Romans lesbiens

Roman lesbien : Note de la claviste

Note de la claviste

Note de la claviste est un roman lesbien sur la difficulté des rencontres entre lesbiennes mais pas que dans les années 90 … En 2017, Note de la claviste a été traduit par  Mila Valls, lectrice, auteure et poète  en russe sous le titre Примечание редактора

Je vous suis vraiment reconnaissante de votre contribution littéraire pour le monde lesbien. Nous avons des langues différentes mais les sentiments parlent des mêmes choses. La langue russe comme le français est très belle. La traduction est le seul moyen de donner accès à cette littérature thématique interdite et qui manque aux lecteurs russes.

Mila Valls, auteur et traductrice
Au sommaire

Note de la claviste : chapitre 1

« Je te quitte Véra. Je ne t’aime plus. C’est fini entre nous ! » dit Barbara en la fixant droit dans les yeux.

Véra finissait de se rhabiller car elles venaient de faire l’amour dans une chambre d’hôtel. Le lieu lui avait paru sinistre à l’entrée mais là il lui paraissait carrément ressembler à l’enfer. Pourquoi cette rupture ? Et pourquoi ici ? Pourquoi avoir fait l’amour ?

« Je veux que tu gardes un bon souvenir de notre séparation. C’est pour cela que je ne t’ai rien dit toute à l’heure quand tu en avais envie. Mais je n’en peux plus de notre vie. En effet je n’en peux plus de passer après tes malades, de passer les week-ends seule parce que tu es de garde. Ou alors de te regarder dormir l’après-midi alors qu’il y aurait mille choses plus intéressantes à faire. Je n’en peux plus de faire l’amour dans ces hôtels minables entre deux rendez-vous parce que sinon il y a bien longtemps que nous n’aurions plus de sexualité. Voilà je te quitte. Je vais vivre avec une autre femme pour qui, au moins, j’existe. Aussi quand tu rentreras ce soir, je serai déjà partie et j’aurai emporté toutes mes affaires. Je ne supporte plus ton égoïsme. J’ai trop souffert. Adieu Véra. »

Barbara partit sans se retourner, sans voir les larmes de Véra. Elle partait rejoindre celle qu’elle aimait sans remords et sans regret. Véra s’assit alors au bord du lit et se prit le visage dans les mains. Elle avait l’impression que le ciel lui était tombé sur la tête. Pourtant sa vie avec Barbara lui convenait très bien et elle n’avait aucune raison d’en changer. Véra était gynécologue accoucheur dans une clinique et elle avait, c’est vrai, fait passer son métier avant tout. En plus elle avait été honnête avec Barbara dès le début mais de toute évidence Barbara n’avait jamais réellement accepté la situation. Mais pourquoi n’avait-elle pas vu le vent arriver ?

Comment ne s’était-elle pas rendu compte que Barbara se détachait petit à petit d’elle ? Et surtout qu’elle la trompait ? Enfin sur cette dernière question, les pleurs de Véra redoublèrent car c’était pour elle une trop grosse blessure d’amour propre. En particulier elle ne pouvait imaginer Barbara dans les bras d’une autre et encore moins supporter l’idée qu’elle puisse l’aimer plus qu’elle. Plus jamais Véra ne revivrait leurs moments d’intimité. Plus jamais elle n’entendrait Barbara lui dire des mots d’amour, gémir sous la douceur de ses caresses. Elle se retrouvait seule, bien seule, abandonnée ainsi comme une malpropre dans cette chambre d’hôtel. Si Véra n’aimait pas tant la vie, elle aurait pensé à cet instant au suicide. Mais pour elle, aucun être ne méritait qu’on ne meure pour lui. Même par amour.

Véra se sentait complètement vidée, incapable alors d’assurer sa consultation qui débutait dans une demi-heure. Elle se saisit du téléphone.

« Allô, Stéphanie ? C’est le Dr Duchamp. Je ne pourrai pas être à la clinique pour ma consultation de cet après-midi. Je ne me sens pas bien.

– Ce n’est pas grave Docteur ?

– Non, non. Il faut que je me repose un peu, c’est tout.

– Mais vous alliez bien tout à l’heure quand vous êtes partie ?

– Vous pouvez décommander les patientes et les rajouter demain après mon bloc ? enchaîna Véra qui n’avait pas envie de répondre à la question.

– Oui Docteur. Je m’en occupe. Reposez-vous bien et à demain !

– Merci Stéphanie, à demain ! »

Véra resta encore une heure dans la chambre se demandant si elle n’avait pas rêvé tout ça. Enfin quand elle put enfin rentrer chez elle, elle constata la dure réalité. Barbara avait retiré toute trace de son existence dans son appartement. Elles étaient ensemble depuis deux ans et Barbara s’était installée chez Véra qui était propriétaire de son logement. Barbara répétait d’ailleurs assez souvent quand elles se disputaient qu’elle n’avait qu’une valise à faire pour disparaître. C’était maintenant chose faite. Et s’il ne restait plus rien, cependant, l’ombre de Barbara était partout.

Véra ne ferma pas l’œil de la nuit. Elle avait beau se répéter une de perdue, dix de retrouvées, c’était plus facile à dire qu’à faire. Le film de sa vie se dévidait dans sa tête. Jusqu’à maintenant, Véra n’avait connu que des échecs amoureux. Elle avait rencontré des femmes avec lesquelles elle ne s’était jamais vraiment engagée. C’était tout au plus juste une aventure améliorée. Véra n’avait jamais quoi que soit changé à sa vie. C’étaient aux autres femmes de s’adapter. Elle était fidèle et éprouvait des sentiments. Mais pour ce qui était d’avoir des projets de vie en commun, il n’en était rien.

C’était à chaque fois le même scénario sauf ce que cette fois-ci, c’était la rupture de trop. Véra venait d’avoir quarante ans et si elle avait bien profité de la vie pour rattraper le temps de sa jeunesse pris pour ses études, il fallait maintenant qu’elle se fixe. Elle ne pouvait plus avoir la vie d’une adolescente attardée. Elle était arrivée à un âge où certaines choses étaient derrière et non plus devant. Si elle avait réalisé certains de ses souhaits, qu’en étaient-ils de ceux concernant l’amour. A vingt ans, elle rêvait d’une femme avec laquelle elle partagerait tout, qui n’aurait plus aucun secret pour elle, qui la comprendrait, qu’elle aimerait de tout son être, avec laquelle elle élèverait un enfant. Qu’en était- il de sa belle et grande passion ?

Véra n’avait jamais connu d’échec dans ses études et sa vie professionnelle était très riche. Elle était appréciée de ses patientes avec lesquelles elle partageait de grands moments d’émotion et elle avait la considération de ses confrères. Quand elle voulait se détendre, elle fréquentait les boites de nuit ou les bars. C’est là que se faisaient pour elle les rencontres. Elle n’avait aucun mal à draguer car son physique était plutôt avantageux et qu’il y avait toujours des femmes attirées par la réussite sociale. C’est pourquoi Véra était toujours tombée sur le même genre de femmes et qu’elles étaient toutes parties pour les mêmes raisons. Ce que certaines femmes acceptent pour un homme, elles ne l’acceptent pas forcément pour une femme. Une inégalité de plus dont Véra faisait les frais.

Le réveil sonna impitoyablement et Véra se leva comme un automate. Elle avait une journée remplie et enchaînait sur une garde. Cela ne lui laissait aucun temps pour penser à Barbara et c’était mieux ainsi. Véra détestait souffrir en amour. Une fois de plus, elle s’abrutirait de travail et le mal passerait. Elle avait toujours fait comme ça. Pourquoi changer ?

L’arrivée de Véra ne passa pas inaperçue. En effet elle avait une petite mine et n’était pas du genre à s’absenter. En plus elle avait toujours été discrète sur ses amours et les pires rumeurs circulaient sur son compte. D’ailleurs elle était peut-être lesbienne ! Vous rendez vous compte. Comme si cela altérait ses compétences professionnelles. Puisque personne n’était au courant, on préférait inventer parce que Véra répondait inlassablement aux curieux que sa vie privée devait rester privée.

« Bonjour Docteur. Vous nous avez manqué hier. A croire que vos patientes s’étaient toutes donné le mot. Trois s’étaient trompé de jour. Elles étaient là alors qu’on ne les attendait pas et pour une fois aucune ne s’était décommandée. Du coup vous avez une consultation chargée. Vous n’aurez sans doute pas le temps de manger.

– Mais comme d’habitude Stéphanie, pour ne pas changer. Bon, je me change et je pars au bloc. Ma patiente est prête ? »

La matinée passa vite et l’après-midi encore plus. Heureusement sa garde fut calme. Véra n’eut que trois accouchements qui se déroulèrent sans problème. Elle eut le temps de dormir un peu et de récupérer ainsi de sa nuit blanche. Sa journée du lendemain fut toute aussi remplie que la veille et c’est seulement vers vingt heures qu’elle put enfin rentrer chez elle. Cet appartement qu’elle aimait tant n’était pas le refuge espéré. Il y avait trop de fantômes du passé qui hantaient ses pensées. Véra décida pour oublier sa tristesse de se rendre dans un bar lesbien qui lui était familier. Elle savait qu’elle y rencontrerait le type de femmes dont elle avait besoin. Se rendait elle seulement compte qu’elle voyait des femmes comme des objets ? Véra pouvait être cynique et odieuse quand elle souffrait.

La musique hurlait et le bar était empli de fumée. Véra salua quelques habituées et s’assit au bar. Elle commanda un whisky qu’elle commença à siroter tranquillement. Elle regarda aux alentours à la recherche d’une âme esseulée. Justement se trouvait une jeune femme, la trentaine, assez masculine, qui la fixait d’un regard qui en disait long. Elles se dévisagèrent un moment jusqu’à ce que Véra se lève et vienne s’asseoir à côté de la jeune inconnue.

« Puis- je ?

– Si vous voulez.

– Je m’appelle Véra.

– Et moi Sophie.

– Joli prénom.

– Ce n’est pas moi qui l’ai choisi. Il faut pourtant que je m’en accommode.

– Vous n’aimez pas votre prénom ?

– Non, j’aime choisir. Ce n’est pas tout à fait la même chose. Je suppose que pour vous c’est pareil ?

– Exactement. Je n’aime pas qu’on décide à ma place. J’ai l’habitude professionnellement des responsabilités et je sais les prendre.

– Tant mieux pour vous. Vous venez souvent ici ?

– Quand mon boulot m’en laisse le temps. Et vous ?

– Quand je me sens seule comme ce soir. J’avais besoin de me sentir entourée.

– Moi aussi, j’avais besoin de compagnie. Vous êtes seule ?

– Et vous ?

– Je suis seule. Mon métier m’accapare l’essentiel de mon temps.

– Vous savez parler autre chose que de votre travail ? Il n’y a pas que ça dans la vie.

– J’ai déjà entendu ça, il y a peu de temps. Mais qu’est-ce qu’il peut y avoir d’autre ?

– Une femme. L’amour. Par exemple.

– Vous y croyez ?

– Oui. Sinon, je ne serais pas là à vous parler. Ce n’est pas facile de trouver l’amour de sa vie.

– Vous n’auriez pas envie de venir continuer cette conversation dans un endroit plus calme ?

– Mais on est très bien ici. Et je ne suis pas de ce genre-là. Vous vous êtes trompée de personne.

– Excusez-moi, je ne voulais pas vous blesser ! J’ai été maladroite. Mais ma compagne m’a quittée hier. Je suis un peu paumée. Ce n’est pas mon habitude ce genre de proposition. Je ne sais pas ce qui m’a pris.

– Ah ? Et qu’est-ce qui s’est passé entre vous si je ne suis pas trop indiscrète ?

– Et bien justement, elle me reprochait de consacrer trop de temps à mon boulot et pas assez à elle. Mais je ne vais quand même pas changer pour lui faire plaisir. J’ai sacrifié assez de choses pour en arriver là

– C’est sûr que si vous restez sur votre position, vous allez décrocher un abonnement pour le désastre amoureux.

– Mais il doit bien y avoir une femme qui pourra m’accepter comme je suis ?

– Sûrement. Mais ce n’est pas vous qu’elle va aimer mais votre réussite sociale. Vous faites quoi ?

– Je suis médecin.

– C’est bien ce que je disais. Vous voyez, vous et moi, ça ne collerait pas. En amour j’ai besoin de sentir que je suis l’unique et l’indispensable pour l’autre, que je passe avant tout. Savoir que votre travail passera avant, quels que soient vos sentiments pour moi, je ne le supporterai pas. Et puis comment pouvez-vous connaître la femme qui vit à vos côtés si vous ne lui consacrez que peu de temps ? La notoriété sociale, à la différence d’une épouse, ne rejaillit que rarement sur une amante Vous avez sans doute raison. Mais je ne fonctionne pas du tout comme vous. Je vais rentrer. Je me sens fatiguée. Bonne fin de soirée. Et à une autre fois sans doute ? »

Véra n’avait pas du tout apprécié les vérités de Sophie. Elle grommela toute seule dans sa voiture sur le chemin du retour. Comment avait-elle pu se laisser à évoquer sa rupture avec cette Sophie et se laisser dire des propos qu’elle n’avait pas eu du tout envie d’entendre ? C’était la dernière fois qu’elle se laisserait prendre à faire des confidences. Véra avait jusqu’à maintenant dirigé sa vie comme bon lui semblait et ce n’était pas maintenant qu’on allait lui dicter sa conduite. La prochaine fois qu’elle rencontrerait cette Sophie, sans pour autant l’éviter, elle s’arrangerait pour ne lui dire que des banalités. Il n’était pas question de prendre la fuite et encore moins de perdre la face.

 Véra se laissa emporter par un sommeil de plomb. Dormir, manger, travailler. C’était pour l’instant son seul horizon. Mais elle n’y voyait aucun inconvénient car c’était l’essentiel de sa vie. Ne pas faire l’amour ne lui manquait pas pour l’instant. Elle verrait le moment venu. Et puis comme elle le disait si bien dans ses moments de cafard, elle avait sa petite main en cas d’urgence…

Note de la claviste : chapitre 2

Barbara l’avait quittée depuis un mois et elle n’avait eu aucune nouvelle. Comment avait-elle pu faire pour rayer d’un trait deux ans de sa vie ? Véra ne savait pas. En fait elle aimait encore Barbara et regrettait leur relation. D’ailleurs depuis la fin de ses études, Véra n’avait pas vu le temps s’écouler. Elle se sentait jeune et ne doutait pas de son physique. Cependant les outrages du temps avaient commencé sournoisement leur oeuvre. Véra n’avait pas prêté jusqu’à maintenant attention aux quelques rides autour de ses yeux. Mais pourtant elles étaient bel et bien là. Au fait depuis combien de temps ne lui disait-on plus mademoiselle ?

Et ce poids qu’elle ne pouvait s’empêcher de prendre au moindre écart et qu’elle ne pouvait plus perdre comme avant. Du coup, elle était moins sévère sur ce point avec ses patientes car elle connaissait les mêmes difficultés qu’elles. Elle reconnaissait également qu’elle se remettait de moins en moins vite de ses gardes. D’ailleurs elle ne pouvait plus les prendre les unes à la suite de l’autre comme avant. En plus elle avait besoin de davantage de temps pour récupérer. Quant à ses cheveux blancs, ils étaient déjà apparus et étaient très nettement visibles. Si elle acceptait pour elle de vieillir, était-elle toujours aussi séduisante pour autrui ? Connaîtrait-elle alors les mêmes facilités que par le passé pour faire des rencontres ?

Cette rupture l’avait atteint beaucoup plus profondément qu’elle ne voulait bien l’admettre. Elle avait été blessée dans son for intérieur et une faille s’était ouverte dans l’image qu’elle avait d’elle-même. En effet elle comprenait mieux à présent les préoccupations de ses patientes sur les déformations du corps avec la grossesse mais ce n’était pas pour autant qu’elle savait comment gérer ces problèmes. A quel type de femmes pouvait-elle plaire à présent ? Quelles étaient leurs attentes auprès d’une quadragénaire ? N’était-il pas suspect à leurs yeux qu’elle n’ait rien construit de solide ?

Véra qui était d’habitude une femme d’action ne se reconnaissait plus. En plus elle était accaparée par le doute et manquait parfois d’assurance. Elle qui ne connaissait pas les états d’âme était à deux doigts de la déprime. Il lui arrivait aussi de pleurer pour un oui ou pour un non. Mais que se passait-il ? Elle avait trop de fierté pour discuter de tout cela avec ses amies. A chaque fois qu’elle les voyait ou les avait au téléphone, elle faisait toujours semblant d’aller bien, vantant les avantages du célibat.

Mais en fait, il en était tout autrement. Véra était comme bon nombre de lesbiennes hermétique à la psychanalyse. En effet elle estimait qu’elle pouvait se débrouiller par elle-même et que n’était pas encore né celui qui lui expliquerait son fonctionnement mental. Pour elle, il ne servait à rien alors d’essayer de comprendre les raisons de ses difficultés, il fallait avant tout les régler. Véra était une femme d’action et les prises de tête n’étaient pas sa tasse de thé.

Véra était retournée deux ou trois fois au bar et n’avait pas revu, à son plus grand soulagement, Sophie. Elle avait bavardé avec quelques nouvelles inconnues mais cela n’avait pas réellement accroché. En fait Véra se sentait à mille lieues de leurs préoccupations. L’une apparemment buvait un peu trop pour pouvoir s’assumer. Véra fuyait les alcooliques comme la peste. C’était dommage car la fille était vraiment mignonne. Mais ce n’était pas suffisant pour supporter les ravages de la boisson. Une autre était au chômage et la perspective de se faire entretenir la rendit particulièrement entreprenante.

Véra préféra diriger les opérations car cela ne lui plut pas d’être draguée. Elle coupa court la discussion. De toute manière, il y eut toujours quelque chose pour ne pas lui convenir. Au moins elle avait été rassurée sur son charme. Seulement voilà, elle n’attirait aussi que des filles à problèmes. Qui se ressemble s’assemble dit le proverbe. Mais cette réalité fut un nouveau coup de massue pour Véra et elle décida ainsi de prendre le taureau par les cornes. Elle devait changer de fusil d’épaules et s’y prendre autrement pour les rencontres. Draguer dans les bars et les boites, c’était bien quand on est jeune. Mais à son âge sur qui pouvait-elle tomber ? Véra ne préféra pas approfondir la question et se mit à réfléchir sur de nouvelles stratégies.

Véra en était là dans ses pensées dans sa chambre de garde quand elle fut bipée pour l’accouchement d’une de ses patientes. La sage-femme avait déjà tout préparé et elle arriva juste à temps pour la naissance de l’enfant. Si seulement sa vie sentimentale pouvait être aussi facile que cela, pensa-t-elle. Elle accepta l’invitation du mari à venir ensuite boire le champagne. Malgré la bonne ambiance générale, cela lui fut pourtant pénible d’avoir à être joyeuse. Mais pourquoi n’avait-elle pas droit au bonheur, elle aussi ?

Elle préféra s’éclipser de la petite fête et descendit au réfectoire dîner. Il fallait reconnaître que le repas était bon et soigné. Elle mangea en compagnie de l’anesthésiste qui comme à chaque fois lui parla de l’aspect médico-légal de leur profession. Cela devenait une préoccupation angoissante pour les médecins et Véra n’y échappait pas. Il était à peu près 22 heures quand ils eurent fini. Véra passa en salle de naissances pour s’assurer que tout était calme. La sage-femme était devant la télévision et avec les déclenchements le travail de nuit avait considérablement diminué. Elles bavardèrent quelques minutes et enfin Véra regagna sa chambre.

En fait elle n’avait guère envie de dormir. En effet elle savait par expérience qu’il y a toujours un afflux d’urgences plus ou moins vraies après la fin du prime-time. Comme si tous les maris disaient à leur femme : « Patiente chérie, je veux voir la fin de l’émission ! » Si ça ne pouvait pas attendre, elles seraient déjà là, ce qui n’était pas le cas aujourd’hui. Ce soir, il y avait une rencontre importante en football et s’il y avait des prolongations, les patientes n’arriveraient pas avant minuit. Véra préférait ne pas se faire couper dans son premier sommeil car elle était encore plus mal après.

C’est pourquoi elle prit son baladeur dans son sac et choisit d’écouter la radio. En effet elle adorait la nuit car tout alors prenait une autre dimension. Elle se mit à appuyer sur le bouton qui indiquait les longueurs d’onde. En fait elle n’avait pas spécialement envie d’écouter de la musique. En revanche elle était plutôt à la recherche d’une émission où l’on parlait. Les radios libres avaient pas mal de programmes conçus pour des échanges entre auditeurs et animateurs. Justement, un bout de conversation l’accrocha.

« Alors Kevin, tu es actif et tu voudrais rencontrer un garçon brun, assez grand et imberbe. Tu as un numéro de téléphone ?

– Oui, c’est le … »

Véra était branchée sur une radio gay. Elle regarda sur le cadran les cristaux liquides. Elle était sur la bonne fréquence. Véra reprochait à cette station d’être surtout faite pour les hommes. En définitive il y avait très peu de place réservée aux femmes et quand une émission marchait elle était souvent malheureusement vite supprimée. Comme si les femmes n’avaient aucun pouvoir économique et décisionnaire.

Mais Véra, pour une fois, avait mis de côté ses griefs et son féminisme resterait en veilleuse pour quelques heures. D’ailleurs un morceau bref de techno suivit la petite annonce et le speaker annonça : « Et maintenant place aux filles ! Une émission conçue pour elles animée par Gaëlle et Ludivine. Quant à moi, je vous retrouve demain soir à la même heure. Et n’oubliez pas, sortez couverts ! » Générique de fin. Puis une chanson aux paroles des plus explicites sur l’amour entre femmes. Enfin une voix jeune et inconnue.

« Bonsoir chères auditrices. Nous voici ensemble jusqu’à minuit. Ludivine et moi vous avons choisi quelques chansons que vous allez, j’espère, apprécier. Puis comme d’habitude, nous vous passerons la parole à vous qui cherchez l’âme sœur. Je vous rappelle le numéro du standard… Et pour débuter Catherine Lara ! »

Véra se surprit à sourire. De gêne surtout. En effet c’était la première fois qu’elle écoutait une émission de ce genre. Elle avait l’impression d’écouter aux portes. Elle avait beau être habituée à pénétrer dans l’intimité de ses patientes, elle se sentait néanmoins mal à l’aise. Comme s’il allait lui être révélé sur elle un secret caché. Elle était en position de voyeuse et l’anonymat de l’écoute était la plus sûre des protections. Pourvu qu’elle ne soit pas dérangée. Véra était tout excitée par la situation. La chanson venait de prendre fin et une autre voix, assez agréable, reprit.

« Comme toutes les semaines Gaëlle, je vais donner des informations sur la vie lesbienne à Paris que vous pourrez retrouver sur notre site internet. Pour commencer ne manquez pas l’exposition de peinture de la plasticienne Linda Snow à la Maison des Goudous ! Précipitez-vous sur le catalogue qui sera bientôt un collector avec ses statues de femmes aux seins cubiques … »

Véra, en dehors des bars, fréquentait peu le milieu lesbien. Elle eut l’impression qu’elle était passée jusqu’à maintenant à côté d’un monde vivant et intéressant. Elle vivait sur ses acquis et en dehors de quelques noms connus, elle ignorait tout de la vie culturelle lesbienne. Cette émission avait l’avantage d’être riche en informations et cela diminua le malaise. Véra pouvait justifier à ses yeux sa curiosité sans avoir de reproches à se faire. Elle n’avait noté aucune adresse se disant qu’elle n’aurait de toute façon pas le temps. Oubliées les grandes résolutions de changement. Puis ce fut une chanson de K.D Lang. Véra découvrait avec enchantement son talent et sa voix sensuelle.

« Vous venez d’entendre un extrait de son dernier album. Ludivine a voulu vous faire profiter de son coup de foudre. N’est-ce pas ?

– Oui Gaëlle. D’ailleurs j’ai en ligne un fan de country. Allô Martine ?

– Bonsoir Gaëlle. Bonsoir Ludivine. C’est vrai, j’adore cette musique. Et votre émission aussi. Je n’en rate aucune. Vous êtes formidables ! Continuez !

– Merci Martine. Ça nous fait toujours plaisir les compliments. Hein Ludivine ?

– Oui Gaëlle. Nous avons besoin de vos encouragements. C’est important pour nous. D’ailleurs n’hésitez pas à l’écrire au directeur de cette chaîne ! C’est grâce à cela que nous sommes à l’antenne tous les mercredis soir. Vas-y Martine, passe ta petite annonce !

– Donc je m’appelle Martine. J’ai 28 ans, plutôt féminine et je recherche une femme entre 25 et 35 ans, féminine.

– Mais encore. Y a-t-il des choses que tu veux ou tu ne veux pas ?

– Pas plus de 35 ans. Je ne veux pas d’une vieille. Et pas de masculine non plus. Ni de bi ou d’alcoolo. Je la veux tendre et sportive comme moi. J’aime aussi le cinéma.

– Ce n’est pas très gentil pour nos auditrices de plus de 35 ans.

– Je voulais dire que je voulais quelqu’un de ma génération Gaëlle.

– Oui mais on peut très bien se trouver beaucoup d’affinités avec quelqu’un d’un peu plus âgé. L’expérience a parfois du bon.

– Oui mais je n’aimerais pas caresser une peau ridée.

– Il n’y a pas que ça, continua Gaëlle qui se voulait consensuelle et qui sentait que l’intolérance de Martine allait lui attirer des plaintes d’auditrices. Je suis sûre qu’il y a beaucoup d’auditrices qui ont envie de te rencontrer. Si c’est le cas, appelez au standard pour nous laisser vos coordonnées. Martine vous rappellera. Comme vous le savez nous ne donnons jamais de numéro perso à l’antenne. Est-ce que tu peux nous dire où tu habites ?

– J’habite Paris dans le XIème. Je suis actuellement à la recherche d’un emploi mais je donne des cours de danse rythmique. Et puis je n’hésite pas à faire des petits boulots.

– Est-ce que tu veux profiter de l’antenne pour passer une annonce ?

– Oui. Je cherche un emploi de comptable. Et je voulais rajouter aussi que la personne doit aimer les chats. J’en ai deux. Et puis qu’elle ne fume pas.

– Nous avons bien entendu Martine. Si vous souhaitez l’appeler, je vous rappelle le numéro du standard… Et place à la musique. »

Véra n’avait absolument pas envie de rencontrer Martine. Trop exigeante. Et puis elle n’avait pas supporté, indirectement, de se faire traiter de vieille. Bonne pour la casse en somme. La voix de Gaëlle résonna de nouveau.

« Nous avons en ligne Mathilde. Bonsoir.

– Bonsoir Gaëlle et Ludivine. Je voulais faire une grosse bise à Ludivine. Je t’ai vue l’autre soir en boite. Tu me plais beaucoup. Tu ne serais pas libre par hasard ?

– Non Mathilde. D’ailleurs tu as dû voir que j’étais avec quelqu’un. Béatrice est dans les coulisses et elle t’entend. Tu veux que j’aie une scène de jalousie ce soir, Mathilde ?

– Appelle-moi Math ! Tu es canon Ludivine. J’ai vraiment flashé sur toi. C’est dommage ce que tu me dis là. Mais si jamais tu es libre, je te laisse mes coordonnées.

– Attends Math, je vais être claire avec toi. J’aime Béatrice et je lui suis très fidèle. C’est peut-être vieux jeu mais c’est comme ça. Je vais te prendre hors antenne et nous allons discuter. Gaëlle, il doit y avoir un autre appel, n’est-ce pas ?

– Oui Ludivine, nous avons Clara. Clara ?

– Bonsoir Gaëlle, bonsoir Ludivine. Super votre émission les filles. J’adore.

– Merci. Comment ça va Clara ?

– Bien. Je vous appelle car avec ma copine nous cherchons à rencontrer une fille pour un truc à trois. Y faut pas qu’elle soit coincée !

– Effectivement. C’est plutôt chaud ce soir ! Et c’est pour du SM ?

– Non pas forcément. Ma copine et moi, on est ensemble depuis un moment et on voudrait essayer des trucs nouveaux. Tu sais Gaëlle, on se connaît. On était à la soirée vendredi dernier. Mon pseudo, c’est Vittel menthe.

– Ah oui, je vois très bien. Et ta copine, c’est la belle brune aux yeux bleus ?

– C’est ça.

– Alors les filles, je peux vous dire que vous n’allez pas vous ennuyer avec elles deux ! Si la proposition de Clara vous intéresse, appelez le standard au numéro suivant… Est-ce que tu veux rajouter quelque chose Clara ?

– Oui on est très ouvertes sur toutes les propositions. On n’a pas de préférence d’âge, de genre… Tout le monde est le bienvenu. On ne veut pas d’une fille coincée, c’est tout.

– C’est bien entendu, dit Gaëlle d’un air faussement complice. Et maintenant, pour rester dans l’ambiance… »

Heureusement que l’heure était tardive car les onomatopées et les rares phrases en anglais étaient des plus suggestives. Pour être osé c’était osé. Véra n’avait jamais entendu une telle crudité dans des propos féminins. Elle s’imaginait que seuls les hommes étaient capables de parler de sexualité de cette manière. Apparemment ce n’était pas le cas. Cela mettait à mal bien des idées que se faisait Véra des lesbiennes. En fait ce qui l’ébranlait c’est qu’elles osaient dire tout haut ce que Véra faisait depuis toujours.

Elle était renvoyée à son propre cynisme et son égoïsme démesuré. Les derniers mots de Barbara prenaient alors un éclairage nouveau. Et si Véra se sentait protégée par l’anonymat, elle n’était pas toute seule. Ce qui donnait la saveur à l’émission, c’était justement la confidentialité des propos et une parole libre de toute entrave. Tout pouvait être dit et entendu. Jusqu’à un certain point. Ce fut le cas de Math. Ce dérapage contrôlé, le direct, donnaient au risque le goût du danger et de l’interdit. Voyeuses et exhibitionnistes, chacun y retrouvait son compte.

Le téléphone sonna. Véra devait se rendre aux urgences. Elle revint dans sa chambre peu avant minuit. Elle se précipita sur son baladeur.

« Gaëlle et moi avons passé une excellente soirée en votre compagnie. Nous vous donnons rendez-vous mercredi prochain à 22h30 pour une autre émission. N’oubliez pas la soirée que nous organisons… »

Sans s’en rendre compte Véra regarda son agenda. Elle n’était pas de garde mercredi prochain. La nuit fut des plus agitées. C’était la pleine lune. Véra oublia Ludivine et Gaëlle et s’occupa toute la nuit de ses patientes.

En rentrant chez elle, elle n’eut qu’une hâte. Dormir. Et être à mercredi prochain, 22h30.

Note de la claviste : chapitre 3

Véra eut l’impression que la semaine n’en finissait plus. En effet elle avait beau avoir un emploi du temps bien rempli, elle n’eut de cesse pourtant d’être à mercredi.

Et le moment tant attendu arriva enfin. Véra avait branché son répondeur. Même pour la clinique, elle était indisponible. En fait elle avait inventé un déplacement en province pour ne pas être dérangée. Pour la circonstance, elle avait alors créé une atmosphère particulière. Elle avait plongé son appartement dans le noir et seul brillaient les signaux lumineux de sa chaîne stéréo. Elle pouvait suivre le rythme et l’intonation des différentes voix et ainsi vibrer encore plus intensément. Le générique venait d’être lancé. Toujours aussi provocant. Véra s’était alors glissée sous la couette, décidée à ne pas perdre une miette de l’émission. Puis ce fut une voix désormais familière.

« Bonjour Ludivine, bonjour à vous. Vous avez été nombreuses, vendredi dernier, à nous rejoindre pour la soirée. L’ambiance a été chaude, chaude, très chaude, n’est-ce pas Ludivine ?

– Oui Gaëlle, torride même. Bonsoir à toutes et à Béa qui est dans les coulisses. Un bisou aussi mon amour.

– Dis-moi, c’est l’amour ?

– Oui et j’espère que ce soir, vous aussi qui êtes seules, vous allez trouver votre bonheur. D’ailleurs je vous rappelle le numéro de notre standard… Vous pouvez dès maintenant nous appeler. Cette émission est aussi la vôtre. Et pour commencer, je voudrais vous faire écouter une de mes chansons préférées. J’espère que vous aussi vous allez l’aimer… »

Véra ne connaissait ni la chanteuse ni la chanson et cependant l’apprécia. En effet elle avait l’impression d’avoir quinze ans, l’époque où elle découvrait son homosexualité. Elle s’enfermait ainsi dans sa chambre pendant des heures à lire tout ce qu’elle pouvait sur le sujet. Ou alors à explorer son corps à la recherche du plaisir. Très tôt Véra s’était sentie attirée par les jeunes filles de son âge ou même par des femmes plus mûres et plutôt que de leur avouer ses sentiments, elle préférait fantasmer en secret. De plus Véra avait bravé des interdits à l’adolescence et ce soir elle avait le sentiment de faire de même. Mais pourquoi ? En fait il n’y avait aucune raison. En définitive c’étaient ses préjugés qu’elle surmontait. Pourtant elle ne pensait pas qu’un jour elle en viendrait à cette situation.

La chanson était terminée. Gaëlle donna ensuite des informations sur la vie culturelle lesbienne. Mais pas plus que la semaine précédente Véra ne nota pas l’adresse car ce n’était pas cela qui l’intéressait. Puis ce fut un morceau de house music que Véra détestait aussi. Et de nouveau Gaëlle.

« Nous avons en ligne Christine. Bonsoir Christine.

– Bonsoir Gaëlle, bonsoir Ludivine. Je… J’ai…

– Cool. Respire profondément ! Tu vas voir ton trac va passer. Alors timide Christine ?

– C’est la première fois en fait.

– On va essayer de t’aider. Tu as quel âge ?

– Si tu commences par demander leur âge aux femmes qui te plaisent, pas étonnant Ludivine que tu sois restée si longtemps célibataire ?

– (Rire de Christine)

– C’est bien tu te détends. Tu nous disais hors antenne que tu cherchais une fille…

– Quel scoop Gaëlle !

– Heureusement qu’elle est casée parce que ce n’est pas un cadeau…

– Dis quelque chose Christine car tu ne vas jamais avoir la parole avec Gaëlle.

– Mais parle pour toi ! Je te rappelle que la parole est à nos auditrices. Le mieux Christine est de te présenter.

– Par quoi, je commence ?

– Pas de panique. Ce que tu veux.

– Donc j’ai 34 ans. Je suis seule depuis un petit moment et cela me pèse. J’aimerais rencontrer quelqu’un même pour une histoire d’amitié. En fait je suis très timide, c’est pour cela que je n’ai pas beaucoup d’amies. Souvent j’aimerais aussi aller à vos soirées mais je n’ose pas y aller toute seule. Si quelqu’un est dans le même cas que moi…

– Tu n’es pas si timide que ça puisque tu as réussi à nous appeler.

– C’est sur Ludivine.

– Surtout avec toi qui n’arrêtes pas de l’interrompre. Et tu la rêves comment la femme que tu voudrais rencontrer ?

– Je la prendrai comme elle est.

Belle réponse. Avec ça, elles vont toutes se précipiter sur leur téléphone. Je vous rappelle le numéro du standard… Et peux-tu nous en dire un peu plus sur toi Christine ?

– J’aime cuisiner. Je suis plutôt bonne en pâtisserie…

– Pas de problèmes avec ta ligne ?

– Je me porte plutôt bien. Ça me complexe d’ailleurs. Sinon, je suis ouverte à beaucoup de choses.

– Ludivine, en t’écoutant, j’ai le sentiment qu’il n’y a que les minces qui ont le droit d’être aimées. Et les autres ? Ne te laisse pas impressionner Christine ! Et puis après tout moi aussi j’ai des petites bouées…

– Des poignées d’amour…

– Vraiment ce soir tu sais parler aux femmes Ludivine. J’ai un corps épanoui c’est tout. Mais nous n’allons pas y passer la soirée ! Christine, tu veux rajouter quelque chose ?

– Non.

– Bon, à vos téléphones ! Je vous rappelle le numéro du standard… Christine, bonne chance. Elles devraient être nombreuses à t’appeler. Et maintenant une chanteuse que… »

Véra était perplexe. Mise à part l’âge qui lui convenait, elle était dubitative sur le reste. Comment quelqu’un d’aussi ouvert pouvait-il être aussi seul ? Véra, sans plus réfléchir, alluma la lumière et se saisit de son téléphone. A force d’entendre le numéro rabâché, elle l’avait appris par cœur. Trois sonneries suffirent et une voix inconnue lui répondit.

« L.G Production pour votre service.

– C’est pour l’annonce de Christine.

– Oui, donnez-moi votre prénom et un numéro de téléphone ! Nous lui communiquerons. C’est elle qui vous contactera.

– Bien. Je m’appelle Véra et… »

Véra n’en revenait pas. Qu’est-ce qui lui avait pris ? De toute façon, Christine avait parlé d’amitié. Cela n’engageait à rien. Véra n’avait jamais répondu à une petite annonce de sa vie. Il fallait un début à tout. Elle avait toujours pensé qu’il fallait avoir un vice caché pour en arriver là ou alors avoir de gros problèmes relationnels. Mais ce soir ses convictions avaient pris un sérieux coup dans l’aile et elle n’était plus aussi sûre d’elle. Véra ne se reconnaissait plus. Gaëlle avait une autre jeune femme à l’antenne.

