Romans lesbiens

Roman lesbien : Laisser passer l'orage

orage

Laisser passer l’orage est un roman lesbien d’une première histoire d’amour homosexuel.

Tome 1 : La première fois

Quelquefois, il y a des sympathies si réelles que, se rencontrant pour la première fois, on semble se retrouver.

Alfred de Musset
Au sommaire

Laisser passer l'orage : chapitre 1

« Jess lève-toi ! Tu vas être en retard au lycée, » lança Vanessa, sa mère, depuis la cuisine où elle s’activait à préparer le petit déjeuner.

Malgré le ton autoritaire, ce rappel resta sans réponse. Jess tira la couette jusque sous son nez alors qu’elle avait cours toute la journée. Seulement aujourd’hui c’était au-dessus de ses forces. Impossible de se motiver. Vanessa, inquiète de ce comportement inhabituel décida d’aller voir. Elle frappa à la porte et sans réponse de Jess, entra.

La pièce était plongée dans le noir. Aussi Vanessa appuya sur l’interrupteur ce qui eut pour effet de déclencher un cri perçant de Jess. « Éteins, ça me brûle les yeux ! »

Pour ne pas la contrarier sa mère lui obéit puis s’assit sur le bord du lit tout en caressant doucement les cheveux de sa fille.

« Qu’est-ce qui ne va pas Jess ? Pourquoi tu ne veux pas aller au lycée ?

– Je ne veux pas y aller c’est tout !

– Non ce n’est pas tout ! Tu ne peux pas t’absenter comme ça. Ton professeur principal va encore me convoquer pour ton absentéisme. Tu sais que ça compte pour obtenir le bac.

– Fais-moi un mot pour lui s’il te plait !

– Pas si tu ne me parles pas ! Le harcèlement recommence ? Tu n’as pas terminé un devoir sur table à rendre ?

– Non !

– Alors dis-moi !

– J’en ai marre du lycée !

– Comment ça ?

– J’ai 17 ans. Je perds mon temps avec les études. En plus je ne suis pas à ma place.

– Comment ça pas à ta place ?

– Je n’ai pas d’amis. Ils me rejettent tous depuis que j’ai dénoncé le harcèlement. C’est moins violent mais ça revient au même !

– C’est sûr que c’est difficile. Mais c’est aussi l’école de la vie. Tu ne peux pas plaire à tout le monde.

– Je sais maman. Mais je ne vois pas d’issue en ce moment.

– D’issue à quoi ma chérie ?

– A mon mal être. Je voudrais disparaitre sous la couette pour ne plus rien ressentir de ma douleur.

– C’est l’adolescence, ça va passer…

– Ce n’est pas comme ça que tu vas m’aider. L’avenir m’angoisse, je ne me projette dans rien. Quant au présent je veux le fuir.

– Je ne sais pas quoi te dire. A ton âge j’étais déjà enceinte de toi.

– Justement. Voilà pourquoi je veux quitter le lycée.

– Tu es enceinte ? De qui ? Je le connais ?

– Arrête de t’emballer. Ne mélange pas tout, ma vie ce n’est pas la tienne. Rien à voir. Toi au moins tu avais un avenir. Ce n’est pas comme ma génération.

– Si tu savais comme je regrette de ne pas avoir continué mes études. En revanche je suis contente de t’avoir eu jeune même si ton père m’a abandonnée à l’annonce de la grossesse. Mais j’étais tellement mal partie dans la vie avec mes parents. Cela m’a permis de les quitter et de prendre rapidement mon indépendance.

– Aujourd’hui les études ça ne sert plus à rien sauf si tu sors d’une grande école.

– Ne dis pas ça. On s’en sort mieux avec que sans.

– Si tu le dis.

– Une petite lueur d’espoir alors ?

– Je vais me lever. Le bac est dans trois mois.

– Tu l’auras vu tes résultats. Ensuite quand tu auras les réponses des facs où tu t’es inscrite ça ira mieux. C’est toujours pénible l’attente. C’est toute cette incertitude qui te ronge le moral.

– J’aimerais tant avoir une boule de cristal pour connaitre mon avenir.

– Je te comprends mais parfois c’est tellement mieux de ne pas savoir. Bon lève-toi, on reprendra ce soir la discussion ! »

Vanessa sortit de la chambre les larmes aux yeux. Son bébé n’en était plus un et commençait à couper le cordon ombilical avec elle. Jess était engluée dans une relation fusionnelle avec sa mère et souffrait de ressentir l’envie de voler de ses propres ailes. Cependant sa mère devrait tôt ou tard l’admettre, sa petite fille était devenue une jeune femme qui lui échappait.

Vanessa avait grandi dans une cité entre une mère au foyer et un père ouvrier. Les deux crises du pétrole et le chômage de masse avaient frappé durement sa famille. Son père au chômage, sans qualification, à quarante ans passés ne put jamais rebondir. La dépression, l’alcool le transformèrent en homme tourmenté et violent. C’est ainsi que Vanessa, à l’adolescence se jeta dans les bras du premier garçon venu pour quitter cet enfer domestique. Rapidement enceinte, elle réussit à l’aide d’une assistante sociale à trouver une place en foyer.

Puis une fois mère, elle travailla. D’abord hôtesse de caisse, puis femme de ménage et agent hospitalier, Vanessa à force de ténacité et de courage passa dans le cadre de la formation professionnelle un diplôme d’aide-soignante. A 34 ans elle avait décroché un poste à côté de chez elle à l’hôpital, dans un service de gériatrie. Éprouvée par l’existence, Vanessa savait reconnaitre le verre à moitié plein. Ainsi son salaire et la garantie de l’emploi lui avaient permis d’avoir un logement et d’élever correctement sa fille Jess.

Vanessa s’était accrochée à Jess pour avancer et ne pas reproduire le modèle familial. En tant que mère célibataire, Vanessa appartenait à cette catégorie sociale sur laquelle la majorité des inégalités pèsent. Temps partiel subi, emploi sous-payé, horaires décalés, rien ne lui avait été épargné.

Jess de son côté avait de la colère en elle car elle ne supportait pas l’image que lui renvoyait sa mère des femmes. Même si elle éprouvait un amour fort pour sa mère, elle lui en voulait d’accepter des conditions parfois indignes, d’accepter si docilement sa condition féminine, son exploitation. Avec l’adolescence, la colère s’était muée en révolte intérieure. En effet enfant elle avait été la bouée de sauvetage de sa mère qui s’accrochait à elle pour vivre. Adolescente elle devenait son naufrage en exprimant ses envies d’ailleurs car Vanessa ressentait le départ de sa fille comme une perte de sens à sa vie.

En fait Vanessa n’avait pas connu d’autres hommes que le père de Jess car la maternité avait comblé toutes ses attentes et désirs. Vanessa aurait pu avoir un compagnon, ne serait-ce que pour élever Jess avec une figure paternelle. D’ailleurs la psychologue de la crèche le lui avait recommandé à cause de la relation qu’elle estimait trop fusionnelle. Mais Vanessa n’avait rien voulu entendre, l’amour maternel inconditionnel résoudrait tout.

Ainsi l’adolescence de Jess renvoyait Vanessa à la sienne. N’ayant pas reproduit le modèle parental, Vanessa espérait secrètement que sa fille parte de chez elle le plus tard possible. Pourtant les signaux que donnaient Jess depuis un moment prouvait le contraire. Sa fille exprimait à travers sa crise existentielle qu’elle étouffait dans son quotidien. Cependant Vanessa n’était pas prête parce que cela remettait en cause tout son fonctionnement. Le vide que le départ de sa fille provoquerait lui imposerait de donner un autre sens à sa vie. Elle devrait s’interroger sur ses zones d’ombre et tout ce qui avait été refoulé remonterait à la surface.

Laisser passer l’orage se plaisait à dire Vanessa quand ça n’allait pas.

Heureusement la pendule la ramena à la réalité. Elle devait filer sinon elle serait en retard au travail. Vanessa embrassa sa fille et lui souhaita bonne journée.

Laisser passer l'orage : chapitre 2

Vanessa arriva essoufflée au vestiaire où Elise, sa collègue infirmière l’attendait.

« Panne d’oreiller Vanessa ?

– Non, c’est Jess qui ne voulait pas se lever pour aller au lycée. Elle est en pleine crise d’adolescence, je ne sais plus comment faire avec elle.

– Je croyais que ces problèmes de harcèlement étaient finis.

– Oui. Elle me l’a confirmé mais elle ne veut rien me dire de plus. Si ce n’est qu’elle veut arrêter ses études.

– C’est dommage, c’est une bonne élève. Elle va le regretter plus tard. Regarde-nous ! Si je pouvais reprendre des cours et changer de voie je serais ravie. Mais à 40 ans, avec un crédit immobilier sur le dos et épuisée par le travail, comment veux-tu que j’entreprenne quoi que ce soit. Quand je rentre à la maison je m’écroule de fatigue sur le canapé.

– C’est ce que je n’arrête pas de répéter à Jess. En même temps je ne peux pas lui avouer que l’avoir eu à 17 ans ça a été la pire erreur de ma vie. Je lui affirme le contraire mais elle doit le sentir. Comme je regrette d’avoir quitté le lycée à son âge. Je me suis condamnée à une vie difficile.

– Vanessa on manquait de maturité. Ce n’est pas comme nos enfants aujourd’hui devenus adultes trop vite. Et nous sommes mal placées pour leur faire la morale. Tu vois ma fille Lola a un petit copain. J’ai voulu l’emmener chez le gynéco pour qu’elle prenne la pilule. Et bien j’ai appris qu’elle avait déjà consulté au planning familial dans mon dos. En fait ce garçon ce n’est pas le premier. Depuis combien de temps elle a des rapports sexuels je l’ignore.

– Notre problème Elise c’est qu’on refuse de les voir grandir. Alors quand elles nous échappent on tombe de la chaise. Tu vois je ne sais rien de la vie affective de Jess. Elle ne se confie pas.

– Evite d’être frontale elle va se braquer. Elle a quelqu’un à qui parler ? Je me rassure en disant que je l’ai bien éduquée. Parce que malgré tout Lola a été sérieuse en prenant en main sa contraception. Acceptons de leur faire confiance. Tous ne se mettent pas en danger.

– Tu as raison je continue à la couver comme si elle avait cinq ans. J’ai pourtant progressé avec Jess. Je suis moins fusionnelle qu’avant, j’envisage qu’elle me quitte un jour. Certes je ne suis pas totalement prête mais j’ai bien avancé sur ce sujet. Je vais laisser passer l’orage.

– Samedi j’organise un diner si tu veux. Comme ça Jess et Lola pourront discuter. Entre filles. Jess est sans doute prise dans un conflit de loyauté avec toi. Continuer ses études c’est te dépasser et s’éloigner du modèle. J’en toucherai un mot à Lola. Ma fille est très empathique, elle aime aider les autres. D’ailleurs elle se tourne vers des études d’assistante sociale, c’est une vocation chez elle.

– Merci Elise de ton soutien. Plus qu’une collègue tu es une amie sur qui je peux compter.

– Dépêchons-nous, nous allons être en retard pour les transmissions ! »

Vanessa était passée faire quelques courses avant de rentrer. Elle avait décidé de cuisiner une pizza, repas préféré de Jess. Pour une fois, elle ne sortirait pas un plat du congélateur. Rien de mieux pour remonter le moral de sa fille qu’un peu d’amour maternel nourricier. Jess était déjà attablée à son bureau à rédiger ses devoirs quand Vanessa déposa les ingrédients sur la table.

« On fête quoi maman ?

– Rien j’avais juste envie d’une pizza maison. Comme quand tu étais petite.

– J’ai grandi maman.

– Tu n’aimes plus la pizza ?

– Si bien sûr ! Mais pourquoi ce soir ? D’habitude c’est le week-end. Tu devrais te reposer, tu es fatiguée.

– Je profite encore de toi Jess. Ce n’est pas quand tu auras quitté la maison que …

– Maman, arrête avec ça !

– Tu veux m’aider ?

– Bonne idée, ça me fera une pause !

– Alors étale la pâte pendant que j’épluche les oignons !

– Comme ça tu pourras pleurer à ta guise ! »

Elles éclatèrent de rire sur cette dernière phrase. Mère et fille se connaissaient par cœur.

L’appartement était envahi d’une bonne odeur d’oignons frits et de pâte cuite. Et de bonne humeur aussi. Vanessa était heureuse de retrouver la complicité avec Jess. Elle savait que l’amour maternel a ceci de cruel qu’aimer ses enfants c’est accepter qu’ils vous quittent. Dans quelques mois Jess serait majeure, inévitablement elle volerait de ses propres ailes.

« Au fait samedi Elise nous a invité à diner. Sa fille Lola sera là !

– Ah !

– Cela te fera du bien de voir une jeune de ton âge. Au lycée tu n’as pas d’amis.

– Je vais bien maman, ne t’inquiète pas pour moi.

– Tu as la mémoire courte. Ce matin…

– D’accord. Elle a quel âge ?

– Ton âge. Lola vit chez son père car Elise n’a pas voulu la changer de lycée en cours d’année scolaire. Elise vient de divorcer. C’est compliqué pour elle car elle a dû changer d’hôpital. Dans son ancien établissement, son mari y était médecin et il l’a quitté pour une autre infirmière. Aussi elle est en pleine reconstruction. On se soutient toutes les deux.

– Tu as des soucis ?

– Je suis seule et j’ai peu d’amis car avec un week-end sur deux au travail, la vie sociale en prend un coup. Et puis bientôt je vais me retrouver seule puisque tu ne veux pas continuer tes études.

– Tu veux en parler ?

– Oui !

– Je n’ai aucune envie de perdre mon temps en fac dans une voie de garage. A part retarder mon entrée dans le monde du travail, je ne vais rien gagner de plus. Ce sera la même galère et les mêmes emplois mal payés. Je n’ai ni les réseaux ni les moyens d’aller dans les écoles qui ouvrent toutes les portes. Je n’ai peut-être que 17 ans mais je suis lucide. Je ne suis pas née du bon côté de la barrière.

– Jess, ne dis pas ça ! Les études sont encore un sésame pour entrer dans le monde du travail.

– On change de métier tous les dix ans. L’ascenseur social est grippé. Je pars de pas grand-chose, alors je ne peux que progresser.

– C’est bien de positiver. Au moins tu n’as pas peur de l’avenir.

– Je t’ai assez vu galérer pour savoir que personne ne m’attend. Laisse-moi prendre ma vie en main ! Grâce à toi je sais me battre ! Le harcèlement au lycée m’a ouvert les yeux sur la vie ! On ne peut pas plaire à tout le monde surtout quand on est différent.

– Différent ?

– Je ne suis pas de leur milieu. On me rejette parce que je ne leur ressemble pas.

– Je n’ai pas de quoi t’acheter des vêtements de marque Jess. Comme je regrette de ne pas pouvoir te gâter plus. Pourtant tu le mérites. Tu es tellement travailleuse.

– C’est moi qui te gâterais maman car je vais réussir. Et crois-moi les pimbêches du lycée n’auront rien à m’envier ! Comme je les déteste ces garces !

– Tu as su pourquoi elles t’en voulaient comme ça pour t’avoir traitée de la sorte ? Qu’est-ce qui a déclenché ce phénomène de groupe ? Je t’avoue que je n’en reviens toujours pas qu’elles aient osé organiser ton enterrement avec une entreprise de pompes funèbres. C’est violent quand on y pense. Heureusement que le patron a porté plainte et que tu as accepté toi aussi de les dénoncer. La meneuse a été changée de lycée, depuis c’est redevenu normal.

– C’est derrière moi tout ça je ne veux plus y penser ! Le combat contre la bêtise est perdu d’avance. Aussi je ne vais même pas le tenter. On mange quand car j’ai faim avec toutes ces odeurs ? »

Laisser passer l'orage : chapitre 3

Elise avait préparé un apéritif dinatoire. Vanessa pour l’occasion avait apporté une tarte maison pour le dessert. L’appartement était situé à quelques rues de celui de Vanessa. Elise avait acheté ce bien avec l’aide de ses parents. Elle avait emménagé le mois dernier et avait décroché sans problème un poste dans le service de gériatrie. Cette spécialité connaissait un désintérêt des professionnels de la santé. Et les postes vacants ne manquaient pas. C’est ainsi qu’Elise avait pu rebondir rapidement. En interne, elle chercherait un autre service dès que l’occasion s’en présenterait.

Lola vivait encore chez son père à une trentaine de kilomètres. Elise n’avait pas voulu perturber sa fille l’année du bac. Aussi elle avait accepté sans discuter de quitter le domicile conjugal. Pourtant ce n’était pas elle qui avait quitté son mari. C’est pourquoi Lola avait une rage contre son père qui s’en sortait bien. Comme sa nouvelle compagne était enceinte et visiblement attirée par son statut social, il n’avait eu aucune générosité pour Elise. Il avait compté les petites cuillères et racheté la part d’Elise après une âpre discussion. Il avait même osé réclamer une pension alimentaire pour Lola. Heureusement le juge ne s’était pas laissé attendrir.

Ainsi Lola passait un week-end sur deux chez sa mère ainsi que pour les vacances scolaires. Lola devenait encombrante pour son père car sa nouvelle compagne avait seulement quelques années de plus que sa fille. Le démon de midi avait dit Elise à Lola pour résumer la situation. La crise de la quarantaine avait préféré son père. De toute manière Lola partirait dès la rentrée prochaine. En effet elle avait été acceptée en école d’assistant social après un entretien via Parcoursup. Ses parents lui pairaient un studio en ville. Aussi Elise était fière de sa fille et ne rechignait pas à accepter les nombreuses heures supplémentaires. L’avenir de sa fille valait quelques sacrifices.

Vanessa aussi n’hésitait jamais à accepter de travailler plus. Poussée par la peur du lendemain mais également parce qu’elle voulait que Jess ne manque de rien. Elle aurait tant voulu que Jess poursuive ses études et elle comptait bien ce soir sur Lola pour remettre sa fille dans le droit chemin.

Les présentations furent rapides. Après quelques minutes de bavardage, Elise proposa aux filles de piocher dans le buffet. Elle avait disposé une pile d’assiettes à l’extrémité de la table ainsi que des couverts. En ce qui concernait les boissons, Elise avait prévu des canettes de soda et d’eau gazeuse. Elles pourraient ainsi disparaitre dans la chambre de Lola pendant qu’Elise et Vanessa bavarderaient dans le salon. Il faut dire qu’Elise avait hâte que Vanessa lui révèle tous les ragots du service.

Le trois-pièces était petit mais douillet. Elise n’avait pas eu le temps d’ouvrir encore tous les cartons. Certains attendaient encore dans le couloir. Jess suivit Lola dans sa chambre avec son assiette et sa boisson. Elles s’assirent par terre et commencèrent à manger en silence. Lola scrutait Jess, aucune des deux ne voulait briser la première la glace. C’est alors qu’elles entendirent une sonnerie de téléphone portable. Lola décrocha, c’était son petit copain. Elle l’expédia en deux secondes.

« Quel curieux !

 – Il savait ce soir que nous vous recevions. Mais c’est plus fort que lui, il est dans le contrôle.

– Contrôle de quoi ?

– Il est jaloux. Ton prénom, il pense que tu es un garçon.

– N’importe quoi ! Ma mère a choisi Jess car c’était le diminutif de Jessica, un prénom qu’elle adore. La mode était aux prénoms courts quand je suis née.

– Comme moi. Lola !

– Tu es fille unique ?

– Oui. Et toi ?

– Pareil !

– Tu as un copain ?

– Non.

– Ah bon ? Et ça ne te manque pas ?

– Pourquoi ça devrait ?

– C’est central dans ma vie l’amour.

– Tu as de la chance. Pour l’instant je suis surtout préoccupée par mon avenir.

– A deux c’est plus facile à envisager. Mon copain me soutient dans mes études.

– Vous m’avez tendu un piège toutes les trois !

– Mais pas du tout, pourquoi tu dis ça ?

– Parce que ma mère veut absolument que je continue après le bac alors que je veux me lancer dans la vie active.

– Tu veux faire quoi ?

– Je ne sais pas encore.

– Alors pourquoi tu veux travailler ?

– J’ai envie de gagner de l’argent pour avoir mon autonomie. De toute manière les études c’est reculer pour mieux sauter. On ne m’attend nulle part.

– C’est faux ! Certes entrer dans le monde de l’emploi, c’est un parcours du combattant. Mais avec des diplômes ça permet aussi d’avoir un métier qui plait.

– Sauf si tu es reçue dans une fac ou une école qui est la dernière sur ta liste de vœux. Ou que ta mère ne peut pas payer les frais d’inscription. Je ne suis pas fille de médecin. Il me faudra cumuler un petit job mal payé et je serais trop fatiguée pour réussir correctement. Autant me lancer maintenant. J’ai l’énergie et la motivation.

– Tu comptes t’y prendre comment ?

– Les vacances de printemps commencent la semaine prochaine. J’ai prévu d’aller démarcher les commerçants. Je trouverais bien un emploi de vendeuse ou de serveuse. C’est un départ. Ensuite je compte sur les rencontres. Il y aura bien des opportunités à saisir.

– Je n’ai pas ton esprit aventurier.

