j’allais ranger la voiture dans le garage. J’étais seule. C’est alors que j’ai vu une bande de punks et l’homme à la moustache du précédent rêve qui m’attendaient. De peur j’ai fait demi-tour dans l’autre sens pour rentrer dans la maison. J’y étais presque quand l’homme à la moustache m’attrape par l’épaule et insiste pour entrer. Comme j’ai peur je me saisis d’un parapluie et je lui tranche la gorge en le transperçant avec la pointe. Le sang gicle. Il est mort. Maman arrive alors et me dit que je vais aller en prison. Mais je m’enfuis car je suis soulagée de l’avoir tué.

Rêve n° 2 :

Je suis à vélo sur une route pour me rendre au village. Papa et maman sont en voiture. Ils me dépassent et jettent des clous sur la chaussée afin de crever les pneus de mon vélo. C’est alors que je suis obligée de rester là, totalement impuissante tout en les regardant partir au village me laissant seule et désemparée.

Mercredi 25 septembre 1991 – QUATORZIÈME SÉANCE – LE POIDS DES MOTS

1000 francs. 4 h

Je me suis rendu compte à quel point les mots pouvaient toucher. Tout d’abord une nuit d’insomnie car on me proposait un poste d’ingénieur mieux payé et surtout plus intéressant que celui-ci.

Ensuite hier soir la visite surprise de maman et Anne chez moi. Leur complicité m’a rendu perplexe. Parce que j’étais plutôt mal à l’aise quand elles m’ont fait le coup du « on t’aime alors on a peur pour toi. Depuis que tu fais une thérapie tu es si agressive ! »

C’est là que j’ai ressenti mon impuissance à leur répondre. En plus j’avais peu dormi déjà la veille. J’étais au bord de la déprime. Du suicide…

Finalement le poids des mots est moins lourd pour moi. Les mots me font moins souffrir. J’ai travaillé sur Anne. Pourquoi est-elle comme ça avec moi ? Sans doute qu’avec Pierre Marie ça ne va pas si bien que ça. Elle a des sensations et non des sentiments. Elle aurait également dû être en colère après Pierre Marie et refuser l’arrangement. En définitive elle n’est pas aussi heureuse qu’elle veut bien le dire ou nous le faire croire. Elle doit m’en vouloir de lui avoir gâché son mariage. D’ailleurs je vais apprendre à me désinvestir d’elle.

Le plus intéressant a été les interprétations des rêves.

Le premier a libéré la tension. C’est toujours comme cela.

Le deuxième rêve c’est l’inconscient qui remonte vers le conscient et qui annonce l’avenir. Le vélo est pour moi l’objet de mon indépendance. Mes parents ont voulu que je crève au sens propre. La voiture c’est aussi l’objet d’indépendance de mon père. Et de la frustration de ma mère car mon père va voir ses maitresses en auto. Le vélo dans ce rêve unit papa et maman contre moi. Que me reprochent-ils ? Mon indépendance financière. En effet ma sœur dépend de son mari.

Ensuite à la fin du rêve, je ne cherche pas à aller avec eux alors que j’aurais pu. En fait j’en ai assez qu’ils contrôlent ma vie. Je préfère encore celle que j’ai à celle qu’ils m’auraient fabriqué.

J’étais plutôt contente. Alors que je voulais arrêter cette thérapie j’ai décidé de la poursuivre. Il m’a également amusé quand il m’a dit qu’avec lui je formais un couple heureux et que cette image du bonheur donnée à Anne et maman les rendait jalouses.

Mon idée de changer de poste lui plait. Comme cela je n’aurais plus mon patron sur le dos.

Par ailleurs j’ai encore parlé de ma haine des hommes. Pour l’instant c’est trop tôt pour en changer. Tout comme ma féminité. Ce n’est pas le côté physique (sexuel) que je dois changer. C’est le caractère. En effet pour le psy j’ai tous les traits de caractère viril. A moi de retrouver des traits plus féminins. Déjà en montrant ma faiblesse je me suis montrée femme.

Et puis maman m’a toujours poussée à être virile. Mais depuis quand ? Pourquoi ne m’a-t-elle pas laissée plus féminine ? Pourquoi y ai-je renoncé autant ?

J’ai fini la séance en disant à quel point j’avais plaisir à venir ici.

Prochain rendez-vous mardi 1 er octobre à 19 h 00.

Jeudi 26 septembre 1991

La direction m’a convoquée ce matin pour absence irrégulière. Voilà la dernière nouveauté. En fait j’étais en rendez-vous extérieur mais le client a refusé de confirmer. Du coup je me suis accrochée avec mon patron. Ou les ingénieurs avaient leur autonomie pour remplir leurs objectifs. Ou bien ils pointaient comme les ouvriers. Tout ce que j’avais sur le cœur est parti.

Que j’en avais marre de mon patron et que je doutais de son honnêteté. Que cette promotion allait leur servir à se débarrasser de moi. J’étais déchainée. Le directeur m’a dit que mon patron était l’honnêteté même. Mais quel con celui-là ! Tous des cons ! En définitive ce qu’il savait c’est que j’avais été approchée pour un autre poste. La direction était en colère après mon patron car la siège leur met la pression pour avoir des quotas de femmes.

Bref pour ne pas perdre la face, le directeur m’a collé un avertissement pour insolence et m’a menacé de me retirer ma prime d’intéressement. J’en ai besoin pour payer la thérapie. Cependant c’est d’autant plus injuste que j’ai trimé pour l’avoir. J’étais dans une fureur car il me donnait une bonne raison de les quitter.

Le directeur s’est-il rendu compte de l’absurdité de la situation ?

On va voir s’il met sa menace à exécution. Je ne le pense pas.

Mardi 1 er octobre 1991 – QUINZIÈME SÉANCE – LA FROIDEUR

1040 francs. 4 h

J’ai couru pour arriver à l’heure à la séance. Sans manger de la journée. La vessie pleine. Désagréable pour les 4 heures de séance dans la grande salle rouge qui sent l’encens. Et pas de chance les toilettes indisponibles avant d’entrer.

J’ai parlé de mes ennuis de boulot. Le psy m’a dit que le directeur avait tendance à dramatiser d’où cette attitude suicidaire. Comment combattre ce mensonge éhonté ? Pourquoi me serais-je absentée irrégulièrement alors que je dois prospecter aussi les clients et qu’ils le savent.

 Cela m’a retiré un gros poids sur la conscience. Evidemment cela m’a rappelé des situations familiales. La tendance de tout dramatiser à la maison. Et surtout les inversions ! Pourquoi maman m’a-t-elle fait prendre le rôle de papa en me rendant responsable de leurs problèmes de couple ?

En fait j’ai un rôle substitutif. Et puis surtout je n’ai plus de « cérébral » et pas encore « d’instinct ». J’ai senti qu’aujourd’hui j’émettais des résistances. Et puis surtout j’étais habitée par la colère. Qu’est-ce que la colère ? Une réponse à la frustration ! D’ailleurs qu’elle pouvait être la première frustration ? La faim ? Non le froid !

C’est alors que j’ai ressenti le froid m’envahir. Je tremblais comme une feuille. Je ne sentais plus aucune sensation. Mes bras ne sentaient rien ou plus exactement ils étaient engourdis. Je ressentais donc le froid qui m’envahissait. Je suis froide. Aucune chaleur ne se dégage de moi. Ni de maman. Voilà pourquoi je souffre du froid depuis de nombreuses années. Mais vais-je y gagner en chaleur humaine ?

Je le souhaite.

Je suis sortie moins angoissée par mes problèmes du boulot.

Prochain rendez-vous le mercredi 9 octobre à 15 h 15.

Mercredi 2 octobre 1991

Rendez-vous avec le directeur et les délégués du personnel. Le directeur était furieux que je fasse appel à eux. Il s’est mis très en colère après moi. Mais tout lui a été dit et j’étais ravie. Enfin je ne suis plus toute seule. Mais je vais quand même avoir un avertissement. Tant pis… Ce n’est pas grave.