« Alors Kelly, tu cherches à sous-louer un appartement ?

– Oui, répondit Kelly avec un léger accent. Je suis américaine et je prépare une thèse en France. J’ai besoin de me loger pendant un an et j’aimerais mieux que ce soit chez une lesbienne. Je voudrais si possible à Paris et pas plus de trois cents euros par mois. Et que ce soit clair. C’est juste pour un logement. J’ai une copine déjà…

– Mais c’était clair pour tout le monde. Si vous avez quelque chose qui pourrait intéresser Kelly, je vous rappelle le numéro du standard… Nous avons maintenant Clémentine en ligne.

– Bonsoir tout le monde. Voilà, je cherche quelqu’un pour la baise.

– C’est direct au moins, dit Ludivine qui pour une fois était soufflée. Je vous rappelle que c’est du direct et que nous travaillons sans filet. Je vous promets, Monsieur le Directeur, que cet incident ne se reproduira plus. Clémentine, tu veux nous faire virer ou quoi ?

– Pas du tout. Comme je le disais…

– Nous avons entendu. Mais cette émission n’est pas à caractère pornographique et nous devons nous en tenir à des propos respectables.

– D’accord Ludivine. En fait, j’ai déjà une copine. Elle est dans l’armée et est partie en mission pour six mois. C’est juste pour l’attendre.

– Fidèle avec ça ! Tu lui écris des longues lettres d’amour à ta dulcinée ? Qu’elle te manque ?

– Bien sûr. Je lui suis fidèle. Ce n’est pas pour une histoire d’amour que j’appelle. C’est pour la…

– Oui on a compris. Et tu vas lui dire à ta copine ?

– Tu crois qu’elle se gêne quand elle est loin de moi ? Si je fais ça c’est pour qu’elle ne me retrouve pas rouillée à son retour.

– Drôle de conception du couple !

– C’est un couple moderne Ludivine. Il faut te mettre à la page.

– J’espère que Béa ne me fera pas ça. Je dois être un peu rétro.

– Et coincée. Ta Béa, elle en aura un jour marre de t’attendre pendant que tu fais de la radio ou que tu animes tes soirées. Et toi Gaëlle t’as quelqu’un ?

– Eh bien bonsoir Clémentine. Lance la chanson de K.G Lang Gaëlle ! »

Pour une fois, elles n’avaient pas rappelé le numéro du standard. Véra trouvait certaines de ces auditrices un peu déjantées. Toutes les lesbiennes n’étaient pas comme cela. Véra était confrontée à leurs désirs et leurs fantasmes et ce n’était pas du tout son monde. Elle ne s’était jamais rendu compte à quel point il était difficile de faire des rencontres qui correspondent vraiment à ce qu’on attend. Véra pour balayer l’angoisse naissante se dit que si ces femmes étaient un peu spéciales, cela était dû à l’émission. Avec un générique aussi provocant et une parole aussi libre, il était inévitable d’avoir des débordements. La chanson avait pris fin.

« Avec Gaëlle, nous avons décidé de ne communiquer aucun numéro de téléphone à Clémentine. Nous ne voulons pas être accusées d’incitation à la débauche ou à la prostitution, quitte à passer pour des moralisatrices. Mais nous ne pouvons cautionner et encourager de tels comportements. Ce n’est pas comme cela que nous donnerons une bonne image de nous-mêmes. Pour ce soir, il n’y aura plus de petites annonces. Nous avons un programme de secours. Un débat enregistré où des femmes racontent leur première fois. »

Véra écouta la fin de l’émission sans grand enthousiasme. Les récits étaient d’une telle platitude qu’elle n’apprit vraiment rien. C’était du déjà entendu. Le générique contrasta fortement avec les propos assez sages et fades des invitées. Il était minuit et Christine n’avait pas appelé pendant l’émission. Sans doute parce qu’elle l’écoutait. Elle décida d’attendre encore un peu. Mais au bout d’une heure d’attente, le sommeil l’envahit. Son répondeur était branché. Véra était de garde demain et il était temps de dormir.

Le réveil sonna impitoyablement. Véra eut du mal à émerger. Néanmoins son premier geste du matin fut de jeter un œil sur son répondeur. Il était vierge de tout message.

Note de la claviste : chapitre 4

Véra fut absorbée par ses pensées toute la journée. Elle regrettait la tournure des événements. En plus elle se sentait étrangère à elle-même. Mais qu’est-ce qui lui avait pris ? En effet elle s’était entichée de cette émission de radio qui était aux antipodes de ses goûts. Elle qui avait pourtant un certain raffinement d’esprit, se délectait de ces propos médiocres, parfois crus et indécents. Mais pourquoi agissait-elle de la sorte ? D’autre part qu’essayait-elle de connaître d’elle-même qu’elle ignorait encore ? Comment certaines de ses décisions pouvaient elles lui échapper à ce point ?

Ses patientes l’agacèrent quelque peu avec toutes ces questions auxquelles elle n’avait pas envie de répondre. Cela s’en ressentit dans la relation car quelques-unes se plaignirent à Stéphanie de son humeur sombre. D’ailleurs cette dernière ne manqua pas de le lui faire remarquer à sa sortie de consultations.

« Alors Docteur, des problèmes ? Vos patientes vous ont trouvé distante cet après-midi.

– Je suis fatiguée Stéphanie. Toutes ces gardes, ces blocs… Je suis parfois un peu lasse de cette vie de fou…

– Vous avez de bonnes journées, c’est vrai. D’ailleurs je ne sais pas comment vous y arrivez.

– J’ai envie d’un café, dit Véra qui ne voulait pas se laisser entraîner sur un terrain plus personnel. Pas vous ?

– Je dois rester à l’accueil.

– Ce n’est pas un problème, je vous en apporte un ici, dit Véra qui savait bien que Stéphanie ne pouvait pas bouger. Je reviens.

– Sans sucre le café. »

Véra descendit à la cafétéria, enfin trop contente d’échapper à une discussion qui aurait pu devenir embarrassante. En effet elle préférait à la clinique se contenter de banalités et de propos superficiels. D’autre part elle n’avait jamais cherché à s’investir dans des relations qui pouvaient devenir extra-professionnelles. Véra avait ainsi deux vies bien compartimentées où il n’existait aucune interférence. Néanmoins, cela ne l’empêchait pas d’être aimable et d’avoir un contact chaleureux. Par exemple, à la cafétéria, qui était un lieu assez convivial où elle était connue, elle y avait ses habitudes et était toujours servie rapidement. D’ailleurs, à peine venait-elle d’arriver, que la serveuse se précipita vers elle.

« Bonjour Docteur Duchamp. Qu’est-ce que ce sera pour vous aujourd’hui ?

– Deux cafés dont un sans sucre.

– Vous vous mettez au régime. Pourtant vous n’en avez pas besoin.

– Ce n’est pas pour moi, c’est pour Stéphanie.

– Elle veut perdre un os ou quoi ? faillit s’étrangler de stupeur la barmaid qui pesait bien un quintal. Elle est mince comme un clou. Moi, on peut dire que je suis grosse. A cause de ça, d’ailleurs, j’ai des problèmes de dos. Mon médecin veut que je maigrisse. Au fait vous n’auriez pas une adresse d’un bon nutritionniste Docteur ? Je ne connais personne.

– Si tenez ! dit Véra qui se saisit d’une serviette en papier pour écrire le nom d’un de ses confrères. Dites-lui que vous venez de ma part ! Vous serez bien reçue. Je suis sûre qu’il pourra vous aider.

– Merci Docteur. C’est vraiment très gentil de votre part.

– Mais de rien. »

En deux temps trois mouvements, Véra eut ses deux cafés.

« Je vous les mets sur votre compte. Comme d’habitude ?

– S’il vous plaît.

– Alors ces bébés ? Vous en avez mis beaucoup au monde aujourd’hui.

– Non pas encore. Je prends ma garde seulement maintenant.

– Alors allez-y vite ! Si vous avez besoin de quelque chose, téléphonez ! On vous l’apportera. Si vous avez aussi un peu de temps, la prochaine fois je vous montrerai des photos de mon petit fils. Ma fille a été tellement contente de son accouchement avec vous. D’ailleurs elle en parle à tout le monde.

– Moi aussi j’ai gardé un excellent souvenir d’elle. En fait si toutes mes patientes pouvaient être comme votre fille, ce serait le paradis !

– Je lui répéterai alors, cela lui fera plaisir. Elle a aussi rendez-vous avec vous la semaine prochaine pour sa consultation postnatale.

– Très bien, je vais y aller sinon Stéphanie va boire un café froid.

– Je suis bavarde, mais bavarde et je vous empêche de travailler. A demain. Comme d’habitude, je vous mets également de côté vos croissants.

– Volontiers. En plus comme cela vous me montrerez les photos. »

Véra apporta son café à Stéphanie. Celle-ci en profita pour faire une pause cigarette et raconter à Véra les dernières frasques de son amant. Stéphanie avait vingt cinq ans et était assez mignonne. Elle avait décidé de profiter de l’existence avant de se marier et d’avoir des enfants. Elle changeait souvent d’hommes car passé le cap la première semaine, ils étaient bardés de défauts. L’homme idéal n’existait pas mais elle semblait l’ignorer. Véra profita aussi de ce moment de détente pour manger un morceau. Elle avait dû sentir venir le vent. En effet sa garde fut des plus agitées. Elle eut le droit à un concentré de toutes les difficultés de l’obstétrique avec une seule et même patiente presque toute la nuit.

Elle fut heureuse à la fin de ses heures stressantes de prendre un thé avec l’équipe qui avait partagé la même galère. Dans ces moments, elle ressentait toujours très profondément une complicité avec chacun lui permettant d’oublier complètement la douleur physique qu’engendraient la faim, la soif ou le manque de sommeil. Et également sa solitude intérieure. Jusqu’à maintenant aucune des femmes qu’elle avait aimées ne l’avaient suffisamment comblée au point de s’engager durablement. Mais pourquoi ressentait-elle autant d’insatisfaction dans sa vie affective ?

Véra s’en voulait de ses états d’âmes. Était-ce une crise existentielle à l’occasion de ses quarante ans ? Ou bien était-ce autre chose ? Agir, il lui fallait agir. Véra regarda sa montre. Elle avait encore une heure avant d’opérer. Juste le temps de se doucher, de déjeuner et de regarder les photos comme promis. Une course venait à peine de s’arrêter qu’une autre recommençait.

Malgré la fatigue, la journée passa à une vitesse incroyable. Elle rentra chez elle vers 18 heures pour s’écrouler de sommeil dans son lit. Malgré l’épuisement, elle ne dormit que trois heures. Elle émergea, vaseuse, ne sachant pas quelle heure il était. Tout ce qu’elle savait c’est qu’elle n’avait pas envie de rester chez elle. Elle se lava, se changea et sortit. Ses pas l’emmenèrent tout naturellement vers ce bar qu’elle connaissait si bien. Comme nous étions en milieu de semaine et qu’il était encore tôt, l’endroit était un peu désert. Il y avait quelques habituées que Véra salua et elle s’installa au comptoir à une table dans un coin.

Véra avait trop besoin de point de repères car cela la rassurait devant l’inconnu. La serveuse vint lui faire un brin de conversation. En fait celle-ci en profita pour se faire faire une consultation gratuite. Véra savait les difficultés des lesbiennes à consulter un gynécologue et n’hésitait pas à prêcher dans ce sens. Les lesbiennes sont avant tout des femmes et pas moins que les hétérosexuelles, elles ne sont épargnées par la maladie ou les troubles liés à leur sexe. Véra savait que la route était longue pour leur faire accepter cette idée. Mais elle ne désespérait pas.

Véra avait commandé un jus de fruit et entrepris de le déguster lentement. Elle faillit s’étrangler de surprise quand elle vit Barbara, au bras d’une femme inconnue d’elle, entrer. Le monde est petit, surtout dans ce milieu. Barbara, visiblement, ne l’avait pas encore vue. Elle était radieuse et épanouie. A la différence de Véra, leur rupture avait été des plus bénéfiques. La femme qui l’accompagnait était assez belle et Véra eut un pincement au cœur. On sentait indéniablement l’amour entre elles et il aurait fallu être aveugle pour ne pas s’en rendre compte. Barbara enfin aperçut Véra. Sans hésiter, elle se dirigea dans sa direction.

« Bonjour Véra, fit Barbara tout en se penchant pour lui faire la bise.

– Bonjour Barbara, dit Véra qui ne pouvait rien dire de plus tant l’émotion était grande.

– Je te présente Marie.

– Bonjour, fit Véra en lui tendant la main.

– Bonjour, fit Marie un peu gênée. Je vais m’asseoir, continua-t-elle, préférant laisser Barbara seule avec Véra.

– Je te rejoins, dit Barbara qui avait compris et qui appréciait sa discrétion.

– Ne reste pas debout !

 – Ça me fait drôle de te revoir. Que deviens-tu ?

– Toujours pareil. Beaucoup de travail.

– Et ?

– Je suis seule. Personne ne t’a remplacée si c’est ça que tu veux savoir.

– Ah ? Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu deviens difficile ?

– C’est ça ! Moque-toi ! Et si je te disais que je t’aime toujours.

– Je ne te croirais pas. En dehors de ton travail et de ta petite personne, rien vraiment ne te concerne.

– Ça ne te va pas d’être méchante. Je t’ai fait souffrir mais ce n’est pas une raison pour nier les sentiments que je peux éprouver pour toi. Je constate en revanche que ton nouvel amour t’a épanouie.

– Marie est une femme merveilleuse et une amante hors pair.

– Tu tiens vraiment à me faire mal. Ce n’est pourtant pas ton genre de frapper quelqu’un à terre.

– Toi à terre ? Je ne peux y croire. Tu es trop forte pour t’effondrer. Sais-tu seulement ce que veut dire déprime ? Tu es incapable de te remettre en cause ni même de t’interroger sur les raisons de notre rupture. Tu es tellement sûre de toi que rien ne peut t’ébranler. Je me rends compte maintenant à quel point tu as pu être dure avec moi. Avec Marie j’ai redécouvert la tendresse et la douceur.

– Tu as fini ?

– Oui. Je vais te laisser, Marie m’attend. Tu as des qualités humaines Véra mais tu ne les laisses pas s’exprimer. J’espère qu’un jour tu rencontreras une femme qui te permettra d’être enfin toi-même. Toi et moi, on ne s’est pas rencontrées au bon moment, c’est tout. Je t’ai aimée Véra et si tu as su me donner, tu n’as pas su recevoir. »     

Véra n’entendait plus rien. Barbara venait de lui enfoncer le fer dans la plaie. Que savait Barbara de ses émotions ? Elle n’avait pas vu sa fragilité et se sentant forte de la présence de Marie, elle n’avait eu aucun scrupule à lui asséner ses rancœurs. C’était de bonne guerre entre ex. Mais cela lui avait laissé un goût amer. Elle pensait qu’elles étaient au-dessus de tout ça. Malheureusement elles n’échappaient pas à la médiocrité des couples déchirés par le manque de communication. Véra n’avait plus rien à faire ici. Sa soirée était gâchée et la vue de Barbara heureuse avec une autre lui était insupportable. Elle décida de rentrer.

Mécaniquement, sans même y réfléchir, elle jeta un coup d’œil à son répondeur en rentrant. Il était désespérément silencieux. Véra avala un comprimé et sombra dans un sommeil sans rêve. A son plus grand soulagement. 

Note de la claviste : chapitre 5

Véra se leva avec la gueule de bois. Les propos de Barbara avaient eu sur son organisme les mêmes effets qu’une cuite. Pourtant elle n’avait rien bu d’alcoolisé. Tout cela n’avait fait que renforcer le mal-être qui s’était emparé d’elle depuis leur rupture. Ne plus penser. Agir. Facile à dire. D’ailleurs Véra n’était pas dans les meilleures dispositions pour faire des rencontres. Travailler. En définitive il ne lui restait que cela pour donner un sens à son existence.

Ensuite la semaine passa à une vitesse incroyable. Elle n’en revint pas elle-même quand arriva le mercredi suivant. Elle n’était pas de garde et comme la semaine précédente, elle s’installa confortablement pour l’écoute de son émission de radio. Mais quelle ne fut sa surprise d’entendre à la place de la musique techno. Pas d’annonce. Rien. Mais que s’était-il passé ? Était-ce dû aux débordements de la semaine passée ? C’est pourquoi elle se saisit de son téléphone et appela. Un message laconique lui répondit de rappeler ultérieurement. Véra était déçue. Non, vraiment rien ne tournait rond dans sa vie. Aussi décida-t-elle de se coucher afin de récupérer les heures qu’elle avait en retard.

Véra était dans son premier sommeil quand le téléphone sonna. Le répondeur était branché. Par ailleurs s’il y avait un caractère d’urgence, son portable sonnerait dans quelques minutes. Cependant ce ne fut pas le cas. C’est ainsi que Véra se rendormit.

Au petit matin, elle écouta le message, curieuse d’un appel aussi tardif.

« Allô. Je suis Christine. J’ai passé une annonce mercredi dernier à la radio et vous m’avez laissé vos coordonnées. Mais je vois que vous n’êtes pas là. Je vous rappellerai. Au revoir. »

Pas de numéro de téléphone. Pas de nom. Rien qui puisse l’identifier. Aussi il n’y avait qu’à attendre. Si encore elle voulait bien se manifester. Sinon Véra devait faire une croix dessus. Cette fille était vraiment timide. Mais une évidence s’imposait : Véra était à la merci du désir de l’Autre. C’était la première fois qu’elle ne dirigeait pas les opérations et cela se bousculait intérieurement. Véra qui était en position active, socialement parlant, se retrouvait dans une position passive, le propre de la féminité. L’expérience était pour Véra assez nouvelle et aussi assez fascinante. Être désirée. En fait cela ne lui était pour ainsi dire jamais arrivé. Ou plus exactement, elle ne l’avait jamais ressenti avec cette intensité.

Pourtant sans se l’avouer, Véra se mit à guetter les appels. Par ailleurs elle resta le plus souvent chez elle après le travail pendant les jours suivants parce qu’elle n’avait rien envie d’autre. Enfin Christine rappela cinq jours plus tard.

« Allô Véra ? Je suis Christine…

– Bonsoir Christine, coupa nerveusement Véra. Je suis contente que vous rappeliez. J’avais très envie de vous rencontrer.

– Moi aussi. Excusez-moi si j’ai mis autant de temps à vous recontacter mais j’ai eu beaucoup d’appels à la suite de ma petite annonce.

– Vraiment ?

– Oui, c’est incroyable l’impact que la radio peut avoir sur les gens. Du coup depuis presque deux semaines, je passe mon temps à les rencontrer.

-… (Véra n’osa pas lui demander comment cela s’était passé.)

– En fait, j’ai fait la connaissance de pas mal de femmes. Mais nous ne nous sommes pas vraiment plu. Question de feeling. Aussi, si vous le voulez bien, j’aimerais vous voir afin de mieux nous connaître.

– D’accord.

– Vous habitez où ?

– Paris.

– Moi aussi. Très bien. Quel jour êtes-vous libre ?

– Demain.

– Moi aussi. Donnons-nous rendez-vous au Luxembourg, à l’entrée qui fait face au Panthéon à 19 heures. Vous me reconnaîtrez facilement car je serai habillée tout en noir avec un foulard rouge. D’autre part je suis rousse.

– Et vous ?

– C’est moi qui vous reconnaîtrai, dit Véra qui ne put s’empêcher de redevenir maîtresse du jeu pour quelques instants.

– A demain ! »

Véra avait le cœur battant en raccrochant. Enfin demain elle serait fixée. Ainsi Christine ne serait plus une inconnue. Mais allaient-elles se plaire ? En fait ce qui inquiétait Véra, c’est que personne n’avait plu à Christine. Était-elle difficile ? Ou bien avait-elle du mal à faire son choix parmi toutes les candidates ? Ou bien voulait-elle lui laisser sa chance même si son choix était déjà fait ? Toutes ces questions sans réponses se bousculaient dans sa tête. Pourtant qu’allait-elle lui dire ? Ensuite comment allait-elle s’habiller ? Comment s’imaginait-elle aussi physiquement Christine ?

Jardin du Luxembourg. 18h50. Entrée face au Panthéon. Véra avait dix minutes d’avance. Pour une fois le RER n’avait pas eu de retard. D’autre part Véra avait opté pour un jean, une chemise blanche et un blouson de cuir noir. Pas d’excentricité. La tenue de base de toute bonne lesbienne qui se respecte. Elle commença alors à scruter les passants à la recherche de Christine. En définitive elle avait un avantage sur elle car elle savait l’identifier.

19h. La foule commençait à se faire moins dense sur le boulevard et les voitures circulaient mieux. Un bus venait de déposer des passagers. Peut-être y avait-il Christine ? Apparemment non. Et de la bouche du RER ? Là non plus. Véra scruta l’horizon. Sans plus de résultats.

19h15. Véra regarda l’horloge avec impatience. Et si elle lui avait posé un lapin. La timidité avait peut-être eu le dessus. Véra décida d’attendre jusqu’à 19h30. Après tout, elle aussi avait mieux à faire que le pied de grue devant le jardin du Luxembourg. Véra, mine de rien, bouillait intérieurement. En effet elle avait horreur d’être prise pour une imbécile. Si Christine ne voulait pas la rencontrer, pourquoi lui avoir donné rendez-vous ? Et si elle avait eu un empêchement, pourquoi ne pas l’avoir prévenue ? Mais comment ? Cela calma momentanément la colère et l’angoisse de Véra.

19h30. Toujours pas de Christine. C’est alors que Véra décida de compter mentalement jusqu’à cent. Ensuite elle s’en irait. 1, 2, 3, 4, 5, 6… 57, 58. Véra aperçut arriver d’un pas pressé une femme rousse, toute vêtue de noir, avec un foulard rouge autour du cou. Cela devait être elle. Au fur et à mesure qu’elle s’approchait, Véra put mieux la contempler. Christine n’avait pas menti en parlant de ses rondeurs. Un corps de nourrice pensa-t-elle professionnellement. Au moins quelqu’un qui aimait les plaisirs de la vie, la bonne chère. Un vrai corps de femme. Par ailleurs Christine avait des lunettes rondes à la monture métallique qui révélaient une forte myopie et lui donnait un air intellectuel.

Son visage était couvert de taches de rousseur et était encadré par une longue chevelure rousse ondulée. Les traits de son visage lui rappelaient ceux de Woody Allen mais la comparaison s’arrêtait là. A vrai dire, Christine avait son charme mais ne plaisait pas du tout physiquement à Véra. En fait pour être tout à fait honnête, Véra ne se voyait pas du tout faire l’amour avec elle. Elle eut alors la tentation de s’en aller. En effet elle avait deux avantages. Christine ne savait pas qui elle était et d’autre part, étant donné l’heure, elle aurait pu déjà être partie. Mais maintenant qu’elle avait attendu autant aller jusqu’au bout. Qu’avait-elle à y perdre en dehors d’un peu de temps ? Christine s’approcha d’elle, assez essoufflée. Comme visiblement Véra était seule à attendre quelqu’un, Christine l’aborda.

« Pardon, vous êtes Véra ?

– Oui. Et vous Christine ?

– Oui. Bonsoir. Excusez-moi d’être en retard mais j’ai eu un travail urgent à faire de dernière minute.

– Ce n’est rien (au moins une que je n’aurais pas à entretenir pensa-t-elle mentalement). Est-ce que vous voulez qu’on aille dans un autre endroit ? proposa Véra qui en avait assez d’être ici.

– Si vous voulez.

– Je vous propose d’aller au café juste au coin.

– Bonne idée. J’ai une petite faim aussi.

– Alors allons-y ! »

Il n’y eut pas longtemps à marcher. Elles firent quelques mètres en silence. Puis Véra proposa à Christine de s’installer dans un coin tranquille. Elles se jetèrent sur la carte pour se donner une contenance. Christine commanda un croque-monsieur et une bière et Véra un jus de pamplemousse.

« Vous faites quoi dans la vie ?

– Je vends des chocolats. Mon patron m’a obligé juste au moment de partir à préparer une commande pour un très bon client. Vous savez comment c’est le commerce. Je n’ai donc pas pu refuser. J’avais très peur que vous ne m’attendiez pas. J’ai fait au plus vite que j’ai pu. J’espère que vous ne m’en voulez pas.

– Mais non. Ça aurait pu m’arriver aussi.

– Et vous faites quoi ?

– Je suis gynécologue accoucheur.

– Ah ! Vous savez je n’ai pas fait beaucoup d’études. J’ai toujours été vendeuse depuis que je travaille.

– Vous travaillez, vous êtes indépendante. C’est une bonne chose. Vous attendez quoi de notre rencontre ? dit Véra qui sauta du coq à l’âne.

– Je ne sais pas trop. En fait je ne suis plus sûre de vouloir vraiment.

– Comment ça ?

– Je ne sais pas pourquoi j’ai passé cette annonce. Sans doute un moment de cafard. En fait je n’ai jamais eu d’expérience avec une femme.

– Ah bon ! Et comment vous savez que vous aimez les femmes ?

– Parce que je n’aime pas les hommes.

– Je sens que nous ne sommes pas sur la même longueur d’onde vous et moi. Voyez vous je suis lesbienne parce que j’aime les femmes.

– Ce n’est pas que je n’aime pas les hommes. Je me suis mal exprimée. En fait ils me font peur. Avec une femme c’est différent. Je me sens plus à l’aise.

– Et comment supportez-vous la solitude ?

– Je ne suis pas seule. Je vis chez mes parents.

– A 34 ans ! ne put s’empêcher de dire Véra.

– Je ne vois pas où est le problème.

– Et vos parents, comment acceptent-ils votre homosexualité ?

– Ils ne sont pas au courant. D’ailleurs s’il se passe quelque chose se sera chez vous. Je ne veux pas les faire souffrir inutilement. C’est grand chez vous ?

– Attendez ! fit Véra qui n’aimait pas la tournure des événements. Je vous arrête tout de suite. J’ai passé l’âge de la première fois. Je n’ai pas la vocation d’être une initiatrice. J’ai 40 ans et je veux m’investir dans une relation à long terme. Je ne veux pas d’un amour clandestin ou d’une aventure. J’ai suffisamment donné. J’attends autre chose maintenant.

– Mais je suis prête à tout pour vous. Enfin presque tout. Il ne faut pas que mes parents sachent. Je leur dirai que je vais prendre un appartement avec une colocataire.

– Vous n’avez pas bien compris. Je veux vivre une vie de couple avec une femme. Que nous ayons un projet de vie en commun.

– C’est exactement cela que je veux aussi.

– Vous êtes sûre ? Vous ne me semblez pas du tout vous assumer en tant que lesbienne.

– Mais je ne suis pas lesbienne. Je veux vivre avec une femme.

– Et ?

– Et quoi ?

– Je veux être certaine d’avoir bien compris. Qu’est-ce que veut dire pour vous vivre avec une femme ?

– Habiter avec elle. Partager les tâches ménagères. Faire bourse commune pour les courses.

– C’est tout ?

– Oui.

– Et les sentiments ?

– Si je vis avec quelqu’un, c’est que je me sens bien avec la personne.

– Et faire l’amour ?

– Quel horreur ! dit Christine avec un air de dégoût. Non, je veux juste qu’il y ait de la tendresse, des petits bisous.

– Si vous vous en contentez, dit Véra à son tour écœurée.

– Moi je vois l’amour entres femmes comme entre une mère et son enfant. Pourquoi tout salir avec le sexe ? Ça doit rester très pur.

– Si vous jugez le sexe dégoûtant, c’est votre opinion. Pour mon compte, j’estime que c’est ce qu’il y a de plus fort entre deux personnes qui s’aiment. »

Le garçon arriva avec les commandes. La conversation n’avait en rien altéré l’appétit de Christine. Véra trempa ses lèvres dans le jus de pamplemousse. Elle n’avait qu’une envie : déguerpir. Christine n’était pas la femme de sa vie. Elle comprenait mieux pourquoi les autres femmes ne lui avaient pas plu. En fait, c’était l’inverse qui avait dû se produire mais Christine, trop aveuglée par ses convictions, ne s’était pas rendu compte à quel point elle faisait fuir les femmes qui avaient tenté de l’approcher. Combien avaient dû inventer une excuse pour se sauver ? Que faire ? Véra n’en avait strictement rien à faire de laisser une bonne ou une mauvaise image d’elle. Elle n’avait plus aucune envie de revoir cette fille. Elle choisit la carte de l’honnêteté.

« Je vais partir Christine. Nous n’avons vraiment rien en commun et pour être tout à fait sincère, vous ne me plaisez pas. Je vous souhaite néanmoins de trouver votre bonheur avec quelqu’un d’autre que moi. Il doit forcément y avoir quelqu’un fait pour vous.

– Vous me quittez déjà ? dit Christine très surprise. C’est dommage parce que justement vous me plaisiez. Ne pourrions-nous pas rester en relation ?

– Non. Oubliez-moi ! Je vais sans doute vous décevoir mais j’aime trop le sexe pour m’en passer dans une relation. Quant à l’amitié, encore faudrait- il avoir des choses à partager. Je pense qu’il y a entre nous trop de points de désaccord.

– Vous êtes la première à ne pas m’avoir dit d’aller consulter un psy. Je ne vois pas ce que j’ai d’anormal. Je ne suis pas folle.

– Vous n’êtes ni folle ni anormale. Vous n’avez tout simplement pas coupé le cordon ombilical avec vos parents et vous avez très peur de vous engager avec un homme comme avec une femme. Je n’ai pas, je le reconnais, l’envie et la patience de vous aider à surmonter vos difficultés. Je comprends mieux l’annonce. C’était un appel au secours. Mais malheureusement, je ne suis pas la bonne personne.

– Si justement. Vous lisez en moi à livre ouvert. D’ailleurs vous êtes la seule à avoir vu ma détresse jusqu’à maintenant. Aussi je vous en supplie, restons amies.

– En fait je ne vois vraiment pas ce que je peux faire pour vous, dit Véra qui flairait les ennuis.

– Je suis tellement seule et je n’ai pas d’amis. En dehors de mon travail et de mes parents, je ne vois personne.

– Vous avez vécu sans moi jusqu’à maintenant et vous allez continuer. Oubliez-moi ! dit Véra qui n’aimait pas les jérémiades et les supplications.

– J’ai tellement envie de mourir, » dit Christine qui éclata en sanglots.

Véra avait horreur du chantage au suicide. Cette fille qui passait pour équilibrée à la radio grâce à des questions habilement posées se révélait en fait hyperfragile. En plus Véra n’avait pas eu de vocation pour la psychiatrie pendant ses études de médecine et ce n’était pas maintenant que ça allait la prendre. Elle fuyait les hystériques comme la peste et les dépressives comme le choléra. Quand Véra voulait être cynique, elle savait aussi y faire. Alors que Christine s’attendait sans doute à un peu de réconfort de sa part, Véra sortit de sa poche son portefeuille, jeta un œil sur l’addition et laissa un billet qui couvrait largement la note. En définitive elle s’en tirait à bon compte. Puis sans un regard pour Christine, elle sortit du café.

Le boulevard était calme. Les gens n’étaient plus les mêmes. Les étudiants avaient laissé leur place aux noctambules et aux habitants du quartier. Véra s’engouffra dans le RER.

La soirée était bien avancée quand elle rentra chez elle. De toute façon, Véra n’avait plus le courage d’entreprendre quoi que ce soit. Elle se précipita sur son congélateur en rentrant et sortit un plat de lasagnes. Avec le micro-onde, il fut chaud en un rien de temps. Véra s’installa avec devant la télé. Elle était en colère après elle-même. Pourquoi avoir répondu à cette annonce ? Mais qu’est-ce qu’elle avait eu en tête ? Les images défilaient devant ses yeux mais Véra était incapable de se concentrer sur l’émission. Toutes ces questions et bien d’autres revenaient sans cesse. Ensuite elle se mit à zapper puis de rage à éteindre la télé. Elle lava sa vaisselle et choisit de se jeter sur le canapé.

En fait ce que Véra refusait d’admettre, c’est que tout comme Christine, elle avait peur de s’engager dans une relation, de s’investir, de faire des rencontres. Jusqu’à maintenant elle avait toujours contrôlé la situation si tant est qu’on peut dire qu’elle la maîtrisait. Mais là pour la première fois, cela avait été différent. Elle avait cherché à faire connaissance avec une autre. Et à travers cette autre, c’est avec elle qu’elle avait fait connaissance. Avec son désir qu’elle n’avait jamais exprimé.

Note de la claviste : chapitre 6

Véra fut d’une humeur massacrante toute la journée. En effet rien n’allait assez vite ou bien. Ce furent surtout les infirmières du bloc qui en firent les frais. D’ailleurs dans ces moments personne n’osait la contredire. Même Stéphanie ne parvint pas à la dérider. Véra partit pour une fois de bonne heure car elle ne tenait plus en place. C’est alors qu’elle décida d’appeler une de ses vieilles amies pour un tennis. Florence était libre et elle lui donna rendez-vous au Club, là où elles avaient leurs habitudes. C’était une amie d’enfance et elles ne s’étaient jamais quittées de vue. Florence avec Cécile, Anne-Marie et Françoise formaient une bande inséparable depuis le lycée.

Elles avaient toutes bien réussi socialement. Seul Françoise était lesbienne et les trois autres étaient mariées et mères de famille. Cependant l’homosexualité n’avait jamais été un problème dans leur amitié. C’était comme cela, c’est tout. Les sentiments qu’elles éprouvaient les unes pour les autres étaient bien au-dessus des préjugés disaient elles. Et entre Françoise et Véra, il ne s’était jamais rien passé. En effet elles avaient eu trop peur de sacrifier leur amitié pour une histoire d’amour qui n’aurait peut-être pas duré. Par ailleurs Françoise, quant à elle vivait avec Coline depuis vingt ans et semblait, on ne peut plus heureuse avec.

Véra et Florence jouèrent pendant plus de deux heures. 6-4 dans le dernier set pour Véra, ce qui lui rendit sa bonne humeur. Ensuite elle proposa à Florence de prendre un verre bien mérité au bar après la douche.

« Dis donc, tu as mangé du lion aujourd’hui !

– Rien ne va plus depuis que Barbara m’a quittée. En fait je ne suis plus moi-même.

– En tout cas, tu es toujours aussi pugnace et rien ne t’abat. Je suis sûre que bientôt tu auras une nouvelle femme dans ta vie.

– Tu sais, Flo, je ne sais pas si c’est la quarantaine que je passe mal en ce moment mais ça ne va pas fort.

– Toi ! Mais tu ne sais même pas ce que c’est d’aller mal. En plus tu es solide comme un roc. D’ailleurs tu es toujours à te moquer de nous et de nos petits bobos.

– Non, je suis sérieuse. Je ne sais pas ce qui se passe mais rien n’est plus comme avant. Je doute de mon pouvoir de séduction.

– Tu n’as jamais eu de problèmes jusqu’à maintenant si je ne m’abuse ? Et je ne vois pas de changement notable physiquement. Mais qu’est-ce qui se passe ? C’est ta rupture avec Barbara qui s’est mal passée ? Vous vous êtes déchirées ?

– Non absolument pas. Je dirais même que ça s’est effectué dans le calme, entre adultes raisonnables. Non c’est ailleurs. Je ne sais pas.

– Tu sors ? Tu vois du monde ?

– … fit Véra n’avait pas envie de raconter l’épisode Christine.

– Qu’est-ce que tu dirais si samedi on se réunissait toute la bande à la maison pour dîner ? Entre copines.

– Oui bonne idée.

– Je te rappelle pour te tenir au courant. Il faut que j’y aille. Salut ! »

Flo déposa un baiser rapide sur la joue de Véra, se saisit de son sac qu’elle avait déposé à terre et disparut du bar, laissant Véra à ses pensées. Florence avait toujours été proche de ses préoccupations et Véra savait qu’elle pouvait compter sur elle. D’autre part Florence la connaissait suffisamment pour savoir que quand Véra se laisser aller aux confidences, c’est qu’elle allait mal.

Ensuite Véra traîna encore un peu au Club et en profita pour dîner. Il était un peu plus de 22 heures quand elle rentra chez elle. On était mercredi. Elle alluma la radio et en profita également pour ranger un peu son appartement qui depuis quelques semaines s’était transformé en capharnaüm malgré les efforts de la femme de ménage. L’émission prenait fin et l’animateur remerciait les auditeurs de leur fidélité.

« Donc quant à moi, je vous retrouverai avec plaisir mercredi prochain et pour l’heure place à une nouvelle émission où un DJ vous fera découvrir tous les nouveaux tubes branchés. Bonsoir et sortez couverts ! »

Ainsi donc c’en était fini de l’émission de Ludivine et Gaëlle. Véra n’avait pas terminé sa pensée qu’elle entendit alors un grand bruit dans le poste et qu’à la place de la musique du générique, elle reconnut la voix de Gaëlle.

« Les filles, l’émission a été supprimée pour des raisons commerciales. Vous n’êtes pas rentables économiquement nous a dit le Directeur. Ecrivez ! Faites-leur savoir que nous existons à tous ces phallocrates. Sinon nous vous donnons rendez-vous comme d’habitude vendredi prochain au … » Un bruit type effet Larsen, un silence puis une musique techno. Et l’émission suivante commença comme si de rien n’était. En fait Véra n’en croyait pas ses oreilles.

