Romans lesbiens

Roman lesbien : Secrets de famille

Secrets de famille est un roman lesbien sur le tabou de l’homosexualité féminine.

Tome 2 : La levée des secrets

À la première génération, c’est un non-dit , à la deuxième, c’est un secret de famille , à la troisième, cela devient un “impensé” »

Anne Ancelin Schützenberger, psychogénéalogiste
Au sommaire

Secrets de famille : chapitre 19

Lundi 13 janvier 1992 – ENTRETIEN AVEC LA PSYCHIATRE

« Raptus suicidaire ». La psychiatre m’a dit que la thérapie allait entrainer de nombreuses crises d’angoisses et le risque était le raptus suicidaire. C’est pourquoi une seule de ses consœurs a accepté de me prendre. J’avais rendez-vous avec elle demain. Par ailleurs compte-tenu de ce qui s’était passé un homme était contre-indiqué, il y aurait trop de résistances.

D’autre part la psychiatre n’était pas très chaude pour que je m’installe seule même si mes parents ne sont pas loin. Au moins à l’hôtel il y a quelqu’un si jamais je me sens mal y compris la nuit avec le veilleur. Elle va appeler mon père et revoir avec lui les modalités de mon emménagement.

J’ai alors pleuré car j’en ai marre qu’on me traite en petite fille. Je vais avoir 29 ans, je suis une adulte, je peux me prendre en charge. Elle m’a traité de malade difficile. Aussi je me suis refermée et j’ai refusé ensuite de répondre à ses questions.

En plus elle m’a augmenté mon traitement. Comment elle croit que je vais m’en sortir si je suis abrutie la plupart du temps.

Mardi 14 janvier 1992 – 1 ère SÉANCE DE PSYCHOTHÉRAPIE : PRISE DE CONTACT

J’avais une demi-heure d’avance avec la psychothérapeute. Elle est aussi médecin psychiatre. D’emblée le courant est bien passé. Cette femme a l’âge d’être ma mère mais est à l’opposé de la mienne. Douce, attentive, bienveillante. En fait ce n’était pas une séance mais une simple prise de contact.

J’ai redéballé mon histoire dans les grandes lignes car je commence à être fatiguée de la ressasser. Elle me trouve très dépressive. Et elle pense aussi que je vais rester longtemps en congé de maladie. C’est le troisième psychiatre qui me dit ça. J’ai parlé de mes parents, du travail. Mais surtout de cette première thérapie avortée.

En fait ce n’est pas évident pour elle de prendre le relais. Par ailleurs elle semblait étonnée que je veuille faire un travail thérapeutique dans l’état psychique où je me trouve. Je reconnais que je suis moins excitée que la première fois.

Je n’aurais rien à payer car la psychothérapie est conventionnée pour ma pathologie. Cela me fait tout drôle. Elle m’a fait aussi remarquer que la province ce n’est pas Paris. On ne consulte pas facilement un psychiatre, ce n’est pas une démarche intellectuelle pour combler un vide existentiel. Elle m’a redit aussi ce que je savais déjà. La première thérapie a été trop violente et surtout sans cadre.

En effet le cadre fait partie de la thérapie. Lieu, horaires, longueur des séances mais aussi disponibilité du thérapeute. Rien de tout ça dans la précédente.

De toute façon nous verrons bien ce que cela donnera, je la revois dans une semaine.

Lundi 20 janvier 1992 – ENTRETIEN AVEC LA PSYCHIATRE

La psychiatre était déjà au courant de mon rendez-vous demain. Pour m’éviter d’avoir des déplacements trop rapprochés elle me propose de me voir le vendredi. En revanche ce sera le matin. Je lui ai répondu sur un ton grinçant que j’avais beaucoup de disponibilités en ce moment. Elle m’a dit que c’était bien d’avoir de l’humour car c’était le signe que je commençais à prendre de la distance.

Ensuite elle a eu mon père au téléphone qui ne m’a rien dit. Il reconnait que c’est risqué de me laisser seule en ce moment. Mais il dit aussi que si on ne me fait pas un minimum confiance je ne vais avoir aucune raison de m’en sortir. Déjà qu’avec les comprimés je suis complètement abrutie.

De toute façon on fait un essai et si c’est trop la catastrophe on avise. Avec deux rendez-vous de psychiatre par semaine, cela devrait fonctionner. En plus je vais avoir le téléphone, je ne serai plus obligée de sortir appeler depuis une cabine. C’est plus simple quand ça ne va pas, elle l’a reconnu elle aussi.

Ensuite elle est revenue à la charge en disant que je savais entretenir des rapports conflictuels car j’avais mis mon père dans une situation difficile en lui laissant cette responsabilité.

Je lui ai alors répondu que je n’avais pas demandé à venir au monde et que l’idée de la maison c’était lui. Et que pour une fois que mon père prenait ses responsabilités avec moi ça changeait.

La psychiatre m’a trouvé mégalomaniaque, qui j’étais pour savoir ce que pensait ou ressentait les personnes qui m’aiment.

Elle m’a ensuite renouvelé mon arrêt de travail et mon ordonnance.

Au moment de partir j’ai refusé de me lever. Je lui ai dit qu’à me parler comme ça elle me donnait envie de me suicider. Elle m’a répondu que c’était de l’ordre du symbolique mon envie de mourir. Et qu’est-ce qu’elle en sait si dans une heure je ne passe pas à l’acte ? Elle s’est montrée ferme et m’a menacé d’hospitalisation. Je lui ai donc laissé le dernier mot.

Mardi 21 janvier 1992 – 2 ème SÉANCE DE PSYCHOTHÉRAPIE : LES PROBLÈMES PROFESSIONNELS

Par quoi allons-nous commencer cette séance me demande la psychothérapeute ? Le face à face me convenait-il ? Je lui ai alors répondu que ce sont surtout mes problèmes professionnels qui m’ont amené à la psychiatrie. Et puis je me souviens aussi que mon ex-psy avait baillé et failli s’endormir lorsque je lui en avais parlé.

J’ai donc déballé toute l’histoire cette fois-ci. Pourtant cela me fatigue toujours autant de revenir dessus. La psy m’a surtout dit que j’étais encore très traumatisée par le suicide de l’ouvrière.

En plus j’étais très mal car hier après la séance qui s’était mal passée j’ai eu la mauvaise idée d’appeler France.

La conversation n’a pas duré longtemps car elle était au travail. Elle ne veut plus ni me voir ni me parler car je cite je suis une personne toxique. France va beaucoup mieux depuis que je suis partie. Elle m’a dit adieu et souhaité bonne chance. La psy m’a fait remarquer que France a peut-être subi des pressions pour me parler ainsi et doit aussi conserver son emploi. C’est vrai je ne l’avais pas vu comme cela.

La psychothérapeute a conclu la séance en me disant que j’étais dans un cercle vicieux et que je ne pourrai plus travailler dans un tel milieu à cause de la haine qu’on me portait.

Mardi 28 janvier 1992 – 3 ème SÉANCE DE PSYCHOTHÉRAPIE : L’ANOREXIE

J’ai commencé la séance par mes problèmes d’anorexie. Maintenant en plus d’avoir des difficultés à avaler je vomis. La psychothérapeute m’a fait prendre conscience que mon corps servait de relais à mon inconscient. Donc le seul moyen de faire sortir ce qui n’allait pas c’était vomir alors que dans le même temps je refusais de recevoir quelque chose de bon !

Ces paroles furent comme une révélation. Depuis que j’ai commencé un travail analytique c’est la première fois que la parole est bénéfique tant elle est juste et qu’elle me parle. D’ailleurs la psychothérapeute a dû s’en rendre compte car elle n’a pas interrompu le silence par une question comme savait si bien le faire l’ancien psy. Elle m’a laissé digérer sa parole.

Puis j’ai demandé pourquoi la nourriture ? Silence du thérapeute. Et là ça m’a monté au cerveau comme un éclair. Mais oui. Le premier lien d’un enfant à sa mère c’est la nourriture, le lait maternel. C’est quelque chose de bon et en même temps d’affectif. Il y a le plaisir de la succion que j’ai retrouvé plus tard avec le plaisir de sucer mon pouce.

Alors qu’est-ce qui peut rester coincé en ce moment ? La culpabilité. Le discours de ma mère est rempli du mot « faute ». Il revient souvent. Ma naissance est une faute. C’est pourquoi pendant tant d’années je me suis sentie coupable. De quoi je n’en savais rien. Mais ce que je savais c’est que je me sentais coupable. Et c’est ça qui comptait.

Elle m’a alors expliqué qu’en psychanalyse, quand la souffrance morale est trop importante se met en place le processus du refoulement. C’est-à-dire qu’on a oublié l’événement traumatisant et ne reste que le système de défense. Ensuite ce dernier se met inconsciemment en place uniquement dès qu’un événement peut rappeler cette souffrance.

C’est aussi pour cela que ma première thérapie a été très violente. Parce que le psy en voulant accéder directement à l’événement traumatique sans respecter ce refoulement ni mettre en place un autre système de défense a créé l’effondrement psychique dans lequel je me trouve actuellement. Bref l’éléphant dans le magasin de porcelaine. Nous avons ri.

Une fois encore ces mots furent apaisants. Ainsi je n’étais pas folle, ni immature ni même dans l’impasse. Je l’ai remerciée de m’aider à donner du sens à ce qui n’en avait plus.

Elle a jouté que le but d’une thérapie c’est de retrouver « la mémoire » c’est-à-dire l’événement traumatisant. Le faire remonter à la surface demande du temps mais on le retrouve. Puis une fois l’événement retrouvé, l’analyse du système de défense se fait tout seul. Ensuite le symptôme disparait de lui-même puisque le système de défense qui était mauvais ou mal adapté aux situations est alors remplacé par un bon système.

Elle me propose que nous en arrêtions là pour cette séance et que la prochaine nous travaillons sur cette souffrance qui a déjà été abordée dans la précédente thérapie. Pour elle mon anorexie est une conséquence de ma précédente thérapie car ce symptôme est apparu tardivement. Ce n’est pas le signe d’une maladie mentale.

Je suis rentrée vidée et épuisée de cette entrevue. C’est la première fois que je vois de la lumière au bout du tunnel. Et que l’envie de mourir ne m’envahit pas.

Mercredi 29 janvier 1992 – MON CHEZ MOI

Papa avait voulu garder la surprise intacte jusqu’au bout. En effet avec Pierre Marie il s’était occupé de mon déménagement et de toutes les formalités (ouverture des lignes de gaz, électricité, téléphone, eau.). Il est venu à l’hôtel à l’heure du petit déjeuner avec les clés de la maison. « C’est chez toi maintenant, je te fais confiance ! » Je l’ai embrassé et remercié. Depuis deux jours on dirait que les choses commencent à aller mieux.

Ensuite il a demandé à José son homme à tout faire à l’usine mais surtout chauffeur de revenir me chercher vers 10 heures pour m’emmener. Il m’aiderait à porter mes valises.

Quand je suis entrée dans cette maison, je me suis sentie bien tout de suite. Papa l’avait meublé simplement. Une table et des chaises de cuisine. Electroménagers, placards de rangement ainsi qu’un lit et une armoire. Enfin un canapé, une table basse, une télé et le téléphone. Je verrai ensuite pour la meubler davantage. José m’a dit que sa femme Pilar viendrait me voir pour aller faire des courses. Papa lui a demandé de s’occuper de moi pour l’intendance car il pense que je vais me laisser aller si je me retrouve trop seule.

Hier ça faisait déjà deux mois… Que de progrès tout de même ! Je n’en reviens pas moi-même !

Je retrouve de l’énergie au moment où j’écris car l’espoir renait. Enfin !

Vendredi 31 janvier 1992 – ENTRETIEN AVEC LA PSYCHIATRE

La psychiatre s’est montrée dubitative sur l’organisation prévue par mon père. Elle réitère que la solution de l’hôtel était la meilleure. Pourquoi ce manque de confiance ?

Elle m’a reposé les mêmes questions. Est-ce que je mange, je dors ? … On dirait que j’ai 5 ans avec elle. J’étais absente durant l’entretien elle m’en a fait la remarque. Je la revois la semaine prochaine.

Secrets de famille : chapitre 20

« Mais je connais José et Pilar. Ce sont eux qui s’occupent de l’entretien de la villa. Ils étaient très attachés à mon grand-père. Je les ai toujours connus. En fait ils connaissent Delphine. Donc si j’ai bien compris en dehors de mon frère et moi, tout le monde était au courant de son existence.

– On dirait en effet. Tu crois qu’on pourrait les interroger ?

– Pilar doit venir dans la semaine apporter des courses. Mon père continue à me prendre pour une petite fille, il me pense incapable de les faire moi-même.

– Comme ta tante alors ! On te traite en enfant.

– C’est dingue comme je peux lui ressembler. Plus je lis son journal plus j’ai l’impression de me retrouver dans ses interrogations.

– Tu veux en parler ?

– C’est trop tôt Camille. Qui sait ! Si notre histoire dépasse l’été peut-être…

– Jade je suis amoureuse de toi. J’ai envie de plus qu’un été avec toi. J’adore te toucher, te caresser, te faire jouir. Regarde j’en ai des frissons tellement ça m’émeut. Et toi, tu ne dis rien de tes sentiments ?

– En tout cas on sent que ma tante a trouvé la bonne thérapeute pour l’aider. Le 5 février arrive on va enfin savoir à quoi correspond la date sur l’alliance.

– J’y pensais, allez on continue la lecture. Mais en attendant je vais nous préparer un café. »

Mardi 4 février 1992 – 4 ème SÉANCE DE PSYCHOTHÉRAPIE : VRAIS SOUVENIRS

La psychothérapeute m’a demandé ce que j’avais déjà travaillé précédemment avec le psy sur mes problèmes de nourriture. J’ai eu un peu honte de lui raconter mes séances où j’étais dans mon berceau, j’avais faim et froid.

Elle a paru horrifié et a dû voir que j’étais gênée. Aussi elle m’a rassurée. C’était normal que je ressente de la honte car ces souvenirs n’étaient pas réels mais induits par le psy. Il m’avait manipulé mentalement pour accéder à des souvenirs traumatiques. Mais il n’avait accédé à rien. Sauf à me plonger dans la confusion totale.

En définitive je repartais de zéro. Elle m’a demandé quels sont mes rapports habituellement à la nourriture ? Bons. Je ne suis pas particulièrement angoissée à l’idée de prendre du poids car j’ai toujours été maigre. Et au moment où je dis cette phrase, des souvenirs me reviennent. En fait bons sauf au restaurant. En effet au dessert je suis souvent malade, je suis même obligée de sortir de table pour vomir alors que je n’ai aucune raison. Je suis détendue et pourtant je vomis. Pourquoi ?

Elle m’interroge sur la date d’apparition ? Depuis quand ça dure ? C’est toujours comme cela aussi loin que je m’en souviens. Aussi j’y vais de moins en moins sauf quand je ne peux pas faire autrement. D’ailleurs à l’hôtel en pension c’était une torture.

Est-ce que je me souviens d’un fait précis qui pourrait expliquer ce malaise ? Non je ne voyais pas.

Elle me propose alors un exercice. Celui de me remémorer une scène au restaurant. Celle que je veux. Et de lui raconter. Une, banale, s’est imposée alors à mon esprit. J’étais avec ma mère, mon père et ma sœur au restaurant. Nous étions à table, le serveur nous distribuait les cartes. J’avais très faim. Mon père nous laissait choisir le menu avec ma sœur. C’est alors que j’ai entendu ma mère faire une réflexion sur le prix. Mais mon père la calma tout de suite en lui disant de ne pas se tracasser car ils avaient largement les moyens.

J’ai ressenti alors à ce moment-là du récit des nausées. J’ai d’ailleurs failli vomir devant la thérapeute c’était très humiliant. Mais il n’en fut rien. Elle m’a demandé de continuer même si c’était pénible pour moi. Donc j’ai commandé ce que je voulais et j’ai tout mangé. Puis au dessert j’ai quitté la table pour vomir.

Elle m’a demandé si j’avais l’habitude de tout manger. Oui bien sûr, d’ailleurs je ne laissais rien dans mon assiette. Est-ce qu’à la maison il m’arrivait de vomir aussi ? Non c’est toujours au restaurant. Alors pourquoi au restaurant et pas chez moi alors que je mangeais avec les mêmes personnes ?

Je me souviens ausi que mon père à la maison était rarement à table. En effet avec l’usine il partait tôt et rentrait tard. Je ne le voyais pas dans mes souvenirs. Pourtant il devait bien être là de temps en temps mais le souvenir que je ressens c’est celui de son absence à table.

Et puis là un autre souvenir me revient. Ma mère avait préparé le repas. Elle avait l’habitude de distribuer les parts car on ne se servait pas. (D’ailleurs maintenant j’ai horreur qu’on me serve !) Donc elle en gardait une pour mon père qui devait arriver mais j’avais encore faim. Pourtant pas question d’être resservie. C’est aussi pour cela que je suis restée maigre pendant des années car je n’ai pas toujours mangé à ma faim.

Bref ma mère m’expliquait que je ne devais pas priver mon père de nourriture. Là déjà je me sentais coupable d’une faute que je pouvais commettre. Mais surtout mon père était rentré quelques temps plus tard en annonçant qu’il avait déjà mangé avec des clients. Ma mère a alors jeté toute la nourriture devenue immangeable à force d’être réchauffée.

Mais pourquoi ne prévenait-il pas ? Ma mère refusait d’avoir un téléphone à la maison car elle ne voulait pas continuer sa journée de travail chez elle. Mais alors pourquoi jetait-elle la nourriture ? De dépit, de fatigue et de rage sans doute. En particulier ma mère se justifiait en disant qu’il fallait lui garder à manger au cas où il aurait faim. Ma mère se voulait une bonne mère et une bonne épouse.

Alors question simple de la thérapeute. Pourquoi ne prévoyait-elle pas un peu plus à manger puisque nous réclamions avec ma sœur une part supplémentaire ? Au fond de moi j’ai ressenti alors un profond malaise et une envie encore plus forte de vomir. Eh oui, bonne question, je ne savais pas quoi répondre. En effet c’était si simple. Et en plus j’avais certainement dû lui poser la question. Sinon qu’est-ce qui pouvait expliquer mon malaise ?

Là j’ai senti que la thérapeute avait touché le nœud du problème. Je lui en ai voulu de me mettre si mal. Elle m’a demandé de poser la question mentalement à ma mère. J’ai essayé mais les mots n’arrivaient pas à sortir. J’étais de plus en plus mal. J’étais étouffée par la culpabilité. Je me sentais coupable de demander quelque chose d’essentiel à la vie : la nourriture.

Je me sentais aussi coupable d’avoir faim. D’ailleurs le seul moment où je mangeais à ma faim c’était au restaurant et je me punissais. Je donnais ainsi raison à ma mère. Ou non j’évitais de ressentir la douleur morale. Celle d’exister, de réclamer mon dû. Je sentais qu’inconsciemment ma mère me reprochait d’être en vie.

La mémoire m’est alors revenue. J’ai revu ma mère parler d’argent avec mon père. Elle se plaignait que mon père ne lui en donnait pas assez alors qu’elle travaillait autant que lui à l’usine. C’est lui qui avait le chéquier malgré le compte-commun et c’est lui aussi qui allait à la banque chercher le liquide car les cartes bleues n’existaient pas.

Il faut dire qu’à l’époque les femmes étaient plus soumises qu’avant. Elle se plaignait alors qu’il utilise le budget commun au restaurant pour lui et par extension pour nous pendant qu’on crevait de faim. C’est ce qu’inconsciemment elle réalisait au sens propre. En fait au plus profond d’elle ma mère s’autopunissait de ne pas savoir garder son mari. En effet quand il avait mangé à l’extérieur c’étaient avec ses maitresses.

Ainsi ce qu’elle lui donnait de bon au sens propre à savoir la nourriture n’était pas bon pour lui c’est pourquoi il mangeait ailleurs. Aussi elle en concluait qu’elle n’était pas bonne.  Elle était coupable et se punissait. Et moi c’était pareil, si on ne me donnait pas assez à manger donc pas assez de bonnes choses, c’est que je n’étais pas bonne.

Et surtout je n’étais pas aimée. Je me sentais coupable. Et terriblement puisque c’était par mes deux parents que j’étais punie. Aussi quand j’allais au restaurant j’avais le sentiment de gaspiller. D’abord première culpabilité : comment allions-nous manger puisque nous n’aurions plus d’argent ? Et ensuite deuxième culpabilité : je ne savais pas ou ne pouvais pas recevoir !

Je confirmais ainsi là bien inconsciemment qu’on ne pouvait m’aimer. J’avais alors raison d’être punie, je leur donnais raison de ne pas m’aimer puisque je ne savais pas recevoir. La boucle était bouclée. Aussi le fait de manquer d’argent m’a toujours plongé dans l’anorexie. Parce que là je me sentais la plus coupable. Et gaspiller me rendait aussi folle. D’ailleurs mon anorexie a commencé quand le prix des séances s’est envolé.

Maintenant je ressens que tout est inadapté à la situation. En effet arrêter de manger ne me donnera pas plus d’argent. Aller au restaurant ne m’empêchera pas de manger à ma faim. Et on ne m’aimera pas plus pas moins si je n’ai pas d’argent ou si je vais au restaurant.

Je suis restée prisonnière d’un système de défense rigide qui ne me permettait pas d’envisager d’autres solutions.

Aussi je dois maintenant mieux m’adapter à la réalité. Anticiper. Ne pas culpabiliser. C’est alors que je peux sans honte jouir du restaurant ou demander.

Plus facile à dire qu’à faire.

Jamais je n’avais travaillé de la sorte avec l’ex-psy. La thérapeute m’a félicité aussi pour mes capacités d’analyse. En plus je me devais de casser ce premier cercle vicieux. Et c’était réussi. La parole avait circulé elle ferait son effet.

Avant de se quitter elle me demande si elle peut s’entretenir avec ma psychiatre de ce qui a émergé. En effet elle aimerait rediscuter avec elle sans me dire pourquoi. J’ai donné mon accord.

Je suis sortie soulagée d’un poids énorme. J’ai même éprouvé le besoin de me gratifier en passant à la boulangerie où j’ai acheté un pain au chocolat.

Papa m’a appelé dans la soirée. Il avait eu ma psychiatre au téléphone. Finalement elle pense que c’est une bonne idée que je sois chez moi et non plus à l’hôtel. D’autre part elle a validé son organisation avec Pilar. Il m’a senti plus en forme que d’habitude, il s’en est réjoui. Du coup il m’a invité demain à l’usine car le comité d’entreprise a organisé une soirée déguisée. Cela ne devrait pas se finir tard car elle commence à 18 heures pour permettre aux enfants de venir aussi. Si je ne me sens pas bien José me raccompagnera. Mais il pense que ça me fera du bien de me changer les idées et voir un peu de monde.

Je lui ai alors demandé s’il y avait un thème. Aucun car c’est bon enfant. Je devais avoir gardé le smoking et le nœud papillon que j’avais pour le mariage d’Anne. Cela ferait l’affaire. J’avais à moitié envie d’y aller mais je n’avais pas envie de contrarier papa. En effet il se démenait beaucoup pour moi et je voulais aussi le rassurer sur la portée de ses efforts.

Secrets de famille : chapitre 21

« Enfin !

– Comment ça Jade ?

– Ma tante a enfin trouvé la bonne psy.

– C’est clair que ce n’est pas la même pointure que l’autre charlot. Elle au moins elle l’aide à faire les bons liens.

– En revanche avec sa psychiatre les rapports me semblent assez tendus. On dirait que ma tante l’apprécie moyen.

– Oui. Mais en même temps ta tante est suicidaire, la psychiatre ne doit pas la laisser se complaire là-dedans.

– Ah bon tu trouves qu’elle se complait là-dedans Camille ?

– Ce n’est pas ce que je voulais dire. Plutôt qu’elle est fascinée par ses idées morbides. Tous ses écrits personnels tournent autour de ça.

– Peut-être parce qu’on n’a jamais été suicidaires toi et moi. On ne sait pas ce qu’est la dépression.

– C’est vrai tu as raison. Comme tout le monde on a des hauts et des bas mais on n’a pas subi les traumatismes de ta tante.