– Tu aurais eu mon enfance, tu saurais te battre. C’est sûr que quand tout t’arrive sur un plateau, ça peut faire peur.

– Ne sois pas agressive comme ça avec moi. C’est une discussion informelle. Tu gères ta vie comme tu l’entends.

– Des assistantes sociales j’en ai vu avec ma mère célibataire. Crois-moi je les ai cernées. Soient elles avaient la misère en grippe, soient elles étaient déprimées à prendre à bras le corps nos problèmes. On en reparlera de ton métier dans quelques années. Et de l’avantage de continuer ses études. Je préfère travailler maintenant durement. Personne ne m’attend je t’ai dit. Et personne ne m’aidera à tenir. Aussi je ne vais compter que sur moi-même !

– C’est dur à entendre mais il y a un fond de vérité. Sans doute qu’on s’illusionne avec nos études post bac qui doivent nous ouvrir les portes d’un monde meilleur. Les salaires sont en effet déconnectés du niveau d’études. Il n’y a qu’à voir les footballeurs ou les influenceurs. Mais ces inégalités ne doivent pas faire oublier la réalité du plus grand nombre.

– Je te remercie de ta compassion Lola mais toi et moi on ne vit pas dans le même monde. J’ai appris très tôt les humiliations liées à notre pauvreté. Aussi j’ai besoin de prendre ma revanche. Plus tôt je me lance, plus je mets de côté mes chances de réussite. Je n’ai pas peur de me lever tôt, de travailler dur.

– Je t’envie de ton absence de peur. Si tu es prête fonce ! Quand je vois ma mère qui regrette d’avoir choisi son métier d’infirmière. Et mon père qui a tellement peur de la mort qu’il a sauté sur la première fille jeune qui rêvait d’épouser un médecin. Les études ne sont pas un passeport pour le bonheur. En fait je me rends compte que je me protège avec ce métier d’assistante sociale.

– Chacun fait comme il peut pour affronter la vie. La sécurité matérielle je ne connais pas. Et ma mère est tellement collée à moi que j’ai peur qu’elle coule si je quitte la maison. C’est pour cela qu’en ce moment je la déçois en refusant de continuer mes études. Parce qu’elle sait que l’inévitable va arriver tôt ou tard. Ce n’est pas parce qu’elle a refusé de faire sa vie avec un homme qu’elle doit m’emprisonner.

– C’est sûr que si elle t’a barré la route des hommes, tu n’es pas près d’avoir un copain.

– J’étouffe car je m’interdis d’aimer. C’est pour cela que je veux fuir au plus vite. Sinon je sais que je vais couler avec elle. Ma mère n’aurait jamais dû s’accrocher à moi comme ça.

– Elle n’aura pas le choix Jess car c’est dans l’ordre des choses. Et tu n’as pas à culpabiliser. Ma mère en ce moment me tient des discours haineux sur les hommes. J’ai appris à faire le tri. Ce sont les histoires de couple de mes parents. Toi comme moi nous devons construire nos vies. Nous nous tromperons sans doute mais ce seront nos erreurs. Eux aussi avant nous ont eu leurs expériences et ont quitté leurs parents.

– Finalement on se ressemble plus qu’il n’y parait. 

– C’est vrai. Je regrette d’avoir eu un a priori sur toi au départ Lola. Tu es sympa.

– Tu es une écorchée vive Jess. La vie ne t’a pas fait de cadeaux. Et ma mère m’a dit que tu avais été harcelée au lycée.

– C’est derrière moi maintenant mais ça a été loin. J’ai eu l’occasion de beaucoup réfléchir. Voilà pourquoi j’ai décidé de me jeter dans le grand bain. Dans deux mois j’aurais 18 ans. Je serais adulte pour la loi. Enfin je n’aurai plus de comptes à rendre, mes décisions je les prendrai toute seule.

– Je ne suis pas pressée de vieillir. Ni d’affronter la dureté de l’existence. Je compte bien profiter de mon cocon encore quelques temps. Je mesure ma chance en t’écoutant parler.

– La rage m’a nourrie longtemps et j’ai une revanche à prendre. Aucun discours ne pourra m’arrêter. J’ai appris à laisser passer l’orage comme dit si bien ma mère.

– Et si on allait chercher une parte de tarte ? »

Laisser passer l'orage : chapitre 4

Vanessa s’était levé la première et avait comme tous les jours préparé le petit déjeuner. Comme nous étions dimanche, elle avait sorti du congélateur des viennoiseries qu’elle avait réchauffées au four. C’est l’odeur des pains au chocolat et des croissants qui réveillèrent Jess.

Depuis quelques mois Jess s’était mise à boire du café le matin. Finie la boisson lactée chocolatée de l’enfance. C’étaient à ces petits détails que Vanessa prenait conscience des changements qui s’amorçaient. Néanmoins sa fille restait parfois surprenante car elle réclamait les « mêmes câlins que quand j’étais petite. » C’était cela l’adolescence, ce mélange d’innocence et de maturité.

Les yeux encore gonflés de sommeil, Jess vint s’asseoir à table. La cuisine était minuscule comme le reste du deux-pièces qu’elles habitaient dans cette résidence à loyer modéré. Jess avait toujours eu sa chambre, Vanessa dormant dans le clic-clac de la salle à manger. N’ayant pas eu le choix économique de vivre ailleurs, Vanessa s’était accommodée de cette promiscuité et de ce manque d’intimité. D’ailleurs Jess sentait que parfois ça pesait sur le moral de sa mère. Et c’est aussi la raison pour laquelle elle voulait tant maintenant gagner sa vie.

« Bien dormi Jess ? demanda Vanessa.

– Je me suis endormie tard. Je n’aurais pas dû boire du coca, ça ne me réussit pas le soir.

– Tu as passé une bonne soirée ?

– Oui. Avec Lola on va se revoir. Elle a prévu de réviser chez sa mère durant les prochaines vacances. Nous aurons bien l’occasion de trouver un moment pour sortir entre filles.

– Ah oui ? Je suis heureuse si tu as pu te faire une copine. Je commençais à m’inquiéter que tu n’aies aucune fréquentation.

– Tu sais maman, ma vie ce n’est pas le lycée. C’est juste trois ans que je vais m’empresser d’oublier. Quand j’aurais tourné la page, crois-moi je vais en profiter.

– Vous avez pu parler des études avec Lola. Je compte sur elle pour avoir une influence favorable sur toi.

– Je t’arrête tout de suite maman. C’est non ! La semaine prochaine je commence à chercher du boulot.

– Et ton bac ?

– On verra.

– Tu m’as pourtant promis.

– Maman laisse-moi ! De toute manière le bac ça ne vaut rien.

– Justement ! Essaie de le décrocher au moins. C’est pire sans, crois-en mon expérience !

– Je n’ai pas l’intention de reprendre des études plus tard. Autant les continuer maintenant. De toute manière je ne changerai pas d’avis. C’est loin d’être un coup de tête, j’ai bien réfléchi.

– Ma chérie, tu n’as ni l’expérience ni le recul nécessaire pour mesurer les conséquences de tes actes.

– Toi non plus tu ne les avais pas à mon âge. Aussi tu es bien mal placée pour me faire la leçon ! Ce n’est pas parce que tu as raté ta vie que je vais suivre le même chemin.

– C’est méchant ce que tu me dis Jess.

– Non c’est la vérité. Tu me répètes que j’ai été la plus belle chose qui te soit arrivée. Mais en définitive j’ai gâché ta vie. Tu aurais été bien mieux sans moi.

– Ne dis pas ça Jess. C’est faux ! Même sans toi je l’aurais ratée. Je n’avais pas tes capacités intellectuelles. Et j’étais trop dans la colère pour m’en sortir. J’ai toujours autant de haine pour mon père et envers les hommes.

– Stop ! Je ne veux rien entendre. Laisse-moi tranquille avec ça !

– Pourquoi tu te mets dans cet état ?

– Hier Lola m’a demandé si j’avais un petit copain.

– Et ?

– Et tu m’as barré l’accès aux hommes. Je suis sans père et je n’entends que des discours négatifs sur les hommes. Comment veux-tu que je les aime ?

– Ne dis pas ça Jess.

– Maman ce qui est ton histoire est devenue la mienne. C’est aussi pour cela que je veux partir. Avoir mes propres expériences amoureuses, me détacher des tiennes. Ce n’est pas parce que tu as raté ta vie de femme que je dois rater la mienne ! »

Un torrent de larmes s’abattit sur Vanessa. Jess avait frappé fort et au bon endroit. Elle lui renvoyait à la figure toutes ces insuffisances de femme. Elle s’était réfugiée derrière la maternité pour ne pas aborder ce qui la terrorisait le plus. Aimer et être aimée par un autre homme que son père. Sans le savoir elle avait amputée sa fille de toute une partie de son identité. Elle l’avait obligée à se construire avec l’image d’un père absent et sans doute idéalisé.

Jess coupait douloureusement le cordon ombilical avec sa mère. Elle lui en voulait terriblement de n’avoir pensé qu’à elle durant toutes ces années. Il aurait été préférable que Vanessa ait un compagnon qui les aurait séparées. Jess se serait sans doute heurtée à d’autres souffrances mais sans doute plus saines que celles qui étaient les siennes actuellement. Cette fusion maternelle l’engluait dans des émotions contradictoires. D’un côté elle adorait sa mère et ne s’imaginait pas vivre sans elle. De l’autre elle la haïssait de l’avoir coupée de ses sentiments. L’autre était perçu comme une menace. Et le harcèlement n’avait rien arrangé en ayant détruit le peu de confiance qu’elle avait dans l’humanité.

Jess était déjà bien abimée intérieurement et se refusait à entendre ce qui confusément montait en elle. Elle taisait tout. Pourtant par moment elle se sentait bien. Comme la veille avec Lola. Elle s’était ouverte à elle et lui avait confié ses projets sans crainte d’être rejetée ou jugée.

Jess profita de son dimanche pour rédiger des cartes avec ses coordonnées. Comme elle n’avait aucune expérience professionnelle, inutile de préparer un curriculum vitae.

Vanessa de son côté, abattue par les propos de Jess se laissa aller à rester toute la journée devant la télévision. Elle était submergée par l’émotion. Et de nombreuses pensées lui traversaient l’esprit. Et si sa fille avait raison. Si dans son égoïsme elle avait malgré elle reproduit le modèle. Jess finirait tôt ou tard par la haïr et la rendre responsable de tous ses malheurs. Et si elle s’était réfugiée dans la maternité pour ne pas affronter la réalité. A savoir la peur des hommes et de s’investir dans la vie de couple.

En effet pourquoi Vanessa en était-elle restée sur son unique histoire d’amour qui n’en était pas vraiment une ? Pourquoi ce refus de sexualité ? Pourtant elle avait du charme. Et avait dû souvent repousser des garçons très entreprenants. Être enceinte n’était pas une fatalité comme à 17 ans. Elle avait accès à la contraception. Et elle était à un âge où il était encore possible de fonder un foyer.

La crise d’adolescence de Jess la poussait à se reprendre en main et assumer ses désirs qu’elle avait trop longtemps refoulés. Demain elle en parlerait avec Elise. Elle était souvent de bon conseil et avait un autre vécu. Elise saurait remettre en perspective sa relation douloureuse avec Jess.

Lundi matin Vanessa partit avec un peu d’avance à l’hôpital car elle avait hâte de retrouver son amie et collègue. Elise arrivait tôt elle aussi car elle prenait toujours un café avant de prendre son poste. Aussi tout naturellement Vanessa la rejoignit à la cafétéria.

« Bonjour Vanessa. Tu es bien matinale. Jess a pu se lever ce matin ?

– Ne m’en parle pas ! Depuis hier matin je ne lui ai plus adressé à la parole. Elle a été odieuse avec moi au petit déjeuner.

– Raconte !

– Et bien c’est toujours la même rengaine. Mais là elle me reproche de lui barrer la route des hommes.

– Ah ? Et c’est vrai ?

– En fait elle a raison. J’ai un discours très négatif sur eux. A vrai dire je n’en avais pas conscience.

– Je ne connais pas assez Jess. Cependant de manière plus globale je peux te dire que nous parents nous ne sommes pas responsables de tous leurs maux. Sinon comment expliquer qu’ils nous échappent à ce point et qu’on soit parfois les derniers à savoir. Son harcèlement au lycée il a été sexuel ?

– Je ne crois pas.

– Il n’y a pas eu une vidéo qui aurait circulé avec Jess dans une position scabreuse avec un garçon ?

– Comment veux-tu que je sache ?

– Les ados entre eux savent être cruels.

– Essaie d’en savoir plus au lieu de te rendre inutilement malade. Lola m’a raconté qu’une de ses copines avait été détruite par un garçon qui n’avait pas supporté qu’elle rompe avec lui. Il a mis sur les réseaux sociaux des photos d’elle nue. Nous ne sommes pas de leur génération. Mais eux n’hésitent pas à se filmer en tout et tout le temps sans en mesurer les conséquences.

– Je suis totalement dépassée par tout ça Elise. Jess est comme un poisson dans l’eau avec toute cette technologie. C’est à peine si je sais me servir d’un ordinateur. Une vraie catastrophe.

– C’est plus facile à dire qu’à faire mais ne coupe pas le lien avec Jess. Discute même si elle t’en met plein la tête. Elle attend aussi de toi que le cadre résiste. Jess te teste.

– Si j’avais su un jour que Jess deviendrait comme ça.

– C’est une ado en construction. Elle va grandir. Mais en attendant, fais le dos rond, que l’orage passe.

– Merci Elise.

– Et puis pense aussi à toi Vanessa. J’ai l’intention de me remettre rapidement en selle et sur le marché. Pas question de me laisser démolir par mon divorce. Tu as envie de sortir avec moi samedi soir ? Qu’on rencontre des hommes ?

– C’est inattendu mais oui. Jess en me secouant m’a ouvert les yeux.

– Et tu verras ça va l’aider à aller mieux. Crois-moi ! »

Laisser passer l'orage : chapitre 5

Durant la semaine précédant les vacances, tout se précipita pour Jess. Vanessa à son corps défendant avait accepté l’émancipation de Jess. A quoi bon lutter et repousser l’inévitable ? Autant l’accompagner. Donner de la flexibilité au lien entre la mère et la fille. Laisser de l’air.

Vendredi c’était enfin les vacances de printemps. Mais aussi les résultats du bac blanc de Jess. Vanessa était encore plus fébrile que Jess même si cette dernière se défendait d’être impatiente. Ce n’était pas tant de savoir si elle pouvait décrocher ce diplôme mais quelle mention elle pouvait espérer. Non seulement c’était important pour elle mais c’était une revanche sur la vie.

Pour Vanessa d’abord qui avait abandonné ses études l’année de la première. Ensuite pour Jess sur tous ceux qui l’avaient méprisé pour sa condition sociale. Elle espérait secrètement écraser les pimbêches qui l’avaient humiliée et pour lesquelles les études leur demandaient bien des efforts. C’était un gâchis qu’elle s’en arrête là pensait Vanessa car Jess avait des dispositions intellectuelles qui lui permettaient de viser haut et loin.

Afin de célébrer ces résultats annonceurs de ceux plus officiels dans trois mois, Vanessa avait organisé un repas amélioré. Quoi que Jess lui annonce, elle avait envie de marquer le coup. C’est avec un immense sourire que Jess rentra au domicile. Les notes étaient au-delà de ses espérances. Elle avait eu 15, 75 de moyenne. Elle manquait de peu la mention très bien. Un gâchis pour Vanessa. Le début d’une existence prometteuse pour Jess.

Au dessert, Vanessa tendit à Jess une enveloppe. Surprise Jess embrassa sa mère.

« C’est quoi ?

– Ouvre, tu verras bien !

– Un livret A ! A mon nom !

– Regarde là, tu verras la somme. Depuis ta naissance je verse régulièrement de l’argent pour le jour où tu me quitteras pour prendre ton envol. On y est !

– Oh maman ! Merci ! Mais c’est trop ! Tu t’es tellement privée.

– Tu sais comment tu vas le dépenser ?

– Je voudrais passer mon permis.

– Tu pourras même t’acheter une voiture. J’ai une collègue qui vend sa voiture d’occasion. Elle devrait être dans tes prix. Pour travailler, c’est un plus que d’être véhiculée.

– Je ne sais pas quoi dire maman.

– C’est fait tu m’as dit merci.

– Maman comme je t’aime si tu savais.

– Moi aussi Jess. Comme tu n’as pas idée. J’accepte ton départ. Avec Elise demain nous sortons. Elle connait un bar. Cela me fera du bien de voir du monde. Je vais prendre ma vie en main moi aussi. C’est pourquoi tu ne dois pas t’inquiéter pour moi. Je survivrai ! »

Elles partirent dans un grand éclat de rire. Malgré les crises elles avaient encore de grands moments de complicité et d’intimité. Ni l’une ni l’autre n’étaient rancunières. Les brouilles et les disputes étaient vite oubliées.

Le samedi matin Jess se leva comme à son habitude laissant sa mère à sa grasse matinée. En effet Jess avait prévu de se rendre en ville à la recherche d’un emploi. Elle avait sur elle son petit sac à dos dans lequel elle avait glissé ses cartes de visite rédigées à la main le week-end précédent. Et un carnet pour noter les établissements visités et leur réponse. Les boutiques n’ouvrant qu’à 10 heures cela lui laissait largement le temps de se préparer physiquement et mentalement.

Jess connaissait bien le centre piétonnier qui regorgeait de bars, restaurants et magasins en tout genre. Jess prendrait le premier emploi qui se présenterait à elle. Elle avait conscience qu’elle n’avait ni expérience ni formation. En dehors de sa motivation elle n’avait pas grand-chose dans ses bagages.

Sur la vitrine de la première boutique de vêtements féminins, une pancarte indiquait qu’on y recherchait une vendeuse à plein temps. Un signe du destin pensa Jess. Motivée elle entra dans la boutique où elle se présenta en donnant son prénom, son âge et exposa brièvement sa demande. Elle cherchait un emploi quelque qu’il soit. Le patron qui avait une cinquantaine d’années, la scruta des pieds à la tête tout en faisant une drôle de mou.

C’est que Jess n’avait pas trop le code vestimentaire de la clientèle avec son jean, son tee-shirt noir et son blouson en toile. Sans parler de sa coupe de cheveux pompadour que Jess adorait régulièrement remettre en place de sa main. C’est qu’elle avait la mèche blonde rebelle. Jess était une belle jeune fille avec son sourire ravageur mais qui l’ignorait encore. Elle avait surtout beaucoup de charme avec ses yeux bleus, son visage ovale et sa peau rosie par l’émotion. Jess était de nature timide et n’avait encore aucune expérience amoureuse.

Sa poitrine était menue, le corps fin et sculpté par le sport qu’elle pratiquait régulièrement. C’était une adepte de la course à pied, de la natation ainsi que du vélo.  Elle était mince, la silhouette androgyne qui pouvait selon son habillage laisser croire qu’elle était un garçon. Les métamorphoses de son corps l’encombraient. Jess était très malheureuse de ces changements qu’elle subissait. Aussi le regard perçant de cet homme qui fixait ses seins la mit mal à l’aise.

D’emblée il lui opposa un non ferme. Pas le profil. Jess le remercia et garda son sourire pour la boutique suivante. Ce premier refus avait été éprouvant car elle n’avait pas réalisé qu’elle devrait supporter d’être évaluée physiquement.

Le deuxième commerce était un chocolatier franchisé d’une grande marque belge. Encore un refus, la gérante ne recrutait pas. Ainsi durant plusieurs heures Jess n’essuya que des rejets. Le manque d’expérience était en haut des leitmotivs pour décliner sa demande.

Jess se doutait que ce serait difficile mais pas à ce point. Les commerçants à cette période de l’année avaient déjà leur personnel. Ceux qui avaient accepté de prendre ses coordonnées la rappelleraient plutôt en juillet au moment des congés annuels de leurs employés.

Au fur et à mesure que s’écoulait la matinée, son moral suivait la même courbe descendante que sa glycémie. Elle avait donné rendez-vous à Lola dans un fast-food pour le midi. Toute la semaine les deux jeunes filles étaient restées en contact par sms. Une amitié naissante. Beaucoup de smiley. Quelques petits mots doux. « J’aimerais tant partager ça avec toi » de Lola pour les résultats du bac blanc. Ou bien « Tu me manques. Je n’imaginais pas dire ça à une fille » de Jess en réponse au message.

Avec les 50 euros d’argent de poche que Vanessa lui donnait tous les mois, Jess s’offrait de menus plaisirs. Quelques vêtements autres que sa mère rapportait d’une association caritative. Ou bien une sortie en ville avec les copains du lycée quand elle en avait encore. L’adolescence est pourtant le moment où avoir des amis est le plus vital pour se construire. Cependant avec cette histoire de harcèlement Jess s’était repliée sur elle-même.

Aussi la rencontre avec Lola la relançait dans sa trajectoire interrompue. Il était 11 h 30 et Jess sentait qu’elle avait besoin d’une pause. Elle entra dans un bar où elle s’installa au comptoir pour commander un café. Il était quasi vide seule une femme d’une quarantaine d’années attablée à son extrémité discutait avec le barman. Le breuvage fut servi prestement.

« Voilà le café mademoiselle !