Ainsi l’émission de Gaëlle et Ludivine n’était pas du goût de l’équipe dirigeante. Tous ces débordements n’avaient pas plu. Véra était atterrée. Et la liberté d’expression dans tout ça. Mais qu’à cela ne tienne. C’est pourquoi elle allait écrire et faire savoir son mécontentement. Solidarité féminine oblige. Les lesbiennes, en dehors de cette heure et demie par semaine, sur cette radio gay n’avait pas droit à la parole. Pourquoi toujours vouloir réduire les femmes au silence ? Son sang de féministe ne fit qu’un tour et en moins de temps qu’il n’en fallut pour le dire, sa lettre fut écrite.

Véra éteignit la lumière et se coucha. Elle était déçue mais en fait une sorte de soulagement s’empara d’elle. Non pas qu’elle ait honte de s’être laissé entraîner dans une histoire un peu folle mais parce qu’elle avait eu le sentiment d’avoir retrouvé son libre arbitre. Quelque chose qu’elle ne contrôlait pas l’avait attirée vers ses zones d’ombre dont elle ne voulait pas entendre parler. La fatigue aidant, Véra plongea enfin dans le sommeil et se mit à rêver.

Véra marchait dans la rue quand elle vit une librairie. Aimant la lecture, elle entra à la recherche de livres susceptibles de lui plaire. Un très beau rayonnage de manuscrits anciens et nouveaux s’offrait à elle. Elle prit un livre afin de le feuilleter. En l’ouvrant elle ne vit que des pages blanches. Elle se jeta sur un autre ouvrage. Idem. Frénétiquement, elle prit un à un tous les livres pour s’apercevoir qu’ils étaient tous vierges d’écriture. De panique, elle se précipita hors de la librairie en courant, sans voir personne.

Véra se réveilla en sueur et s’assit dans son lit. En effet son rêve avait viré au cauchemar. En plus un sentiment pénible et angoissant l’envahit. Mais que signifiait ce songe ? Elle se leva et but un verre d’eau. Il était 4h30. Elle préféra ne pas se recoucher et choisit de lire des articles médicaux qu’elle avait en retard. Elle était de garde aujourd’hui et il valait mieux arriver détendue.

En rentrant le lendemain soir elle écouta ses messages. Flo confirmait le dîner de samedi. Aussi Véra s’en réjouit intérieurement. Elle irait demain acheter quelques bonnes bouteilles et ces petits cigares dont elles raffolaient toutes. Qu’il était loin le temps de la première cigarette, fumée en cachette, dans les toilettes du lycée.

Véra fut la première arrivée. Elle était tellement chargée qu’elle dut prendre un taxi pour s’y rendre. Heureusement qu’il y avait un ascenseur car la caisse d’alcool était lourde à porter. Florence avait une cuisinière, véritable cordon bleu, qui avait préparé le repas. Le micro-onde se chargerait de le réchauffer et Flo serait ainsi toute à ses invitées. Cécile, Anne-Marie et Françoise arrivèrent presque ensemble. Les deux premières avaient laissé mari et enfants à la maison.

Quant à Françoise elle était accompagnée de Coline qui avait rejoint secondairement le groupe où seules les femmes étaient admises et avait été très vite adoptée. Véra n’avait pas agi de même avec ses amantes car elles ne restaient pas suffisamment longtemps dans sa vie pour qu’elles puissent s’intégrer. Et puis Véra aimait trop sa liberté pour avoir ensuite à supporter ses ex ou éventuellement les partis pris de ses amies contre elle. Ce qui fait qu’aucune de ses amies n’avait jamais eu l’occasion de connaître Véra en couple. Elles avaient fini par l’admettre.

A chaque fois qu’elles se réunissaient, on aurait pu croire qu’elles s’étaient quittées la veille tant leur complicité était grande. La conversation était déjà bien engagée quand elles passèrent alors à table.

« Je me fais du souci pour le bac de Rémy. Il a décidé de mettre la pédale douce et il n’y a plus que la musique qui l’intéresse. Son père voudrait le voir comme lui intégrer Polytechnique mais c’est mal parti. L’adolescence est vraiment un moment difficile à passer, dit Cécile.

– Le mien, c’est pareil. On ne peut pas lui faire entendre raison. Tout de suite, il se braque. Mais Dieu merci, il n’y a que les études qui l’intéressent. Parfois, j’aimerais être comme vous les filles, dit Flo en regardant Véra, Coline et Françoise.

– Que tu dis ! Mais tu sais, nous regrettons souvent de ne pas avoir d’enfants, répondit Françoise.

– Je croyais que c’était une soirée pour se détendre, coupa Véra. J’ai l’impression d’être au boulot.

– D’habitude, c’est toi qui nous soûles sur le sujet, s’étonna Anne-Marie. Il y a quelque chose qui ne va pas ?

– Non, non, ronchonna Véra.

– A d’autres mais pas à nous, surenchérit Cécile. On te connaît trop.

– D’accord, vous avez raison. Je ne sais pas ce qui se passe en ce moment mais je ne vais pas bien. La solitude sans doute.

– Toi seule ! s’exclama Coline. J’ai mal entendu. Elles sont toujours des dizaines à te courir après.

– C’est justement ça le drame, répondit Véra.

– Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? dit Cécile.

– Je suis lasse de toutes ces conquêtes faciles. Je vous envie d’être toutes en couple. A quarante ans j’ai la vie d’une femme de vingt cinq. Il serait temps que je me case.

– C’est ce qu’il y a de plus beau, hein Françoise ! fit Coline qui lui avait pris la main sous la table.

– Je n’ai jamais été aussi heureuse que depuis que je suis avec Coline.  Mais c’était un choix de ta part. Personne ne t’en a empêché.

– Oui, mais à mon âge, c’est difficile de trouver quelqu’un. Ou elles sont trop jeunes ou elles sont déjà en couple. Et s’il y a une femme de mon âge de libre, c’est forcément suspect.

– Qu’est-ce que c’est que ces idées préconçues ? dit Flo. Hétéro ou homo, c’est la même chose lorsque l’on se retrouve seule à quarante ans. Heureusement que tout le monde n’est pas pessimiste comme toi.

– La différence, c’est que pour les hétéros, c’est plus facile que pour les homos. En effet pour nous comment trouver l’âme soeur ? s’interrogea Véra.

– C’est vrai. Notre gros problème, c’est de nous rencontrer. Mais il y a des chemins détournés, la preuve ! dit Françoise en lançant un clin d’oeil à Coline.

– Donne-moi la recette ! demanda Véra.

– Oui, au fait, comment vous vous êtes rencontrées ? interrogea Anne-Marie.

– On leur dit ? demanda Françoise à Coline.

– Comme tu veux !

– Allez ! supplia Flo. Nous n’avons jamais su comment vous vous étiez connues. Un jour, tu nous as présenté Coline en nous disant que tu vivais avec elle depuis un an. Et puis c’est tout.

– Nous n’avons jamais osé vous en parler. Nous avions peur d’être regardées comme des bêtes curieuses, que vous rigoliez. En fait Coline et moi, nous nous sommes rencontrées par petites annonces.

– Petites annonces ! fit Flo estomaquée. Toi !

– Tu vois ! C’est ce que je disais, dit Françoise. Non, je n’ai pas de problèmes relationnels, je n’ai aucun vice caché. C’est souvent ce que j’ai entendu sur le sujet.

– Mais je ne comprends pas, continua Flo. Tu n’avais pas besoin de ça pour plaire.

– Ce n’est pas une question de séduire. Mais, nous les lesbiennes, nous nous heurtons à bien des difficultés. A priori, toutes les femmes ne sont pas comme nous. Vous, les hétéros, vous partez du postulat de départ que tout le monde est comme vous. Pas nous. En dehors d’endroits « réservés », c’est l’inconnu. Et le mythe de la lesbienne qui ferait craquer n’importe quelle hétéro n’est malheureusement pas la réalité. Il est évident que la marge de manœuvre est étroite pour rencontrer d’autres lesbiennes.

D’autant plus que nous n’avons pas véritablement de signes distinctifs. C’est pourquoi les petites annonces sont une solution au problème même si les choses ne sont pas simples. Elles passent dans des revues spécialisées ou Internet. Il peut alors s’opérer un vrai choix. Nous, les homos, avons l’habitude des petites annonces. Cela nous parait moins convenu et artificiel que pour les hétéros. C’est une manière comme une autre de séduire. Et regardez, notre couple dure, n’est-ce pas Coline ?

– Je n’avais pas vu les petites annonces sous cet angle, reconnut Anne-Marie. Mais physiquement ? Il manque cette dimension dans votre rencontre.

– Pas du tout, dit Coline. Justement, les petites annonces ne sont qu’un moyen de rentrer en contact. Ensuite, pour le reste, tout fonctionne comme pour n’importe quelle autre romance. On se sent attirée, on se plaît, on construit une belle histoire d’amour. Avant de rencontrer Françoise, j’ai eu beaucoup de contact mais aucun n’a abouti. Dans la vie, c’est pareil. Mais là, la démarche est plus active, on s’implique davantage. Et quand on drague, c’est bien pareil ?

– Je t’arrête, fit Véra. La différence quand tu dragues, c’est que tu choisis la fille qui te plaît physiquement. Tu peux avoir des surprises quand tu la vois pour la première fois.

– C’est exactement la même chose dans une petite annonce mais au lieu de se servir de son corps on se sert de la parole pour séduire. Tu mets la charrue avant les bœufs par rapport à un schéma plus classique. Quand tu abordes une personne que tu trouves séduisante, il arrive alors que rien ne se produise parce qu’on n’a tout simplement rien à se dire ou en commun. Tu laisses tomber. Une rencontre se fait toujours en deux temps. Le principe, que ce soit la drague traditionnelle et les petites annonces est tout à fait respecté.

– Je n’y avais pas pensé comme ça, dit Véra.

– On ne remet jamais en cause les cadres établis, dit Françoise. Mais quand on est lesbienne, l’amour est à réinventer. Tous les jours. C’est bien parce que nous bousculons les conventions que nous ne sommes pas toujours très bien vues.

– Je suis trop conformiste ? demanda Véra à Françoise.

– Bourgeoise et conventionnelle !

– Non ?

– Si ! »

Et elles partirent toutes dans un grand éclat de rire. La conversation avait remis du baume au coeur de Véra. Françoise et Coline étaient heureuses depuis vingt ans. Pourquoi pas elle ? Et pourquoi pas les petites annonces ? Après tout c’était une manière comme une autre de connaître l’amour.

Note de la claviste : chapitre 7

Sa soirée lui avait fait le plus grand bien. En effet cela lui avait permis de relativiser son aventure avec Christine. Et tout cela lui permettait également de s’ouvrir sur de nouveaux horizons. Françoise, sa Françoise, son amie de longue date, formait avec Coline un couple qu’elle avait très souvent envié. Pourtant jamais elle n’avait soupçonné une petite annonce à l’origine de leur amour. En définitive elle fonctionnait avec les préjugés de sa classe sociale et une fois de plus elle devait admettre son erreur. Elle, qui jugeait parfois hâtivement et repoussait tout ce qui lui semblait sortir des sentiers battus, admettait qu’elle s’était trompée. Pour Véra c’était un grand pas, la remise en question n’étant pas son fort.

A vrai dire, si Véra fréquentait quelques bars, elle ne lisait aucune revue homo. Pas le temps. Mais là aussi elle avait des préjugés. En effet pour elle ce ne pouvait être que des revues pour les hommes uniquement ou alors des revues militantes féministes. Et là, Véra avait tourné la page. C’était pendant son adolescence qu’avaient eu lieu tous les grands mouvements féministes. D’ailleurs elle se souvenait du combat pour l’IVG, de la mise en place des plannings familiaux, la libéralisation de la contraception. Elle avait aussi défilé dans les rues, hurlé des slogans osés pour l’époque, signé des pétitions. Son lesbianisme n’avait pourtant pas été dicté par un désir militant.

C’était avant tout sa nature profonde. Elle avait adhéré fortement au mouvement et aux idées. Mais maintenant elle n’appréciait plus guère certaines prises de position systématiques et radicales. Pour elle, les lesbiennes, sans doute déçues d’avoir été lâchées par les hétéros, ne soutenaient plus guère les femmes dans leur combat quotidien, comme si elles-mêmes n’étaient plus des femmes. Véra, dans son activité professionnelle, était au cœur des préoccupations liées aux femmes et il y avait encore bien des combats à mener que les lesbiennes délaissaient pourtant ouvertement. Aussi avait-elle pris des distances avec le milieu militant radical à la fin des années 70, ignorant alors des courants plus modérés et un réseau associatif important pour la cause lesbienne.

Son émission de radio n’existait plus. D’autre part elle avait eu l’imprudence de ne noter aucune adresse, pas même celle du rendez-vous du vendredi. D’ailleurs elle n’était pas encore équipée d’ordinateur, elle le regrettait mais elle n’allait pas s’y mette ce soir. Cependant elle se souvint d’un seul coup qu’elle avait vu des petites annonces affichées, au bar, discrètement, près des toilettes. C’est pourquoi elle irait ce soir.

Pendant tout le trajet, Véra se demanda alors comment faire pour relever les petites annonces. Se mettre ostensiblement devant le panneau et recopier. Ou bien prendre, en douce, celles qui l’intéressaient et s’enfermer dans les toilettes pour noter correctement les coordonnées. Ou enfin faire des allers et retours incessants aux toilettes et les mémoriser afin de les reporter sur son carnet. En ouvrant la porte du bar, Véra n’avait toujours pas choisi. Improviser. C’était donc la seule solution. A croire que la chance était avec elle cependant. En effet le bar était plein en ce dimanche soir et la seule table qui se trouvait libre était justement celle à côté des toilettes.

Véra s’y assit et sortit son agenda faisant mine de regarder son emploi du temps de la semaine. Elle prit aussi son stylo et tout en regardant le tableau d’affichage, prit un air inspiré et réfléchi comme pour mettre au point son organisation hebdomadaire. Véra, en fait, lisait les petites annonces et notait fébrilement les numéros de téléphone et les prénoms. En définitive, il y avait un peu de tout sur ce tableau et Véra n’eut pourtant aucun mal à faire le tri. Elle élimina ainsi d’emblée toutes les femmes en dessous de trente ans et au-dessus de cinquante. Ensuite toutes les propositions d’échanges, de ventes, d’achats ou de demande d’emplois car cela ne l’intéressait pas. En fait elle ignorait même qu’il put y avoir ce type d’annonce. Il ne lui resta alors que trois petites annonces susceptibles de faire son affaire.

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Véra partit très vite, une fois son ouvrage accompli et son jus de tomates avalé. Comme d’habitude, elle n’avait pas manqué de saluer les quelques habituées sans pour autant engager la conversation. En sortant, Véra fut prise dans la rue d’un moment de panique. Et si justement, c’étaient ces habituées qui avaient passé une petite annonce. Elle avait déjà discuté avec elles et n’avait jamais été attirée par aucune d’entre elles. Elle aurait l’air de quoi si c’était l’une d’elles.

La semaine passa sans que Véra ne puisse se décider. A chaque fois qu’elle ouvrait son agenda, elle tombait sur ces adresses et n’osait se résoudre à appeler. En effet et si ces petites annonces dataient, et si ces femmes avaient déjà trouvaient chaussure à leur pied. Et si. Et si. Véra n’avait que des bons prétextes pour laisser tomber. Ça n’allait pas. Véra avait besoin en fait que le hasard s’en mêle davantage. Sinon Françoise lui avait parlé de revues spécialisées. Mais où s’en procurer ? D’ailleurs Véra se voyait mal aller réclamer ce type de magazines à son marchand de journaux. Les kiosques de gares étaient bien achalandés. Véra profiterait du calme relatif du dimanche pour s’y rendre.

Gare de l’Est. Véra se dirigea vers le plus grand kiosque. Elle jeta un regard circulaire sur les rayonnages. Les revues étaient rangées par genre : télévision, cinéma, cuisine, jardinage, jeux, informatique, pêche… Où pouvaient bien se trouver les magazines pour homosexuels ? Véra chercha en vain. Il ne restait plus que les revues pornographiques. Quand même pas là ? Véra regarda à la dérobade afin de voir si on l’observait. Le vendeur, seul, remplissait les rayonnages vides et ne s’occupait pas d’elle.

Et les rares clients feuilletaient des journaux en attendant leur train. Véra scruta alors un à un tous les titres. Elle repéra quelques revues pour gays mais exclusivement réservés aux hommes. Puis derrière un guide du Gay Paris, l’attention de Véra fut portée sur un titre à moitié caché : Lesb… Véra se hissa sur la pointe des pieds pour lire plus complètement le titre : Lesbia Magazine. Sans même l’ouvrir, elle s’en saisit et se dirigea à la caisse. Le vendeur lui rendit la monnaie sans même lui décrocher un regard et elle rentra ensuite chez elle.

Véra s’installa confortablement dans son canapé, les pieds sur un pouf. Elle s’était servi un grand verre de jus d’oranges et commença sa lecture. La revue était assez austère dans sa présentation. En revanche, Véra fut surprise sur la diversité des informations et des associations. Ses préjugés, là encore volèrent en éclat. Les militantes féministes étaient préoccupées du sort de toutes les femmes et Véra fut saisit alors d’un moment de culpabilité. Elle avait accusé à tort les lesbiennes de se désintéresser du sort des hétérosexuelles et se mit à faire son mea culpa. Puis en fin de revue, elle tomba sur une série impressionnante de petites annonces. En fait il y en avait pour tous les goûts. Extrait.

A4 -PARIS-RP           

40 ans, hors milieu, bon niv. int., douce, calme, tendre, aimant la simplicité, cherche rel. stable et durable, peut être vie commune avec femme même profil, intelligente, équilibrée. Réponse à toutes assurée.

A13-UNE BOUTEILLE A LA MER

Une femme dans chaque port ? Vieille louve de mer, ch. F 40 ans et + qui saura m’entraîner sur des vagues déchaînées afin de noyer nos solitudes et peut être poser nos sacs au cours d’une escale.

A15

Viens ! Je t’attends. (Ndc *: Une qui sait ce qu’elle veut…)

A LA GRENOUILLE

Déjà cinq ans mon amour. Tous les jours, c’est un bonheur renouvelé. Un sourire de toi, un regard qui illumine mon cœur rendent ma vie aussi forte que mon amour pour toi. Merci à Lesbia sans qui ce bonheur n’existerait pas. Ton petit bout. (Ndc : Bon anniversaire les filles…)

A22- 75-RP

JF rech. amie 30-40 ans, douce, tendre, romantique, pour faire un bout de chemin ensemble ou toute la route si affinité. Bi, masc., alcoolo, s’abstenir. Si possible non fumeuse.

A25-ASTRALEMENT VOTRE

Vierge ascendant bélier cherche capricorne ascendant balance pour voyage inter cosmique et amour astral sous des cieux étoilés. (Ndc : Je suis chèvre ascendant peau de vache…)

A32-PARIS

JF 35 a., sensible, tendre, prévenante, pas intello, seule depuis qqs tps, ai vraiment envie de vivre les joies de la vie avec F douce, optimiste, discrète, curieuse d’esprit, ouverte sur les autres, équilibrée qui saura m’émouvoir. Que personne ne s’abstienne de me répondre. (Ndc : Vite à vos stylos, il n’y en aura pas pour tout le monde…)

A48-FEMME DOUCE

De 37 a., 100% homo, féminine, physique très agréable, ch. F entre 25-45a, pour relation stable, durable et construire vie commune hab. 75-RP.

* Ndc = Note de la claviste

Véra n’avait ainsi que l’embarras du choix. D’ailleurs toutes les régions de France étaient représentées. Elle n’avait retenu que celles susceptibles de l’intéresser. Elle ne voulait pas d’une histoire difficile à vivre sur le plan géographique, déjà qu’elle jugeait la région parisienne comme très vaste. En effet on pouvait mettre facilement deux heures pour se rendre d’un endroit à l’autre. Son esprit cartésien avait pris le dessus. En plus des provinciales, elle élimina impitoyablement les petites annonces farfelues. A la trappe A25. Ou trop imprécises. Exit A15.

Quant à A13, elle ne la sentait pas trop. Ces métaphores maritimes, ces allusions machistes laissaient percer une aventureuse qu’aucune femme n’avait pu combler. Et de plus aucune origine géographique n’était mentionnée. Après un tri plutôt sélectif, il ne restait plus que quatre annonces en course. Le plus dur maintenant était d’y répondre. Plus facile à dire qu’à faire. Que faire ? Véra se décida pour une lettre standard avec des variantes. Ce n’était qu’une prise de contact. Là aussi il y aurait filtrage de la part de la réceptrice. A Véra de trouver les mots pour surmonter le premier barrage.

Véra s’installa sur sa table de cuisine. Elle avait refusé de s’aménager un bureau car elle en avait un à la clinique qui lui suffisait amplement. Véra n’avait jusqu’à maintenant accordé que peu d’importance à son appartement. Pour ce qu’elle y vivait. Elle était plus souvent à l’extérieur que chez elle. Qu’allait-elle dire ? Véra se lança dans la rédaction de ses lettres. Après plusieurs brouillons, elle trouva enfin un style qui la satisfit. N’oubliant pas d’indiquer ses coordonnées personnelles, elle opta pour le tutoiement. Toutes ces femmes étaient à la recherche d’une relation intime ce qui situait la proximité avec l’autre. Seules les snobes et les coincées lui en voudraient de cette familiarité. Après plusieurs moutures, sa lettre standard fut la suivante :

Chère inconnue,

Je viens de lire ton annonce A.… dans Lesbia Magazine et comme toi je suis à la recherche d’une femme (reprise des termes de la description de l’annonceuse).

Je m’appelle Véra. J’ai 40 ans. Je suis gynécologue accoucheur dans une clinique parisienne.  Mes amies me décrivent comme (reprise des qualités attendues). Je rêve moi aussi (reprise des termes de l’attente). 

Sommes-nous faites l’une pour l’autre ?

Si c’est le cas, peut-être pourrions-nous nous rencontrer pour mieux faire connaissance ? Maintenant, si tu as déjà trouvé la femme de ta vie, je te souhaite tout le bonheur possible avec elle.

Dans l’attente de te lire ou de t’entendre.

Affectueusement.

Véra

Véra était assez contente d’elle. Même si c’était passe partout, cela restait assez personnel pour susciter l’envie d’aller plus loin. Véra, suivant les indications du magazine cacheta chaque lettre en écrivant au crayon à papier la référence dans l’angle à gauche. Elle n’oublia pas de les timbrer et les glissa dans une grande enveloppe. Il était vingt heures. Elle n’avait pas vu le temps passer. Le dimanche était passé à une vitesse incroyable. Véra, prise d’une flemme subite de se faire à manger, opta pour une soirée pizza. Elle prit ses lettres et son blouson. La poste, rue du Louvre ne fermait pas. Elle profiterait de sa sortie pour peser son enveloppe et l’affranchir. Véra craignait surtout avec la nuit de changer d’avis.

Elle embrassa l’enveloppe avant de la glisser dans la fente. Par superstition. Pour se porter chance. Depuis sa discussion avec Françoise et Coline, elle s’était mise à y croire. Si le bonheur n’était ni un droit, ni un privilège, il était néanmoins la richesse la plus importante d’une vie réussie.

Attendre. C’était tout ce qu’il restait à faire maintenant.

Note de la claviste : chapitre 8

Véra qui redoutait pourtant d’habitude de recevoir du courrier se mit à attendre avec impatience le facteur. Avec le téléphone, le fax, l’e-mail, seules les factures et les prospectus envahissaient sa boite à lettres. Finalement cela commença par un coup de téléphone.

« Allô. Puis-je parler à Véra s’il vous plaît ?

– C’est moi.

– Bonjour. J’ai reçu votre lettre. Je suis A22.

– Ah oui !

– Au fait je voulais vous remercier de votre petit mot. En effet il était très sympa. Mais en fait j’ai rencontré quelqu’un entre le moment où je l’ai envoyée et le moment où elle est passée. Enfin je voulais vous dire que sinon j’aurais eu plaisir à vous rencontrer.

– Moi aussi. C’est dommage. Mais tant pis. Merci de m’avoir appelée. Et puis je vous souhaite beaucoup de bonheur.

– Merci. Au revoir. »

Véra raccrocha émue. Même si cela n’avait débouché sur rien de concret au moins elle avait la confirmation que sa lettre avait plu. Pourvu que les autres répondent. C’est deux jours plus tard qu’elle reçut un autre coup de fil.

« Allô ! Véra ?

– Oui.

– Bonjour, je suis A48. Tu as répondu à mon annonce.

– Tout à fait.

– Je suis pourtant étonnée que tu n’aies pas répondu à mon autre annonce.

– Quelle autre annonce ? demanda Véra qui ne comprenait pas très bien.

– La A26. J’ai passé deux petites annonces. Souvent on me répond aux deux et je peux comparer les réponses. Quand elles divergent trop ou sont stéréotypées, j’élimine.

– J’ai de la chance alors si je comprends bien, dit Véra un doigt ironique.

– Oui, répondit A48 alias A 26 très sérieusement. D’ailleurs j’ai une liste de questions à te poser.

– Ah bon ? 

– Oui. C’est comme ça ! Il faut bien que je me fasse une idée, dit l’inconnue d’une voix autoritaire.

– Quelle est ta profession ?

– Je croyais te l’avoir écrit.

– C’est vrai. Mais il y tellement de mythomanes qui s’inventent des métiers prestigieux.

– Si j’avais su je t’aurais envoyé une photocopie de mon inscription au Conseil de l’Ordre.

– Bon. Ça va. On passe à la suivante.

– Combien y a-t-il eu de femmes dans ta vie ?

– Pardon ?

– Je répète. Combien y a-t-il eu de femmes dans ta vie ?

– C’est vraiment trop personnel. Je n’ai pas envie de répondre comme ça à froid. Quand nous nous connaîtrons mieux peut-être ?

– Es-tu fidèle ?

– Oui.

– Vraiment ?

– Pourquoi poser la question si c’est pour douter de la réponse ?

– Bon !

– Que penses-tu d’une amitié amoureuse ?

– Je ne sais pas ce que c’est, dit Véra qui flairait le piège.

– Et bien, c’est aimer quelqu’un bien sans vraiment de passion.

– Je n’ai pas d’avis sur la question.

– Très bien. Quand est-ce qu’on peut se voir ?

– Je suis reçue à l’examen ?

– Beaucoup d’humour à ce que je vois.

– Je suis libre demain en fin d’après-midi, dit Véra qui jeta un bref coup d’œil sur son agenda.

– Moi aussi. Si tu veux, nous pouvons nous attendre à 17 heures près de la Sorbonne, devant la librairie PUF. Comment seras-tu habillée ? »

Véra expédia sa consultation en une vitesse record. Elle avait aussi expressément demandé à Stéphanie de ne pas surcharger la liste des rendez-vous car elle tenait à être à l’heure pour A48. Dans la folie du moment, elle avait également oublié de lui demander son prénom et son inconnue n’avait pas jugé bon de se présenter. Tant pis. Cela ne préoccupait pas outre mesure Véra, la première impression n’étant pas la bonne. Néanmoins, elle était très curieuse de la rencontrer. Ces petites annonces avaient l’avantage d’ouvrir son cercle de connaissances et il faut bien l’avouer, sans ce coup de pouce du destin, elle n’aurait jamais eu l’occasion de croiser pareille femme. Véra avait détesté d’emblée son côté inquisiteur et surtout cette méfiance à la limite du pathologique. Cette double annonce, cet interrogatoire digne d’un roman policier. Pourquoi alors ne l’avait-elle tout simplement pas envoyé promener ?

La Sorbonne, la librairie universitaire, 16h55. Cette fois-ci Véra n’attendrait pas si elle était en retard. D4ailleurs Véra n’eut pas le temps de finir sa pensée qu’elle sentit un tapotement sur l’épaule.

« Vous êtes Véra ?

– Oui et vous… ?

– Dominique.

– Bonjour Dominique.

– Bonjour. Je ne vous imaginé pas du tout comme cela !

– Moi non plus ! »

En effet l’annonce parlait d’un physique agréable. Véra avait beau la regarder, elle ne trouvait rien de vraiment plaisant dans ce physique qu’elle aurait plutôt qualifié d’ingrat. Tout d’abord, Dominique avait jugé bon de se faire couper les cheveux ultra courts alors qu’elle les avait rares et peu fournis. Cela lui donnait l’aspect de ces malades cancéreux au moment de la repousse après une chimiothérapie. Et puis son nez très allongé lui donnait l’air d’une fouine. Ce qu’elle était ma foi conclut Véra. Bref elle n’éprouvait aucune attirance physique pour Dominique. Et si elles en restaient là ? Qu’est-ce que leur rendez-vous pouvait apporter de plus puisque l’affaire était classée ? De plus le tutoiement avait disparu. Signe prémonitoire ?

« Vous êtes la septième que je vois. Deux pour l’instant me plaisent. J’hésite encore. A première vue vous semblez me convenir. J’ai encore des questions à vous poser.

– Comme vous voulez ! dit Véra qui de toute façon n’avait plus rien à perdre et qui, piquée par la curiosité, souhaitait découvrir davantage le personnage.

– J’ai faim. C’est l’heure de mon dîner.

– A cette heure ?

– Bien sûr. Je suis mon rythme chronobiologique. Il n’y a pas que les calories qui comptent mais également l’heure à laquelle on les ingère. Je fais très attention à ma santé. Et vous ?

– Oui, moi aussi. Comme tout le monde. J’évite les excès et je fais un peu de sport. Ça ne m’empêche pas de boire un peu d’alcool de temps en temps et de fumer un bon petit cigare.

– Et bien la femme qui vivra avec moi ne doit ni boire ni fumer. J’y veillerai attentivement. En attendant je vous emmène dans un endroit que je connais. »

Dominique semblait bien connaître la Capitale. Alors qu’elles remontaient le boulevard, le portable de Dominique sonna. Véra ne put s’empêcher d’entendre la conversation. De toute évidence, Dominique n’avait pas complètement rompu avec son ex. Qu’est-ce que c’était encore que cette embrouille ? Où s’était-elle encore fourrée ? Aussi c’est avec un certain soulagement qu’elle apprécia de s’installer dans un restaurant végétarien choisi par Dominique qui commanda d’emblée un plat sans matière grasse d’aucune sorte. Véra se contenta d’un verre d’eau minérale car l’orge et le blé n’appartenaient pas à ses aliments préférés. En fait elle aurait bien pris un petit cognac mais elle n’osa pas. On se demande pourquoi. Une fois l’assiette sur la table Dominique reprit ses questions.

« Je préfère être d’emblée honnête avec vous. J’ai rompu avec Cathy il y a trois mois. C’est le seul amour de ma vie et je n’aimerai qu’elle. En fait elle ne supporte plus la vie commune avec moi et moi je ne supporte pas de vivre seule. J’ai besoin de compagnie. Aussi, je vous propose une amitié amoureuse. Vous avez le droit de m’aimer et de temps en temps je pourrai vous… caresser. Mais pas question vous de me toucher car je continuerai de faire l’amour avec Cathy. Est-ce que cela vous convient ?

– Non pas du tout. C’est quoi cette histoire ? demanda Véra qui semblait enfin réagir.

– Mais c’est très sérieux. Réfléchissez ! La proposition est très intéressante. Deux femmes avaient l’air de trouver l’idée à leur goût. En fait c’étaient deux provinciales qui souhaitaient vivre à Paris.

– Je vous arrête tout de suite. J’habite Paris et je n’ai pas l’habitude de faire l’amour juste pour des questions d’hygiène. D’autre part j’aime trop la vie pour me contenter de manger de l’herbe comme un lapin et de me coucher à l’heure des poules. Parce que vous ne me l’avez pas encore dit mais je suppose que vous couchez tôt pour avoir votre compte de sommeil. Vous me dites combien je dois pour l’eau et je m’en vais.

– Vous partez ? Je n’ai pas fini. Ne me laissez pas seule ! supplia Dominique au bord de l’affolement.

– Je vais me gêner ! » dit Véra qui était pratiquement dehors.

Après quelques minutes de marche, Véra s’arrêta et poussa un long soupir de soulagement. Ensuite elle fouilla son blouson à la recherche d’un de ses petits cigares. Elle aspira alors une grande bouffée pour calmer la tempête intérieure. Véra venait de tomber sur une drôle d’allumée. Mais pourquoi avait-elle poussé l’expérience jusqu’au bout ? En plus cela n’avait débouché sur rien. A l’avenir cela lui servirait de leçon. Dès qu’elle sentirait l’incompatibilité d’humeur se profiler à l’horizon, Véra mettrait un terme immédiat à la relation. Elle jugerait à l’instinct. Quitte à passer à côté d’une femme bien. Parce que cela faisait aussi partie du jeu.

Note de la claviste : chapitre 9

L’épisode Dominique était ainsi clos. Il restait encore A4 et A32. Et puis si cela ne donnait rien, Véra pourrait toujours passer une annonce elle aussi.

Quinze jours se passèrent sans nouvelle jusqu’à ce qu’un soir Véra reçoive enfin un appel.

« Je suis bien chez Véra ?

– Oui.

– C’est au sujet de l’annonce dans Lesbia. Je suis A4. En fait je m’appelle Hélène. Si j’ai mis du temps à vous répondre c’est parce que j’ai beaucoup hésité.

– Et pourquoi ?

– J’ai déjà vécu avec un médecin et j’ai donné. Je suis par ailleurs infirmière et je préférerais échapper au milieu médical pour ce qui est de ma vie affective.

– Je comprends. Cela dit peut-être nous connaissons nous déjà ?

– Je ne crois pas. Votre nom ne me dit rien. Je travaille en hôpital. Et vous ?

– En clinique.

– Quelle est votre spécialité ?

– L’obstétrique.

– Ah bon !

– Vous êtes déçue ?

– Oui, mon ex était gynéco. Je suis désolée mais vraiment ce n’est pas possible. Je préfère que nous en restions là.

– C’est comme vous voulez.

– C’est mieux comme ça. Je vous laisse. Au revoir.

– Adieu plutôt. »

Véra resta pensive quelques instants puis vaqua à ses occupations. Elle non plus ne se voyait pas avec une infirmière. Elle craignait les rivalités professionnelles à l’intérieur de son couple et voulait éviter ce genre d’affrontement dans le domaine des sentiments. Véra avait trop l’habitude de cloisonner travail et amour.

En fait ce fut par la poste que la réponse d’A32 lui parvint. Véra n’était plus surprise de rien maintenant et son excitation du début avait maintenant fait place à une attitude plus sereine sur l’inconnu. Véra était maintenant capable d’accepter l’autre dans sa différence. C’est pour cela qu’elle lut avec beaucoup d’attention cette lettre.

Bonjour Véra,

Merci d’avoir répondu à mon annonce. Je m’appelle Alexandra mais tout le monde m’appelle Alex. J’ai 35 ans, je suis célibataire et je travaille dans un hypermarché. Mon boulot consiste à seconder le chef de rayon. Comme tu le vois je n’ai guère le temps de m’ennuyer.

Sinon j’aime la musique mais aussi le calme et la tranquillité. Je suis très indépendante mais c’est la douceur et la gentillesse de ta lettre qui m’ont beaucoup touchée. Je trouve que l’on a pas mal de choses en commun pour ce qui est de construire une relation à deux. J’en suis toujours aux belles et grandes histoires d’amour et je veux croire que cela puisse encore exister. Je crois aux petites attentions car j’aime faire plaisir aux gens qui me sont proches.

Je serais ravie de continuer cet échange si cela te convient car dans la vie on a besoin d’amour mais aussi de fidèles amies.

Sur ce je te laisse et au plaisir de te lire.

Alex

Véra relut la lettre deux fois. Quelque chose l’avait remuée au plus profond d’elle-même sans qu’elle sache dire pourquoi. Alex était-elle moins loufoque que les autres ? Était-ce sa simplicité ? Ou bien tout naturellement avait-elle trouvé les mots qui parlaient à Véra. Elle s’empressa de lui répondre.

Chère Alex,

Je viens de lire ta lettre qui m’a remplie d’émotions. Ce n’est pas mon habitude de dire les choses comme cela mais j’avoue que tu as su me toucher par tes propos. Comme toi, j’ai très envie de construire une relation à deux mais j’ai très peur de ne pas y parvenir. Jusqu’à maintenant je ne croyais pas aux belles et grandes histoires d’amour et c’est pour cela que je n’ai connu que des échecs. Je pensais que ça n’était pas pour moi. Sans vouloir te vexer, je pense que nous n’appartenons pas au même milieu social. Est-ce que cela te gêne ? Moi je ne sais pas encore.

J’ai très envie de te connaître davantage. Acceptes-tu de vouloir m’en dire plus sur toi ?

J’attends avec impatience de tes nouvelles.

Affectueusement

Véra

Véra ne se reconnaissait pas. Comment pouvait-elle autant se dévoiler devant quelqu’un dont elle ignorait tout ? En fait Véra n’en pouvait plus de sa solitude et tous ses grands principes venaient de voler en éclat à cet instant précis. La muraille s’écroulait pour laisser place à autre chose qu’elle n’avait jamais accepté jusque-là. Mais est-ce qu’Alex pourrait lui permettre d’y accéder ?