– Elle pourrait aussi rester une victime. Or tu remarqueras qu’elle est sincère avec sa souffrance car elle cherche à s’en débarrasser. Même si elle a honte elle la surmonte pour s’en sortir.

– Jade tu as mis les bons mots. C’est pour cela que son récit nous touche. On va aussi enfin savoir ce qui s’est passé ce 5 février 1992. »

Mercredi 5 février 1992 – SOIRÉE DÉGUISÉE

Toute la journée j’ai été ambivalente avec cette soirée. Un coup j’avais envie d’y aller, l’autre coup non. Revoir du monde m’angoissait car je ne me sentais pas prête. Je commençais même à regretter de m’être engagée auprès de papa. D’ailleurs j’ai failli l’appeler pour me décommander.

J’ai pris des anxiolytiques et j’ai pu me détendre un peu. Je suis restée au lit une bonne partie de la journée. J’ai repensé à la séance d’hier. Mon ex-psy avait raison, je partais de loin. Même si je réglais pas mal de choses en analyse, ce n’est pas pour ça que ma mère m’aimera plus ou me permettra d’exister. Est-ce que je n’étais pas en train de me bercer d’illusions et une nouvelle fois faire fausse route ?

José est venu me chercher à 17 h 45. Il m’a complimenté sur ma tenue. En fait je n’avais plus l’habitude qu’on me porte un autre regard que celui de la haine. Du coup ça m’a plongé dans une profonde tristesse. Pourtant j’aime bien José.

En effet c’est lui qui m’emmène à tous mes rendez-vous à l’hôpital. Il est le seul à être au courant car papa n’a pas voulu que ça se sache. Parfois il m’attend si papa lui en a donné l’ordre. D’autres fois, quand je sors de la consultation la secrétaire qui a une vue sur la porte du bureau du psychiatre l’appelle. J’attends alors qu’il vienne me chercher dans la salle d’attente.

Pour papa José est presqu’un membre de la famille. Ses parents sont arrivés en France avant la guerre, ils ont fui le régime franquiste. Ce sont des espagnols. Ma grand-mère paternelle les avait engagés à la ferme car elle avait besoin d’ouvriers agricole pour tenir son énorme exploitation héritée de ses parents d’une part et de son mari d’autre part. Les parents de Pilar aussi. C’est comme ça qu’il a connu sa femme car ils vivaient tous ensemble. Ma grand-mère les logeait sur ses terres où ils avaient leur maison. Donc il a toujours connu papa qui avait 10 ans quand il est né.

José m’a raconté qu’à la mort de ma grand-mère paternelle il y a 15 ans, papa l’avait embauché à l’usine comme homme à tout faire avec sa femme qui aidait ma mère. Mais je ne me souviens plus très bien de cette époque car j’ai perdu la mémoire. Mais effectivement je me rappelle Pilar qui faisait le ménage à la maison. En revanche ma grand-mère paternelle me terrorisait à cause de son caractère. Et papa allait la voir à reculons sous la pression de ma mère qui disait qu’on devait connaitre notre grand-mère. Mais j’avoue que j’étais comme mon père. Contente de la voir rarement.

Bref José est donc venu me chercher et il avait ordre de me raccompagner si je n’allais pas bien. Il avait prévu de rester au fond de la salle où je pourrais le trouver. Papa avait bien insisté pour que je rentre dès que j’en exprimerais le besoin.

Lorsque nous sommes arrivés à l’usine la nuit était déjà bien tombée. Avec l’hiver le fond de l’air était très frais et mon costume n’était pas très épais. J’ai donc été obligée de rentrer rapidement dans la salle. Le monde, le bruit et la lumière m’ont instantanément agressée. Je n’avais plus l’habitude d’une telle agitation.

Les enfants excités courraient partout. Il y avait de la musique et au fond de la salle où s’était installé José, un immense buffet froid. Charcuterie, pain, crudités, il y en avait tellement que je ne pourrais pas tout citer. Quelqu’un que je ne connaissais pas m’a proposé un vin chaud que j’ai refusé. En effet avec les médicaments j’évite. Aussi j’ai pris une eau gazeuse.

Ensuite j’ai regardé la salle, les gens. Tout me paraissait irréel, je me demandais aussi ce que je faisais là. Puis papa m’a aperçu et il est venu me voir pour savoir comment j’allais. Il m’a expliqué qu’un concours avait été organisé. Un jury allait désigner le meilleur déguisement de la soirée est-ce que je voulais y participer ? J’ai décliné et il n’a pas insisté. J’ai vu aussi maman dans la salle mais elle a fait mine de ne pas me reconnaitre. C’était violent mais je l’ai ignorée.

Dans la salle il y avait un photographe. Le comité d’entreprise pour financer la tombola comptait revendre les clichés. C’était ainsi l’occasion pour des familles d’avoir des souvenirs où tout le monde est réuni sur la même photo. Ils étaient donc sûr de les vendre.

Papa était très entouré, ça contrastait avec ma solitude. En effet personne ne m’a adressé la parole sauf pour me proposer une boisson. Je me revoyais potiche à mon comité technique, c’était horrible de se sentir aussi mal. José est venu me proposer une assiette de charcuterie mais je n’avais pas faim. Je l’ai vu ensuite parler à l’oreille de papa.

J’avais fini par aller me mettre dans un coin de la salle et je regardais passivement le défilé organisé pour sélectionner le meilleur déguisement. C’est alors que papa m’a rejoint accompagnée d’une femme blonde en pyjama de soie que je n’ai pas reconnu tout de suite à cause de la teinture peroxydée. C’était Laurence !  Ses parents travaillaient toujours à l’usine et le fils de Laurence qui avait 5 ans participait au concours.

Ainsi papa rassuré de me savoir enfin moins seule à la soirée nous a laissé ensemble. Immédiatement j’ai été troublée de la revoir et elle aussi d’ailleurs. Depuis que nous nous étions quittées 12 ans plus tôt, je l’avais à peine revue. Nous avions pris des voies différentes au lycée. Laurence m’a raconté qu’elle s’était mariée et avait un fils. Son mari tenait la librairie en ville et ils vivaient bien grâce aux livres scolaires. Avec un lycée et un collège c’était presque une rente de situation.

Ensuite Laurence a voulu savoir ce que j’étais devenue. J’ai été assez succincte et j’ai surtout parlé de mes problèmes de travail. Elle a aussi voulu savoir si j’étais mariée. Je lui ai souri. Non je suis toujours lesbienne et célibataire. C’est à ce moment-là que le photographe nous a demandé de poser ensemble.

Son mari est venu nous rejoindre. Elle nous a présenté. Moi comme sa meilleure amie à l’adolescence et fille du patron de l’usine. Apparemment il ne savait rien de l’histoire car il était plutôt content de ces retrouvailles pour sa femme. Puis il m’a appris que Laurence ne travaillait pas malgré une licence en lettres classiques. Elle l’aidait à la librairie mais surtout en bonne mère se consacrait entièrement à son fils. Il m’a ensuite exaspéré en la prenant par la taille et en l’embrassant dans le cou, en m’étalant son bonheur à la figure il me renvoyait à ma solitude. Puis il m’a appris que Laurence venait tous les mercredis au village pour voir ses parents afin qu’ils profitent de leur petit-fils.

C’est alors que j’ai senti un malaise arriver. J’avais des sueurs froides, les oreilles qui bourdonnaient et une terrible envie de vomir. Je me suis précipitée dehors car je pensais que l’air me ferait du bien. Mais je n’en ai pas eu le temps. Je me suis écroulée à terre et j’ai perdu connaissance.

Je me suis ainsi réveillée à l’infirmerie de l’usine sur un lit brancard. Autour de moi papa qui chassait les indiscrets et Laurence qui m’épongeait le front. J’avais toujours des nausées. Quand j’ai repris connaissance papa m’a demandé si je voulais qu’on appelle les pompiers pour aller à l’hôpital.

En fait j’avais dû faire un malaise hypoglycémique car je n’avais rien mangé de la journée. Papa qui avait besoin de se sentir actif est parti me chercher une assiette remplie de nourriture et du coca. Effectivement après avoir mangé je me suis sentie mieux.

Papa a alors appelé José pour qu’il me raccompagne. Ensuite palabres. Laurence voulait venir avec moi afin de s’assurer que tout irait bien. Son mari a eu l’air d’apprécier moyen de s’occuper de son fils. C’est alors que la mère de Laurence s’est proposée pour le garder et lui pourrait rentrer. Quant à Laurence elle dormirait chez ses parents pour une fois. Papa pour clore le débat rassura le mari. José viendrait chercher Laurence et son fils demain matin au domicile de ses parents et l’enfant serait à l’heure à l’école maternelle.

En effet papa savait que la psychiatre risquait de lui demander des comptes avec la gestion de ce malaise si jamais ça tournait mal. En plus ça l’arrangeait bien que je ne reste pas seule. Il savait aussi quelle relation j’avais eu avec Laurence adolescente. Me l’offrait-il sur un plateau ? Alors que je sortais des toilettes où Laurence m’avait accompagnée il m’a adressé un clin d’œil complice. Il m’a embrassé sur la joue et souhaité une bonne fin de soirée alors qu’il était tout juste 20 heures.

Ensuite José nous a raccompagné à la maison. Je lui ai proposé de rentrer boire un café mais il a refusé. Laurence lui a dit de retourner à la fête. Elle se débrouillerait seule pour rentrer chez ses parents car leur maison était à peine 300 mètres de là. Il ne s’est pas fait prier car il voulait retourner s’amuser et boire. Et attendre dans la voiture avec le froid de l’hiver ne l’emballait pas non plus.

Nous nous sommes donc retrouvées seules chez moi. Elle a retiré son manteau et en dessous elle était déjà en pyjama. Quand je lui ai fait remarquer que demain elle aurait l’air bête de rentrer chez elle ainsi, elle m’expliqua qu’elle s’était costumée chez ses parents. Aussi je ne devais pas m’inquiéter. Puis Laurence s’est approchée de moi et est venue m’embrasser.

Je l’ai repoussée en lui demandant à quel jeu elle jouait ? Je lui ai rappelé comment s’était terminé notre relation et en plus maintenant elle était mariée. Elle m’a alors expliqué qu’elle était mal mariée et qu’elle aimait toujours les femmes. Elle avait cédé à la pression sociale et son désir de maternité avait eu raison de son épanouissement personnel.

En fait elle ne m’avait jamais oubliée et m’a même confié qu’elle se masturbait souvent en pensant à moi. Charmant ! Et moi je l’avais remplacée ? Je n’ai pas voulu m’étaler sur ma vie mais je lui ai confirmé ce qu’elle avait envie d’entendre. Moi non plus je ne l’avais pas oubliée et n’avais pas fait le deuil de cette relation.

C’est ainsi qu’on s’est retrouvé nues dans ma chambre à nous embrasser et caresser comme des adolescentes. Cela me faisait bizarre d’être là excitée avec Laurence qui l’était tout autant que moi. Elle était en plus dans une forme d’urgence alors que j’aurais voulu prendre mon temps. En effet avec les médicaments ma libido est au ralenti.

On s’est donc caressé et ensuite Laurence a voulu faire l’amour. Cela a été un fiasco. Elle a joui rapidement et moi je n’y suis pas arrivée. Elle en devenait même agressive avec moi car ça ne venait pas malgré ses efforts. Le frottement devenait aussi douloureux alors je lui ai demandé d’arrêter.  Je n’ai pas voulu simuler et je lui ai donc dis la vérité. J’étais en dépression et je prenais des traitements. En fait elle le savait car elle avait vu les cicatrices sur mes poignets. Elle attendait que j’en parle.

J’ai voulu la retenir pour un moment plus tendre mais elle a sauté dans son pyjama. En fait elle avait eu ce qu’elle voulait. Avant de partir elle m’a demandé mon numéro de téléphone. Elle m’appellerait car elle voulait qu’on se revoie.

Une fois partie, j’ai pleuré. Pleuré sur un amour mort et qui le resterait. Laurence était un fantôme du passé. Il n’y avait aucun avenir possible entre nous et ce n’est pas ce type de relation que je voulais. J’avais donné merci !

Le lendemain papa m’a appelé pour savoir comment j’allais. Il m’a senti dépressive à ma voix. Il avait pensé bien faire en me demandant de rentrer avec Laurence car il savait que je l’aimais toujours. A cette phrase je me suis mise à pleurer. Sans rentrer dans les détails je lui ai raconté qu’avec les médicaments ça va été une catastrophe. Et puis elle était mariée.

En érudit qu’il était papa m’a cité Sartre « Il y a d’un côté les amours nécessaires. Et de l’autre les amours contingentes. » Laurence n’avait pas de scrupules à tromper son mari, je ne devais pas en avoir à m’amuser un peu. Il n’y avait pas de mal à se faire du bien. Nous avons alors rigolé ensemble dans une sorte de complicité masculine qui m’a rappelé les propos de mon ex-psy sur ma virilité. Papa a raccroché en me disant qu’il était heureux de m’avoir entendu rire.

Quant à moi, au calme, j’ai essayé de repenser à Laurence. Je me suis masturbée longuement, j’ai eu du plaisir mais pas d’orgasme.

Secrets de famille : chapitre 22

Vendredi 7 février 1992 – ENTRETIEN AVEC LA PSYCHIATRE

La séance avait pourtant bien commencé. En effet ma psychothérapeute s’était entretenue avec elle. Finalement elle admet que je suis mieux chez moi qu’à l’hôtel.

Ensuite les mêmes questions. Contrairement à d’habitude j’ai accepté de répondre de façon un peu plus détaillée. Je lui ai raconté l’histoire du pain au chocolat après la séance. Elle m’a dit que je progressais, c’était bien.

Puis elle a remarqué que depuis le début de l’entretien j’avais un petit sourire. Qu’est-ce qui me mettait ainsi de bonne humeur ? C’est alors que je lui ai raconté la soirée costumée, le malaise, Laurence. Je l’ai vue s’agiter sur son siège. Pourquoi mon père ne l’avait-il pas appelée ? Pourquoi j’avais refusé d’aller à l’hôpital ?

Je sentais l’énervement monter. J’aurais mieux fait de me taire elle n’en aurait rien su. Pensant que j’allais la calmer je lui ai fait remarquer que j’étais là devant elle, allant mieux. Et alors ça ne changeait rien à la situation ! En fait je ne comprenais pas ce qui la contrariait. Aussi j’ai osé lui poser la question. Elle m’a répondu que je n’étais pas en arrêt de travail pour prendre du bon temps. Cette histoire avec Laurence était vouée à l’échec ! Provocante je lui ai demandé qu’elle me change de traitement car celui-ci n’était pas très aphrodisiaque !

Qu’est-ce que je n’avais pas dit là ! Elle m’a sommé de rompre la relation. Mais pour qui se prenait-elle lui ai-je hurlé ? Je me suis levée et suis sortie en claquant la porte. Elle m’a couru après en me hurlant de revenir. Des infirmiers alertés par les cris sont venus à sa rescousse. En deux temps trois mouvements j’étais entourée et ceinturée. Et j’ai été emmenée dans une salle à l’écart.

La psychiatre m’a dit froidement que si j’étais en état de lui tenir tête j’étais en état de reprendre le travail. Je l’ai traitée de salope, j’ai hurlé à l’abus de pouvoir. J’ai reçu une injection. Après c’est le trou noir. Papa et José sont venus me chercher et j’ai dormi jusqu’au lendemain.

Papa m’a dit que je devais présenter mes excuses à la psychiatre.

Mardi 11 février 1992 – 5 ème SÉANCE DE PSYCHOTHÉRAPIE : LES FEMMES

La psychothérapeute m’a demandé comment j’allais. Elle était au courant de mon clash avec la psychiatre et de l’injection d’Haldol. Elle voulait ma version des faits.

Aussi je lui ai tout raconté. Y compris les entretiens précédents où elle m’avait traitée de mégalo et de malade difficile. En fait elle ignorait ces éléments. Le bon point c’est que j’ai réussi à sortir ma colère et je ne l’ai pas retournée contre moi. Le mauvais point c’est que j’en avais encore beaucoup en moi.

La psychothérapeute a tenté de désamorcer le conflit. En effet la psychiatre n’avait pas à me parler ainsi, c’était inutilement blessant et humiliant. Mais peut-être également qu’il y avait un transfert négatif des deux côtés. Aussi elle m’a demandé comment ça se passait habituellement avec les femmes ?

D’emblée j’ai annoncé la couleur. Je suis lesbienne. Laurence a été mon premier et unique amour et je ne m’étais jamais remise de cette rupture que j’avais trouvée injuste. La psychiatre m’a fait remarquer que ce deuil non fait m’a traumatisée comme le suicide de l’ouvrière après. Avais-je connu d’autres deuils dans ma vie ?

En dehors de ma grand-mère paternelle aucun. Quels étaient mes rapports avec ma grand-mère ? Etais-je proche d’elle ? En fait je ne la connaissais pas trop, elle est morte j’avais 12 ou 13 ans, c’est à peine si je m’en souviens. En plus nous allions peu la voir alors que géographiquement elle était à côté. Mais c’est mon père qui n’y tenait pas trop alors que ma mère au contraire l’y poussait.

Quand j’y allais ça se passait comment ? J’avais horreur d’y aller car ma grand-mère était une maitresse-femme imposante et autoritaire. Son mari avait été gazé durant la première guerre mondiale. Elle l’avait épousée elle en avait 15, c’était en 1919. Mes arrière-grands-parents des deux côtés avaient des terres et une ferme et pour éviter le démembrement, ils avaient arrangé ce mariage.

C’était donc un mariage arrangé ? Oui mais c’était normal à l’époque. La psychothérapeute me fait aussi remarquer le jeune âge de ma grand-mère. Quel âge avait son mari ? Au moins dix ans de plus. Et comme il avait été gazé j’ai toujours entendu dire qu’il ne pouvait plus travailler à la ferme. C’est pourquoi ils avaient des ouvriers. Souvent des espagnols qui avaient fui Franco.

Est-ce que j’ai connu mon grand-père ? Non et je ne sais même pas quand est-ce qu’il est mort. Mon père ne parle jamais de son père. La psychothérapeute m’incite à poser des questions à mon père car vraisemblablement il me manque des éléments pour me repérer dans ma généalogie. Elle me fait aussi remarquer que dans ma famille il y a une lignée de femmes fortes.

Ensuite elle revient sur les femmes en général. Est-ce qu’après Laurence j’ai fait d’autres rencontres ? Oui. Nombreuses même mais aucune n’a compté. Elle m’a demandé comment ça se passait pour que ça ne compte pas.

Comme j’habitais en région parisienne, le week-end je sortais en boites ou dans des bars lesbiens. C’étaient des rencontres d’un soir. A l’hôtel, dans les toilettes ou ma voiture c’est selon. Juste des rapports sexuels brefs, sans amour et sans lendemain. Je ne m’aimais pas assez pour cela. Et Laurence m’avait brisée intérieurement. Mon cœur était devenu sec. Mon ancien psy disait que j’avais le caractère viril. En cela il avait tout à fait raison.

La psychothérapeute est revenue alors sur Laurence. Avais-je l’intention de la revoir ? J’aimerais bien mais avec le traitement c’est difficile. Difficile comment ? Je me suis tortillée de gêne sur ma chaise. J’ai raconté comment s’était déroulé la soirée avec Laurence. En effet le traitement a des conséquences sur la libido mais dans ce que je décrivais j’en avais eu envie. Oui bien sûr. Elle m’a demandé si je me donnais du plaisir. Re gêne. Oui. Et comment ça se passait toute seule sans la pression.

En fait j’avais du plaisir mais pas d’orgasme. Elle m’a expliqué qu’on pouvait changer de molécules, il y a des antidépresseurs qui n’ont pas ces effets.

J’ai alors fait remarquer que je me voyais mal redemander à la psychiatre un changement de traitement surtout qu’elle était défavorable à ma relation avec Laurence.

La psychothérapeute n’était pas du même avis. Avoir des pulsions de vie qui se remettent en route quand des pulsions de mort sont à l’œuvre, c’est le combat d’Eros contre Thanatos. Des pulsions essentielles chez l’homme et théorisées par Freud. Pour elle au contraire, c’est à encourager. Laurence et moi sommes deux adultes consentantes, la psychothérapie ne s’embarrasse pas de la morale. Que Laurence soit mariée n’est pas un obstacle.

Elle m’a encouragée dans mes pratiques solitaires, je devais me réapproprier mon corps et mon plaisir. Adviendra ce qu’il adviendra avec Laurence.

En rentrant je me suis masturbée. J’ai eu du plaisir mais pas d’orgasme. J’en ai aussi profité pour explorer d’autres zones.

Vendredi 14 février 1992 – ENTRETIEN AVEC LA PSYCHIATRE

Drôle de Saint-Valentin. J’ai présenté mes excuses à la psychiatre. Elle s’était radoucie.

Pour une fois elle a été moins dirigiste. Pas de questions sur mon appétit ou mon sommeil. Elle m’a en revanche demandé si j’avais revu Laurence. Non, d’ailleurs elle ne m’avait pas rappelé non plus.

Je n’ai pas eu besoin d’aborder le traitement, c’est elle qui en a parlé. Soit elle baisse les doses, soit elle change de molécules. Mais si les nouvelles molécules ont moins d’effets secondaires elles ont aussi moins d’effets principaux. Je sentais que ça la crispait de devoir revoir sa copie avec moi. Néanmoins ma thérapeute avait dû être convaincante. Nous avons convenu de baisser les doses ainsi on pourrait les remonter si ça n’allait pas.

Cela s’effectuerait par palier, on était vendredi, si je devais décompenser, ce ne serait pas avant lundi. J’ai dû lui promettre d’appeler si je sentais revenir au galop mes idées suicidaires.

Lundi 17 février 1992 – APPEL DE LAURENCE

Je regardais à la télévision le patinage artistique. En effet c’étaient les épreuves de danse par couple aux jeux olympiques d’hiver d’Albertville. Non pas que je sois fan mais parce qu’en dehors de la télévision je n’ai pas grand-chose pour m’occuper. Je ne peux toujours pas lire.

Bref le téléphone a sonné. C’était Laurence. Elle chuchotait car son mari était dans la pièce à-côté. Elle m’annonçait que mercredi elle emmenait son fils chez ses parents et qu’elle aimerait me voir chez moi. 14 heures ça me convenait ? J’ai dit oui.

Je me suis remise devant la télévision. Quand je me suis couchée j’ai réalisé que Laurence venait mercredi. C’est alors que j’ai ressenti une envie que je n’avais pas ressenti depuis longtemps. Je me suis masturbée. J’ai eu du plaisir et puis un orgasme puissant m’a submergé. C’est alors que j’ai poussé un cri déchirant animal et primal. Celui que j’avais ressenti en thérapie et qui tapi dans ma gorge se libérait enfin.  J’ai pleuré de douleur, de bonheur et de chagrin.

Mardi 18 février 1992 – 6 ème SÉANCE DE PSYCHOTHÉRAPIE : LAURENCE

J’ai commencé la séance par l’appel de Laurence. J’étais à la fois excitée et angoissée de la voir, c’était un sentiment poisseux.

La thérapeute m’a demandé ce que j’attendais de ce rendez-vous. En dehors d’une relation sexuelle je ne voyais pas trop. En effet Laurence était mariée, elle n’allait pas quitter son mari encore moins s’assumer. Alors pourquoi entreprendre une relation que je savais par avance condamnée ? Il y a eu un blanc de ma part. De toute manière je pouvais aussi dire ça de la relation avec ma mère qui était d’avance condamnée puisque je n’étais pas désirée.

La psychothérapeute a voulu savoir ce qui m’avait été raconté de ma conception et de ma naissance. J’ai repris ce que j’avais dit dans ma précédente analyse. Ma mère avait fait une sévère dépression du post-partum et cela avait eu pour conséquence la fin du couple conjugal remplacé par le couple parental.

Elle me fit remarquer que je n’étais pas à ma place de petite fille avec les confidences de mes parents sur leur sexualité. C’était leur affaire pas la mienne. Depuis ma naissance je suis entretenue dans une confusion des places et des rôles. Certes je n’avais pas été désirée ni n’avais demandé à vivre. Mais pour quelqu’un qui était si peu investie au départ, j’ai tout de même dépensé beaucoup d’énergie pour me maintenir en vie. Mon enfance et mon adolescence ont été une succession de traumatismes parce que les dés avaient été pipés d’avance.