Mercredi 9 octobre 1991 – SEIZIÈME SÉANCE – ANNE

1040 francs. 4 h

Ce rendez-vous en plein après-midi changeait. La disposition des tapis de la salle aussi. Il s’en est expliqué vaguement. J’étais très mal à l’aise. Il a baissé la lumière.

Des jours d’anorexie, d’insomnies, la crève. J’étais l’ombre de moi-même. J’ai raconté mon entretien avec le directeur. Nous avons rigolé tous les deux quand je lui ai décrit le petit garçon qu’il était devant les syndicalistes.

Finalement la séance était placée sous le signe du fou-rire. Pour la première fois j’ai parlé positivement de Pierre Marie et papa. Plus négativement d’Anne et maman. Surtout Anne.

En fait Anne a une très bonne image d’elle-même. Très grosse même. Mais pourquoi cette alliance avec maman contre moi ? Parce que maman vit par procuration. Et qu’Anne lui étale son bonheur et lui donne l’impression d’être heureuse alors que ce n’est pas du tout le cas.

C’est sûr que je fais de grands progrès puisque je ne partais de rien. En plus j’avais une tellement mauvaise image de moi. En définitive je laissais beaucoup de blancs durant cette séance.

Et puis j’ai raconté deux rêves. Le premier où j’ai évacué la tension. Je rêvais que mon patron venait à la maison avec le planning de mes rendez-vous extérieurs. De rage je l’empoignais par la peau du cou et je le passais dans un broyeur à ordures. Idem pour le directeur. J’entendais le bruit des os. Nous avons beaucoup ri…

J’ai ensuite raconté mon deuxième rêve. Je suis en Afrique. Des hommes noirs dansent selon des rites de sorcellerie. Le grand sorcier arrive. C’est Anne derrière son masque. Je suis attachée à un poteau. Elle met le feu. Je brûle. Je hurle. Puis je deviens une larve et je renais.

Pourquoi l’Afrique ? Anne, femme à fric ? Anne a le mauvais rôle du sorcier, du grand initiateur, de l’univers. Elle me brûle comme on brûlait les sorciers. Jouerais-je à Jeanne d’Arc ? La pucelle ? Je ne m’étais jamais vue sous cet angle. Le positif c’est la chaleur dégagée. Cette renaissance je vais la vivre prochainement. Et le masque c’est tout le côté caché. Tout ce que je ne vois pas.

Finalement avec mon côté passif je suis moins prisonnière qu’Anne de maman. Pour le psy mon anorexie et mon angoisse ne sont pas dangereuses pour ma santé. Au contraire c’est une tension qui va trouver une solution. J’espère.

Le psy me répète que je dois me désinvestir d’Anne.

Prochain rendez-vous le jeudi 17 octobre à 18 h 00.

J’ai menti au psy. Ce n’est pas Anne derrière le masque c’est lui. Je voulais qu’il analyse le rêve sans filtre. Je commence à douter sérieusement de lui…

Secrets de famille : chapitre 14

Jeudi 17 octobre 1991 – DIX- SEPTIÈME SÉANCE – ARRÊTER LA THÉRAPIE

1100 francs. 4 h 30

Il fait un temps de chien dehors. Il pleut et fait froid. Bref je ne suis pas dans mon assiette et j’aimerais bien diminuer la durée des séances mais je ne sais pas comment lui dire.

Financièrement je suis en train d’y laisser des plumes. Plus de vacances, plus de vêtements, plus de livres. En fait j’ai été coupée dans mon élan car je suis arrivée en même temps que lui. J’ai attendu un peu bêtement, essayant de me sécher. Puis j’ai commencé la séance en disant que tout va bien. Que j’arrivais à régler mes difficultés quotidiennes. Et j’ai laissé un blanc.

Il m’a interrogé sur maman, Anne. Il lançait la machine. J’ai répondu que maman faisait un effort pour changer et qu’elle faisait un rapprochement spectaculaire avec Anne. Et puis silence. En fait je n’avais pas le courage de lui parler.

J’ai coupé court en disant que je n’avais aucune nouvelle de papa et Pierre Marie. Puis encore un blanc… Tension. Il m’a fait remarquer que je voulais changer. Il essayait de me pousser à bavarder pendant des heures. Je résistais. Blanc…

Je tombais de fatigue. Je perdais la notion du temps. Le psy s’est alors muré lui aussi dans le silence. Il attendait.

C’est alors qu’il m’a parlé d’argent. Et puis surtout du fait que je lui disais que tout allait bien alors qu’en fait c’était tout le contraire. Pas si vrai que cela ai-je rectifié. J’en ai alors profité pour lui dire que je ne me reconnaissais plus, que tout allait trop vite. Que j’aimerais diminuer la durée des séances.

Il m’a dit que nous avions trouvé ce rythme car c’était celui qui me convenait. Mais qu’il était à ma disposition. Je lui ai répondu que j’avais peur de tomber dans la dépendance. Il a convenu que j’étais perdue et à la recherche de mon rythme. Quand m’a-t-on dit que je prenais trop de temps ? A table. Je prenais trop de temps. Maman faisait la vaisselle alors que je n’avais pas fini. J’étais prisonnière d’un planning défini par avance. Je ne supporte plus les cadres rigides.

Et puis il y a des choses confuses. Il m’a dit que j’étais dure car je ne faisais rien pour l’aider. Je résistais passivement à ce qu’il disait. Je me mettais en échec et j’essayais de me faire détester de lui.

Finalement avec les silences la séance a duré 4 h. Il m’a eu comme une bleue j’étais en colère autant après lui qu’après moi.

Prochain rendez-vous le mercredi 23 octobre à 19 h 30.

Lundi 20 octobre 1991

Je déprime depuis la dernière séance. Comme jamais. Pourquoi vais-je si mal ? Je régresse ?

J’ai pourtant fait un rêve onirique.

Je suis dans une foule et je retrouve Laurence après des années. Je suis très heureuse de la retrouver. Aussi je propose de la raccompagner en voiture. Je monte chez elle et nous faisons l’amour. L’excitation est à son comble. J’aimerais vivre avec elle. Cependant elle ne peut pas. J’ai l’explication en descendant dans la salle à manger. Du monde. Et autour d’elle mon patron. Il a un fils qui est fiancé à Laurence. Je m’incline et je m’en vais en voiture. Triste à crever.

Mercredi 23 octobre 1991 – DIX- HUITIÈME SÉANCE – ŒIL POUR ŒIL, DENT POUR DENT

690 francs. 2 h 40

Enfin une séance plus courte. Je suis pourtant arrivée très en colère. Depuis le matin je n’avais pas décoléré. J’étais furieuse car au comité technique je me suis opposée à la diminution des temps de pause sur les chaines. Nous allons augmenter les taux d’accidents de travail. Mais mon patron m’a désavouée. Et la direction a suivi. En définitive mon avis était consultatif.

En fait je suis scandalisée par l’attitude du directeur. Je suis la potiche alibi. Il a confirmé son avertissement avec une sanction financière. La moitié de ma prime sera supprimée.

Je suis donc arrivée à la séance avec un débit mitraillette. Le psy m’a alors fait remarquer que dans la vie je recevais beaucoup de coups mais que je ne les rendais pas. Il m’a alors donné l’idée de faire du chantage à mon patron. « Quand on donne des coups il faut en effet s’attendre à en recevoir. »

Je sentais l’énergie m’envahir.

Le psy m’a demandé pourquoi ma hiérarchie me détestait à ce point car il était sidéré par leur attitude. J’ai alors pris conscience que j’avais toujours lutté pour ne pas me faire détester. En fait je ne cherchais pas à me faire aimer car je savais que je n’y arriverais pas. Plus exactement je luttais pour ne pas être haïe.

En plus au boulot j’ai arrêté de lutter. Ou alors je me laisse détester pour me dire qu’au moins ils avaient une bonne raison de le faire. Je sentais la fatigue m’envahir. Je travaillais plus efficacement que les fois précédentes.

J’ai enfin pu diminuer le temps de la séance. La grande leçon aujourd’hui c’est agir. Puisque la colère est saine et que la révolte est inutile, il faut bouger et rendre les coups.

