Romans lesbiens

Roman lesbien : J'en veux encore

J’en veux encore est un roman lesbien d’une première histoire d’amour homosexuel.

La femme vit dans un pays qui n'est pas le sien. Comment aurait-elle l'aisance morale de s'y mouvoir, alors qu'elle n'en sait pas la langue ?

Colette
Au sommaire

J'en veux encore : chapitre 1

Un après-midi au parc. La municipalité dans le cadre de son jumelage avait organisé un concours de chorales d’amateurs. Ambre, ajointe à la mairie en charge de la culture, avec Bob son homologue américain avaient mis un an à monter ce projet.

C’était un spectacle gratuit qui rassemblait musiciens et chanteurs des deux continents. Tous les soirs à 18 heures durant une heure, elles se relayaient chaque jour durant tout le mois de juillet dans le jardin public, au kiosque à musique. Ensuite chaque auditeur disposait d’une heure pour élire la chorale de son choix. Que la meilleure gagne.

Aussi pour la population voir débarquer ces chorales américaines en France, c’était l’attraction. La ville était située près d’un parc d’attractions à thèmes dont les héros étaient ceux de célèbres dessins animés américains. Elle appartenait à une communauté de communes assez riche grâce aux retombées économiques des touristes venus des quatre coins du globe pour le visiter et de la cotisation foncière reversée par l’entreprise.

Ce concours avait lieu l’été au moment où l’afflux de vacanciers était à son zénith. L’horaire avait été choisi exprès pour permettre aux familles de faire une pause assise sur l’herbe à l’ombre des arbres. Logés dans les hôtels environnants, elles complétaient leur séjour agréablement avec cette parenthèse musicale. Ensuite reposées elles retournaient s’amuser du parc gratuit à celui payant jusqu’à sa fermeture clôturée par un feu d’artifice.

Quant aux habitants qui n’étaient pas partis en vacances, c’était l’idéal pour prendre l’air après une journée de travail. Coincés dans les transports en commun ou les bouchons pour rentrer, ils décompressaient du stress occasionné.

Ambre avait prévu un discours d’inauguration dans les deux langues qui serait lus par les maires des villes jumelées afin de lancer les festivités. La presse avait été conviée. Elle comptait sur les articles pour relayer l’information et ainsi attirer encore plus de monde. Ambre n’avait pas oublié d’alimenter les réseaux sociaux en invitant les internautes à se joindre à l’événement. Elle espérait ainsi toucher des influenceurs qui sont plus efficaces qu’une campagne de pub.

Le jardin était immense et pouvait recevoir une foule nombreuse. Etant donné aussi le coût pour les finances publiques car le transport et le logement des chorales étaient pris en charge par la mairie, il fallait le financer malgré la gratuité. Comme cela augmentait la fréquentation du parc de loisirs qui versait une redevance à la communauté de commune, celui-ci y contribuait en grande partie. D’autre part les commerçants voyant leurs clientèles croitre avaient été aussi sollicités car ces partenariats étaient basés sur le donnant-donnant.

Ambre était fébrile car le premier concert allait débuter dans quelques minutes. En plus de la logistique, elle avait dû coordonner la technique. Des écrans géants avaient été disposés dans tout le parc afin que chacun puisse suivre l’évènement. En dehors des quelques rangs assis du devant réservés à des invités triés sur le volet et ceux supplémentaires pour les femmes enceintes et les personnes âgées, tout le monde était assis sur la pelouse ou debout pour ceux qui circulaient.

Un an de préparation n’avait pas été de trop pour prévoir l’accueil du public. Question sécurité la mairie ne pouvait pas se permettre de failles. Comme il était difficile à l’avance de déterminer le nombre de visiteurs, le dispositif serait affiné après le premier récital. Les commerçants étaient réticents à piétonniser trop vite le centre-ville qui limiterait les achats dans certaines boutiques. En dehors de cafés et restaurants qui étaient sûrs de faire un carton plein, les autres doutaient de l’opération commerciale. La foule ferait fuir la clientèle habituelle. Le service culturel de la mairie avait dû faire preuve de beaucoup de diplomatie pour expliquer le bienfondé d’une telle manifestation.