En effet je n’étais pas née que les carottes étaient déjà cuites. Cependant malgré tout je me suis accrochée à la vie. Les pulsions sadiques de ma mère ne m’ont pas totalement anéanties.

D’ailleurs mon homosexualité la fait rager à plus d’un titre. C’est ma façon de lui échapper, mon espace de liberté sur lequel elle n’a pas de prise. Même si on a par le passé cherché à détruire ma féminité, intérieurement je la préserve avec mes relations aux femmes.

Nous en revenons à Laurence. Qu’est-ce que j’en attends ? J’ai raconté alors qu’à la suite de son appel téléphonique j’ai eu un orgasme profond et s’en est suivi un long cri libérateur.

Quand on touche le fond il ne reste qu’une option. Taper violemment du pied sur le sol pour remonter à la surface. L’énergie sexuelle est la première énergie pour donner la vie, je ne dois pas l’oublier a conclu la thérapeute.

Elle m’a souhaité un bon mercredi avec Laurence. D’en profiter dans le ici et maintenant.

Secrets de famille : chapitre 23

Le premier cahier venait de s’achever sur ces mots. Jade se leva pour le déposer sur la table basse. C’est alors que sans se parler dans un même élan elles se mirent nues et se jetèrent l’une sur l’autre en se caressant frénétiquement. Camille attira Jade à elle pour s’allonger sur le canapé. Elles firent l’amour sauvagement et jouirent quasi ensemble.

« Je n’en pouvais plus Jade !

– Et moi donc, j’avais une envie de toi.

– A quel moment ça t’a pris ?

– Quand elle a couché avec Laurence.

– Moi aussi.

– Je viens de voir l’heure. Tu ne veux pas qu’on mange et qu’ensuite on monte dans ta chambre refaire l’amour plus tranquillement. Sinon je ne te garantis pas Camille de rester de marbre dans la lecture ensuite. 

– D’accord ! »

Mercredi 19 février 1992 – L’AMOUR AVEC LAURENCE

Laurence a été ponctuelle. Ses parents étaient ravis d’avoir leur petit-fils, ils n’étaient pas pressés qu’elle revienne trop tôt de chez moi. Ils l’ont même encouragée à reprendre la relation. En effet même si mon père ne veut pas que ça se sache tout le monde est au courant de ma dépression. Et surtout son inquiétude est visible de tous. Bref les parents de Laurence sont passés à autre chose depuis notre adolescence. L’eau a coulé sous les ponts m’a dit Laurence.

Comme la semaine dernière Laurence était très excitée. Elle a voulu qu’on fasse l’amour tout de suite. Je n’ai pu m’empêcher de lui demander pourquoi elle était aussi affamée de sexe. C’était uniquement avec moi ou elle était aussi comme ça avec son mari. En fait je ne voulais pas le montrer mais j’étais déjà jalouse de lui.

Elle m’a répondu qu’elle était frigide avec les hommes. D’ailleurs quand elle faisait l’amour avec son mari, elle fantasmait sur les femmes. Elle n’avait du plaisir qu’en s’en donnant sinon elle ne ressentait rien. Aussi elle était en manque et depuis qu’elle me savait dans les environs elle était comme une folle.

En particulier elle ne se reconnaissait plus car elle se masturbait de manière compulsive. La semaine écoulée a été un enfer pour elle. J’ai rigolé car je lui ai raconté que moi aussi j’ai eu une activité solitaire plus chargée que d’habitude.

C’est alors que j’ai retrouvé Laurence, celle de mon adolescence. J’ai ressenti le même amour, la même envie. Elle aussi se reconnectait à cette période.

Je lui ai dit que je voulais prendre tout mon temps car mon traitement avait été adapté, j’avais envie d’elle et pourrais jouir. Je voulais aussi qu’on refasse connaissance. On s’est déshabillé et on s’est caressé. Le dos, les épaules, les seins, les fesses. On laissait le désir monter. Ni l’une ni l’autre n’était pressée. Les sensations venaient de loin. Puis on s’est embrassé collées l’une à l’autre. C’était bon. J’avais oublié combien Laurence embrassait bien. On s’abandonnait avec délice quand je l’ai entendu pousser un petit gémissement. Elle avait joui comme ça sans que je la touche. J’en ai été émue et bouleversée.

Elle m’a demandé d’attendre un peu avant de continuer. Je l’ai prise dans mes bras. J’étais bien. Cela suffisait à mon bonheur. La souffrance s’était envolée. Laurence m’a demandé à quoi je pensais. J’ai répondu à rien.

Elle s’est mise sur le côté puis m’a caressée lentement. J’étais lascive et passive, je n’avais pas envie de prendre le contrôle ni d’être active pour une fois. Comme on s’était arrêté à la demande de Laurence mon excitation était retombée. Je lui en fait la remarque car la dernière fois ça l’a rendu agressive que je sois lente à venir.

Elle m’a répondu « laisse toi faire, tu en as envie ! ». Elle m’a embrassé et est venue me chevaucher. J’ai joui.

On n’a pas vu le temps passer. On a fait plusieurs fois l’amour. Puis on a entendu le téléphone, c’étaient les parents de Laurence qui se demandaient ce qu’on faisait.

J’étais bien. On a eu toutes les peines du monde à se quitter. On s’est dit à mercredi prochain. J’étais dans ma bulle.

Je n’ai pas éprouvé le besoin de me masturber dans la soirée car j’étais repue d’amour et de sexe. Je reprenais goût à la vie grâce à Laurence.

Vendredi 21 février 1992 – ENTRETIEN AVEC LA PSYCHIATRE

J’étais sur un petit nuage en arrivant à l’entretien mais j’en suis vite redescendue.

En effet je n’ai pas pu cacher mon bonheur d’avoir retrouvé Laurence. La psychiatre m’a rembarré sèchement. Si avoir des relations sexuelles guérissait de la dépression ça se saurait !

Elle me remet en garde contre cette relation qu’elle juge inappropriée. Cependant je me garde bien de lui livrer le fond de ma pensée car je n’ai pas envie d’une nouvelle injection.

Ensuite elle me demande si j’ai réfléchi à mon avenir professionnel. Non. Eh bien je devais commencer à m’y mettre. Par ailleurs elle m’a annoncé que la sécurité sociale l’avait suivie sur sa demande de congés de longue maladie. Il me faudrait mettre à profit ce temps pour construire un projet personnel et professionnel.

Comme elle ne me trouvait pas très motivée elle me blessa une nouvelle fois avec une remarque désobligeante. En particulier elle me trouvait plus prompte à avoir des rapports sexuels que des idées pour m’en sortir.

Aussi je lui ai demandé si mon homosexualité lui posait un problème. Elle a eu l’air surpris de ma réflexion et offusquée nia que ça puisse avoir une influence sur ses propos. Mais quand même, pourquoi m’agresser alors que la thérapeute m’encourageait dans cette relation. Ah bon ? Elle n’était pas au courant.

J’ai alors repris les propos sur Eros et Thanatos. Je n’étais plus non plus une ado. Je savais que la relation avec Laurence était sans issue. Mais reprendre goût à la vie de cette manière était quand même plus agréable que par des longues séances de thérapie.

C’est alors qu’elle a fendu l’armure. En fait elle s’inquiète beaucoup pour moi car elle est au courant pour le viol. Mon ex-psy l’a dit à la première psy qui l’a mis dans mon dossier. Elle sait aussi que Laurence est manipulatrice et qu’elle est en capacité de me détruire car je vais m’accrocher tellement je me sens seule. Quand elle aura fini de jouer avec moi elle utilisera mes fragilités pour me pousser de nouveau au suicide. Je suis sa chose.

Je l’ai alors remerciée de son honnêteté. En effet c’était plus clair ainsi. Elle aimerait que je me protège mieux de Laurence. Je lui ai répondu que j’y travaillais.

Mardi 25 février 1992 – 7 ème SÉANCE DE PSYCHOTHÉRAPIE : LAURENCE ENCORE

J’ai raconté mon après-midi avec Laurence sans trop rentrer dans les détails. En fait j’ai juste dit qu’on s’était retrouvées et aimées et que j’avais eu beaucoup de plaisir. Mais j’ai surtout parlé de l’entretien avec la psychiatre.

Elle était contente qu’on ait pu se parler. Nous avions eu un mauvais départ toutes les deux. Effectivement, je l’avais mal jugée et je regrettais aussi l’épisode de l’insulte. La psychothérapeute m’a fait rire en disant que la souffrance quand elle sortait ce n’était pas dans la dentelle, les pleurs sont accompagnés de morve. Mais ce qui comptait c’était que j’accepte de me faire aider.

Ainsi nous avons reparlé de Laurence. De sa position perverse quand elle m’avait séduite pour ensuite me transformer en bouc émissaire alors qu’elle avait assisté à ma lapidation chez elle. Elle connaissait donc mes fragilités mais n’hésitait pas à les utiliser contre moi pour en tirer un bénéfice personnel.

Laurence voulait le beurre et l’argent du beurre. La respectabilité et l’amour voyou. Et si ça tourne mal elle m’accusera de l’avoir entrainée. Elle se victimisera. Pourquoi est-ce que je ne pouvais pas tourner la page ?

Parce que Laurence était la seule personne qui m’avait aimé et qui m’aimait. Je ne me sentais pas assez aimable aux yeux des autres. D’ailleurs en thérapie j’avais déjà travaillé dessus. Dès qu’il y a plus de deux personnes je me transforme en bouc émissaire. C’était encore un cercle vicieux dont je devais me sortir.

Et puis là en ce moment j’ai besoin de ça. Qu’est-ce que j’appelle ça ? J’avais besoin de faire l’amour, je me sentais en vie. Et puis je connaissais Laurence, c’était plus facile aussi car ça demande de l’énergie et de se sentir un minimum bien pour faire connaissance. En effet.

Et puis il se passait quelque chose de nouveau avec Laurence. Et quoi ? D’habitude quand je fais l’amour avec une femme je suis très active, c’est moi qui mène le rapport de bout en bout. Ma partenaire est passive. Et avec Laurence je me donne le droit d’être passive, j’utilise ma dépression pour le faire.

Et c’est comment ? Eh bien ça me donne encore plus de plaisir que lorsque je domine ma partenaire. Je suis soumise et j’aime ça. Cela ne m’angoisse même pas !

Vous en pensez quoi de ce qui vous arrive ? J’ai des pulsions masochistes certainement.

Non, vous découvrez et explorez votre féminité, c’est ce que vous appelez votre passivité. Vous vous mettez en position féminine pendant l’amour et vous en jouissez.

Elle a arrêté la séance sur ses mots alors que j’étais rouge comme une pivoine. Elle m’a serré longuement la main au moment de partir en me souriant.

Secrets de famille : chapitre 24

« Je ne l’aime pas du tout cette Laurence Camille ! Et toi ?

– Moi non plus ! D’ailleurs personne ne peut la voir. Aucune des psys.

– Elle n’a quand même pas beaucoup d’amour propre ta tante pour la reprendre. Moi je l’aurais envoyé se faire voir.

– C’est là que tu te rends compte à quel point elle allait mal. En attendant sa thérapeute la fait bien avancer. Je trouve ces séances bien plus intéressantes que les précédentes.

– Tu sens qu’elle a envie qu’elle s’en sorte et ne plaque pas ses vérités comme l’autre. Je le trouvais pénible de toujours en revenir à ses parents alors qu’il n’y avait pas que ça dans sa vie.

– Comment tu la vois la suite Camille ? 

– Avec ta tante mieux vaut s’en tenir à la lecture tellement elle est surprenante ! »

Mercredi 26 février 1992 – JE SUIS LESBIENNE

J’avais hâte de retrouver Laurence pour nos jeux sexuels. D’ailleurs elle n’avait pas franchi la porte qu’on était nues dans la chambre.

Nous avons refait l’amour comme la dernière fois car Laurence avait remarqué que certaines positions me plaisaient plus que d’autres. Elle a voulu me pénétrer mais je n’étais pas prête. Elle a insisté et je lui ai fait remarquer qu’elle était lourde. Ensuite elle s’est excusée, elle m’aime tellement qu’elle a envie de fusionner avec moi. Finalement j’ai repris mon rôle actif avec elle quand nous avons refait l’amour tout de suite après.

Elle avait aussi apporté un gode. C’était nouveau pour moi. Cependant j’ai refusé de m’en servir. En effet je suis lesbienne, j’ai des doigts, une langue, qu’est-ce que j’en ai à faire d’un bout de plastique. Elle m’a alors montré comment elle s’en servait. Pour une femme frigide avec les hommes je l’ai trouvée bien excitée avec son engin. En jouissant elle a eu une grimace que je ne lui connaissais pas. J’étais aussi en colère car elle m’avait exclu de sa jouissance et me punissait avec son orgasme qu’elle se donnait sans m’y associer. Elle me ramenait à ma condition de femme privée de phallus. A cet instant j’ai eu envie de la jeter dehors ! Mais je me suis retenue.

En partant elle m’a laissé 4 photos. Une de nous à la soirée costumée. Et trois d’elle. Comme cela si j’avais des envies je pourrais me servir des photos pour assouvir mes fantasmes. J’ai été de marbre quand elle me les a offertes. « Cache ta joie » m’a-t-elle dit. Ensuite elle m’a embrassée en me murmurant à l’oreille qu’elle penserait à moi quand elle ferait l’amour avec son mari.

Je ne sais pas si ce sont les dernières séances avec les psys qui ont calmé mes ardeurs ou les jeux de Laurence mais j’ai été déçue de notre rencontre. En plus j’ai découvert que j’étais jalouse d’un homme, c’est le bouquet !

Vendredi 28 février 1992 – ENTRETIEN AVEC LA PSYCHIATRE

J’ai exprimé une nouvelle fois mes regrets au sujet de mes insultes que je regrettais énormément. En effet j’étais tellement aveuglée par ma souffrance que j’étais incapable de reconnaitre ceux qui voulaient m’aider de ceux qui m’enfonçaient. Cela m’avait permis d’enchainer sur Laurence.

J’ai alors raconté notre après-midi. Son insistance à vouloir me pénétrer puis ensuite que je la pénètre avec un gode. La psy m’a écouté attentivement sans m’interrompre. J’ai aussi rapporté la phrase sur le mari et ma jalousie.

Je l’ai remerciée de ses propos. Si elle ne m’avait pas mise en garde sur sa personnalité manipulatrice je me serais laissé faire sous le coup de la culpabilité qu’elle sait m’induire. En revanche question sentiments, quelque chose encore m’accrochait encore à Laurence puisque je ressentais de la jalousie.

Elle m’a demandé comment je me sentais ? Je m’étais respectée et j’avais senti que j’avais su me protéger en partie. En particulier j’avais bien progressé ce d’autant que dans cette situation Laurence avait cherché à me chosifier. Je me devais de travailler cet aspect en thérapie.

Elle est revenue sur mon projet professionnel car je devais commencer à y penser. J’ai alors promis de m’y mettre.

Mardi 4 mars 1992 – 8 ème SÉANCE DE PSYCHOTHÉRAPIE : CHOSIFICATION

Je suis arrivée en séance avec un sacré mal de ventre. Avec l’anorexie, les médicaments je n’avais pas eu mes règles depuis des mois, ça remontait avant ma tentative de suicide. Bref je n’étais pas dans mon assiette. La psychothérapeute m’a trouvé pâle et pas en grande forme. Du coup je lui ai parlé de mes problèmes féminins.

Elle m’a rassurée en m’expliquant qu’avec la reprise de l’alimentation, le bon dosage, les effets de la thérapie mon corps reprenait ses droits. Tout ceci était bien naturel, je n’avais pas à m’inquiéter et on n’allait pas le psychiatriser.

Ensuite elle m’a demandé de quoi je voulais l’entretenir. Laurence bien sûr. Elle devait en avoir assez que je ne parle que d’elle. En même temps il ne se passait pas grand-chose dans ma vie. La psychothérapeute a souligné que ces séances étaient les miennes, je disposais du cadre, du thérapeute et du temps comme je l’entendais.

Je suis donc revenue sur notre dernière rencontre et le moment où elle a voulu me pénétrer. Je m’y suis opposée fermement. C’était un progrès pour la psy car jusqu’à présent j’avais eu du mal à me faire respecter. En fait pas vraiment car ensuite Laurence a sorti un gode de son sac et s’en est servi sous mes yeux sans tenir compte de mon dégoût pour l’objet.

J’attendais une relance de la psy mais elle a laissé du silence. Je l’ai alors regardée et elle m’a fait un signe des yeux pour me signifier de continuer. J’ai alors enchainé sur ma jalousie à l’égard de son mari.

De la jalousie ou de la colère ? De la jalousie. Jalousie de quoi puisque j’avais des rapports sexuels avec Laurence. Ce serait plutôt l’inverse, à lui d’être jaloux, le cocu c’est lui pas moi. Effectivement vu sous cet angle.

Elle a repris son interrogation. Jalousie ou colère ? En fait colère. Colère que sans mon consentement Laurence utilise nos ébats pour se procurer du plaisir avec son mari.

Ne serait-ce pas aussi de ne pas avoir le contrôle car j’étais habituellement active dans cette situation ? Aussi. Mais pas seulement. J’étais en colère après Laurence car elle m’utilisait sexuellement depuis le départ. Elle m’avait entrainé dans une frénésie et une débauche de sexe alors qu’au fond de moi, j’aimais ça sans vraiment aimer ça. D’ailleurs je n’arrêtais pas de vouloir la ralentir, lui demander de prendre notre temps.

En plus elle se disait frigide avec les hommes alors qu’avec son gode elle avait pris du plaisir. J’étais donc aussi en colère après moi car je m’étais fait manipuler et je ne l’avais pas venu venir.

La psy m’a demandé si c’était l’objet en lui-même qui me mettait en colère ? Aussi. Mais c’était surtout de ne pas avoir été associée à cette décision.

Mais est-ce que j’aurais pu envisager d’avoir une relation sexuelle avec ? Oui avec une compagne avec laquelle j’en aurais discuté au préalable. C’était juste qu’en ce moment je me sentais fragile.

En fait ce qui me mettait en colère c’est que Laurence me chosifiait mais ce n’était pas nouveau. C’étaient même les bases de la relation depuis l’adolescence. Certainement mais si cela avait pu se produire c’est peut-être qu’avant elle d’autres m’avaient chosifiée.

Et là je ne sais pas ce qui m’a pris, quelque chose de profond qui est remonté de loin, je me suis mise à pleurer. Comme une fontaine, je n’arrivais plus à m’arrêter. Heureusement que j’avais un paquet de mouchoirs dans ma poche, la moitié y est passée.

On n’entendait que mes reniflements et mes pleurs. Sous ma chaise je voyais une flaque se former. Je ne sais pas combien de temps ça a duré puis je me suis calmée.

La psy m’a demandé si je voulais parler de ce qui venait de se produire. Les pleurs ont alors redoublé. Et dans un hoquet j’ai répondu que je voulais rentrer chez moi. Je n’osais pas la regarder. J’ai répété en boucle « je veux rentrer chez moi, je suis fatiguée je n’en peux plus ».

La psychothérapeute m’a demandé si on pouvait appeler quelqu’un. José m’attendait aujourd’hui. Elle m’a dit qu’elle voulait me revoir demain à 14 heures. Juste à l’heure où Laurence venait me voir et que je ne savais pas comment la joindre. Mais je n’ai rien dit car je sais qu’elle le savait en me fixant ce rendez-vous.

Dans la soirée la psychothérapeute m’a appelé pour savoir comment j’allais. Cela m’a beaucoup touché qu’elle se préoccupe de mon état. Je l’ai remerciée pour son écoute. Elle m’a également informé que la psychiatre voulait me voir demain à dix heures.

Ensuite j’ai appelé papa. Il n’était pas surpris car José lui avait raconté que j’avais dû pleurer durant l’entretien. D’ailleurs il s’était inquiété et voulait savoir comment j’allais. Il avait d’ailleurs prévu de m’appeler tout à l’heure. Demain j’avais deux rendez-vous. Je ne devais pas me faire du souci pour cela, il se débrouillerait avec José, je pouvais compter sur eux.

Il m’a également demandé comment ça se passait avec Laurence. Mais comment était-il au courant ? Le village est petit, tout se savait, d’ailleurs ça jasait beaucoup. J’ai alors dit que j’en avais marre d’avoir le mauvais rôle. Il a rigolé. Mais pas du tout. Laurence a le feu aux fesses, tout le monde était au courant ici. D’ailleurs il allait la laisser se casser la figure demain devant ma porte qu’elle se ridiculise un peu.

Mais pourquoi tant de haine contre elle ? Parce que mon père en bon spécialiste des maitresses en tout genre savait reconnaitre celles qui vous font du bien et celles qui vous font du mal. Et si Laurence m’apportait du positif je ne serais pas convoquée demain chez les deux psys au moment où on aurait dû prendre du bon temps.

Secrets de famille : chapitre 25

Mercredi 4 mars 1992 – ENTRETIEN AVEC LA PSYCHIATRE

La psychiatre m’avait pris entre deux rendez-vous aussi celui-ci fut bref.

Elle avait organisé une hospitalisation d’une nuit au centre d’accueil et de crises qui se trouvait juste derrière les bâtiments de consultation.

En effet la psychothérapeute l’avait alertée au sujet d’hier. Un traumatisme ancien remontait à la surface et cela l’inquiétait de me savoir seule à la maison. Elle pourrait aussi augmenter les doses de traitement et y ajouter d’autres molécules. Mais étant donné le travail que j’effectuais ce serait dommage de l’interrompre ou même de l’anesthésier. Aussi elles ont convenu de l’accompagner tout en me protégeant de mes pulsions suicidaires.

C’est pourquoi elle voulait me voir. Bien sûr je pouvais refuser. Mais si j’acceptais, je devais préparer un sac avec quelques affaires car je serais hospitalisée juste après ma séance. Sinon après la consultation je devais passer au secrétariat où on me donnerait un formulaire à remplir pour les admissions ainsi que la liste des papiers nécessaires à fournir.

Mardi 4 mars 1992 – 9 ème SÉANCE DE PSYCHOTHÉRAPIE :

Avant de venir en séance, j’avais appelé papa pour le tenir au courant. Il était soulagé de cette organisation.

Avant de commencer ma séance j’ai remercié la psychothérapeute de son aide. J’étais tellement habituée depuis des années à me débattre seule avec mes problèmes que ça me touchait profondément. Elle n’a rien dit mais je l’ai sentie émue.

Ensuite elle a voulu savoir comment je me sentais. Mal car je savais qu’aujourd’hui en séance je devais attaquer « un gros morceau ». Mais si je ne me sentais pas en état de le faire il n’y avait aucune obligation car je devais avancer à mon rythme. Je parlais de ce que je voulais, rien ne m’obligeait à travailler quelque chose si je n’étais pas prête. D’ailleurs c’est cela qui m’avait poussé au suicide, cette thérapie à marche forcée qui ne respectait pas mon corps et ma psychè.

J’ai alors répondu que j’étais prête. En effet j’avais déjà effectué ce récit. De plus je me suis excusé de ne pas mettre d’affects dans le récit, ce serait factuel. Elle n’a rien dit.

J’ai donc tout redéballé. Elle ne m’a pas interrompu mais je l’entendais déglutir bruyamment fréquemment comme si son corps réagissait à mes paroles.

A la fin elle m’a demandé comment ça se passait avec Pierre Marie. Comment je supportais physiquement sa présence ? En fait je n’arrivais pas à le détester totalement.

Pourquoi ? Parce que lui aussi était une victime des adultes. Pas plus que moi il n’a choisi sa vie.

Je ne devais pas inverser une nouvelle fois les rôles, la victime ce n’était pas lui mais moi. Par ailleurs le viol est un crime grave jugé par une cour d’assises. Je devais arrêter de minimiser le traumatisme subi. Et de trouver des excuses à tout le monde.

Mais c’était terrible ce constat. Parce que pour que ce soit reconnu comme un crime et que j’ai statut de victime, il fallait qu’il soit jugé. J’avais maintenant dépassé de peu les délais légaux des 10 ans après la majorité pour porter plainte. En dehors de mes souvenirs et paroles contre paroles que restait-il ? Pas grand-chose.