– Merci. Je suis à la recherche d’un travail. Est-ce que vous embauchez en ce moment ?

– Non. J’ai déjà des serveurs. En revanche vous avez démarché les commerçants du centre-ville, je sais que certains cherchent du personnel.

– J’en viens. C’est refus sur refus. Pas le look, pas l’âge, pas l’expérience. Bref c’est râteau sur râteau. 

– Excusez-moi d’intervenir dans votre discussion, dit la cliente du bar mais votre candidature m’intéresse.

– Ah oui ?

– Je suis gérante d’un syndic et je suis également marchandes de bien. J’ai besoin de quelqu’un comme vous pour m’aider dans différentes tâches. Je termine mon café et si vous voulez on va dans mon agence qui est juste en face et je vous explique tout.

– Bien sûr ! Je suis motivée comme jamais si vous saviez ! »

Effectivement, à travers la vitrine Jess aperçut sur la façade de l’immeuble l’enseigne. Et dire qu’elle était passée devant sans même la voir.

Enfin une bonne nouvelle. Jess s’empressa d’envoyer un texto à Lola pour lui dire qu’elle avait décroché un entretien. Lola lui demanda l’adresse du syndic. Elle l’attendrait dehors d’ici une demi-heure d’où elles iraient ensuite au fast-food.

Laisser passer l'orage : chapitre 6

Depuis le trottoir d’en face Jess pouvait lire sur la vitrine « Cabinet Pauline Legrand, gestion immobilière ». La femme entra la première et la laissa entrer pour ensuite refermer la porte. Le cabinet était composé sur sa droite d’un bureau avec porte dans lequel un homme était assis. A l’entrée de celui-ci dans un open-space, une femme à son ordinateur s’affairait. Deux armoires remplissaient la pièce qui donnait sur la rue. Un film opaque la protégeait des regards indiscrets et l’isolait de la chaleur. Devant Jess dans la seconde salle, un guichet vide ainsi qu’à sa gauche deux bureaux côte à côte séparés par une petite allée, vide également. Et au fond de la pièce, l’antre de la patronne où son nom était inscrit sur la porte. C’est là que Pauline invita Jess à la suivre.

Une fois la porte refermée elle pressa Jess de s’asseoir à la table habituellement utilisée pour les réunions. Un bureau équipé d’un ordinateur complétait le mobilier. Les armoires étaient encastrées dans les murs. C’était l’endroit le plus grand et le plus chaleureux du cabinet.

Elle se présenta. Pauline Legrand, gérante. En fait elle recherchait un collaborateur pour différentes tâches non qualifiées que sa comptable Caroline ainsi que son ex-mari Bertrand ne voulaient plus assurer. C’est que Pauline venait d’absorber un cabinet concurrent.

Elle présenta sa structure. Sa comptable qui avait débuté avec elle il y a vingt ans. Plus qu’une collaboratrice une amie. Et son ex-mari à qui elle avait racheté les parts et qu’elle avait salarié. Que Jess se rassure, ils s’entendaient bien. D’ailleurs Bertrand avait refait sa vie. Il avait deux garçons. Pour Pauline son enfant c’était son cabinet. A demi-mot Jess comprit que le non-désir de maternité avait été la cause de leur divorce.

Parmi les petits travaux aussi ingrats qu’utiles, Jess devrait aller à la poste pour les recommandés, distribuer des prospectus dans les boites aux lettres, faire l’état des lieux des biens loués ou vendus avec les clients. Voire aller à la boulangerie chercher les sandwiches et les viennoiseries. Et toutes sortes d’autres travaux qu’elle découvrirait à l’usage. C’était payé au SMIC.

Jess n’avait pas du tout imaginé commencer ainsi sa vie professionnelle. Mais après tous les refus de la matinée, cette perche ainsi tendue était une véritable aubaine. Le salaire était correct comparativement à la qualification exigée. Aussi elle dit oui sans hésiter.

Pauline, tout heureuse d’avoir enfin trouvé quelqu’un lui avoua qu’avant Jess, elle avait été déçue deux fois par des jeunes qu’elle avait recrutés. Manque de sérieux, absentéismes injustifiés et surtout incapacité à s’intégrer dans l’équipe. L’écart générationnel sans doute. Aussi Pauline voulut en savoir plus sur les motivations de Jess.

Jess se livra sur ses aspirations. Son envie de dépasser le modèle maternel, de réussir son existence. Surtout être autonome, acquérir un logement. Bref entrer dans la vie adulte. Pauline fit la grimace quand elle apprit que Jess était encore au lycée et voulait le quitter maintenant. C’était dommage de ne pas décrocher le bac, si près du but.

Jess sourit et dit à Pauline qu’elle lui rappelait sa mère. Pauline proposa alors à Jess de lui garder son poste jusqu’au bac et lui enjoignit de le passer. Si en revanche elle avait quelques heures libres en semaine, elle avait un besoin pressant qu’elle s’occupe de récupérer les clés et établir les états des lieux des locataires entrants ou sortants. Elle s’organiserait pour que cela ait lieu un seul soir en semaine et le samedi après-midi. Elle la rémunèrerait sur la base d’un mi-temps.

Jess ne s’attendait pas à ce qu’on lui déroule un tapis rouge. Pauline avait senti le sérieux de la jeune fille et après deux expériences malheureuses, elle n’était pas pressée d’en recommencer une troisième. En fait elle ne pouvait pas encore le dire mais avec sa nouvelle expansion Jess pourrait très vite gravir les échelons. Même si elle n’était pas attirée par les études, elle avait des capacités intellectuelles qui en faisait une bonne recrue. Pauline avait le nez. Jess avait devant elle un avenir dans son cabinet.

Au moment de conclure l’entretien Pauline lui demanda où Jess habitait. Hésitante à révéler son adresse qui n’avait guère bonne réputation, Jess dans un souffle avoua qu’elle venait de la cité. Pauline y avait grandi et l’avait quittée à son mariage. Que Jess se rassure, cela ne la cataloguait pas. Au contraire. Jess en voulait et c’est exactement cette rage de s’en sortir que Pauline appréciait dans Jess.

Jess se confondit en remerciements et laissa un carton avec ses coordonnées. Pauline lui tendit sa carte. C’est elle qui la rappellerait pour convenir des modalités de son emploi du temps. Jess était très excitée de rejoindre Lola pour lui annoncer la bonne nouvelle.

Pauline raccompagna Jess sur le pas de la porte afin de lui dire au revoir. Elles se serrèrent la main en se regardant longuement droit dans les yeux. « Je vous donnerai de mes nouvelles rapidement ! » conclut Pauline.

Lola était déjà là qui attendait sur le trottoir. Jess était pressée de la rejoindre. Aussi elle ne s’attarda pas et courut vers son amie. Alors qu’elle tournait le dos à Pauline, Jess ne put voir que cette dernière était restée à l’observer. Cela n’échappa pas à Lola qui prit le temps de la dévisager.

Pauline malgré sa quarantaine avait encore une silhouette juvénile. Elle s’entretenait c’était visible car les courbes étaient féminines et harmonieuses. Elle avait les cheveux auburn, longs détachés sur les épaules, légèrement bouclés. Sa poitrine était généreuse sans pour autant être volumineuse. En revanche le visage était marqué par quelques rides d’expression mais elle portait beau ces signes du temps. Vêtue d’un tailleur un peu strict, on sentait que Pauline voulait rassurer sa clientèle sur son sérieux. Mais ce qui frappa le plus Lola fut son regard doux et bienveillant. Elle couvait Jess de ses yeux verts, un large sourire éclairant son visage.

Jess après avoir embrassé Lola lui prit le bras et comme deux adolescentes en goguette elles marchèrent d’un seul pas, pouffant de rire. Jess durant le trajet raconta dans les moindres détails son périple matinal. Les refus, les humiliations et la chance d’avoir rencontré cette femme. Jess la surnomma la fée Pauline. Elle se voyait déjà à l’œuvre. L’idée de quitter le lycée dans trois mois et de gagner sa vie la rendait euphorique.

Lola ne reconnaissait pas Jess tant elle était volubile. Elle n’arrivait pas à en placer une. D’ailleurs au bout d’un moment Jess s’en rendit compte. « Je dois te souler à ne parler que de moi. Et toi ? Raconte ! » En fait Lola était préoccupée par la sortie que sa mère organisait le soir même avec Vanessa. Elle supportait déjà mal sa belle-mère. Elle craignait que sa mère se transforme en cougar. Ses repères vacillaient. Elle enviait presque Lola qui était enfermée dans sa routine avec sa mère.

Les préoccupations de Lola eurent pour effet de faire atterrir Jess. Maintenant qu’elle allait partir du domicile maternel, rien n’empêchait Vanessa de rencontrer un homme. Même si elle s’en défendait elle était encore en âge de séduire et même d’être de nouveau mère. La simple évocation de la sexualité de leurs mères les mit mal à l’aise. Finalement elles changèrent de sujet. Lola proposa un après-midi shopping. Elle se devait d’aider Jess à s’acheter des tenues pour son nouveau travail. Finis les tee-shirt et jean. Il lui fallait des chemisiers et des pantalons un tout petit plus habillés.

Lola et Jess étaient loin de partager les mêmes goûts vestimentaires. Cependant Jess accepta d’essayer différents modèles qui étaient très éloignés de ses choix habituels. Jess admit que Lola avait raison. Elle devait mettre davantage en avant sa féminité même si elle conservait ses anciens codes vestimentaires.

En fait Jess fit surtout du repérage car son budget actuel ne lui permettait aucune folie. Elle attendrait sa première paie pour craquer. En attendant cet après-midi complice avec Lola renforça l’attirance qu’elle éprouvait pour elle. Cette fille avait une assurance et une sécurité intérieure qui la rendaient fascinante. Jess secrètement rêvait de lui ressembler. Lola était son modèle, elle aspirait à devenir aussi sûre qu’elle. Lola dégageait quelque chose que Jess serait incapable de qualifier. Comme un aimant elle l’attirait.

Jess savait qu’aujourd’hui serait un jour à nul autre pareil. En effet elle venait de changer à tout jamais son destin. Mais elle était loin de s’imaginer comment ni de quelle manière. Laisser passer l’orage disait Vanessa. Elle ne croyait pas si bien dire.

Laisser passer l'orage : chapitre 7

Les deux jeunes filles se quittèrent vers 18 heures. Jess s’étonna de retrouver l’appartement vide. En effet il était prévu qu’Elise et Vanessa ne sortent que vers 20 heures. Sur la table de la cuisine un mot attendait Jess. « Je suis au boulot, j’ai dû remplacer une collègue absente. Mange sans moi, je rentre vers 21 heures. Bisous. Maman. »

Sacrée Vanessa. Impayable. Un moyen habile d’échapper à une soirée qu’au fond d’elle, elle redoutait. Elise aussi avait annulé car ces gardes payées défiscalisées l’arrangeaient également. Ce n’était que partie remise. L’adolescence de Lola avait réveillé en Elise un pouvoir de conquête sur la gente masculine. Son envie de séduire, l’expérience en plus, la jeunesse en moins. En concurrence inconsciente avec sa fille. Cependant au moment de passer à l’acte, plus facile à dire qu’à faire.

Sans compter que se remettre en selle comme disait Elise supposait d’aller chez l’esthéticienne, la coiffeuse et le bar à ongles. A cela elle devait ajouter du maquillage et quelques tenues affolantes. Dans son budget serré, ce n’était pas la priorité du moment. Combien les femmes avaient intégré les attentes masculines en termes de séduction ? Difficile de plaire au naturel pensaient elles. En tout cas pas dans une soirée où la vocation affichée était de trouver un homme pour passer un bon moment.

Jess envoya un sms à sa mère pour lui dire qu’elle était rentrée et que tout s’était bien passé avec Lola. Elle lui parlerait du reste de vive voix. Jess ne voulait pas que sa mère commence à s’inquiéter. C’est que Vanessa était prévisible dans sa routine. Jess reconnaissait que c’était rassurant. De ce côté-là Lola avait raison.

D’ailleurs quand elle avait été harcelée, Jess avait eu un entretien avec la psychologue scolaire. Cette dernière avait convoqué Vanessa pour lui expliquer que Jess avait de la ressource. Et surtout qu’elle était bien équilibrée. C’est la raison pour laquelle elle s’en remettrait car l’institution prendrait les mesures adéquates pour qu’elle puisse se réparer et retrouver confiance. La crise d’adolescence n’en était qu’à ses débuts mais là encore rien d’anormal.

En attendant de diner, Jess décida de prendre un bain. Elle avait besoin de se poser et de réfléchir à son avenir. Avant de se déshabiller, elle prit soin de noter dans son téléphone portable les coordonnées de Pauline Legrand. Elle avait pris discrètement une photo de la vitrine de l’agence quand elle était revenue chez elle. Ainsi quand sa future patronne l’appellerait, elle aurait l’image qui s’afficherait. En ce qui concernait la sonnerie, elle en choisit une spécialement dédiée.

Jess n’avait pas commencé à travailler qu’elle se voulait déjà irréprochable. Elle se fit couler un bain avec beaucoup de mousse et se plongea dans l’eau avec délice. Elle en profita pour se raser les jambes. Jess commençait à être coquette. Et même si elle était souvent en pantalon, elle détestait avoir des poils blonds pourtant peu fournis sur les jambes. Intérieurement elle avait envie de plaire. Lola était irréprochable. D’ailleurs elle lui avait parlé de la manière dont elle s’épilait. Jess avait trop peur d’avoir mal. Aussi le rasoir lui convenait mieux.

 

En fait Vanessa avait assez peu éduqué sa fille sexuellement. Elle avait bien été obligée de lui expliquer les règles. Et la procréation à partir d’un livre. Mais Jess sentant sa mère mal à l’aise sur le sujet n’avait osé plus de questions. Tacitement Vanessa s’en était remis aux cours dispensés au collège. Elle comptait sur les filles de son âge pour achever son éducation car ses parents ne lui avaient rien transmis. Et pourtant elle avait su se débrouiller. Aussi elle avait confiance en Jess elle saurait comment faire le moment venu.

Mère et fille parlait assez peu de l’intime. Les conversations étaient le plus souvent factuelles. Ou alors il fallait un gros coup du sort pour qu’elles se parlent. Comme pour tous les couples fusionnels elles se comprenaient sans se parler. Jess devrait se chercher d’autres modèles que sa mère pour explorer sa féminité.

Depuis quelques temps, Jess commençait à ressentir des envies. D’être prise dans les bras, d’embrasser et d’être embrassée. De tendresse. De caresses aussi. Pour autant elle méconnaissait totalement son corps s’en remettant comme sa mère sur les autres pour l’initier. Après tout c’était au garçon de se débrouiller, Jess pouvait rester passive. Elle n’avait aucune idée de comment se faisait l’amour. Encore moins comment ça se passait entre les deux partenaires. Sa mère ayant eu une expérience minimaliste, elle n’avait rien eu à en dire à sa fille. Si ce n’est qu’elle n’y avait pas pris grand plaisir et qu’elle avait eu mal.

Aussi Jess n’était pas trop pressée de tomber amoureuse d’un garçon. Et à ses yeux aucun n’était à ses goûts. Elle les trouvait trop immatures, elle n’aimait pas leur odeur. Et tout ou presque la répugnait physiquement. Elle se demandait bien pourquoi les filles en faisaient tout un plat des garçons. Jess était davantage attirée par la compagnie des filles. Elle se sentait bien en leur compagnie. C’était agréable de partager des moments de complicité. Et puis elle les trouvait plus douces que les garçons, à tout point de vue.

D’ailleurs ça n’avait pas échappé aux élèves du lycée qui jasait dans son dos. On la traitait de lesbienne. Encore que personne ne l’avait jamais surprise avec une fille dans une situation compromettante. Pourtant on avait cherché à la piéger. Mais Jess dans ses relations avec les filles en restait toujours au niveau de la discussion et des échanges intellectuels. Finalement elle avait été classée dans les asexuelles. Fin de l’histoire.

Jess s’était souvent posé la question de savoir pourquoi elle n’éprouvait aucune attirance sexuelle pour un garçon. Quand elle en avait parlé à la psychologue qui devait savoir ce qui se disait sur elle, celle-ci lui avait répondu qu’elle n’était pas prête. Aujourd’hui nous étions dans une société normative et de performance. Mais chacun a son rythme. Et l’orientation sexuelle est avant tout une construction. Cela peut prendre du temps avant de se définir. Si encore cela est possible. Elle s’était voulue rassurante.

Et l’essentiel c’est que Jess respecte son corps. Se donner au premier venu pour faire comme tout le monde certainement pas. Elle saura reconnaitre le moment et la personne avec qui elle voudra avoir une relation. Jess lui avait été reconnaissante de lui ôter cette pression sociétale. Les adolescents entre eux ne sont pas tendres. Surtout avec la virginité des filles. La perdre et on passe pour une fille facile. La garder et on passe pour une fille coincée. Entre les deux la loi patriarcale qui régissait la sexualité des femmes avait encore de beaux jours devant elle.

Jess resta presqu’une heure dans le bain. Elle était heureuse d’avoir décroché un petit boulot. Et avait l’espoir de progresser. Le plus difficile à obtenir c’est le premier job. Ensuite avec un peu d’expérience, on se vend mieux. Jess commençait à se demander où elle aimerait habiter. Elle se projetait déjà dans le monde d’après. Elle était certaine que ça se passerait bien. Pauline avait su la mettre à l’aise lors de l’entretien, aucune raison ensuite que ça se passe mal.

Jess pensait surtout à Lola. Cette fille la troublait. Elle ne saurait comment le dire. C’était un sentiment diffus. Elle avait envie de plus avec elle. La voir plus souvent, avoir d’autres activités communes avec elle. Et puis il y avait son copain Romain. Lola en avait plein la bouche mais avant tout pour le critiquer. Elle était avec lui depuis plus d’un an et déjà la période de l’idylle était terminée. Lola le voyait comme il était et ses nombreux défauts l’agaçaient. En particulier il avait tendance à passer devant la salle de bain sans se laver. Jess se gardait bien de dire quoi que ce soit car Lola lui avait assez répété qu’elle avait aimé son côté animal au départ. Maintenant elle ne le supportait plus.

En fait les propos de Lola renforçaient les idées préconçues de Jess sur les garçons. Et puis Lola le critiquait mais elle était sans cesse à lui envoyer des sms. Jess en était jalouse de cette intrusion dans leur relation. Mais à quoi bon l’exprimer. Elle écoutait Lola se plaindre de Romain et ce rôle de confidente lui donnait une place particulière dans son existence. Lola savait qu’elle ne répèterait rien. Ses secrets étaient bien gardés.

Quand Jess sortit du bain, elle se prépara à diner. Sa mère avait laissé les consignes sur le frigo. Elle n’avait plus qu’à faire cuire le gratin qu’elle avait préparé avant de partir. En calculant bien sa mère serait rentrée pour manger avec elle. En attendant elle alluma son ordinateur et regarda quelques vidéos tout en en envoyant des sms à Lola.

Comme prévu sa mère rentra vers 21 heures. Elle avait le visage tendu des mauvais jours.

Laisser passer l'orage : chapitre 8

Jess sortit le gratin brûlant du four et deux tranches du jambon du réfrigérateur. Elle avait attendu sa mère pour manger car le repas était un moment propice pour les échanges. Ensuite elle savait que Vanessa irait s’abrutir devant la télévision pour oublier sa journée de labeur. Vanessa parlait peu de son quotidien professionnel avec Jess afin de l’épargner de certaines duretés de la vie. Jess avait grandi trop vite, déjà très mature pour son âge. Cette mère préservait encore ce qu’il restait d’innocence chez sa fille.

D’emblée Jess raconta sa matinée et annonça triomphante qu’elle avait trouvé un poste dans un cabinet de gestion immobilière. Elle détailla l’entretien avec Pauline Legrand et ne cacha pas son enthousiasme. Vanessa intérieurement était contente que cette Pauline Legrand ait les pieds sur terre et la soutienne dans son désir de voir sa fille décrocher son bac. Ces trois mois de transition entre le lycée et le monde du travail seraient peut-être un révélateur pour Jess. Ou elle aurait trop envie de profiter encore un peu de son insouciance en continuant ses études. Ou bien elle était définitivement attirée par le monde des adultes.

Finalement Vanessa était soulagée. Jess avait de la suite dans les idées. Il y avait chez sa fille une cohérence et un pragmatisme qui contrastaient avec son propre chemin de vie. Vanessa avait fui le domicile parental sans aucun projet. Et ensuite elle avait subi de plein fouet la réalité assumant avec courage un fardeau parfois très lourd à porter. Au moins Jess avait réfléchi au sens qu’elle comptait donner à son existence. Elle évitait de se mettre toute seule dans une impasse. Et le champ des possibles restait encore ouvert.

Alors que Vanessa avait terminé de débarrasser la table et que Jess allait terminer la soirée dans sa chambre elle lui annonça qu’Elise et Lola passeraient le lendemain après-midi boire un café. Vanessa leur rendait l’invitation du week-end précédent. Jess n’était pas au courant pourtant elle avait échangé avec Lola. C’est parce que tout cela s’était décidé alors qu’Elise et Vanessa étaient à l’hôpital.