Je vais mettre en application cet adage.

Prochain rendez-vous mercredi 30 octobre à 20 h 00.

« Alors là je dis bravo tata. Comment elle te l’a recadré le psy.

– Il me donne le sentiment que ta tante le dépasse. Dans tous les sens du terme. Il navigue à vue avec elle. Elle le déstabilise d’une séance à l’autre. On voit qu’elle ne veut plus se laisser contrôler.

– Tu as raison Camille. Avec cette thérapie on le voit évoluer autant qu’elle dans le discours. En revanche je ne comprends pas pourquoi le psy envoie ta tante à la bagarre avec son patron alors qu’elle veut quitter la boite. Avec ses compétences elle n’aura aucun mal à trouver un nouveau poste.

– J’ai hâte de savoir la suite.

– Moi aussi. »

Mercredi 30 octobre 1991 – DIX- NEUVIÈME SÉANCE – SYSTÈME DE DÉFENSE : NORMAL OU NÉVROTIQUE ?

600 francs. 2 h 25

Triste nouvelle en ce jour. Une ouvrière s’est suicidée en se jetant sous un train. Malgré mes réticences la direction a diminué les temps de pause. Avec l’augmentation des cadences, elle a eu la main broyée par une presse. Elle a été alors licenciée sans ménagement pour faute. On raconte qu’elle a demandé un entretien à la direction et qu’il lui a été refusé.

Je ne voudrais pas être à la place du directeur ni de mon patron.

Je suis donc arrivée en séance assez perturbée. Le psy m’a fait remarquer d’emblée que système de défense normal ou névrotique, je suis en train de retomber dans un processus suicidaire. L’ouvrière a été victime de la politique de la porte fermée. Du coup le psy m’a fait reparler de mes pulsions suicidaires de ces derniers temps.

Il reconnait qu’il les avait sous-estimés. J’ai reparlé de mon anorexie. J’ai déjà perdu 10 kilos. Ce qui ne pouvait pas rentrer ne pouvait pas sortir. Et puis il m’a parlé de l’art de la fuite plus salutaire que le combat. Je lui ai fait remarquer que c’est un peu tard maintenant.

Je lui ai dit que je n’en pouvais plus de ce métier d’ingénieur. Aussi je vais me reconvertir. J’en ai parlé à ma famille. Mon père me soutient. En revanche maman et Anne sont contre.

Que voudrais-je faire ? Prof. Avec mon diplôme il y a des passerelles. Je me suis déjà renseignée. Il faut passer des concours.

Pourquoi quitter ce métier d’ingénieur et pas plutôt de poste ? Je lui ai répondu que j’étais mal à l’aise du côté des hommes. Surtout depuis que le psy m’a demandé de nier en moi mon côté masculin. D’où le malaise que je ressens.

Je sentais le psy très mal à l’aise aussi et qu’il se faisait du souci pour moi. En fait il ne trouvait pas les mots pour me rassurer.

D’ailleurs en arrêtant la séance il a eu besoin de revenir sur ce qu’il m’avait dit et me donner davantage d’explications. J’ai bien avancé car j’ai dédramatisé le sujet du suicide. Encore que … J’aimerais tant disparaitre. J’ai toujours mon avertissement, plus une diminution de ma prime malgré mon entretien. Je ne sais pas où il voit que j’ai bien avancé.

Je suis fatiguée de lutter. J’ai décidé d’arrêter l’escalade de la violence. On verra. Mais ce suicide va changer les choses.

Serais-je le prochaine victime de ces fous ?

Prochain rendez-vous jeudi 7 novembre à 19 h 15.

Jeudi 7 novembre 1991 – VINGTIÈME SÉANCE – FUIR OU COMBATTRE ?

520 francs. 2 h

Je suis arrivée plutôt en forme à la séance. J’avais discuté avec des collègues de l’ouvrière qui s’est suicidée. Elles m’ont raconté l’enterrement de leur amie. Toute la direction était présente ainsi que mon patron la mine complètement défaite. Son mari a porté plainte contre eux pour homicide involontaire. En plus le siège s’est désolidarisé. Ils ont ressorti le procès-verbal du comité technique.

J’ai donc constaté dès le début de la séance que fuir était beaucoup plus sain pour moi que de combattre. En face de quelqu’un de rigide aux idées fixes il n’y a pas beaucoup d’alternatives. Je comprends pourquoi papa a fui. Mais cela ne l’excuse pas complètement. Et puis j’ai surtout dit que pour fuir je devrais exercer un autre métier. Mais quoi ? Enseignante me tente.

Les échanges étaient denses entre le psy et moi. Pas de silence.

Ensuite j’ai parlé de ma façon de fuir. J’ai donné pas mal d’exemples.

J’ai aussi reparlé de mon homosexualité. D’ailleurs pourquoi en parler aujourd’hui ?

Le temps est passé vite. A tel point que le psy m’a compté trois heures au lieu de deux. Il a eu peur que je sois frustrée ? Heureusement je lui ai fait rectifier.

Prochain rendez-vous le jeudi 13 novembre à 18 h 45.

Secrets de famille : chapitre 15

« Jade, ça te dirait une pause et d’aller à la piscine ? On n’a pas vu le temps passer. Et ça nous détendrait un peu car je commence à avoir mal partout !

– Excellent idée. En plus le temps a l’air de se couvrir. Je ne serais pas étonnée ce soir d’avoir un orage tellement il fait lourd.

– Comme hier, la dernière arrivée… »

Elles commençaient à prendre des couleurs malgré une exposition restreinte au soleil. Les deux jeunes filles le virent aux marques de leur maillot de bain sur leur peau blanche. Elles se baignèrent en silence, chacune était dans ses pensées. Et comme la veille elles se badigeonnèrent de crème solaire et s’installèrent ensuite confortablement sur les transats pour parfaire leur bronzage.

« Dis Jade, qu’est-ce que tu penses qu’il va arriver à ta tante ?

– Je ne comprends pas pourquoi elle n’a pas arrêté sa thérapie. Depuis qu’elle l’a commencée, elle va de plus en plus mal même si elle écrit le contraire. D’ailleurs tout part en vrille dans sa vie.

– Il y a aussi tout ce qu’elle ne retranscrit pas. On a juste un fil de l’écheveau qu’elle dénoue. Entre les séances sa vie continue également. Tu n’as pas remarqué Jade, elle ne parle plus de France. Pourtant elle travaille avec.

– Oui, on dirait qu’avec la thérapie elle s’en est détachée. Elle n’est plus dans ses préoccupations intérieures. Ma tante est un mélange de force et de fragilité. C’est pour cela qu’elle nous touche. On assiste assez impuissant à sa lente descente aux enfers. Je ne suis pas psychiatre mais je la trouve très dépressive. Elle est en dessous de la réalité quand elle parle de déprime. Tu ne trouves pas Camille ?

– En fait ce qui me choque le plus c’est son psy parce qu’il voit bien que la situation s’aggrave. Tu sens qu’à tout moment elle peut basculer et passer à l’acte. Et lui il est là avec ses questions sur son enfance. A part remuer le couteau dans la plaie je ne vois pas comment il croit l’aider.

– En plus il voit bien qu’il fait fausse route quand il fait son virage à 360 degrés mais ça ne le dérange pas plus que ça. Pourquoi il ne passe pas la main à un professionnel ?

– Mais parce que c’est un charlot ce type. Delphine est un tiroir-caisse pour lui. Il me fait rigoler quand il dit qu’elle a un problème avec l’argent. Parce que c’est lui qui en a un gros. Quand j’y repense son taux horaire est 7,5 celui du SMIC. Même s’il loue la salle, il lui en reste. J’ai calculé qu’il serait à 75 euros de l’heure. Elle en avait pour plus de 300 euros certaines séances. Je comprends qu’elle ait crié au secours.

– Camille, ça te dirait qu’on fasse comme hier ? On se douche puis on mange. Comme ça nous pourrons profiter d’une longue soirée. »

Jade n’eut pas le temps de terminer sa phrase qu’il se mit à pleuvoir. Elles prirent leur serviette de bain et partirent alors en courant se mettre à l’abri dans la villa.