Effectivement. D’ailleurs porter plainte même l’an passé n’aurait rien changé. C’étaient des procédures longues et coûteuses voire même dissuasives pour les victimes.

Alors qu’est-ce que je pouvais en faire ? Comment me reconstruire ?

Déjà couper avec Pierre Marie. Installé dans l’impunité par le pacte familial, il était maintenant dans la toute-puissance puisqu’au-dessus des lois. D’ailleurs le groupe entier se sentait au-dessus en m’ayant imposé cette loi du plus fort.

D’autre part maintenant cette dépression les arrangeait bien aussi car cela me désignait comme l’élément dysfonctionnement de la famille. Si je pouvais me suicider ça serait même encore mieux pour leur donner bonne conscience. C’est pourquoi maintenant la nouvelle organisation du groupe va être de m’anéantir psychiquement pour que je passe à l’acte. D’ailleurs ma mère n’a pas attendu pour le faire. Et ma sœur a peut-être déjà repris son alliance contre moi.

Cependant j’ai fait remarquer que mon père avait changé depuis ma tentative de suicide. En effet il semblait se désolidariser du fonctionnement maternel qui avait imposé sa loi perverse. On dirait même qu’il changeait de camp.

Aussi je devais creuser. Mon père détenait la réponse à cette énigme. Un secret de famille bien gardé.

Enfin elle m’a fait remarquer que depuis un mois ce qui était au premier plan c’était la sexualité. Ce viol n’étant plus refoulé déjà depuis longtemps, il s’agissait d’autre chose. Surtout que je m’autorisais le plaisir alors que mon fonctionnement habituel c’était la punition.

J’ai demandé alors si l’hospitalisation était bien utile car la séance m’avait bien aidée. Elle m’a répondu que oui car elle venait de mettre un énorme coup de boutoir dans mon système de défense. Dans quelques heures il allait s’effondrer et moi avec, il valait donc mieux que je ne sois pas seule.

Mardi 4 mars 1992 – NUIT AU CENTRE D’ACCUEIL ET DE CRISES

José avait laissé mes bagages au secrétariat. Une infirmière appelée pour la circonstance m’y a emmené. Nous y sommes allées à pied. Je n’avais jamais vu ce bâtiment depuis que je venais consulter à l’hôpital. Sans doute trop absorbée dans mes pensées.

Elle m’a laissée à l’entrée et a passé le relais à une de ses collègues. Après un interrogatoire succinct dans un bureau car elle avait surtout besoin d’un numéro de téléphone pour savoir qui appeler en cas d’urgence, elle m’a ensuite demandé de lui remettre mon traitement si je l’avais pris avec moi. En effet la psychiatre avait déjà effectué ses prescriptions, le traitement me serait distribué, je n’avais donc pas besoin du mien.

Puis elle m’a engagé à la suivre dans une pièce. Elle m’a demandé d’ouvrir mon sac et de le vider devant elle. N’ayant pas été prévenue que ça se passerait comme ça, j’ai eu un gros moment de gêne. Comme j’ai hésité elle m’a expliqué que c’était le règlement. Elle voulait s’assurer que rien ne pourrait me servir dans le cas où j’aurais envie de passer à l’acte.

J’ai donc tout déballé y compris la boite de tampons qu’elle a ouverte et retournée dans le sac. On ne sait jamais une lame de rasoir aurait pu être glissée à l’intérieur. Ainsi elle m’a confisqué une lime à ongles en métal et mon stylo plume car j’avais aussi pris mon journal. Quand elle a voulu le toucher j’ai hurlé. Pas question qu’elle l’ouvre et qu’elle en lise une ligne.

Ensuite j’ai tout rangé et elle m’a conduit à ma chambre. Elle m’a expliqué les horaires. Diner à 19 heures dans la salle à côté, distribution des comprimés à 20 heures. D’ici là, je devais me reposer. Alors qu’elle sortait de ma chambre j’ai réclamé mon stylo plume. Elle a poussé un soupir, je sentais que je l’enquiquinais. Elle me l’a donc redonné à contre cœur. De toute façon elle viendrait me voir régulièrement.

En effet toutes les dix minutes elle entrait dans ma chambre car en plus elle avait exigé que je laisse la porte ouverte. Pour lui montrer ma bonne volonté je suis allée à son bureau lui rendre le stylo une fois terminé. Comme je perds la mémoire je voulais noter à chaud ce qui avait émergé en séance.

Elle ne s’attendait pas à ce que je sois aussi rapide car elle savait qu’avec le traitement et ses interruptions j’aurais des difficultés. Elle m’a alors proposé de prendre une tisane avec elle. Aujourd’hui c’était calme, il y avait peu de patients elle avait du temps.

Elle m’a demandé mon âge, ma profession. Cela me faisait tout bizarre car j’avais oublié que socialement j’existais encore aux yeux des autres. Je ne sais pas si c’était exprès mais elle n’a pas abordé les raisons de ma venue dans ce centre. Nous avions le même âge. Elle m’a aussi parlé d’elle, de son mari, ses enfants, son métier d’infirmière. Elle a cherché à savoir quelles études j’avais fait. C’est alors que je lui ai dit que la psychiatre me poussait à réfléchir à mon avenir professionnel.

Est-ce que j’avais une idée ? Pas vraiment même si l’enseignement me tentait. Son mari était prof, ce métier était difficile même si elle appréciait qu’il ait toutes les vacances scolaires pour être avec les enfants. Je ne devais pas idéaliser un métier. D’autre part ce n’est pas non plus parce qu’à un endroit ça s’était mal passé que ça se passerait mal partout. J’avais choisi ce métier d’ingénieur, il me plaisait. Et puis avec le traitement et la thérapie normalement je ne devrais pas reproduire ce qui m’avait amené là.

C’était frappé du coin du bon sens. Je l’ai remercié de cette discussion car elle m’avait fait du bien. Elle m’a conseillé d’aller à pôle emploi même si je n’étais pas au chômage. Ils avaient pas mal d’offres d’emploi, les lire pourrait relancer mon projet.

Il était être 17 à ma montre. Je me suis allongée et j’ai regardé le plafond laissant mes idées vagabonder. Je repensais à ce mois écoulé. Pile un mois que j’avais revu Laurence et j’étais enfermée en psychiatrie. Certes le raccourci était violent mais c’était la réalité.

Comment j’avais pu dévaler la pente à cette vitesse alors que j’étais censée plutôt la remonter ?

J’ai repensé à la séance de cet après-midi. Couper avec Pierre Marie c’était couper avec ma sœur, ma mère et mon père. En somme couper avec toute ma famille. C’était me retrouver seule à l’exact opposé de ce que je voulais. Cette thérapie avait pour objectif de rompre avec cette solitude que je ressentais depuis mon enfance. Pas de m’isoler encore plus. Mon ex-psy m’avait déjà conseillé de désinvestir la relation avec Anne mais je n’avais pas voulu l’entendre.

D’autre part je n’avais rien construit affectivement. Ma vie se résumait à de la misère sexuelle et avec Laurence je touchais le fond. Deux heures de relations sexuelles frénétiques mais question sentiment c’était le désert absolu. Mes amours avec elle n’étaient pas tarifés mais c’était pire parce qu’elle faisait passer pour de l’amour ce qui n’était que de sa part un vide à combler. Elle me consommait. Littéralement. Au sens propre comme au figuré.

J’ai senti les larmes monter. Le constat était terrible. Comment une fille intelligente, plutôt née du bon côté de la barrière sociale, sans difficulté particulière sur le plan social ou matériel pouvait avoir une telle vie de merde ! J’avais bientôt 29 ans et je dépendais de mon père, de psys et de médicaments pour survivre à une souffrance dont je ne pourrais jamais me débarrasser. Entre des béquilles chimiques et une infantilisation dégradante je me devais de construire un projet professionnel.

Bref la machine à ruminer c’était remise en route. En deux heures j’étais mûre. L’infirmière m’a retrouvée pliée en chien de fusil dans mon lit à me tordre de douleur, inondée par mes pleurs. Mais pourquoi je n’avais pas appelé ou n’étais allée la voir ? C’était aussi cela l’intérêt de cette hospitalisation.

Elle m’a néanmoins obligée à me rendre dans la salle à manger même si je n’avais pas faim. D’ailleurs j’ai à peine touché le plateau servi. Ensuite je suis retournée dans ma chambre, en dehors de mes pensées morbides rien ne m’attirait.

Vers 23 heures je ne dormais toujours pas. Une infirmière que je ne connaissais pas car la précédente avait dû partir est venue voir comment j’allais. Mal évidemment. Elle s’est assise sur la chaise à côté du lit et m’a prise la main. « Vous n’êtes pas seule pour affronter vos angoisses. » Elle était âgée, je sentais la professionnelle expérimentée ce qui eut l’effet de m’apaiser.

Je lui ai confié que je ne voyais aucune issue à ma souffrance. Que j’allais dans le mur. Je n’avais plus envie de me battre ma vie était fichue. Elle m’a demandé si j’avais des souvenirs heureux auxquels m’accrocher. A l’instant rien ne me venait à l’esprit. Est-ce que des choses me faisaient plaisir ? En dehors du sexe pas trop. Sinon est-ce que quelque chose me ferait envie en dehors du sexe ? Oui j’aimerais ne plus dépendre ni de mon père, ni des psys ni des médicaments. En quoi je dépendais de mon père. De son argent, sa voiture.

Est-ce que j’avais mon permis ? Oui mais avec les médicaments conduire est déconseillé. Et là je ne sais pas pourquoi j’ai évoqué le vélo de mon enfance. De mon sentiment de liberté, du bien-être qui m’envahissait. D’ailleurs dans ma précédente thérapie j’avais analysé un rêve où mon vélo était un élément central.

Cela pourrait être mon prochain projet. Acquérir un vélo, retrouver mon autonomie par rapport à mon père. En plus le printemps arrivait, il me serait agréable de venir en consultation à vélo.

Je l’ai remerciée, la fatigue avait eu raison de ma résistance, j’avais envie de dormir.

Avant ma sortie la psychiatre est passée me voir afin de me dire qu’elle avait signé mon bon de sortie. Visiblement ma conversation sur le vélo lui avait été rapportée car elle trouvait que c’était une excellente idée.

A mon retour une lettre de Laurence m’attendait dans ma boite aux lettres. Elle est restée sur la table toute la journée car j’ai préféré fuir dans le sommeil.

Secrets de famille : chapitre 26

« Camille, la lettre dont parle ma tante doit être celle glissée dans son journal intime.

– Attends, elle doit être sur la table. La voilà ! C’est celle où les pages sont numérotées d’après la date. »

Mercredi 4 mars 1992 – LETTRE DE LAURENCE

Mon tendre amour, ma seule raison de vivre…

Mercredi 14 h30, je suis seule tu n’es pas là. Mes parents ont été étonnés de me voir revenir si vite. J’ai prétexté une grande fatigue et une envie de sieste. Ils n’ont pas insisté quand ils ont vu ma tête.

Je pleure, j’ai le cœur gros. Pourquoi refuses-tu de m’ouvrir ta porte ? Tu me manques terriblement. Depuis notre dernière rencontre je compte les jours où je vais te revoir.

Et oui, me voilà avec le mal d’amour, cœur et corps s’agitent à travers d’atroces souffrances. L’amour c’est beau mais cela est terrible aussi. Jusqu’à maintenant je n’avais jamais éprouvé de manque physique et cela m’arrive avec toi. Tu as pris mon cœur, mon amour et tout mon être, je ne pense pas être capable de te le reprendre.

J’aime tout de toi, t’entendre, te voir sourire même si tu es triste. Tu es belle dans ces moments-là. Sache que je t’aime tout entière (même dépressive.) Cela me fait simplement mal et peur à la fois de te perdre.

Je t’aime, je ne t’apporte peut-être pas assez ou trop mais c’est involontaire. J’aimerais tant te voir plus souvent, te serrer contre mes seins tendrement. Je ne peux pas tout te dire non plus car tu es si fragile.

La semaine dernière j’ai été maladroite avec le gode, je m’en veux terriblement d’avoir voulu te forcer. Mais j’aimerais que nous ne formions qu’une seule personne et te dire des mots d’amour qui te feraient rougir. Mais ma pudeur m’en empêche.

Avec ma grande gueule je trouve le moyen d’être intimidée par toi. En t’écrivant je repense à certaines scènes qui me font trémousser dans mon lit. Mon petit minou miaule et pleure d’ennui. Tes caresses, ta bouche chaude, ta langue, tes doigts lui manquent. Plein de pensées érotiques occupent mon esprit.

Je vais arrêter de t’écrire. Tu vas sans doute me prendre pour une midinette. Oubliée la licenciée en lettres classiques.

STOP ! Je ne vais pas me relire sinon je vais déchirer cette lettre.

Je prendrais de tes nouvelles. Mais si tu ne veux plus me voir je comprendrai.

Je t’aime petit bout, mille baisers

Ton adorée.

Vendredi 6 mars 1992 – ENTRETIEN AVEC LA PSYCHIATRE

La psychiatre m’a trouvé sale et fatiguée. Il faut dire que depuis notre dernière rencontre je portais la même chemise et pantalon.

Ce sommeil de fuite était un symptôme de la dépression, la fatigue et l’incurie aussi. Ou bien c’était un passage à vide et elle temporisait ou bien c’était une aggravation et peut-être qu’une hospitalisation s’imposait.

Je me suis mise alors à pleurer parce qu’avait l’impression de dégringoler quatre à quatre les escaliers sans pouvoir rien contrôler. Plus je me soignais, plus j’allais mal. On ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs m’a rappelé la psychiatre. Par ailleurs c’étaient aussi les effets du travail thérapeutiques. Mes défenses étaient anciennes, mon système de défense résistait aussi, il fallait taper fort pour le démolir. C’est pourquoi elle avait organisé cette hospitalisation.

Si jamais je ne me sentais pas bien, je savais où aller car j’avais un dossier, on me connaissait. Je l’ai remerciée car je reconnais que l’endroit m’avait apporté un cadre rassurant.

La psychiatre était en vacances la semaine prochaine. Cependant la psychothérapeute pouvait exceptionnellement prescrire si besoin était. Inutile de multiplier les intervenants.

J’étais tellement mal que je n’ai pas parlé de la lettre de Laurence. Je lui ai souhaité bonnes vacances.

Dimanche 8 mars 1992 – APPEL TÉLÉPHONIQUE DE LAURENCE

Je dormais quand le téléphone a sonné. Aussi j’ai mis du temps pour décrocher. C’était Laurence qui s’inquiétait de mon silence. Son mari était devant la télé, elle en profitait pour prendre de mes nouvelles. D’emblée elle a voulu savoir si entre nous c’était terminé. J’avais été hospitalisée mercredi parce que je n’allais pas bien, c’est pourquoi je n’avais pas pu être là, ni la prévenir, ni même répondre à sa lettre.

Nous avons convenu de nous revoir mercredi comme d’habitude chez moi. En raccrochant je m’en suis voulu de ma faiblesse.

Mardi 10 mars 1992 – 10 ème SÉANCE DE PSYCHOTHÉRAPIE : LAURENCE ENCORE ET TOUJOURS

Papa a demandé à Pilar de venir s’occuper de moi. Elle m’apporte les courses, me fait du ménage, me lave mon linge. Elle a aussi l’obligation de vérifier que je me lave. Aussi pendant qu’elle vaque à ses occupations à la maison, elle me force à prendre un bain. Elle m’a même coupé les cheveux car c’était une catastrophe cette paille qui me servait de tignasse m’a-t-elle dit.

Bref Pilar est une seconde mère pour moi-même si nous n’avons que douze ans d’écart. Ce serait plutôt une grande sœur bienveillante, tout le contraire d’Anne.

Avais-je des nouvelles de ma sœur ? Non. Elle n’en avait pas pris, je n’en avais pas donné depuis que j’étais chez moi.

Et ma mère ? Pareil, encore que. Mon père devait la tenir informée.

Comment je me sentais ? Mal, je fuyais dans le sommeil. D’ailleurs je ne rêvais plus comme durant ma première thérapie.

Est-ce que ça me manquait ? Oui car j’en apprenais beaucoup sur moi et me rassurait quant à ma capacité à faire un travail analytique. C’étaient là les effets des médicaments mais ça reviendrait quand je pourrais m’en passer. Et on les analysera ensemble. Cela me décrocha un sourire qu’elle remarqua.

De quoi voulais-je l’entretenir ? De Laurence encore et toujours. Cette dernière m’avait écrit une lettre à laquelle je n’avais pas répondu. De plus je la revoyais mercredi. Silence des deux côtés.

Est-ce parce que j’en avais envie ou bien est-ce que parce que je n’avais pas su dire non dans l’état de fragilité où je me trouvais ? Un peu des deux.

Si ce n’était pas indiscret de quoi parlait la lettre ? C’était, je, je, je. Laurence très égocentrée ne parlait que d’elle. Je n’existais que pour son plaisir et parce que je comblais un vide. Je n’avais même pas eu envie de lui répondre car j’avais trouvé que ses mots sonnaient vides, creux et faux.

Alors pourquoi la revoir ? Parce que j’aimerais pouvoir la quitter mais je n’en trouve ni la force ni le courage.

La psychothérapeute me fait remarquer qu’avant de la revoir j’avais débuté le deuil de cette relation. C’est cette effraction dans ce deuil inachevé qui me plonge aussi dans cette sidération. Sidération aussi du viol qui remonte à la surface.

Toutes les cultures et les civilisations ont inventé des rituels autour de la mort et du deuil. Ne me serait-il pas possible de créer une cérémonie de l’adieu symbolique avec Laurence ? Au moins le deuil de cette première relation afin d’y voir plus clair avec la seconde totalement différente ?

C’était une idée. Au point où j’en étais. Tout était bon pour m’en sortir.

Elle a arrêté la séance sur cette phrase positive.

Mercredi 11 mars 1992 – LAURENCE

Laurence est arrivée très excitée. C’est à peine si j’ai eu le temps de fermer la porte qu’elle m’a sauté dessus. On aurait dit que j’étais un bout de chair. Je me suis alors cabrée et j’ai refusé de répondre à ses baisers.

Elle a eu l’air surpris de mon attitude froide et hostile ce sont ses mots. Je lui avais manqué, elle avait envie de moi. Elle m’a alors entrainé dans la chambre, m’a déshabillé et fait de même pour elle puis m’a fait l’amour. Je ne bougeais et ne répondais pas à ses caresses. « On dirait un bout de bois inanimé ».

J’ai voulu ensuite qu’elle me prenne dans ses bras car je me sentais angoissée. Elle n’était pas ma mère, elle était mon amante, c’étaient quoi ces caprices d’enfant gâtée. C’est alors que sont remontés les souvenirs de mon dernier entretien dans le bureau du directeur. Même cynisme, même rejet.

J’ai pris mon oreiller et j’ai couvert mon visage pour qu’elle ne me voit pas pleurer. J’étais seule, je me sentais seule et abandonnée de tous. Laurence s’était radoucie. J’ai alors fini par me calmer et elle a accepté de me prendre dans ses bras. Depuis qu’elle m’avait retrouvée elle se sentait revivre. Ces orgasmes que je lui procurais l’avaient sortie d’une torpeur. Elle aurait tant voulu avoir ma force d’assumer mon homosexualité.

Sentant la manipulation, je me suis bien gardée de l’encourager dans ce sens. Le beure et l’argent du beurre. Comment quitter cette couverture confortable ? D’ailleurs le souhaitait-elle vraiment ?

Puis nous avons refait l’amour. Pour une fois c’était doux, c’était tendre. Laurence n’était plus dans l’urgence. J’ai joui en me disant que c’était la dernière fois avec elle. Si je devais garder un souvenir de nos ébats je voulais que ce soit celui-là.

Secrets de famille : chapitre 27

Vendredi 13 mars 1992 – APPEL TÉLÉPHONIQUE À PAPA

J’ai appelé papa hier car je voulais me rendre en ville demain. D’abord étonné, il a accepté de m’y accompagner. Papa a un studio en ville car c’est plus discret pour ses rencontres. D’autre part ça évite à maman l’humiliation permanente au village. Nous avons convenu qu’il m’emmène. En principe il dort sur place, aussi c’est lui qui conduira. En revanche pour le retour j’appellerai José. Même s’il est de repos ce jour-là, exceptionnellement il me rendra ce service. Je devrais l’appeler quand j’aurais fini.

Papa m’a demandé ce que je comptais faire. Je n’ai rien voulu dévoiler de mes projets car avec la dépression un jour j’ai l’énergie, un autre je me noie au fond du trou. A chaque jour suffit sa peine.

Vendredi 13 mars 1992 – EN VILLE

Papa m’a déposé au centre-ville. Dans la voiture il m’a confié qu’avec maman c’était tendu à cause de moi. Il ne cherchait pas à me culpabiliser mais il m’a expliqué que je ne devrais plus l’appeler à la maison. Le mieux serait de passer par José car maman est devenue infernale à vivre. Son sale caractère a repris le dessus. L’a-t-il vraiment quitté ? Nous avons bien rigolé.

Le monde, l’agitation, le bruit, j’ai cru que j’allais repartir dans l’autre sens car j’étais angoissée. Puis je me suis calmée car intérieurement j’ai réussi à me raisonner. J’étais là à ma demande.

La ville n’avait pas trop changé en dix ans. J’y avais passé mes années de lycée. J’avais aussi pas mal arpenté les rues et les boulevards, tout me revenait en mémoire. Aussi je me suis vite repérée.

Je n’ai pas pu m’empêcher de passer devant la librairie du mari de Laurence. C’était le week-end, de nombreux lecteurs s’y pressaient. J’ai aperçu Laurence à la caisse mais je ne sais pas si elle m’a aperçu. J’ai hésité à rentrer et puis j’ai renoncé.

Je me suis donc rendue à la poste où j’ai acheté une pièce commémorative des jeux Olympiques d’hiver d’Albertville. Sans hésiter j’ai pris la pièce de 100 francs en argent représentant le patinage artistique en couple. Elle en jetait dans son écrin bleu.

Ensuite je me suis rendue dans une bijouterie. J’ai choisi un simple jonc en or. Quand la vendeuse m’a demandé si je voulais une gravure car sur ces alliances elle était offerte, j’ai dit oui. J’avais le droit à une date et deux prénoms. En fait j’ai juste pris la date du 5 2 1992. En revanche je devrais revenir dans dix jours car l’atelier était à 200 kilomètres de là. Avec les délais postaux, elle ne pourrait pas me promettre un délai plus court. J’ai payé l’intégralité de l’achat et donné mon numéro pour qu’on me prévienne.

C’était bien la première fois que j’éprouvais de la légèreté. A quand remontait la dernière fois où cette insouciance m’avait envahie ? A côté de la bijouterie, il y avait un magasin de jouets. Dans la vitrine, une boite en bois avec une biche dans une forêt avait attiré mon attention. Cette image me rappelait Bambi, le dessin animé de mon enfance. Cet orphelin m’avait renvoyé à ma mère défaillante. Quelque part aussi je pleurais cette mère absente.

C’était une boite de rangement, tout à fait ce que je recherchais.

Il était à peine 16 heures et j’avais terminé mes premières emplettes. Depuis des mois je n’achetais plus rien. Alors que j’avais claqué des sommes considérables dans une thérapie qui m’avait détruite, avec cette autre thérapie j’avançais sans rien dépenser. C’est pourquoi je voulais me gratifier.

Freud avait justifié le paiement de l’analyste par la frustration que ça engendrait. C’est par ce levier qu’on avait envie de s’en sortir. En effet la rage que ça nous procurait de savoir que l’analyste jouissait de l’argent que nous avions parfois durement gagné, nous donnait envie d’en jouir à notre tour et de le priver à son tour.

Un peu à l’écart du centre-ville se trouvait un magasin de cycles et cyclos-moteurs. Il y avait différents modèles. Mais d’emblée j’ai su lequel je voulais. Un vélo de ville modèle femme avec vitesses et si possible un panier sur le devant pour y mettre mes affaires quand je me baladerai.

Un vendeur avait le modèle de mes rêves en noir ou en bleu. J’ai choisi le noir. Si j’avais des courses à faire je pouvais revenir sinon je m’installais dans un coin de sa boutique il en avait pour une heure à le préparer et effectuer tous les réglages.