Vanessa vit au sourire de Jess que ça lui faisait plaisir. Jess proposa de passer le lendemain à la supérette prendre quelques paquets de gâteaux et des bonbons. Vanessa était contente que Jess se fasse une amie de la fille de son amie. Ainsi cela rendait plus facile ces invitations. Elise traversait une mauvaise passe avec son divorce. Et Vanessa appréciait de l’épauler et réciproquement. Être parent c’est aussi trouver des relais et des aides dans son entourage. Et pour arranger le tout Vanessa jugeait que Lola était une bonne fréquentation pour sa fille.

Jess eut beaucoup de mal à trouver le sommeil tant elle était excitée par toutes les nouvelles du jour. Elle imaginait Lola dans sa chambre et voulait lui faire découvrir son univers. Sur son ordinateur elle avait toute sa vie. Ses films, ses musiques, ses photos, ses écrits. Les vacances venaient de commencer. Elles duraient deux semaines. Lola passait la première semaine avec sa mère et la deuxième avec son père et Romain. Ce serait tellement bien si elles pouvaient se revoir dans la semaine.

Malgré une courte nuit Jess se leva en pleine forme. Elle commença par ranger sa chambre et changer les draps. Elle attendrait que les invitées s’en aillent pour les laver. En attendant elle les mit dans un sac qu’elle rangea à côté de la panière à linge dans la salle de bain. Sa chambre n’avait rien à voir avec celle de Lola. Minimaliste.

Un lit une place collé contre le mur. En face un bureau avec une chaise et un ordinateur portable que Vanessa avait gagné à une tombola lors d’une fête organisée par l’hôpital. Pratique pour ouvrir la fenêtre, moins car elle était obligée de vivre les stores baissés quand la lumière l’aveuglait trop pour lire l’écran. Et pour finir sur le côté, une armoire qui contenait d’un côté ses vêtements, de l’autre ses affaires scolaires. Au sol un parquet flottant. Tout était tellement serré qu’une fois dans la pièce on ne bougeait plus.

Jess proposerait à Lola de prendre la chaise, elle s’assiérait sur le bord du lit. Avant de quitter sa chambre elle ouvrit la fenêtre pour aérer et ferma la porte pour éviter les courants d’air. Comme elle avait pris un bain la veille, elle ne passa pas beaucoup de temps dans la salle de bain pour se laver et se préparer. Elle avait juste à mouiller ses cheveux pour redonner du volume et de la forme à sa coiffure.

Jess se hâta d’aller chercher les gâteaux et les bonbons. En effet elle voulait se composer une playlist qu’elle mettrait en musique de fond cet après-midi. Elle avait envie d’une ambiance intime avec des titres qu’elle affectionnait. Sur le chemin qui la mena à la supérette d’une enseigne de discount, elle traversa le marché local. Celui-ci était très fréquenté. Sur un stand de colifichets elle aperçut des bijoux fantaisies. En particulier un petit bracelet tressé en cuir noir. Chic et sobre à la fois.

Ce qu’elle n’avait pas vu c’est que chacun des bracelets avait un cœur fendu en deux. D’ailleurs ils s’acquéraient par paires. C’étaient des bracelets d’amitié sur lesquels on pouvait lire « best friends » en reconstituant le cœur brisé. Jess dans une impulsion en acheta deux. La jeune fille qui tenait le stand lui emballa séparément chacun d’eux dans un petit sachet cadeau. La moitié de son argent de poche du mois y passa. Mais tant pis c’était comme ça. Elle voulait offrir un cadeau à Lola.

A 14 heures Elise et Lola sonnèrent à l’interphone. Jess leur indiqua l’étage et le numéro de la porte. Pour leur éviter de chercher leur appartement dans le dédale du long couloir, Jess les attendirent sur le palier. Elle savait qu’une première impression quand elle est mauvaise reste. Aussi sachant que sa cité n’avait pas bonne réputation, elle voulait que leur venue se passe sous les meilleurs auspices. Une chance les deux femmes n’avaient croisé personne.

Bien que séparés que par quelques rues, le quartier où Jess et Vanessa résidaient, était populaire. Rien à voir avec le lotissement privé où demeurait Elise. Si le maire de la ville se vantait de la réussite de la mixité sociale c’est parce que les cloisons étaient aussi bien étanches entre les populations. Une mixité en trompe l’œil comme dans beaucoup de villes.

Elise n’était pas arrivée les mains vides. Elle avait craqué pour des pâtisseries issues d’une boutique éco-responsable nouvellement ouverte en centre-ville. Entièrement artisanales et haut de gammes elles étaient pourtant à un prix raisonnable. Elise avait craqué car avec Vanessa elles avaient eu la veille une journée éprouvante. Le décès d’une résidente du service de long séjour. C’était une femme de 104 ans à la personnalité attachante. Elise malgré le recul professionnel en avait été affectée. Aussi rien de plus régressif et consolant que du sucré.

Vanessa était intérieurement flattée d’avoir pour amie et collègue Elise. Elle sentait qu’elle avait été femme de médecin en gardant les codes sociaux. Cependant Elise était restée une femme simple gardant les pieds sur terre. Elle savait d’où elle venait. A quarante ans, elle repartait de zéro et elle était soulagée d’avoir gardé un emploi durant toutes les années de son mariage. Au moins elle ne dépendait pas financièrement de son mari, elle avait une autonomie. Même si c’était difficile elle saurait rebondir.

Comme la semaine précédente, les filles se réfugièrent dans la chambre pendant que leurs mères investissent le salon. Elise avait besoin de parler. Surtout de son ex car il avait mis en tête de Lola de faire des études de médecine. Son dossier avait aussi été accepté. D’ici le bac il comptait lui mettre la pression. Cela signifiait qu’elle ne verrait plus Lola car la première année était une année de sélection intense. Et la faculté de médecine était à plus de 100 kilomètres de là. Elise soupçonnait son ex-mari de l’agresser par ce biais. Cette nouvelle plus le décès de la veille l’avaient plongée dans un immense désarroi.

Et Lola avait son mot à dire lui fit remarquer Vanessa. Eh bien c’était justement ça le problème. C’est qu’elle semblait avoir changé d’avis sur sa vocation. Elle voulait savoir ce que Jess avait bien pu lui dire car depuis qu’elle s’était vue Elise avait remarqué un changement dans le comportement de sa fille. Alors que Lola devait encourager Jess à poursuivre ses études, c’est le contraire qui s’était produit. Et Jess avait décroché un travail.

Vanessa recevait trop d’informations à la fois. Elle était incapable de penser ou dire quoi que ce soit. Devait-elle encore insister auprès de Jess ou bien la soutenir ? Et tous ces bouleversements collatéraux ? Elle n’avait pas le mode d’emploi. Elise conclut que le mieux était de l’accompagner dans ses choix. Y résister c’était prendre le risque de la perdre. Et c’est au moment où elle prononça ces mots qu’elle prit conscience qu’ils s’appliquaient aussi à elle et Lola.

Elise était en vacances pour la semaine afin de passer du temp avec Lola. Vanessa serait seule à travailler. Elle était en vacances la semaine d’après. Mais sans illusion sur cette semaine car il y aurait bien une journée ou deux où elle serait rappelée. Elise lui demanda comment elle tenait depuis des années à ce rythme. Dès qu’elle le pourrait elle quitterait ce service. Est-ce qu’elle n’avait pas envie d’aller voir ailleurs si l’herbe était plus verte ?

Vanessa finit par lui avouer que son rêve le plus secret serait de passer le concours d’infirmières dans le cadre de la promotion professionnelle. Maintenant que Jess devenait autonome c’était le moment. Avant elle ne pouvait pas se le permettre. Elise la poussa à se renseigner. Avec le manque de personnels soignants et surtout l’énorme turn-over, c’était tentant pour les hôpitaux de promouvoir leurs meilleurs éléments. Ils les fidélisaient pour plusieurs années en contrepartie du paiement de leurs études. En tous cas Vanessa pourrait compter sur elle si elle avait besoin.

Vanessa avec ce projet montrait qu’elle avait accepté et intégré le prochain départ de Jess. En se recentrant sur elle, elle ne culpabilisait pas sa fille. Elle attendrait pour lui annoncer que ça se formalise. Parler avec Elise l’apaisait. Et c’était réciproque car malgré ses airs Elise avait aussi ses fragilités.

Laisser passer l'orage : chapitre 9

Jess n’eut pas à proposer à Lola de s’asseoir sur la chaise. D’emblée à elle s’installa sur le lit après avoir pris un oreiller qu’elle colla contre le mur et retiré ses chaussures. Elle invita Jess à la rejoindre à côté d’elle. Avant de s’exécuter Jess lança sa playlist en fond sonore. Lola sans bouger la tête détaillait mentalement l’arrangement de la chambre.

« Sympa ta chambre. Tu as dû t’amuser pour tout caser.

– C’est sûr car ça n’a pas la superficie de la tienne. Mais j’ai mon intimité ce qui n’est pas le cas de ma mère. Tu comprends pourquoi j’ai hâte de partir d’ici.

– Ça craint ta cité. Je ne te rendrai pas visite de nuit sans être accompagnée.

– Tu sais je vis dans des cités depuis que je suis née. Quand on ne connait pas et qu’on a des préjugés, on l’associe à la racaille. Mais il y a beaucoup de gens comme nous qui travaillons et qui n’avons pas d’autres choix que d’habiter là. C’est même la majorité. Mais avec toutes les crises sociales et la misère, pour vivre certains sont prêts à tout. Pour l’instant on a réussi à se tenir à distance des dealers. Mais je sais qu’un jour on nous sollicitera. C’est pourquoi ma mère doit aussi s’en aller.

– Je ne veux pas doucher tes espoirs mais les prix du logement sont exorbitants. Et ta mère aura toujours un salaire trop bas pour louer dans le privé.

– Pas si je gagne de l’argent. Je ne compte pas rester en bas de l’échelle sociale. Quand je vois Pauline Legrand qui vient d’ici et qui a réussi à monter sa boite et racheter la concurrence ça fait rêver.

– Pour une Pauline Legrand combien de recalés ?

– Tu veux me décourager ?

– Non. Mais tu vas souffrir si tu échoues.

– Je ne suis peut-être pas née avec une petite cuillère en argent dans la bouche mais ça ne m’empêche pas d’avoir des projets. Et surtout de savoir me battre. Regarde j’ai cherché un travail et en une demi-journée j’en avais trouvé un. Pourtant la matinée avait mal commencé.

– Ne prends pas mal mes propos Jess. Si je m’inquiète pour toi c’est aussi parce que tu comptes pour moi. Je te connais depuis une semaine. Mais pourtant j’ai l’impression de te connaitre depuis toujours. Tu es comme mon double. J’ose te dire des choses que je ne confie ni à mon copain ni à ma mère.

– Je ressens la même chose pour toi Lola. Depuis une semaine tu es dans toutes mes pensées. C’est totalement dingue car jamais je n’ai éprouvé quelque chose de pareil pour quelqu’un. Toi aussi tu es comme mon double. »

Jess se tourna vers Lola et lui sourit longuement. Elle était intérieurement dans un état indescriptible mais extérieurement n’y laissait rien paraitre. Son cœur battait la chamade. C’est qu’avec la rotation qu’elle venait d’exercer sur son tronc, en se redressant de l’oreiller ses mains avaient légèrement bougé sur le lit. Son auriculaire droit touchait le gauche de Lola. Et cette dernière au lieu de retirer sa main la laissa. Aucune des deux n’osait bouger.

Cette tension dura le temps de la chanson. Puis Jess encouragée tacitement posa sa main sur celle de Lola qui se laissait toujours faire aussi passivement. Elles étaient bien toutes les deux. Comme il était agréable d’être soi sans avoir besoin de saturer l’espace de paroles. Lola s’étonna de ressentir pour Jess une attirance physique. Dans sa tête ça allait à toute vitesse. Non elle n’était pas lesbienne. Oui elle était hétérosexuelle et avait eu des rapports avec Romain. Lâcher prise, se laisser aller au plaisir qui montait. Arrêter de penser.

Personne ne saurait dire combien dura ce moment suspendu chargé de tension érotique. Jess la main posée sur celle de Lola, chacune éprouvant un plaisir intense à ce contact charnel. C’est alors qu’elles entendirent à travers la porte la voix de Vanessa les invitant à venir goûter. Retour à la réalité.

Les jeunes filles sortirent troublées de la chambre de Jess. Elise et Vanessa avaient dressé les petites assiettes et le paquet avait été ouvert. Elise proposa à Jess de choisir la première. Elle déclina et demanda à Lola de se servir. Elle hésitait entre deux gâteaux. Jess prit un couteau et elles se les partagèrent. Ces pâtisseries étaient un régal. Accaparées par leur discussion, Vanessa et Elise ne virent pas que Lola et Jess en silence malgré le nez dans leur assiette s’observaient en souriant du coin de l’œil. Elles avaient trop hâte de retourner dans la chambre.

Mais c’était sans compter sur Elise qui mit fin à la rencontre car elle avait des tâches ménagères qui l’attendaient. Elles devaient rentrer. Lola ayant laissé ses chaussures dans la chambre y retourna accompagnée de Jess. Cette dernière ferma la porte et prit dans le tiroir de son bureau les deux paquets. Elle en offrit un à Lola et ouvrit l’autre. Lola le trouva magnifique. « Aide-moi à le fermer Jess ». Et au moment où Jess se pencha Lola l’embrassa furtivement sur la bouche pour la remercier. « Alors tu viens ? » hurla Elise.

Jess la regarda sidérée. Lola rabattit sa manche pour éviter que sa mère ne vît le cadeau de Jess et sortit de la chambre les chaussures à la main. Alors que tout le monde s’embrassait pour dire au revoir, Elise annonça.

« Merci Vanessa pour cette invitation. Lola tu peux la remercier aussi. Après discussion j’accepte que tu restes chez ton père jusqu’au bac pour préparer médecine. Je ne veux pas que tu me reproches d’avoir voulu te garder pour moi et de t’avoir gâché ton avenir.

– Maman, ce n’est pas le moment.

– Comment ça médecine ? Tu ne veux plus être assistante sociale, dit Jess éberluée.

– Je n’ai pas eu le temps de t’en parler. Cela s’est décidé très vite car mon père trouve dommage que mon dossier soit accepté et que je n’en profite pas. Je dois décrocher une mention très bien au bac. Et pour les vacances scolaires il m’a inscrit à des cours privés pour m’y préparer.

– Alors on ne se voit pas la semaine prochaine ?

– Non et ni les week-ends où j’aurais dû être chez ma mère. En été peut-être, dit Lola pour atténuer le choc de l’annonce qu’elle ne voulait pas aussi brutale.

– Tu dois être contente Lola, dit Vanessa.

– Oui. »

Jess n’avait même pas attendu la réponse pour filer dans sa chambre et claquer la porte. Elle s’écroula sur son lit, le visage dans l’oreiller pour qu’on ne l’entende pas pleurer. C’en était fini avec Lola. Elle savait que leur vie se séparait aujourd’hui.

Le bracelet avait été prémonitoire de cet amour brisé. Elle ne savait pas si elle devait en vouloir à Lola de ce moment de grâce avec elle. Ou si elle aurait dû d’emblée lui asséner la nouvelle. Cependant qu’il était doux d’y repenser tout comme à ce baiser volé. Jess était amoureuse de Lola. Et ce chagrin était un chagrin d’amour. Le premier. Laisser passer l’orage aurait dit Vanessa.

Sa mère attendit que ses invités partent pour aller voir Jess. Elle frappa mais cette dernière ne répondit pas. Alors elle entra en s’annonçant. Jess était toujours sur le ventre, le visage dans l’oreiller, le corps secoué de sanglots. Vanessa referma la porte et laissa Jess à la tristesse d’avoir perdue son amie. Elle était loin de se douter que Jess aimait Lola.

Jess ne sortit pas de sa chambre de la soirée. Vanessa respecta sa douleur. Elle s’en voulait de l’avoir encouragée dans cette amitié et se sentait responsable aussi de cette rupture brutale. Quel besoin avait Elise de l’associer à ce départ ? Après tout c’était la décision du père pas la sienne.

Et au moment où Vanessa éteignit la télévision pour se coucher, Jess sortit de sa chambre car elle avait faim. Jess avait les yeux rougis par les larmes.

« Je t’ai gardé ton repas, tu n’as qu’à le réchauffer au micro-onde.

– Merci maman.

– Tu m’en veux ?

– De quoi ?

– D’avoir influencé Elise.

– Tu n’y es pour rien. On n’est pas du même monde avec Lola. Avec ou sans toi elle aurait choisi médecine si son père la poussait. C’est mieux comme ça. Elle part avant que je ne m’attache trop. Ne t’en fais pas, je vais m’en remettre. J’ai mal mais ça va.

– Merci Jess car je commençais à culpabiliser. Tu montres rarement tes émotions tristes avec moi. Te voir pleurer ça m’a bouleversé tu sais.

– Je vais manger vite pour que tu puisses te coucher car demain tu travailles. Et arrête de t’en faire pour moi, je suis une battante. »

Laisser passer l'orage : chapitre 10

Jess qui avait déjà très mal dormi la nuit précédente était épuisée par ce chagrin si soudain. Elle n’avait envoyé aucun texto depuis le départ de Lola. Pourtant ce n’était pas l’envie qui lui manquait d’avoir une explication. Mais à quoi bon maintenant que la décision était prise ? A chacun son destin.

Vanessa avant de partir travailler s’assura que Jess allait bien. Cette dernière dormait à poings fermés. Comme elle était en vacances, elle pouvait s’octroyer de faire la grasse matinée. Jess s’était quand même prévu un planning de révisions pour le bac. Elle avait l’habitude de dire qu’une course se gagne au départ pas à l’arrivée. Ce n’étaient pas les quelques semaines qui précédaient qu’elle pourrait ingurgiter tout le programme. Elle se devait d’avoir des acquis sur lesquels ne plus revenir.

Il était dix heures quand Jess se leva. Elle ressentait encore un peu de fatigue mais se força à ne pas trainer encore plus au lit. Elle se prépara un café et pendant que l’eau s’écoulait à travers le filtre elle se doucha. Alors qu’elle était habillée et qu’elle venait de verser le breuvage brûlant dans le bol, son téléphone sonna. C’était Lola.

Jess marqua un temps d’hésitation partagée entre l’envie de s’expliquer et celui de se protéger. Elle laissa donc la sonnerie résonner dans la cuisine. Un bip sonore annonça que Lola venait de laisser un message vocal. Cependant Jess ne bougea pas. Elle remettait à plus tard son écoute. Pas maintenant. C’était encore trop tôt. Elle voulait rester concentrer pour débuter ses révisions.

Jess s’installa à son bureau. Au programme, histoire et géographie aujourd’hui. Elle alternerait entre les deux pour ménager sa mémoire et ne pas la saturer des mêmes informations. Jess avait un système de fiches assez efficace pour apprendre. Elle reprenait ses cours en les résumant avec des mots clés qu’elle surlignait. Elle avait un esprit assez synthétique et apprenait mieux ainsi.

A midi Jess reçut un appel de Pauline Legrand. Elle souhaitait fixer un rendez-vous avec elle afin qu’elle puisse commencer à travailler. Jess ayant beaucoup de disponibilité, elles convinrent de se voir l’après-midi même. Elle envoya un sms à sa mère pour la prévenir afin qu’elle ne s’inquiète pas de son absence.

Ayant été interrompue dans ses révisions, Jess en profita pour déjeuner. A 14 heures Pauline l’attendait à l’agence autant avoir le ventre plein. Elle n’eut pas envie de se remettre à ses révisions pour le quart d’heure qui lui restait. C’est alors qu’elle se souvint du message vocal de Lola.

« Jess on ne peut pas se quitter maintenant. Pas comme ça. Hier quand tu m’as pris la main, j’ai eu du désir pour toi. Un désir que jamais je n’avais ressenti pour personne ni même un homme. Depuis que tu es entrée dans ma vie, je ne suis plus où j’en suis. Tous mes repères ont volé en éclats. Ce matin j’ai rompu avec Romain. Si je pars c’est aussi pour mieux te retrouver. Laisse-moi du temps Jess. Je t’aime et je voulais que tu le saches. »

Jess resta scotchée à son téléphone. Elle écouta en boucle le message jusqu’à son départ au point de le savoir par cœur. Durant le trajet de vingt minutes jusqu’à l’agence, Jess ne cessa de penser à Lola. Même si Lola avait quitté Romain, elle resterait éloignée de Jess pour pas mal d’années. Qu’est-ce qui dit que leur chemin continuera à se croiser ou même prendra la même direction ? Même si Jess n’avait pas envie de s’enfermer dans une définition de sa sexualité et se sentait attirée par Lola, devait-elle pour autant espérer qu’il se passe autre chose qu’une amitié particulière ?

Pauline avait préparé le rendez-vous avec Jess. Comme la fois précédente elle l’invita à entrer dans son bureau et s’y asseoir et lui proposa un café que Jess accepta. Pauline avait imprimé les différentes procédures qu’elle souhaitait communiquer à Jess. Munie d’un stylo Jess commença la lecture explicative. Jess posa quelques questions car elle n’avait aucune habitude dans ce milieu. En particulier elle était préoccupée sur les états des lieux non conformes à l’arrivée. Quid de la caution ?