Note de la claviste : chapitre 10

Alexandra, surnommée depuis son plus jeune âge Alex, était là assise sur la balançoire devant l’immeuble, dans le parc de la résidence. Elle se balançait sous le soleil. Le mouvement faisait voler ses cheveux, son esprit vagabondait. Elle rêvait aux années passées, à sa vie, à son travail, au grand et bel Amour qu’elle attendait. Un sourire se dessinait sur son visage. Elle semblait si heureuse. Elle revoyait sa vie tranquille au milieu d’une grande famille aux faibles revenus, aux fins de mois pénibles, dans une maison sans confort, sans électricité avec une cuisinière à charbon, des bassines pour se laver et un poêle à charbon pour se réchauffer l’hiver.

Mais tout cela ne comptait pas. Seul la chaleur et l’amour qui se dégageaient de sa famille importaient à ses yeux. Tout le reste n’était que du beurre dans les épinards et on pouvait vivre sans. Les jours où tout allait de travers, c’est parce que son père bougonnait et que sa mère qui était saoule lui tapait sur le système. Elle avait toujours une pitrerie pour évacuer tout ce qui pouvait la blesser dans ces scènes. Alors ses frères et sœurs riaient et cela lui faisait plaisir.  Elle recommençait encore et encore jusqu’au moment où sa mère, malgré l’ivresse, calmait tout ce petit monde en les consignant dans leur chambre.

La vie d’Alex était à la fois parsemée de joie, de bonheur, de tristesse et de peine. Sa vie était soleil ou tempête. Les jours défilaient tranquillement avec des hauts et des bas. Heureusement qu’il y avait l’amour pour tout supporter, pour mieux vivre parfois les envies que pouvaient susciter sans le savoir les voisins et amis. Sa famille était connue à cause de ses nombreux enfants, de cette maison en bois insalubre et de ses parents qui malgré tout parvenaient à mettre tout ce petit monde dans le droit chemin.

Des enfants toujours polis, corrects avec autrui, élevés dans le respect, la gentillesse à condition d’être traités comme des êtres humains et non comme des bêtes de foire. Sinon c’était la bagarre assurée. Cette modeste famille voulait être reconnue et estimée. Alex ne supportait pas d’être traitée de bons à rien, d’enfants d’alcoolique vivant dans une vieille cabane. Pour se consoler, Alex, le soir dans son lit, rêvait de vivre comme tout un chacun dans un logement décent.

Le temps passait et Alex grandissait. Un jour, en rentrant de l’école, son père leur apprit qu’ils allaient vivre en HLM. Son vœu se réalisait. Pour Alex, une vie nouvelle commençait. Personne à sa nouvelle adresse ne connaissait son ancienne vie, ni sa famille. Elle était bien dans sa tête et dans son cœur. Mais pour certaines choses, rien ne changeait. Son père travaillait toujours aussi dur pour nourrir tout son petit monde, sa mère restait identique à elle-même. Elle s’occupait de tout le monde, veillant sur tous ses enfants et sur son époux mais l’alcool était malheureusement toujours présent.

Alors Alex profitait de chaque moment à l’extérieur de chez elle, à l’école, sur le chemin du retour, en courses pour s’évader. Et les soirs où tout allait mal, la seule chose qu’elle attendait c’était retrouver sa chambre et le calme en attendant qu’une autre journée commence. Ses nouveaux copains étaient sympas avec elle sauf lorsqu’ils se moquaient d’elle à de sa mère, mais sans plus et sans trop de méchanceté. Dans cette cité, elle se sentait comme tout le monde, un être humain et non plus la môme de la cabane. Si son milieu était resté simple Alex avait eu l’impression d’avoir grimpé d’un échelon. La vraie vie pour elle commençait par ça, une maison correcte avec des voisins avec lesquelles les rapports amicaux se passaient sans problème.

Vint le temps du lycée. Alex ressentait des changements tant dans sa vie que dans son corps. Voir son avenir n’était pas pour elle chose facile. Elle ne savait toujours pas quoi faire de sa vie. Par chance le lycée d’enseignement professionnel où elle allait étudier lui plaisait. Les profs étaient sympas, les nouveaux amis étaient différents, plus évolués, moins gamins que ceux qu’elles retrouvaient à la cité le soir. Ce qui lui paraissait encore plus différent, c’était que le bahut étant éloigné du domicile elle devait pour cela prendre le bus.

Avec tout ça il y avait la cantine le midi et elle se sentait adulte même si elle n’était qu’une ado. Le fait de faire tout cela seule et sans aide de personne lui montrait qu’elle était encore plus indépendante envers sa famille, sauf pour les moyens financiers. Ses parents et ses frères et sœurs subvenaient à ses besoins : sa carte de voyage hebdomadaire et la cantine qui pour sa famille était un luxe.

Ce fut aussi à cette période qu’elle connut son premier émoi amoureux, ses coups de cœur pour les femmes. Dans sa passion nouvelle, elle se portait à merveille, elle était comme un poisson dans l’eau. Pour elle tout cela était normal, tout comme respirer. Ses passions platoniques ne durèrent que trois ans, le temps du lycée d’enseignement professionnel. Elle quitta l’école avec son diplôme de comptabilité mais sans amour réel. Les mois qui suivirent sa sortie du bahut furent difficiles, sans emploi, avec son père derrière qui la poussait à bosser car l’argent manquait quelque peu. Une place dans un magasin, un grand hyper, étant libre pour quelques temps, Alex se dit qu’il fallait travailler même si ça n’était pas dans sa branche plutôt que de rester au chômage.

Là aussi c’était différent car elle était adulte. Elle en profita pour passer son permis de conduire. Travailler ne lui faisait pas peur et elle le prouva à ses employeurs. Au fil des jours et des mois, toujours présente, fidèle au poste, son but était toujours de faire mieux. C’était un travail qui lui plaisait, à responsabilité car il lui fallait gérer un stock, faire du chiffre et avoir un rayon toujours propre et rangé. Elle était la seule employée dans son secteur avec son supérieur qui de temps à autre se tenait au courant de l’évolution du chiffre ou des problèmes s’il y en avait. Alex vivait son rêve simple, il ne lui manquait plus que son chez elle mais elle ne désespérait pas. Tout comme pour le reste, elle y arriverait. Il lui fallait juste de la patience.

Mais en attendant elle s’était faite de bons amis. Elle passait tout son temps au travail et avec ses nouveaux collègues ce n’était que rire et bonne humeur. L’heure de rentrer et de se retrouver avec ses parents était parfois dur. En effet pendant ses études ses frères et sœurs avaient quitté tour à tour le nid pour vivre leur existence et elle restait faute de moyens, de recommandation et de piston. Alors elle fuyait la maison pour le travail, pour rire, pour profiter croyait-elle de la vie. Et c’est là qu’elle fit la connaissance de cette fille au parfum si fort qui embaumait les rayons. Entre elle et France un jeu de séduction se dessina. Alex était maintenant amoureuse et cela semblait réciproque. Premier baiser, premières caresses. Enfin après tant de rêves c’était la réalité. Alex aimait et elle était aimée d’une femme.

Tout semblait lui sourire. Mais son contrat à durée déterminée prit fin et ce fut l’agence nationale pour l’emploi. Difficile de joindre les deux bouts. Chez elle, c’était toujours pareil mais son père était maintenant à la retraite. Alors les dimanches étaient longs, très longs avec ses silences. Le père qui bougonnait, la mère qui ronchonnait et la télé qui hurlait. Vivement lundi pensait elle même si c’était pour pointer et chercher du boulot. A croire que la chance était avec elle. Le magasin la recontacta pour un nouveau contrat à durée indéterminée. Enfin elle était soulagée. Elle allait reprendre ses habitudes : le café le matin et le midi, les rires avec les collègues, le travail bien fait. Et reculer encore et encore l’heure de rentrer. Ce qui permettait à Alex de tenir, c’était de savoir que France était présente et que l’avenir rimait avec amour.

Robert, Franck, Claire… tout son petit clan l’entourait aussi. La romance avec France dura deux ans et demi. Elle fut composée de passion, de rires, de larmes. Alex avait préféré rester chez ses parents car elle était un soutien financier. France ne lui avait pas proposé d’habiter avec elle. Un beau jour France lui annonça qu’elle la quittait car elle voulait un enfant et un vrai foyer comme tout le monde. A part répondre qu’elle la comprenait et qu’elle ne lui en voulait pas, Alex lui ordonna de s’en aller et lui souhaita d’être heureuse.

Anéantie, clouée au pilori, Alex resta les jours suivants sans réaction. Les semaines passèrent. La vie pour Alex était rude surtout à cause du vide laissé par France. Mais elle voulait se battre pour ne pas sombrer. Alex se mit à batifoler par ci par là, des amourettes sans lendemain, des petites histoires sans grande importance. De tout cela elle n’en était pas fière et était mal dans sa peau. Tout ce qu’elle voulait, c’était combler un manque. Mais au plus profond d’elle, Alex ne voulait qu’un grand et bel amour, avec un nid douillet, une femme qui l’aimerait, une vie simple et tranquille.

Il restait à Alex encore une petite chose à faire et tous ses vœux seraient enfin réalisés. Elle en parla à sa mère qui surprise lui dit qu’à son âge il était temps qu’elle se prenne en main et qu’elle vive sa vie même si son père dirait le contraire. Il n’acceptait pas que ses enfants et surtout ses filles aient leur autonomie. Alex étant la petite dernière, il l’avait retenue à la maison pour des problèmes financiers. Mais ce n’était plus le cas maintenant car celui-ci venait de mourir d’une crise cardiaque et sa mère pouvait très bien se débrouiller seule.

Avec sa bénédiction, Alex trouva un petit studio à cinq minutes de son travail. C’était un petit coin bien à elle, aménagé comme elle le voulait, simple et confortable, ouvert aux amis et à la famille. Pour cela, Alex avait épluché les annonces, lu les journaux. En fait ce fut le bouche à oreille qui l’informa qu’un appartement allait se libérer au centre-ville. Alex fit toutes les démarches nécessaires. Et avec l’argent économisé pendant ses mois de travail, elle paya les loyers d’avance et la caution.

Maintenant, elle avait un petit chez elle avec une cuisine, une belle salle noyée sous le soleil en plein été, une salle de bain agréable et fonctionnelle. Elle tapissa les murs avec un papier de son choix, mit une moquette au sol. Dans un coin, elle installa une banquette bleue face à la télé et à la chaîne stéréo. Au centre de la pièce, elle installa une table de style rustique et quatre chaises assorties car elle tenait à avoir une salle à manger. Elle avait accroché les photos de ses parents sur le mur, au-dessus du téléphone mural, et des posters dans l’entrée. Son rêve d’enfant était enfin réalisé. Mais au tableau il ne lui manquait que l’amour.

Alex rencontra Sarah par hasard. Sarah était une ancienne collègue de son amie Claire et maintenant elle travaillait avec Alex dans le même rayon. En fait Alex se chargeait de la former. Tout se passa à merveille. Boulot impeccable, ponctualité, sérieux. Ce qui était amusant, c’est que Sarah était une grande timide. Elle ne répondait que rarement à ses taquineries et pour un oui, pour un non, elle rougissait. Mais ce qui faisait chaud au cœur d’Alex, c’est qu’elle constatait qu’elle troublait Sarah. Par ailleurs, depuis sa rupture avec France, elle voulait se prouver qu’elle pouvait prendre les devants, séduire et surtout arriver à ses fins c’est-à-dire avoir une relation amoureuse qui dure.

Alex était fatiguée des aventures sans lendemain et le but qu’elle s’était fixé était atteint. Sarah succomba au jeu subtil du désir d’Alex. Au début de leur idylle, Sarah fut douce, aimante et présente. Cela dura trois ans. Puis petit à petit, la jalousie remplaça la confiance, les différends la passion. Alex était surveillée et devait rendre des comptes sur ses retards, ses rencontres, ses faits et gestes. Les disputes commencèrent à pleuvoir.

Alex se sentait prisonnière, enfermée entre les griffes d’un amour très possessif. Pour elle, plutôt que de se détruire et continuer leur relation dans de mauvaises conditions, elle préféra avec beaucoup de peine arrêter là ce bout de chemin avec Sarah. Là encore, Alex se sentait mal dans sa tête et dans son corps. Elle n’avait pas réussi à mettre à bien ce qu’elle avait souhaité, le défi qu’elle s’était lancé n’avait pas duré toute la vie. Elle était blessée, fatiguée de se tromper, fatiguée de souffrir à chaque rupture.

Alors Alex laissa passer quelques années avant de vouloir essayer de faire la rencontre d’une femme qui serait peut-être celle qu’elle désirait. Elle se jeta à corps perdu dans le travail.       

Puis un matin après avoir longuement réfléchi, lasse de sa solitude, Alex passa une annonce dans Lesbia.

PARIS-RP

JF 35 a., sensible, tendre, prévenante, pas intello, seule depuis qqs tps, ai vraiment envie de vivre les joies de la vie avec F douce, optimiste, discrète, curieuse d’esprit, ouverte sur les autres, équilibrée qui saura m’émouvoir. Que personne ne s’abstienne de me répondre.

Alex eut plusieurs réponses mais une seule retint son attention à cause de la position géographique. Cette jeune femme qui se prénommait Véra habitait à quelques kilomètres de chez elle. Sa lettre très gentille la toucha au plus haut point et Alex espérait beaucoup de cette nouvelle amie. Elle sortit son bloc et un stylo et rédigea d’une traite sa réponse.

Bonjour Véra,

Merci d’avoir répondu à mon annonce. Je m’appelle Alexandra mais tout le monde m’appelle Alex. J’ai 35 ans, je suis célibataire et je travaille dans un hypermarché. Mon boulot consiste à seconder le chef de rayon. Comme tu le vois je n’ai guère le temps de m’ennuyer.

Sinon j’aime la musique mais aussi le calme et la tranquillité. Je suis très indépendante mais c’est la douceur et la gentillesse de ta lettre qui m’ont beaucoup touché. Je trouve que l’on a pas mal de choses en commun pour ce qui est de construire une relation à deux. J’en suis toujours aux belles et grandes histoires d’amour et je veux croire que cela peut encore exister. Je crois aux petites attentions car j’aime faire plaisir aux gens qui me sont proches.

Je serais ravie de continuer cet échange si cela te convient car dans la vie on a besoin d’amour mais aussi de fidèles amies.

Sur ce je te laisse et au plaisir de te lire.

Alex

Elle ferma l’enveloppe et se dit que Véra était la femme de sa vie. Les difficultés ne lui faisaient pas peur. A-t-elle maintenant de jouer pour séduire Véra qui de toute évidence ne se laisserait pas prendre comme cela.

Note de la claviste : chapitre 11

Alex avait raconté sa vie à Véra et en retour celle-ci lui avait parlé de la sienne. Véra avait passé sous silence ses rencontres précédentes et ne s’était guère étendue sur ses anciennes relations. Cet échange épistolaire durait depuis trois mois et cependant elle n’avait pas éprouvé l’une et l’autre le besoin de se voir. Ainsi au fil des lettres, une tendresse s’était installée entre elles et elles partageaient une intimité d’esprit qu’elles n’avaient jamais connue jusqu’à présent. Un lien invisible mais fort les unissait l’une à l’autre les poussant alors à chaque fois à plus de confidences. Le besoin de se voir se fit ressentir de part et d’autre, de plus en plus pressant, mais aucune ne se décidait à prendre les directives. Finalement, c’est le hasard qui hâta leur rencontre.

Alex avait été chargée par sa direction d’organiser la loterie pour la fête du personnel du magasin qui avait lieu après les fêtes pour bien débuter l’année. Pour cela, elle devait passer voir dans tous les rayons ses collègues afin de vendre des billets et choisir des lots pour les gagnants, tout cela bien évidemment en dehors de son temps de travail. En effet Alex avait un tempérament serviable et n’avait jamais refusé de donner un coup de main lorsqu’on avait besoin d’elle. Aussi lorsque la lettre de Véra arriva, elle n’eut pas le temps d’y répondre tout de suite, trop fatiguée qu’elle était par ses journées qui n’en finissaient plus.

Véra, de son côté, avait repris le rythme effréné des gardes. D’autre part elle profitait des moments de calme pour répondre aux lettres d’Alex et aussi pour les relire. Ainsi sans le savoir, Alex avait créé un besoin dont Véra ne pouvait désormais plus se passer. Aussi lorsque sa dernière resta lettre morte, le monde sembla s’écrouler pour Véra. Mais pourquoi ce silence ? Qu’avait-elle bien pu écrire qui avait pu blesser son amie ? Était-ce déjà la fin de leur histoire ?

En fait Véra, sans s’en rendre compte, interprétait la réalité et faisait toute seule les questions et les réponses. C’est aussi à ce moment-là qu’elle s’aperçut qu’Alex ne lui avait jamais donné son numéro de téléphone. C’est pourquoi profitant d’un moment de tranquillité, Véra appela les renseignements. Alex était sur liste rouge. Tant pis, elle ne pouvait rester plus longtemps sans nouvelle. Elle se décida alors à envoyer un petit mot plutôt bref.

Chère Alex,

Pourquoi ce silence ? Si c’est fini entre nous, dis-le ! Je ne supporte pas de rester sans nouvelle de toi !

Je te donne mon téléphone : 01 ….

Affectueusement

Véra

Quand Alex découvrit le mot de Véra, elle resta figée. En effet elle n’avait pas cru que Véra réagirait ainsi. D’ailleurs elle devait à tout prix régler ce malentendu qui virait au quiproquo. C’est pourquoi elle s’empressa de lui téléphoner ce qu’elle n’avait jamais osé faire jusqu’à maintenant. Il ne fallut que trois sonneries pour que Véra décroche.

« Véra ?

– Oui.

– C’est Alex.

– Alex ! faillit s’étrangler Véra.

– J’ai reçu ton mot et j’ai rien compris. En fait je n’ai tout simplement pas eu le temps de te répondre. En effet je suis chargée d’organiser la tombola pour la fête du personnel qui aura lieu samedi soir et c’est un gros boulot. Mais je ne m’attendais pas à ça. En plus je ne pensais pas te faire souffrir.

– Oh, comme je suis contente de ton appel, tu ne peux pas savoir. Je m’étais fait tout un scénario dans ma tête.

– J’avais vu. Film sur grand écran, bon pour les Oscars.

– Moque-toi !

– Un peu d’humour, ça ne fait pas de mal. J’en ai besoin car en ce moment car j’ai des journées d’enfer.

– Et ta soirée ? Tu vas y aller ? Ça te fera du bien !

– Toute seule, ça ne me dit rien. D’ailleurs je n’ai pas trop le moral quand je vois tous ces gens ensemble.

– Tu as bien quelqu’un pour y aller habituellement.

– Je n’y vais pas d’habitude. Danser avec des mecs, ça me branche pas trop. Et puis, à mon boulot, tout le monde sait que je suis homo. Alors on ne se précipite pas pour m’inviter.

– Je vois.

– Et si tu étais accompagnée, tu irais.

– Oui. Avec qui ? Toi ?

– Tu m’invites ?

– A ton avis ?

– Alors j’accepte.

– Non ?

– Ça ne te fait pas plaisir ?

– Tu parles ? J’en rêvais mais je n’aurais jamais osé te le demander. Pour notre première rencontre, j’imaginais autre chose en fait.

– Moi aussi. Et alors ? Pourquoi pas ça plutôt qu’autre chose ? Et puis si on ne se plaît pas, au moins on aura passé une bonne soirée.

– Tu as raison. Il faut peut-être que je t’explique comment venir chez moi. Est-ce que tu veux arriver un petit peu avant ?

– Oui j’aimerais mieux. »

Alex expliqua le chemin à Véra. C’était fort simple. De toute façon leur conversation s’en arrêta là car Véra fut bipée. Elle devait se rendre à la clinique. Une chance, elle n’était pas de garde ce week-end et elle allait s’arranger pour ne pas être joignable facilement. En tout cas la voix d’Alex lui plaisait énormément.

La fin de semaine s’écoula rapidement pour elles deux et c’est seulement le samedi matin qu’elles éprouvèrent le trac devant leur première rencontre.

Véra pour calmer ses inquiétudes essaya alors de se trouver une tenue pour la soirée. Par ailleurs Alex ne lui avait laissé aucune consigne particulière. En effet comment paraître à son avantage sans être habillée à contre-courant ? Elle finit par se décider pour un costume qui s’en être particulièrement habillé lui donnait cependant une certaine classe. Elle mettrait un manteau par-dessus pour contrer le froid.

Alex de son côté travailla toute la journée. Elle n’avait que deux heures pour se préparer. Elle avait pris soin aussi de ranger son appartement qui n’en avait d’ailleurs pas besoin, tant elle était ordonnée habituellement. Et elle avait prévu un apéritif pour bien débuter la soirée. Une douche, enfiler un jean, un tee-shirt, un pull camionneur et elle était prête.

Véra avait opté pour le taxi car elle se perdait régulièrement en banlieue. Elle fut surprise par le calme et la verdure. Rien à voir avec Paris qui n’était distant que d’une vingtaine de kilomètres. Alex habitait un petit immeuble situé dans une résidence, abritée dans un parc. Véra avait pris soin de noter le code d’accès. Alex logeait au premier étage. Au fur et à mesure qu’elle montait les marches, son cœur se mit à battre la chamade.

Et si, et si… Trop tard pour se poser des questions lui répondit une petite voix intérieure. Maintenant que tu es là, tu dois aller jusqu’au bout. Arrivée sur le palier, Véra sonna un coup bref. Le bruit n’avait pas fini de retentir qu’Alex ouvrit. Elles restèrent sans voix, l’une et l’autre se dévisageant. Comment s’étaient-elles imaginées ? Alex était très masculine avec sa coupe en brosse, ses épaules carrées, ses biceps saillants prêts à faire craquer les manches du polo. Une silhouette d’homme dans un corps de femme. Véra, un look intellectuel, avec ses lunettes et une longue mèche, lui donnant un air romantique, au corps ferme et élancé, qui néanmoins laissait voir tous les attraits de sa féminité. Après ce premier face à face, Alex l’invita à entrer.

« On se fait la bise ? proposa Alex.

– Si tu veux, » dit Véra qui ne savait pas quoi dire d’autre.

Véra ne put s’empêcher de détailler l’appartement d’Alex. Il était à son image : simple et modeste. Les meubles sentaient le bon marché. Véra ressentait qu’Alex avec ses petits moyens avait fait du mieux qu’elle avait pu pour rendre son intérieur agréable à vivre. C’est pour cela qu’elle s’y sentit d’emblée très bien. Alex était quelque peu nerveuse. Elle se doutait que Véra était en train de se forger une opinion. Leur histoire devenait maintenant une réalité et elles devaient s’adapter à celle-ci. Inutile de se mentir sur les différences sociales. Elles étaient bel et bien là. Et si Véra avait quelque peu occulté le problème lors de leur correspondance, elle ne pouvait plus y échapper. Alex décida d’attaquer bille en tête.

« Tu veux boire quelque chose ?

– Qu’est-ce que tu as ?

– Alcool, jus de fruits, coca, thé, café…

– Tu prends quoi ?

– Coca.

– Moi aussi.

– Tu as trouvé facilement ?

– J’ai pris un taxi. Parce que tu sais moi la banlieue…

– Ça ne te plaît pas ?

– Si. Enfin je m’y perds un peu. Je suis une vraie parisienne. Tu dois me trouver un peu snobe ?

– Non pourquoi tu dis ça ?

– Si. Tu dois te demander si je ne suis pas en train de jouer un petit jeu cruel avec toi. Si je ne vais pas te dire tout à l’heure que nous n’avons rien à faire ensemble.

– C’est vrai. J’étais en train d’y penser. Mais en même temps je me dis que tu aurais pu le faire avant. Qu’est-ce que tu attends de moi ?

– Et toi ?

– Tu n’as pas répondu à ma question.

– A vrai dire, je ne sais pas trop. Jusqu’à maintenant ma vie amoureuse a été un fiasco total. Je répétais toujours les mêmes erreurs. Je m’arrangeais pour toujours tomber sur le même type de femmes. Avec toi c’est différent. Je sens qu’entre toi et moi, il y a quelque chose qui dépasse la raison et l’entendement. Avec toi, j’ai fait une vraie rencontre. Je ne sais pas comment te dire. Nos différences apparentes sont tellement flagrantes qu’elles sautent aux yeux de tout le monde. Et paradoxalement, je ne me suis jamais sentie en pareille harmonie avec quelqu’un. Comme si tu complétais tous mes manques.

– C’est exactement ce que je ressens aussi pour toi. Tu combles toutes mes insuffisances. Depuis que je t’écris ma vie a changé. Je la vois avec un autre éclairage. Il y a des jamais qui sont devenus des possibles. Mais j’ai tellement peur que ce ne soit qu’un rêve.

– Je voudrais que tu me prennes dans tes bras. »

Alex s’approcha de Véra et l’enlaça tendrement. Véra fut surprise de sentir ce corps si chaud et si musclé. Cela lui procura un moment d’abandon puis un fort sentiment de protection. Elle qui jusqu’à présent s’était comportée comme l’élément protecteur du couple se laissait aller à des sentiments nouveaux. Alex lui révélait une partie d’elle, de sa féminité, qu’elle avait refoulée depuis longtemps. Véra se sentit submergée par l’émotion. Elle serra à son tour Alex un peu plus contre elle. Elles restèrent ainsi soudées l’une à l’autre pendant quelques minutes. Puis Alex se libéra de l’étreinte.

« Avec ou sans glaçon le coca ?

– Sans, s’il te plaît, dit Véra qui avait du mal à se reprendre.

– Tu veux retirer ta veste ? Nous ne partons que dans une heure. Il y a un buffet organisé là-bas. Mais j’ai préparé quelques amuse-gueules. Ça te dit ?

– Oui, j’ai une petite faim, mentit Véra.

– Moi aussi. J’ai travaillé toute la journée et je n’ai avalé qu’un sandwich à midi. En plus il a fallu que je m’occupe des derniers détails pour la tombola. Je nous ai pris quelques billets. Tiens prends, c’est pour toi ! dit Alex qui lui tendit deux tickets.

– Merci. Je te dois quelque chose.

– Non c’est un cadeau.

– Tu connais le proverbe : malheureux au jeu heureux en amour.

– Oui mais je m’en moque. On oublie toujours que dans le jeu comme dans l’amour, il y a du plaisir. Mais à tout prendre, je préfère celui de l’amour. Je change de sujet. J’ai pris des petits fours salés à la pâtisserie. Veux-tu que je les fasse chauffer ?

– Bonne idée, dit Véra qui commençait finalement à avoir faim.

– Je ne savais pas ce qui te ferait plaisir car je ne te connais pas encore bien. C’est pour cela que j’ai choisi d’acheter ça.

– Il ne fallait pas faire de frais pour moi.

– Tu sais, je ne reçois pas non plus tous les jours chez moi. Et puis j’aime mettre les petits plats dans les grands. Et je voulais me montrer à la hauteur.

– Je vois. Cela me touche profondément. Tu dois me trouver bien mal élevée car je suis arrivée les mains vides.

– Je t’arrête. Je ne t’avais pas précisé le déroulement de la soirée. Suppose que nous soyons parties tout de suite à la soirée.

– J’y ai pensé.

– Le plus beau cadeau que tu puisses me faire, c’est ta présence. J’entends la sonnerie du four. C’est chaud. Installe-toi ! »

Véra s’assit sur le canapé pendant qu’Alex mettait sur la petite table basse les différents amuse-gueules. Elles continuèrent leur conversation jusqu’à l’heure du départ.

Il était un peu plus de 21 heures quand Alex gara sa voiture devant la salle des fêtes. Elles étaient parmi les premiers arrivés car le magasin ne fermait qu’à 22 heures. Alex en profita pour présenter Véra à ses amis et collègues. Véra fut surprise de leur chaleur et spontanéité. Non seulement Alex lui plaisait mais tout ce qui l’entourait également. Véra regarda sa montre. La soirée ne faisait que commencer.

Note de la claviste : chapitre 12

Alex avait choisi de s’installer au fond de la salle, cependant pas trop loin du buffet mais néanmoins un peu à l’écart du bruit et du monde. Elle savait que Véra ne connaissait personne et avait peut-être aussi envie d’un peu de tranquillité. Ce qu’Alex avait alors oublié c’est qu’elle était connue comme le loup blanc et qu’un défilé permanent de gens vint lui parler. Véra mesura ainsi la popularité d’Alex et apprécia la sociabilité de son amie. En une heure la salle fut comble. On dut rajouter des tables et des chaises pour les retardataires. Franck, le DJ, était un ami d’Alex et curieux lui demanda si Véra était seulement une amie. Alex lui répondit par un sourire et Franck par un clin d’œil.

Un appel micro leur annonça que le buffet était ouvert. Par ailleurs il y avait du choix. D’autre part Véra, malgré l’apéritif avait encore faim et se servit une grande assiette de charcuterie et de crudités. La musique et la fumée envahissaient à présent la pièce. Ainsi il était impossible de soutenir une conversation sans hurler. Du coup, tout en mangeant, elles se dévorèrent des yeux. Elles se plaisaient physiquement et en plus se découvraient des attraits que l’écriture n’avait pu révéler. Et si elles ne s’étaient pas senties attirées physiquement l’une vers l’autre, Véra serait-elle restée se demanda Alex. A croire que Véra avait lu dans ses pensées car elle le lui dit.

« Alex, tu me plais beaucoup.

– Toi aussi.

– D’ailleurs c’était mon angoisse. Et si je ne t’avais pas trouvé à mon goût ?

– C’était un risque à prendre. Est-ce que tu veux danser ?

– Maintenant ?

– Oui pourquoi ?

– Parce que tous ces gens te connaissent. Que vont-ils penser ?

– Ils savent que je suis homo. Et puis si nous voulons briser l’invisibilité lesbienne, nous devons nous montrer. Si j’avais voulu te cacher, je ne t’aurais pas invitée à cette fête. Alors ?

– Je viens. J’adore danser au fait.

– Moi aussi. »

Véra et Alex dansèrent pendant plus d’une heure jusqu’à ce que Franck annonce le tirage de la loterie. Tout le monde regagna alors sa place.

Alex monta sur scène pour remettre les lots. Un enfant avait été choisi dans l’assistance pour tirer les numéros gagnants. Il y avait de nombreux lots et tout le monde attendait ce moment avec impatience. Après une série de petits cadeaux, ce fut le tour de ceux qui avaient de la valeur. Alex avait laissé les tickets à Véra car comme tout un chacun elle y participait également. Alors que Véra ne s’y attendait pas, le numéro 12 sortit. Elle venait de remporter un magnétoscope à son plus grand étonnement. Il lui fallut rejoindre l’estrade où son présent l’attendait. Comme tous les autres gagnants, Véra eut le droit à une bise de la part d’Alex. Très professionnelle Alex félicita Véra pour sa chance. C’était le dernier lot et Franck enchaîna sur de la musique.

Véra n’en revenait pas. Heureusement que le tirage avait été effectué par une main innocente ! Sinon Alex était très contente pour son amie. En fait, on ne lui avait remis qu’un bon et Alex irait chercher le matériel lundi.

Véra et Alex avaient regagné leur place et en profitèrent pour manger le dessert. Alors qu’elles savouraient leur fraisier, Franck prit le micro.

« Et pour Alex, un morceau spécialement pour elle. On peut aussi en profiter pour l’applaudir car elle a fait un boulot formidable pour cette tombola. »

C’est ainsi que sous une salve d’applaudissements, Alex et Véra gagnèrent la piste de danse. C’était un slow. Franck avait fait fort. Cet air allait-il devenir leur chanson ? Elles n’y pensèrent pas tant elles étaient émues de la situation. Véra évita néanmoins de se laisser aller et de trop se coller contre Alex car elle ne voulait pas la mettre dans une position délicate. Contrairement à ses idées, personne ne les regarda de manière désobligeante. Véra et Alex continuèrent à danser encore un bon moment car la série de slow n’en finissait plus.

La fatigue commença à se faire ressentir et Alex proposa à Véra de rentrer. Dans la voiture, Alex demanda à Véra ce qu’elle souhaitait faire car il était presque trois heures du matin. Véra parla d’appeler un taxi. C’est alors qu’Alex lui proposa de rester.

Véra n’avait rien sur elle. Alex lui fournit pyjama, tee-shirt et brosse à dents neuve. Elles ne mirent pas longtemps à se glisser dans le lit. Alex éteignit la lumière.

« Bonsoir et bonne nuit, fit Alex en embrassant sur la joue Véra.

– Bonne nuit et merci pour la soirée. C’était formidable. J’ai passé un excellent moment.

– Moi aussi.

– Embrasse-moi !

– Attends ! Es-tu vraiment sûre de tes sentiments pour moi ? Ou est-ce simplement un moyen de finir agréablement la soirée.

– Je ne sais pas. Les deux à la fois. En fait, ça me fait bizarre de dormir à côté de toi sans te toucher.

– Tu veux que je te prenne dans mes bras ? Ça te permettra de t’endormir.

– Alex nous ne sommes plus des gamines. Nous sommes adultes et nous connaissons toutes les deux les règles des jeux de l’amour.

– Mais je ne joue pas avec toi. Pour moi l’amour est quelque chose de trop important pour en faire n’importe quoi. Faire l’amour signifie quelque chose pour moi.

– Je comprends mais je suis étonnée par ce discours. J’ai trop l’habitude d’un certain fonctionnement dans mes rapports avec les femmes. Tu as raison, l’amour est quelque chose de trop important pour le gâcher par trop d’empressement. Je peux me mettre dans tes bras ?

– Oui puisque je te l’ai proposé. Dormons si tu le veux bien, je suis épuisée par ma semaine et la soirée.

– Bonne nuit, » dit Véra en embrassant Alex dans le cou.

Cette dernière n’avait rien senti. Elle avait déjà sombré dans le sommeil. Véra ne mit que quelques minutes pour l’imiter.

Elles émergèrent vers dix heures, reposées. En fait elles avaient perdu toutes les deux l’habitude d’un corps chaud contre le leur. D’ailleurs elles savouraient ce bien être, repoussant l’instant de se lever.

« Bien dormi Véra ?

– Oui et toi ?

– Je n’en pouvais plus en fait.

– J’ai vu. Tu as sombré tout de suite dans le sommeil.

– J’ai faim. On déjeune ?

– Si tu veux. »

Alex enfila un survêtement. En moins de dix minutes elle était revenue avec croissants et pains au chocolat. Véra en avait profité pour fouiller dans les placards à la recherche de vaisselle. Elle avait mis aussi de l’eau à chauffer. En fait elle ne connaissait pas encore les habitudes d’Alex. Buvait-elle du café ? Du thé ? Du chocolat ? Avec combien de sucres ?

En fait Alex prenait son café avec deux sucres. Elle aida aussi Véra à finir de mettre la table. Elles mangèrent de bon appétit.

« Si tu veux te laver, il y a des serviettes dans le placard, sous le lavabo. Je vais te raccompagner chez toi et ne me parle pas de taxi.

– D’accord. En fait j’ai tout mon dimanche de libre. Je n’avais pas prévu de rester dormir chez toi. J’aimerais changer de vêtements. Et si tu le veux bien, j’ai envie de t’inviter au restaurant.

– Bonne idée. Parce que pour être honnête, je ne suis pas très bonne cuisinière. En fait je me débrouille mais sans plus.

– Moi, c’est tout le contraire. Il faudra que je te fasse aussi profiter de mes recettes. Si tu aimes les bons petits plats tu vas te régaler.

– J’adore manger. J’ai un métier très physique et je me dépense pas mal.

– J’ai vu que tu avais un bon coup de fourchette hier soir. Et même là !

– C’est rien trois croissants.

– Deux ça me suffit.

– Je peux prendre les deux pains chocolat alors si tu ne les manges pas ?

– Où tu mets tout ça ?

– J’ai faim, c’est comme ça. Tu sais je ne me pose pas des questions sur tout.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Je ne suis pas une intello, je te l’ai dit. Tu n’as pas peur de t’ennuyer avec moi ?

– Non. Tu as un parler vrai qui me plaît beaucoup. Et tu défends tes valeurs. Tu sais ce que tu veux et j’aime ça. Tu n’as pas renoncé à être toi-même hier soir et tu as défendu ton point de vue même si tu savais que ce n’était pas cela que je voulais.

– Comme toi, j’ai déjà une certaine expérience de la vie. J’ai tiré des leçons de mes échecs. Et en particulier dire oui à tout prix est ce qu’il y a de pire pour un couple. Non seulement tu étouffes ton désir mais en plus tu laisses à l’autre l’illusion de croire que ça te plaît. D’autre part tu bâtis sur des mensonges et tu les entretiens par des comportements de plus en plus vides de sens. Mais je ne veux pas de ça avec toi car je tiens à toi. Si nous ne devons pas nous plaire autant le savoir très vite. Faire semblant ne servira à rien. Donner une image idéale de nous non plus.

– Tu es la première à me parler comme ça.

– Sans doute pas. Mais je suis la première que tu écoutes comme ça.

–  Tu as dit que je peux trouver des serviettes sous le lavabo ?

– Oui tu ouvres le placard ! »

Véra ne mit pas longtemps à se préparer et Alex non plus. En définitive il était un peu plus de midi et demi quand Alex pénétra dans l’appartement de Véra. Le contraste entre leur deux univers était frappant. On sentait le luxe et l’argent même si c’était sans ostentation. Cuisine et salle de bain aménagées de très bonne qualité. Meubles laqués assortis les uns aux autres. Matériel hi-fi du dernier cri. Lithographies originales au mur. Alex hocha la tête en détaillant l’ensemble.