J’ai prétexté des courses et je me suis rendue dans un café car j’avais une envie pressante à cause de l’émotion et l’excitation que cet achat m’avait procuré. A cette occasion j’en ai profité pour appeler d’une cabine qui se trouvait dans les toilettes du bistrot José. Ce n’était pas la peine qu’il vienne me chercher je rentrerai par mes propres moyens. Trop ravi de rester chez lui, il n’a pas insisté ni voulu savoir comment.

Quelle sensation de remonter sur un vélo. J’ai eu un peu de mal à retrouver mes marques mais rapidement tous les réflexes me sont revenus. J’ai mis mes emplettes dans mon panier et je suis rentrée par les routes de campagne. Il y avait peu de circulation et la route était plate. Le vendeur m’avait offert l’anti-vol et les pinces pantalons. De toute façon j’aurais effectué la dépense. En rentrant j’ai rangé le vélo dans le garage.

Cette après-midi m’avait bien fatigué et remué. Aussi je me suis allongée en rentrant, j’ai même dormi un peu. Avec mon vélo j’avais retrouvé mon autonomie. J’étais à 45 minutes de la ville et certainement 30 minutes de l’hôpital qui était juste à l’entrée de la ville, à l’écart.

Après le diner j’ai rangé ma boite et ma pièce dans le placard de l’entrée car je n’aurais le jonc que la semaine prochaine.

Mardi 17 mars 1992 – 11 ème SÉANCE DE PSYCHOTHÉRAPIE : SAMEDI

J’ai commencé la séance par mes achats de samedi. La psychothérapeute m’a félicité d’avoir surmonté mes angoisses pour réaliser mes projets. D’ailleurs j’étais venue à son rendez-vous à vélo sans que José ne soit là à m’accompagner et m’attendre. Enfin je retrouvais une vie d’adulte.

Je lui ai aussi rapporté la conversation que j’avais eu avec papa dans la voiture au sujet de maman. La psychothérapeute a utilisé une métaphore pour m’aider à comprendre ce qui se passait.

Dans une relation on est deux et chacun tient un bout de la corde. Si l’un des deux envoie un mouvement dans la corde pour la faire onduler, l’autre ne peut rien faire pour l’empêcher de bouger même en la lâchant. C’est-à-dire que dans une thérapie les changements produits sur l’analysé ont aussi des répercussions sur les autres membres du groupe ou de la famille qu’ils le veuillent ou non. C’est aussi pour cela qu’il y a des résistances de tous les côtés. Lors de la première thérapie j’avais eu énormément de pression pour l’arrêter.

Ma mère n’appréciait pas les changements qui s’opéraient car cette thérapie était en train de redonner à chacun sa place. En plus un objet qui devenait sujet devait créer la panique dans la famille. Aussi je devais m’attendre à des réactions très violentes. Mon père supportait-il bien la pression ? Ne risquait-il pas d’opérer un retournement si jamais elle s’accentuait ?

Je ne savais pas répondre à ces deux dernières questions. J’espérais que non mais mon père ne m’avait pas toujours protégé. Un retour en arrière était possible de sa part.

La psychothérapeute avait dû se rendre compte qu’elle m’avait déstabilisée. Elle s’est justifiée en me disant que lorsque les jeux allaient se révéler je saurai me protéger. Comme l’angoisse montait j’ai alors changé de sujet. J’ai réfléchi au rituel évoqué lors de la dernière séance. Et c’était aussi la raison de ma virée en ville. Cependant pour l’instant je ne pouvais rien dire car je n’avais pas réuni toutes les conditions pour l’effectuer.

Mais promis à la prochaine séance je pourrais lui raconter. Elle arrêté la séance sur cette phrase. Ce n’est pas la première fois qu’elle met fin à l’entretien quand une note positive ou d’espoir émerge de nos échanges.

« Tu as vu l’heure Jade ?

– Déjà 18 heures, nous n’avons pas vu le temps passer. On dirait que la pluie s’est arrêtée aussi.

– En revanche les transats sont trempés. Si on veut aller à la piscine, ce sera juste pour nager.

– J’ai un autre programme Camille.

– Ah oui ? Lequel ?

– J’aimerais bien retourner chez ma tante.

– Mais pourquoi faire ?

– Récupérer son vélo. Même si ce n’est pas celui de son journal, elle devait encore en avoir un.

– Il n’y a pas le brocanteur qui devait venir vider la maison ?

– Si !

– On y va maintenant et on avise ! »

Il était 18 h 30 et devant le pavillon un camion était stationné. Un homme était dans l’allée où il ramassait des morceaux de cartons. Jade l’interpella.

« Bonsoir monsieur, vous êtes le brocanteur ?

– Oui.

– Je suis la nièce de la défunte.

– Ah bon ? répondit-il d’un air méfiant.

– Vous connaissiez bien ma tante ?

– Oui, c’était une bonne cliente de la brocante avec son amie. Elles avaient chiné une grande partie de leur bibliothèque chez moi. Vous voulez quoi car j’ai fini ma journée j’aimerais rentrer ?

– Je voulais récupérer quelques objets.

– C’est que j’avais négocié le prix du devis avec votre tante.

– Vous devez déjà avoir récupéré aujourd’hui ce qui avait de la valeur non ?

– Il en reste.

– Mais vous voulez quoi exactement ?

– Son vélo.

– Je devais aussi le récupérer.

– Pour le revendre ?

– Oui c’est mon métier.

– Alors mettez-le manque à gagner sur la facture que vous enverrez au notaire. Ce sera ça de moins sur la part de ma mère qui est héritière. Vous comprendrez que je veuille garder un souvenir de ma tante.

– Au fait le carton dans les toilettes c’est vous ?

– Pourquoi ce serait nous ?

– Parce qu’il a disparu et j’avais des consignes.

– Lesquelles ?

– Le remettre à José et Pilar.

– Ils ont dû le prendre sans doute.

– Sans doute. Pour le vélo il est dans le garage, vous le prenez tout de suite ou vous revenez demain ?

– On le prend tout de suite ! »

Elles laissèrent partir l’homme et remirent le vélo dans le garage. Le vélo était en tout point identique à la description du journal. Delphine avait un faible pour ce modèle. Elles repartirent à la villa déposer les vélos pour revenir en voiture. Jade déposa le vélo dans le coffre qu’elle laissa ouvert le temps du parcours.

En rentrant elles se douchèrent puis dinèrent. Elles reprendraient la lecture demain. Après le repas elles montèrent dans la chambre de Jade où elles firent l’amour. Elles s’endormirent comme la veille dans les bras l’une de l’autre, repues et apaisées.

Secrets de famille : chapitre 28

« Bien dormi Jade ?

– Oui et toi ?

– Aussi.

– On finit la lecture aujourd’hui ou bien tu veux profiter de ces vacances Camille.

– L’histoire de Delphine me prend aux tripes Jade. Je l’admire car je ne sais pas comment elle a pu supporter toutes ces souffrances. C’est ta tante mais pour moi c’est avant tout une jeune femme de notre âge. Cela pourrait être toi ou moi.

– Je suis comme toi, c’est Delphine aussi pour moi. Hier le brocanteur a parlé de son amie. Pourtant la maison est vide et on n’a pas vu de trace d’une autre femme.

– Un mystère de plus. Il faudrait qu’on discute avec José et Pilar pour en savoir plus. A condition qu’ils acceptent de répondre à nos questions.

– J’adore le nous Camille.

– Je t’aime Jade.

– Camille je t’aime aussi et je suis heureuse de partager cette expérience avec toi.

– Merci de ce cadeau Jade. Ce journal me bouleverse à un point tu n’as pas idée. Delphine est morte jeune, la vie ne lui aura rien épargné et pourtant elle nous dit à chaque ligne combien elle l’aime.

– C’est cela la force de son journal. C’est un hymne à la vie. »

Mercredi 18 mars 1992 – LAURENCE

Alors qu’habituellement elle appelle pour me prévenir de sa visite, Laurence a débarqué par surprise. La séance de la veille m’avait épuisée. Aussi j’étais dans un sommeil de fuite quand elle a sonné à ma porte.

Elle voulait me parler car samedi son mari m’avait aperçue en ville lorsque j’étais sortie de la bijouterie qui se trouvait non loin de sa librairie. A quel jeu je jouais avec mon alliance ? Alors celle-là elle était bonne ! Comment était-elle au courant ? Laurence avait mené son enquête et elle connaissait bien la vendeuse qui m’avait vendu la bague. De quel droit Laurence m’espionnait-elle ? J’étais libre d’acheter une bague même une alliance sans lui rendre de comptes.

Elle n’avait aucune intention de divorcer. Les choses devaient être claires entre nous. La relation n’irait pas au-delà de la bagatelle. Son fils avait autant besoin de sa mère que de son père. La lesbienne c’était moi pas elle.

Je n’ai pas voulu l’interrompre. C’était trop jouissif de la voir répéter le même schéma. Tellement prévisible Laurence. Ensuite comme si de rien n’était et qu’elle était déjà passée à autre chose elle a voulu faire l’amour.

J’ai accepté mais à mes conditions. Elle a paru surprise. Cependant comme elle était très excitée elle n’a pas cherché à discuter. Je suis restée habillée et je lui ai demandé de se mettre nue. Je l’ai embrassée et caressée partout sauf sur le sexe alors qu’elle me le réclamait. Puis quand j’ai senti qu’elle n’en pouvait plus, je l’ai pénétrée de deux doigts pendant que le pouce lui caressait le clitoris. Je savais qu’elle adorait jouir quand je la prenais ainsi. J’y ai mis toute la douceur et la passion dont j’étais capable.

Elle a eu un orgasme vaginal violent, j’ai senti les muscles de son périnée se contracter. Puis je l’ai embrassée longuement. « Profite de cet orgasme Laurence car c’est le dernier que je te donne. Qu’il te hante jusqu’à la fin de tes jours ! C’est fini entre nous ! »

J’ai quitté la chambre et je l’ai entendu pleurer. Elle s’est rhabillée et est partie. Nous nous sommes quittées sans nous dire au revoir.

Vendredi 20 mars 1992 – ENTRETIEN AVEC LA PSYCHIATRE

Je n’avais pas vu la psychiatre depuis 15 jours. Je lui ai raconté le vélo et la rupture avec Laurence. Elle n’en est pas revenue du changement. Elle m’avait quittée sale et déprimée et elle me retrouve active et déterminée.

Cependant elle m’a mise en garde, cette amélioration ne devait pas me faire oublier que la dynamique familiale était en plein remaniement.

Qu’elle ne s’inquiète pas j’allais profiter de cette embellie pour penser à mon projet professionnel. Maintenant que j’avais mon vélo ce serait plus facile aussi pour me déplacer et démarcher. C’était une bonne nouvelle. J’y avais un peu réfléchi. Je souhaitais rester ingénieur, c’était à ma portée. A moi de trouver une nouvelle direction à ma vie. La psychiatre m’a demandé quel avait été mon cursus. Classe prépa et grande école. Elle l’ignorait et j’ai senti qu’elle en était remuée.

Nous appartenions au même milieu social, l’identification n’en était que plus forte. Elle devait néanmoins continuer à maintenir une barrière. Notre génération de femmes était aussi la première à accéder en nombres à des postes habituellement tenus par des hommes. Pour se récupérer elle me fit remarquer que la dépression frappait dans tous les milieux mais qu’on en guérissait. Que ma formation de base devrait me faciliter ma réinsertion. Elle me faisait confiance pour le gérer au mieux.

Nous avions mis le temps à nous apprivoiser. Sans doute qu’elle s’est défendue de quelque chose avec moi qui a expliqué notre mauvais départ. En tout cas j’ai senti que la glace était définitivement rompue.

Mardi 24 mars 1992 – 12 ème SÉANCE DE PSYCHOTHÉRAPIE : LAURENCE SUITE ET FIN

Ce matin la vendeuse de la bijouterie m’avait appelée, je pouvais venir retirer la bague. J’ai eu le temps avant ma séance de la récupérer. J’avais aussi pris la boite et la pièce que j’avais rangées dans un sac.

Je suis donc arrivée en séance avec mon sac. Bien évidemment j’ai commencé en racontant ma rupture avec Laurence. La psychothérapeute m’a demandé comment je me sentais ? Pour l’instant je ne ressentais aucun bienfait car c’était trop frais. C’est alors que j’ai sorti mes objets du sac.

Est-ce qu’elle voulait bien accepter de partager ce moment avec moi ? C’était l’enterrement symbolique de ma relation avec Laurence. La bague avec la date de notre rencontre, la pièce en souvenir du jour de son appel et la boite qui serait le cercueil. J’ai mis la bague et la pièce dans la boite que j’ai fermée à clé.

La psychothérapeute m’a demandé si je voulais dire quelque chose. Non tout avait été dit. Nous étions là pour dire au revoir à cet amour qui n’est plus. Puis j’ai pleuré. Longuement…

J’ai remercié la psychothérapeute de ne pas m’avoir laissé seule face à mon chagrin, j’avais pu le partager.

C’est aussi le sens des rites, pleurer ensemble et accompagner le défunt dans sa dernière demeure. En célébrant les morts, on célèbre avant tout la vie. Elle m’a félicité pour ce travail symbolique qui ne pouvait que m’aider à aller mieux.

La page Laurence était tournée, je pouvais passer à autre chose. Et qui sait aimer à nouveau ?

Sans surprise la thérapeute a arrêté la séance sur ces mots.

La semaine prochaine elle était en congés je le revois dans 15 jours.

Vendredi 27 mars 1992 – ENTRETIEN AVEC LA PSYCHIATRE

La psychiatre m’a trouvé plutôt en forme. Physiquement le changement était perceptible. Il faut dire qu’à pédaler sous le soleil de mars je commence à prendre des couleurs qui me donnent bonne mine. En plus je mange mieux, j’ai repris un peu de poids ça me va mieux que la maigreur.

Elle voulait savoir si Laurence avait repris contact avec moi. Non. Je lui ai parlé du rituel que j’avais organisé. Elle a fait semblant d’être surprise mais j’ai bien senti que ma psychothérapeute lui en avait parlé même si elle m’a assuré du contraire. Sans doute que je ne dois pas les laisser indifférentes.

La psychiatre m’a demandé à quoi je pensais. C’est alors que je lui ai dit que ma mère m’avait tellement habitué à sa froideur que ça me bouleversait qu’on puisse me porter le moindre intérêt. C’est sûr que j’avais connu de grosses carences affectives et la thérapie ne comblera pas tous les manques. Elle m’a alors souhaité de trouver une compagne qui m’apporterait cet amour.

C’est la première fois que je ne me sentais pas m’agressée quand elle me parlait de mon homosexualité. J’ai reconnu que j’étais une écorchée vive et que parfois j’interprété à tort des propos qui se voulaient neutres ou bienveillants.

Nous avons alors abordé mon homosexualité autrement que sous le prisme purement sexuel. Quel type de femmes m’attiraient ? J’allais tellement mal jusque là que je n’avais pas pu faire autrement que d’être attirée par des femmes qui ressemblaient à ma mère. Comme cela je pourrais répéter une relation connue. C’était plus rassurant que l’inconnu même si ça me détruisait.

J’ai avoué que je rêvais de rencontrer une femme aussi amante que maternelle, avoir avec elle une relation charnelle qui me comble. Je fondais littéralement de plaisir contre les seins de mes amantes après l’amour.

C’était à ma portée. En allant de mieux en mieux je serais réceptive à ces femmes car à présent je n’avais pas pu les voir.

Je me suis alors remise à espérer que je m’en sortirai.

Secrets de famille : chapitre 29

Vendredi 3 avril 1992 – ENTRETIEN AVEC LA PSYCHIATRE

Je commençais à me sentir mieux depuis quelques jours. Toutes ces ouvertures sur le champ du possible m’avaient encouragé à moins ruminer. Petit à petit la vie reprenait ses droits, je me sentais envahie d’une nouvelle énergie. Contrairement à d’habitude où l’évocation du moindre projet me paraissait insurmontable, j’étais capable d’envisager une sortie de la dépression.

Cependant j’avais encore des bas mais moins profonds. La psychiatre m’a demandé si j’avais des envies. De lecture. C’est ce qui me manquait le plus. Mais la seule librairie de la ville étant tenue par le mari de Laurence, je me voyais mal y passer du temps.

Nous avons évoqué le plaisir de feuilleter les livres, nos goûts littéraires. La psychiatre m’a appris que la plus grande librairie de France c’était Emmaüs. Elle-même d’ailleurs était adepte de ces lieux car non seulement les livres étaient en bon état mais en plus on y trouvait des pépites. Je l’ai remerciée de cette information. Effectivement c’était une bonne alternative.

Dimanche 5 avril 1992 – LES COMPAGNONS D’EMMAÜS

J’avais trouvé dans les pages de l’annuaire l’adresse de la communauté d’Emmaüs. Avec le beau temps je m’y suis rendue à vélo. En fait je n’imaginais pas du tout ça comme ça. La psychiatre avait raison, question livres il y en avait pour tous les goûts à des tarifs dérisoires. 1 franc le livre de poche. Il y avait même des livres de collection comme ceux de la Pléiade en très bon état.

Un compagnon m’a abordé pour m’expliquer le fonctionnement et la philosophie de la fondation de l’Abbé Pierre. Il m’a raconté un peu sa vie et j’ai pris conscience que la mienne à côté était malgré tout meilleure. Nos souffrances nous ont rapproché le temps de cet échange. Ces livres en grande partie étaient des dons, des enfants qui se débarrassaient d’un héritage encombrant. Je pouvais aussi me meubler si je voulais. Dans un hangar à perte de vue j’ai pu voir des lits, des tables, des armoires, des bibliothèques.

Comme j’étais à vélo, j’ai acheté seulement quelques livres. Des bandes dessinées car avec mes problèmes de concentration je ne pouvais pas prétendre à autre chose.

J’étais heureuse de me relancer doucement dans l’existence. Cette journée était la première depuis ma tentative de suicide où l’envie de vivre prenait le dessus sur l’envie de mourir.

Mardi 7 avril 1992 – 13 ème SÉANCE DE PSYCHOTHÉRAPIE : ENVIE DE VIVRE

Je me sentais mieux de jours en jours car j’avais réussi à poser les cadres d’une vie de convalescente. Vélo, lecture et repas normaux étaient mon quotidien. En apparence ça pouvait paraitre très ennuyeux mais pour moi c’était un fantastique progrès.

Je prenais conscience que j’avais encore bien du chemin à parcourir mais je m’étais mise en mouvement et je n’avais pas peur du changement à venir.

J’ai abordé mon projet professionnel car j’y avais réfléchi. Impensable de reprendre mon ancien poste ni même de rester dans cette entreprise. Aussi le licenciement était inévitable. Ensuite j’avais envie de rester dans la région car je réapprenais à vivre même si le passé ici était douloureux. Mon suivi devenait important à mes yeux, sans ces béquilles qu’étaient le traitement et la psychothérapie, je ne pourrais pas me réinsérer.

Et le stress ? En effet j’étais devenue vulnérable au stress et même si je reprenais une activité professionnelle je devrais dans un premier temps continuer à prendre un traitement. Ma profession était assez indissociable de la pression, rechuter n’était pas l’objectif.

Cet aspect était le frein de mon projet, j’en avais bien conscience. Quand j’étais en formation il y avait les ingénieurs qui se destinaient au privé avec les carrières et les salaires qui allaient avec. Et les autres, ceux qui choisissaient la fonction publique plus compatible avec des vies de famille. En revanche les salaires étaient divisés par 2 ou par 10 c’était selon. Mais je ne m’appelais pas Laurence, je ne pouvais pas exiger le beurre et l’argent du beurre.

C’était une sage décision. Encore fallait-il que je trouve dans la région un poste d’ingénieur dans la fonction publique. J’avais encore quelques réseaux parmi les anciens élèves, c’était à ma portée. Papa avait aussi ses relations à la chambre de commerce. Ce n’était pas un souci.

Nous avons arrêté l’entretien sur cette dernière phrase.

Vendredi 10 avril 1992 – ENTRETIEN AVEC LA PSYCHIATRE

Elle était très contente de mon projet. Tout à fait réalisable, à condition de bien le préparer. En principe un traitement anti-dépresseur c’était 6 mois minimum. Je n’ai rien compris à sa classification du DSM IV, la seule chose que j’ai retenue c’est qu’elle comptait me laisser 18 mois sous traitement. D’une part pour éviter la rechute, d’autre part parce que ma dépression était sévère.

Début juin, nous en serons à 6 mois. Raisonnablement on pourra commencer à diminuer les doses ce qui signifiait que pour septembre je pouvais envisager une reprise à mi-temps thérapeutique. C’est alors que je lui ai demandé quel employeur m’y prendrait d’emblée, cette solution aurait envisageable si j’avais gardé mon emploi.

Effectivement c’était un écueil. Cependant ce qui comptait c’était la dynamique qui s’installait. Comme j’étais payée en longue maladie, cela me permettrait de terminer mon traitement médicamenteux et de bien avancer en psychothérapie. Ainsi je reprendrais dans de bonnes conditions.

Dimanche 12 avril 1992 – BROCANTE DE LA FERME

C’est tout à fait par hasard que j’ai découvert la brocante de la ferme. Elle était sur la départementale, à la sortie du village, dans les terres. C’était pour moi un trajet inhabituel car j’avais plutôt sillonné les routes dans la direction opposée. En urbaine j’étais attirée par la ville, je n’avais pas eu envie d’explorer la campagne profonde.

Ma précédente visite chez les compagnons d’Emmaüs m’avait ouvert sur un monde inconnu. Dans la cour de la ferme, un bric-à-brac sur des tables était exposé. De la vaisselle principalement mais aussi des objets hétéroclites. Des outils de bricolage, des jouets anciens, des boites… Une femme entre deux âges m’a accueillie. Son mari était absent pour le moment mais je pouvais entrer dans la ferme, j’étais la bienvenue. Sur le fronton de la grange était inscrit « Brocante de la ferme depuis 1936, de père en fils ». Les locaux étaient bien moins imposants mais aussi moins bien ordonnés et rangés que chez les compagnons d’Emmaüs.

Cependant il y avait une cohérence dans les pièces. Les meubles, d’un côté, les vêtements de l’autre, les bijoux, les livres. En revanche il ne fallait pas hésiter à fouiller car rien n’était classé. J’ai rapidement repéré des livres de poche. Il y avait le comte de Monte Cristo de Dumas. Que de souvenirs quand adolescente j’avais dévoré cette œuvre durant des vacances d’été ! Une bouffée de nostalgie s’est alors emparée de moi. Typiquement l’achat compulsif.

J’ai donc pris la série et je l’ai complétée de deux romans de Zola, Germinal et Nana. Ensuite j’ai vaguement regardé le reste des objets mais l’émotion m’avait fatiguée. En revenant sur mes pas, un homme d’une trentaine d’années est venu à ma rencontre. C’était le fils du brocanteur.

Il m’a expliqué qu’il avait encore des livres non déballés car il venait de terminer de vider une maison avec son père. La population est âgée ici, il ne manquait pas de travail. Est-ce que je cherchais quelque chose de précis ? Il m’a conseillé de repasser régulièrement. Nous avons ainsi bavardé un peu. Il était le petit-fils du fondateur, la troisième génération de brocanteur. Il m’a demandé d’où je venais. Evidemment il connaissait papa.

Cela m’a touché qu’il m’offre les tomes de Dumas, après tout il n’était pas obligé. Il espérait bien me revoir. Ces paroles ont été dites sur un ton appuyé. Me draguait-il ? Il avait pris soin de me préciser aussi qu’il était célibataire. Et que des jolies filles comme moi il n’en voyait pas tous les jours non plus, la clientèle était plus âgée.

Mardi 14 avril 1992 – 14 ème SÉANCE DE PSYCHOTHÉRAPIE : TOUS LES HOMMES NE SONT PAS DES SALAUDS

J’avais commencé à lire Dumas. Mes difficultés de concentration étaient compensées par le souvenir intact que j’avais gardé de cette histoire de vengeance.

Avais-je envie de me venger ? La question m’a surprise car je n’avais pas du tout fait le lien dans ce choix inconscient de lecture. En même temps me venger de quoi ou de qui ? J’avais fait le choix d’apprendre à vivre douloureusement avec. En dehors de la décharge brute et archaïque que tuer mon agresseur pourrait me procurer, je n’avais pas envie de finir en prison pour ce geste. J’y étais déjà et cette thérapie avait pour objectif de m’en faire sortir.