En fait Jess n’était pas chargée de rendre le chèque afin justement d’éviter les problèmes avec les locataires. Elle était juste en appui logistique dans le processus. In fine c’est Pauline qui décidait. Soit l’appartement était en bon état et elle rendait la caution. Soit Jess décrivait dans son rapport des dégradations et Pauline effectuait une seconde visite. Jess lui dégageait du temps. Un jour elle serait sans doute autonome. Mais pour l’instant elle était encore en période d’essai.

Jess était rassurée. Elle apprendrait sans crainte d’avoir des responsabilités trop grandes pour elle au départ. Ensuite Pauline lui expliqua tout ce qu’on attendait d’elle à l’agence. Là encore elle lui avait sorti un document afin de lister les différentes tâches. Une fiche de poste en quelque sorte. Afin de mettre en pratique les premières explications Pauline proposa à Jess de se rendre à un état des lieux avec elle. Avant elle lui fit visiter les locaux car il y avait encore un sous-sol avec des archives, des toilettes et une salle de détente. Le tout à l’abri du regard des clients.

Ravie de la mise en pratique Jess accompagna Pauline à l’autre bout de la ville. Durant le trajet en voiture Pauline posa quelques questions personnelles à Jess. Avait-elle le permis ? Était-elle mariée ou célibataire ? Avait-elle des projets de maternité ? Jess répondit sans détour aux questions mettant en avant sa motivation de d’abord réussir sa vie professionnelle. Elle n’était pas pressée d’être mère. Et concernant l’amour elle fit comprendre à Pauline que pour l’instant elle était surtout malheureuse. Pauline n’insista pas car elle savait déjà qu’elle était borderline sur son questionnement.

Arrivées sur les lieux, Pauline se dirigea vers un couple qu’elle semblait connaitre. Les locataires l’attendaient en bas de l’immeuble. Ils se saluèrent et Pauline présenta Jess comme sa collaboratrice. L’appartement était en très bon état. Pauline avait ressorti de ses archives le premier état des lieux. Rien à redire. Les quelques trous avaient été bouchés. Et le mari bricoleur avait su entretenir le bien. En particulier il avait refait tous les joints. Pauline en profita pour expliquer à Jess ce qu’elle devait regarder.

Ensuite sur le bord de l’évier elle posa sa pochette en carton et demanda au couple de signer s’il était d’accord avec son relevé. Poignée de mains, remise des clés. Et du chèque car Pauline n’avait aucune raison de les faire attendre. Une affaire rondement menée.

Au retour à l’agence pour fêter cela, Pauline demanda à Jess d’aller à la boulangerie acheter des chouquettes. Pauline avait un compte avec le commerçant et elle l’avait appelé ce matin pour lui préciser que dorénavant Jess travaillait pour elle. Elle aurait juste à se présenter au moment de passer sa commande. Ensuite une fois connue elle n’aurait plus à le faire.

Cette première prise de contact avec le monde du travail emballa Jess. C’est surtout que pour quelques heures elle avait oublié Lola et son chagrin d’amour.

Jess si elle était d’accord pour travailler le mercredi et le samedi jusqu’au bac ça l’arrangerait. Et à partir de juillet elle serait à plein temps. Pauline lui établirait des fiches de paie et elle aurait un virement à la fin du mois. Même si pour le moment elle n’était là que deux jours par semaine, elle aurait quand même un salaire à mi-temps. Pauline souhaitait que Jess ne change pas d’avis d’ici juillet.

Vanessa fut étonnée de voir Jess rentrer si tôt. Elle était ravie d’apprendre que tout c’était bien passé. Mais surtout que Jess avait meilleure mine. Elle semblait être remise de ses émotions. Vanessa ne chercha pas à réactiver la blessure en lui demandant si elle avait eu des nouvelles de Lola. En fait Elise lui avait appris la rupture avec son petit copain. Mais elle l’avait mis sur le compte de ses futures études de médecine.

Durant les trois mois qui suivirent Jess ne toucha pas terre entre ses cours et le travail à l’agence. Elle n’avait jamais répondu au message de Lola. Elle fut reçue au bac avec la mention très bien. Portée par son envie d’en découdre avec les meilleurs élèves de sa classe et d’impressionner sa mère ainsi que Pauline, Jess brilla lors des épreuves. Un gâchis pensa Vanessa. Une délivrance pensa Jess qui venait de tourner une page douloureuse de sa vie.

Elle profita aussi de ces trois mois pour passer son permis avec l’argent offert par sa mère. Finie la trottinette électrique prêtée par Pauline pour se rendre sur les différentes résidentes. Elle s’était offert une voiture d’occasion véritable marqueur de son indépendance. Jess fêta également ses 18 ans durant ce trimestre.

L’histoire aurait pu en terminer là mais c’était sans compter sur la force du destin. Laisser passer l’orage. Sauf qu’un orage peut en cacher un autre.

Laisser passer l'orage : chapitre 11

L’entrée dans le monde du travail avait réussi à Jess. Elle s’était épanouie. Vanessa avait profité de ces trois mois pour changer de service. Elise l’avait entrainée avec elle à accepter un poste en consultations à la polyclinique. Il s’agit des services vitrines de l’hôpital qui permettaient de recruter des patients. Les horaires étaient plus adaptés à une vie sociale. En effet elles travaillaient de 8 heures à 16 heures du lundi au vendredi. Et avaient tous leurs week-ends.

Parfois elles pouvaient rester jusqu’à 18 heures lorsque les médecins avaient des consultations privées et pour cela elle touchait une rémunération supplémentaire. Le rythme n’avait rien à voir avec celui d’un service hospitalier. Les tâches étaient variées et plus administratives. En particulier pour Vanessa qui était en charge des dossiers des patients.

Ainsi il y en avait toujours un manquant. Et elle devait également aller les chercher dans les différents secrétariats où ils étaient en attente d’un courrier ou d’un compte-rendu. D’autres étaient déjà archivés. Vanessa avait dû se former aux outils informatiques pour être autonome sur sa fonction. Si en soi le travail n’avait rien d’intéressant, ce qui l’était plus c’est qu’elle passait la moitié de sa journée à arpenter les couloirs des services et bavarder avec les autres membres du personnel.

Vanessa découvrait la richesse humaine de l’hôpital. Elle qui durant des années n’était jamais sortie de son service, était maintenant connue comme le loup blanc. Elle appréciait d’avoir le temps de manger. Et même de faire une pause-café à la cafétéria. Rien à voir avec les dosettes lyophilisées qu’elle buvait auparavant. Vanessa rentrait également moins fatiguée et moins déprimée. Elle avait aussi commencé à perdre du poids.

Elise qui traversait la crise de la quarantaine un peu comme son ex-mari s’était mise en tête de papillonner avec les hommes. Elle qui dès la sortie de l’adolescence avait enchainé les études d’infirmière, le premier travail, le mariage et la maternité souhaitait rattraper le temps perdu. Elle voulait sortir de son milieu pour draguer. Pour commencer elle s’était inscrite à des cours de zumba et avait réussi à y entrainer Vanessa. Le vendredi soir de 19 heures à 20 heures elles allaient se remuer avec énergie dans un club du centre-ville.

L’adolescence de leurs filles uniques avaient incité leur mère à se reprendre en main. Vanessa se surprenait elle aussi à avoir des envies d’homme. Aussi quand vint le printemps, que les tenues se raccourcissent et que les corps s’offrent au regard, Vanessa accepta enfin de sortir avec Elise. Une partie du centre-ville était piétonnier et toute une artère était occupée par des bars et des restaurants. Le week-end ils proposaient des soirées à thème ou bien dansantes. C’était le quartier animé et festif bien connu des jeunes et des noctambules.

Avec le beau temps, les terrasses étaient bondées. Et il y avait même debout des groupes qui buvaient tout en discutant. Vanessa et Elise avaient pris l’habitude de sortir le samedi soir. Elles avaient avec le sport des corps qu’elles pouvaient mettre en avant. Elles s’étaient aussi mises à fréquenter le coiffeur, l’esthéticienne et à faire du shopping. Parfois elles ressemblaient à deux adolescentes attardées, en dehors de leur âge rien ne les distinguait en matière de comportement quand elles étaient ensemble.

La situation s’était même inversée. Que ce soit Lola ou Jess sérieuses et ancrées dans des réalités, Vanessa et Elise ne pensaient et ne discutaient que des hommes et de leur manière de les séduire. Et pour dire à quel point Vanessa se sentait prête, elle avait consulté un gynécologue pour reprendre la pilule. Même si elle comptait bien utiliser des préservatifs avec dans les premiers temps.

Alors que Vanessa avait allégé ses journées de travail, Jess n’hésitait pas à prolonger les siennes. L’ambiance était excellente à l’agence. Pauline Legrand savait motiver ses troupes. D’abord en reconnaissant les compétences de chacun. Elle ne se la jouait pas perso et mettait toujours en avant le collectif. Elle gratifiait les uns et les autres par des petites attentions. Une boite de chocolat pour un anniversaire ou un bouquet de fleurs. Un restaurant pour une bonne vente ou un nombre de locations atteint.

Il faut dire que Jess était responsable de la distribution des prospectus dans les boites. Mais elle ne se contentait pas que de cette publicité passive. Elle allait discuter avec les commerçants de la ville chez qui elle laissait des cartes de l’agence. Ensuite dans ses attributions, Jess répondait au téléphone. Quand il y avait des demandes des locataires, elle s’empressait de les satisfaire. Rien de plus pénible que de ne pas pouvoir être joint par l’interphone car c’est le nom ou le numéro de téléphone du précédent locataire qui figurait encore.

Elle n’hésitait pas non plus à se déplacer quand on lui signalait des problèmes. On ne s’imagine pas comment la vie en copropriété peut parfois virer au cauchemar. Ainsi Pauline lui avait délégué certains devis avec des prestataires de service et les membres des conseils syndicaux. Pauline avait ainsi pu absorber son concurrent sans que la qualité de ses prestations ne se détériorent grâce à la présence et l’investissement de Jess.

Ainsi passa l’été. Vanessa retrouvait une deuxième jeunesse avec Elise. Et Jess sortait de l’adolescence pour entrer dans le monde adulte avec Pauline. Les rapports entre Jess et Vanessa avaient évolué. Moins électriques, plus apaisés. Chacune vivait son existence sans se soucier de l’autre. Vanessa au fond appréciait que Jess soit devenue financièrement indépendante. Elle participait ainsi aux dépenses du quotidien ce qui libérait Vanessa du poids des fins de mois difficiles. Jess en restant chez sa mère commençait à économiser en vue d’acquérir son propre logement.

C’est en août qu’éclata l’orage. Vanessa avait loué un mobile-home en bord de mer avec Elise. Elles avaient décidé de partir entre copines. C’est là que Vanessa et Elise finirent par rencontrer des hommes qu’elles convoitaient tant. Jeunes, pour qui ces amours de vacances étaient surtout une occasion d’avoir des relations sexuelles sans engagement dans la durée. Vanessa dédramatisa ainsi la sortie de sa solitude qu’elle s’était imposée.

Se sentir désirée par ces hommes de passage lui donna envie de sauter le pas. En rentrant de vacances elle s’inscrivit sur un site de rencontres. Jess partirait tôt ou tard. Elle s’était liée avec un homme de son âge, divorcé père de deux enfants. Ils se découvrirent de nombreuses affinités. Et Vanessa voyait en lui l’occasion de sortir de son milieu social sans forcément reprendre des études. Elle avait renoncé à devenir infirmière car elle n’avait pas le bac. Elise lui avait fait miroiter l’impossible.

De temps en temps Pauline organisait des happy-hour en fin de semaine. Jess aimait se griser en compagnie de sa patronne et de Caroline. Bertrand préférait s’occuper de ses enfants.  Ces sorties entre filles lui plaisaient. Surtout qu’elle était la plus jeune. Et que les garçons aimaient venir les draguer. A ce jeu de séduction elle n’était pas la dernière même si son look assez neutre n’était pas celui en vogue chez les filles de son âge. Contrairement aux idées reçues certains hommes sont fortement troublés par ces femmes qui n’usent pas des codes vestimentaires habituels. Le mélange des générations dans le groupe donnait de l’audace aux uns et aux autres.

Ainsi Jess se donnait des airs de fille cool, s’amusant de son pouvoir de séduction. Elle n’avait pas à justifier de son orientation sexuelle, ni de ces flirts sans importance. Pauline et Caroline avaient été jeunes et comme Jess avait exploré avec les jeunes gens de leur âge les plaisirs du badinage amoureux.

Petit à petit Jess découvrait Pauline et Caroline. Elles étaient assez opposées tant dans leur caractère que leur physique. Et c’est pour cela qu’elles formaient un duo de choc au travail. Très complémentaires elles savaient s’appuyaient l’une sur l’autre. Jess enviait leur complicité. Caroline était assez discrète sur sa vie privée. Jess savait seulement qu’elle ne vivait pas avec le père de ses enfants. C’était un couple à distance à cause de ses déplacements. Ils se retrouvaient le week-end et les vacances.

Pauline était célibataire. De toute manière elle n’avait aucune place dans sa vie que son agence. Parfois Bertrand osait le lui faire remarquer quand elle venait travailler sur ses jours de congés. Il y a autre chose dans la vie que le boulot. Pauline souriait car elle ne l’écoutait pas.

A la rentrée de septembre, alors que Caroline et Bertrand étaient tenus par la rentrée scolaire, Pauline partit en vacances deux semaines, hors saison. Jess le remarqua car l’agence sans elle n’avait pas la même ambiance. Chacun était à sa tâche et le soir personne ne trainait après le travail.

C’est à cette période que Vanessa passa du virtuel au réel avec son amant. A cause de la promiscuité de son appartement, elle découchait régulièrement quand les enfants étaient chez leur mère. Jess qui pourtant aurait dû l’accepter se sentit trahie par sa mère. Petit à petit une distance commença à s’installer entre les deux femmes. Alors que le climat était apaisé il redevint de nouveau électrique entre elles.

Est-ce parce que Vanessa la renvoyait à ses propres pulsions sexuelles ? Ou bien parce qu’elle allait devenir belle-mère de deux enfants qui n’étaient pas ses frères et sœurs ? Elle ne saurait le dire mais elle n’avait jamais imaginé ainsi le cordon ombilical avec sa mère. Pour fuir l’appartement et la situation, Jess se mit elle aussi à sortir quand elle était seule.

Laisser passer l'orage : chapitre 12

Jess avait su par sa mère que Lola avait été reçue à la fac de médecine. Et que son père lui avait loué un studio en ville dans le même quartier. Elle s’y était installée dès les résultats du bac car tout l’été elle avait suivi des cours préparatoires tant le concours de fin de la première année était sélectif. Est-ce l’absence de sa mère combinée à celle de Pauline, Jess éprouva un fort sentiment d’abandon ? Elle avait coupé sur un coup de tête la relation avec Lola et maintenant le regrettait. Elle n’était pourtant pas de nature impulsive.

Combien de fois s’était-elle saisie de son téléphone portable puis s’était ravisée de lui envoyer un sms ? Que lui dire ? Comment le tourner ? Est-ce que Lola était passée à autre chose et l’avait déjà oubliée ?

« Jess on ne peut pas se quitter maintenant. Pas comme ça. Hier quand tu m’as pris la main, j’ai eu du désir pour toi. Un désir que jamais je n’avais ressenti pour personne ni même un homme. Depuis que tu es entrée dans ma vie, je ne suis plus où j’en suis. Tous mes repères ont volé en éclats. Ce matin j’ai rompu avec Romain. Si je pars c’est aussi pour mieux te retrouver. Laisse-moi du temps Jess. Je t’aime et je voulais que tu le saches. »

Ces mots tournaient régulièrement en boucle dans sa tête. Sur un plan elle repéra la faculté de médecine et les locaux de des cours de préparation ? Elle osa même appeler en se faisant passer pour une future étudiante afin de connaitre les horaires d’ouverture. Il y avait des séances le samedi matin jusqu’à midi.

Jess partit avec sa voiture. La faculté était à une centaine de kilomètres, elle en avait environ pour une heure et demie en respectant les limitations de vitesse. Elle arriva en ville vers 11 h 30. Et se planta sur le trottoir d’en face juste au niveau de la porte de sortie de la prépa. A midi un flot d’étudiants pressés se répandit dans les rues. Parmi eux Jess reconnut Lola.

Jess se précipita à sa rencontre. Lola qui ne s’attendait pas du tout à la voir marqua son étonnement. Puis après l’avoir embrassée pour la saluer s’excusa de devoir la quitter déjà car elle était attendue par son père pour aller à la maternité voir son petit frère né dans la nuit. Une autre fois peut-être, Jess aurait dû la prévenir. Ce n’était vraiment pas le bon jour.

Totalement sonnée par la tornade Lola, Jess regretta presque sa venue. Néanmoins Lola n’avait pas semblé en colère ni lui en vouloir. Elle s’était comportée comme si elles s’étaient quittées la veille, en bonne copines. Même si la rencontre fut avortée, cela fit du bien à Jess de revoir Lola.

Sur le chemin du retour Jess sentit monter en elle des émotions inconnues. Revoir Lola l’avait plongée dans un état intérieur assez indescriptible. La frustration n’avait pas permis de sortir de l’impulsion subite qui l’avait prise le matin même. Mais pourquoi avait-elle voulu revoir Lola sur un coup de tête ?

Il était à peine 14 heures quand elle fut rentrée chez elle. Habituellement elle travaillait le samedi. Mais Pauline étant en vacances l’agence était fermée car Caroline et Bertrand étaient en repos hebdomadaire. Pauline n’avait pas souhaité laisser Jess seule. Et les années précédentes c’était le fonctionnement institué par Pauline. En général septembre est un mois creux car la plupart des ventes et des locations ont lieu avant la rentrée scolaire. C’était aussi la raison pour laquelle Pauline prenait ses vacances. Jess venant de débuter elle n’avait pas encore constitué assez de droits pour partir.

Ainsi Jess se trouva désœuvrée dans l’appartement vide. Elle n’avait pas envie d’aller trainer en ville. Ni d’aller à la piscine ou bien au cinéma. Elle alluma son ordinateur afin d’écouter de la musique. Et s’allongea sur le lit. Elle se revoyait dans sa chambre avec Lola lui tenant la main. Les larmes jaillirent. Le chagrin lié à la perte était profond, intense. Un voile se déchirait. Depuis des années elle se mentait à elle-même. Elle aimait les femmes. C’était une évidence pour elle quand elle avait revu Lola.

Elle se racontait des histoires avec les hommes. Jamais elle ne pourrait avoir une quelconque relation avec eux. Elle se sentait attirée par les femmes. C’était comme ça, un point c’est tout. Mais cette révélation ne suffisait pas à l’apaiser. En effet si sa relation avec Lola lui avait permis enfin de sortir de son homosexualité refoulée pour autant cela ne réglait pas le reste.

Elle était tombée amoureuse d’une jeune femme hétérosexuelle. Certes ouverte à d’autres expériences. Mais l’amour ça ne se commande pas. Si elle n’avait pas été rejetée par Lola, elle aurait pu l’être par une autre. D’ailleurs les souvenirs du lycée lui remontaient. N’était-ce pas au fond ce qui avait été à l’origine de son harcèlement ? Une homophobie non dite en réponse à son homosexualité refoulée.

Comme si en dehors d’elle tout le monde le savait. Cependant elle ne pouvait attendre que l’amour frappe à sa porte. Et comment on rencontre d’autres femmes qui aiment les femmes ? Quand on est hétérosexuel on ne se pose pas toutes ces questions. Un puit sans fond de questions s’ouvrait sous ses pieds. Et les relations sexuelles ? Comment ça se passait entre femmes ?

Jamais Jess ne s’était sentie aussi seule dans sa vie. A qui poser ces questions ? Qui pouvait lui répondre ? Peut-être que sur internet elle trouverait des réponses. Elle se mit à son ordinateur et commença à taper des mots clés. Les liens étaient nombreux et le moteur de recherche lui proposait aussi des requêtes auxquelles elle n’avait pas pensé. Elle commença donc la lecture des pages les mieux positionnées.

Jess se retrouvait dans certains témoignages. C’était presque rassurant de savoir qu’elle n’était pas toute seule à avoir été dans le déni de son homosexualité. Cependant le chemin était encore long avant de s’assumer. Si elle était sortie de la confusion, elle devait maintenant se comparer à d’autres. Supporter le regard d’autres lesbiennes sur elle. Mais où les rencontrer ?

Jess trouva les adresses d’associations LGBT mais elle ne se sentait pas du tout prête à sauter le pas. Parler d’elle pour dire quoi ? C’était encore trop tôt. Lola déjà l’avait grandement aidée à être tolérante envers son orientation. Si le dessillement avait été brutal et salvateur, elle n’éprouvait encore aucune fierté à revendiquer son homosexualité. Elle ne s’imaginait pas non plus en parler à sa mère.

En revanche elle n’entretiendrait plus de rapports ambigus avec les garçons. Et ne s’interdirait plus de regarder les filles. L’après-midi passa en considérations diverses et variées. Ces lectures l’avaient confortée à explorer son orientation sexuelle. Alors que la soirée commençait Jess se décida à sortir en ville. Elle avait ses habitudes dans différents bars branchés. Voilà qui lui changerait les idées.