Elles se douchèrent rapidement et avalèrent sur le pouce le diner. En effet elles piaffaient d’impatience de découvrir la suite du journal car elles en étaient devenues totalement addicts.

 

Jeudi 13 novembre 1991 – VINGT-ET-UNIÈME SÉANCE – QUESTIONS ET NAÏVETÉ

520 francs. 2 h

Fatiguée par la cadence. Mon patron a une capacité de travail phénoménale. Je bosse 10 à 12 heures par jour sans compter le soir à la maison. Et puis j’ai un sparadrap sur le front pour une blessure de l’âme. J’étais dans mes pensées et je me suis pris un coin de placard à l’usine. Arcade sourcilière recousue de trois points. Je n’ai même pas eu le temps de remplir les papiers d’accident de travail.

Ces éléments factuels en préambule m’ont permis d’avoir une séance de deux heures. Les habitudes sont prises. Enfin j’ai gagné quelque chose avec cette thérapie.

J’ai raconté que les ouvrières étaient en grève. C’était un ensemble mais le suicide a mis le feu aux poudres. Elles refusent les nouveaux roulements qu’elles jugent incompatibles avec leur vie de famille. Le siège pour faire des économies passe des 3/8 en 2/8 avec des équipes qui commencent en horaires décalés. Tout cela pour économiser sur les heures de nuit. Lamentable avec les profits qu’ils font.

J’ai proposé de désamorcer la bombe sociale en proposant une prime qui remplacerait la perte de salaire. Ce serait du gagnant-gagnant car sur les primes il n’y a pas de charges sociales. Mais non, la direction s’obstine. Font chier ! Du coup il y a des démissions et on n’arrive pas à embaucher car les syndicats mettent la pression en diffusant des tracts.

Lors du comité technique qui validait les nouveaux horaires j’ai revu le directeur qui était très mal à l’aise avec moi. J’ai compris ensuite pourquoi. En sortant j’ai croisé le directeur des ressources humaines qui m’a appris que ma mutation avait été acceptée. Mais je n’ai rien demandé ! Et je croyais que le problème était réglé !

Néanmoins il m’a expliqué que cette mutation ne peut pas avoir lieu sans mon accord. Il m’a fixé un rendez-vous pour en parler. Je ne sais pas à quel jeu joue ma direction.

Le psy m’a trouvé injuste à leur égard. En fait j’ai surtout travaillé sur le fait que j’avais à nouveau le sentiment qu’on était en train de m’utiliser comme un bouc émissaire. A quoi cet isolement me faisait-il penser ?

J’ai toujours été naïve. Je me posais les questions et pas aux autres. C’est cela qui me met dedans. En effet je n’ose pas. C’est aussi parce que maman m’a toujours censurée car c’était plus simple pour elle de me dominer. Et pour papa de fuir.

Ma naïveté n’a pas le même sens que celle des enfants. Pour le psy elle m’arrange. Comme maman n’a jamais fait confiance à mes sentiments pour vouloir les réduire à zéro, elle ne m’a pas donné voix au chapitre. Ainsi ma naïveté m’a appris à cacher, à minimiser.

C’est aussi pour cela que j’ai pu continuer à vivre après mon viol. Pas de ressenti, pas de souffrance, pas de questions. Ni de remises en question.

Pour le psy j’ai bien avancé aujourd’hui.

Prochain rendez-vous mercredi 20 novembre à 18 h 00.

Jeudi 20 novembre 1991 – VINGT DEUXIÈME SÉANCE – A BAS LA TYRANNIE !!!

580 francs. 2 h 20

Le mouvement de grève avait de quoi inspirer des craintes. Je suis crevée, claquée, fourbue, usée. Hier soir j’ai eu papa au téléphone. Il m’a tellement déprimé que je me suis pris une cuite après avoir raccroché.

Ainsi ce matin difficile d’avancer avec la gueule de bois. Sans compter que je suis en colère après moi. J’arrive bien maintenant à analyser la tyrannie de mon gentil patron. Je devrais même lui demander de me payer les séances.

Je sens que j’ennuie mon psy avec mes bavardages. Si je ne parle pas de papa et maman comme une petite fille de 5 ans il baille. Fait chier lui aussi ! Mais c’est plus fort que moi aujourd’hui. Je continue alors que je sais qu’avec lui le temps c’est de l’argent.

En fait j’aimerais ressentir mais je ne peux pas car je suis déconnectée de moi-même ! Tout simplement parce qu’abrutie par le travail. D’ailleurs je n’ai plus le temps de m’occuper de moi.

En plus je sens que je vais m’arrêter même si cela signe la fuite. Je suis bien incapable d’affronter la réalité en ce moment car elle n’est pas belle à voir. En plus je suis immature me dit le psy. Cependant je lui réponds que jamais je ne pourrais être heureuse car je suis dans la dépression. D’ailleurs mon anorexie continue.

Mon psy ne la prend pas au sérieux. Pour lui elle est liée au surmenage. C’est pourquoi je dois apprendre à manger mieux.

Ensuit je pleure beaucoup. D’une part je lui explique que je suis en train de craquer et d’autre part que je sens que je ne pourrai pas me relever. En définitive je n’en peux plus de souffrir comme cela. De toute manière parler ne m’a pas aidé. Au contraire cela me fait trop mal et je n’ai plus la force de croire à un jour meilleur.

La vie me devient intolérable.

Prochain rendez-vous le jeudi 28 novembre à 19 h 15.

Mercredi 26 novembre 1991 – VINGT TROISIÈME SÉANCE – LA RÉGRESSION OU LA DÉPRESSION ?

950 francs. 3 h 40

11 heures du matin. Je suis malade comme un chien, je vais crever de douleur. Je téléphone au psy pour le voir rapidement. Rendez-vous ce jour à 19 h 45.

Je suis arrivée à cran. J’avais dû m’arrêter trois fois sur le trajet pour vomir. Pourtant je ne mange plus depuis 4 jours. La bile m’attaque l’estomac, c’est à hurler. Je veux arriver à sortir au plus vite de moi cette souffrance.

Je ferme les yeux et je me reconnecte à mon moi profond. J’y suis. Je sens la douleur. Je suis la souffrance. Et je pleure. D’un seul coup je sens le malaise. Je lutte pour ne pas tomber dans les pommes. Puis je sens la colère monter. Seulement elle se cabre et se bloque en moi. Je n’arrive pas à la faire sortir. En fait cela me met deux fois plus en boule !

Comme une conne je suis là à 28 ans sur un tapis à régler mes comptes avec mon enfance. Qu’est-ce que j’en ai à foutre à cet instant d’avoir été une petite fille malheureuse non désirée !

Je suis sortie de cette séance en situation d’échec. Alors que rien ne m’en empêchait, je me suis censurée. J’aurais dû crier ma colère.

En définitive je me rends compte à quel point mon existence est vide. A quel point elle est gâchée ! J’ai une vie de misère affective et sexuelle. Et je n’en vois pas l’issue. Cela n’est pas possible. Je n’ai jamais pu non plus faire le deuil de ma relation avec Laurence.

C’est fini pour moi les miracles. Le père Noël n’existe plus. Je ne serai jamais adulte et plus jamais enfant. Immature a dit le psy ! Je n’ai jamais existé. J’ai toujours su qu’un jour je me réveillerais de ce cauchemar dans un monde meilleur.

Je ressens mais à quel prix !

Prochaine séance jeudi 5 décembre à 18 h 30.

Secrets de famille : chapitre 16

Jeudi 28 novembre 1991 – TRAGIQUE ÉPILOGUE

France m’a annoncé à mon arrivée à l’usine que j’étais convoquée à la direction. Elle n’en savait pas plus mais elle s’est voulue rassurante. C’était certainement en rapport avec la grève car elle avait entendu des bruits de couloir sur la signature d’un protocole d’accord.

J’ai promis de la tenir au courant de l’entretien et je m’y suis rendue. En fait ils avaient truqué les jeux d’avance. En effet dans le bureau, le directeur, mon patron et le directeur des ressources humaines. Sans ménagement ils m’ont annoncé ma mutation à l’autre bout du pays dans la branche recherche et développement.