J’ai également parlé du trouble que m’avaient procuré les mots du brocanteur. De quel genre de trouble ? Je ne m’étais pas du tout sentie agressée par ses mots. Nous étions dans un échange commercial, je n’avais pas à savoir qu’il était célibataire et qu’il me trouvait jolie. J’étais lesbienne et pour moi tous les hommes étaient des salauds.

Tous les hommes ? Pour l’instant elle n’en voyait qu’un car papa et José étaient bienveillants à mon égard. Cette parole sur les hommes c’était la mienne ou je la tenais de quelqu’un d’autre ? De ma mère, elle n’avait eu de cesse de me la répéter. De toute manière dans son entreprise de démolition tout avait été bon (ou mauvais c’est selon) pour me barrer l’accès aux hommes par tous les moyens.

Mais là aujourd’hui dans mon trouble qu’est-ce que je ressentais ? Ni peur ni dégoût c’était sûr. Alors quoi ? Le trouble d’être désirée par un homme.

Est-ce que je pouvais envisager d’aller plus loin avec un homme que ce trouble ? Non, je ne supportais pas la pénétration et je me protégeais aussi des réminiscences du viol. Néanmoins je pouvais accepter sans angoisse qu’il me désire.

Tous les hommes ne sont pas des salauds. Ma mère s’était trompée. Là-dessus et sur bien d’autres choses m’a fait remarquer la psy puisque je savais maintenant que je pouvais être désirée et aimée.

J’ai alors senti que le poids énorme que je portais en moi, comme une enclume entre les deux poumons venait de s’envoler. Cette parole était une parole de vérité et de libération. Un pan entier de mon système de défense venait de tomber grâce au brocanteur.

« Oh la vache Camille. Tu crois que le brocanteur dont elle parle c’est celui qu’on a vu hier ?

– Certaine Jade. Tu as vu la tête qu’il a eu quand tu as voulu récupérer le vélo. Il en savait bien plus qu’il ne voulait le dire sur Delphine.

– Ils se connaissaient depuis plus de 25 ans. Peut-être qu’il a eu une histoire avec elle ?

– Je ne me vois pas aller lui demander tu vois.

– J’aimerais bien aller lui reparler Camille.

– Terminons le journal et si tu le veux bien on ira interroger ceux qui l’ont connue. Il a été assez surpris hier le brocanteur de te voir mais il n’a pas remis en question ton existence. A mon avis ta tante lui avait parlé de toi. Mais en quel terme ?

– Continuons car on ne sait toujours pas pourquoi ma famille a organisé une telle omerta. »

Secrets de famille : chapitre 30

Vendredi 17 avril 1992 – ENTRETIEN AVEC LA PSYCHIATRE

Papa avait beaucoup insister pour que je vienne déjeuner dimanche à la maison. En effet c’était le week-end de Pâques et Anne et Pierre Marie étaient là pour trois jours.

C’était compliqué pour moi de me retrouver face à Pierre Marie avec ce que je traversais en thérapie. Mais papa m’a dit de faire un effort, c’était juste un repas. Il subissait une forte pression et maman était dans sa période « tout le monde s’aime, on est une famille modèle. »

J’étais écartelée entre mon envie de ne pas mettre papa dans une situation difficile et me protéger. J’avais besoin qu’elle m’aide pour prendre une décision.

La psychiatre aurait préféré que je n’y aille pas. De toute manière céder n’aidera pas mon père car ma mère aura juste gagné au chantage. A ses yeux elle en fera un faible. Quant à moi à part décompenser et rejouer les boucs émissaires je perdais sur toute la ligne.

Les loups se mangent entre eux. Si papa doit me lâcher il me lâchera. Ma famille doit arrêter de nier ce viol et de m’imposer sa loi. De toute manière quoi que je décide je serais mal. Aussi autant que ça me protège.

Je l’ai remerciée pour son éclairage. C’était aussi ce que je pensais. C’est la première fois que je me sentais autant soutenue face à un groupe hostile.

Dimanche 19 avril 1992 – BROCANTE DE LA FERME

Je ne suis pas allée au repas dominical. En fait j’avais envie de revoir le brocanteur. Il m’attirait même si je ne ressentais rien de sexuel pour lui. Sa gentillesse m’avait bouleversée.

Il m’a tout de suite reconnu et s’est proposé pour me faire visiter sa brocante. Je commençais à avoir des livres entassés à la maison. Aussi je me cherchais un meuble pour les ranger. Il avait tous les styles, toutes les tailles. Comme je ne savais pas trop ce que je voulais il s’est proposé de venir chez moi. Déjà voir la place et prendre des mesures.

Demain c’était le lundi de Pâques la brocante fermait à 18 heures. Je lui ai proposé de passer après.

Comme il y avait affluence il a dû ensuite me laisser. Mais avant de nous quitter il m’a offert les Misérables de Victor Hugo dans la version de luxe. Ce cadeau était sans ambiguïté sur les sentiments qu’il éprouvait pour moi.

Lundi 20 avril 1992 – LUCAS, LE BROCANTEUR

Toute la journée cette visite m’a angoissé. Et si j’étais en train de fantasmer sur cet homme alors qu’il ne faisait que son métier ? Après tout ces cadeaux pouvaient être un geste commercial pour m’attirer dans sa brocante.

Il a été ponctuel. En deux temps trois mouvements il avait pris les mesures de la pièce et regardé l’ameublement existant. Il avait dans sa réserve une bibliothèque qui me conviendrait. Quand je lui ai parlé du prix, il m’a dit qu’elle n’était pas chère, je ne devais pas m’inquiéter à ce sujet.

Je voyais qu’il n’était pas pressé de partir. Étant donné l’heure je lui ai proposé un apéritif qu’il a accepté. Alors que je revenais avec les verres, la bouteille de jus d’orange car il m’avait suivi sur la boisson et les cacahouètes, il m’a aidé à les mettre sur la table. Puis il m’a prise par la taille et m’a embrassée. J’étais alors tétanisée par son érection.

Il a dû le sentir car il a relâché son emprise. Je lui ai alors dit que j’étais lesbienne et que j’étais très mal à l’aise avec les hommes. Néanmoins mon regard ne pouvait se détacher de sa braguette. Je me suis approchée de lui et je l’ai masturbé. C’était bizarre mais j’avais envie de donner du plaisir à cet homme qui me désirait.

Il a grogné et éjaculé sur mon chemisier. Il en était désolé et gêné. Une angoisse profonde est montée et je lui ai demandé de partir. Son regard était doux et bon. Il a demandé à me revoir. De toute manière je repasserai à la brocante car avant d’acheter la bibliothèque je voulais la voir. Il m’a embrassé dans le cou avant de partir en souriant. Puis il m’a demandé mon prénom et donné le sien, Lucas.

Une fois parti, je suis allée dans ma chambre où je me suis masturbée en repensant à lui. Mais c’était pénible car je n’éprouvais aucun plaisir. J’ai alors pensé à un corps de femmes, à ses seins contre lesquelles reposer ma tête et j’ai joui.

Mardi 21 avril 1992 – 15 ème SÉANCE DE PSYCHOTHÉRAPIE : MISE EN DANGER ?

J’ai commencé la séance par mon affirmation par rapport à ma famille. Non seulement je l’ai fait sans culpabilité mais cela ne m’a pas détruit. Ensuite j’ai enchainé sur Lucas.

La psychothérapeute n’en revenait pas. Avais-je subi une violence quelconque ? Physique ou psychique ? Pas du tout, j’étais consentante. Comment je m’étais sentie ? J’ai avoué que si c’était à refaire je ne le referais pas. J’étais assez mal à l’aise. Le point positif c’est que je savais que j’étais lesbienne.

Mais avais-je besoin de cette expérience pour le savoir ? Non. Alors pourquoi me forcer ? Comme pour mon rituel avec ma boite, ma pièce et ma bague. Une manière symbolique d’intégrer que tous les hommes ne sont pas des salauds.

La psychothérapeute n’a pas été convaincue par mon expérience. Je m’étais mise en danger avec un homme que je ne connaissais et qui aurait pu me violer face à ma résistance. J’ai eu de la chance qu’il s’en soit contenté.

Peut-être aussi que je sais maintenant me protéger et reconnaitre les agresseurs des types bien. Tous les hommes ne sont pas des salauds.

Mon argument ne l’a pas convaincue non plus. Comme beaucoup de victimes de viol j’ai une image de mon corps très dégradée. Certaines le vendent, d’autres ont des rapports non protégés. D’ailleurs avais-je des préservatifs, en a-t-il parlé ?

Effectivement en prenant du recul j’avais sacrément joué avec le feu. Tout d’un coup je me suis sentie idiote devant elle. De toute manière je n’avais pas prévu de réitérer l’expérience qui ne m’avait pas plu.

Nous avons arrêté la séance sur cette prise de conscience.

Cela devait être ma fête car papa m’a appelé pour me dire combien je l’avais déçu. Anne et maman ont passé le week-end à me casser du sucre sur le dos. Elles en avaient plus qu’assez de ma dépression dans laquelle je me complaisais. Les autres ne comptaient plus pour moi, j’étais une ingrate et une égoïste. J’ai voulu savoir pourquoi papa prenait une joie sadique à me répéter ces propos dont j’avais cherché à m’extraire en ne venant pas. Il a bien été obligé de me lâcher la bombe.

Anne et Pierre Marie essaient d’avoir un enfant et elle a menacé papa et maman de ne plus les voir si papa continuait à me défendre comme ça. Pour la famille j’étais devenue incontrôlable avec ma thérapie, ce repas était organisé pour m’obliger à l’abandonner et rentrer dans le rang. Quand j’ai annoncé à papa que j’avais parlé du viol à mes psys, il a eu l’air surpris que je ne protège pas plus l’honneur de la famille. « Tu as fait une grosse connerie Delphine, tu vas t’en mordre les doigts, je ne vais plus pouvoir te protéger si tu ne m’aides pas un peu ! »

C’était un lâchage en bonne et due forme. Papa venait de changer de camp.

« Camille j’ai été conçue à cette période, je suis née en janvier 1993. C’est donc ma naissance qui a créé ce séisme familial.

– Je vais reprendre les propos de Delphine. Pour toi aussi les carottes étaient cuites avant ta naissance. Tu veux mon avis, ta tante serait allée à ce repas, ça n’aurait rien changé à l’affaire.

– Ma mère et mon père ont eu peur de Delphine pour l’éjecter ainsi ?

– Non ils ont activement cherché à l’anéantir avec la complicité de tes grands-parents.

– Je ne me sens pas bien, je vais vomir. »

Et Jade n’eut pas le temps de finir sa phrase qu’un jet puissant est venu s’écraser sur le carrelage. Camille lui proposa de monter dans la chambre pendant qu’elle nettoyait. Pour aujourd’hui finie la lecture. Elles allaient profiter de la piscine.

Secrets de famille : chapitre 31

Jade s’était allongée sur le transat alors que Camille avait aligné quelques longueurs. La chaleur écrasante avait disparu, remplacée par un temps gris et chaud mais néanmoins lumineux. Aussi elles avaient déployé le parasol.

« Tu te sens comment Jade ?

– Nauséeuse. Je suis désolée Camille de t’avoir infligé cette scène.

– Il y a plus romantique que de nettoyer du vomi mais c’est aussi ça s’aimer. Ne t’en fais pas pour moi. En fait je m’inquiète pour toi. Ce journal prend des proportions dans nos vies depuis 3 jours. Peut-être qu’on devrait faire une pause et profiter de ces vacances.

– Tu sais Camille, moi aussi je me sens mal depuis longtemps. C’est une angoisse diffuse. Je comprends mieux pourquoi maintenant. Mon inconscient n’était pas dupe de leurs mensonges. Je ne sais d’ailleurs pas ce qui est le pire. Savoir ce que mon père a commis ou leur grande comédie ? J’aurais tellement voulu connaitre Delphine, nous avons tellement en commun. C’est une femme libre. J’admire son courage, ce qu’elle a enduré.

– Moi aussi j’aurais aimé la connaitre. Imagine la tante et la nièce lesbienne. On aurait passé des bons moments avec elle.

– … (pleurs de Jade)

– Ma chérie qu’est-ce que j’ai dit qui te met dans cet état ?

– Je suis en colère après ma famille qui m’a privé de sa présence. Maintenant qu’elle est morte je n’aurais à jamais de cette possibilité.

– Jade, on va aller voir le brocanteur. Il a été amoureux d’elle et elle de lui, on le sait dorénavant. Et José et Pilar aussi peuvent nous en apprendre encore.

– Merci Camille d’être là. »

Cette nuit-là elles ne firent pas l’amour. Elles avaient juste envie d’un moment de tendresse.

La nuit avait eu raison de l’angoisse de Jade. Elles pourraient finir la lecture du deuxième journal dans la journée. 

Vendredi 24 avril 1992 – ENTRETIEN AVEC LA PSYCHIATRE

La psychiatre ne se montra pas étonné de la réaction familiale. Finalement j’avais été inspirée de refuser leur invitation. Le lynchage collectif avait commencé. En revanche la position de mon père était plus surprenante car il savait qu’il me plantait un couteau dans le dos.

Avais-je besoin de rappeler les effets délétères de la lâcheté paternelle ? S’il avait su réparer ses manquements, il restait au fond de lui très égoïste. C’était d’ailleurs leur principal reproche à mon égard. Mais les égoïstes dans cette affaire c’étaient eux. Je n’existais que pour répondre à leurs intérêts. Pour être égoïste il aurait fallu être sujet. Et non objet. Leur chosification passait à la vitesse supérieure.

La psychiatre m’a rappelé que le centre d’accueil et de crises pouvait me recevoir 24 heures sur 24 sans rendez-vous. Je ne devais surtout pas hésiter. Surtout que le 1er et 8 mai étant fériés je ne la revoyais que le 15 mai, cela pouvait être long de rester sans suivi pendant 3 semaines. Il y avait toujours la psychothérapeute.

 

Ensuite j’ai reparlé de Lucas. Elle a eu un avis plus nuancé que ma psychothérapeute. Certes il était en érection mais il n’a rien tenté pour me demander de le satisfaire. Il n’avait sans doute pas pu la contrôler. Le désir masculin est plus visible que le désir féminin. Ce qui comptait c’est que cette expérience n’ait pas été traumatisante. Et rien ne m’interdisait d’éprouver un amour platonique pour un homme.

Un peu de douceur dans ce monde de bruts. J’en avais besoin dans cette période qui annonçait la tempête.

Dimanche 26 avril 1992 – BROCANTE DE LA FERME

Je suis retournée à la brocante. Lucas m’attendait, il avait remarqué que j’étais régulière dans mes horaires. Il m’a entrainé tout de suite dans le corps de ferme où une surprise m’attendait. Comme il est aussi bricoleur, il m’avait confectionné une bibliothèque sur mesure. A croire qu’il avait lu dans mes pensées car c’était exactement le modèle qui me plaisait.

Si j’étais libre demain il me la livrait. C’était son jour de repos. Pour le prix il m’a demandé 50 francs. J’ai alors su qu’il me l’offrait car elle valait 10 fois ce prix même dans une brocante.

Lundi 27 avril 1992 – LA BIBLIOTHÈQUE

Lucas était venu avec son père. Ils m’ont installé la bibliothèque. Lucas avait pris des livres qu’il m’a offerts. Il voulait ainsi que je pense à lui. Mais comment ne pas penser à lui avec ce meuble imposant. Son père est reparti avec le camion en lui laissant son vélo pour rentrer.

Lucas m’a avoué que depuis qu’il m’avait vu il n’en dormait plus, le coup de foudre a été immédiat. Je ne voulais pas le blesser. Aussi je lui ai redit que j’étais lesbienne. Cependant à ma manière je l’aime. Je peux même dire que si je ne devais aimer qu’un homme ce serait lui. Il a voulu m’embrasser.

Lucas me bouleverse je ne peux pas le nier. Je lui ai alors dit que j’avais été violée et depuis je ne peux plus avoir de rapports avec un homme. Il m’a pris dans ses bras et m’a serré tendrement. « Voilà pourquoi tu es si triste. Si je pouvais casser la gueule à celui qui t’a fait ça ! »

Je lui ai proposé de diner avec moi et il a accepté. Il m’a raconté sa vie. C’est un homme simple qui a les pieds sur terre. La nuit est tombée il se levait tôt. Il m’a repris dans ses bras pour me dire au revoir. Il était en érection.

Je l’ai pris par la main et entrainé dans la chambre. On s’est embrassé puis on s’est déshabillé. Il est venu s’allonger sur moi après avoir enfilé un préservatif. Puis il s’est frotté contre mon pubis sans me pénétrer. Son sexe venait exciter mon clitoris. Même si j’étais crispée j’ai eu beaucoup de plaisir. Nous avons joui tous les deux.

Cependant rien à voir avec une femme. Lucas est venu me réparer. Pierre Marie a pris ma virginité mais Lucas m’a donné son amour. Cette nuit j’étais redevenue femme dans ses bras.

Mardi 28 avril 1992 – 16 ème SÉANCE DE PSYCHOTHÉRAPIE : LUCAS

J’ai d’abord parlé de ma famille. De cette alliance mortifère pour m’abattre. Un rouleau compresseur qui s’était mis en marche allait me réduire en morceaux. Est-ce que je l’avais vu arriver ? En fait c’était leur fonctionnement habituel, je n’étais pas tombée de ma chaise. En revanche j’étais déçue par mon père qui était redevenu leur allié.

Cette thérapie les effrayait. Me voir aller bien leur était insupportable car ils me préféraient dépressive. Pourquoi ? Parce qu’avec une étiquette de folle ma parole était peu crédible. Cependant si j’allais bien elle aurait une portée. D’ailleurs c’était bien pour cela qu’ils me jugeaient ingérables. C’est aussi parce qu’ils avaient compris qu’ils ne pourraient plus me manipuler comme avant. Ni me faire taire. Le groupe se protégeait ainsi.

La psychothérapeute est revenue sur le secret de famille. Il existait deux sortes de secrets. Le secret partagé qui soudait et le secret imposé qui détruisait. Vraisemblablement il y aurait des deux dans ma famille. Le premier était déjà levé. Il s’agissait de mon viol. Secret partagé par le groupe qui les soudait. En revanche il y avait un secret imposé qui détruisait. Mais lequel ? Tant que je n’y aurais pas accès je serais en mal.

C’est mon père qui détenait la clé. Mais son changement de camp n’augurait rien de bon pour moi. Il allait laisser le secret me détruire. Ou bien j’essayais de le savoir par lui ou bien nous essayions de le retrouver par la thérapie. Mais c’était sans garantie de réussite.

J’allais essayer d’interroger mon père car le contact n’était pas encore coupé avec lui.

Ensuite j’ai reparlé de Lucas. Je ne voulais pas qu’elle se sente agressée car je savais que cette relation ne lui plaisait pas. Mais contre toute attente elle m’a exprimé son émotion. Elle n’en revenait pas que j’ai pu surmonter mes blocages. Lucas avait certainement perçu ma faille dès le départ et c’est elle qui l’avait touché. Elle n’avait rien à ajouter à mon analyse concernant la réparation. Mon corps avait parlé de lui-même avec cet orgasme. Et Lucas était un amant respectueux, c’était tout l’inverse de ma famille.

Elle a reconnu qu’elle s’était inquiétée car ma fragilité pouvait aussi attirer des hommes peu scrupuleux. Cela signifiait aussi que je commençais à bâtir un système de défense plus sain. Cependant mon orientation sexuelle était définie depuis l’adolescence, j’étais profondément lesbienne. Il y avait peu de chance que cela bouge.

Nous avons alors abordé le sujet de la maternité. A travers Lucas, est-ce que je n’interrogeais pas ce désir ? J’avais l’âge d’être mère et ma sœur était en train d’avoir un enfant. Même pas. Si le deuil de ma relation avec Laurence avait été long et laborieux, mon avortement avait été plus traumatisant encore que le viol. D’ailleurs je n’avais même pas abordé le sujet dans la première thérapie. Et là c’était au-dessus de mes forces.

La psychothérapeute est néanmoins revenue à la charge. Certes mon esprit était traumatisé mais mon corps était biologiquement apte à une grossesse. Même si avec Lucas il n’y avait pas pénétration une grossesse était possible. Si j’envisageais de continuer à avoir des rapports avec lui une contraception était indiquée.

Je l’ai remerciée de son conseil car ma mère n’avait jamais vraiment fait mon éducation sexuelle, j’avais dû me débrouiller seule. Une carence de plus à son actif. Avant de nous quitter la psy m’a demandé de réfléchir à la relation avec Lucas. Qu’est-ce que j’en attendais ? N’allait-il pas souffrir avec moi si je ne pouvais lui apporter ce qu’il était en droit d’attendre ? En effet ils étaient brocanteurs de père en fils. Il ne contenterait pas éternellement de ce flirt poussé. La maternité serait un facteur de rupture si avoir un enfant était inconcevable pour moi. Pourrais-je le supporter ?

Par amour j’étais prête à surmonter bien des choses. Hélas non car la thérapie n’allait pas de me réparer de tout mais seulement apprendre à vivre moins douloureusement avec les traumas anciens. Je n’avais pas fait le deuil d’un enfant irreprésentable, il n’y avait actuellement psychiquement aucune place pour une autre représentation. Avais-je également envie de faire ce travail ?

La conséquence la plus dramatique de mon viol était là. Et la naissance future d’un neveu ou d’une nièce aurait inévitablement des effets sur mon état psychique.

Elle a dû interrompre la séance car l’heure était écoulée. Cependant elle a insisté pour qu’on reprenne ce sujet la prochaine fois.

Secrets de famille : chapitre 32

Dimanche 3 mai 1992 – BROCANTE DE LA FERME

Maintenant que j’avais une nouvelle bibliothèque je pouvais la remplir. Aussi comme tous les dimanches je me suis rendue à vélo à la brocante de la ferme. Lucas m’attendait car il avait eu un nouvel arrivage. En particulier il y avait toute une collection de la Pléiade dans un état neuf. Un cadeau reçu jamais lu commenta-t-il.

Je n’avais pas les moyens. En effet je ne voulais pas dépendre de papa car Anne avec sa jalousie maladive saurait lui reprocher. J’anticipais aussi ma baisse de salaire et je gérais avec parcimonie mes indemnités journalières. La première psychothérapie m’avait totalement déstabilisée avec l’argent. En plus de m’accorder peu de valeur, j’avais perdu le contrôle de ma vie avec cet argent jeté par les fenêtres. Aussi je regardais à deux fois avant la dépense. A quoi bon des livres chers ?

Lucas voulut me les offrir mais j’ai refusé. Je ne pourrais pas lui rendre la pareille et il vivait avec sa famille de ces ventes. Rien n’était trop beau pour la femme qu’il aimait. Comme le lieu n’était pas propice à une discussion intime je lui ai demandé de passer chez moi le lendemain sur son jour de repos. Nous pourrions déjeuner ensemble. Il ne s’est pas fait prier.

Avant de partir il a glissé dans mon panier un livre de poche de poèmes d’Aragon. Il avait marqué la page. « Il n’y a pas d’amour heureux. »

Lundi 4 mai 1992 – LUCAS

Lucas était venu avec la collection de la Pléiade. C’était plus fort que lui, il m’aimait. C’étaient des auteurs classiques grecs anciens mais pas seulement. Habituellement il avait un circuit de ventes pour ces livres car elles n’étaient pas en direct avec des particuliers. Son père avait donné son accord car sur ce débarras ils avaient eu pas mal de chance. Des bijoux, des pièces d’or. La personne chez qui ils étaient allés débarrasser n’était pas morte contrairement à d’habitude. Mais elle était âgée, sans héritier. Et leur avait tout donné !

C’est ainsi que tout naturellement nous avons abordé le sujet des enfants. Lucas voudrait être père et transmettre la brocante à ses enfants. Il était tombé tout petit dedans et ne se voyait pas faire autre chose. Lucas ne se serait pas vu faire de longues études comme moi, ce n’était pas un intellectuel non plus. Cependant il avait de la culture et une forte attache à certaines valeurs.