Jess attira à elles des jeunes gens qui l’avaient repérée car elle était seule. Rapidement elle s’intégra à des groupes de fêtards et passa la soirée à boire et discuter avec des filles. Des bavardages anodins et sans conséquence. Juste le plaisir de se sentir bien en compagnie de femmes. Ce premier pas était un grand pas pour elle. Depuis combien de temps n’avait-elle pas été elle-même ? Tomber l’armure de l’hétérosexuelle. Accepter sa différence.

Alors que la nuit était tombée depuis longtemps Jess se décida à rentrer. Dans les coins de rue, sous les porches, elle pouvait apercevoir des couples s’embrasser. Cela déclencha chez elle un sentiment d’envie et de jalousie. Elle avait perdu trop de temps à se mentir. Jess aussi avait le droit au bonheur. Elle avait 18 ans et toujours aucun flirt. Et totalement ignare en matière de sexualité. Elle sentait nulle à cet instant.

Était-ce la griserie due à l’alcool ou la prise de conscience douloureuse ? Elle envoya un texto à Lola. « Tu me manques ». N’importe quoi ma pauvre fille lui dit une petite voix dans sa tête. Elle attendit cinq minutes, portable à la main. Aucune réponse. C’était vraiment une journée bizarre. Mais pourquoi accumulait-elle les actes insensés avec Lola ?

A peine arrivée chez elle, Jess s’écroula de sommeil, épuisée émotionnellement. Elle dormait quand la vibration de son téléphone annonça un sms. C’était la réponse de Lola. « 😀 »

Laisser passer l'orage : chapitre 13

Au réveil Jess découvrit le sourire de Lola. Son cerveau était encore embrumé par l’alcool dont elle avait abusé la veille au soir. Elle avait trop bu alors qu’elle n’était pas portée sur la boisson habituellement. Sans doute avait-elle eu besoin de l’ivresse pour lever ses dernières inhibitions ?

Elle se força à déjeuner et prit de l’aspirine avant d’aller se recoucher. Elle avait commis trop d’impairs avec Lola, autant arrêter les dégâts tout de suite. Jess se fit violence pour ne pas lui écrire. Elle risquait le mot de trop et de perdre définitivement Lola. Maintenant que cette dernière savait que Jess tenait toujours autant à elle et qu’elle ne l’avait pas oubliée, ne rien faire plutôt que mal faire était la meilleure stratégie.

Jess se laissa porter par ces pensées agréables de Lola l’aimant qui l’attendait. Elle gardait son schéma mental consistant à rester passive quand il s’agissait de se positionner sexuellement. Alors que Jess était d’un naturel fonceur et impulsif, dans ce domaine elle se comportait en belle au bois dormant attendant sa princesse charmante. De quoi faire hurler les féministes !

Jess commençait à en vouloir à sa mère qui durant des années l’avait bercée avec des discours de ce type sur les rapports hommes femmes. Et aujourd’hui Vanessa était la première à s’inscrire sur un site de rencontres et à chercher activement un homme qui la mettrait à l’abri du besoin et du vide laissé par le départ de Jess. Ce discours paradoxal la rendait folle de rage.

Comment avait-elle été si naïve ? Et maintenant elle se sentait idiote d’être aussi inexpérimentée. En particulier de ne pas savoir comment s’y prendre ni par quel bout se saisir du problème. Parce que c’en était un ! Toute l’éducation genrée était un frein à son épanouissement car elle n’avait absolument aucune représentation positive de son identité sexuelle. Jess se sentait envahie d’une grande violence. Elle ruminait une colère sourde.

Vanessa rentra de son week-end vers 18 heures. Jess ne s’était même pas lavée ni habillée de la journée. Vanessa ne put s’empêcher de lui en faire la réflexion. C’est alors que Jess explosa de rage. Tout y passa. Tous les griefs accumulés. Vanessa ne reconnut plus sa fille. Mais quelle mouche avait piqué Jess ? Vanessa le mit sur le compte de sa rencontre avec Kevin son amant. Elle n’avait pas l’habitude de partager sa mère avec un autre. Et Jess n’avait jamais eu de petit copain. Sa mère compatissait.

Au lieu de calmer Jess les mots d’apaisement de sa mère la mirent dans une furie encore plus grande. Vanessa lui proposa de reprendre la discussion au calme. D’ailleurs elle avait à lui parler. Jess comprit que la relation avec Kevin était plus sérieuse qu’elle n’y croyait au départ. Tout lui tombait dessus en même temps. C’était plus qu’elle ne pouvait le supporter. Elle s’enferma dans sa chambre et n’en ressortit le lendemain alors que Vanessa était déjà partie au travail.

Était-ce l’accumulation ? Toujours est-il que Jess commença à aller mal. Au départ elle eut mal à l’estomac. Quelques brûlures. Elle consulta un médecin qui lui prescrivit un traitement. Et petit à petit elle se mit à perdre du poids car manger lui procurait trop d’inconfort. Sa mère se sentant coupable différa la discussion. L’automne passa puis Noël arriva. Jess n’était plus que l’ombre d’elle-même.

 

Laisser passer l’orage aurait dit Vanessa. Mais depuis trois mois il grondait de plus bel car Jess était en permanence agressive et irascible dès lors qu’elle franchissait la porte de l’appartement. Et le pire advint quand Vanessa un matin de janvier annonça à Jess qu’elle était enceinte. Ce fut une terrible déflagration pour la fille unique confrontée à la sexualité de sa mère. Et une mauvaise nouvelle n’arrivant jamais seule Vanessa lui apprit également qu’elle partait vivre chez Kevin. Jess devrait penser à se chercher un appartement car elle avait résilié le bail pour la fin du mois.

Entre la mère et la fille la relation était consumée. Jess prit comme une trahison la grossesse de sa mère. A peine prenait elle son envol dans la vie que sa mère se dépêchait de reproduire le même schéma. Remplir le vide existentiel par un enfant. Et comme Jess se refusait à l’imiter elle la chassait. Amour et haine résumaient leur relation devenue ambivalente.

Jess encaissa le coup mais en fin d’après-midi alors que l’agence allait fermer et qu’il ne restait plus que Pauline dans les bureaux, Jess craqua. Elle pleurait incapable de se ressaisir, ne pouvant décoller de son fauteuil. Pauline prit une chaise et vint s’asseoir silencieusement à côté de Jess. Elle attendit que la jeune femme se calme.

« Tenez Jess, un mouchoir en papier.

– Merci Pauline, je suis désolée de vous retenir. Je ne sais pas ce qui m’a pris de me mettre dans cet état ici.

– Qu’est-ce qui ne va pas Jess ? Depuis des mois je vous observe. Vous avez changé, perdu votre joie de vivre.

– Ma mère m’a annoncé ce matin qu’elle était enceinte. Elle part vivre chez son mec et m’a sommé de me chercher un logement.

– J’ignorais que votre mère était en couple. Quand je vous ai embauché vous viviez chez elle. J’avais compris qu’elle était célibataire.

– C’était le cas mais en août elle s’est inscrite sur un site de rencontres et elle a fait la connaissance de Kevin.

– Vous êtes en train de me dire que votre mère connait cet homme depuis quatre mois et qu’elle attend un enfant de lui.

– C’est ça.

– En effet c’est brutal, je comprends mieux votre mal être. Et vous comptez aller où ?

– Ma mère ne m’a même pas laissé l’appartement le temps de me retourner. En fait je ne sais pas. Il faudrait que je me trouve un studio ou un meublé. Je vous avoue que je ne m’attendais pas à être mise à la porte du jour au lendemain.

– Jess voilà ce que je vous propose. Je vous raccompagne chez vous ce soir. Vous prendrez toutes vos affaires et vous viendrez vous installer chez moi. Demain je demanderai à Bertrand de vous trouver quelque chose. Il y a des solutions. Mais attendant il est urgent de vous mettre à l’abri car vous êtes en train de vous détruire.

– Je ne sais pas comment vous remercier Pauline.

– Prenez votre manteau, on y va ! Vous laisserez votre voiture sur le parking de l’agence. Le portail se verrouille automatiquement la nuit et il est sous surveillance électronique. Votre véhicule ne risque rien. »

A la cité, Pauline attendit Jess dans la voiture. En moins de trente minutes Jess avait réuni dans deux gros sacs poubelles toutes ses affaires. Elle tenait sous le bras son ordinateur portable. Vanessa avait assisté silencieuse au départ de Jess sans chercher à la retenir. Elle ne demanda même pas où Jess comptait vivre. Comment en six mois en étaient-elles passé d’une relation fusionnelle à la rupture totale ?

Pauline habitait en plein centre-ville, à quelques minutes de ses bureaux. Son appartement était caché des regards par une grande porte. Qui pouvait deviner que cet ancien hôtel particulier avait été transformé en demeure de standing ? Pauline gara sa berline dans un parking souterrain où elle avait un box privé. Elle aida Jess à prendre ses sacs et l’invita à la suivre.

Pour accéder au hall de l’immeuble elles traversèrent une cour aménagée en jardin à la française. Avec le froid les arbres étaient sans charme avec leurs branches nues. L’été c’était autre chose. Une fontaine en faïence et mosaïque au fond ajouté une touche à cet endroit qui n’en manquait. Jess était surtout préoccupée de ne pas glisser sur les pavés gelés.

Pauline occupait un des quatre duplex. Au rez-de-chaussée une immense pièce à vivre avec une cuisine à l’américaine, un salon agréablement aménagé et les commodités. A l’étage deux chambres et un bureau. Le contraste avec l’appartement de sa mère était saisissant. On sentait le luxe et l’argent. Si Pauline n’affichait pas sa réussite à l’argent, il n’en était pas de même dans son intérieur. Jess était éblouie par l’endroit.

Pauline l’emmena directement à l’étage. Elle sortit des draps d’un placard et aida Jess à faire son lit qui était à deux place. Chaque chambre avait sa salle de bain aménagée. Jess qui n’avait pris que le nécessaire remercia Pauline de lui prêter le linge de maison. Il y avait même un peignoir à sa disposition. Elle proposa à Jess de ranger ses vêtements dans le placard.

Pauline lui expliqua qu’elle avait l’habitude de prendre un bain pour se détendre de sa journée de travail et ensuite elle dinait afin de profiter de sa soirée. Elle invita à Jess d’en faire de même. Jess était gênée de tant d’attentions car depuis des mois elle vivait dans des tensions permanentes avec sa mère. Elle ne discuta pas car elle sentit les larmes monter. Pauline était vraiment une fée.

Laisser passer l'orage : chapitre 14

Jess préféra prendre une douche. En une journée sa vie avait basculé dans un chaos indescriptible. Sa mère l’avait jetée de chez elle sans ménagement. Et là voilà hébergée chez sa patronne. Depuis des mois Jess avait perdu le contrôle de sa vie. Elle se portait mieux quand elle avait ses œillères. Ses mensonges l’avaient protégée. A ne plus vouloir faire le dos rond et exprimer ses émotions, elle avait obligé sa mère à révéler son jeu.

En effet même si sur son homosexualité Jess n’avait pas vraiment avancé, il n’en était pas de même avec sa mère. Jess malgré elle s’était retrouvée prisonnière du discours maternel sur sa sexualité en général. Quelque chose d’effrayant et de dangereux, qui loin de procurer du plaisir était source de douleur. Vanessa en déversant ses fantasmes et ses frustrations sur sa fille l’avait amputée d’une partie d’elle-même. En fait Jess ne le savait pas encore mais en provocant la crise, elle avait déchiré la toile d’araignée que sa mère avait tissé autour d’elle.

Pauline était sortie de sa chambre et était descendue dans la cuisine. Jess la rejoignit. Toutes les deux avaient revêtu des tenues d’intérieur. Jess admira une nouvelle fois Pauline pour son raffinement. Elle enviait son style vestimentaire chic et décontracté. Pauline lui proposa de choisir un plat cuisiné au congélateur. C’étaient des portions individuelles à réchauffer au micro-onde. Jess qui ne mangeait plus beaucoup depuis des mois choisit un poisson avec des légumes. Pauline l’imita.

Pauline lui proposa un verre de vin mais Jess déclina. Elle craignait de l’avoir triste et elle avait assez gâché la soirée de Pauline. Cette dernière la rassura. Elle appréciait Jess. Même si elle vivait bien sa solitude cette présence inattendue n’était pas pour lui déplaire. Depuis trop d’années elle s’était abrutie de travail. Certes la réussite financière lui apportait un confort matériel. Mais pour le reste elle ne partageait rien ou si peu. Jess n’insista pas sur le si peu ne souhaitant pas déclencher la curiosité en retour de Pauline.

Jess aida Pauline à débarrasser. Puis invita Jess à partager une tisane digestive sur le canapé. C’était son rituel du soir. Cela l’apaisait de sa journée de travail, un moment où elle décompensait et se vidait la tête. Jess ne voulait pas perturber Pauline dans ses habitudes. Si elle le souhaitait elle montait dans sa chambre pour la laisser tranquille. En fait Pauline avait envie de discuter avec Jess.

Elle avait eu le temps de réfléchir dans son bain. Ce serait bien que Jess ne dise pas à Caroline et Bertrand qu’elle l’avait hébergée. C’était prématuré et cela risquait de changer le regard que les deux collaborateurs avaient sur Jess. Depuis un moment ils avaient remarqué le changement de Jess et s’en plaignaient auprès de Pauline. Jess fut étonnée de leur hypocrisie car aucun des deux ne lui avaient adressé la parole à ce sujet.

En fait ils craignaient que Jess finisse par s’arrêter car elle finirait par s’écrouler. Aussi autant anticiper son remplacement car aucun des deux ne voulaient revenir à la situation antérieure. Pauline sous ses airs empathiques se montrait très exigeante avec son personnel. Et ce qui se passait là, était loin de l’image qu’ils avaient d’elle. Aussi ce serait leur petit secret.

Demain matin elles arriveraient plus tôt au bureau à cause de la voiture de Jess. Pauline irait voir la dame âgée du deuxième étage, son box de parking était inoccupé. Elle lui louerait pour le véhicule de Jess. Quant à trouver un studio à Jess là encore aucune urgence, elle s’en occuperait elle-même. Elle avait des vues sur un bien qui conviendrait à Jess. Mais pour l’instant c’était un peu compliqué. Elle lui expliquerait plus tard ce qu’elle envisageait.

Jess n’en revenait pas c’était tellement beau. Comme un miracle. Elle ne put s’empêcher de demander à Pauline pourquoi elle faisait tout ça. Pauline ne sut lui dire. Jess l’avait profondément touchée par sa détresse et son envie de sortir de son milieu. Sans doute se revoyait elle en elle quand elle était jeune. Elle aurait tant voulu qu’on lui tende aussi la main.

Jess sentit que derrière cette phrase, Pauline avait eu elle aussi une enfance difficile dans cette cité. Certainement différente de la sienne mais la même pauvreté et précarité parentale qui avaient forgé cette carapace. Pauline lui confia qu’elle avait épousé Bertrand au même âge qu’elle pour partir de chez elle car ses parents n’avaient plus les moyens de la nourrir. Ce n’était pas un mariage d’amour mais d’opportunité. En effet il tenait déjà un cabinet de gestion immobilière.

Pauline avait mis toute son énergie à survivre puis à réussir. Elle avait aimé Bertrand comme son sauveur. Mais quand il exigea d’elle des enfants, elle divorça, lui rachetant au passage les parts de l’agence. Il tirait les leçons et ne voulait plus passer à compter de ce qui comptait le plus pour lui.

Pauline avait ses failles et ses fêlures. Pour être mère il aurait fallu qu’elle oublie son enfance. Trop douloureux pour elle de s’y replonger et de se rendre compte combien la sienne avait été malheureuse. C’est pour cela que Pauline était devenue comme Jess la connaissait. Une adulte bienveillante qui prenait soin de l’enfant intérieur qui souffrait toujours en elle.

Jess n’en revenait pas des confidences de Pauline. Elle qui l’idéalisait voire la craignait car elle savait se faire respecter découvrait une femme sensible et meurtrie par la vie. Elles avaient pas mal de points en commun. Pauline ne parlait pas de son père.

Pauline mit fin à la conversation car elles devaient aller dormir. Elle expliqua à Jess comment se préparer un café si elle se levait avant Pauline. Et lui demanda ce qu’elle souhaitait manger. Du pain, du beurre et de la confiture. Elle lui montra où tout se trouvait. Elles se souhaitèrent bonne nuit.

Jess s’écroula comme une masse après avoir réglé son réveil sur sept heures. Sa chambre était deux fois la taille de la sienne. Les murs étaient blancs, les moulures d’époque avaient été repeintes se fondant dans le décor. Jess dormait pour la première fois de sa vie dans un lit à deux places. Quel confort, ça la changeait de son lit d’enfant.

Jess se leva la première et prépara le petit déjeuner. Elle attendit Pauline pour le prendre. Pauline avait repris ses allures de patronne. Pimpante, bien habillée pour entamer sa journée. Elle avait bien dormi et était ravie que Jess aussi.

L’agence ouvrait à neuf heures. Elles partiraient à huit heures trente. Jess en profita pour faire son lit. Durant le trajet Pauline parla des problèmes de l’agence. Elle savait cloisonner ses vies c’était une faculté qui fascinait Jess. Cette dernière était à un âge où on cherche encore des modèles pour se construire. Et Pauline en était un. 

Leur stratagème avait fonctionné personne n’y avait vu que du feu. Pauline et Jess ne laissèrent rien transparaitre de leur arrangement, c’était bien ainsi. Dans la matinée Pauline s’absenta. C’était dans ses fonctions que d’avoir des rendez-vous extérieurs dont elle ne rendait pas toujours compte. Nous étions en début d’année, Pauline préparait les assemblées générales de copropriété. Caroline avait du travail par-dessus de la tête. D’ailleurs Jess l’entendait régulièrement souffler depuis son bureau.

Pauline annonça dans l’après-midi que la réunion mensuelle qui avait lieu en général le dernier jour ouvrable du mois serait exceptionnellement avancée d’une semaine. En effet elle avait commandé un audit à un cabinet de conseils à la suite du rachat de l’agence concurrente. Le rapport venait de lui parvenir. Aussi vendredi après-midi, nous étions mercredi, Pauline leur en parlerait autour d’une galette des rois qu’elle avait commandé à la pâtisserie.

Le soir Pauline attendit que Bertrand et Caroline filent comme ils avaient l’habitude pour donner à Jess le bip du garage qu’elle avait récupéré dans la matinée auprès de sa voisine. Elle avait mis sur un porte-clé au logo de l’agence le bip et aussi la clé de son appartement. Ainsi Jess n’aurait pas à l’attendre le soir. A force cela finirait par attirer l’attention sur elles. Jess remercia Pauline.

Laisser passer l'orage : chapitre 15

Pauline avait l’habitude le mercredi de faire ses courses pour éviter la cohue du week-end. Elle proposa à Jess de venir avec elle. Ainsi elle pourrait choisir ce qu’elle aimait manger. Jess ne savait pas comment évoquer avec Pauline les modalités financières de son hébergement. Pauline qui devait s’en douter aborda la première le sujet. Elle n’avait aucune envie d’aller dans des magasins discounts qui lui rappelaient trop d’où elle venait. Aussi comme elle imposait ses choix elle les assumait.

Jess reconnaissait bien l’autorité de l’autodidacte qui en voulait. Pauline était fière de sa réussite et la revendiquait quitte à écraser au passage Jess. Mais celle-ci ne lui en voulait pas tant elle l’admirait. Pauline avait ses habitudes dans une supérette et un magasin de surgelés. Pauline s’étonna de prendre du plaisir à remplir son panier quand d’habitude elle expédiait cette contingence. Jess lui faisait redécouvrir des aliments qu’elle avait banni de son assiette. Elle n’était pas obsédée par son poids, aussi Jess s’autorisait des mets moins transformés mais tout aussi goûteux que les plats déjà cuisinés.

Ainsi Jess lui proposa de préparer elle-même ses soupes et d’y mettre un peu de crème ou de fromage. Pour le hachis parmentier rien de mieux que des pommes de terre et du bœuf plutôt que des ingrédients desséchés ou d’origine douteuse. La simplicité de Jess émue Pauline qui au fil des ans s’était sophistiquée et emmurée dans sa solitude et sa réussite sociale. En fait Pauline avait tout simplement oublié la femme qu’elle était tant elle était obnubilée par l’image qu’elle donnait d’elle.

Pauline pour la soirée avait prévu de regarder la télévision. Elle était abonnée à des chaines câblées et avait ses habitudes. Il y avait un poste dans le salon et un autre dans sa chambre. Quand elle était seule elle s’installait dans son lit où parfois elle s’endormait sans voir la fin de l’émission. Mais comme Jess était là, elle préféra la regarder assise dans son grand canapé en cuir. Jess était étonnée de sa taille, on pouvait facilement s’y asseoir à dix. Mais la pièce à vivre faisant pas loin de 100 mètres carrés il fallait des meubles à sa dimension.

Jess s’était bien gardé de commenter l’appartement de Pauline. Certes il était beau, on se croirait dans un château d’époque. Mais il était froid et sans âme. Pauline lui avait appris qu’elle avait fait appel à une architecte d’intérieur. Sans doute pour cela que l’impression était celle d’une photo de magasine de décoration.