Malgré mes pleurs ils ne m’ont pas laissé le choix car ils me rendaient responsables du suicide de l’ouvrière et de la grève. Par ailleurs pour eux j’étais une gauchiste à la fibre sociale car je n’avais pas su défendre leurs intérêts de classe dominante. En définitive j’étais bien le bouc émissaire sacrifié sur l’autel de leur protocole d’accord.

Ils m’ont traité de petite fille gâtée et de comédienne. D’ailleurs je les agaçais avec ma tête d’enterrement et mon corps décharné. Ils m’ont menacé de me licencier pour faute lourde si je refusais. Et ainsi je ne pourrais percevoir ni indemnité de départ ni chômage. J’étais coincée je n’avais pas le choix.

Ensuite je ne me souviens plus trop bien. Je suis sortie en pleurant et me suis réfugiée dans la cour vide. Je n’irai pas. Ce n’est pas possible.

Aussi j’ai pris ma décision. Tout est devenu au-dessus de mes forces. A quoi bon vivre ?

Je suis passée par mon bureau mais France s’était absentée. J’ai pris mes affaires et je suis rentrée chez moi.

Je me suis déshabillée et je me suis regardée longuement dans la glace. Je ne reconnaissais plus mon corps. En particulier tous les attributs de ma féminité avaient disparu. Seins, fesses, hanches… J’étais déjà un cadavre.

Alors je suis allée dans la cuisine où j’ai trouvé un couteau à la lame effilée. Ensuite je suis allée dans la salle de bain me faire couler un bain chaud. Puis pendant que l’eau coulait, j’ai pris une bouteille de vodka dans le bar.

Enfin je suis rentrée dans le bain et j’ai fermé les robinets. J’ai bu la vodka à même le goulot. Puis j’ai attendu un peu. J’ai ressenti alors les effets de l’alcool. J’étais moins angoissée, j’étais légèrement ivre et ça me détendait.

28 novembre. Temps, froid, sec et ensoleillé. C’est celui que je préfère. J’ai choisi un beau jour pour mourir.

J’ai écrit un mot. Je veux que ce cahier soit détruit. Je ne veux pas être enterrée mais incinérée. Et j’autorise le prélèvement de mes organes. Au moins ma mort sera plus utile que ma vie aux autres.

Je n’ai jamais autant pleuré de ma vie. Du moins autant sincèrement. Ensuite j’ai pris le couteau et je me suis taillé les veines. Enfin je me sentais bien, mon esprit se libérait de sa souffrance. Je n’avais plus mal. J’ai alors encore beaucoup pleuré. Des larmes de joie et de tristesse. De libération aussi.

J’ai dû perdre connaissance. Après la suite je ne m’en souviens plus. C’est France qui me l’a raconté à l’hôpital.

Comme j’avais promis de la tenir au courant et qu’elle avait vu la disparition de mes affaires elle s’est inquiétée. Elle a ensuite appelé la direction qui lui a appris que j’avais eu mon entretien mais que j’avais regagné mon poste. On m’a alors cherché partout. Mais ma voiture n’étant plus sur le parking, ils ont compris que j’étais partie.

Alors France a appelé les pompiers. Elle a raconté mon histoire et ils l’ont pris au sérieux. Elle leur a donné mon adresse. Et les pompiers se sont mis en contact avec la brigade de mon secteur.

Ils ont enfoncé la vitre et m’ont trouvé inanimée dans ma baignoire. C’était moins une m’a dit France. Les pompiers ont tout fait pour me tenir éveillée. Je me souviens vaguement que dans le camion je grelotais comme j’étais nue et mouillée malgré la couverture de survie.

Aux urgences ils m’ont recousu les veines et m’ont transfusé car j’avais beaucoup saigné. Puis ils m’ont transféré dans un service de médecine. J’étais alors très mal. Je souffrais moralement. Une infirmière passait me voir toutes les heures et tentait de me remonter le moral.

En revanche le lendemain le personnel soignant m’a jugé durement « celle-là on ne s’en occupe pas c’est une TS. »

Dans l’après-midi j’ai eu la visite de France et d’Anne qui m’avait apporté quelques affaires car j’avais juste le pyjama de l’hôpital. Je ne sais pas qui avait prévenu ma sœur. France m’a embrassé. En fait elle était très émue de me voir si pâle. Elle m’a raconté qu’elle a craqué quand elle a appris la nouvelle. France n’avait pas vu à quel point j’étais enfoncée dans la détresse. Ma sœur m’a dit aussi que c’était dur pour elle de me voir dans cet état.

Dans la soirée j’ai vu le psychiatre de garde. C’est une femme ça change. Elle m’a alors demandé de lui raconter comment j’en étais arrivée là. Comme je connaissais mon histoire de boulot par cœur, je lui ai tout débité d’un trait. Elle s’est alors étonnée que je ne sois pas confuse.

En définitive je suis restée une semaine hospitalisée. La psychiatre est venue me voir tous les jours car elle avait institué un traitement antidépresseur. Comme j’étais également très angoissée elle m’a donné des anxiolytiques.

Lors de ma sortie j’ai vu la psychiatre. Elle m’a demandé si ça avait été un appel à l’aide ou une envie de mourir. J’ai répondu une envie de mourir. Et elle m’a aussi demandé si je recommencerais. Bien évidemment car je n’avais rien réglé en thérapie.

En fait elle ignorait jusque-là que j’avais vu un psy car je suis restée concentrée sur mes problèmes de travail avec elle. Elle m’a ainsi demandé ce qui s’était passé à cette dernière séance. Quand je lui ai raconté elle a voulu les coordonnées du psy pour l’appeler.

Elle est revenue une heure plus tard et m’a alors expliqué qu’elle n’avait pas mâché ses mots avec lui. Elle m’a conseillé de lui écrire et de couper radicalement les ponts avec lui. Enfin elle m’a rédigé une ordonnance et un arrêt de travail. Elle a accepté que je rentre chez moi à condition qu’Anne soit présente. En effet nous étions vendredi elle me revoyait lundi.

Le samedi, le psy a appelé pour me dire qu’il ne savait pas quoi me dire et qu’en plus je ne devais pas tomber dans les mains des psychiatres. Parce que nous avions encore du travail à faire ensemble.

Avec cet appel j’ai décidé d’abandonner sa thérapie. De toute façon c’est l’avis du psychiatre aussi car pour elle il a remué trop violemment les choses.

Le lundi j’ai pris un taxi pour me rendre à la consultation car le traitement m’assomme trop pour conduire. Alors que je m’endormais dans la salle d’attente, j’ai senti quelqu’un me prendre par la main et m’entrainer dans un bureau.

La psychiatre m’a expliqué que je devais connaitre les différentes propositions. A savoir un traitement médicamenteux nécessaire car je n’ai plus les ressources pour surmonter la dépression. Ensuite si jamais j’allais trop mal, elle pouvait organiser un séjour dans une clinique. En attendant je ne pouvais pas rester toute seule chez moi. Je dois m’organiser et la tenir au courant.

Enfin elle m’a expliqué que j’allais mettre beaucoup de temps à remonter la pente car la thérapie avait fait remonter à la surface des souvenirs traumatiques refoulés.

Par ailleurs, elle insisté sur la nécessité d’un arrêt de travail long ainsi que celle de de la thérapie initiée. De plus elle reste favorable à un travail thérapeutique mais nous en reparlerons. En définitive j’étais soulagée, d’une part financièrement, d’autre part parce qu’il ne s’est jamais réellement impliqué dans mon histoire, totalement à côté de la plaque. C’est sans remord que je le quitte.

En sortant j’étais néanmoins assez angoissée. En effet que vais-je devenir ?

J’essaie de tenir ce journal malgré mes difficultés de concentration. Tant pis pour le style télégraphe.