Avec ce concours Ambre jouait la suite de sa carrière. En fonction de sa fréquentation et des retombées économiques sur la ville et le parc d’attractions, elle serait confortée à son poste. L’opposition saurait reprocher au maire le gaspillage de l’argent public en cas d’échec. Au contraire, des commerçants contents et une taxe versée par le parc supérieure à celle de l’an passé et l’édile s’en servirait pour sa réélection.

Voilà pourquoi Ambre était aussi fébrile alors que les premières notes de la chorale américaine résonnaient dans le parc. C’était un chant populaire très connu qui ravit d’emblée la foule nombreuse. Des spectateurs allaient et venaient car il y avait de nombreux marchands dans le jardin public. Boissons, crêpes, gaufres, glaces, bonbons, sandwiches, hot-dog, frites, il y en avait pour tous les goûts. L’ambiance était bon enfant. Certains chantaient avec la chorale, d’autres bavardaient ou dansaient. Cette concrétisation était pour elle un véritable soulagement.

Ambre observait les badauds. Elle était postée au pied du kiosque. Vacanciers, travailleurs, couples, célibataires ou familles ce spectacle touchait un public varié et de tous les âges. Tiago le mari d’Ambre n’était pas venu soutenir son épouse. Il tenait un garage de proximité dans la localité. Avant tout des réparations et des révisions, aucune vente automobile. Tiago avait hérité de l’entreprise paternelle connue dans toute la région pour un travail sérieux et de qualité. Il était aussi agréé par plusieurs assurances ce qui lui assurait une bonne partie de son chiffre d’affaires.

Ambre et Tiago se connaissaient depuis l’enfance car la mère d’Ambre avait été la secrétaire du père de Tiago. Ambre après le bac avait poursuivi ses études et obtenu un master tourisme. Elle avait réussi à décrocher un poste au parc d’attractions dès sa sortie de la faculté. Durant sa dernière année de master, elle s’était présentée aux élections municipales où sa liste avait remporté le suffrage il y a cinq ans. Elle avait joué l’atout femme et jeune. Le maire qui était un vieux loup de la politique avait été ravi de remplir facilement son quota avec cette recrue de choix.

A cette occasion elle s’était mariée avec Tiago. Il rêvait de fonder une famille alors qu’elle ne pensait qu’à sa carrière. Ils avaient 23 tous les deux et la vie devant eux.

Ambre était motivée et dès son élection avait décroché le poste d’adjoint à la culture. Pour éviter des conflits d’intérêt elle avait démissionné du parc d’attractions. Naturellement elle avait été nommée à un poste de direction à l’office du tourisme de la ville. Ainsi pendant que Tiago ne comptait pas ses heures au garage, Ambre passait d’une réunion à une sortie culturelle. Toujours partie par monts et par vaux, elle pouvait être jointe constamment mais ne savait jamais quand elle rentrait.

Il faut dire que la vie culturelle était riche dans la région. Ambre s’épanouissait dans sa fonction et adorait cette vie sociale superficielle et clinquante. Elle aimait être en représentation, se montrer. Elle se sentait exister. Tiago se sentait écrasé par elle car il n’était pas dans son élément dans ces pince-fesses mondains. Il sentait aussi floué dans ce mariage car Ambre repoussait sans cesse le moment d’être mère. Les tensions étaient nombreuses dans le couple et la préparation de ce concours les avait exacerbées.

Ambre savait que son poste à la mairie n’était pas acquis. D’une part il dépendait des électeurs et ensuite du maire. La culture était convoitée. C’est pourquoi elle devait aussi obtenir des résultats même si l’art est en principe détaché de la course à la performance. L’an prochain il y aurait de nouvelles élections, le maire se représenterait pour un second mandat. Elle comptait bien encore en être.

Tonnerre d’applaudissements après la première chanson. Le maire avant de quitter la représentation vint la féliciter. Il était confiant sur la réussite du concours. Comme tout animal politique il aimait flatter tout en se réappropriant les choses. Ambre savait que dans la presse on ne parlerait que de lui. D’ailleurs elle lui avait organisé une rencontre avec les journalistes pour un interview le lendemain.

Pour les influenceurs qui s’étaient manifestés, la responsable de la communication du parc à thèmes s’était chargée de les recevoir en VIP, avec chambres offertes dans les hôtels et soirée privée avec concerts de chorales. Avec le nombre de leurs followers les dépenses n’étaient rien en comparaison des retours qu’ils obtiendraient avec l’afflux de leurs fans.