Pauline suivait un feuilleton. C’était la saison 10 ou 11 et Jess n’avait rien vu des précédentes. Par politesse elle n’osa pas refuser. Mais au bout de trente minutes elle finit par s’ennuyer. Elle ne comprenait rien à l’intrigue ni aux personnages. Aussi elle prit son téléphone sur lequel elle aimer passer du temps pour s’informer sur son fil d’actualités sur les réseaux sociaux ou bien s’amuser. Elle souriait à son écran. Pauline qui s’en était aperçue lui proposa de changer de programme. Mais Jess était bien comme ça.

Au moment d’aller se coucher Pauline annonça à Jess que le lendemain elle serait seule. En effet Pauline n’était pas là. Elle n’en dit pas plus sur sa soirée. Et Jess pouvait elle aussi disposer de son temps comme elle le voulait, Pauline le comprendrait. Jess n’ayant pas envie de se livrer sur sa vie privée lui dit que pour l’instant sa priorité c’était de se trouver un appartement. Pauline lui répondit qu’elle s’en occupait. Elle devait lui faire confiance.

Il y eut beaucoup de fébrilité à l’agence. Caroline malgré sa charge de travail était très excitée et à la quête auprès de Bertrand d’informations. Ce dernier lui répondit qu’il n’était au courant de rien. Depuis qu’il avait revendu toutes ses parts de l’agence à Pauline pour être salarié et ainsi profiter de sa famille sans le stress de l’entreprenariat, il n’était plus dans le secret des dieux. Il lui conseilla d’aller voir Pauline.

Malgré plusieurs tentatives vaines, Caroline dut accepter d’attendre jusqu’au lendemain. Pauline refusa de la recevoir car toute la journée fut un défilé de membres de conseils syndicaux qui venaient préparer leurs assemblées générales. C’étaient les dernières et Pauline était contente que ça se termine. La semaine prochaine elle en aurait deux en soirée. Pour les autres, elles étaient dans l’après-midi. Cela dépendait des copropriétés.

Jess était rentrée avant Pauline car Caroline avait essayé une fois encore de lui parler. Jess ne comprenait pas son comportement. Bertrand lui avait expliqué qu’entre les deux femmes la relation était volcanique par moment et que le mieux était de ne pas s’en mêler. Jess n’avait ni les tenants et aboutissants de leur lien complexe. C’est pourquoi elle suivit le sage conseil.

Quand Pauline rentra elle était énervée d’être en retard. Tant pis pour le bain. Elle prit une douche et se changea. Quand Jess la vit mettre son manteau de fourrure, elle sut qu’elle avait un rendez-vous ou une sortie dans le monde. Elle était dans une robe habillée, parfumée, maquillée. Plus glamour que la Pauline, patronne de l’agence. Son air sévère avait disparu, elle paraissait plus jeune aussi. Elle dit à Jess de ne pas l’attendre, elle rentrerait tard.

Jess profita d’être seule pour se coucher tôt. Avec l’hiver, elle était fatiguée. Elle savait que demain serait une journée mouvementée. Caroline ne s’était pas agitée pour rien. Elle se doutait de quelque chose. Mais de quoi ?

Dans la nuit elle se réveilla car elle n’était pas encore habituée aux bruits de l’appartement. Elle ne sut l’identifier. On aurait dit un cri. Elle se rendormit mais d’un sommeil plus léger. Pauline devait être rentrée car elle reconnut son pas dans l’escalier. Ensuite elle sombra de nouveau dans les bras de morphée.

Quand elle descendit dans la cuisine préparer le café, elle fut surprise de voir deux verres de vin sales laissée sur la table. Pauline n’était pas rentrée seule hier soir ? C’était ça le bruit entendu ? Pauline malgré sa courte nuit était pimpante et de très bonne humeur. Jess n’usa pas de sa position privilégiée pour avoir des informations sur les annonces à venir. Elle aurait bien le temps de le savoir.

A 14 heures Caroline, Bertrand, Jess et Pauline étaient dans le bureau de Pauline. Il y avait du cidre au frais et la galette avait été déposée dans un plat en attendant la dégustation. Pauline entra immédiatement dans le vif du sujet. L’audit. Il avait montré des irrégularités dans les comptes du cabinet concurrent. En particulier il n’y avait pas compte individuel pour chaque copropriété. Et sur les comptes épargnes qui se trouvaient sur le même que l’agence, les intérêts s’étaient volatilisés.

Pauline devait au plus vite remettre de l’ordre. La comptable avait fait valoir ses droits à la retraite ce qui lui évitait de la licencier. D’autre part Pauline devait davantage s’informatiser. Comme cela Caroline pourrait reprendre tous les comptes clients. Jess qui finissait son contrat à durée déterminée allait signer un contrat à durée indéterminée. Pauline la félicita de son investissement. Jess la remercia.

C’est alors que Caroline explosa. Déjà qu’elle y arrivait tout juste mais là c’était le pompon. Informatiser les comptes c’était gentil mais qui allait saisir ? Jess répondit Pauline. C’est pour cela qu’elle l’embauchait. Parce qu’en plus Caroline devait la former. Pauline énervée d’être remise en question par Caroline monta dans les tours. Bertrand leva les yeux au ciel. Il connaissait leur petit numéro par cœur.

Pauline coupa court en expliquant que l’ancienne agence avait le logiciel. Et que l’autre comptable avant de partir allait former Jess à son maniement. Pour le reste Pauline s’en chargerait. Vraiment elle attendait un autre comportement de la part de Caroline. Pour clore la réunion qui tournait au fiasco, Pauline sortit trois enveloppes de sa pochette. Elle les tendit à chacun de ses collaborateurs.

Bertrand et Caroline se dépêchèrent de l’ouvrir. Jess demanda ce que c’était. Un chèque. La prime d’intéressement. Caroline toujours aussi remontée dit que le compte n’y était pas. En effet il n’était pas normal que Jess en ait un alors qu’elle était en CDD. C’était réservé aux CDI. Quelle mouche avait piqué Caroline ? Jess s’était investie et méritait cet argent. L’ambiance bisounours que Pauline s’efforçait de maintenir avait du plomb dans l’aile. Jess terrorisée par la furie de Caroline mit l’enveloppe dans sa poche, elle verrait plus tard.

Caroline persifla. Jess était une petite ambitieuse qui savait manipuler Pauline. C’était une sacrée coïncidence depuis deux jours elle avait cessé sa comédie. Elle allait nettement mieux, de nouveau elle souriait et mangé. Pauline avait dû lui dire avant elle qu’elle la gardait. Bertrand voyant que ça dégénérait fit diversion en proposant de découper la galette. Il sortit le cidre du frigo et prit les verres dans le placard de la salle de détente.

Et pour son malheur Jess eut la fève. Caroline la foudroya du regard car Pauline ne réussit même pas à masquer son sourire. Ivre de colère Caroline quitta la pièce, prit ses affaires et s’en alla. « Ne compte pas sur moi quand tu seras à ramasser à la petite cuillère comme la dernière fois. Je t’aurais prévenue. Tu vas souffrir crois-moi ! »

La phrase avait été sibylline pour tout le monde sauf Pauline.

Laisser passer l'orage : chapitre 16

Pauline avait serré les dents. Caroline venait d’éclipser l’embauche définitive de Jess par son attitude hostile. Elle venait de lui gâcher ce qui aurait dû être un moment inoubliable dans sa vie. Son premier contrat, sésame pour obtenir un prêt à la banque ou un bail de location. Pauline tenait ses promesses. Elle s’en occupait.

Heureusement que le week-end commençait, demain Pauline et Jess seraient seules à l’agence. Pauline comme tous les soirs ferma le cabinet et laissa Jess partir avant en vérifiant que Caroline ne la suivait pas. Elle se méfiait de sa collaboratrice qui devait avoir des antennes pour se comporter aussi violemment. De retour chez elle, Pauline enfin se lâcha.

Elle proposa à Jess un verre de champagne qu’elle avait mis au frais pour fêter l’événement. Jess accepta bien volontiers. Pauline pour éviter de se griser trop rapidement réchauffa au four quelques feuilletés. Elle avait remarqué que Jess n’avait pas ouvert son enveloppe. Aussi elle l’engagea à regarder le montant du chèque.

Jess marqua un temps de sidération. Jamais de sa vie elle n’avait gagné une somme pareille. Deux mois de salaire. C’était exorbitant. Elle bafouilla des remerciements. C’est trop. Pourquoi autant ? Pauline expliqua à Jess ce qu’était l’intéressement. Cette année avait été assez exceptionnelle car il y avait eu une envolée du prix du marché immobilier. Les commissions étant calculées en pourcentage, inévitablement la courbe des profits était exponentielle.

Jess était totalement néophyte dans le monde des affaires. Pauline lui parlait une langue étrangère. Cette dernière lui exposa les bases de son métier de gestion immobilière. Elle lui confia également qu’elle gérait à son propre profit des appartements. Depuis des années elle en achetait à crédit, les loyers remboursant les emprunts à la banque. Elle initierait Jess à ces montages financiers. Pauline était une adepte de la rente. Ses angoisses du manque étaient son moteur.

Pauline expliqua à Jess que le samedi et le mardi matin venait la femme de ménage. Si elle avait du linge à laver, elle devrait le mettre dans le bac de la salle de bain prévu à cet usage. Et pour le pressing, elle devait déposer ses affaires dans la buanderie. Jess avait presque honte qu’une inconnue lui lave son linge mais ne l’exprima pas. Pauline en profita aussi pour dire à Jess que demain après-midi après la fermeture de l’agence, elle l’emmenait faire du shopping.

Jess sortit de sa réserve pour lui dire qu’elle préférait garder son argent pour son futur logement. Pauline comme toujours autoritaire ne lui laissa pas le choix. Elle ferait passer en frais professionnels ces achats. Pour le fisc elle avait un montant et il n’était pas encore atteint. Aussi Jess en profiterait. Pauline n’en pouvait plus de la voir habillée de la sorte. Elle ressemblait à une ado des cités, c’était loin du standing de son agence.

Par moment Pauline pouvait être très cassante avec son entourage. Une main de fer dans un gant de velours disait Caroline. Pauline conseilla à Jess de signer le chèque et remplir le bordereau de sa banque. Jess ignorait ce que c’était. Heureusement Pauline en avait car pour sa première paie, Caroline avait ouvert un compte bancaire à Jess dans la même agence bancaire qu’elle. Pauline à sa manière éduquait Jess.

Nous étions en pleine période des soldes d’hiver. Aussi la fréquentation de l’agence fut quasi nulle pour un samedi. Pauline qui n’avait de comptes à rendre à personne décida à 16 heures de fermer l’agence. Elle savait déjà ce qu’elle voulait que Jess porte. C’est pourquoi elle l’entraina dans le quartier piétonnier. Les enseignes de marques y avaient leur boutique. Pauline souhaitait pour Jess des vêtements qui aient de l’allure.

Jess se laissa faire. De toute manière elle n’avait pas trop son mot à dire. Et elle refusait de se l’avouer mais elle aimait l’attitude de Pauline. Directive, sûre d’elle et de son goût. Elle entra dans une boutique où l’on ne vendait que des costumes et chemises assez chics. Il y en avait pour homme et pour femmes. Pauline ayant déjà son idée prit sur un portique un ensemble et demanda à Jess d’aller l’essayer. Elle avait le compas dans l’œil car c’était bien sa taille.

Jess s’admirait dans la glace de la cabine. Elle ne se reconnaissait pas dans cet ensemble mais en même temps elle adorait la transformation. Pauline la complimenta car elle le portait bien. Il n’y avait aucune retouche à faire, même pas l’ourlet. Elle demanda à un vendeur qui venait aux nouvelles s’il avait des chemises pour aller avec. Quand Jess en essaya une avec le costume, Pauline ne put s’empêcher de pousser un petit cri de joie. Vraiment Jess était magnifique.

Jess rougit sous l’effet du compliment. Pauline ordonna à Jess de garder sur elle la chemise et le costume et demanda au vendeur le même dans une autre teinte. Ainsi qu’une dizaine de chemises. Jess n’avait pas osé regarder les prix de peur d’avoir une syncope. Il ne manquait plus qu’une paire de chaussures pour compléter. Dans la même rue un chausseur haut de gamme proposait des modèles en cuir. Pauline là encore lui prit deux paires assorties aux couleurs des costumes. Jess remercia Pauline.

Elle ne savait si ce qu’elle vivait, était vrai ou un rêve éveillé. En moins d’une semaine sa vie avait basculé du tout au tout. Alors qu’elles étaient chargées de paquets dans les rues bondées de cette nuit froide de l’hiver, Jess entendit clairement son prénom hurlé dans la foule. Elle se retourna et quelle ne fut sa stupeur de voir Lola en compagnie de sa mère. Elles aussi profitaient des soldes. Embrassades, présentations. Lola connaissait déjà Pauline pour l’avoir aperçue le jour de l’embauche de Jess.

Comme l’air était glacial Pauline proposa d’entrer dans la brasserie boire une boisson chaude. Comme tout le monde était chargé de paquets, elles s’installèrent au fond de la salle sur une banquette qui leur servit de vestiaire. Jess et Lola se dévoraient littéralement des yeux sans rien dire. Elles étaient en apesanteur dans leur bulle ce qui n’échappa pas au regard inquisiteur de Pauline.

Lola venait de passer ses partiels, elle s’était accordée un week-end de détente avec sa mère. Elise en profita pour parler à Jess de Vanessa. Elle regrettait de l’avoir mise dehors. Vanessa sous l’effet de ses hormones de la grossesse avait des sautes d’humeur. Jess grommela que ça n’empêchait pas de s’excuser. Vanessa avait son numéro de portable elle pouvait l’appeler. En tout cas ce n’est pas elle qui ferait le premier pas.

Pour une fois Pauline n’était pas au centre de l’attention comme à l’agence. Elle découvrait un pan de la vie de Jess car Elise était bavarde. Lola parla de son année de sélection qu’elle décrivait comme cauchemardesque. Elle s’abrutissait à apprendre par cœur des cours. Elle était angoissée à l’idée des résultats car les places se jouaient au dixième près. Néanmoins elle ne regrettait pas son choix car ces études lui plaisaient. Elle n’avait pas d’amis car c’était une compétition. Autant ne pas s’attacher pour l’instant car il fallait garder en tête de toujours écraser l’autre.

Pauline était totalement étrangère au milieu médical. Elle avait quitté ses zones de confort dans la discussion. Jess avec elle était plutôt réservée et soumise. Elle était conforme à ses attentes. Avec cette rencontre inopinée Pauline découvrait un autre aspect de la personnalité de Jess. Enjouée, spontanée, insouciante. En un mot jeune ! Par ailleurs Pauline avait remarqué malgré la table et les vêtements le petit jeu entre Lola et Jess qui se frôlaient la main, se touchaient. Enfin elle aperçut au poignet de Lola le même bracelet avec le cœur fendu que Jess portait en permanence.

Jess sous le coup de l’émotion et de la joie d’avoir retrouvée Lola était envahie d’une excitation et d’une tension sexuelle qu’elle peinait à réprimer. Elle se retenait de ne pas partir en courant avec Lola. De l’emmener dans sa chambre et continuer là où elles en étaient restées. Les sentiments que Lola éprouvait à son égard semblaient réciproques. Elles s’aimaient c’était une évidence. Cependant quelque chose de puissant retenait Lola.

Au moment de se quitter personne ne parla de se revoir. Elise obtint quand même de Jess qu’elle puisse avertir Vanessa de leur rencontre. Et lui dire où elle logeait. En revanche Jess ne donnerait pas de ses nouvelles tant que sa mère ne s’était pas excusée. Une chance que Pauline l’ait recueillie. Mais une jeune fille seule à la rue peut vite être en danger. Être enceinte ne justifiait pas les risques qu’elle lui avait fait prendre.

Laisser passer l'orage : chapitre 17

Il était 19 heures quand Pauline et Jess posèrent les paquets dans l’appartement. Il leur avait fallu récupérer leurs voitures laissées sur le parking de l’agence. Pauline aida Jess à retirer les étiquettes. Elle avait de la place dans le dressing pour mettre les costumes et les chemises sur cintres.

Pauline depuis la rencontre avec Elise et Lola avait changé avec Jess. Elle avait remis une distance relationnelle et avait un visage fermé. Même le ton employé pour lui parler n’était plus le même. Il était devenu agressif. Jess ne comprenait rien à ce revirement. Est-ce parce qu’elle avait eu des propos durs au sujet de sa mère ? Avait-elle heurté la sensibilité de Pauline ?

Après avoir pris leur bain, elles dinèrent en silence, chacune dans ses pensées. Même le cérémonial de la tisane fut expédié alors que Pauline adorait prendre son temps en tenant de ses deux mains le mug. Ou en jouant avec le sachet le temps de l’infusion. Elle fila ensuite se laver les dents. Jess l’imita la laissant initier le programme de la soirée.

Après être revenues sur le canapé, chacune s’installa à un bout. Pauline prit la télécommande et commencer à zapper. Mais aucune émission ne semblait l’intéresser. N’y tenant plus Jess brisa la glace. Elle voulait en avoir le cœur net car son instinct lui commandait d’avoir une explication. Depuis deux jours ce n’étaient que secrets et mystères avec Pauline. D’abord Caroline puis là le chaud et le froid. Pauline avait gâté Jess et ensuite elle ne la calculait même plus.

« Pauline, qu’est-ce qui se passe ? J’ai dit quelque chose qui vous a déplu ?

– Non. Pourquoi cette question ?

– Depuis que nous sommes rentrées vous ne m’avez pas décroché un mot. J’ai même l’impression que vous m’en voulez.

– T’en vouloir de quoi ? dit Pauline qui pour la première fois la tutoyait.

– A vous de me le dire.

– Que voulez-vous que je vous dise ? dit Pauline qui s’était ressaisie.

– J’ai mal parlé de ma mère ?

– Pas du tout. C’est votre relation avec elle. Vous avez le droit d’être en colère et de lui en vouloir. J’aurais réagi comme vous.

– C’est Lola qui vous a mis mal à l’aise avec ses études de médecine ?

– C’est qui Lola pour vous Jess ?

– Une amie.

– Juste une amie ?

– Je ne comprends pas votre question. C’est une amie, c’est tout.

– C’est plus que de l’amitié Jess. Franchement ça crevait les yeux. Vous avez le même bracelet. Ne me prenez pas pour une idiote Jess. C’est plus que de l’amitié.

– Je ne vois vraiment pas où vous voulez en venir.

– Vous aimez les femmes Jess. Je me trompe ?

– …

– Exprimez-vous Jess ! Vous ne pouvez pas vous réfugier dans le silence quand ça vous arrange.

– Je vais prendre mes affaires. Il y a un hôtel non loin de là…

– Qu’est-ce qui vous prend Jess ? Je ne vous mets pas dehors. Je vous demande juste si vous aimez les femmes.

– Oui ! dit Jess en la regardant bien droit dans les yeux, fière d’assumer qui elle était.

– Alors on est deux Jess ! »

Jess qui croyait Pauline homophobe n’en revenait pas qu’elle aussi soit lesbienne. Ses propres préjugés l’avaient empêché de s’en apercevoir. Pauline se rendit compte que cette révélation avait déstabilisé Jess. Néanmoins elle voulait une réponse à sa question.

« C’est qui Lola pour vous Jess ?

– Une amie. Je la connais depuis neuf mois car nos mères travaillent ensemble. Elise nous avait invité chez elle car elle venait de divorcer et ne connaissait personne. Lola avait un petit copain quand je l’ai connue.

– Avait ?

– Oui elle l’a quitté depuis. Un dimanche après-midi Lola est venue chez nous avec sa mère. Dans ma chambre on s’est tenue la main et je lui ai offert le bracelet. Puis elle m’a appris le même jour qu’elle partait faire médecine et qu’elle quittait son copain. Je ne l’ai plus revue depuis. En fait si. En septembre je suis allée la voir par surprise. Mais elle était pressée. On s’est juste parlé cinq minutes.

– Et avant Lola il y en a eu d’autres.

– Quand j’ai rencontré Lola je ne savais même pas que j’aimais les femmes. Je pensais que j’étais hétérosexuelle. C’est quand j’ai revu Lola que j’ai compris qui j’étais. Je vais vous paraitre idiote mais je ne sais rien sur tout ça.

– C’est quoi ça ?

– Eh bien ça. Comment ça se passe entre deux femmes. Comment on sait qu’elle aussi est homosexuelle !

– Vous me dites qu’en dehors de vous êtes tenue la main, il ne s’est rien passé d’autre avec Lola. Et vous savez si Lola a déjà eu une expérience avec une femme.

– Non je ne crois pas. Sinon je pense qu’elle n’aurait pas attendu de ma part que je fasse le premier pas. Dans ma chambre j’ai senti qu’elle était comme moi. Ignorante.

– Vous connaissez votre corps Jess. Vous savez ce qui vous apporte du plaisir.

– …

– Ne me dites pas que vous ne vous êtes jamais masturbée.

– …

– Je comprends mieux votre désarroi.