Elle me reverra le 10 décembre en consultation

Lundi 9 décembre 1991 – LETTRE DE RUPTURE AVEC LE PSY

Cher monsieur,

Vous n’êtes pas sans savoir ce qu’il m’est arrivé jeudi 28 novembre. C’est confiante et désespérée que j’ai fait appel à vous le mardi 26 novembre pour m’aider à aller mieux. Comme vous avez pu vous en rendre compte, je suis sortie de la séance avec un immense sentiment d’échec et d’impuissance.

En effet j’avais tellement de colère qui restait qu’elle a fini par se retourner contre moi. Si vous aviez eu un comportement très professionnel, vous n’auriez pas dû me faire payer la séance. Vous savez trop bien ce que représente l’argent pour moi lorsque je suis seule, fragile et faible.

Vous savez aussi très bien ce que je pense des hommes en général. En particulier ce jour-là un nouveau piège s’est refermé sur moi.

Ainsi tant que ces sentiments subsisteront en moi, je ne pourrai continuer à vous voir en séance et même vous voir tout simplement.

Je vous prie, de croire cher monsieur, en l’expression de mes salutations distinguées.

Secrets de famille : chapitre 17

Mardi 10 décembre 1991 – ENTRETIEN AVEC LA PSYCHIATRE

La psychiatre a voulu me voir avec Anne à 16 h 30. J’ai été angoissée toute la journée à l’idée d’être en retard à cet entretien. Parce que tout m’angoisse maintenant.

Elle a d’abord voulu me voir seule en entretien. Elle m’a encore trouvé très dépressive et m’a demandé si j’avais toujours des idées suicidaires. C’est sûr que dès que je me retrouve face aux difficultés du quotidien tout me parait vite insurmontable. En particulier quand je pense au travail. En fait je ne vais pas reprendre tout de suite, je dois envisager que le court terme pour le moment.

Ensuite elle a demandé à Anne de venir. En effet elle souhaiterait que je ne reste pas seule chez moi surtout que je mange toujours aussi peu. Sans parler des insomnies. De plus elle m’augmente mon traitement mais je ne pourrais pas assurer mon quotidien. Ma sœur qui connait l’histoire sait que la cohabitation avec Pierre Marie est impossible. Pourtant elle comprend la nécessité de trouver une solution.

Une maison de repos ? Non car c’est au-dessus de mes forces de voir du monde. En définitive ma sœur a proposé que je retourne chez mes parents. Elle les appellerait ce soir et verrait avec eux. Anne a également reparlé de la thérapie car elle était très remontée et en colère contre mon ancien psy. Elle voulait savoir si je continuais une psychothérapie. Pas dans l’immédiat mais c’est possible à certaines conditions.

Il est convenu que je rappelle le lendemain pour la tenir au courant de la réponse de mes parents.

Enfin la psychiatre s’est voulue rassurante avec Anne. Elle lui a dit que je souffrais d’une grosse dépression nerveuse mais que c’était une des rares maladies qu’on savait soigner en psychiatrie.

Mercredi 11 décembre 1991 – APPEL TÉLÉPHONIQUE AVEC LA PSYCHIATRE

Anne a eu ma mère au téléphone. Elle est d’accord pour que je vienne chez eux tellement elle était contente que je rompe avec l’ancien psy. Ainsi que mon père lui aussi très affecté par mon geste car il a eu peur de me perdre. La psychiatre m’a dit qu’elle s’occupera des formalités administratives. Par ailleurs elle va me donner une adresse car je dois continuer mon traitement et mon suivi. Elle m’a souhaité bonne continuation car je pars demain en VSL chez mes parents.

Vendredi 20 décembre 1991 – NOUVELLE PSYCHIATRE

La nouvelle psychiatre avait du retard. L’entretien néanmoins s’est bien déroulé et à mon rythme. En effet je suis dans un état végétatif avec le traitement. Je tremble, tout m’ennuie. En plus je n’ai qu’une envie rester dans mon lit. Avec les troubles de l’accommodation qui sont un des effets secondaires je ne peux plus lire.

« Qu’avez-vous mangé aujourd’hui ? » Rien ! J’ai encore quelques insomnies. En fait j’ai quitté le domicile de mes parents. En effet je me suis disputée avec ma mère. Elle critiqué mon look qui n’a pas sexy. Ce n’est pas comme ça que je vais me trouver un mari.

En plus elle me trouve égoïste et ingrate. Sans scrupule même. Et par-dessus tout je la fais chanter avec mes idées suicidaires. Elle refuse de vivre avec cette menace permanente. En définitive retourner vivre chez mes parents a été une très mauvaise idée. C’est pourquoi j’ai claqué la porte et je suis partie de chez eux en pleurs.

« Où vivez-vous ? » A l’hôtel. Ce n’est pas raisonnable du tout. Elle m’a demandé ce qu’en pensait mon père. Je lui ai expliqué qu’il m’avait aidé à rapatrier mes affaires ce qui a augmenté le courroux de ma mère. D’ailleurs c’est lui qui paie l’hôtel car je continue à payer mon loyer en région parisienne. Il vient aussi me voir en cachette.

« Comment je me sens ? » A cet instant j’ai fortement envie de mourir. Mais je prends sur moi.

La psychiatre m’a rappelé que je pouvais venir aux urgences si je ne me sentais pas bien ou alors prête à faire une « connerie ».

Vendredi 27 décembre 1991 – NUIT OU TÉNÈBRES ?

C’est dans l’isolement le plus complet que je me suis mise. Mon univers se résume à une télé et un lit. Allongée pendant des heures, je rêvasse. A tout et à rien. L’esprit vide et stérile.

Dans cette chambre d’hôtel désolée je me rapproche de plus en plus de la mort. Tout m’y pousse inexorablement. Mes pensées, mes pulsions. L’envie d’être calme et apaisée à tout jamais est très forte. Malgré tout je fais tout pour y résister. Mon avenir est sans lendemain. Ma carrière est finie.

De plus ma vie de femme n’a jamais commencé, détruite elle aussi. Le temps perdu est irrattrapable. Mon âme s’est égarée à tout jamais. C’est à peine si je reconnais mon écriture. J’ai tellement de mal à écrire. Moi qui adore cela. D’ailleurs j’écris pour me raccrocher à la vie. Et pour permettre également de me comprendre un peu mieux.

Un jour peut-être je me pardonnerai si j’arrive à surmonter cette dépression. Je n’ai même plus de gestes de révolte ou d’agressivité.

En fait est-ce qu’une nouvelle thérapie pourra m’aider à surmonter cette souffrance existentielle ? Au fond de moi je sais que cette envie de mourir est avant tout une envie de vivre sans souffrance.

Mais comment sortir de cette nuit ? Ou bien de ces ténèbres ? Les maux ? Les mots ?

Marre de gémir sur moi. Je me déteste.

Vendredi 3 janvier 1992 – LETTRE A PERSONNE

Ce n’est jamais facile de commencer une lettre. Parce qu’elle peut être impersonnelle, superficielle ou au contraire chargée d’intimité et d’émotions. Le style pompeux ou banal est le vecteur privilégié. L’écrit est surtout pour moi une façon de me livrer, d’être perçue par autrui.

Malgré soi on écoute souvent des paroles qui nous ennuient. On ne retrouve d’ailleurs pas cette passivité dans la lecture. Pour la simple et bonne raison que lire c’est déjà une manière active d’être à l’écoute de l’autre.

En thérapie j’ai appris à décharger mes sentiments sur des feuilles blanches. C’est important ! Mais que reste-t-il d’une vie ? Quelques photos ? Quelques lettres ? Le survivant s’y accroche alors à la recherche d’un souvenir heureux… Ce sont par des mots simples que j’ai souvent parlé de ma souffrance.

En fait de vive voix, je bafouille, je bredouille. Il en ressort une incohérence dans mes propos. La pensée d’ailleurs peut sembler pauvre. Mais je vis dans un monde intérieur d’une richesse infinie qui me rassure et m’aide à survivre.

Le 28 novembre dernier j’ai pleuré comme jamais de ma vie. Les humiliations, les brimades, les vexations, les frustrations et les réminiscences d’un passé enfoui mais douloureux étaient venus à bout de moi. D’autre part le dégoût qui chaque jour grandissait un peu plus l’avait emporté sur tous les autres sentiments.