Il avait souhaité savoir si je voulais des enfants. J’ai hésité à lui briser le cœur et puis j’ai répondu négativement. Je l’ai senti déçu par ma réponse mais je n’allais pas lui mentir. Depuis la dernière fois il avait beaucoup pensé à moi. Et il se projetait même dans une relation. Je lui ai alors redit que j’étais lesbienne et que même si je l’aimais ça ne changerait pas.

Pour lui ce n’était pas un problème si j’aimais les femmes tant qu’il était l’unique homme. Il voyait en moi une mère formidable et aimante. Et même si sexuellement on ne dépassait pas le stade de la dernière fois il s’en contenterait aussi. J’étais une femme rare et précieuse qu’il avait envie de chérir. Le choix du livre d’Aragon non plus n’était pas gratuit. Aragon homosexuel amoureux d’Elsa à qui ces vers étaient destinés. Couple ambigu, amour impossible.

On ne m’avait jamais fait une telle déclaration d’amour. Même pas Laurence dans sa jeunesse. Son naturel m’a bouleversé. Je lui ai demandé de me lire le poème d’Aragon.

Lorsqu’il prononça le vers « Mon bel amour mon cher amour ma déchirure » j’ai fondu en larmes. Il m’a alors pris dans ses bras et j’ai senti son désir pour moi.

Il ne méritait pas que je sois cruelle avec lui en l’entretenant dans de faux espoirs. Nous devions nous séparer maintenant avant de nous attacher. Rien ne nous empêchait de rester amis. Il m’a embrassé et a pleuré à son tour.

Avant de nous quitter je lui ai demandé s’il voulait refaire l’amour une dernière fois. Il a voulu savoir si j’en avais envie ou bien si c’était par pitié. Je lui ai répondu que c’était par amour car malgré mes difficultés à être mère, en tant que femme je l’aimais.

Il ne voulait pas me blesser lui non plus et comprenait que j’avais été bien démolie par mon agresseur. Il pleurait autant de rage que de chagrin. Nous sommes allés dans ma chambre et nous nous sommes déshabillés.

Je voulais qu’il me fasse l’amour comme si c’était la première fois, qu’il me prenne comme un homme prend une femme. Il a d’abord été réticent, je ne devais pas me forcer. En fait j’en avais vraiment envie. Mon sexe était trempé, je lui ai pris la main pour qu’il le constate par lui-même. J’ai alors vu son sexe se dresser davantage. Il est venu sur moi et m’a pénétré. J’ai eu mal, très mal mais je n’ai rien dit. Je l’ai laissé à son plaisir et j’ai simulé le mien. Il s’en est vite rendu compte.

Il est sorti. Puis nous sommes restés dans les bras l’un de l’autre sans rien dire. Ma douleur s’était estompée car il s’était inquiété de savoir comment j’allais. Je lui ai dit que j’avais envie de lui comme la dernière fois. Il m’a demandé un peu de temps car pour l’instant il ne pouvait pas.

Quand son érection a été de nouveau possible nous avons fait l’amour et nous avons joui ensemble.

J’ai promis que je continuerai de venir le voir à la brocante car sa présence m’était indispensable. De ma vie je ne m’étais jamais sentie aussi bien avec quelqu’un. Lucas était un type bien, loin des salauds décrits par ma mère.

Quand il est parti j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Les mêmes larmes que le jour de ma tentative de suicide. J’ai mesuré le gâchis qu’était ma vie. Combien j’étais amputée d’une partie de moi-même, de ma féminité. J’étais aimée et désirée et pourtant à cet instant l’envie de mourir est revenue. En plus de m’avoir barré l’accès aux hommes ma mère m’avait barré l’accès à la maternité.

Mardi 5 mai 1992 – 18 ème SÉANCE DE PSYCHOTHÉRAPIE : ENVIE DE MOURIR

Je luttais depuis la veille contre mes pulsions suicidaires. Elles étaient revenues au galop. Y avait-il eu un élément déclencheur ? J’ai alors parlé de ma rupture avec Lucas, de mon rapport sexuel douloureux.

La psychothérapeute m’a écouté attentivement. Tout avait été beaucoup trop vite. Elle regrettait d’avoir abordé le sujet de la maternité en fin de séance et de ne pas avoir pu me fixer un autre rendez-vous le lendemain. Une semaine avec un psychisme à ciel ouvert ça avait été trop long.

Surtout qu’il y avait des retours dans le réel de la thérapie, en particulier des remaniements psychiques qui dépassaient mes ressources internes. Aussi étant donné ma nouvelle décompensation elle préférait qu’on s’en arrête là pour aujourd’hui. Et comme ma psychiatre ne pouvait pas me recevoir ce vendredi, elle aimerait qu’elle organise une hospitalisation aujourd’hui au centre.

Je suis allée dans la salle d’attente pendant qu’elle lui téléphonait. Puis elle est venue me voir, je devais attendre la psychiatre qui allait me recevoir.

L’entrevue a été très brève. Elle ne voulait pas que je reste seule cette nuit. Aussi elle me laissait le temps d’aller chercher quelques affaires et on m’attendait. Elle me verrait plus longuement dans la soirée après ses consultations.

Je suis donc rentrée à vélo. J’ai aussitôt appelé papa pour le prévenir sans entrer dans les détails du motif de cette hospitalisation. José m’accompagnerait car avec mes bagages, le vélo lui paraissait peu indiqué. Je l’ai remercié. L’espace d’un instant j’avais retrouvé ma complicité avec lui.

J’ai donc préparé mon sac en conséquence, je savais qu’on le fouillerait.

Lors de mon arrivée au centre, j’étais attendue par une infirmière et un médecin. Comme j’avais des idées suicidaires, je serais enfermée à clé dans ma chambre où on viendrait me voir régulièrement. En attendant un neuroleptique m’avait été prescrit pour prévenir la crise d’angoisse. J’ai dû l’avaler devant l’infirmière. Puis comme la fois précédente j’ai eu le droit à une fouille de mes bagages.

J’ai demandé à aller aux toilettes avant que ça ne commence car le stress m’avait rempli la vessie. L’infirmière m’a demandé de laisser la porte ouverte. J’ai répondu que ça me bloquait. Entrouverte c’était possible. J’ai donc uriné et au moment de fermer ma ceinture, dans un raptus anxieux je l’ai retirée des passants de mon pantalon sans réfléchir. Je l’ai passée autour de ma gorge, coincé la boucle sur la poignée de porte et me suis laissé tomber brutalement pour m’asphyxier.

La suite m’a été raconté le soir par la psychiatre. Le bruit de la chute a alerté l’infirmière qui s’est précipitée. Mais je bloquais la porte avec mon corps. Ils se sont mis à plusieurs pour l’enfoncer et m’ont retrouvé inanimé derrière. C’est leur rapidité qui m’a sauvé in extremis.

Je ne pouvais pas rester au centre. Je serais transférée demain en hôpital psychiatrique le temps que la crise passe, je devais bien compter quinze jours trois semaines. Elle allait réadapter le traitement et mieux soulager mon angoisse. Elle  suspendait aussi la psychothérapie durant cette hospitalisation.

Enfin avant de me quitter elle m’a demandé ce qui m’avait poussé à un tel geste. C’était un ensemble. Une thérapie c’était bien mais ça remuait tellement de choses et les prises de conscience étaient bien plus douloureuses que les plaies originelles. Pour autant je souhaitais la continuer.

Elle m’a également informé qu’elle appellerait mon père car il devait savoir ce qui s’était passé. Quant aux visites elles seraient interdites. Malgré les cachets qui m’assommaient j’ai trouvé la force de lui demander de prévenir Lucas car je ne voulais pas qu’il s’inquiète. Forcément il se sentirait coupable de mon geste me dit-elle. Pourquoi ? Ce n’était pas lui qui m’avait démolie.

Semaines du 5 mai au 1er juin 1992 – HOSPITALISATION EN PSYCHIATRIE

La tenue de mon journal s’en est trouvé négligé car j’avais une malheureuse cartouche à encre dans mon stylo. De plus j’étais tellement « tassée » (c’est leur expression) avec leurs médicaments que je n’ai ni vu le temps passer ni eu envie d’écrire.

La psychiatre est venue me voir régulièrement. Elle avait prévenu Lucas sans trahir le secret médical. J’ai su par les infirmières qu’il avait appelé régulièrement pour avoir de mes nouvelles. Mon père également.

Cette hospitalisation m’avait apaisé intérieurement. Je ressentais moins la douleur morale. Et puis surtout j’avais repris du poids. Presque 5 kilos. J’allais retrouver le plaisir de mon ancienne garde-robe.

Je revoyais le 2 juin ma thérapeute.

Secrets de famille : chapitre 33

Mardi 2 juin 1992 – 19 ème SÉANCE DE PSYCHOTHÉRAPIE : HOSPITALISATION

C’était juste une reprise de contact après ce petit mois d’hospitalisation. Elle m’a trouvé mieux que la précédente séance. Le retour chez moi a été difficile car le cadre de l’hôpital contenait aussi mes angoisses. Mais je me connaissais dans quelques jours ça irait mieux.

L’ajout d’un neuroleptique m’avait bien réussi, j’étais beaucoup moins angoissée.

Nous avons fini la séance sur Lucas. Avais-je eu de ses nouvelles ? Il avait pris des miennes mais je ne l’avais pas eu directement. Avais-je l’intention de le revoir ? Oui. Mais pas de le faire souffrir car il ne le méritait pas.

Au retour papa m’a appelé car il voulait passer un peu de temps avec moi demain soir. J’ai accepté.

Mercredi 3 juin 1992 – SECRET DE FAMILLE

Papa est venu diner à la maison. Il voulait me parler seul à seul. Ma psychiatre lui avait raconté la tentative de suicide. Elle lui a expliqué qu’il détenait un secret qui me détruisait. Nous avions eu de la chance mais la prochaine fois serait la bonne. Il a promis de le faire quand je serais sortie.

Aussi il m’a raconté ce qui depuis des années le hantait. Si je connaissais une partie de mon histoire familiale une autre avait été tue. Le mariage de ses parents avait été un mariage arrangé juste après la première guerre mondiale. Son père fils unique s’était uni à ma mère de 10 ans sa cadette, fille unique également pour avoir des héritiers mais aussi pour réunir les terres de deux familles de cultivateurs. Bref une histoire de sous comme on en a beaucoup dans nos campagnes.

Son père, poilu dans les tranchées avait été gazé. De santé fragile, c’était sa femme qui portait la culotte même si elle était plus jeune. Une fille est née de cette union alors que sa mère avait 16 ans. Ainsi j’avais une tante et je l’ignorais.

Durant 19 ans elle a été leur unique enfant et elle aurait dû reprendre la ferme Mais c’était sans compter sur la naissance inattendue et tardive de ce garçon après de nombreuses fausses-couches. Entre temps avec les décès des grands-parents paternels et maternels cette exploitation était devenue une des plus importantes de la région. Sa sœur ainée, avec laquelle il n’a pas grandi, était ainsi reléguée à un rôle ingrat.

Aussi elle a préféré partir et se faire employer comme femme de chambre en ville chez de très riches bourgeois. Elle ne revenait que très rarement à l’occasion de fêtes de famille. Ses patrons avaient une fille et sa sœur avait été affectée à son service. Et l’impensable s’est produit, les deux femmes ont eu une histoire d’amour. Ce fut tellement scandaleux, que la fille de bonne famille a quitté la maison familiale. Et elles se sont installées ensemble.

La fortune de cette famille était colossale à la sortie de la guerre. Sa sœur avait totalement changé de milieu avec son amante. Il se souvenait d’une grande bourgeoise qui lui rendait visite pour Noël. En particulier il était fasciné par ses bijoux et ses vêtements. Elle était très affectueuse avec lui car au fond sa naissance avait été une chance pour elle. Sa vie était moins bien laborieuse ainsi.

Puis le drame est arrivé. A Noël 1948, il avait 10 ans, sa sœur est venue passer les fêtes à l’exploitation. Des garçons du village l’ont violé dans la grange pour la « punir » de son homosexualité. Quand elle s’est rendue compte quelques semaines plus tard qu’elle était enceinte elle est revenue à l’exploitation et elle s’est pendue dans la grange.

C’est lui qui l’a découverte. C’est pourquoi dès qu’il a hérité de l’exploitation il l’a revendue pour créer son usine. Trop de malheur. Sa mère durcie par le chagrin lui en voulait aussi d’être né car elle l’accusait inconsciemment de la mort de sa fille chérie.

Ce non-dit le rongeait depuis des décennies. Il aurait pu en parler avant mais il n’en avait jamais trouvé l’occasion. Ensuite il était trop tard. Quand l’histoire s’est répétée avec moi, il a fui. Il a laissé ma mère gérer. Pour lui l’avortement avait cassé la malédiction et cela ne m’avait pas empêché de faire de bonnes études. Il me trouvait plus forte que sa sœur.

Jusqu’au moment où j’ai fait cette tentative de suicide. Il a alors voulu se rattraper avec moi, réparer ses erreurs et me protéger. Il pensait que se taire m’aiderait à m’en sortir car il craignait que ça me plonge encore plus dans la dépression.

J’ai remercié papa. Entendre cette histoire de sa bouche donnait enfin du sens à ce qui n’en avait pas. C’est alors que je lui ai posé la question qui me démangeait depuis des années. Pourquoi ne m’avait-il pas protégé enfant de la dépression de ma mère et de son entreprise de démolition ? Parce que cette grossesse non désirée il en était à l’origine, il ne s’était pas retiré à temps. Et qu’elle avait plongé ma mère dans le désarroi comme sa sœur avant elle.

Mais surtout ce qui m’a sidéré c’est qu’il m’a avoué c’est que si au début il l’a soutenue et a cherché à l’aider quand elle est devenue ingérable il m’a volontairement laissé dans ses griffes par égoïsme. Cependant il reconnaissait qu’il n’avait pas mesuré les conséquences. Si lui ne la supportait plus comment moi enfant je le pouvais mieux.

Maintenant qu’il m’avait confié son secret, allait-il le confier à Anne ? Non car il m’a annoncé qu’Anne était enceinte, l’accouchement était prévu pour mi-janvier. Pas question de lui gâcher sa grossesse, déjà qu’elle ne me supportait plus.

Se rendait-il compte que la honte que maman et Anne avaient pour moi, elles l’auraient eu pour sa sœur ? Oui c’est pour cela qu’il souhaitait que ce secret imposé devienne un secret partagé entre lui et moi.

Papa avait discuté de cette option avec la psychiatre. Couper avec Anne, maman et Pierre Marie m’aiderait à m’en sortir. Sinon on allait rejouer ad vitam aeternam le scénario ni avec toi ni sans toi. Ensuite c’était de la responsabilité d’Anne de décider de parler de moi ou pas à son enfant.

Quant à papa, je le verrai seul à seul chez moi ou en ville. De toute manière il y a bien longtemps qu’il ne rendait plus de comptes à maman sur ses absences.

Enfin avant de partir papa me fit un cadeau inouï. Les bijoux de sa sœur que la mienne convoitaient depuis des années. C’étaient des bijoux de « famille » qui revenait en principe à la fille ainée. Mais mon père en avait décidé autrement. Il savait aussi que quand Anne le saurait il en entendrait parler.

Il sortit d’une pochette trois bagues en or, une broche et un bracelet sertis des pierres en diamants. Ils avaient été offerts à ma mère par son amante. Avant de se pendre elle les avait rangés dans la poche de sa robe.

Nous avons alors pleuré dans les bras l’un de l’autre. Je n’avais jamais vu mon père pleurer. Il m’a demandé pardon pour le mal qu’il m’avait fait avec son silence et sa lâcheté. Il était tellement fier de moi car malgré l’adversité j’avais transformé ma souffrance et ma colère en une énergie vitale.

Quand papa est parti j’ai ressenti un sentiment inconnu jusque-là. Celui d’avoir sauvé sa peau d’une catastrophe. J’ai alors pensé à cet enfant à venir. Si c’était une fille, le poids qu’elle avait déjà sur ses épaules était encore plus lourd que le mien. A la génération de mon père c’était un non-dit, à la mienne un secret de famille, à la sienne un impensé.

Vendredi 5 juin 1992 – ENTRETIEN AVEC LA PSYCHIATRE

J’ai remercié la psychiatre d’avoir été si convaincante avec papa. Elle n’a rien voulu me confier de l’entretien qu’elle avait eu avec lui mais elle m’a dit que si mon père ne me l’exprimait pas il m’aimait. Il était bien d’ailleurs le seul dans cette famille ai-je fait remarquer.

Mon père avait surtout un problème de distance émotionnelle, en partageant ce secret nous serions à la bonne. Ni trop près, ni trop loin. Nous avons rigolé car papa m’avait dit que c’était ni avec toi ni sans toi avec les autres membres de la famille. On allait me surnommer Nini.

Je devrais commencer à me sentir mieux avec la levée de ce secret. Je lui ai dit que j’allais être tante. Elle a souri sachant que la répétition de l’histoire était en marche. Comment j’avais pris la nouvelle ? Bien. J’étais même heureuse et je le serai plus si c’était une fille. Je ne la connaitrais sans doute jamais mais je l’aimais déjà. Je comptais sur papa pour me donner de ses nouvelles, me parler d’elle et me montrer des photos. Si c’était un garçon en revanche il m’intéressera moins car il sera du côté des hommes.

Jade éclata en sanglots. Camille la prit dans ses bras. Comment la consoler d’un tel chagrin ?

Secrets de famille : chapitre 34

Mardi 9 juin 1992 – 20 ème SÉANCE DE PSYCHOTHÉRAPIE : LA LEVÉE DU SECRET

J’ai raconté d’une traite le récit familial que la psychothérapeute a écouté avec beaucoup d’attention.

Sa première question fut de savoir comment je me sentais. Mieux même si cette révélation ne réglait pas tous mes problèmes. Mais ce qui me troublait le plus c’était l’âge de ma tante au moment de son suicide. 28 ans, c’était mon âge au mien.

Je ne devais pas m’identifier trop à elle. Nos histoires si elles avaient beaucoup de similitudes contenaient aussi des différences. L’homosexualité féminine n’était plus un tabou comme durant cette époque. Et les causes de nos viols n’avaient pas non plus la même origine. Dans le cas de ma tante elle avait été détruite parce que lesbienne. Dans le mien parce que ma sœur avait poussé à bout Pierre Marie qui n’avait pas su contrôler sa colère. En revanche les grossesses avaient été la source de la souffrance morale qui nous avaient poussé au suicide.

Ces secrets étaient liés aux contextes. En plus d’être lesbienne ma tante aurait dû assumer le statut de fille mère sans doute bien pire pour elle. Sans compter la réaction de son amante dont on ne sait rien. Quant à moi, j’avais mes études qui m’attendaient, ma mère et ma sœur que ce mariage avec le fils du notaire arrangeait. Que ça me détruise n’était pas leur préoccupation tant elles étaient certaines qu’elles agissaient pour mon bien et celui des deux familles.

Derrière ce secret le dénominateur commun était sans doute la peur du scandale. Ma tante n’avait pas dû avoir du soutien. Et les agresseurs devaient être connus aussi. Habituellement dans les campagnes les hommes réparaient ce type de faute avec un mariage. En plus mes grands-parents étaient riches, ils avaient certainement de l’influence. Pourquoi ne pas avoir protégé leur fille du scandale à venir avec un mariage blanc ?

Mon père avait parlé de sa mère « durcie par la douleur ». La douleur de la perte de son enfant ? J’avais le souvenir d’une maitresse femme qui me terrorisait, avec l’âge on aurait pu la prendre pour un homme. Était-elle lesbienne elle aussi ? C’était refoulé alors. Mais c’’est sûr que ma tante l’avait prise en modèle de femme libre et forte.

Mon grand-père ressemblait à un bourdon dans cette constellation familiale. La naissance de mon père l’avait un revirilisé. Mais comme il était affaibli par ses séquelles de guerre, il était fort possible que ce fût la raison pour laquelle ma tante s’était retrouvée dans ce désarroi. 

D’ailleurs le lieu du suicide n’était pas neutre. Dans la grange familiale, certainement le lieu du viol. Chez ses parents surtout.

Cette séance était pleine de suppositions mais malgré tout, les questions soulevées avaient des débuts de réponses.

Quant à mon père il avait vécu un traumatisme effroyable lui aussi qui expliquait son silence. Ce secret ne l’avait pas détruit car il l’avait partagé avec sa famille. Une façon de rendre son honneur à sa sœur ? Ce sera à travailler. Il devait y avoir encore des témoins de cette époque je pourrais interroger.

Nous avons terminé la séance sur les bijoux que mon père m’a offert. Pourquoi ce cadeau sachant que ma sœur les convoitait ? Parce que mon père en me les offrant me donnait aussi ma place dans cette lignée de femmes fortes. Contrairement à ma mère et à ma sœur il n’avait pas honte de moi et le leur faisait savoir. Il se désolidarisait aussi de leur haine qui avait tué sa sœur. Il leur signifiait qu’il me protégeait.

La psychothérapeute m’a fait remarquer que ces bijoux étaient ceux offerts par son amante. Peut-être que tout simplement mon père m’aimait et me souhaitait aussi de connaitre le même amour heureux que ma tante. Deux femmes d’origine sociale aussi différentes qui transgressaient les règles pour vivre ensemble ne pouvaient que s’aimer à cette époque.

J’ai laissé un long silence après cette phrase. La thérapeute m’a demandé à quoi je pensais. Je m’étais égarée du côté des hommes pour me réparer. Cependant j’étais au plus profond de mon être lesbienne. J’aimais les femmes parce qu’elles étaient femmes. Je n’étais pas lesbienne parce que je haïssais les hommes. Finalement la phrase de ma mère « tous les hommes sont des salauds » portait la trace de ce secret de famille. Tout se savait au village et le suicide n’avait pas pu être dissimulé car elle ma tante avait dû être enterrée au cimetière communal.

Nous avons terminé la séance sur cette considération.

En sortant de ma séance je me suis rendue au cimetière. C’est en cherchant ma tante que j’ai réalisé que je ne connaissais même pas son prénom et que je ne l’avais pas demandé à mon père. Pour être allée avec mon père au cimetière mettre des chrysanthèmes sur la tombe de ses parents, je me suis rendue dans ce carré.

Et c’est là, à quatre tombes de là que j’ai découvert sa sépulture. Une simple gravure sur la dalle. 1920 – 1948. Delphine Marie Jeanne et le nom de famille. Ce fut un immense choc.

J’ai appelé papa le soir pour en savoir plus sur le choix de mon prénom. Comme ma mère ne désirait pas cette grossesse et qu’en plus elle avait été très déçue d’avoir encore une fille, elle lui avait laissé cette tâche que de me prénommer. Delphine s’était alors imposée à lui. Comme une trace encore. Et une envie de la garder vivante.

Le deuxième journal de Delphine s’arrêtait sur ces lignes.

Jade et Camille, émues par ces révélations restèrent plongées un long moment dans le silence. Depuis leur arrivée à la villa, leur vie entière tournait autour de cette tante défunte et pourtant si vivante en cet instant. 27 années les séparaient de ces derniers mots écrits, que s’était-il passé ensuite ? Un mélange de curiosité et de frustrations les sidérait. Il leur restait encore quelques documents à découvrir.

Des cartes postales de vacances avec un cachet de la poste 1996. Et un prénom Eulalie. Les quelques lignes étaient sans équivoque. C’étaient celles d’une femme amoureuse d’une femme. Deux autres lettres aussi dans la même veine.

Dans une enveloppe non cachetée, une lettre manuscrite pliée. C’était l’écriture maintenant devenue familière de Delphine. Jade demanda à Camille de la sortir car elle tremblait trop sous le coup de l’émotion. Sa tante avait vraiment tout prévu et tout organisé. La lettre était datée du 15 juin 2019, quelques jours avant son décès.

Ma chère Jade,

Si tu lis cette lettre c’est parce que tu auras eu ce journal. J’ai chargé Lucas de le remettre à José quand le notaire lui aura remis les clés de ma maison. Néanmoins je connais Anne aussi. Je l’ai appelée hier pour l’informer de mon état de santé. Depuis la mort de papa nous avions repris un contact distant. Elle m’a appris son voyage au Japon et ta venue à la villa.