« Rien à voir avec chez moi.

– Oui et alors ? Ce n’est pas ça qui m’attire chez toi. Et puis ce ne sont que des choses matérielles. Ce que tu possèdes intérieurement je ne l’ai à présent jamais rencontré chez quiconque.

– J’ai peur aussi que tu t’en lasses très vite.

– Tu veux boire quelque chose ?

– Non c’est bon.

– Alors je vais me changer. Assieds-toi ! Mais ne reste pas debout ! Je n’en ai pas pour longtemps. Au fait qu’est-ce que tu veux manger à midi ?

– Un truc qui tienne au ventre. En plus je me méfie des restaurants où t’as rien dans ton assiette.

– Je vois. J’ai mon idée. Tu te laisses guider ?

– J’ai confiance en toi. »

Véra et Alex étaient pratiquement habillées pareil. Jean, pull camionneur, blouson en cuir. Véra avait choisi une grande brasserie parisienne. Elles s’y rendirent en métro. Le chef de rang les installa dans un coin non-fumeur assez discret. Véra y venait souvent et elle y avait quelques habitudes. Véra prit un poisson et Alex une entrecôte. Alex ne pouvait s’empêcher de regarder tout autour d’elle.

« Qu’est-ce que c’est chic ! Tu sais je vais très peu au restaurant.

– Moi, c’est tout le contraire. J’aime beaucoup y aller. J’aime me laisser surprendre par la cuisine des autres.

– Moi c’est plutôt une question de moyens. Je fais attention à mon budget.

– J’avoue que pour moi l’argent n’est pas un problème. J’en gagne suffisamment pour avoir une vie qui me plaît. D’ailleurs je t’invite.

– Ah non ! fit Alex comme si elle venait d’être piquée par un serpent. Pas question !

– Et pourquoi ?

– Je ne suis pas quelqu’un qu’on entretient !

– Une minute. Je t’invite, je ne t’entretiens pas. Je te ferais remarquer aussi qu’il y a d’autres restaurants dans Paris que celui-ci et certainement plus à ta portée. Te faire payer serait cruel de ma part car j’imagine les privations que cela va générer. D’ailleurs si tu devais payer nous en aurions parlé avant. Et je te rappelle que j’ai parlé de t’inviter et que tu as accepté comme moi j’ai accepté ton invitation hier. Nous n’allons quand même pas commencer par nous disputer.

– Tu as raison. C’est maladroit de ma part d’avoir réagi comme cela. D’ailleurs j’ai quelque chose pour toi. »

Alex plongea sa main dans la poche intérieure de son blouson. Elle en tira alors une petite boite carrée qu’elle tendit à Véra.

« C’est pour sceller notre rencontre.

– Merci, dit Véra qui se leva et se pencha doucement pour déposer un baiser sur les lèvres d’Alex. J’ouvre ?

– Vas-y ! »

C’était une petite gourmette en argent. Sur la plaque était gravée le prénom de Véra et au verso la date de leur rencontre. Véra sentit les larmes monter. Ses yeux s’embuèrent et elle regarda Alex avant de baisser les yeux. Alex tendit alors le bras et mit sa main sur celle de Véra. Malgré le garçon qui arriva avec les plats aucune des deux ne bougea. C’est le « bon appétit » lancé qui les ramena ainsi à la réalité.

Note de la claviste : chapitre 13

Le café venait de leur être servi. Véra se précipita alors sur le petit carré de chocolat qui était dans la soucoupe. « Mon pêché mignon » ne put elle s’empêcher de dire. Et Alex de lui tendre le sien. Une complicité s’installait ainsi lentement entre elles et elles apprenaient aussi à mieux se connaître. Alex comme elle l’avait écrit dans sa première lettre aimait beaucoup les petites attentions. Sur ce point elle avait dit vrai. Ensuite Véra proposa de marcher un peu à travers les rues de la Capitale. Elle voulait profiter des rayons du soleil, très agréables pour la saison.

A la sortie du restaurant, Alex mit son bras sur celui de Véra. Elles marchèrent alors un long moment en silence, se pénétrant de la présence de l’autre. Tout en étant pourtant bien réelle, cette scène paraissait à Alex tout droit sortie de son rêve. Par ailleurs Véra appréciait l’apaisement que lui procurait le calme d’Alex. Elle lui faisait redécouvrir l’amour et sa carte du Tendre. C’était naïf et touchant à la fois. D’autre part Véra sans s’en rendre compte avait avec le temps coupé avec une partie d’elle-même et de ses sentiments. Alex lui faisait redécouvrir le bonheur tranquille en puisant dans ses valeurs et dans le quotidien les mille et unes petites choses qui le composaient.

Elles se baladèrent ainsi deux bonnes heures. Il commençait à se faire tard et Alex parla de rentrer. Elle refusa de monter à l’appartement de Véra car elle se sentait incapable ainsi de repartir. Véra la raccompagna jusqu’à sa voiture. Mais au lieu de lui faire la bise, elle l’embrassa langoureusement. Alex s’échappa de son étreinte car elle détestait les effusions en public. Néanmoins elle promit de lui téléphoner. Véra la regarda partir et resta un long moment encore sur le trottoir sans bouger. Contrairement à ce qu’elle aurait souhaité, Alex ne fit pas demi-tour. Véra passa le début de sa soirée, seule, à se remémorer son week-end. Alex en profita aussi pour rendre visite à sa mère.

Alex ne lui avait jamais révélé son homosexualité. Elle s’était arrangée pour laisser traîner lorsqu’elle habitait encore chez ses parents des lettres de France qui étaient sans équivoque. Elle savait que sa mère les lirait et saurait. Par ailleurs elle n’avait jamais hésité non plus à bien mettre en évidence dans sa chambre les numéros de Lesbia. Alex était ainsi. Pudique et spontanée. Directe et respectueuse. Elle voulait sans heurter sa mère de face lui faire comprendre qui elle était vraiment. Jamais elles n’en avaient parlé ensemble et le silence maternel passait pour une approbation.

D’ailleurs Sarah avait souvent été reçue à la maison de manière très conviviale. Alex raconta sa journée à sa mère. Cette dernière était fière de la nouvelle amie de sa fille. Elle en profita pour lui parler de Paris, celui qu’elle avait connu pendant l’Occupation puis celui de la Libération où elle avait rencontré son mari. Alex savait que sa mère approuvait sa nouvelle idylle et était confiante dans l’avenir. Jamais sa mère ne s’était immiscée dans les couples de ses enfants mais elle s’était toujours arrangée pour donner son avis discrètement. Et Alex savait que lorsque sa mère se laissait aller à parler de son père de cette manière c’est qu’elle était favorable à la relation.

Véra avait téléphoné à Coline et Françoise. Elle était encore trop dans l’émotion du week-end pour prendre du recul par rapport à la situation. Françoise était seule car Coline s’était rendue chez sa sœur qui venait de déménager. Françoise n’aimait que modérément porter des caisses. Elle avait aussi prétexté des douleurs pelviennes pour rester à la maison et proposa à Véra de passer. La visite de Véra tombait à pic. Cela justifierait son excuse auprès de Coline quand elle rentrerait. Elle lui raconterait que n’y tenant plus, Françoise avait appelé son amie pour une consultation. Véra rentra dans le jeu de Françoise car elle avait elle aussi besoin de son avis.

« J’espère que tu n’as quand même pas trop inquiété Coline ?

– Non. Elle m’a appelée cet après-midi et je l’ai rassurée. Je compte sur toi pour lui ôter ses craintes.

– Attends ! C’est vrai ou tu as inventé ?

– Un peu des deux. J’ai eu un peu mal ces derniers temps.

– Tu as vu quelqu’un ?

– Oui. En fait j’ai un kyste et je dois prendre un traitement.

– Si tu vois quelqu’un, alors c’est bien. Tu sais que je …

– Tu n’es pas venu me parler du suivi gynécologique des lesbiennes. Je te connais, il y a autre chose.

– Oui. Je ne sais pas comment t’en parler.

– Laisse-moi deviner ! Tu as rencontré quelqu’un. Tu ne veux pas boire quelque chose ?

– Si. Tu as un alcool fort ?

– Un cognac ?

– Volontiers.

– Alors j’ai raison ?

– Oui. J’ai rencontré une femme. Tu te rappelles notre conversation chez Flo ?

– Parfaitement. Nous avions parlé de la façon dont Coline et moi nous nous étions connues.

– Et bien j’ai répondu à des petites annonces.

– Toi ? Qu’est-ce qui t’es arrivé ?

– Je ne sais pas. En ce moment je ne me reconnais plus.

– Et où en es-tu avec cette femme ? Et d’abord comment s’appelle-t-elle ?

– Alex. Nous avons correspondu trois mois. Puis elle m’a invitée ce week-end.

– Et … 

– Et rien.

– Comment ça ? Rien !

– Nous n’avons pas fait l’amour, si c’est ça que tu veux savoir.

– Il y avait peut-être impossibilité ?

– Ah non ! fit Véra qui venait de comprendre l’allusion. Rien à voir avec les réjouissances mensuelles !

– Qu’est-ce qu’il y a ? Ce n’est pas ton habitude de venir demander mon avis.

– Je ne sais plus où j’en suis ni où je vais.

– Explique-toi !

– Alex est employée de commerce. Elle est issue d’un milieu social défavorisé et a connu la misère. En apparence nous n’avons rien en commun. Il y a encore un an, je ne l’aurais même pas vue. Mais je ne sais pas pourquoi ni comment mais j’en suis très amoureuse. Jamais je ne me suis sentie aussi proche de quelqu’un. Elle m’émeut énormément. Il y a quelque chose de très pur en elle. Malgré les coups durs, elle y croit encore.

– Qu’est-ce que tu attends de moi ?

– Que tu me dises que je ne suis pas en train de faire une connerie !

– Tu veux un conseil ? Vis ce que tu as à vivre avec elle. Si tu n’essaies pas, tu ne sauras pas. Et puis la vie, c’est fait d’erreurs et d’expériences. Tu trouveras toujours quelqu’un pour te mettre en garde contre les différences sociales. Mais c’est à vous de voir si c’est un obstacle ou pas. Je ne connais pas Alex mais vois-tu, j’ai de l’admiration pour elle. En effet grâce à elle tu es beaucoup plus ouverte sur les autres. Tu as changé en bien à son contact.

– C’est vrai que depuis que je la connais j’ai redécouvert des émotions enfouies. Je suis beaucoup plus sensible aux gens, enfin du moins différemment. Je m’intéresse aux autres pour ce qu’ils sont et non pour ce qu’ils peuvent m’apporter.

– Alex a rempli un vide dans ta vie. Il te manquait quelque chose pour être heureuse. Elle t’a réconciliée avec une partie de toi-même. Sous tes airs de dure et de cynique, tu es en fait une romantique au cœur tendre. Mais il n’y avait que toi qui l’ignorais.

– J’ai vraiment beaucoup de chance de t’avoir comme amie.

– C’est réciproque Véra. Tu as tout en toi pour rendre une femme vraiment heureuse. Et Alex est cette femme. Tout comme elle est cette femme que tu attends depuis toujours.

– …

– Ça va ?

– Si seulement c’était vrai.

– Ecoute tes sentiments et tu verras ! »

Véra prit son verre de cognac et l’avala d’un trait. Elle était trop émue pour parler. En fait elle pensait à Alex et avait envie de lui parler. Françoise se rendit compte que Véra était ailleurs. Elle ne voulut pas l’interrompre dans ses pensées. D’autant plus que Coline venait de rentrer. Véra ne s’aperçut de sa présence que lorsque Coline lui demanda des nouvelles de Françoise. Véra répondit brièvement et Coline sembla rassurée par ses propos. Pour la remercier du déplacement Coline l’invita à dîner. Véra refusa et en profita pour rentrer chez elle. Elle n’avait qu’une envie : Alex.

Note de la claviste : chapitre 14

Véra voulut appeler Alex mais la sonnerie retentit dans le vide. En fait Alex avait horreur des répondeurs et Véra ignorait qu’Alex était chez sa mère. Véra sentait un manque, comme un grand vide en elle. Mais pourquoi n’avait-elle pas retenu Alex ? Cependant ne pas l’étouffer. Lui laisser aussi sa liberté. Les mots d’Alex retentissaient en elle. Alex avait raison mais à cet instant c’était une souffrance qui s’était emparée de Véra. Pourtant elle n’avait pas imaginé qu’un jour elle serait aussi attachée à une femme.

Depuis toujours Véra avait refusé d’accorder de l’importance aux sentiments. Ce qui comptait le plus pour elle étaient les actes réalisés. D’ailleurs la valeur d’un individu se mesurait à cela. A sa notoriété, sa fortune, ses diplômes. Avec Alex, sa théorie s’écroulait. Pourtant il y avait d’autres valeurs et elles étaient loin d’être méprisables. D’autre part l’amour n’était pas seulement réservé aux lectrices de romans à l’eau de rose ou aux princesses. Cependant Véra dut se résoudre à passer sa soirée avec les souvenirs du week-end.

Alex rentra vers 22 heures. Elle se coucha car elle était terriblement fatiguée par tous ces événements. Elle aussi avait envie d’appeler Véra mais se retint de le faire. Le désir naît du manque. La vie lui avait enseigné ce principe et elle savait que si elle ne voulait pas éteindre la flamme trop vite, il lui fallait faire du temps son allié. Elle aussi avait envie de Véra mais elle ne voulait rien précipiter. D’autre part elle savait trop ce que c’était que faire l’amour par habitude ou même par lassitude. Avec Véra elle voulait se donner lorsqu’elle serait sûre de ses sentiments. Alex pour l’instant se croyait dans un rêve. Elle attendait aussi un signe, quelque chose qui lui dirait que tout cela est bel et bien réel.

Lundi. Les habitudes et la routine reprirent le dessus. Bloc, consultations et garde pour Véra. Rangement, commandes et conseil clientèle pour Alex. Deux mondes, deux univers mais un seul amour. Alex eut droit aussi à des commentaires sur la soirée. D’ailleurs comme à chaque fois, des couples illégitimes s’étaient formés qui pour certains entraîneraient des divorces. Véra avait fait forte impression. Elle avait quelque peu détonné dans cette fête et tout le monde avait cherché à savoir comment elles s’étaient rencontrées.

Alex resta floue car elle avait peur que le mot « petites annonces » soit mal perçu. Après tout, cela ne regardait personne. Et puis ensuite, si leur histoire durait, il serait bien le temps de le raconter aux intimes. En tout cas, leur amour avait sauté aux yeux de tout le monde. Cela rassura intérieurement Alex. Même si elle disait ne pas tenir compte des ragots et des jugements de valeur, elle fut néanmoins sensible aux commentaires.

A la clinique, Stéphanie trouva Véra d’agréable humeur. Depuis quelques mois déjà Véra était devenue moins taciturne. Mais là elle était franchement détendue. Même ses patientes lui en firent la remarque parce que pour une fois elle prit le temps de répondre aux questions sans montrer trop d’agacement si cela rallongeait la consultation.

Véra profita d’un moment de garde dans la soirée pour appeler Alex. Elles ne reparlèrent que très peu du week-end. En fait elles se racontèrent leurs journées respectives. Elles commençaient sans le savoir à construire leur vie à deux. Alex aimait entendre les anecdotes de Véra sur la vie à la clinique et Véra se familiarisait avec les subtilités du commerce. Elle découvrait avec horreur et stupéfaction sa naïveté de consommatrice. Pour rester polie, elle s’aperçut qu’on la voyait arriver lorsqu’elle achetait. Véra manquait totalement de connaissances et surtout de bon sens dans ce domaine. Et puis surtout Alex avait une façon très amusante de lui expliquer les règles de l’art. Il fallait qu’elles se revoient. Alex laissa à Véra le choix de la date. Véra proposa le mercredi. Elle passerait la prendre au magasin. Ensuite elle irait là-bas en transport en commun et Alex l’emmènerait chez elle en voiture.

Ni l’une ni l’autre ne sut comment elles purent tenir jusque-là sans craquer. Le désir montait, montait, au point d’envahir tout leur champ de conscience. Il n’y avait plus que cela qui comptait pour chacune d’elles. Jamais elles n’avaient aimé comme cela. Et en même temps une peur s’emparait d’elles. En effet si elles n’étaient pas à la hauteur, si leurs corps ne s’accordaient pas. Et si tout simplement ce n’était qu’un feu de paille. Peu importait. Il fallait maintenant qu’elles fassent l’amour. Sans cela, leur idylle ne pouvait exister, leurs sentiments grandir. Elles étaient prêtes.

Véra fut ponctuelle. Avec le RER, elle y fut en un rien de temps. Alex l’attendait à l’accueil. Véra avait eu envie de voir où travaillait Alex, où était son rayon. Alex était contente de cette curiosité. Son travail était quelque chose de très investi. Véra posa beaucoup de questions. Alex parla chiffres, méthodes et techniques de communication. Véra se sentit fière du chemin parcouru par Alex car c’était quelqu’un de libre dans sa tête qui savait assumer ses choix. Sa réussite était moins ostentatoire que la sienne mais n’en était pas moins digne. Alex avait fait mettre de côté au rayon traiteur un menu pour deux. Il était déjà payé et elle n’eut qu’à le prendre. En cinq minutes elles furent chez Alex. Véra avait prévu de passer la nuit et avait pris le nécessaire dans son sac à dos. Alex lui proposa de se mettre à l’aise.

« Si ça ne t’ennuie pas, je vais me laver, dit Alex. J’ai « manuté » toute la journée et je dois sentir le bouc ! Je n’en ai pas pour longtemps. Excuse le bazar mais je n’ai pas eu le temps de ranger ni même de replier la banquette !

– Ce n’est pas grave. Vas-y ! »

Véra entendit l’eau couler. Elle regarda la pièce à la recherche d’une occupation. Elle vit la chaîne stéréo et une pile de CD. Alex et elle avaient des goûts musicaux en commun. Véra choisit un disque de Tina Turner et alluma l’appareil. Elle régla le son et la musique emplit la pièce. Sur la table était posé un carton. Un puzzle déjà bien commencé attira son attention. Il y avait une éternité que Véra n’y avait pas joué. Elle avait adoré cela dans son enfance. Il s’agissait d’une reproduction d’affiche du début du siècle. Véra s’assit et inspecta le travail fait. Elle se mit à fouiller dans la boite et à trouver les pièces manquantes. Complètement absorbée par le jeu et la voix de Tina Turner, elle n’entendit même pas Alex sortir de la salle de bain.

Alex avait les cheveux mouillés et cela lui donnait un charme supplémentaire. Elle avait revêtu son inséparable jean et un tee-shirt qui mettaient en valeur ses puissantes épaules. Alex se saisit d’une pièce et l’emboîta dans l’ensemble. C’est alors que Véra leva le nez et vit Alex comme si c’était la première fois. Elles se regardèrent intensément ne pouvant plus se détacher l’une de l’autre. La chanson venait de se terminer. Alex tendit la main à Véra pour l’inciter à se lever et à la suivre. Véra, debout, attira Alex contre elle et l’embrassa. Fougueusement, amoureusement, avide de la découvrir et de se donner à elle. Elles s’embrassèrent longuement, rattrapant le temps perdu.

En plus elles avaient autant envie l’une de l’autre. Ainsi elles se désiraient, elles s’aimaient. D’ailleurs elles adoraient ce premier baiser qui était plus qu’une promesse pour la suite. Véra souleva le tee-shirt d’Alex et commença à lui caresser le corps. Alex se colla un peu plus contre Véra lui faisant sentir son envie. Elle aussi se mit à caresser le corps de Véra à travers ses vêtements. Leurs corps maintenant vibraient à l’unisson, dans un même rythme soutenu. Alex entraîna Véra dans le lit. Elles jetèrent leurs vêtements à terre et se fondirent l’une dans l’autre ne formant plus qu’une. L’excitation était à son comble. Il leur fallait éteindre ce feu qui les dévorait.

Quel paradoxe que leur sexe humide et brûlant ! Elles découvraient chaque centimètre de peau, chaque zone sensible qui démultipliait le plaisir. Jouir. Jouir. Mais retarder ce moment où le plaisir serait à son apogée. Alex savait s’y prendre. Ses caresses sur le sexe de Véra étaient comme des battements d’ailes de papillon, légères et graciles. Le corps de Véra ondulait aux mouvements de langue et de doigts d’Alex. Elles n’en pouvaient plus de jouir et de s’aimer. L’entente des cœurs et des corps était à l’image de leur amour. Fort, puissant, indestructible. Jamais une femme n’avait autant comblé Véra. Ce n’est qu’abreuvées l’une de l’autre qu’elles finirent par se séparer. Mais ne supportant pas ce manque de l’autre, Véra se blottit dans les bras d’Alex, dans la chaleur rassurante de ce corps, au creux de ces épaules protectrices.

« Je t’aime Véra.

– Je t’aime aussi Alex, de tout mon être. Ta façon de me faire l’amour m’a bouleversée. C’était si…

– Chut ! Ne dis plus rien ! Profite de ce moment de calme. »

Véra ferma les yeux et se laissa aller. Une émotion terrible la submergea. Elle qui était toujours dans l’action, à courir sans cesse, prenait le temps de se poser. En fait elle découvrait le bonheur de l’instant présent. Alex l’aimait pour elle et non pour ce qu’elle représentait. Ainsi elle lui permettait d’assumer cette part d’elle-même qu’elle avait jugé trop fragile et qui pourtant était à elle. En fait, ce soir Véra était devenue femme dans les bras d’Alex.

Alex ne comprit pas les pleurs de Véra. Elle resserra juste un peu plus son étreinte sans savoir que maintenant pour Véra, Alex était le grand Amour de sa vie.

Note de la claviste : chapitre 15

Alex s’était dégagée des bras de Véra et s’était levée pour enfiler son tee-shirt et son jean. En effet elle avait faim et l’heure du dîner avait depuis longtemps sonné. Elle dressa alors la table et sortit le repas du frigo. Véra n’avait plus qu’à s’installer en fait. Elle avait regardé Alex faire et se mit à rêver de leur vie future. Où habiteraient-elles ? Comment se partageraient-elles les tâches et les rôles ? Véra pensait ainsi à une vie commune. Ça aussi c’était nouveau pour elle.

Par ailleurs Alex était la première femme avec laquelle elle avait vraiment envie de vivre. Pour les autres, cela avait été plutôt des concours de circonstance. En particulier Barbara qui avait vu en Véra une occasion d’habiter Paris intra-muros. Mais Véra y avait trouvé son compte car Barbara s’était occupée de l’intendance et du ménage. Un remboursement en nature du loyer avait dit cyniquement Véra. Mais là c’était différent. Véra souhaitait un partage, vrai, équitable et sincère.

Alex mangea de bon appétit et Véra aussi. Elles se sentaient bien toutes les deux ensembles, détendues. Alex finissait de laver la vaisselle et Véra d’essuyer.

« J’ai aimé faire l’amour avec toi Alex.

– Moi aussi. Et il y aura encore plein d’autres fois, comme ça et autrement.

– Ah oui. Et si tu me montrais ?

– Maintenant ?

– Quand tu veux !

– Donne-moi cinq minutes alors !

– D’accord ! »

Cette fois ci ce fut Véra qui fit l’amour à Alex avec passion. Cela l’excitait de sentir Alex frémir sous ses caresses. Véra lui parlait à l’oreille de son sexe gonflé et humide, doux comme du velours, qui n’en pouvait plus de l’attendre. Véra connaissait le tempo exact qui menait droit à l’orgasme. Elle savait accélérer ou diminuer le rythme, caresser telle ou telle partie. Alex découvrait de nouveaux plaisirs, se laissant faire dans les mains expertes de Véra. Elles s’enrichissaient l’une et l’autre de leurs caresses et de leurs baisers. Au bout d’un moment elles n’entendirent plus que leurs gémissements, le frottement de leurs corps l’un contre l’autre, le bruit mouillé de leurs souffles et de leurs baisers. C’est, vaincues par la fatigue, qu’elles se laissèrent aller à un dernier orgasme pour finalement sombrer dans un sommeil profond.

5h45. Le réveil sonna impitoyablement. Alex sauta du lit. En deux temps trois mouvements le petit déjeuner fut prêt. Cependant Véra avait du mal à émerger. Elle préféra alors commencer par se doucher. Alex la rejoignit ensuite dans la salle de bain et elles durent se faire violence pour ne faire l’amour qu’une seule fois. En effet le désir était tellement fort qu’elles jouirent toutes les deux très vite, dans l’urgence du moment. Elles s’habillèrent enfin et avalèrent café et tartines. Alex commençait à 7 heures. Elle prit néanmoins le soin de déposer Véra au RER. Celle-ci se rendit directement à la clinique. Elle en profiterait aussi pour mettre quelques dossiers à jour avant le bloc et sa consultation.

Véra avait rangé son sac à dos dans le placard de son bureau. Elle avait pris quelques croissants à la boulangerie et en profita pour redéjeuner avec l’équipe de garde. Personne ne s’étonna de son arrivée matinale. Elle affichait un air radieux qui en disait long sur sa soirée. Cela ne manquerait pas d’alimenter les ragots qui étaient nombreux sur son sujet. Mais Véra s’en moquait. Si sa relation avec Alex prenait une tournure sérieuse, elle envisageait une sortie de placard. Après tout elle n’avait jamais vraiment menti et si ça l’avait été c’était par silence ou par omission.

Alex, en arrivant en salle de pause eut le droit à des sifflements de la part des employés mâles du magasin. En effet tous connaissaient ses choix affectifs et tout le monde l’avait vue repartir avec Véra la veille au soir. A ses yeux brillants, il n’était pas difficile de deviner le programme de la soirée. D’ailleurs Alex leur adressa un grand sourire.

« Alors, c’était comment ? demanda un garçon boucher.

– Chaud, très chaud.

– Et combien de fois ?

– Je ne préfère pas te dire car tu n’aurais pas tenu la distance.

– Pari ?

– Deux coups et y’a plus personne. Tu veux vraiment tenir le pari ?

– Non ça va, dit le boucher qui entendait les autres ricaner. Entre chasseurs, il faut savoir partager le gibier. »

Alex n’était même plus choquée du parler cru des hommes. En effet ils la considéraient comme une des leurs et oubliait parfois la femme qu’elle était. Cette relation plaisait à Alex en fait car elle se faisait respecter et ne donnait ainsi prise à personne sur sa vie privée. La visibilité avait au moins ça de bon. Ensuite Alex eut une énergie considérable toute la journée. Son chef n’en revint pas du travail abattu. Il la félicita et l’invita à boire un café. Depuis qu’ils se connaissaient leurs rapports avaient beaucoup évolué. En effet l’un et l’autre n’hésitaient pas à parler de leur vie privée sans pour autant rentrer trop dans les détails. Il encouragea aussi Alex dans sa relation. Elle avait des effets, on ne peut plus bénéfique sur son rendement au travail et sur le chiffre du magasin… et par la même occasion sa prime…

En rentrant chez elle, Alex appela Véra. Elle tomba sur son répondeur. Aussi Alex laissa un message laconique. D’autre part elle en profita pour mettre un peu d’ordre dans son appartement. Elle ne voulait néanmoins pas effacer les traces de passage de Véra. En plus elle avait lors de sa pause de midi acheté pour Véra quelques bricoles comme des serviettes de bain, de table afin qu’elle se sente un peu chez elle. Ensuite elle poussa également ses affaires dans l’armoire pour libérer une étagère si elle avait envie de laisser quelques vêtements de rechange. Véra rappela une heure plus tard. En effet elle était de garde et avait interrogé son répondeur à distance.

Pourtant ce n’était pas prévu. Véra avait remplacé un confrère au pied levé. En fait cela l’arrangeait car ainsi elle serait libre dimanche. En plus elle ne pouvait pas enchaîner 72 heures d’affilée. Alex devait avec Véra apprendre la patience. En fait Alex étant d’une nature assez indépendante, elle appréciait aussi d’avoir du temps pour elle. Elles convinrent alors qu’Alex viendrait chez Véra le samedi soir après le travail. Sa garde se finissant à 13 heures Véra aurait ainsi le temps de préparer un bon petit plat dont elle avait le secret. Mais elle avait également une autre surprise pour Alex.

Véra avait choisi de cuisiner une blanquette de veau. Elle avait pris soin aussi de commander la viande chez le boucher et elle n’en eut pas pour longtemps à faire les courses. Véra n’était pas trop fatiguée par sa garde et elle avait dormi dès qu’elle en avait eu l’occasion. En fait ce que Véra avait omis de dire à Alex, c’est qu’elle avait invité « la bande » à la maison. Battre le fer pendant qu’il est chaud. Véra était maintenant sûre de ses sentiments pour Alex et elle voulait aussi rapidement officialiser leur relation. Sa vie s’était transformée depuis leur rencontre et elle avait besoin de faire partager son bonheur.

Alex fut ponctuelle. Elle était chargée car elle avait apporté le magnétoscope gagné la semaine précédente par Véra. Alex posa alors le carton dans l’entrée car elle ne savait pas quoi en faire. Elles s’embrassèrent longuement avant que Véra ne lui proposât de mettre l’appareil dans le placard de l’entrée. En fait elle n’avait pas l’utilité d’un deuxième magnétoscope pour l’instant mais le sien montrant quelques signes de faiblesse, il ne tarderait pas à servir. Par ailleurs des odeurs de cuisine s’échappaient qui mettaient Alex en appétit. Véra avait mis à la disposition un meuble dans sa chambre pour qu’Alex y mette ses affaires. Elles ne savaient pas combien de temps dureraient leurs allers et venues mais autant se faciliter la vie face à l’imprévu.

Véra emmena ensuite Alex en cuisine. Tout mijotait tranquillement. Il ne restait plus qu’à faire la béchamel car ses invitées n’allaient pas tarder à arriver. Les champignons dorés attendaient dans une poêle.

« Tu en as fait pour un régiment !

– Justement, je ne t’ai pas dit, j’ai invité mes amies dont je t’avais parlé par lettres.

– Ah !

– Ça te contrarie ?

– Un peu. J’aurais préféré une soirée toutes les deux seulement. Je ne suis pas très à l’aise encore dans ton milieu. C’est tellement nouveau pour moi.

– Ne t’inquiète pas ! Elles sont sympas. Et puis il y a Coline et Françoise. L’homosexualité n’est pas un problème.

– Ce n’est pas ça. J’ai peur de faire tache au milieu du tableau.

– Arrête de te sous-estimer. Si tu me plais, tu leur plairas aussi.

– J’ai envie de te croire. »

Véra sentit qu’Alex était quelque peu contrariée par la tournure des événements. Elle s’en voulait de ne pas l’avoir concertée. Mais elle était tellement à sa joie qu’elle voulait la faire partager à tout le monde. Véra eut juste le temps de finir sa blanquette qu’un coup de sonnette résonna. Véra jeta un dernier coup d’œil sur la table qui était magnifiquement bien dressée et elle ouvrit la porte. Anne-Marie, Cécile et Florence étaient arrivées ensemble et Coline et Françoise surgirent de l’ascenseur. Salutations, présentations, dépôts des vestes et manteaux sur le lit. Tout le monde prit place à table où Véra avait disposé des canapés et diverses petites gourmandises. Elles débutèrent avec du champagne. Véra les avait réunies pour célébrer sa rencontre avec Alex.

« C’est une première, dit Flo. Tu ne nous as jamais présenté une conquête.

– Ce n’est pas une conquête. Alex est la femme que j’aime. C’est du sérieux.

– On voit, dit Anne-Marie. L’amour t’a métamorphosée. Il y a encore quelques temps, tu aurais trouvé inconvenant de t’attarder sur tes sentiments. En tout cas, je me réjouis de ce changement. Je lève mon verre.

– Nous aussi, dirent les autres en chœur.

– Et comment vous êtes-vous rencontrées ? demanda Cécile.

– Est-ce que c’est vraiment important ? demanda Véra qui n’avait pas trop envie de répondre.

– Non mais je suis curieuse. J’aime tout savoir quand il s’agit de toi.

– Ah bon ? Amoureuse de moi ? taquina Véra.

– Que tu es bête ! Tu sais bien que je suis toujours à l’affût de la moindre confidence.

– Et bien, nous nous sommes rencontrées par petites annonces, avoua Véra tout en cherchant Alex du regard.

– Par petites annonces, faillit s’étrangler Flo. Toi !

– Oui. Moi ! Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?

– Et bien, on peut dire que ce soir tu nous surprends.

– Et que faites-vous dans la vie Alex ? demanda Flo.

– On peut peut-être se tutoyer ? proposa Véra.

 – Que fais-tu dans la vie ? réitéra Flo.

– Je suis employée de commerce dans un hyper.

– Ah ! fit Flo qui s’étrangla de nouveau.

– Des problèmes de fausse route ? s’inquiéta Véra.

– De mieux en mieux, dit Anne-Marie. Tu fais fort.

– Je ne comprends pas, dit Véra qui avait du mal à saisir la réaction de ses amies.

– Tu nous avais habitué à autre chose jusqu’à maintenant qu’il faut accepter que nous soyons surprises par la situation, dit Françoise. Laisse-nous le temps de nous familiariser à la nouveauté ! lui dit-elle en appuyant sa dernière phrase d’un clin d’œil.

– Et qu’as-tu fait comme étude ? demanda Cécile.

– Un CAP de comptabilité en lycée professionnel.

– Je vois, fis Anne-Marie. Et vous avez des choses à vous dire ? dit-elle en direction de Véra.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Tu es docteur en médecine. Tu as fait des études brillantes et tu t’es toujours montré très exigeante avec toi-même et encore plus avec les autres. Et là tu nous présentes Alex qui est aux antipodes de tes valeurs et de tes préoccupations. On peut se demander si tu vas bien.

– Et alors ? J’ai bien le droit de changer.

– Oui mais pas dans ce sens-là. Pas dans le sens de la médiocrité et du nivelage par le bas. Tu me déçois ! dit Anne-Marie.

– Je ne te permets pas de me juger. Si ça ne te plait pas, tant pis. J’aime Alex et que tu t’en tiennes à des apparences pour te faire opinion n’est pas digne d’une femme intelligente comme toi. Alex m’a fait découvrir beaucoup de choses que j’ignorais. En particulier, ce soir sur l’amitié.

– Ne prends pas les choses comme cela, dit Flo. Nous ne voulions pas te vexer ni blesser Alex. Mais tu nous bouscules avec tes choix. Laisse-nous le temps de nous y faire. Tu n’allais pas trop bien il y a quelques temps. Nous avons eu peur que tu pètes les plombs. C’est tout ! Maintenant si tu es heureuse, nous nous en réjouissons. Seulement tu ne peux pas nous en vouloir d’avoir les préjugés de notre classe sociale. Il n’y pas si longtemps tu aurais été la première à en faire la remarque.

– Bon, n’en parlons plus, dit Véra qui ne voulait pas gâcher le reste de la soirée. J’ai cuisiné une blanquette. Voulez-vous la goûter ? »

Le reste de la soirée fut plus consensuelle. Tout le monde évita les sujets à polémique et comme d’habitude, il fut question de l’éducation des enfants, des carrières respectives de chacune et des conjoints, des relations communes et des sujets d’actualité. Alex prit très peu la parole préférant écouter. Elle aurait bien le temps de confier ses impressions à Véra dans l’intimité de leur couple. Heureusement pour elle la soirée ne s’acheva pas trop tard. Pendant que Véra raccompagnait ses amies, Alex en profita pour débarrasser la table. La vaisselle attendrait le lendemain. Elles avaient un autre programme pour terminer la journée.

Véra remonta, légèrement frigorifiée par la fraîcheur de la nuit. En fait elle fut surprise de voir la salle à manger rangée. D’ailleurs elle aussi avait décidé de passer à autre chose. En effet elle avait besoin de parler à Alex. Celle-ci était en train de se déshabiller dans la chambre et allait se glisser dans le lit.

« Je te rejoins.

– Prends ton temps, fit Alex qui s’était saisie d’une revue. Je n’ai pas sommeil pour l’instant.

– Tu as l’air en colère, fit Véra qui était dans la salle de bain attenante et qui se brossait les dents.

– Je n’ai pas vraiment apprécié les réflexions de tes amies. Pour qui elles se prennent pour me juger ainsi ? Moi aussi, je pourrais les traiter de bourgeoises coincées. Il faut connaître un peu les personnes pour porter une appréciation. Notre différence sociale ne leur plaît pas et elles ne se sont pas gênées pour nous le dire.

– Tu exagères. Elles t’aiment bien.

– Tu parles. Si tu ne les avais pas calmées, pour un peu, elles t’auraient demandé de choisir entre elles et moi. Notre relation ne leur plaît pas et elles ne manqueront pas de te le faire savoir à chaque fois que ça leur sera possible. Tu verras. Ce qu’elles souhaitent, malgré leur sourire hypocrite, c’est de nous voir nous séparer.

– Et qu’est-ce que tu fais de mon amour pour toi ?

– Tu crois qu’il pèsera lourd quand elles t’excluront de leur clan. Accepteras-tu d’être rejetée pour moi ? Renonceras-tu à tous les sacrifices que tu as dû faire pour en arriver là ? Je ne suis pas aussi sûre que toi.