Vu de l’extérieur cet acte d’autodestruction était appelé « connerie » par la psychiatre. Vu de l’intérieur il était appelé délivrance. C’est ce à quoi j’aspire le plus. En effet depuis plus d’un an j’ai voulu être moi-même. Mais mon patron et ma direction avaient décidé de me gérer ma vie. Je devais obéir. Plier ou casser. Marche ou crève telle était la devise.

Si c’est le prix d’une liberté à gagner, j’en paierai le prix. Platon dans le « banquet » philosophe sur l’immortalité de l’homme. En particulier il illustre ses propos par le sort d’Achille dans la guerre de Troie. En particulier Achille n’a pas hésité à sacrifier sa vie pour laisser son nom dans l’histoire. Et de là d’ailleurs son nom passé à la postérité. C’est ainsi un pas vers l’immortalité.

Cependant je n’ai pas cette prétention mégalomaniaque. En fait ma volonté est plus modeste. Je tiens à être tranquille, vivre une existence paisible et essayer de surmonter au mieux mes difficultés quotidiennes. Bref en un mot être adulte.

Mais ma volonté est impossible à réaliser parce qu’elle coûte de l’argent à mon entreprise. Au fait j’ai oublié de dire que ma direction m’avait envoyé une lettre recommandée pour un entretien préalable avant licenciement. Ainsi je suis niée une deuxième fois par eux, c’est ignoble. Tout cela pour leur permettre d’avoir bonne conscience et de ne se sentir responsable en rien dans mon envie de mourir.

En définitive ils me font savoir qu’en restant en vie je leur coûte cher. C’est une mort cette fois-ci économique. En écrivant ces lignes je me rends compte que je n’ai plus le sens de leur logique à laquelle pourtant j’ai si fortement adhéré. Mais ils ont fini par me broyer.

L’avenir est donc obscur. Les moyens de sortir de cette mécanique mortifère sont assez limités. Cette thérapie a été une catastrophe. Et les médicaments ne m’aideront guère. Enfin si quand même ! Celle de retrouver l’énergie qui me manquait pour me sortir de ma souffrance. En effet je dois me reconnecter à la Delphine qui il y a six mois avait décidé de s’en sortir. Celle qui voulait se laisser aller à des sentiments, celle qui voulait de nouveau aimer et être aimée. C’est humain !

Cependant un ressort s’est cassé en moi. En fait tout m’ennuie et me fatigue. En plus je n’en peux plus d’être assaillie par des souvenirs douloureux et traumatiques. Les rares progrès que j’avais faits en thérapie s’estompent. Je recommence à ne plus rien ressentir pour me protéger. Je ne ressens pratiquement plus mes sentiments. Pire, je n’arrive même plus à pleurer !

Mais qu’est-ce qui pourrait bien me raccrocher à l’existence ? L’amour ? Est-il assez fort pour alléger mes souffrances ? Pourquoi certains s’acharnent-ils après moi alors que d’autres font tout pour me sauver ? Tout ce rassemblement autour de moi me gêne car je n’en vois pas l’intérêt. Ni dans un sens, ni dans l’autre.

Je quitte l’année 1991 sans regret. Et j’appréhende d’entrer dans celle de 1992. Si je devais formuler un vœu ce serait celui de voir enfin la fin de ce cauchemar.

Samedi 4 janvier 1992 – LETTRE D’UNE DÉSESPÉRÉE

Livrer ses secrets les plus intimes à un inconnu. Voilà quelque chose de difficile à réaliser. Et c’est pourtant comme cela que débute une thérapie. Parce que d’instinct le courant est passé. Ou alors quand on est désespéré, c’est aussi la seule issue de secours. Ou plus exactement on passe le cap où on n’a plus le choix.

Pendant plusieurs mois j’ai été poussée à bout par une hiérarchie machiste qui n’a pas supporté la fin de la domination masculine dans une profession qu’ils voulaient chasse-gardée.

D’autre part j’en étais aussi arrivée à un tel stade de souffrance que mon entourage a été vite dépassée. Il faut dire également que je cachais bien mon désespoir pour ne pas donner encore plus de prise à mes adversaires.

Mais ce qui a été le plus dur, ce fut l’échec de la thérapie sur laquelle j’avais tout misé. Aussi je ne dois pas rester sur un échec. En effet ce n’est pas parce que je suis tombée sur un incompétent que tous les psys le sont.

Aussi hier je formais un vœu. Aujourd’hui je le complète. 1992 sera l’année de la renaissance.

Secrets de famille : chapitre 18

« Tu trembles Jade, ça ne va pas ?

– Je suis sous le choc de la lecture. J’aurais envie de prendre ma tante dans mes bras et la consoler de son chagrin. Comment a-t-elle pu se retrouver aussi seule et abandonnée ?

– Elle le raconte bien Jade. Il y a un tout un enchainement de circonstances qui ont été possibles car dans son histoire personnelle se trouve l’origine de ses fragilités personnelles. Dans une revue féminine j’avais lu une phrase qui m’avait marquée. Un psy disait qu’on reproduisait des schémas comportementaux parce qu’on se fait guider par le bout du nez par notre inconscient.

– Dommage que son psy ne lui ait pas permis de casser ces schémas.

– Aujourd’hui on dirait qu’elle a été victime de harcèlement moral au travail. D’ailleurs son premier psy voit bien qu’elle répète des schémas et essaie de ne pas lui faire répéter. Au début il l’aide bien car on a vu qu’elle a fait reculer sa hiérarchie sur sa mutation. En revanche ensuite tout dérape.

– Et puis là on sent que ma tante ne se sent pas tellement sortie de l’auberge avec la psychiatrie.

– Attends la suite. Pour l’instant elle doit se débarrasser de ses idées suicidaires. Les psychiatres n’ont pas trop le choix non plus. En effet elle est trop fragile pour reprendre une thérapie. D’ailleurs la psychiatre y est même plutôt favorable sous certaines conditions.

– Je suis assez admirative de ma tante tout de même. D’ailleurs il avait raison à ce sujet son psy. Elle prend beaucoup de coups mais ne les rend pas.

– C’est bien pour ça qu’elle retourne toute cette colère contre elle. Son psy encore avait raison elle n’est pas adressée aux bonnes personnes.

– Mais Camille tu vois ma tante allait tous leur casser la figure ?

– En effet je ne vois pas comment elle peut se débarrasser de sa colère sans que ça ne fasse quelques dégâts.

– Cela dit ta famille a rayé d’un trait de plume l’existence de ta tante. Si ce n’est pas violent et si ce n’est pas de la colère c’est quoi ?

– Je t’avoue qu’à cette heure-là je ne sais plus quoi trop penser. Cette lecture m’a remuée bien plus que je n’aurais voulu l’admettre. Delphine me parait à la fois si familière et si absente. Je me retrouve dans beaucoup de ses phrases.

– Viens ici Jade, que je te serre dans mes bras. »

Jade se rapprocha de Camille sur le canapé. Elle se serra contre elle pendant que Camille lui passa le bras autour de son cou. Jade se lova au creux de son épaule et s’abandonna contre ce corps chaud.

Camille sentit que petit à petit Jade se détendait. C’est alors qu’elle glissa sa main dans le short de Jade et se mit à la caresser lentement. Jade se laissa faire sans chercher à lui rendre la pareille. C’était délicieusement bon ce plaisir qui montait en elle.

La nuit avait envahi peu à peu la pièce. On n’entendait que le frottement du tissu. Camille était très excitée de sentir Jade s’abandonner ainsi. Elle dégagea délicatement la tête de Jade de son épaule et la fit basculer pour l’allonger sur le canapé.

Ensuite elle dégrafa le bouton du short de Jade et descendit la fermeture éclair pour le lui retirer ainsi que son tee-shirt. Et puis elle se mit nue à son tour et vint se coucher sur elle.

Elle cala sa cuisse gauche contre le sexe de Jade et en fit de même pour elle. Puis telle une tribade la chevaucha jusqu’à l’orgasme.