Pour t’attirer chez moi, j’ai indiqué à ta mère où étaient les bijoux et la clé. Ils lui reviennent maintenant avant de te revenir à toi plus tard. Au cas où tu n’aurais pas fouillé au-delà de la pharmacie je m’étais assurée que tu l’aurais quand même.

Nous ne nous connaissons pas. Encore que maintenant tu en sais plus sur moi que moi sur toi. Papa depuis ta naissance me parle de toi. Ainsi je t’ai vu grandir et devenir femme sur les photos. Notre ressemblance physique est tellement frappante sur certains clichés que papa avait parfois du mal à garder le secret avec toi. Pour Pierre Marie la ressemblance a dû être plus difficile à supporter…

Je ne sais pas quelle femme tu es devenue depuis que papa n’est plus là. Si tu aimes les hommes ou les femmes. Ou les deux à la fois. En revanche, tu es dans la lignée de ces femmes fortes, la troisième génération, celle de l’impensé.

Ce secret de famille a détruit ma vie en grande partie même si je me suis reconstruite ensuite. (D’ailleurs Lucas a l’ensemble de mes journaux si cela t’intéresse de connaitre la suite de la thérapie.)

Nous ne nous connaissons pas te disais-je mais je t’aime assez pour ne pas vouloir qu’à ton tour ce secret te brise. Tu vas bientôt avoir 28 ans, c’est l’âge où avant toi ta tante et ta grand-tante ont tenté de se suicider. C’est lourd à porter pour toi je m’en rends compte mais ce serait pire pour toi de ne pas te délivrer de ce fardeau.

J’ai bien conscience aussi que ce journal contient des secrets inavoués et inavouables. Pierre Marie est ton père. C’est ce secret là qui peut te détruire. Tu ne pourras plus le regarder pareil. Mais tu sais aussi que tu peux te faire aider.

Tu peux te demander pourquoi cette démarche ? Une envie de vengeance posthume pour ne pas avoir parlé de mon vivant ? Une forme d’exhibitionnisme perverse à étaler ma sexualité devant ma nièce ?

Ni l’un ni l’autre. Le nini familial que tu connais maintenant.

Nous ne nous connaissons pas te disais-je mais je pense que tu vas mal toi aussi. De quelle manière je ne sais pas mais forcément tu ne peux pas aller bien.

J’ai pu commencer à aller mieux qu’à la levée du secret. Il m’a fallu encore deux ans après pour me sortir de ma dépression et terminer ma thérapie. Même si j’ai gardé des fragilités, j’ai pu reprendre le cours d’une vie normale.

A la fin de mon congé de longue maladie, j’ai été licenciée sans reprendre mon poste. En effet nous étions dans ces périodes de licenciements boursiers où des entreprises qui engrangeaient des bénéfices monstres dégraissaient leur masse salariale pour augmenter leur cours en bourses. Avec mes indemnités de départ et mon chômage je me suis reconvertie dans l’informatique car j’avais senti que c’était le secteur en pointe à cette période.

C’est ainsi que j’ai décroché un poste à la mairie de la ville d’ingénieur. Tout était à bâtir. Les réseaux, l’informatisation des données…

Puis j’ai rencontré Eulalie qui était responsable culturelle à la mairie. Elle a été mon unique compagne depuis. Nous vivions chacune chez nous car quand je traversais des grands moments d’insomnie ou de mélancolie je préférais être seule. Eulalie m’a aimé d’un amour inconditionnel et maternel, elle m’a soutenue et comprise au-delà des mots. Elle a pansé mes blessures et comblé mes carences affectives. La tendresse avec le temps a remplacé l’amour physique.

C’est elle qui a découvert cette boule dans le sein. J’avais alors 46 ans. Elle a été très présente durant mon suivi. L’oncologue m’a toujours dit que ce cancer n’avait aucune origine psychologique. Belle ironie du sort tout de même d’être frappé sur l’organe symbolique de la maternité.

Je me suis battue pour rester en vie. Là encore belle ironie du sort. Quelle joie quand on m’a appris ma rémission. Hélas elle a été de courte durée car des douleurs terribles dans le dos et le bassin ont été les premiers symptômes de son extension.

Je t’écris cette lettre un 15 juin. Il y a 28 ans jour pour jour j’ai pris la décision de commencer une thérapie. Aujourd’hui j’en prends une autre tout aussi décisive. Celle d’organiser mon grand départ.

J’ai déjà commencé. Tu pourras poser toutes les questions que tu veux à José et Pilar qui te raconteront ce qu’ils savent sur moi. Lucas aussi a reçu des indications si tu veux rencontrer Eulalie. Lucas a été avec Eulalie les deux grands amours de ma vie chacun à leur manière. Ils se connaissent et s’apprécient.

Je fais don de mon corps à la science car je ne veux pas que Pierre Marie ou Anne s’occupent de mon enterrement. Je dirai au revoir autrement à ceux qui m’aiment.

Et parce que je suis sujet et actrice de ma vie, j’ai choisi aussi le jour de ma mort, j’ai suffisamment de morphine pour partir dans de bonnes conditions…

Ma chère Jade, j’espère que tu ne m’en voudras pas de t’avoir infligé tout cela. Sache que ta naissance m’a aussi accroché à la vie, tu as fait partie comme Lucas et Eulalie de ce que j’ai eu de plus beau.

Je terminerai cette lettre en ayant un mot et une pensée émue pour papa. Nos pères ont sans doute été défaillants à un moment donné mais ils ont su réparer leurs erreurs. Je ne doute pas que Pierre Marie a été un bon père pour toi.

Avec tout mon amour et mon affection

Ta tante Delphine

Jade et Camille fondirent en larmes dans les bras l’une de l’autre.

Secrets de famille : chapitre 35

Elles finirent par retrouver un semblant de calme intérieur. Il n’était pas loin de midi mais aucune des deux n’avait vraiment faim.

« Jade ça te dirait qu’on retourne chez Delphine. Avec un peu de chance Lucas y sera. On profitera ainsi de sa pause déjeuner pour lui parler.

– Je me sens incapable de faire autre chose pour l’instant. Aussi bonne idée Camille ! »

Le camion était stationné le long de la haie, la porte du pavillon grande ouverte. Elles poussèrent la grille de l’entrée et frappèrent à la porte. Lucas était assis à la table de cuisine, il triait des documents. Il était seul dans la pièce entièrement vidée.

« Bonjour, vous me reconnaissez ? demanda Jade.

– Oui, dit Lucas d’un air renfrogné.

– Je peux vous parler ?

– De quoi ? Vous voyez bien que je suis occupé.

– De Delphine. Nous venons de finir de lire son journal. D’ailleurs je dois être affreuse à regarder, j’ai les yeux rouges, on dirait un lapin russe tant j’ai pleuré à le lire.

– …

– On dirait que vous ne m’aimez pas beaucoup.

– Ce n’est pas ça.

– C’est quoi alors ?

– Vous devez maintenant savoir ce qui s’est passé entre Delphine et moi.

– Oui. Et donc ?

– C’est dur de ne pas avoir pu aller à son enterrement. Tout ça à cause de votre famille.

– Attendez, je n’y suis pour rien dans tout ça.

– Je ne connais pas tous les détails mais je sais que votre sœur et son mari l’ont rejetée.

– C’est plus compliqué que ça. Je peux vous appeler Lucas ?

– Si vous voulez.

– Lucas, Delphine a laissé chez elle son journal. Vous auriez pu tomber dessus avant moi. Elle savait donc que vous auriez pu le lire. Vous avez aussi les autres.

– Aussi.

– Vous voulez le lire ?

– Oui, dit-il en retenant ses sanglots. De ma vie je n’ai aimé avec une telle passion une femme.

– Je le sais. Et elle également. »

Tout le monde se mit à pleurer. La mort de Delphine les bouleversait. Quand les sanglots cessèrent Jade reprit.

« Passez à la villa ce soir quand vous aurez fini, c’est sur votre chemin. Je vous les remettrai.

– Merci. »

José et Pilar habitaient non loin de la villa. Jade et Camille continuèrent leur tournée. Les deux retraités étaient devant leur télévision, écoutant la fin du journal télévisé. Ils s’attendaient à la visite de Jade. Ils offrirent un café et des gâteaux secs aux deux jeunes filles.

« Nous avons lu le journal de Delphine ainsi que sa lettre où elle m’a dit que je pouvais vous poser des questions.

– Tu as déjà beaucoup pleuré Jade, dit José. Tu me rappelles Delphine quand je l’emmenais voir ses psys. Elle en a usé des mouchoirs dans la voiture après ses séances.

– Justement, j’aimerais savoir des choses.

– Quoi ?

– Au sujet de ma grand-tante, la tante de Delphine. Est-ce qu’elle en a appris plus ensuite ?

– Oui. Mes parents étaient à la ferme quand c’est arrivé, ça a été un drame pour ton grand-père qui l’a retrouvé.

– On sait qui a fait ça ?

– C’étaient des gars du village. Parmi eux il y avait eu son ancien prétendant. Tes arrières-grands parents avaient arrangé le mariage entre lui et leur fille. Toujours cette obsession de faire grossir leurs exploitations. Mais avec la naissance de ton grand-père, elle y a échappé. De toute manière personne ne l’aimait car c’était un type brutal, un alcoolique. Il a mal fini d’ailleurs, un coup de surin dans une bagarre, il s’est vidé de son sang et en est mort. Bien fait pour lui.

– Mais pourquoi elle s’est suicidée ?

– Elle était enceinte et la femme avec laquelle elle vivait ne voulait pas de cet enfant. Ta grand-tante pour ne pas la perdre est revenue au village se faire avorter. Elle avait des bijoux pour la payer. C’était la sage-femme du village, elle était aussi faiseuse d’anges pour aider les femmes qui n’en pouvaient plus d’enchainer les grossesses. Mais ta grand-tante a dû changer d’avis car elle avait les bijoux sur elle quand on l’a retrouvée morte. Et la matrone a dit plus tard à ton arrière-grand-mère qu’elle l’avait attendue, elle n’était jamais venue.

– Un raptus anxieux aurait dit ta tante, commenta Camille.

– Sans doute mais on ne le saura jamais.

– C’est difficile de comprendre les gens car leur histoire se situe aussi dans une époque et un contexte. L’avortement était passible de la peine de mort à cette époque, compléta Jade.

– Et pour ma tante, qui était au courant de son viol ?

– Le secret a été mieux gardé car on était entre notables. En revanche ton père savait pour ta grand-tante.

– Et vous comment vous avez su pour Delphine ?

– Ton grand-père quand il a vendu l’exploitation a repris les ouvriers agricoles qui n’avaient pas voulu rester avec le nouveau patron. Même si j’étais plus jeune que lui, on a grandi ensemble. En plus je le voyais comme un grand frère car il n’avait pas avec moi la distance des fils de patrons. Et puis il avait été marqué par le suicide de sa sœur. Mes parents lui ont également donné l’affection que ses parents ne lui donnaient plus car ils lui en voulaient de cette mort. C’était en fait un garçon très malheureux. Quand il m’a proposé ce travail d’homme à tout faire et à Pilar ma femme de faire des ménages chez eux on a tout de suite accepté. C’était moins dur que la ferme et mieux payé.

– Vous n’avez pas répondu à ma question.

– Je l’ai su parce qu’avec ton grand-père on avait une très grande complicité. En effet je le couvrais pour les femmes qu’il voyait, j’étais souvent avec lui dans la voiture où il me parlait. Je ne l’ai vu pleurer qu’une fois. C’est quand Delphine ta tante a fait sa première tentative de suicide. Comme il s’en voulait de ne pas avoir su voir qu’elle allait si mal. C’est là qu’il m’a aussi parlé du viol car avant le secret avait été bien gardé.

– Il vous a dit quoi sur mon père ?

– C’était son gendre. Il ne l’aimait pas particulièrement mais il était aussi le futur père de ses petits-enfants et le mari d’Anne. Il faisait avec comme il me le répétait. Ton grand-père a toujours eu un faible pour Delphine car elle était intelligente, sensible. Pas comme ta mère matérialiste et froide. Surtout il a été très fier quand elle a eu son diplôme d’ingénieur. D’ailleurs il montrait la photocopie de son diplôme à tout le monde. A l’usine les filles savaient lui demander de la voir pour bien se faire voir de lui. Ou même pour le séduire car il attirait les filles comme des aimants.

– J’échangerais bien mes parents ! dit Jade dans un élan de sincérité. J’aurais préféré avoir ma tante comme mère. Elle aurait été plus à l’écoute que la mienne.

– Ce fut le plus grand regret de ton grand-père. Que Delphine n’ait pas d’enfants. Il a espéré longtemps qu’Eulalie et elle en aient mais ça ne s’est pas fait. Ce d’autant qu’il aimait beaucoup sa compagne car elle avait su l’apaiser. Il s’est fait moins de souci quand elle est entrée dans sa vie.

– Pourquoi il a espéré ? Elles en avaient parlé.

– Parce que Delphine a aimé un homme.

– Lucas, je l’ai rencontré.

– Delphine m’a parlé de lui quand je l’ai accompagnée à l’hôpital, au moment de sa deuxième tentative de suicide. Elle voulait que j’aille le voir à sa brocante pour l’avertir et lui laisser un message.

– Vous êtes en train de me dire qu’elle savait qu’elle allait se suicider.

– Avec le recul oui.

– Et c’était quoi le message ?

– « Je t’aime et je voulais que tu le saches ! »

– Et vous y êtes allé ?

– Oui. Quand je lui dis que Delphine était à l’hôpital, il m’a dit que c’était sa faute. Qu’il n’aurait dû pas faire l’amour avec elle car elle n’était pas prête. Vous vous en doutez, je l’ai répété à votre grand-père.

– Merci José, vous m’éclairez. Camille tu voulais aussi savoir quelque chose ?

– Non.

– Jade ? demanda José.

– Oui.

– Camille et toi ?

– Camille et moi c’est comme Delphine et Eulalie.

– Tu aurais plu à Delphine Jade. »

Et une fois encore elles se mirent à pleurer ainsi que José et Pilar.

En rentrant, elles grignotèrent car elles n’avaient pas envie d’un repas. Elles se sentaient désœuvrées. Puis toutes ses larmes les avaient vidées intérieurement aussi.

Elles décidèrent d’aller s’allonger un peu. Mais avant de dormir un peu elles firent l’amour tendrement.

Secrets de famille : chapitre 36

Lucas passa comme promis à la fin de sa journée de travail. Jade lui proposa à boire et le fit entrer.

« Je suis désolé de vous avoir mal parlé Jade. Mais la mort de Delphine m’a retourné.

– Ne soyez pas désolé, c’est déjà oublié.

– En fait je ne veux pas lire les journaux dans leur intégralité. Je préfère respecter l’intimité de Delphine, c’était son histoire et ce qu’elle m’en a dit me suffit. En revanche je voudrais juste lire ce qu’elle a écrit de notre rencontre et sur son suicide. Je vis dans la culpabilité permanente car je suis certain que c’est à cause de moi. Elle m’a pourtant juré le contraire.

– Je vous prête le journal en question et vous me le rendrez quand vous aurez fini.

– Cela vous embête si je le lis ici ? Parce que je suis marié. Et je ne supporterais pas que ma femme me pose des questions sur Delphine.

– Installez-vous dans le canapé. »

Elles restèrent dans la cuisine car elles avaient décidé de cuisiner un peu. Il faut dire qu’elle n’avait rien avalé de la journée ou presque. Elles entendirent Lucas sangloter. Quand il eut fini sa lecture, il est venu les remercier. Lui aussi se sentait allégé du poids d’un fardeau trop lourd à porter pour lui depuis des années. Elles prirent alors conscience des dégâts collatéraux du viol sur les partenaires des victimes.

Avant de les quitter, il leur demanda de passer à la brocante samedi car ensuite elle fermait un mois pour les congés d’été. Il voulait remettre quelque chose à Jade. Puis il sortit de sa poche un papier sur lequel il avait noté un numéro de téléphone portable et une adresse en ville. C’était Eulalie qui les attendait toutes les deux chez elle dimanche midi. Si elles ne voulaient pas la rencontrer elle comprendrait aussi. Que Jade lui envoie un sms pour confirmer ou décommander.

Le reste de la semaine passa tranquillement entre piscine, balade à vélo et autres moments de détente bien connus des vacanciers. Elles apprenaient également à mieux se connaitre. Et en amour elles firent des progrès considérables. Elles exploraient leurs corps à la recherche de nouveaux plaisirs, elles vivaient des instants aussi délicieux qu’inoubliables.

Le samedi elles se rendirent à la brocante. Lucas sous l’œil de sa femme qui le surveillait de près leur remit le livre d’Aragon. Il leur glissa également que dans la maison il avait laissé un carton avec les journaux et des albums de photos ainsi que d’autres affaires pour lesquelles il leur laissait la surprise. En revanche il faudrait les récupérer en voiture. Avant de les quitter il leur serra chaleureusement la main. Depuis qu’il avait lu le journal de Delphine il se sentait beaucoup mieux. Il pouvait commencer à faire le travail de deuil. En tout cas il serait heureux de les revoir à l’occasion dans sa brocante.

Jade avait confirmé leur venue chez Eulalie qui demeurait à l’entrée de la ville dans un quartier calme et pavillonnaire. Elle les attendait avec une certaine excitation et frénésie. C’était une rencontre aussi inattendue qu’improbable. En leur ouvrant la porte Eulalie eut un cri de surprise et recula en manquant de défaillir. La ressemblance avec Delphine au même âge était tel qu’elle crut voir son fantôme.

Une fois l’émotion passée elles s’embrassèrent. Eulalie portait bien la soixantaine, les cheveux blancs et ne cherchait pas à dissimuler ses quelques rondeurs et rides qui correspondaient bien à son côté chaleureux. Elle les mit tout de suite très à l’aise en les tutoyant et en exigeant de même. Après tout c’était aussi sa tante. Ainsi elles apprirent qu’Eulalie était mariée à Delphine depuis cinq ans. C’est Anne qui allait déchanter car elle avait fait d’Eulalie sa légatrice universelle.

Vraiment Delphine n’avait pas révélé tous ses secrets commenta Jade. Eulalie leur proposa une boisson fraiche. Elle avait prévu de déjeuner sur la terrasse, sous la treille. Le soleil allait bientôt tourner et l’ombre projetée les protégerait des rayons. C’était à la bonne franquette.

Eulalie avait rencontré Delphine sur son lieu de travail, à la sortie d’une réunion houleuse. Delphine pestait toute seule après un directeur technique plus pistonné que compétent en attendant que son café coule au distributeur. Pour la détendre Eulalie lui avait rappelé la célèbre phrase de Françoise Giroud « La femme serait vraiment l’égale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignerait une femme incompétente. »

De fil en aiguille elles en sont venues à parler d’elles. En tant que lesbiennes assumées elles s’étaient reconnues. Avec son poste de responsable culturelle, elle proposa à Delphine de l’accompagner aux vernissages, projections et autres invitations. Delphine se reconstruisait lentement. Aussi Eulalie ne la bouscula pas et attendit qu’elle soit prête pour aller plus loin.

Même si Delphine avait fini par venir s’installer chez Eulalie, elle avait néanmoins gardé sa maison quand les bas étaient trop bas car elle ne voulait pas les lui imposer. Eulalie avait appris à respecter cet isolement. Elle savait aussi que Lucas n’était pas loin car Delphine avait continué à le fréquenter. Eulalie n’était pas jalouse de leur amour platonique car elle aussi été passée par la case hétéro. C’est parfois une nécessité pour une lesbienne que d’en faire l’expérience. Entre Lucas et Delphine il n’y avait eu plus rien de sexuel. Elle cherchait chez les hommes de son entourage une protection qu’elle ne pouvait s’apporter.

Delphine soutenue par Eulalie était allée jusqu’au bout sa démarche pour percer le mystère du suicide de sa tante. Grâce aux témoignages recueillis d’ici delà elle avait retrouvé Alice l’amante fortunée. Elle habitait toujours en ville dans un immeuble cossu.

Alice contrairement à ce qui avait été raconté avait accepté la grossesse de Delphine. Mais cette dernière terrorisée à l’idée de mourir en couches voulut se faire avorter ce qui était encore plus dangereux pour sa santé. Alice tenta de la dissuader, l’enfant aurait été donné en adoption si elle n’en voulait pas.

Il fallait replacer la grossesse dans son époque. Delphine, la tante de Jade était la première génération de femmes dans l’humanité à ne pas subir de grossesse. Jusque-là les femmes subissaient le patriarcat. Entre les mariages arrangés ou forcés, des rapports sexuels qui s’apparentaient à de la roulette russe, les femmes vivaient sous la domination masculine. Être lesbienne était non seulement subversif mais les femmes jouissaient sans crainte d’être enceintes.

L’amante d’Alice n’avait pas supporté d’être ramenée à sa condition féminine alors qu’elle était une femme libre. Son désarroi l’avait plongé dans une profonde dépression. Alice croyant bien faire l’incita à avorter. C’est ainsi qu’elle la laissa aller à la ferme. C’est une discussion avec sa mère qui a déclenché le geste fatal. Toujours obsédée par son exploitation elle lui parla d’arranger le mariage avec son ancien prétendant qui était d’accord. Les filles étant mineures selon la loi, Delphine ne pouvait s’y opposer. C’est pourquoi elle préféra la mort à cette prison qui l’aurait de toute manière séparée de son amante.

Cette rencontre permit à Delphine de prendre du recul avec son histoire et de la mettre en perspective. Même si c’était sa mère qui avait décidé de l’avortement, elle n’avait pas gâché plus sa vie. Sans l’excuser pour autant elle avait aussi compris ce que sa mère avait pu traverser pour sa propre naissance. Elle avait ainsi donné du sens à ses souffrances.

Malheureusement son apaisement fut de courte durée, à peine dix ans. Les dix autres années ont été un long parcours du combattant dans la maladie. Eulalie avait admiré Delphine car malgré l’adversité elle n’a jamais été aigrie ni ne s’est plainte de son existence. Elle l’a vécue et l’a aimée car elle se l’était choisie.

Quand Delphine sentit que la fin était proche elle organisa sa succession. Jade de tout temps avait été au cœur de ses préoccupations. Delphine était partagée entre briser le secret avec les conséquences que ça avait sur l’image de son père, et se taire au risque que Jade finisse par être détruite quand même. Le journal s’était ainsi imposé car même si Jade l’avait en sa possession, rien ne l’obligeait à le lire ou même continuer après les premières pages.

De nombreux autres sujets furent évoqués lors de cette rencontre mais l’après-midi et la soirée ne suffirent pas à tous les épuiser. Quid de la maison de Delphine par exemple ? Avant de se quitter elles promirent de se revoir.

Durant leur séjour, Jade et Camille récupèrent les cartons laissés par Lucas. Bien évidemment il y avait le reste des journaux. Mais également des albums de photos. L’un avec Delphine et Anne enfants et adolescentes, les photos expurgées de l’album officiel. Et un autre sur Jade avec les commentaires de Delphine. Malgré l’absence le lien était là. Lucas avait aussi laissé quelques livres annotés de Delphine sur la psycho généalogie. Et enfin des objets personnels de Delphine. Une magnifique montre, des stylos de luxe et son ordinateur avec le code de sécurité. Il contenait photos et écrits.

Leur mois de vacances passa à toute vitesse. Elles rentrèrent à Paris où elles continuèrent de se voir à la fois pour travailler mais aussi pour s’aimer et poursuivre la lecture du journal de Delphine. Elles avaient aussi pris l’habitude une fois par semaine de discuter sur un logiciel de vidéo conférence avec Eulalie pour laquelle elles avaient beaucoup d’affection.

Mais le plus difficile pour Jade fut de revoir ses parents lors du retour du Japon afin de leur remettre les bijoux. Ils comprirent qu’elle savait quelque chose quand elle leur annonça que Delphine avait légué ses biens à son épouse. Ce détail Delphine s’était bien gardé de le confier à sa sœur.

En septembre Jade et Camille intégrèrent leur pépinière de start-up. C’est à ce moment qu’elles décidèrent de s’installer ensemble. Elles louèrent un appartement pas trop loin de leur lieu de travail. Et dans un coin de la bibliothèque, posé sur un chevalet, un cadre avec une photo de Delphine souriante, sans laquelle leur amour ne serait pas aussi fort.

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