– Es-tu en train de me dire que c’est fini ? dit Véra qui était sortie de la salle de bain.

– C’est à toi de voir. Mais il vaudrait mieux le faire avant de trop souffrir toutes les deux.

– C’est dur ce que tu m’assènes, dit Véra qui n’avait pas prévu que la soirée prendrait cette tournure. Je suis pourtant tellement bien avec toi.

– Moi aussi mais je suis réaliste. Tes amies ont raison. Nous ne sommes pas du même monde.

– Si notre histoire ne doit pas durer c’est à nous deux d’en décider. Si nous ne sommes pas faites pour nous aimer, c’est à nous de le ressentir. Les autres n’ont pas leur mot à dire ni même à nous dicter notre conduite. Et si je dois perdre mes amies à cause de notre amour et bien tant pis. Personne n’a le droit d’exiger de quelqu’un de faire des choix au nom de critères sociaux. Si elles sont incapables d’apprécier ta vraie valeur, comment puis-je rester leur amie ? C’est sûr que j’aurais préféré que la situation soit plus facile à vivre. Mais Alex, c’est toi que j’aime. Et c’est avec toi que je veux vivre.

– Moi aussi je t’aime. Viens, j’ai envie de toi. »

Le bruit des draps remplaça les mots. Et l’accord des corps la rancœur de leurs cœurs meurtris.

Note de la claviste : chapitre 16

Alex était couchée sur le côté et repensait à la soirée. Les amies de Véra l’avaient profondément blessée par leur mépris et leur méchanceté à peine voilés. Elle n’avait pas bien compris leur attitude vis à vis d’elle et aussi de Véra. Alex était quelqu’un de simple, qui faute de n’être pas née dans le bon milieu, n’avait pas poussé les études très loin. Mais lui avait-on un jour demandé si elle n’en souffrait pas ? A ses yeux, son CAP représentait tout ce qu’elle avait pu s’offrir à ce moment-là même si ses connaissances étaient limitées. Mais pour elle, les vraies valeurs étaient ailleurs. C’étaient le respect, la famille, le travail. Et tout cela tombait à l’eau l’espace d’une soirée parce que des snobes qui n’étaient jamais sorties de leurs salons mondains avaient décrété qu’elle ne valait rien faute d’être diplômée d’une grande école.

Agrégées en intolérance, elles l’étaient. Et si on pouvait se servir d’elles pour mesurer la bêtise, elles serviraient de mètre étalon. Alex se sentait mal d’avoir été humiliée et rabaissée. Et pas seulement elle mais aussi toutes ces petites gens qu’elle aimait tant. Elle ne connaissait pas vraiment le milieu de Véra et de ses amies. Tout ce qu’elle en savait, elle l’avait appris dans des magazines ou vu à la télé mais jamais elle ne l’avait côtoyé. Elle était émerveillée par la classe de ses personnes, leurs connaissances, leur savoir sur tout, le luxe dans lequel ils évoluaient. Parfois même elle les enviait. Elle ne reniait pas ses lectures « peoples ». Mais c’était dans son monde qu’elle était le plus à l’aise. Ce soir, être entourée de la « haute », comme elle disait, lui avait montré sa vraie place et elle en avait été heureuse et malheureuse à la fois.

Heureuse de constater que Véra l’aimait. Malheureuse de savoir qu’à cause de ses origines modestes, elle ne serait jamais acceptée complètement par les amies de Véra. Tout juste tolérée. Alex se mit à penser à l’avenir. Elle aimait Véra mais cette façon d’être dévalorisée lui avait été tellement insupportable qu’elle appréhendait toute prochaine rencontre avec les amies de Véra. Alex savait que le rejet se ferait sentir par un regard ou un mot mais que jamais rien ne serait dit aussi ouvertement que ce soir. Elle aimait Véra. C’était une certitude. Mais pour le reste elle doutait. Son amour serait-il assez puissant pour surmonter tous ces obstacles ? Il leur faudrait supporter à toutes les deux le poids des préjugés. La marginalité dans la marginalité. Lesbiennes et pas du même milieu social. C’était cette fragilité qui faisait leur force mais aussi leur faiblesse.

A cet instant, Alex voyait un avenir pas toujours très rose et elle se demandait si rester avec Véra était une bonne idée. Pourtant, elle pouvait compter sur Véra pour l’initier aux codes de son milieu, pour lui enseigner toutes les ficelles de la bonne conduite en société, pour lui faire découvrir toute cette culture dont elle a été jusqu’à maintenant privée. Alex sentait que Véra par amour et par gentillesse lui permettrait d’accéder à tout ce dont elle avait rêvé et qui était maintenant à sa portée. Alex avait souvent regardé avec envie les gens rentrer dans de beaux restaurants mais n’avait jamais osé ou espéré un jour franchir une de ses portes.

Et lorsque le week-end dernier, Véra l’avait invitée, elle avait compris que ce n’était plus un songe. Cela s’était très bien passé et Véra, décontractée, l’avait rassurée sur sa capacité à s’intégrer à son milieu. Si près du but, Alex allait-elle renoncer à cause de l’hypocrisie, de la bêtise et de la méchanceté ? Véra était la femme qu’elle avait toujours imaginée sans y croire vraiment. Leur histoire avait dépassé toute logique, toute probabilité, l’impossible jouxtant le réel. Alex maintenant voulait vivre avec son bel et grand amour mais elle avait peur, terriblement peur. Cependant elle ne se sentait pas seule pour affronter l’avenir et à deux les épreuves seraient beaucoup moins terribles. Alex s’endormit paisible et rassurée.

Véra aussi cogitait dans son coin. Elle avait été déçue par les propos de ses amies. Comme si toute leur amitié passée venait d’être effacée d’un trait. Comme si une vie entière pouvait être jugée sur un acte. Qu’avait-elle représenté pour ses amies jusqu’à maintenant ? Pourquoi toujours se conformer à des comportements attendus ? Pourquoi ne se réjouissaient elles pas de son nouveau bonheur ? Sans doute parce qu’elle avait un train d’avance sur elles.

Elle avait eu le temps de réfléchir à sa relation pendant le temps qu’avait duré leur échange épistolaire. Pour la bande cela avait été une annonce brutale. Pourtant ce n’était pas une raison pour exclure d’emblée Alex sans chercher à la connaître. Véra n’avait pas la volonté de renier son milieu avec Alex mais au contraire de s’ouvrir à d’autres gens. Elle était passée à côté de tellement de femmes à cause de ses œillères qu’elle voulait en finir avec ça.

C’est vrai qu’il devait exister une femme pour elle dans son milieu mais c’est Alex qu’elle aimait. C’était comme cela. Avec Alex, elle se sentait exister, aimée d’une manière différente qui la transportait. Cet amour absolu dont faisait preuve Alex lui redonnait une bonne image d’elle-même. Elle était fatiguée de ce personnage fort, actif, entreprenant, un brin cynique, Don Juan voire cavaleur mais jamais féminin, sensible, attentionné. Alex lui avait révélé sa vraie nature et lui avait permis d’exprimer des sentiments refoulés. Alex avait fait sauter le vernis et Véra avait pris en pleine face qu’on préférait la façade à sa véritable personnalité. Et puis si après tout, elle devait perdre ses amies, Véra n’aurait plus besoin de composer avec elles pour continuer à leur plaire.

Et si c’étaient de véritables amies, elles accepteraient ses choix. Alex était la femme de sa vie et faire des choix est toujours un deuil. C’est pour cela que beaucoup de gens sont incapables de choisir car ils sont incapables d’accepter de perdre quelque chose et d’y renoncer à jamais pour obtenir ce qu’ils veulent. Avec Alex, Véra était confrontée de plein fouet à ses désirs et à la réalité. À elle de savoir ce qu’elle pouvait perdre pour être heureuse. Ce soir elle s’était heurtait à un plafond de verre blindé et pourrait-elle le rompre ?

La respiration d’Alex indiqua à Véra qu’elle s’était endormie. Véra remonta le drap sur l’épaule dénudée d’Alex. Elle se serra contre elle et ne tarda pas à l’imiter. Demain est un autre jour.

Elles ne mirent pas trop longtemps à deux à remettre l’appartement de Véra en ordre. Elles mangèrent les restes de bon cœur et Véra décida d’emmener Alex visiter le Louvre. Marcher leur ferait du bien et elles en profiteraient pour discuter. Depuis qu’elles s’étaient levées, elles n’avaient échangé que des banalités, évitant d’aborder les sujets sensibles. Véra ne voulait pas laisser repartir Alex sans s’être expliquée avec elle auparavant. Véra, dès le départ de chez elle, prit Alex par la main. Sans vouloir être provocatrice, elle voulait simplement lui signifier qu’elle avait besoin de sentir le contact de celle qu’elle aimait. Pour Véra ce geste était dénué de toute connotation sexuelle. « Prendre un enfant par la main » chante Yves Duteil. Doit-on dire d’un homme qui tient un enfant par la main qu’il est pédophile ? Et de deux femmes qu’elles sont lesbiennes ? En quoi ce geste est-il agressif ?

C’est pour cela qu’elle ne se l’interdisait pas mais qu’elle se refusait désormais à embrasser Alex en public. Cela était beaucoup trop intime pour être livré au regard d’autrui lui avait-elle appris. Alex donna à Véra une légère pression au creux de la paume pour lui signifier son accord. C’est à un bon rythme que débuta la ballade. Véra apprenait à Alex à se repérer dans Paris. Elle lui parla des arrondissements, des quartiers, des grandes artères… Alex s’intéressait au sujet et posait pas mal de questions. Il n’y avait pas affluence en ce début d’après-midi au musée. Alex avait fait part de son désir de voir la partie Egypte ancienne. Véra ignorait qu’Alex avait une attirance pour les sarcophages, les papyrus et les momies. Alex regardait avec curiosité les objets exposés derrière les vitrines. Lorsqu’elle ignorait la signification d’un mot, elle demandait l’explication à Véra.

Ce qui lui plaisait, c’étaient les formes, les couleurs, les matières. Son approche était tactile, émotionnelle, instinctive. Peu lui importait de placer ce qu’elle voyait dans un contexte politique ou historique. Véra, en quelques phrases, lui traça un récit de ce que fut cette époque. Alex sembla attentive à ces explications. Elle lui avoua qu’à l’école, elle avait beaucoup aimé l’histoire mais ayant été orientée en lycée professionnel dès la cinquième, ses connaissances étaient plutôt succinctes. Véra la regarda avec un sourire mélangé de tristesse. Elle, qui jusqu’à sa rencontre, n’avait eu que du mépris pour des gens comme Alex, s’en voulait maintenant de son comportement. Les mots de ses amies lui revinrent aux oreilles et une sourde angoisse s’empara d’elle. Alex s’en rendit compte.

« Tu n’as pas l’air bien ? Il fait trop chaud. Est-ce que tu veux qu’on aille prendre l’air Véra ?

– Oui je veux bien. Mais peut-être veux-tu encore voir quelque chose ?

– C’est bon pour aujourd’hui. J’en ai déjà plein les yeux. Et puis il commence à y avoir trop de monde. On ne peut plus approcher des vitrines.

– C’est vrai. Si nous allions dans un salon de thé. J’en connais un pas très loin d’ici, assez connu.

– Je ne sais pas. Est-ce que…

– Il n’y a pas écrit sur ton front « interdit de séjour dans les endroits chics ».

– Ce n’est pas ça. Mais je ne sais pas si c’est ma place.

– Si tu ne prends pas ta place, personne ne te la donnera. Allez, suis-moi ! »

Elles marchèrent quelques minutes sous les arcades et se mirent dans la queue, qui malgré son importance, avançait rapidement. Il y avait un peu de bousculade car il était très difficile de sortir à cause des gens qui attendaient et qui refusaient de bouger. Alex scruta l’immense salle, au décor début du siècle. On sentait l’aisance et l’argent. Alex avait envie de fuir mais Véra lui avait vanté le chocolat chaud et la gourmandise prit le dessus sur ses craintes.

Elles furent installées, à l’étage, au fond de la salle, dans un endroit discret. Alex faillit s’étrangler en voyant les prix sur la carte mais ne fit aucun commentaire. En aimant Véra, elle devait prendre tout ce qui allait avec. Elle ne devait plus penser comme si elle était seule à gérer son petit budget. Si Véra l’avait emmenée ici, c’est parce qu’elle en avait les moyens mais surtout l’habitude. D’ailleurs celle-ci ne regarda même pas la carte car elle savait ce qu’elle allait commander. Alex se laissa tenter par un chocolat chaud et une tarte aux pommes. Véra souligna son bon goût.

« Ça te plaît ?

– Oui. Je ne connaissais pas. C’est plutôt chic comme endroit. Tu es déjà venue ici ?

– Oui. Depuis que je suis à Paris. Avec Florence, Anne-Marie et Cécile, nous goûtons souvent avec les enfants le dimanche. Et avec mes amantes aussi. Je sais que ce n’est pas délicat de te dire cela mais je ne vois pas pourquoi je renoncerais à manger de bonnes choses sous prétexte qu’une histoire d’amour est finie.

– T’as raison. A moins de déménager à chaque rupture, ça me parait difficile. Et puis tu as eu une vie avant moi et moi aussi. C’est ça aussi qui fait qu’on a pu se rencontrer.

– Exactement. »

La serveuse interrompit leur conversation pour prendre la commande.

« C’est pour cela que je sais ce que je veux et ce que je ne veux plus. Mes amies, hier, m’ont fait comprendre que nous n’avions rien en commun socialement. C’est un fait mais ce n’est pas elles de juger de la pérennité de notre couple. Je te mentirais si je te disais que nos différences m’indiffèrent. Mais ce qui m’attire chez toi est plus fort que la raison. Cela ne se contrôle pas et je ne sais pas comment t’exprimer à quel point je tiens à toi et que notre histoire est loin d’être une passade. Jamais je n’ai aimé comme je t’aime. Je veux vivre avec toi Alex. »

Alors que Véra prit la main d’Alex posée sur la table, la serveuse arriva avec la commande. Alex admira la vaisselle en argent mais surtout elle découvrit toutes les saveurs du chocolat chaud. Véra n’avait pas exagéré.

« Excellent ce chocolat. Je n’ai jamais rien bu d’aussi bon jusqu’à maintenant.

– Si ça te plaît, je connais d’autres adresses où tu ne seras pas déçue. Je suis contente de voir que nous partageons le goût des bonnes choses.

– Moi aussi, je te ferai découvrir des endroits que tu ne connais pas. Ils sont simples mais on y mange bien. J’ai très envie de vivre avec toi Véra mais tu sais je connais les gens. Ils vont dire que c’est ton titre de docteur et ton argent qui m’intéressent. Que ce que je cherche avec toi, c’est de me faire entretenir. Ce n’est pas vrai.

– On ne peut pas empêcher les gens de parler ni de médire. Mais va-t-on sacrifier notre bonheur à quelques ragots ? Tu m’as raconté ta vie. Même si tu t’en défends, avec moi, tu prends une revanche sur la misère de ton enfance. Si je peux contribuer à atténuer tes manques, j’en serais ravie. Mais tu as à ta fierté et tu ne m’as pas attendue pour vivre et être indépendante. Je trouve normal que tu profites des facilités matérielles que je peux t’offrir. Notre amour est un échange. Toi aussi, tu m’apportes et tu me donnes sur un autre registre. Et celui-là n’a pas de prix.

Tu sais c’est facile de sortir son portefeuille et de réparer avec quelques billets son absence. Je l’ai souvent fait avant toi. Ça déculpabilise celui qui paye mais l’autre n’est pas dupe du stratagème. C’est d’ailleurs bien le drame dans les milieux où il y a de l’argent. C’est un cache-misère de la souffrance humaine. D’ailleurs ne dit-on pas : mais qu’est-ce que tu as à te plaindre, tu as tout pour être heureux ?  Parce que ton collier en diamant ou ta voiture te couvrent certainement aussi de baisers et de caresses. Tu vois, c’est avec toi que j’ai compris cela. Barbara, avant toi, me l’avait dit mais je n’avais pas pu l’entendre.

– Chez nous, on a manqué de beaucoup de choses mais jamais d’amour. C’est pour ça qu’on a tenu le coup dans les galères. Avec un quignon de pain, je peux être heureuse si je suis avec quelqu’un que j’aime.

– C’est ça qui fait qu’avec toi, je me sens bien. Il y a quelque chose d’inaltérable dans tes sentiments pour autrui. Mais surtout une certaine pureté et aussi une grande solidité intérieure. Ton amour est très rassurant et protecteur. Tu vois les gens comme ils sont et non ce qu’ils représentent. C’est un don rare.

– Toi aussi, t’as des qualités. Mais tu ne veux pas les montrer.

– Ah oui lesquelles ? »

La conversation dura une bonne heure. Véra et Alex recommandèrent un gâteau. Ni l’une ni l’autre n’avaient envie de partir. Pourtant l’heure tournait et il fallait rentrer. A regret, elles se levèrent et rentrèrent chez Véra. Elle proposa à Alex de rester. A l’heure où elle partirait le lendemain, il y aurait moins de circulation que ce soir. Alex ne résista pas longtemps à l’argument. Elles avaient de toute manière trop envie l’une de l’autre pour s’infliger un tel déchirement. La musique de leur souffle donna le tempo du mouvement de leurs caresses. Et Alex au plus grand plaisir de Véra lui montra qu’elle connaissait les nombres sur le bout des doigts… et de la langue.

Note de la claviste : chapitre 17

Leur travail les accapara toute la semaine. Par ailleurs Véra reçut le lundi soir un coup de fil de Françoise. En effet elle tenait à lui dire qu’Alex lui avait fait très bonne impression ainsi qu’à Coline. Mais elle ne s’attendait pas du tout à ce que Véra puisse changer à ce point et que cette évolution était appréciée par elles. Véra remercia Françoise de sa franchise. En fait elle était contente de savoir qu’elle n’avait pas perdu son amie.

En revanche, Françoise, à demi-mot, lui fit comprendre que si elle restait avec Alex, elle pouvait dire adieu à Cécile, Anne-Marie et Florence. Véra, en colère, lui répondit que cela ne l’étonnait pas. De toute manière, ce genre de chantage ne l’impressionnait pas et que seuls les imbéciles ne changeaient pas d’avis. Cependant, elle ne voulait pas lui confier, que malgré tout, cela lui faisait mal et même très mal. Mais une guerre ne se gagne pas sans quelques batailles perdues. Le temps saurait ainsi cicatriser les plaies.

Véra était de garde ce week-end. Alex s’en accommoda et le passa dans sa famille. Cependant deux semaines sans se voir, c’était long même s’il y avait le téléphone. En plus de cela Véra avait eu un article à écrire pour une revue et deux jours de congrès. Pourtant une évidence s’imposait à elle. Son existence devait changer si elle voulait vivre avec Alex. Sa vie était idéale pour une célibataire mais plus pour une femme amoureuse. C’étaient surtout toutes ses gardes qui l’accaparaient. C’est pourquoi il lui fallait songer à une reconversion. Et puis surtout, il y avait l’âge. A quarante ans, Véra récupérait de plus en plus difficilement de ses nuits blanches. Mais pour autant, elle ne voulait pas renoncer à la chirurgie. Il fallait donc que cette idée mûrisse.

De son côté non plus Alex ne restait pas inactive. Elle se rendait compte aussi que tôt ou tard, elle n’en pourrait plus de ses allers et retours chez Véra. En plus son appartement était trop petit pour deux. Mais pour autant, elle ne s’imaginait pas vivre à Paris. En effet cette ville l’affolait. Pour elle, il y avait encore un pas qu’elle ne pouvait pas franchir.

Leurs retrouvailles furent avant tout un grand moment de tendresse. Elles avaient été trop privées l’une de l’autre et elles avaient aussi besoin de se sentir et de se toucher. D’autre part elles choisirent de ne pas sortir. Ce qu’elles avaient à dire et à faire ne regardaient quelles. Cependant le week-end passa trop vite. Véra apprit que la semaine suivante serait organisé l’anniversaire d’Alex. Elle était invitée. Elle sortirait de garde mais si tout allait bien, elle pourrait y être.

Véra eut la chance de pouvoir dormir pendant sa garde. Elle partit directement chez Alex. En fait, elle était la dernière arrivée. Toute la famille était là. Sa mère, ses frères et sœurs, neveux et nièces, belles-sœurs, beaux-frères. Alex fit les présentations. Il y avait un air de famille indéniable entre eux. Véra sentait aussi qu’elle en impressionnait certains même si ceux-ci n’hésitèrent pas à la tutoyer d’emblée. Les gâteaux furent engloutis et les bouteilles vidées. Véra ne vit pas qui mit la musique et l’appartement fut transformée en piste de danse, une fois la table poussée dans le coin cuisine. Véra se laissa inviter avec plaisir par ses « beaux-frères ». Elle s’amusait bien et se sentait déjà intégrée à sa nouvelle famille. Puis la musique se tut comme elle avait commencé.

Tout le monde donna un coup de main et en moins de temps qu’il n’en fallut pour le dire, l’appartement fut rangé et nettoyé. Cela étonna Véra. C’était ce qu’Alex appelait le respect. C’était surtout une certaine solidarité quelles que soient les circonstances. Véra n’avait pas eu le temps d’offrir son cadeau. D’ailleurs, ceux qu’Alex avait reçu avaient été mis dans un coin sans avoir été ouverts. Alex profita du calme revenu pour les découvrir devant tous. C’étaient essentiellement des vêtements pour travailler : jean et sweat à bon marché et du linge de toilette pour remplacer celui qui était usé. Véra se sentit déplacée tout un coup avec son présent.

Alex défit le paquet et n’en crut pas ses yeux. C’était une montre chrono d’une grande marque. Tout le monde avait en tête les publicités de luxe dans les magazines ainsi que le sportif célèbre qui la portait avec fierté. Il y eut des regards d’envie dans l’assistance et Alex se sentit gênée pour eux. Véra saisit alors ce qu’Alex avait pu ressentir pendant toutes ces années. Elle l’aida à enfiler sa montre au poignet. Elle lui allait parfaitement bien et Alex lui donna un chaste baiser en remerciement. Ce fut le moment où tout le monde en profita pour les laisser seules. Alex se rattrapa sur le baiser de toute à l’heure. Et Véra compléta son cadeau…

Véra avait voulu épargner à Alex ses préoccupations professionnelles. En effet on lui avait proposé un poste dans un centre de procréation médicalement assistée qu’elle avait accepté. Finies les gardes. Cependant elle conserverait une activité chirurgicale. Depuis six mois qu’elles se voyaient Véra aspirait de plus en plus à une vie de couple. Son nouveau job se situait en grande banlieue et un déménagement s’imposait. Il était temps d’envisager un logement commun. Véra profita du moment de détente après l’amour pour en parler.

« T’as eu une bonne idée Véra. Je commence à être fatiguée par tous ces allers et retours.

– Justement, ne voudrais-tu pas habiter avec moi ?

– A Paris ?

– Non, ailleurs. Je vais changer de clinique. La nouvelle se situe à quarante kilomètres de Paris. Il va falloir que je déménage car je n’ai pas l’intention de passer ma vie dans les bouchons. Est-ce que ça te dirait une belle petite maison à la campagne ?

– Tu parles si ça me plairait ! Je suis plus campagne que ville.

– Je sais, mon amour, je sais. En nous débrouillant bien, nous pourrions dénicher un coin à mi-distance pour chacune. Qu’est-ce que tu en penses ?

– C’est une très bonne idée. Je peux plus envisager le quotidien sans toi. Et tes gardes ?

– Il n’y a plus de gardes. Je travaillerai de jour uniquement et j’aurai tous mes dimanches. Pour le samedi, on verra. De toute manière tu travailles le samedi ?

– Oui, ça ne change pas. Vivre ensemble ! Je n’arrive pas à y croire.

– Moi non plus. Et renoncer à Paris pour une femme, je n’aurais jamais parié un seul centime sur cette probabilité ! On ne peut pas dire mais tu m’as transformée.

– Ce n’est pas moi, c’est l’amour.

– Tu sais ce qui nous manquera après ?

– Je ne sais pas.

– Un enfant.

– Un enfant ?

– Oui, un enfant. Avec toi.

– Tu es sérieuse ?

– J’ai l’air de plaisanter ?

– Non.

– J’ai quarante ans et il ne me reste plus beaucoup de temps si nous voulons un enfant. A moins que ce ne soit toi qui le portes. Tu es plus jeune que moi ce serait mieux.

– Attends, Véra ! Il n’est pas question pour moi d’être enceinte. Je ne supporte pas cette idée.

– Oui, mais si nous voulons un enfant et que pour des raisons physiologiques je ne puisse pas en avoir comment ferons-nous ?

– Il y a l’adoption.

– Tu sais combien de temps cela va nous prendre avant d’avoir un agrément ? Je serai ménopausée quand nous aurons une réponse. Et que ferons-nous si elle est négative ?

– Et l’insémination ?

– Il faudrait aller à l’étranger. La Belgique est plus ouverte. Il y a des filières, il faut connaître.

– Et tu connais ?

– Non. Mais je sais comment se procurer les adresses par les associations lesbiennes des pays concernés. De toute manière si nous sommes intéressées par cette solution, nous saurons nous débrouiller.

– Et le père dans tout ça ? C’est important tout de même.

– C’est vrai. Mais tous les enfants n’ont pas de père et ce n’est pas pour autant qu’ils sont déséquilibrés. Crois-tu que ce soit mieux pour un enfant de vivre avec des parents qui se détestent ?

– Le problème n’est pas là. Qu’est-ce qu’on va lui raconter sur son père ? Et sur nous ? Tu sais qu’un gosse a horreur d’être différent. Pourquoi doit-il supporter nos choix ?

– Si je comprends bien, tu n’es pas très chaude pour un enfant.

– En fait je suis trop jalouse peut-être pour supporter que tu sois enceinte d’un homme. Un enfant, c’est une chose que je ne peux pas te donner. J’aurais l’impression que tu appartiens à un autre. Mais maintenant, si c’est ce qui manque à ton bonheur, je suis prête à te suivre. Mais je pense qu’on peut être heureuses sans.

– C’est trop tôt, tu as raison. J’ai été maladroite de t’en parler maintenant. Nous avons le temps d’y repenser. Ne gâchons pas ta journée d’anniversaire. Aime-moi encore ! »

Note de la claviste : chapitre 18

Véra et Alex s’étaient installées dans une suave conjugalité. Leur vie s’écoulait paisible et calme, dans une douceur ouatée. Jamais de disputes ou de mots plus hauts que l’autre. Véra s’en étonnait car ce changement radical s’était passé sans qu’elle ne s’en aperçût. Son ancienne vie lui paraissait maintenant tellement lointaine qu’elle se demandait si elle ne l’avait pas rêvée. Ses adieux à la clinique se firent dans l’émotion. Véra avait organisé un grand buffet par l’intermédiaire d’un traiteur. Ses confrères et collègues, présents et nombreux, lui offrirent un spectacle digne de la salle de garde.

Après un discours assez sérieux, récapitulant sa carrière, médecins, infirmières et sages-femmes, parodiant des chansons et sketches connus donnèrent un spectacle rappelant avec humour des situations rencontrées et en même temps son portrait au vitriol. En fait, malgré ses travers et quelques défauts, Véra prit conscience à quel point elle avait été, professionnellement, appréciée. Et lorsque Stéphanie lui offrit de la part de tout le monde une parure de bureau et un magnifique stylo à plume, elle ne put retenir une larme. La fête se prolongea longtemps dans l’après-midi et Véra put sans complexe se laisser aller à boire et à manger avec les gens qui arrivaient au fur et à mesure que d’autres s’en allaient. Véra enchaîna avec son nouveau poste le lendemain même. Elle avait projeté des vacances avec Alex un peu plus tard.

La prise de contact avec toutes ses femmes en mal d’enfant ne fut pas aisée. Leur côté revendicateur contrastait avec l’anxiété des femmes enceintes. Autant elle avait, pendant des années, réassuré des femmes par des paroles sécurisantes autant là elle se devait d’agir et d’obtenir des résultats. On lui donnait une toute-puissance qu’elle n’avait pas toujours surtout lorsqu’il s’agissait de stérilité inexpliquée. Devant elle dans son cabinet, Célia Ferrandini, venait de descendre de la table gynécologique et se rhabillait pendant que Véra notait dans son dossier les conclusions de son examen. Elle la suivait depuis trois mois. Tous les résultats biologiques, radiologiques et échographiques étaient normaux ainsi que l’examen clinique. Rien ne l’empêchait d’être enceinte et il lui fallait annoncer que la science ne lui était d’aucune utilité.

Bien évidemment elle ne pouvait pas lui dire comme cela et Véra entreprit d’y mettre des gants. La rassurer et lui assurer que son organisme fonctionnait bien. Mme Ferrandini l’écouta attentivement et lorsque Véra se fut tue, elle éclata en sanglots. Véra, derrière son bureau, un peu mal à l’aise, se leva et lui tendit une serviette en papier avant de se rasseoir. Cela dura dix minutes et Véra attendait sans mot dire. Elle respectait ce temps et surtout elle ne voulait pas briser davantage sa patiente qui risquait de mal prendre ses propos. Elle savait aussi qu’une prise de conscience peut être parfois douloureuse et qu’il serait certainement nécessaire d’aiguiller sa patiente vers d’autres professionnels plus à même de la prendre en charge. Mme Ferrandini, après s’être plusieurs fois mouchée bruyamment, leva ses yeux rougis vers Véra et la regarda d’un air désespérément triste.

« C’est mon mari qui va être déçu lui qui voulait tellement un fils.

– Comme je vous l’ai dit, rien ne s’oppose à ce que vous soyez spontanément enceinte. Vous avez des blocages mais ils ne sont pas impossibles à surmonter.

– Comment ça ?

– Sans doute que dans votre histoire personnelle se trouve l’explication de votre infécondité.

– Qu’est-ce que vous insinuez ? Que je devrais voir un psy ?

– Non sauf si c’est votre souhait. Vous ne relevez pas de la psychiatrie mais je le répète, sans doute y a-t-il quelque chose en vous qui vous empêche d’être mère. Toutes les femmes, contrairement à l’idée reçue ne sont pas faites pour la maternité et certaines d’entre elles le sont pour céder à la pression sociale. On se marie, on a des enfants, c’est dans l’ordre logique des choses. Mais peut être que pour vous ce n’est pas le moment.

– Ou la bonne personne ?

– Ou la bonne personne. Certaines femmes n’imaginent pas toujours leur compagnon comme le père de leur enfant. Vous voyez, cela ne fait pas d’elles des « folles »..

– Je comprends ce que vous essayez de me dire. Et si une femme n’aime pas les hommes, est-ce que ça pourrait expliquer…

– C’est votre cas ?

– J’aime mon mari, vous savez. Nous sommes des amis d’enfance. Il est officier de gendarmerie, comme nos deux pères. Depuis que je suis née, je sais que j’étais destinée à être femme de gendarme. C’est, comment dire, une tradition familiale. C’est pour cela que lorsque la première fois que j’ai été attirée par une femme, j’ai cru que j’étais anormale. Vous êtes médecin, vous comprenez n’est-ce pas ?

– Bien sûr. Et avez-vous déjà eu une relation avec une femme ?

– Oh non ! Vous savez dans un milieu comme le nôtre tout se sait. Je ne veux pas faire de honte à ma famille.

– Pourquoi parlez-vous de honte ? Si c’est votre nature profonde, j’imagine quelles souffrances vous vivez de la cacher. Peut-être est-ce cela que votre corps essaye de vous dire en ce moment ?

– Vos paroles me font du bien. J’ai l’impression que vous me parlez de moi comme si vous me connaissiez depuis toujours.

– C’est mon travail de médecin que de vous aider. Vous savez vous n’êtes pas toute seule à aimer les femmes et à éprouver des difficultés à vous l’avouer ou tout simplement à en parler.

– Je ne sais pas comment vous remercier docteur. Et mon mari ? Qu’est-ce que je vais lui dire ?

– Ce que vous voulez ? Mais réfléchissez aussi à votre avenir et n’hésitez pas à vous faire aider !

– Je ne vous ai pas tout dit.

– Ah ?

– Vous me plaisez beaucoup ! Et je pense que vous aussi vous aimez les femmes.

– On peut dire que vous êtes directe. Je ne vois pas où vous voulez en venir.

– Depuis que je consulte avec vous, je me sens attirée par vous. Alors que c’était endormi depuis des années, cela s’est réveillé. Je me connais Docteur et j’ai assez de sensibilité pour sentir les gens.

– Je ne vais pas essayer de vous mentir. Vous êtes une très belle femme, vous avez beaucoup de charme mais notre relation se déroule dans un contexte purement médical. Déontologiquement, il m’est interdit d’entretenir des amitiés particulières avec mes patientes et je tiens à en rester là avec vous. Je vais vous raccompagner.

– Et si je vous invitais à la maison boire un café. Nous pourrions sortir de ce cadre si strict.

– Mais vous oubliez que vous êtes ma patiente.

– Plus maintenant puisque vous m’avez dit que tout fonctionnait normalement.

– Je vous raccompagne. »

Véra revint troublée à son bureau. Cette Célia Ferrandini, sous son air de ne pas y toucher, l’avait atteint en plein cœur car c’est vrai qu’elle était belle et désirable. Si elle l’avait rencontrée dans un autre contexte, il est sûr qu’elle l’aurait draguée. Mais maintenant il y avait Alex avec laquelle elle venait d’emménager dans une grande maison à la campagne. Véra devait-elle pour cela faire le deuil de toutes les autres ?

Et puis être fidèle, qu’est-ce que cela signifiait ? Véra n’était pas la propriété d’Alex. Pourquoi renoncer à toutes ces femmes qui lui plaisaient si ce n’est pour ne pas faire souffrir Alex ? Un coup de canif dans le contrat, une égratignure, pouvait il remettre en cause leur amour ? Véra chassa ses pensées et se concentra sur la suite de son programme. En effet, comme tous les soirs Alex l’attendrait et elle se devait de ne pas être trop en retard.

Dans le train Véra s’endormit. Le déménagement, le changement de poste et de rythme l’avaient fatigué.

Véra marchait dans la rue quand elle vit une librairie. Aimant la lecture, elle entra à la recherche de livres susceptibles de lui plaire. Un très beau rayonnage de manuscrits anciens et nouveaux s’offrait à elle. Elle prit un livre afin de le feuilleter. En l’ouvrant elle ne vit que des pages blanches. Elle se jeta sur un autre ouvrage. Idem. Frénétiquement, elle prit un à un tous les livres pour s’apercevoir qu’ils étaient tous vierges d’écriture. De panique, elle se précipita hors de la librairie en courant, sans voir personne.

Elle se réveilla en sursaut. Ce n’était pas la première fois qu’elle faisait ce cauchemar. Etant arrivée à destination, elle descendit. En cinq minutes, elle était chez elle où Alex l’attendait en rangeant toute la cuisine. Heureusement qu’on avait inventé les surgelés car cela leur permit de se consacrer à leur activité en toute quiétude. Le repas chauffait au four tranquillement. Alex avait eu une journée chargée mais elle était encore remplie d’énergie.

Elle demanda à Véra de l’aider à changer l’agencement d’une pièce. Véra, après avoir transporté le bureau, la chaise et la bibliothèque avec l’aide d’Alex se mit à ranger les affaires dans les tiroirs et sur les rayonnages. Elle avait pris soin de noter le contenu des caisses avec un marqueur et cela lui facilita la tâche. Son entrevue avec Célia Ferrandini la travaillait encore et elle était certaine que son cauchemar était en rapport. Elle se décida à en parler à Alex qui venait de mettre la table.

« J’ai eu une drôle de surprise cet après-midi avec une de mes patientes.

– Quel genre ?

– Après lui avoir annoncé qu’elle n’était pas stérile et qu’en fait je ne pouvais rien pour elle, elle m’a avoué qu’elle était attirée par les femmes.

– Ah bon ! C’est tout ?

– Non. En fait, elle m’a dit que je lui plaisais et qu’elle savait que j’étais lesbienne. Elle m’a fait des propositions que j’ai refusées.

– Y manquerait plus que ça. Et tu te prends la tête pour ça ?

– Attends, c’est grave quand même.

– Oui parce que tu le caches et que tu donnes de la prise aux gens. Tu vis dans la peur qu’ils le révèlent aux autres à ta place. Du coup, tu as été embarrassée pour la rembarrer ta cliente.

– Patiente, Alex. Oui, c’est vrai que j’ai senti un rapport de force en sa faveur. Et puis…

– Et puis elle te plaisait. Tu te serais bien payé un petit extra avec.

– Toi, on peut dire que tu me connais.

– Tu crois que je n’ai pas remarqué comment tu regardais les filles dans la rue quand on sort. Je n’ai pas de la boue dans les yeux tu sais. Je trouve ça bien que tu continues à avoir du désir pour les autres femmes à condition que tu ne passes pas à l’acte.

– Pourquoi ?

– Je ne supporterais pas de savoir que tu puisses donner à une autre ce que tu me donnes à moi.

– Jalouse avec ça ?

– Oui. Parce que je t’aime et que je tiens à toi. Tu sais, tous les jours, je me dis que tu vas te réveiller et te dire mais qu’est-ce que je fais avec elle. La peur n’évite pas le danger tu me diras. Mais quand même. Je n’aimerais pas qu’une fille te tourne la tête, saccage notre union et qu’ensuite on se rende compte que toutes les deux qu’on est malheureuses l’une sans l’autre.