On entendit le cri de Jade tandis que Camille gémissait. Cri de plaisir ou de libération, Camille n’aurait pu dire tant il était animal.

Elles restèrent un long moment dans cette position. Sentant qu’elles s’endormaient, elles montèrent dans la chambre de Jade où elles s’endormirent instantanément.

Pour la première fois depuis le début de leur arrivée elles se réveillèrent tôt et reposée. Dans la nuit un orage avait éclaté qui avait rafraichi l’atmosphère. Elles n’avaient rien entendu car elles avaient dormi à poings fermés.

Elles éprouvèrent un moment de tendresse spontané en se prenant dans les bras l’une de l’autre. Jade entendait les bruits de cœur régulier de Camille. Que c’était bon l’amour ! Comment d’ailleurs avait-elle pu s’en passer si longtemps ?

Le fantôme de Delphine flottait dans la maison. Où avait été sa chambre ? Ou avait eu lieu le viol ? Comment cette loi du silence n’avait jamais été brisée ? Que ou qui protégeaient ces secrets de famille ? Jade aurait voulu des réponses à toutes ces questions.

Confusément elle savait que son inconscient avait une partie des réponses. Elle aussi était naïve et ne posait jamais de questions. Si la psychothérapie de Delphine la troublait et la fascinait c’est parce qu’elle se retrouvait en grande partie dans ses mots. Les couples parentaux avaient des similitudes. Et même si Jade n’avait pas été victime de viol elle n’avait pas non plus accès à ses sentiments.

A 27 ans elle découvrait l’amour et la sexualité. Elle savait qu’elle refoulait son homosexualité car elle avait intégré l’interdit parental qui l’avait érigé en tabou. Pourtant il n’avait jamais été clairement exprimé. C’était plutôt dans les injonctions de coller à un modèle qu’elle percevait l’interdit. Pourtant Jade avait su tracer son sillon en devenant free-lance soutenue par son père.

Toutes ces révélations éclairaient d’un nouveau jour certains comportements. Il était maintenant vital pour elle de découvrir la suite de ce récit.

Elles expédièrent douche et petit déjeuner. De toute façon il pleuvait que pouvaient-elles prévoir d’autre ?

 

 

Lundi 6 janvier 1992 – ENTRETIEN AVEC LA PSYCHIATRE

Même si c’est encore trop tôt pour le dire je commence à ressentir les premiers effets du traitement. Déjà j’ai recommencé à m’alimenter. Mon père a pris la formule pension complète ce qui m’oblige à descendre au restaurant trois fois par jour. Mais j’en laisse beaucoup. D’ailleurs la serveuse m’en fait la remarque. Mais déjà je remange.

La psychiatre a remarqué que j’avais repris un peu de poids. Pour elle la plaie est encore vive, je ne peux pas non plus aller mieux trop rapidement.

Elle m’a demandé comment j’occupais mes journées. C’est ainsi que je lui ai fait part de mon envie de recommencer une thérapie. Pour elle c’est encore un peu tôt car je suis dans la phase délicate où il y avait une levée d’inhibition avec les antidépresseurs. En fait je n’ai pas compris ce qu’elle a voulu me dire. Mais comme le psy d’avant m’avait fait remarquer que ça m’arrangeait de ne pas comprendre, je n’ai pas osé poser la question. Peut-être une autre fois si elle en reparle.

En plus je ne sais pas ce qui m’a pris mais ce non a eu un effet terrible sur moi. Il m’a bouleversé et je me suis mise à pleurer. Je n’arrivais plus à m’arrêter.

La psychiatre m’a alors demandé ce qui se passait. Je lui ai dit que jamais je ne m’en sortirai, que je ne voyais aucune issue à ma souffrance.

D’ailleurs elle reconnait que l’arrêt brutal de la thérapie participe à ma dépression car mon inconscient est à ciel ouvert. Aussi nous en reparlons la prochaine fois. Elle doit en parler avec ses confrères. En revanche ce qui est certain c’est que ce n’est pas elle qui fera la thérapie. En effet ce doit être un psychiatre distinct qui ne prescrit pas de médicaments. Je dois être libre de ma parole. Ce qui est dit au thérapeute reste confidentiel. Mais s’il y a besoin de revoir le traitement car il y aura des moments difficiles c’est elle qui le fera à la demande du thérapeute.

En définitive la psychiatre a posé les bases et le cadre. Il ne reste plus qu’à soumettre mon dossier à ses confrères car c’est une décision collégiale. Je reste néanmoins suicidaire, elle ne peut pas écarter certains risques.

Enfin elle m’a annoncé que mon employeur ne peut pas me licencier en arrêt maladie. Elle va envoyer un courrier à la sécurité sociale pour faire une demande en longue maladie. Au moins je dois être libérée de ces contraintes matérielles. L’employeur peut payer c’est le moindre qu’il puisse faire dans mon cas.

Je suis sortie de cette entretien rassurée. Je suis passée des ténèbres à la nuit.

Vendredi 9 janvier 1992 – DÉMÉNAGEMENT

Papa est passé me voir à l’hôtel en fin d’après-midi. Mais il n’a rien dit à maman qui est toujours hostile à mon égard. Nous avons rigolé car d’après lui elle ne supporte pas que je lui vole la vedette. En effet jusqu’à présent la dépressive de la famille c’est elle.

En fait papa s’est mis en relation avec Pierre Marie car il ne veut pas en rester là avec la direction. Il est patron, il sait comment se passe le dialogue social dans une entreprise. Pour lui il y a des gros dysfonctionnements managériaux qui expliquent ces suicides. Aussi il a engagé un avocat et chargé Pierre Marie de suivre le dossier car il est sur place. Il lui a également demandé de résilier le bail de mon appartement et d’organiser le déménagement.

D’autre part papa est venu me dire qu’il avait acheté une maison de plain-pied à 5 kilomètres de la sienne. Ainsi j’aurais mon indépendance tout en n’étant pas isolée. Comme ça si je ne vais pas bien je pourrai compter sur lui. Par ailleurs il a vu le père de Pierre Marie qui est notaire. Anne et Pierre Marie essaie d’avoir un enfant et leur appartement actuel est trop petit pour une famille. C’est pourquoi elle aura la même somme.

Enfin papa m’a appris que ma tentative de suicide l’avait profondément remué. Voire même remis en question en tant que père. Il se sent responsable de tout ce qui m’arrive. De plus avec la concurrence des chinois, tout cela l’a décidé à vendre l’usine à des repreneurs qui récupèrent les machines pour les revendre. Pour les locaux ils prévoient un grand complexe commercial et culturel. L’opération s’annonce juteuse pour eux. Et papa s’en sort très bien.

De toute manière si ce n’est pas maintenant ça se sera dans un ou deux ans. Et avant il aura dû licencier. En définitive mieux vaut la vendre maintenant pendant qu’elle a encore de la valeur. Il pense aussi aux ouvriers qui pourront mieux se reclasser.

En effet avec le chômage de masse, certains vont rester sur le carreau. Là au moins il pourra leur proposer un plan de départ plus généreux. Papa m’a répété qu’il n’y a pas que l’argent dans la vie. Cette dernière passe trop vite et surtout il a le sentiment d’être passé à côté de nous.

Je lui ai demandé comment maman avait réagi. Il m’a dit que de ne plus jouer à la patronne ça ne va pas être tous les jours facile à la maison. Mais il a déjà prévu de lui échapper. On a encore rigolé.

Quand il est parti j’ai senti qu’il était triste. Je l’ai remercié plusieurs fois de son aide. Il m’a alors dit qu’être un enfant non désiré ce n’est pas être un enfant non aimé. En particulier que les mots peuvent tuer aussi sûrement que des armes.

J’ai alors répondu que si les mots peuvent tuer ils peuvent également sauver. Je pensais à la thérapie il l’a pris pour lui.

Il doit me rappeler demain car il a chargé une entreprise de faire des travaux de rénovation. Si tout allait bien d’ici dix jours je pourrais emménager. Je me suis étonnée de la rapidité. Il m’a alors répondu que ça aide quand le notaire est aussi le maire du village. Et qu’on paie en liquide.

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