– Ma mère m’a toujours dit que faire l’amour c’était douloureux et qu’on n’avait pas de plaisir. Je l’ai crue et je n’ai pas cherché à en savoir plus.

– On a bien fait votre éducation sexuelle Jess. Vous avez bien vu un film pornographique.

– J’étais tellement gênée que pendant les cours j’écoutais mais je n’entendais rien. Quant aux films, ce que les hommes faisaient subir aux femmes ça a conforté le discours de ma mère.

– Effectivement. Vu comme ça les représentations de la sexualité sont terrifiantes. »

Pauline se leva et se planta devant Jess. Elle se pencha et lui prit les deux mains pour l’attirer vers elle. Elles étaient debout. Pauline l’enlaça et l’embrassa. Surprise Jess se laissa faire. Passé le stress de la première fois, la découverte de l’haleine de son amante, elle s’abandonna sous le baiser. Pauline était une amante expérimentée. Le corps de Jess était parcouru d’une excitation inconnue.

« Encore ?

– Oui.

– Alors allons dans ta chambre ! »

Laisser passer l'orage : chapitre 18

Jess suivit Pauline dans l’escalier. Arrivées dans la chambre, Pauline continua à embrasser Jess. Cette dernière apprenait vite. Jess jouait avec la langue de son amante et sentait qu’elle avait envie de plus. Elle se mit à explorer le corps de Pauline. En premier lieu elle déboutonna la veste de son pyjama en soie. Elle n’avait jamais touché un autre corps féminin que le sien ou celui de sa mère. Celui-ci lui était inconnu. Elle s’aventura d’abord sur le dos, le ventre.

Pauline avait la peau douce. Jess respirait son odeur qui l’énivrait. C’était bon de la caresser. Pauline s’abandonnait sous les mains de Jess. Elle avait envie de la caresser aussi. Aussi elle lui retira son tee-shirt. Elle se mit à lui embrasser la poitrine et sucer les tétons. Jess n’en revenait pas de son audace. Ni de plaisir que cela lui procurait jusque dans le bas ventre.

Pauline l’entraina sur le lit et lui demanda de se mettre nue. Jess était gênée par sa propre nudité. Elle retira le pantalon mais pas la culotte. Pauline qui ne voulait pas la brusquer se mit nue et glissa sous la couette. C’était la première fois pour Jess. Cela déclenchait chez Pauline une excitation particulière. Elle savait que Jess garderait à jamais en souvenir ce moment. Aussi il devait se passer le mieux possible.

Jess était débordée par ses émotions et ses sensations. Elle découvrait des zones érogènes. Pauline évitait de lui toucher le sexe pour ne pas l’effrayer. Aussi elle lui caressait les seins, le ventre, le dos, les épaules, l’intérieur des cuisses. Puis petit à petit Jess cessa de toucher Pauline et s’abandonna à ses caresses. Pauline savait que Jess avait perdu le contrôle de la situation.

Elle vint alors s’allonger sur elle pour l’embrasser. Elle lui écarta légèrement les cuisses pour mettre sa jambe contre son sexe. Et tout en l’embrassant, en tribade avertie ondula. Pauline était en train de lui faire langoureusement l’amour. Elle sentait son plaisir monter. Jess aussi devait commencer à le ressentir car elle se mit à bouger pour coller à son rythme.

Pauline n’ayant pas envie de jouir tout de suite ralentit puis se dégagea sur le côté. Elle glissa sa main dans la culotte de Jess. Elle était trempée. Elle se mit à la caresser lentement tout en l’embrassant. A la détente du corps de Jess elle sut qu’elle avait joui. Elle s’arrêta. Et laissa Jess à sa jouissance.

Jess n’en revenait pas. Ainsi c’était ça l’amour avec une femme. Elle avait eu un orgasme sous les doigts de Pauline. Elle aurait voulu recommencer tout de suite tant elle avait aimé jouir mais quand Pauline la toucha elle exprima une douleur. Jess était pourtant toujours très excitée. Elle avait encore envie de faire l’amour. Pauline lui suggéra de s’occuper d’elle.

Jess avait peur d’être maladroite. Pauline la guiderait si besoin. Elle lui prit la main et la posa sur son sexe. Pauline était mouillée elle aussi. Jess en avait entendu parler mais n’avait aucune idée de sa manifestation. Pauline lui montra comment la caresser. Son sexe étant lubrifié, Jess prenait plaisir à ce mouvement. Elle était excitée de lui faire l’amour. Pauline aussi. Jess avait encore tant à apprendre.

Elle jouit à son tour. Jess découvrait l’amour, c’était émouvant. Pauline comptait bien l’initier au plaisir oral. Jess avait tout à apprendre.

Elles s’endormirent dans les bras l’une de l’autre. Au milieu de la nuit Pauline rejoint son lit prise de remords. Qu’est-ce qui lui avait pris avec Jess ? Elle avait le double de son âge, pourrait être sa mère. Mais surtout était son employeur. La paranoïa de Caroline l’avait gagnée. Qui dit que Jess n’avait pas perçu chez Pauline son orientation sexuelle ? Elle pouvait porter plainte contre elle pour harcèlement sexuel.

C’était de la folie que d’entretenir une relation avec elle. Elle aurait aimé revenir en arrière mais c’était impossible. Pauline avait eu envie de Jess dès leur première rencontre dans le café. Sa jeunesse, sa fraicheur et aussi son innocence l’avaient bouleversée. Elle avait compris que Jess était encore dans une phase d’homosexualité refoulée car elle n’avait rien vu de son numéro de charme. Jess avait eu le regard pur malgré celui appuyé et sexué de Pauline. Pourtant Pauline n’était pas dans le fantasme de la maitresse et de l’élève. Elle n’avait pas la vocation d’être une initiatrice.

Pauline finit par se rendormir. Elle aviserait en fonction de la réaction de Jess. Elle était majeure et la relation avait été consentie. Au pire ce serait paroles contre paroles si Jess se révélait manipulatrice.

Pauline se leva la première. Elle avait prévu un brunch. En attendant Jess elle s’installa avec une revue dans la cuisine et une tasse de café afin de ne pas trop cogiter. Jess sortit de sa chambre à 10 h 30. Elle était reposée. Radieuse aussi. Pauline lui proposa un café et la convia à déjeuner.

« Bien dormi Jess.

– Merci. Et vous ?

– Je me suis vite endormie, dit-elle afin de ne pas avoir à en dire plus.

– Je me sens gênée.

– De quoi ?

– De ce qui s’est passé hier. Tout est allé si vite.

– Vous regrettez Jess ?

– Non pas du tout. Je m’étais fait un tel film dans ma tête. Et finalement c’est si simple et tellement bon.

– L’invisibilité lesbienne fait bien des dégâts dans nos vies en rendant compliqué ce qui ne devrait pas l’être. Dès lors où l’homosexualité est banalisée nous devrions avoir plus de facilités à nous connaitre et nous reconnaitre. Mais on en est toujours au même point de semi-clandestinité.

– Comment ça ?

– Pour s’aimer ou se rencontrer on continue plus ou moins à se cacher pour éviter de se faire agresser. Tout le monde n’a pas la fibre de militant de la cause homosexuelle.

– C’est vrai que j’ai peur de dire à ma mère ou même à Lola que je suis lesbienne. J’ai peur de leur réaction en fait. Au moins quand on est hétéro on ne plait pas c’est tout. Mais on n’est pas rejeté dans son orientation sexuelle.

– En même temps je ne me définis pas comme telle. Ce que je suis dépasse le fait que je sois lesbienne.

– Je peux vous poser une question ?

– Vous avez épousé Bertrand. Comment vous avez su que vous aimiez les femmes ?

– Je me suis mariée avec lui pour échapper à mon milieu. Mais j’ai toujours su que j’aimais les femmes. Être invisible avait aussi des avantages. C’est que personne ne le soupçonnait. Qu’il y avait des adresses qui s’échangeaient sous le manteau pour se rencontrer. Il suffisait de s’y rendre et on trouvait quelqu’un pour passer une nuit.

– Des adresses ?

– Des bars, des boites de nuit, des associations. L’avantage de ne pas avoir connu le virtuel c’est qu’on se confrontait plus vite au réel. La première fois c’est angoissant mais après c’est rassurant de savoir qu’on n’est pas seules.

– Vous avez quel âge Pauline ?

– 37 ans.

– Ma mère va en avoir 35.

– Vous savez parler aux femmes Jess.

– Désolée je ne voulais pas vous blesser.

– Au moins on rentre dans le vif du sujet. Entre vous et moi il y a une génération. Nous ne devrions rien commencer car nous allons souffrir. Et pour être honnête avec vous, juste avoir quelques bons moments au lit va créer plus de problèmes qu’il ne va en résoudre.

– Vous venez de me dire que vous saviez trouver quelqu’un pour passer une nuit. Pourquoi pas avec moi ?

– Parce que c’était une autre époque pour moi. Et que depuis j’ai vécu d’autres choses.

– Ah ?

– Oui. C’est pour cela que Caroline était furieuse après moi vendredi.

– Vous avez eu une relation avec Caroline.

– Non. Mais avec une autre femme et ça s’est mal fini. J’ai répété les mêmes erreurs qu’avec Bertrand. A savoir tout donner à l’agence et ne pas entendre que ma compagne avait des besoins et des envies à satisfaire.

– Elle vous reprochait de ne pas assez lui faire l’amour ?

– Non comme Bertrand elle voulait des enfants et je n’avais pas de place dans mon existence pour fonder une famille.

– Excusez-moi mais je ne comprends pas pourquoi Caroline était furieuse. C’est quoi le rapport ?

– C’est que j’ai rendu la liberté à cette femme qui s’est mariée et a un enfant. Et qu’il y a quelques mois est revenue à l’agence me dire qu’elle ne m’avait jamais oubliée. Nous avons repris une relation. C’était trois mois avant que je vous embauche.

– Je ne vois toujours pas ce que Caroline vous reproche.

– Eh bien quand je vous ai vu la première fois dans le café, j’ai eu pour vous un coup de foudre. Je l’ai confié à Caroline qui m’a découragé à entreprendre quoi que ce soit avec vous. Pour elle je m’attache à des femmes inaccessibles. Et bien évidemment ma compagne a dû le sentir car elle veut reprendre la vie avec moi. Je suis en pleine confusion et ne sait plus ce que je veux avec elle. Jeudi c’est avec elle que je suis sortie. Caroline me tient à bout de bras.

– Pourquoi hier nous avons fait l’amour alors ? Alors que jeudi vous l’aviez fait avec elle. J’ai entendu un cri dans la nuit.

– Parce que depuis que vous êtes ici j’ai envie de vous tout le temps. Et que je ne savais pas que ça irait si vite entre nous.

– Terminons de manger et allons faire l’amour Pauline. Moi aussi j’ai envie de vous. »

Laisser passer l'orage : chapitre 19

Jess n’en revenait pas qu’il existe autant de caresses et de positions pour faire l’amour. Elles alternaient les pauses et entre deux rapports se prenaient dans les bras pour se raconter. Jess et Pauline étaient en train de s’attacher l’une à l’autre sous l’effet de l’ocytocine qu’elles sécrétaient. La journée passa au lit au point que le soir elles avaient le sentiment de se connaitre depuis des années.

Jess et Pauline se sentaient bien ensemble. Elles s’étaient extraites provisoirement des réalités qui ne tarderaient pas à refaire surface. C’est la faim qui les poussa à sortir de la chambre de Jess. Leurs corps étaient repues d’amour. Pauline proposa de passer la soirée devant la télévision. Elles choisiraient ensemble le film parmi les offres des chaines câblées.

Elles se blottirent l’une contre l’autre, chacune pianotant sur son téléphone. Pauline envoya un sms à Caroline pour lui donner un rendez-vous le lendemain matin afin de lui parler. Elle avait tant à lui dire. Caroline était sa confidente et savait la recadrer. Même si elles montaient dans les tours à chaque fois elle savait que c’était pour son bien. Il faut aimer les gens pour leur dire ce qu’on pense sans avoir peur de les perdre. Tel était le credo de Pauline. C’est cela aussi son caractère franc et entier.

Jess découvrit un sms de Lola. Il datait du début de l’après-midi. Elle l’invitait à passer l’après-midi chez elle si elle était libre car elle repartait lundi matin en train dans son meublé en ville. Jess comme Pauline ne travaillait pas le lundi. Aussi elle lui répondit tardivement qu’elle serait ravie de la raccompagner en voiture. Elle avait raté son sms et s’en voulait. En même temps elle avait tellement envie de Pauline que cet acte manqué l’arrangeait bien dans le fond.

Lola accepta la proposition. Elle détestait les transports en commun et ainsi elles pourraient discuter durant le trajet. Ni Pauline ni Jess ne se dirent ce qu’elles avaient prévu pour leur journée de repos, chacune gardant pour elle son jardin secret.

Jess n’attendit pas longtemps Lola devant chez sa mère. Son sac était lourd car elle n’avait pu s’empêcher de prendre des livres pour étudier. Jess s’excusa auprès de Pauline de ne pas avoir répondu car elle avait été occupée sans préciser comment. Lola lui répondit qu’elle en avait profité pour s’avancer sur les cours. Elle avait tellement envie de réussir son concours qu’elle n’avait plus que ça en tête.

Durant l’heure et quart que dura le trajet, Lola parla beaucoup. Jess lui avait ouvert les yeux sur beaucoup de choses. Et grâce à elle, elle s’était lancée dans ses études qui la passionnaient. Sa vocation d’assistante sociale avait été remisée aux oubliettes. En fait elle satura l’espace de paroles pour éviter les sujets plus personnels. Jess put à peine en placer une.

Devant chez Lola, Jess trouva une place de stationnement. Au moment de se dire au revoir Lola proposa à Jess de monter boire un café. Elle accepta. Lola vivait dans un meublé assez petit avec une plaque chauffante, un micro-onde, un lit et une table qui servait à la fois pour manger et étudier. Et par terre des piles de livres et de notes de ses cours. Un véritable capharnaüm.

Lola sortit une casserole pour mettre de l’eau à chauffer. Elle n’eut pas le temps de plus que Jess la saisit par la taille et l’embrassa fougueusement. Elle l’entraina ensuite sur le lit où elle lui fit l’amour. Lola avait déjà de l’expérience et semblait à l’aise avec l’amour saphique. « Enfin ! » murmura Lola à Jess. Ce fut bref et intense, une décharge des tensions sexuelles contenues par Jess et Lola.

« Je t’aime Lola », « je t’aime Jess » furent les seuls mots prononcés par les deux jeunes femmes. Puis ce fut la douche froide pour Jess. Lola n’était pas disponible pour une relation suivie. Ses études passaient avant. Lola ne voulait pas entretenir Jess dans l’illusion d’un amour durable. Elle l’aimait trop pour la retenir prisonnière. Jess avait tant à vivre elle aussi. Trop tôt, trop tard. Comme avec sa mère jamais la bonne distance relationnelle.

Lola lui avait demandé du temps car elle n’était pas prête. Jess l’avait respecté. Et maintenant elle était passée à autre chose. Jess pleura. Le temps avait fait son œuvre mais pas à son avantage. Tandis qu’elle avait progressé sur le chemin qui la menait vers l’assumation de son homosexualité, pour Lola Jess n’avait sans doute été qu’une passade. Une expérience sexuelle sans lendemain. Cette façon de rendre sa liberté à Jess juste après avoir fait l’amour était une manière de l’éconduire tout en lui laissant autant de bons souvenirs que de regrets.

Jess serait la seule femme qu’elle aimerait. Elle était arrivée dans son existence à un grand moment de fragilité affective, le divorce de ses parents. Maintenant qu’elle était revenue sur les rails, elle retrouvait la voie des amours plus conventionnels. Jess n’avait jamais imaginé qu’elle aimerait et romprait en même temps. Elle quitta Lola totalement dévastée.

Pendant ce temps, Pauline avait donné rendez-vous à Caroline. Elle s’était enfermée dans son bureau. Pauline n’avait rien caché à sa comptable. Caroline l’écouta sans broncher, trop contente intérieurement que Pauline continue à lui faire confiance. Elle avait entendu combien elle s’inquiétait pour elle. Une fois le récit achevé Caroline bombarda Pauline de questions. En particulier sur les intentions de Jess.

Elle découvrait l’amour et pouvait rapidement se détourner de Pauline. Surtout si Jess était amoureuse de Lola. Se poserait également le sujet de la maternité. Jess avait peut-être envie d’enfants ? Ce n’était pas incompatible avec son homosexualité. En fait Pauline était prête à tout pour Jess. En effet elle approchait de la quarantaine. Elle était à l’abri matériellement. Il ne manquait plus qu’à son bonheur une compagne.

Caroline objecta que des femmes de son âge étaient libres. Elle aurait davantage à partager. Et une fois passée l’excitation du début, qu’auraient-elles en commun ? Pauline sentait qu’avec Jess c’était autre chose qu’une simple attirance sexuelle. Elle avait envie avec elle de transmission. Et tant pis si cette relation n’était pas amenée à durer, elle voulait la vivre intensément. Et si Jess voulait un enfant, elle se sentait enfin prête. Et si au fond c’était cela qui l’attirait dans Jess. Caroline ne dit rien. Avec Jess Pauline était certainement en train de faire la paix avec son enfant intérieur.

Pauline était à l’appartement quand Jess revint en début d’après-midi. Elle avait les yeux rougis et bouffis. Pauline sut qu’elle avait beaucoup pleuré. Avait-elle revu sa mère ? Jess ne chercha même pas à cacher la vérité. Elle lui raconta tout. Pauline la remercia de son honnêteté et sa confiance. Elle lui confia qu’elle avait vu Caroline qui savait pour elle et Jess.

Que voulait Jess ? Cette dernière était très attachée à Pauline. Elle avait été là à toutes les étapes importantes de sa jeune vie d’adulte. Étayante, bienveillante, aimante. Le temps là aussi avait fait son œuvre avec elle. Jess n’imaginait pas sa vie sans elle. Pour l’instant elle était fatiguée car toutes ces émotions l’avaient vidée. Elle demanda à Pauline de reprendre la discussion un peu plus tard car elle voulait se reposer. Pauline approuva.

Jess monta dans sa chambre où elle s’enferma. Les pleurs reprirent de plus bel. C’était son premier chagrin d’amour. Sans qu’elle ne sache pourquoi elle eut envie de se caresser. Pauline lui en avait parlé. C’était bizarre car l’excitation n’était pas la même qu’avec une partenaire. Pour s’aider elle repensa à Lola. Elle se revoyait avec elle dans sa chambre. Son sexe était sec et plus elle le frottait plus il la brûlait. Elle ne parvenait pas à jouir. Aussi elle arrêta.

Elle se remit à pleurer. Apercevant son bracelet elle l’arracha de son poignet qu’elle jeta sur le lit. Pourquoi Lola l’avait-elle recontactée dimanche ? Juste pour rompre de vive voix ? Pourtant le samedi il n’avait pas échappé à Pauline jalouse que Lola tenait à Jess. Avait-elle juste maintenu la relation juste pour coucher avec elle car c’était tendance pour les hétéros ? Le chagrin fit place à la colère. Comme avec sa mère.

De nouveau elle se sentit excitée sexuellement. Elle se revoyait avec Pauline. En touchant son sexe elle fut surprise de le sentir mouillé. Les caresses étaient plaisantes car ses doigts glissaient aisément sur les muqueuses lubrifiées. Elle eut un orgasme intense. Son corps ne mentait pas. C’est Pauline qu’il voulait et rien qu’elle.

Elle sécha ses pleurs. Avant de descendre elle prit une douche afin d’effacer de sa peau l’odeur de Lola. Pauline était dans son canapé sur son téléphone, elle cherchait une location pour les vacances d’hiver car elle aimait skier.

Jess était debout derrière elle. Elle se pencha et l’enlaça tout en mettant ses bras autour de son cou. Puis se mit à l’embrasser tout en lui caressant les seins. Pauline ne bougea pas. Jess s’en aperçut. Jess fit le tour du canapé et prit le téléphone des mains de Pauline pour le déposer sur la table basse. Puis elle bouscula Pauline pour l’allonger sur le canapé. Elle lui dégrafa son bouton de pantalon à la recherche de son clitoris.

Pauline était trempée. « Je n’aime que toi Pauline » murmura Jess à son oreille. Et elle dégrafa le bouton de son pantalon. Pauline constata que Jess aussi était trempée. Mieux que des mots leurs corps parlaient pour elles.

Peu importaient leurs différences car elles s’étaient trouvées. L’amour qu’éprouvait Jess pour Pauline n’avait rien du coup de foudre qu’elle avait eu pour Lola. Cependant il était certainement plus profond et plus durable. Et l’amour qu’éprouvait Pauline pour Jess n’avait rien du démon de midi. Pauline ne fuyait plus dans le travail pour éviter de se confronter à son histoire. Maintenant qu’elle avait suffisamment de sécurité intérieure et matérielle, elle n’avait plus peur d’aimer et d’être aimée. Elle pouvait se projeter sans angoisse dans le couple.

Pauline comme Jess avaient su laisser passer l’orage et les coups de foudre. Elles avaient accepté de se laisser traverser par des émotions fortes et contradictoires. Parce que l’important c’est d’aimer pour se sentir vivant.

Fin du tome 1… A suivre…

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