– Tu as raison. J’ai eu le temps avant toi de rencontrer d’autres femmes, de goûter d’autres peaux et de sentir d’autres caresses. Cela ne m’a pas rendu heureuse pour autant. Je ne vais pas tout gâcher pour un plaisir d’un quart d’heure. Le jeu n’en vaut pas la chandelle.

– Et si on mangeait. Je meurs de faim.

– Moi aussi. »

Véra n’avait pas souhaité, pendant la soirée, rediscuter du sujet avec Alex. Si toutes ces paroles étaient sensées, Véra avait du mal à se faire à l’idée de renoncer aux autres femmes. Elle avait beau aimer Alex de tout son être, ne pas vouloir la faire souffrir, elle se connaissait bien. Si une femme lui plaisait et savait s’y prendre pour la séduire, elle n’était pas certaine de résister longtemps même si elle n’avait pas particulièrement envie d’une aventure. C’était son point faible et Alex l’avait bien cernée. Cependant, sa vie la comblait et jamais sa sexualité n’avait été aussi satisfaisante.

Elle ne voulait pas tenter le diable mais elle aurait voulu savoir si elle était assez forte pour affronter une telle situation sans craquer. Célia Ferrandini avait réveillé en elle ses vieux démons endormis à un moment où son couple ronronnait dans la routine du quotidien. En parler avec Alex ne pouvait qu’exacerber méfiance et jalousie inutiles. Finalement elle en arriva à la conclusion qu’elle ne créerait pas l’événement mais que s’il se présentait à elle, loin de fuir la difficulté, elle essayerait d’y faire face avec le plus d’honnêteté possible. Et puis surtout elle mesurerait, avec exactitude, tout l’amour qu’elle portait à Alex.

Alex n’avait pas lâché du regard Véra qui s’était perdue dans ses pensées. Elle savait ce qu’elle avait dans la tête. La fidélité de Véra était loin d’être acquise car Alex se doutait que des femmes continuaient à lui tourner autour. La preuve cette patiente qui n’avait pas hésité à lui faire du rentre dedans pour un vague plan « cul ». Alex détestait ces pétasses qui n’avaient que pour seul objectif de briser les ménages. C’était l’écueil le plus dangereux pour un couple installé et la situation ne devait jamais être sous-estimée. Alex n’était pas du style à hurler, se rouler par terre ou faire une scène. Elle était plutôt du genre prévenir que guérir et c’est pour cela qu’elle n’avait pas hésité à livrer le fond de sa pensée. Cela ne servait à rien d’interdire à Véra quoi que ce soit.

Au contraire c’était le meilleur moyen de la pousser dans les bras d’une autre. Elle avait préféré lui parler de sa tristesse en cas d’infidélité. D’autre part elle n’avait pas menacé de partir ou de vengeance car elle voulait se laisser une porte ouverte en cas de coup dur. De même qu’elle n’avait pas parlé de pardonner un comportement adultérin. Alex pensait qu’entre les deux attitudes il y avait une place pour le dialogue entre deux femmes qui s’aimaient et qui loin de contrôler toutes les situations géraient les difficultés du mieux qu’elles pouvaient.

Pour une fois, au moment de se coucher la tendresse remplaça l’amour car la fatigue physique avait eu le dessus. Elles s’endormirent dans les bras l’une de l’autre après s’être embrassées passionnément, dans une étreinte qui aurait pu se transformer en un corps à corps amoureux dont elles avaient tant l’habitude.

Note de la claviste : chapitre 19

Véra avec ses nouveaux horaires avait enfin la possibilité d’une activité sportive plus régulière. Alex l’avait encouragée car avec la sédentarisation Véra avait pris quelques kilos qui lui avaient alourdi la silhouette. Ainsi en quelques semaines, Véra avait remodelé son corps. Celui-ci avait retrouvé des lignes plus fermes et harmonieuses. De plus Véra s’était inscrite dans un club de gym à quelques mètres de son nouveau lieu de travail, délaissant son ancien Club. Elle avait rompu définitivement avec Flo, Anne-Marie et Cécile après une discussion violente, un soir où la bande s’était réunie. Véra ne voulait pas de compromis ni d’hypocrisie. Une page s’était alors irrémédiablement tournée.

Mais pour en revenir au sport, Véra n’était pas la seule de la clinique à l’heure du repas à venir suer sur les tapis roulants et les vélos. D’ailleurs Véra aimait soulever les poids en fonte et regarder en même temps ses muscles gonfler dans l’effort. Étant donné la cotisation de départ, les gens qui fréquentaient cette salle de sport avaient été quelque peu triés sur le volet. En effet c’étaient surtout des cadres, des médecins ou des femmes au foyer dont le mari avait une bonne situation. Cependant Véra, depuis qu’elle était avec Alex, était devenue plus sensible aux réalités sociales sans pour autant vouloir la révolution.

En l’occurrence, dans cette activité, cela ne la dérangeait pas outre mesure d’être une petite bourgeoise. De plus cela lui évitait la promiscuité dans la piscine. En effet, Véra avait en horreur les bassins bondés municipaux qui n’ouvraient que deux heures par jour tant elles étaient occupées par les scolaires, les associations et les divers entraînements. Là, elle appréciait après son travail de musculation, rigoureusement surveillé par un moniteur, nager en toute liberté. Et lorsqu’elle avait un peu de temps, elle passait alors un petit moment au hammam. Ces instants pour elle, Véra en avait pris l’habitude et pour rien au monde elle n’avait envie d’y renoncer. C’est pour cela qu’elle n’avait pas trop mal vécu son changement professionnel et qu’elle s’était ainsi vite consolée de ne plus pratiquer d’accouchements. Elle avait désormais découvert d’autres gratifications tout aussi importantes pour elle.

Véra venait de sortir du club, son sac de sport à la main et les cheveux encore trempés par endroits. Il faisait chaud à la clinique et ils auraient alors vite fait de sécher. Véra, dans son empressement n’avait pas vue Célia Ferrandini qui s’était postée dans un recoin de la salle d’attente, occupé par des plantes volumineuses. D’ailleurs cela ne fut pas difficile pour elle de savoir d’où venait Véra.

Elle avait voulu avoir un rendez-vous avec elle mais la secrétaire, très efficacement, l’avait éconduite, selon les ordres qu’elle avait reçus. « Le Dr Duchamp ne veut plus vous recevoir en consultation. Adressez-vous à votre gynécologue ! » C’est pourquoi elle attendait Véra pour lui parler mais elle avait à présent une meilleure idée pour l’aborder. En effet elle aussi était inscrite au club de gym mais le fréquentait à d’autres horaires. Néanmoins il n’allait pas lui être difficile de provoquer le hasard.

Et comme il faisait bien les choses, elle n’eut en définitive que deux jours à patienter. Véra s’y rendit le surlendemain. Elle était en forme. Alex et elle avaient fini l’aménagement intérieur de leur maison et surtout elles allaient partir en vacances en fin de semaine. La veille au soir, elles avaient aussi expérimenté de nouveaux jeux amoureux et Véra avait très envie de réitérer l’expérience ce soir. Elle avait l’esprit coquin et son imagination lui permettait d’entrevoir des plaisirs encore plus grands. C’est pour cela qu’en plongeant, elle n’avait pas vu Célia Ferrandini qui s’était accrochée au bord de la piscine. Ce n’est qu’après une longueur qu’enfin elle l’aperçut enfin. Elle n’eut pas le temps d’échafauder un plan pour lui échapper que Célia Ferrandini était pratiquement sur elle. En dehors d’elles, le bassin était alors vide de monde.

« Bonjour Dr Duchamp. Je ne savais pas que vous fréquentiez le club ?

– Bonjour Mme Ferrandini. Je ne vous avais pas vue.

– Vous ne pouviez pas d’où vous avez plongé. Vous avez un très joli style quand vous nagez le crawl. On voit que vous êtes sportive.

– Je viens régulièrement ici mais je vais vous quitter car je dois retourner au centre.

– Vous avez encore une heure devant vous, votre consultation ne débute qu’à 14 heures. Vous me fuyez ?

– Peut-être. Mais je crois deviner où vous voulez en venir et je ne n’y tiens pas.

– Allons, allons ! Vous n’allez pas me faire croire qu’une femme comme vous a une vie monastique.

– J’ai quelqu’un dans ma vie et je lui suis très fidèle. Tout est dit ainsi.

– Il n’y a pas de mal à se faire du bien. Vous me plaisez beaucoup, vous le savez.

– Quel numéro êtes-vous en train de me jouer ? Vous m’avez parlé de votre attirance pour les femmes comme si cela était inavouable pour vous. Et là vous me draguez ouvertement. Où voulez-vous en venir ?

– Vous êtes lesbienne Dr Duchamp. J’ai pris mes renseignements. Nous sommes toutes les deux adultes et vous ne pouvez pas nier que je vous plais.

– Mais c’est une obsession chez vous. Vous faites une fixation sur moi. Il y a des lesbiennes libres qui se feraient un plaisir de vous apporter ce que vous demandez. Vous vous êtes trompée de personne, c’est tout.

– Pourquoi me repoussez-vous alors ?

– Parce que… »

Célia venait de plaquer sa main sur le sexe de Véra à travers le maillot de bain. Elle avait atteint son but et obtenu l’effet escompté. Véra avala difficilement sa salive et jeta un regard furtif afin de constater si on les observait. La piscine était toujours déserte. Véra prit la main de Célia et l’écarta.

« Retirez votre main ! Je ne vous permets pas !

– Allons Véra, arrêtez de nier l’évidence. Vous avez envie de moi !

– D’accord vous m’attirez physiquement mais je ne veux pas d’une aventure avec vous.

– De quoi avez-vous peur ? De mon colonel de mari ? Ou de votre amante ? Que ça se sache ? Ni vous ni moi n’avons envie de renoncer à nos vies respectives ni de provoquer un scandale. Ce sera la cerise sur le gâteau. Qu’en dites-vous ?

– Non, ce n’est pas possible.

– Vraiment ? »

Célia s’était collée contre Véra. Elle sentit les pointes de ses seins durcirent et sa peau frémir à son contact. Véra la regarda fixement dans les yeux et sans mot dire fit un saut en arrière afin de se rapprocher de l’échelle et sortir du bassin. Elle se dirigea à toute vitesse sous la douche où elle se rinça soigneusement. Célia était restée dans l’eau et Véra se hâta vers le vestiaire afin de se rhabiller. C’est alors qu’elle venait de suspendre le filet qui contenait ses affaires qu’elle entendit la porte de sa cabine se refermer.

C’était Célia. Elle était là, sûre d’elle. Elle plaqua Véra contre le mur et l’embrassa. Sous le choc, Véra répondit au baiser. Elle en avait très envie et Célia, il fallait l’avouer, embrassait bien. Alex. Son image s’imposa à Véra. Excitée comme elles étaient, elles ne mettraient que quelques minutes à jouir. Par contre Alex aurait toute la vie pour en souffrir si elle l’apprenait. Dégrisée par la perspective d’un chantage, Véra prit Célia par les épaules et la repoussa assez brutalement.

 « Qu’est-ce qu’il y a ? Tu ne veux pas ici ?

– Ni ici, ni ailleurs. Sortez !

– Tu n’as pas peur pour ta réputation ?

– D’abord je ne vous permets pas de me tutoyer. Ensuite, n’essayez pas de me menacer par une quelconque intimidation ! Cela risquerait de se retourner contre vous !

– Bien ! Mais on se reverra ! Pour l’instant les scrupules vous étouffent mais réfléchissez à ma proposition. Vous verrez qu’elle est intéressante. Vous avez mes coordonnées sur mon dossier médical. Au revoir Véra. Vous êtes vraiment craquante quand vous vous mettez en colère ! »

Véra s’assit sur le banc à l’intérieur de la cabine et s’assura qu’elle avait bien fermé le verrou. Elle tremblait tant l’émotion était vive. Elle qui s’était cru incapable de résister à la tentation avait plutôt bien réussi. A cet instant elle aurait voulu qu’Alex soit là pour la consoler. Elle se sentait tellement vulnérable, comme une enfant. Cet intermède glauque et sordide lui avait permis de prendre conscience de la médiocrité de l’adultère. Celui-ci ne pouvait exister qu’à partir du moment où entre Alex et elle l’amour n’était plus. Sentir que l’amour d’Alex l’avait protégé d’un danger pour leur couple calma sa culpabilité intérieure. Il n’était pas question qu’Alex sache quoi que ce soit de tout ceci.

Célia sans la menacer vraiment pouvait avoir envie de se venger si Véra ne donnait pas suite. Pourquoi penser au scénario catastrophe tout de suite ? Prendre les devants en racontant une version édulcorée ? C’était prendre le risque de torturer Alex inutilement. Véra décida qu’elle aviserait le moment venu. C’était dépenser de l’énergie inutilement que de vouloir contrôler une situation qui de toute façon lui échappait totalement. Et puis ce serait sa parole contre celle de Célia. Ce qui était primordial c’est que Véra avait eu l’intention d’être fidèle et qu’elle s’en était tenue à sa promesse. Le reste était affaire de confiance entre Alex et elle. Il lui fallait oublier tout cela maintenant. Véra s’habilla et se dépêcha de regagner la clinique.

Véra ne parla pas à Alex ce cet incident. Elles partirent en vacances en Bretagne où Véra avait loué une maison pour le mois. Ballades le long des plages, promenades en mer, découverte de la région et de ses spécialités gastronomiques, tel fut le programme officiel. Mais dans l’intimité de leur couple, ce furent surtout des moments de complicité, de rires, de câlins impromptus. Leur passion y gagnait en profondeur et en épaisseur.

C’est surtout dans leur sexualité que cela était le plus sensible. Au feu du début, la braise attisée offrait la chaleur suffisante pour faire flamber sur un simple souffle l’étincelle de leur désir. Sous les caresses expertes d’Alex, Véra était femme faite. Le seul nuage qu’elles connaissaient lorsqu’elles voyageaient dans certains cieux était les cumulo cunnilingus dont Alex ne se lassait pas. C’est-à-dire, qu’avec sa langue, les yeux fermés, elle imaginait que ce qu’elle sentait sous ses papilles était telle ou telle chose et s’appliquait à donner forme à tous ses fantasmes. Et il n’était pas rare qu’elle s’abreuve à cette fontaine de jouvence que Véra gardait bien à l’abri et dont seul désormais Alex possédait la jouissance. 

Note de la claviste : chapitre 20

Avec le retour, les grandes résolutions. Véra était bien armée pour résister à Célia Ferrandini ou une autre. Elle avait d’ailleurs tourné une page dans sa vie. En effet fini de papillonner et de plaire à tout va. Le temps n’altérait pas seulement la beauté mais aussi les rapports de séduction. Accumuler les amantes pouvait devenir gênant pour les autres passé un certain âge car la sexualité était vécue comme indécente. Véra était maintenant une femme casée et c’était rassurant pour tout le monde. Là encore, ses préjugés avaient aussi la vie dure. Une quadragénaire, célibataire, c’était forcément suspect. Ou bien elle avait trop mauvais caractère pour rester en couple ou bien alors elle avait un vice caché pour ne pas trouver l’âme sœur.

Véra, malgré sa rencontre avec Alex, n’avait guère changé sur ce sujet. En revanche, elle avait appris à apprécier leurs rituels quotidiens qui donnaient un cadre rassurant à leur vie. C’était à Véra qu’incombait la préparation du dîner et à Alex celle du petit déjeuner. Mais c’était surtout le bain qu’elles prenaient ensemble tous les soirs, juste avant le repas, après leur journée de travail qui avait leur préférence. C’était alors le moment où les tensions se dénouaient, où les langues se déliaient. Elles parlaient à bâton rompu des petits événements qui constituaient leurs univers et finissaient toujours par évacuer ainsi le stress accumulé.

Une fois détendues, elles pouvaient passer à d’autres activités et la soirée passait toujours trop vite. En fait elles n’étaient jamais assez abreuvées l’une de l’autre et ne s’ennuyaient jamais ensemble. Elles se faisaient profiter mutuellement de leurs acquis. Ainsi Alex l’avait initiée aux arts martiaux et Véra à l’art et la littérature. Il n’était pas rare non plus que leur journée se conclut aussi par un moment plus intime. Leur sexualité était sans cesse en évolution et elle se renouvelait à chaque fois. Loin d’être figées dans des attitudes et des postures, elles n’hésitaient pas à oser demander des caresses de plus en plus poussées, de plus en plus précises. Elles ignoraient encore les pannes et l’usure du désir.

Comme Véra rentrait plus tard qu’Alex, cette dernière en profitait pour passer tous les soirs voir sa mère. Elles étaient toujours aussi liées et son statut de petite dernière avait fait d’Alex sa préférée. Véra avait délibérément refusé de parasiter leur relation et en particulier de se mêler de ce qui se passait entre elles deux. La mère d’Alex était une ombre invisible et incontournable dans leur couple. Mais Véra en parfaite intelligence avait su aménager une relation à trois sans que cela ne pose de difficulté. Elle avait pris le parti de laisser à Alex tout le temps qu’elle voulait pour se consacrer à sa mère.

Lui demander de choisir aurait été cruel et inutile. Tout d’abord parce que ces deux amours ne se comparaient pas et qu’ensuite Alex aurait trop en tête sa mère pour être complètement avec Véra. En fait Véra ne pouvait pas se plaindre car Alex était malgré tout le plus souvent à la maison avant elle. Elles avaient trouvé le juste équilibre car il faut reconnaître que pour une lesbienne la relation avec sa mère est très particulière. Véra avait perdu, il y a très longtemps ses parents dans un accident de voiture et cela avait clos des rapports très conflictuels avec sa mère. Elle s’était toujours refusée d’en parler aux femmes qui avaient partagé sa vie et c’était mieux ainsi.

L’été, l’automne, l’hiver. La neige et le froid. Depuis qu’elle était enfant, Véra partait tous les ans aux sports d’hiver. Alex ignorait tout des joies du ski et des ballades en raquettes. C’était l’occasion de lui faire découvrir de nouvelles activités. Véra avait choisi de partir hors saison afin de profiter des pistes en toute tranquillité. Elle ne voulait pas qu’Alex se sente observée ni même qu’elle subisse les quolibets des enfants et des adolescents qui n’auraient pas manqué de souligner son côté débutant. Véra qui avait skié dans toutes les stations françaises, choisit de l’emmener dans une station qui avait la réputation d’être familiale et conviviale.

Elles avaient loué un petit meublé au bas des pistes. Et lorsqu’elles arrivèrent la neige était au rendez-vous. Alex avait été aidée par Véra à se rhabiller des pieds à la tête et elle était plutôt sexy dans sa combinaison. Avec son bonnet, ses lunettes, ses gants et ses après-skis, on aurait pu croire que c’était une enfant du pays. Elle était émerveillée devant ses champs de neige immaculés et chausser des skis fut un grand moment.

La première matinée, Véra enseigna à Alex les rudiments de base. En quelques heures Alex en sut assez pour se lancer sur les pistes et continuer à apprendre la technique. C’est fourbue et courbaturée qu’elle déchaussa vers 16 heures. Alex était un peu tombée et Véra dut reconnaître que pour une débutante Alex se débrouillait assez bien. Elles se douchèrent et décidèrent pour goûter, car le grand air et l’exercice leur avaient creusé l’appétit, de s’offrir une petite collation.

La crêperie, située au centre-ville, avait un cachet très rustique dans sa pierre de taille, ses poutres et sa cheminée. La chaleur les saisit rapidement et le bruit du feu leur donna l’envie de rester. Les prix n’avaient rien à voir avec ceux pratiqués à Paris. Elles s’assirent à une table et choisirent sur la carte crêpes et boissons. Une jeune femme, la trentaine, vint prendre la commande. Elle était assez mignonne et nota les souhaits de ses deux clientes. Elle leur précisa que tous les produits étaient artisanaux et que c’était du fait maison. Elles pouvaient avoir confiance. Véra qui la trouvait vraiment très sympathique lui demanda si elle ne proposait que des crêpes. La jeune femme précisa qu’elle était la patronne et que le soir, elle organisait fondue et raclette.

Alex et Véra salivèrent à l’évocation de ses deux mots et la jeune femme disparue en cuisine pour revenir quelques instants plus tard avec les deux chocolats chauds. Véra prit les deux mains d’Alex qui étaient fraîches. Elle les frotta pour les réchauffer. La salle était vide. Les quelques clients étaient dans une seconde salle qu’on ne voyait pas d’où elles étaient assises. Elles avaient vue sur la cuisine et ignorantes de la disposition des lieux, elles s’étaient installées là par hasard. C’est alors, qu’Alex qui se laissait faire, sourit à Véra et avec un mouvement des yeux l’incita à regarder vers la gauche. Véra tourna la tête et aperçut la patronne embrasser dans le cou la jeune femme qui préparait les crêpes.

Elles avaient l’air très amoureuses l’une de l’autre et cela leur donnait toutes les audaces y compris celle de se faire surprendre. Gênées de jouer les voyeuses, Alex et Véra s’emparèrent de nouveau de la carte et discutèrent de leurs soirées. Il y avait très peu d’activité en dehors du ski car en cette période creuse rien n’était organisé pour les vacanciers. Déguster une bonne raclette ou fondue, avec un petit vin blanc du pays leur mettait ainsi l’eau à la bouche.

La patronne arriva avec leurs deux crêpes. Alex lui adressa un grand sourire qu’elle lui rendit et commanda deux bolets de cidre car elles avaient déjà bu leur chocolat. La commerçante n’avait pas menti sur la qualité des produits. La confiture était délicieuse et les crêpes avaient un bon goût de beurre. Elles ne regrettaient pas leur choix. C’était une bonne idée que d’être venues goûter dans un tel endroit.

Elles se seraient bien laissé retenter par une deuxième crêpe mais ce n’était guère raisonnable. Elles restèrent à discuter un peu et la salle se remplit avec des habitués. C’étaient surtout des gens de la région qui parlaient du temps. Il allait faire beau toute la semaine ce qui était bon pour le tourisme. Alex qui n’avait pas l’habitude de la montagne s’étonna de voir la nuit tomber brutalement. Cela les décida à rentrer au chalet. Elles demandèrent l’addition à la patronne qui leur apporta. Avant de les laisser partir, elle s’inquiéta de savoir si cela leur avait plu.

« C’était une halte agréable après le ski. Alex et moi, nous nous sommes régalées.

– Vous êtes déjà venues ici ?

– Moi oui, mais pour Alex c’est la première fois.

– Vous avez de la chance car il va y avoir du soleil jusqu’à dimanche. La semaine dernière, les gens n’ont pu chausser que deux jours. C’est peu.

– Nous avons très envie d’une raclette ce soir. C’est possible ?

– Bien sûr. A cette période, on peut venir sans réserver. Je vais vous garder une table près de la cheminée. C’est très agréable, vous verrez.

– Et romantique, n’est-ce pas Véra ?

– Tout à fait. D’autant plus qu’aujourd’hui nous fêtons nos un an de rencontre.

– Ah je vois !

– Je pense que nous n’avons pas besoin de vous faire un dessin.

– Non ce n’est pas la peine. Cela me fait grand plaisir que vous veniez fêter cet événement dans mon établissement. Je vous attends !

– Bien, à toute à l’heure ! »

Les deux heures s’écoulèrent vite. Elles le consacrèrent à la lecture de magazines et ne résistèrent pas longtemps au plaisir de faire ensemble les mots-croisés avant de se préparer. Avec le froid, elles renoncèrent à l’élégance au profit de tenues chaudes et confortables. La patronne avait tenu sa promesse et les avait installées près de la cheminée dans la seconde salle. La crêperie était aux trois-quarts pleins. Véra et Alex ne furent pas déçues par leur raclette. C’était simple et bon, à l’image de leur amour. On aurait pu imaginer plus sophistiqué pour cette soirée un peu spéciale mais cela leur plaisait bien.

Elles évoquèrent les souvenirs marquants de cette première année de vie en commun et conclurent qu’elles ne pouvaient plus vivre l’une sans l’autre. Pour le dessert, elles commandèrent chacune une part de vacherin framboise. Lorsque la patronne vint leur apporter, elles faillirent pleurer d’émotion. Sur chacune de leur part, une bougie se consumait, prête à être éteinte. D’autre part, une flûte de champagne accompagnait les assiettes de glace. Véra et Alex soufflèrent en même temps sans omettre de faire un vœu. La patronne les applaudit et fut rejointe par la jeune femme qu’elles avaient aperçue l’après-midi. On était en fin de service et c’était calme dans la salle. Tout le monde en était au café ou au dessert et au niveau du service le coup de feu était passé.

La patronne prit une chaise et s’assit. La jeune femme l’imita. Elle avait apporté deux tisanes.

« Qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter ?

– Que ça continue entre Alex et moi. Et vous deux qu’est-ce qu’on pourrait vous souhaiter ?

– De fêter comme vous nos un an de rencontre. Frédérique et moi ne nous connaissons que depuis deux mois. Elle était venue en vacances d’hiver et depuis elle est restée. Pour tout le monde, c’est une saisonnière que j’ai embauchée pour m’aider. Mais les gens ne sont pas dupes.

– Pourquoi vous avez eu des réflexions ?

– Non pas vraiment. Mais on m’avait conseillé de prendre plutôt un homme. Deux femmes, ce n’est pas bien s’il y a des problèmes : un client saoul ou agressif par exemple. Mais sinon, on ne peut pas se plaindre d’avoir été insultées. Les gens parlent plutôt dans notre dos. Ma précédente compagne n’avait pas supporté l’atmosphère.

– Oui mais Sylvie, tu n’as pas dit non plus qu’elle n’aimait pas la vie à la montagne. Elle avait la station en horreur et avait Lyon plein la bouche. Pour elle, il n’y avait que là qu’elle pouvait s’épanouir.

– En tout cas vous vous aimez, ça se voit. Excusez-nous d’avoir été indiscrètes cet après-midi mais Véra et moi on vous a vu vous embrasser dans la cuisine.

– Je te l’avais dit qu’un jour on nous verrait. Ça nous fait chaud au cœur de vous avoir rencontrées car on se sent moins isolées. Moi, c’est la première fois que j’aime une femme. J’ai aimé des hommes et lorsque j’ai vu Sylvie j’ai compris tout ce qui m’avait manqué avec eux. J’ai su pourquoi j’étais allée d’échecs en échecs. Et surtout que je n’avais plus besoin de chercher ce qui pouvait me combler car je l’avais trouvé.

– Je suis revenue au village il y a dix ans après mon veuvage. Mon mari est mort d’une rupture d’anévrisme au bout d’un an de mariage. Le temps pour moi de me rendre compte que je n’étais pas hétéro. C’est avec l’argent de l’assurance vie que j’ai pu payer le fond de commerce et ma maison. Mon établissement est vite devenu le lieu de rendez-vous de la station car il n’y a pas de café. C’est pour cela qu’on a toléré mes « extravagances ». J’ai connu quelques femmes qui sont parties très vite car elles ne supportaient pas l’atmosphère étouffante de la vie dans un village de montagne et encore moins les ragots. La vie est rude ici comme les gens et le climat. Frédérique est la première à sembler apprécier et je dois avouer qu’avec tout le monde le courant passe bien.

– Il n’y a pas de raison que cela se démente. De toute façon vous n’avez qu’à essayer et vous verrez bien. Personne ne peut dire à votre place si cela va marcher ou pas. Combien de gens ont condamné notre couple ? Hein Véra ?

– Notre problème est que nous ne sommes pas du même milieu social. J’ai perdu des amies de vingt ans à cause de cela. Elles n’ont pas supporté que je n’obéisse pas à leurs injonctions. Mais je suis désolée. L’amour ne se commande pas et je n’avais aucune raison de sacrifier mon amour pour leur faire plaisir.

– De toute façon, il faut se faire une raison on ne peut pas plaire à tout le monde. Soit c’est notre homosexualité, soit c’est notre partenaire. Il ne faut pas se faire d’illusion, l’intolérance se trouve partout y compris chez les lesbiennes. A Frédérique on lui reproche d’avoir douze ans de moins que moi. Que voulez-vous ajouter à tout cela ?

– Rien Sylvie. Tu subiras toujours des jugements car au plus profond d’eux les gens n’acceptent pas ta manière de vivre. Tu subiras des pressions constantes pour rentrer dans le moule. Si tu leur obéis, eux seront heureux ! Mais toi ? Tout le monde s’en fout de ton bonheur. C’est pour cela, ne te laisse pas miner. Tiens leur tête et peut être qu’ils finiront par te respecter !

– C’est facile pour toi de dire cela. Tu n’as aucune attache dans cette région.

– Y a pas qu’ici pour vivre ! Ta crêperie tu peux la vendre et t’installer ailleurs.

– On ne va peut-être pas discuter de cela devant Véra et Alex. Elles sont en vacances et n’ont pas besoin de partager nos problèmes.

– C’est aussi un peu les nôtres. Si les histoires sont différentes le fond est le même. Nous nous heurtons à un rejet de notre couple pour des raisons qui échappent à toute logique. Et nous on croit que l’amour peut triompher de tout. Véra a plus perdu que moi. J’espère qu’elle ne le regrette pas.

– Mais non sinon je ne serais pas ici. Tu m’as permis d’ouvrir les yeux sur une réalité peu reluisante. Avant de te rencontrer je vivais avec des lunettes de soleil et des boules Quiès. C’est sûr que je n’entendais rien et ne voyais pas grand-chose. Pour autant je n’étais pas heureuse. Maintenant je sais ce que j’attends de la vie et des gens. Il était temps à quarante ans passés me direz-vous. Je compte bien profiter de mon nouvel état d’esprit pour construire une vie qui me plaît. Et avec toi Alex, j’ai plein de projet. Et tout d’abord te faire découvrir les joies du ski.

– Vos impressions Alex ? demanda Sylvie.

– Pas évident mais je m’y mets de bon cœur.

– Je lui apprends les bases et nous avons passé l’après-midi sur les pistes vertes. Alex se débrouille pas mal et je dois avouer que je suis soufflée par son aisance sur les planches.

– Vous faites de l’alpin ou du fond ?

– Du fond. J’adore tracer dans les forêts et sur les plateaux.

– Et moi je n’avais pas envie de me casser une jambe. Le fond c’est quand même moins dangereux.

– C’est un sport très complet et contrairement à ce qu’on croit, pas si facile que ça. Frédérique skie bien aussi.

– Toi t’es née dessus !

– Je suis d’ici et c’est vrai qu’ici on commence très tôt.

– Et vous trouvez le temps de skier ?

– Bien sûr. Le matin entre 9 et 11 heures en revenant du marché et un peu l’après-midi pour l’une d’entre nous quand ce n’est pas la saison. Toute seule on peut se débrouiller quand c’est calme comme en ce moment. Et puis de toute manière on ne peut pas fermer. Il faut dire que les fermiers nous livrent un peu à n’importe quelle heure. Ils en profitent pour venir à la station pour leurs propres emplettes et voir leurs connaissances. On fait autant d’affaires derrière un verre ici que dans leurs fermes. On se connaît tous et c’est pour cela que ça fonctionne comme de cette manière.

– Alors on risque de se voir sur les pistes ?

– C’est sûr ! On va vous laisser car on va finir le service.

– Bonne fin soirée et à bientôt ! Et puis merci.

– Bonsoir et encore bon anniversaire ! »

Alex et Véra se regardèrent dans les yeux, intensément, profondément. Non seulement leur amour était intact comme au premier jour mais en plus il s’était enrichi de leurs différences. Ni l’une ni l’autre n’envisageaient la vie autrement maintenant. Elles étaient bien ensemble et ne pouvaient se l’expliquer vraiment. C’était comme ça. Elles avaient réussi un pari sur la vie. S’aimer et s’accepter car elles reconnaissaient en l’autre l’altérité qui est le fondement même de l’existence.

Elles étaient habitées de la présence de l’autre lorsqu’elles vivaient quelque chose en dehors de sa présence. Ce qui comptait c’était ce qui appartenait à la relation car c’était ce qui la nourrissait et la vivifiait. Elles n’avaient pas l’intention d’accaparer la personne et ce qu’elle ressentait et elles acceptaient l’intimité de l’autre. C’étaient les fondements et l’essence de leur couple et ce soir elles étaient fières d’avoir surmonté tous ces obstacles. Elles réglèrent l’addition et partirent se coucher.

Alex et Véra firent l’amour. Comme la première fois, afin de contempler le chemin parcouru. Et comme elles n’étaient pas rassasiées l’une de l’autre, elles se laissèrent aller à de nouvelles caresses. C’est la fatigue de la journée qui eut le dessus. Elles s’endormirent d’un coup comme une masse dans les bras l’une de l’autre.  

 

Note de la claviste : chapitre 21

Véra marchait dans la rue quand elle vit une librairie. Aimant la lecture, elle entra à la recherche de livres susceptibles de lui plaire. Un très beau rayonnage de manuscrits anciens et nouveaux s’offrait à elle. Elle prit un livre afin de le feuilleter. En l’ouvrant elle ne vit que des pages blanches. Elle se jeta sur un autre ouvrage. Idem. Frénétiquement, elle prit un à un tous les livres pour s’apercevoir qu’ils étaient tous vierges d’écriture. De panique, elle se précipita hors de la librairie en courant, sans voir personne.

« Réveille-toi puce, tu fais un cauchemar !

– Quoi ?

– Tu t’agites, en plus tu es en sueur !

– C’est ce cauchemar, toujours le même en fait.

– Ah bon ? Et qu’est-ce qui se passe pour que ça te mette dans cet état ?

– Je rêve que je rentre dans une librairie et que tous les livres ont des pages blanches, qu’on ne peut plus les lire.

– C’est bien un cauchemar d’intellectuelle !

– Moque-toi ! Mais ce n’est pas drôle. C’est pourtant angoissant de savoir que tout est effacé, qu’il n’y a plus rien à quoi se référer.

– Tu sais ce qui te fait peur dans ce rêve, c’est que rien n’est écrit. Ni sur toi, ni sur les autres. Qu’est-ce que tu vas chercher dans les livres ? Tu veux retrouver des expériences communes, partager un savoir. Or là tu n’as plus rien parce que t’as tout à inventer. Et ça, ça t’épouvante ! C’est ta propre liberté qui t’effraie en définitive. Tous nos obstacles, ça a été de casser les schémas déjà dessinés. Dès qu’on s’est éloigné de la ligne droite du parti on nous a aussitôt rappelé à l’ordre.

– T’as raison c’est tout à fait ça. En fait je vis dans la contradiction de me dire que l’amour lesbien est à réinventer et en même de vouloir un modèle. C’est la discussion avec Sylvie et Frédérique qui a réactivé tout ça.

– Il est trois heures. Ça ne t’ennuie pas si je me rendors ?

– Bonne nuit mon amour !

– Dors bien ! »

Neige et soleil, c’est le temps idéal pour une journée de ski. Par ailleurs Véra regardait s’étendre depuis le balcon les pistes à perte de vue. Il était encore trop tôt pour chausser car la neige était gelée. Véra et Alex déjeunèrent malgré tout de bon cœur avec les produits de la région. En fait leur appétit avait doublé depuis qu’elles étaient arrivées. De plus le dépaysement était complet pour Alex. Leur petit appartement était aussi très confortable surtout lorsqu’elles avaient collé l’un contre l’autre les lits jumeaux. Pourtant la dame de l’agence avait cru bien faire en leur donnant ce studio-là. A aucun moment on ne leur avait demandé si elles souhaitaient un lit double.

Il n’y avait que dans les hôtels bon marché où faute de place, elles savaient d’avance qu’elles partageraient la même couche. C’est pourquoi cela leur rendait très excitantes ces chambres impersonnelles qui se ressemblaient tellement qu’elles finissaient par avoir l’impression de n’être jamais parties. Ensuite une fois lavées et rassasiées, il leur restait encore une heure avant l’ouverture des pistes qui attendaient d’être damées. Ainsi elles s’habillèrent chaudement pour aller en ville où tous les commerces étaient au pied de l’église. Le cœur de la station était minuscule pour une parisienne comme Véra mais il avait un charme inégalable pour Alex.

Viande, fromage, légumes, pain. Véra et Alex avaient en fait envie de tout goûter. D’ailleurs leur semaine n’y suffirait pas. Elles en prirent suffisamment pour redéjeuner en rentrant. « Ce n’est pas sérieux » prononça Véra pour la forme. « On ne peut pas se priver tout le temps » argumenta Alex pour les déculpabiliser. Cela ne pouvait que les motiver pour skier matin et après-midi. Alex avec son travail et Véra avec ses séances au club de gym étaient très en forme physiquement. C’est ainsi qu’elles parcoururent quinze kilomètres sans difficulté si ce n’est quelques problèmes pour Alex qui ne maîtrisait pas tout à fait le chasse-neige arrêt.

Après le repas de midi, une sieste réparatrice d’une heure leur permit ensuite de tracer encore quinze kilomètres dans les pins enneigés et les plaines vierges de skieurs. A cette saison, elles croisaient les enfants en classe de neige qui restaient au bas des pistes avec les moniteurs afin de se perfectionner en technique et des personnes âgées qui, à leur rythme, ne s’éloignaient jamais trop loin dans la montagne. C’est alors qu’un fort sentiment de liberté les envahissait. De bien être aussi. De plus un air sec leur envahissait les poumons et un petit vent frais leur fouettait le visage. Malgré les moins dix degrés lus sur le thermomètre porte-clés qui pendait à la fermeture éclair du sac à dos de Véra, elles n’avaient pourtant pas froid.

A deux occasions, elles firent aussi une petite pause, afin de recharger les batteries. Grâce au Thermos, elles avalèrent un thé chaud presque brûlant et grignotèrent également quelques fruits secs. En fait pour rien au monde, elles n’auraient voulu retourner à cet instant à la civilisation tant le paysage qui s’offrait à leur vue était d’une beauté indescriptible qui remuait en elles des émotions enfouies, d’habitude inaccessibles. C’est en définitive le déclin des rayons de soleil qui leur donna le signal du retour. Il était 17 heures. La soirée s’annonçait alors longue. Ni Alex ni Véra ne parlèrent de la crêperie. Pourtant elles y pensaient toutes les deux. Cependant comme elles étaient affamées elles se jetèrent sur le frigo en rentrant. Ainsi vers six heures, lavées de leurs efforts, elles s’allongèrent l’une dans les bras de l’autre.

« Ça va ? Pas trop fatiguée ?

– Non ça va. Mais je pensais que ce serait plus facile que ça le ski. En fait je n’imaginais pas toute la technique qu’il faut même pour du fond. Je suis pas mal tombée cet après-midi.

– C’est normal, j’ai volontairement pris une piste difficile car je voulais te montrer la vue sur la vallée. Tu as encore fait des progrès.

– Je dois avoir de ces bleus sur les cuisses. Mais je ne regrette pas. C’était vraiment magnifique en fait. On y retournera ?

– Bien sûr. Là et ailleurs.

– Qu’est-ce qu’on fait ce soir ?

– Qu’est-ce que tu veux faire ?  

– Je ne sais pas. Si on veut manger ici, on aurait intérêt à aller rechercher du pain.

– Et une fondue ça te dirait ?

– Tu veux aller à la crêperie ?

– Et toi ?

– Ça nous sortirait, c’est sûr ! Parce qu’ici c’est mortel le soir. »

Il y avait encore moins de monde que la veille. Sans doute à cause du match de football retransmis à la télévision. Sylvie les accueillit alors avec un grand sourire.

« Je vous remets à la même table qu’hier. Avec le froid vous serez bien près du feu.

– Volontiers.

– Je peux vous offrir l’apéritif en attendant ?

– C’est gentil. Alex et moi avions envie d’une fondue. C’est possible ?

– Nous avons été livrées en fromage aujourd’hui. Vous m’en donnerez des nouvelles. J’ai aussi un bon jambon du pays. Ça vous dit ?

– Oui avec un kir, ce serait parfait. Tu en dis quoi Alex ?

– J’ai une de ses faims. En fait tout me va.

– Je reviens. »

Alex et Véra ne regrettaient pas leur choix. C’était agréable d’être dans un endroit aussi chaleureux. Il faut reconnaître que les lesbiennes ont le sens de l’accueil pour leurs sœurs de cœur. C’est pour cela que Véra tout comme Alex encourageait les initiatives. Elles n’hésitaient pas à « consommer » lesbien et à le faire savoir autour d’elles. Dès qu’un livre sortait elles l’achetaient, un nouveau lieu ouvrait elles s’y rendaient. Elles avaient fini ainsi par se constituer un réseau solide et sûr. Il était loin le temps où Véra se montrait ignorante de tout. Alex de ce côté-là avait assuré son éducation. Cela avait permis à Véra de couper avec sa vie d’avant et de renouveler totalement le cercle de ses amies. Seul Françoise et Coline étaient restées. Cette crêperie serait en bonne position dans leur carnet d’adresses.

Frédérique vint installer le réchaud sur la table. Elles échangèrent quelques paroles sur leurs journées respectives. Frédérique les avait vues ce matin sur les pistes mais n’avait pas eu leur courage. En effet elle s’était contentée d’une petite boucle où seul le plaisir de la descente permettait de supporter l’effort de la montée. Sylvie arriva avec le poêlon et les croûtons ainsi qu’une bouteille de fondant. Alex et Véra eurent vite le rouge aux joues. Une douce chaleur les envahit.

A l’entrée de la salle, un homme, la quarantaine, brun, assez trapu, visiblement de la région mangeait seul. Il ne quittait pas Véra du regard car Alex lui tournait le dos. Véra en était gênée. Elle ne supportait pas que les hommes la considèrent comme une bête de choix, une proie. Elle en fit la remarque à Alex qui se retourna et lui lança un regard qui en disait long ainsi qu’un signe de la tête. L’homme, à son tour embarrassé, baissa les yeux et se saisit d’un journal pour se donner une contenance.

Lorsque Sylvie vint leur demander si elles étaient satisfaites, Véra l’interrogea sur ce client solitaire.

« C’est Jean. Il vient souvent quand il se sent trop seul. Sa femme est morte l’année dernière. Une leucémie. Ils n’avaient pas d’enfant. C’est un type adorable. On a tous eu de la peine pour lui. C’est pour ça qu’ici, il y a toujours une table pour lui. Et s’il veut parler, il y a toujours quelqu’un.

– Je me sens bête d’avoir mal pris son regard.

– Vous ne pouviez pas savoir.

– Je voudrais m’excuser.

– Allez le lui dire vous-même ! »

Véra se leva et s’approcha de Jean visiblement surpris.

« Excusez mon intrusion ! Je m’appelle Véra. Je suis en vacances ici avec mon amie. Lorsque vous me dévisagiez tout à l’heure, j’ai été très gênée…

– C’est moi qui devrais m’excuser. Je suis devenu sauvage avec les femmes. J’ai été maladroit d’être insistant comme ça mais vous êtes tellement belle.

– Ah ? »

Véra, même si sur le coup elle s’en défendit, n’était pas complètement insensible au compliment. Jean aussi était bel homme pour qui les aimait. Et ce n’était pas parce qu’elle était lesbienne qu’elle détestait les hommes. C’est parce qu’elle aimait les femmes répétait elle à qui voulait l’entendre.

« Est-ce que vous voulez vous joindre à nous pour le café ?

– Volontiers ! »

Alex qui avait assisté à la scène apprécia modérément l’invitation. Elle aurait préféré continuer en tête à tête. Mais ce type était veuf et si elle pouvait l’espace d’une heure le soulager de son chagrin, pourquoi pas.

« Asseyez-vous !

– Merci.

– Je reprendrai bien du vacherin framboise s’il y en a.

– Moi aussi Alex. Demandons à Sylvie !

– Bien sûr qu’il y en a. Et toi Jean ?

– Va pour le vacherin. Alors vous êtes en vacances ?

– Oui pour la semaine.

– Et ça vous plaît la station ?

– Beaucoup. Je connaissais déjà mais pour Alex c’est une découverte.

– Vous venez d’où ?

– De la région parisienne.

– Et vous ?

– Moi, je suis d’ici. Je suis médecin généraliste. D’ailleurs je connais tout le monde. En plus je pense que Sylvie a dû vous parler de ma femme.

– Oui. Nous sommes désolées.

– Ce n’est pas faute de s’être battus. C’est une saloperie cette maladie. Mais je ne vais pas assombrir votre soirée de détente par mes malheurs. Vous faites quoi dans la vie ?

– Je suis employée de commerce dans un hyper.

– Et moi gynécologue accoucheur.

– Je comprends mieux pourquoi vous m’avez troublée. Vous êtes célibataire ?

– Nous sommes ensemble Alex et moi.

– Ah !

– Ça vous choque ?

– Un peu. Une de perdue pour la cause. N’est-ce pas ce que vous dites quand un type est pédé ?

– Vous avez de l’humour.

– Il en faut dans la vie, vous ne croyez pas ?

– Si. Et c’est comment la médecine ici ?

– En saison beaucoup de fractures, de foulures, d’entorses. Mais on peut parler d’autre chose. Je ne suis pas sûre qu’Alex se passionne pour la médecine.

– Vous lisez dans mes pensées ?

– Non ma femme était employée à la laiterie. Je sais ce que c’est.

– Et comment vous viviez cela ? »

Jean leur décrivit avec intelligence et sensibilité son expérience. Alex et Véra y retrouvaient des éléments communs. Jean leur fit à toutes les deux une bonne impression. Comme la veille au soir Frédérique et Sylvie se mêlèrent à la conversation. Une fois de plus Véra et Alex se couchèrent satisfaites de leur journée. Vraiment ces vacances se déroulaient plutôt bien.

Note de la claviste : chapitre 22

Neige et soleil. Le temps avait décidé de rester inchangé. Et leur emploi du temps également. Après un énorme petit déjeuner et quelques courses, Véra et Alex chaussèrent les skis. Alex commençait enfin à prendre le coup. En fait elle avait une bonne glisse et pouvait s’arrêter sans trop de difficulté à condition de ne pas allier vitesse et virage. Du coup Véra regarda plus attentivement la carte des pistes qui était gravée sur un panneau en bois à la croisée des chemins.

Elle pouvait aussi envisager raisonnablement une piste bleue voire rouge et faire déchausser si c’était nécessaire Alex dans les pentes trop raides. Ce fut la bleue qui fut retenue à l’unanimité. Alex n’avait alors peur de rien avec Véra. Elle se sentait en confiance car c’était une excellente skieuse et en plus elle était médecin. Il ne pouvait donc rien lui arriver. Par ailleurs Véra savait qu’il ne fallait pas se surestimer en montagne et était prête à rebrousser chemin en cas de danger. De toute manière, elles restaient toujours sur les pistes damées.

Véra et Alex après avoir enfilé bonnets et lunettes et fermé les anoraks s’enfilèrent dans les traces. C’est alors que derrière déboula Frédérique à vive allure qui stoppa net.

« Bonjour les filles.

– Bonjour Frédérique.

– Vous allez où ?

– Nous prenons la bleue par le petit bois.

– Moi aussi. Mais je coupe à la fourche car il faut que je sois rentrée à 11 heures.

– On la fait ensemble alors ?

– Si vous voulez ! »

Le groupe skia à vive allure pendant une bonne heure puis Frédérique les quitta à la fourche comme elle avait annoncé. Avant Alex et Véra l’invita à partager eau, thé, fruits secs et petits gâteaux. Avec le soleil qui ne chauffait que par endroit tant il était bas, l’en-cas fut le bienvenu. Ensuite elles bouclèrent la piste en un peu plus de deux heures trente et n’en revinrent pas d’avoir skié vingt kilomètres.

Et comme la veille, après le repas de midi, Alex et Véra firent une sieste réparatrice. L’après-midi fut pourtant moins sportif que la matinée. En effet Véra voulait aider Alex à se perfectionner techniquement. Aussi elle opta pour une verte de dix kilomètres mais qui lui permit de lui enseigner quelques figures. A 16 heures, elles étaient rentrées. Alex et Véra se sentaient un peu fatiguées. Leurs corps réagissaient au grand air et à l’exercice intensif. Elles avaient beau être en bonne condition physique, néanmoins elles n’étaient pas habituées à un tel rythme. En peu de temps elles furent douchées. Propres, elles se sentaient ainsi envahies d’une nouvelle énergie et voulurent profiter du jour restant.

Le centre-ville ayant déjà était exploré, il ne restait plus grand chose à faire. Ce soir, il y avait une séance de cinéma. Mais ce n’était qu’à vingt heures. Aussi elles avaient le temps. En plus elles n’avaient pas eu l’occasion de voir le film avant de partir et elles étaient contentes qu’il soit projeté ici. Comme elles avaient faim, elles décidèrent également d’aller à la crêperie. C’était ça aussi les vacances. Se faire plaisir, ne rien avoir à faire. Frédérique était seule car Sylvie était encore au ski. D’autre part les deux salles étaient vides. Alex et Véra commandèrent crêpes et boissons. Elles parlèrent à Frédérique de leur envie d’aller au cinéma. C’était quelque chose que Sylvie et elle ne pouvaient s’offrir à cause du service. Sylvie d’ailleurs avait réglé le problème en s’abonnant à un club vidéo.

En rentrant Alex et Véra s’aimèrent avec sensualité et volupté. Leur corps était encore plus ferme que d’habitude et leurs caresses réveillaient des sensations inconnues, un mélange de douleur et de chaleur. Sentir leur peau nue après avoir enduré toute la journée des épaisseurs de toute sorte leur donnait une impression de légèreté. Collées l’une contre l’autre, elles n’avaient plus envie de se quitter.

Le froid les saisit de plein fouet lorsqu’elles sortirent pour se rendre au cinéma. Il n’était qu’à dix minutes mais quand même. Heureusement elles n’eurent pas à faire la queue, dehors, dans le noir. La salle était pleine. Le film était visiblement attendu. Dans le hall, les portes de la salle n’étant pas encore ouvertes, Alex et Véra aperçurent Jean. Il était seul et consultait le programme des prochaines séances. Elles se dirigèrent vers lui.

« Bonsoir Jean.

– Bonsoir Alex, bonsoir Véra. Je suis content de vous voir.

– Nous aussi. Vous êtes cinéphile ?

– Oui. Cela me permet de me changer les idées.

– C’est ouvert, on y va ? Tu sais Véra que j’ai horreur d’être le nez collé à l’écran. »

Le film était à la hauteur de leur attente. Tous étaient enchantés. Après la séance, Jean proposa à Véra et Alex de boire quelque chose car personne n’avait envie de se coucher tout de suite. La crêperie était encore ouverte. Ils y entrèrent. Elle était remplie de monde. Sylvie et Frédérique avaient organisé une soirée karaoké et il y avait des amateurs venus de loin. Sylvie leur trouva une place et ils écoutèrent la jeune femme qui chantait comme une casserole mais que cela ne complexait absolument pas. Au contraire. Elle semblait même heureuse et vivait intensément ce qu’elle chantait.

Il était impossible de discuter mais cela n’avait pas d’importance car l’ambiance était porteuse. La musique venait de s’interrompre. Frédérique prit le micro et invita les spectateurs à venir chanter. Il y eut un brouhaha mais pas de volontaire. Alors Frédérique annonça que Jean allait venir sur l’estrade. C’est alors qu’il regarda Alex et Véra avec un sourire et monta sur scène. Ainsi il choisit d’interpréter une chanson d’amour. En fait il avait une belle voix de ténor. Par ailleurs il ne quitta pas Véra du regard comme si la chanson lui était destinée. Elle racontait l’histoire d’un homme amoureux d’une femme inaccessible car déjà prise.

Alex écoutait attentivement les paroles et ne perdait pas une miette de ce qui se passait. C’était clair que Jean était amoureux de Véra. Ça crevait les yeux de n’importe qui. En tout cas ce n’était ni l’endroit ni le lieu pour avoir une explication. Jean fut très applaudi. Il regagna sa place et les encouragea à chanter. Véra déclina l’invitation car elle n’aimait pas chanter en public. Quant à Alex, elle annonça brutalement qu’elle avait envie de rentrer. Véra la regarda et lui demanda encore quelques minutes. Mais Alex n’avait pas envie. Ça lui était trop insupportable de voir un homme faire les yeux doux à Véra. Comme elle ne voulait pas gâcher totalement la soirée, elle décida de rentrer seule se coucher, Véra la rejoindrait un peu plus tard. Tout le monde approuva cette solution. 

Il était presque trois heures du matin quand Véra rentra. Alex dormait profondément et ne s’en rendit pas compte. Pas plus que les baisers et les mots d’amour murmurés tendrement à l’oreille.

Neige et soleil. La chance était vraiment de leur côté. Véra dormait encore quand Alex se réveilla. C’est l’odeur du pain grillé qui la sortit de ses songes. Alex était affamée et elle n’attendit pas que Véra soit assise pour entamer sa tartine.

« Tu es rentrée tard hier ? Je ne t’ai même pas entendue.

– Tu écrasais ma belle.

– Il faut dire que c’est pas vraiment des vacances de tout repos.

– Plains-toi !

– C’était bien alors ?

– Oui, ça c’est fini tard. C’était bien.

– C’est tout ?

– Qu’est-ce que tu veux savoir d’autre ?

– Avec Jean ? Comment ça s’est passé ?

– Tu n’as pas l’air de l’apprécier beaucoup ?

– Tu apprécierais toi qu’un mec me tourne autour ?

– Jalouse ?

– Oui !

– C’est pourtant quelqu’un de bien.

– Tu n’es pas bien avec moi ?

– Si et tu le sais. Mais à ton avis pourquoi je me laisse approcher par un homme ?

– Je ne vois pas.

– J’ai quarante ans Alex, presque quarante et un. Il ne me reste plus beaucoup de temps pour avoir un enfant.

– Tu ne vas pas remettre ça !

– Si je vais en remettre une couche. J’ai envie d’un enfant. Je ne vois pas pourquoi sous prétexte que je suis lesbienne je dois renoncer à la maternité.

– Parce que notre couple est stérile par essence.

– Et c’est pour cela que je dois accepter la fatalité. Tous les jours dans mon cabinet j’ai en face de moi des couples stériles qui réclament à cor et à cri des enfants. A force d’échecs et de parcours du combattant leur désir d’enfant s’est transformé en devoir d’enfant puis en besoin d’enfant. La science leur doit au nom de leur souffrance. Et quand on en voit certains, on peut se demander dans quelle famille va naître cet enfant. Pourquoi les enfants d’homo sont de moins bons enfants pour la société que ceux des hétéros ? Je te rappelle que physiologiquement homo ou hétéro la conception est la même pour tous : un ovule et un spermatozoïde. Et puis zut, j’en ai marre d’avoir à justifier mon désir de maternité.

– Pourquoi tu te mets dans cet état ?

– Parce que je suis une femme et que j’ai envie d’un enfant avec toi. Seulement tu ne peux pas m’en donner. Alors qu’est-ce qu’il nous reste comme solution ? On en a déjà discuté. L’adoption mais vu mon âge, ce n’est pas la peine d’y songer. L’insémination artificielle. C’est bien. Mais qu’est-ce que je sais de cet homme ? Rien. Or dans cet enfant, il y a moitié de cet homme. Comment l’aimer complètement si la moitié de lui m’est inaccessible ? J’ai besoin de connaître l’homme qui me fera mère. C’est comme ça c’est tout.

Si l’insémination convient à certaines femmes, pas à moi. Je veux pouvoir dire à cet enfant qu’il a été conçu entre un homme et une femme. Que même si la rencontre n’a duré qu’une nuit, il a un père pour qui j’ai eu des sentiments même brefs. Je pense que ça ne peut pas détruire un enfant de savoir ça.

– Et notre couple tu y as pensé ? Et moi ? Tu te rends compte de ce que tu dis ?

– Oui. Ou toi aussi tu es prête pour un enfant et tu acceptes le principe de réalité ou bien on se quitte.

– C’est du chantage. Pourquoi tu me dis ça ?

– Je sais Alex que c’est dur ce que je te dis. Je préférerais que le père te plaise à toi aussi.

– Ce n’est pas l’enfant que je refuse. C’est le fait que tu fasses l’amour avec un homme. Et lui diras-tu tes intentions ? Et le SIDA ?

– Tu crois que c’est mieux du sperme anonyme ? J’ai couché avec d’autres femmes avant de te rencontrer. Mon corps n’est pas ta propriété.

– Oui mais maintenant on est ensemble !

– Qu’est-ce qui te fait peur ? Que je prenne plaisir ? Rassure-toi ! J’ai déjà essayé avec un homme et ce n’est pas ma tasse de thé. Et puis c’est pour toi que bat mon cœur.

– Enfin tu ne vas quand même pas voler un enfant à cet homme.

– Et si lui est prêt à me le donner.

– Faudrait-il encore en discuter avec lui !

– C’est ce que j’ai fait hier soir avec lui. Il m’a emmenée chez lui. Sa femme ne pouvait pas avoir d’enfant. Lorsqu’il m’a vue l’autre soir, il m’a avoué que notre ressemblance l’a troublé. Sylvie devait le savoir. Il ne comprend pas bien l’homosexualité féminine. Pour lui nous devons avoir été blessées par les hommes. Il a un côté très protecteur comme toi. J’ai essayé de lui expliquer notre amour. Je ne sais pas s’il a compris.

Et je lui ai avoué que ce qui me manquait le plus c’était d’avoir un enfant. Lui aussi aurait aimé en avoir un mais ça ne s’est pas produit. Il aime encore trop sa femme pour envisager une nouvelle histoire. C’est là qu’il m’a confié qu’il était très attiré par moi. Il a voulu m’embrasser mais j’ai refusé. Pour lui, il n’y a pas de citadelles imprenables. Il croit que je suis tombée sur des hommes qui n’ont pas su s’y prendre.

– Et il faut que j’avale ça !

– Je ne te prends pas en traître Alex. Mais reconnais que Jean a toutes les qualités pour être le père de notre enfant.

– Notre enfant ! Le sien ou le mien ?

– Tu ne veux pas d’enfant, c’est ça ?

– On va arrêter de discuter ! Laisse-moi réfléchir !

– J’ovule dans trois jours. Avec un peu de chance un seul rapport suffira. Encore que statistiquement je n’ai que 25% de chance d’être enceinte même si toutes les conditions sont réunies. Sinon Jean est séronégatif. J’ai vu le résultat de son test. Il voulait me rassurer je pense car il me sentait plutôt réticente. Et puis j’ai cru comprendre qu’il n’aimait pas les préservatifs.

– Ça ne t’ennuie pas de faire les courses sans moi ? J’ai besoin d’être seule. »

La journée s’écoula identique aux précédentes si ce n’est qu’elle se passa dans le silence. Ce n’est qu’au retour du ski qu’Alex enfin pris la parole.

« J’ai réfléchi Véra. Là ou pas là cet enfant sera toujours entre nous, certainement plus que l’homme qui sera son père. De toute façon, une fois la conception passée il n’y aura plus de rapport sexuel avec lui. Je tiens trop à toi pour te perdre. Je pense que tu feras une très bonne mère. Et puis pourquoi pas Jean ? Mais promets-moi une seule chose !

– Laquelle ?

– Ne me parle jamais de l’amour que tu as fait avec lui !

– Je t’aime Alex.

– Moi aussi je t’aime.

– Ce soir je vais rester là. Fais ce que tu as à faire !

– Merci…

– Tais-toi, ne dis plus rien ! »

Véra prit le prétexte d’une course à faire et téléphona à Jean. Il s’attendait à un coup de fil de sa part et l’invita à dîner. Pour le reste de la soirée, cela se passa comme prévu. Jean n’aimait pas les préservatifs et ne chercha pas à savoir si Véra avait une contraception. Elle ne lui volait rien puisqu’il ne s’inquiétait pas d’une éventuelle grossesse. Il acceptait implicitement de lui faire ce don. Véra n’eut pas à se plaindre. Jean fut très attentionné avec elle et prit tout son temps pendant les préliminaires. Il ne voulait pas brusquer Véra qu’il sentait tendue. Avec elle, il retrouvait des gestes oubliés. Jean était très attiré par Véra. Elle le troublait. En revanche ce que Véra ressentit et pensa restera à tout jamais un mystère. Pour Jean. Et pour Alex.

Note de la claviste : chapitre 23

Les vacances prirent fin. Elles passèrent ainsi leur dernière soirée à la crêperie où Jean était d’ailleurs de la fête. Sylvie et Frédérique ne se doutaient pas de ce qui c’était passé. En effet Alex restait digne devant Jean. Ce n’est pas parce qu’il avait possédé le corps de Véra qu’il possédait son cœur. Au moment du départ tout le monde s’embrassa alors chaleureusement. Alex et Véra promirent de revenir. Quant à Jean et Véra, ils se firent des adieux hors de la vue de tous pendant qu’Alex faisait les valises.

Jean était tombé amoureux et Véra lui expliqua que même s’il avait été un bon amant, elle était et resterait lesbienne. C’était Alex qu’elle aimait et pour lui, elle n’éprouvait cependant que de l’affection. Jean la prit dans ses bras et elle sentit qu’il retenait ses larmes. Elle promit néanmoins de rester en contact avec lui. Jean lui confia qu’elle pouvait toujours compter sur lui quoi qu’il arrive et que si elle changeait d’avis il était là. C’est Véra qui, finalement, pleura. Elle savait ce qu’elle avait fait à Jean et ses paroles n’en avaient que plus de valeur. Véra sentit alors que Jean avait envie d’elle. Elle se donna à lui, une dernière fois, en guise de cadeau d’adieu.

Entre Alex et Véra s’était installé un silence pesant depuis leur dernière discussion. Alex avait besoin de temps pour se faire à l’idée. De toute manière pour l’instant, il n’y avait rien de sûr. Elles ne le sauraient en fait que dans deux semaines.

La routine reprit très vite le dessus. Alex raconta ses vacances en omettant totalement de parler de Jean à ses amis et collègues. Elle montra aussi les quelques photos qu’elles avaient faites. Le bronzage attesta du soleil et les photos du ski. Véra continua également ses séances au club de gym afin de conserver sa forme. Elle évita cependant les efforts violents et préféra la natation et le stretching. Elle rencontra Célia Ferrandini qui ne l’avait pas oubliée et s’arrangea pour ne pas se trouver seule avec elle.

L’idée d’un enfant dans la tête d’Alex avait pourtant fait du chemin. D’ailleurs Jean ne s’était pas manifesté à leur domicile. Il préférait le courrier électronique et Véra correspondait avec lui depuis la clinique. En effet elle voulait épargner à Alex des blessures inutiles. D’autre part Alex s’était rendu compte que l’aménagement de leur maison avait été conçu pour élever un enfant. Il avait été toujours entre elles deux car elles le voyaient comme le ciment de leur union. Depuis qu’elles étaient revenues elles avaient refait l’amour. Cependant rien n’avait changé. C’était toujours aussi intense. Ce qui s’était passé entre Jean et Véra n’avait modifié en rien la profondeur de leurs sentiments. Elles se désiraient autant, comme avant.

Il y avait maintenant près de trois semaines qu’elles étaient rentrées de vacances. Véra aurait dû avoir ses règles depuis la semaine dernière. Rien. Alex le savait aussi. Mais elle préféra ne pas la questionner. Véra, le lendemain, à l’heure du repas, au lieu de se rendre au club de gym se rendit dans un laboratoire.

Au dîner, une enveloppe avait été déposée dans l’assiette d’Alex.

« C’est quoi Véra ?

– Ouvre !

– C’est du charabia. Je ne comprends rien. Explique-moi !

– On va avoir un enfant Alex ! »

Alex se leva et serra Véra très fort dans ses bras. Elles pleuraient toutes les deux de bonheur. Une vie nouvelle prenait essor dans le ventre de Véra. C’était tellement formidable qu’Alex oublia tous ses scrupules et états d’âme. Un enfant avec Véra. Elle avait envie de le hurler, de l’annoncer à tout le monde. Maintenant elle était fière de cet enfant. Ce nouvel état lui rendit Véra encore plus désirable que d’habitude. Mais pouvait-elle ? Le rire sonore de Véra balaya ses craintes et d’un revers de langue elle invita Alex à réaliser ses envies.

Véra n’informa pas Jean de la nouvelle. Même si elle ne voulait pas réduire Jean à quelques centilitres de sperme, elle ne tenait pas à lui donner des droits tout de suite sur cet enfant. Elle l’avait bien aimé mais c’était tout. Ce gosse serait élevé par Alex et elle. Il n’était pas question que Jean s’en mêle de trop près. Néanmoins, Véra envisageait l’avenir. Elle savait qu’un jour elle n’échapperait aux questions concernant ce père absent. Si elle ne voulait pas un retour de manivelle, elle devait préparer ses arrières.

Elle attendait de voir comment la relation avec Jean allait évoluer. L’amitié pourrait-elle prendre le dessus sur l’amour ? Elle espérait secrètement que cette histoire allait pousser Jean à se réintéresser aux femmes. En fait Véra se rendait compte que la situation lui échappait entièrement. Elle avait voulu un gamin et n’avait pas essayé d’entendre ce qu’Alex avait tenté de lui dire. En particulier qu’il y aurait des conséquences de son acte dont elle aurait à répondre tant au père qu’à l’enfant.   

Alex au fur et à mesure que la grossesse de Véra évoluait montrait de la répugnance à la toucher. Elle avait peur de ce ventre et de toutes les transformations que ça impliquait. Jean resta en contact avec Véra mais ne sut rien de son état. Elle resta avec lui dans le non-dit. Il était encore amoureux d’elle et essayait de percer les mystères de l’homosexualité féminine. Aimait-il que les choses lui résistent ou était-il sincère ?

Véra ne regrettait pas de l’avoir choisi comme père de son enfant même si tout n’était pas clair dans sa tête. Son père à elle ne l’avait jamais vue comme une fille. A l’adolescence, il s’était beaucoup moqué de son manque de grâce et de féminité, Véra ayant été dès le plus jeune âge assez masculine. Aussi de sentir dans le regard et le discours de Jean qu’elle était femme et qu’elle était désirée comme telle la troublait. Cependant c’était vers les femmes qu’elle était attirée et c’était Alex qu’elle aimait.

Cette relation à trois la perturbait quelque peu. Ses collègues furent étonnés de sa maternité car on ne lui connaissait pas de mari et que sa réputation de lesbienne l’avait suivie. Véra pour son suivi et son accouchement choisit la maternité la plus proche de son domicile. Elle avait hésité entre un endroit connu et l’anonymat. Elle préféra la deuxième solution et cacha son métier. A défaut d’un régime de faveur, elle aurait en face d’elle des gens qui se comporteraient avec de plus spontanéité. Elle voulait surtout qu’Alex assiste à l’accouchement et elle savait que cela ne poserait pas de problème. Si le mari ne pouvait être là, elle pouvait choisir une personne de son choix. « Sa demi-sœur » par exemple.

Véra n’avait pas envie de bousculer les préjugés. Le combat était à mener mais dans d’autres circonstances. Sa grossesse l’avait fragilisée et elle se sentait plus vulnérable que d’habitude. Serait-elle à la hauteur ? Maintenant que l’échéance approchait elle se posait de plus en plus la question sur la place d’Alex. Comment allait-elle être appelée ? Allait-elle l’aimer ? Leur couple allait-il survivre à cette aventure ? Depuis que le ventre de Véra s’était arrondi elles n’avaient plus fait l’amour alors que Véra en avait très envie. Il était certain que tout cela avait également beaucoup affecté Alex. Leurs rapports s’étaient modifiés petit à petit et leurs nouvelles responsabilités devant cet enfant les avaient obligées à concevoir leur vie de couple sous un autre angle.

Finalement Alex était certainement plus angoissée vis à vis de l’avenir que Véra. Elle accompagna Véra à toutes les consultations et échographies. Elles ne voulurent pas savoir le sexe. Et puis comme tous les parents, le choix du prénom fut un véritable casse-tête. Elles finirent tout de même par tomber d’accord, Véra ayant eu le dernier mot si c’était une fille et Alex si c’était un garçon. Véra profita de son congé de maternité pour écumer les boutiques, Alex préférant finir les peintures et le papier-peint dans la chambre du bébé. Alex aussi maintenant l’attendait comme si c’était le sien.

Neuf mois. L’automne était annoncé dans quelques jours. C’était l’anniversaire d’Alex. Comme l’an passé elle avait réuni toute la famille. Véra avait de plus en plus de mal à se mouvoir. Elle avait été le centre de la fête car tous se réjouissaient de cette nouvelle naissance. Dans la famille d’Alex, les enfants c’étaient sacrés. Personne n’avait osé demander comment il avait été conçu car chacun savait que Véra travaillait dans un centre de procréation médicalement assistée. Tout le monde pensait qu’elle avait bénéficié d’un passe-droit. L’amour propre d’Alex était sauf. Alex avait organisé un goûter et celui-ci se termina de bonne heure car Véra était vraiment fatiguée.

Cela ne faisait pas dix minutes qu’elles étaient seules que Véra s’aperçut qu’elle perdait les eaux. Elle avait caché à Alex que depuis trois heures déjà elle avait des contractions. Elle était dure à la douleur et elle le savait. Seulement maintenant c’était le moment d’y aller. Véra avait préparé son sac depuis un moment déjà. Alex regardait cette flaque sur le carrelage de la cuisine. Un instant de panique l’envahit. Heureusement que Véra était calme. Elle jeta une serpillière sur le sol et dit à Alex de l’emmener à la maternité. Alex retrouva ses esprits et sortit la voiture pendant que Véra se changeait. En un quart d’heure elles furent à la maternité.

Alex stationna sur la place réservée aux ambulances et descendit pour chercher du secours. Véra fut installée sur un brancard pendant qu’Alex se stationnait convenablement. Elle attendit dans le couloir pendant qu’on examinait Véra. Une sage-femme vint la voir et lui annonça que Véra allait accoucher dans une heure à peu près et que si elle le souhaitait on allait l’habiller pour entrer en salle de naissances. Alex qui se moquait des hommes tombant dans les pommes crut qu’elle allait défaillir. Elle se promit de réviser son jugement. Elle devait attendre un petit peu en attendant qu’on prépare Véra.

Une chaleur étouffante la prit à la gorge quand elle fut enfin autorisée à entrer et elle fut impressionnée par les lieux. Il y avait des appareils médicaux dans un coin, de l’oxygène mais à vrai dire pas grand-chose de plus ce qui la paniqua un peu. Et s’il arrivait quelque chose à Véra ?

Alex entendit un bruit qui ressemblait au galop d’un cheval. Véra était reliée à cette machine bruyante qui crachait sur un papier les chiffres imprimés sur le front de la machine. Une infirmière finissait de la perfuser.

« Bonjour madame.

– Bonjour madame. Vous avez un tabouret derrière vous si vous voulez. Cela ne devrait pas être long. Tenez voilà la sage-femme !

– Vous ne voulez toujours pas de péridurale ?

– Non.

– Vous êtes à huit centimètres. Après ce sera trop tard pour vous la faire.

– Je sais. Mais je veux vivre complètement cette naissance et j’ai plutôt bien supporté jusqu’à maintenant.

– C’est sûr. J’ai même pas vu que t’avais des contractions.

– Vous étiez avec elle ?

– Oui, on fêtait mon anniversaire.

– Vous allez vous en souvenir.

– C’est un beau cadeau, tu ne trouves pas Alex ?

– Si. Tu as raison c’est un cadeau magnifique. »

Entre elles deux s’installa un silence. Alex prit la main de Véra qui la serrait à chaque fois qu’elle avait une contraction. On entendait alors son souffle se faire plus profond. Véra ne lâchait pas du regard le monitoring qui se trouvait à côté d’Alex. Ses anciens réflexes professionnels prenaient le dessus. Le contact avec la sage-femme avait été excellent. Elle connaissait son métier et Véra appréciait sa présence discrète. Alex sur son tabouret commençait à ressentir un important mal de ventre mais n’osait rien dire. Elle voyait Véra souffrir et qui pourtant ne se plaignait pas. Puis d’un seul coup, elle l’entendit dire « ça pousse ». Alex, tétanisée, ne savait pas ce qu’elle devait faire. Véra appuya sur la sonnette. La sage-femme arriva rapidement.

« Qu’est-ce qu’il y a ?

– Ça pousse.

– C’est bon signe. Je vais vous examiner. Vous êtes à complète. C’est la tête du bébé qui s’engage. On va vous installer, vous accouchez ! »

Véra ne quittait plus du regard Alex. Son visage était crispé par la douleur et sa main broyait celle d’Alex. On entendit la sage-femme qui lui demanda de pousser à chaque contraction puis de souffler quand il n’y en avait plus. Alex tenait aussi la tête de Véra tout en concentrant son regard vers son sexe. Elle aperçut des cheveux très noirs, mouillés puis les épaules le corps et enfin les jambes. Un drap stérile avait été posé sur le ventre de Véra. Elles qui n’avaient pas voulu savoir le sexe de l’enfant allaient être fixées dans quelques instants.

« C’est un garçon. Tenez, prenez le Mme Duchamp. Est-ce que vous voulez couper le cordon ?

– Vas-y Alex !

– Et comment vous allez l’appeler ?

– Mathieu. »

Alex prit les ciseaux et sépara définitivement la mère de l’enfant. Véra serra son fils dans ses bras et Alex contenait difficilement ses larmes. La sage-femme prit Mathieu pour lui faire ses soins et elles furent un instant seul. Alex embrassa Véra. Un bonheur immense l’envahissait. Jean était loin maintenant. Il serait temps d’y penser plus tard. Cet enfant était à elles deux. 

Mathieu, Alex, Véra. Personne n’avait été choqué de la présence d’Alex auprès de Véra pour son accouchement. Pourquoi alors cette hostilité régnante pour les parents homo ? En fait c’était leur prochain combat. La naissance de Mathieu c’était aussi cela. Faire de Véra et d’Alex des parents pour cet enfant.

Mais ce livre-là, comme dans le rêve de Véra, n’était pas encore écrit.

Note de la claviste : chapitre 24

  • VÉRA ET ALEX

Nous avons le plaisir de vous faire part de la naissance de Mathieu, 2980 grammes, 50 cm, né le 17 septembre dernier. Si comme nous, vous êtes fières d’être mères et que vous voudriez que votre compagne ait davantage de droit, rejoignez-nous dans notre combat. L’association “Mater & Lesbos” est née.  Merci à Lesbia sans qui ce bonheur et cet amour n’existeraient pas. (Ndc : Félicitations les filles, on est de tout coeur avec vous dans ce combat qui nous préoccupe depuis longtemps…)

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