Maintenant Ambre pouvait s’accorder un peu de répit et profiter de ces chansons entrainantes et joyeuses. Elle quitta le kiosque pour aller s’installer en retrait contre un arbre, à plusieurs mètres du dernier rang des spectateurs debout. Elle voulait aussi goûter l’ambiance comme n’importe quel festivalier.

C’est alors qu’en laissant planer son regard elle aperçut un couple de femmes se tenant discrètement la main. De temps en temps elles se regardaient amoureusement. Puis quand les chansons s’interrompaient, elles applaudissaient à tout rompre avant de recommencer le même manège. Ambre était fascinée par leur gestuelle excitante. Se tenir la main tout en se cachant dans et du public avait quelque chose de très érotique. Bien plus que de l’afficher triomphalement et fièrement.

L’esprit d’Ambre vagabondait. Qui étaient-elles ? D’où venaient-elles ? Pourquoi exerçaient-elles sur elle pareille attraction ? Était-ce parce que son couple traversait une crise qu’un tel bonheur affiché l’interrogeait ? Sans doute l’émotion ou le lâcher prise après des mois à tout contrôler. Elle avait besoin aussi d’un dérivatif pour évacuer l’angoisse qui saurait la ressaisir quand le réel reprendrait le dessus.

J'en veux encore : chapitre 2

Ambre était fascinée par ces deux femmes. Alors qu’elle aurait dû ressentir de l’indifférence, montaient en elle des sentiments opposés. De l’attirance mêlée de jalousie. Pendant que la chorale entonnait un autre chant, elle s’étonna de ne pas pouvoir se détacher de la vision ce couple ni même de prendre du plaisir au spectacle.

De dos ces femmes se ressemblaient. Même corpulence, même taille, même type d’habillement. Leur mimétisme était troublant. L’esprit d’Ambre continuait à divaguer. Après les questions existentielles, les questions plus intimes. Comment s’étaient-elles rencontrées ? Quelle était leur vie ? Comment faisaient-elles l’amour ? Cette dernière interrogation la mit mal à l’aise car durant un bref instant elle crut que tout le monde avait pu lire dans ses pensées.

Pourquoi cette obsession ? Elle qui habituellement était du genre écœuré par le sexe avec Tiago laissait monter en elle des fantasmes surprenants. Ambre mit toutes ces interrogations sur le dos du surmenage et de la crise conjugale. Depuis des mois elle ne s’était pas économisée pour organiser ce concours. C’était un trop-plein qui débordait. Avec Tiago, elle n’avait plus fait l’amour depuis leur dernière dispute qui remontait à six mois. Ils étaient de plus en plus en décalage depuis qu’elle avait été élue. Il l’avait accusé de fuir la discussion et de refuser de prendre ses responsabilités. Personne ne l’avait obligée à se marier avec lui qui n’avait jamais caché son désir de paternité.

A 28 ans c’était l’âge pour devenir parents. Tiago vivait mal la pression sociale. Ses parents comme ses beaux-parents se languissaient de la venue de leur premier enfant. Il supportait de moins en moins les allusions sur la fertilité de leur couple. Il se ressentait remis en cause dans sa virilité. Ambre au lieu d’assumer ses choix professionnels entretenait une ambiguïté malsaine avec lui et son entourage. Pourquoi ne pas avouer qu’elle n’avait aucun désir de maternité ? Où était la honte ?

Sifflets. Applaudissements. La chorale avait terminé son show sur l’hymne américain a capella. La compétition commençait bien. Après deux rappels, la foule se dissipa dans le parc. Ambre suivit des yeux le couple qui se dirigea vers la sortie ouest du parc qui menait au centre-ville.

Un des deux visages lui était familier. D’où connaissait-elle cette femme ? Ambre côtoyait tellement de monde que sur le moment, elle ne s’en souvenait plus. Inutile de chercher elle s’en souviendrait quand elle ne s’y attendrait pas. Elle s’empêcha de les suivre pour avoir la réponse. Pourtant l’accoster lui aurait été facile. Elle aurait pris prétexte d’avoir un premier avis sur la représentation en déclinant son identité. Comme cela, elle aurait pu glisser qu’elles avaient déjà dû se rencontrer.

Ambra chassa cette pensée de son esprit. Elle devait regagner la mairie car quotidiennement la chorale après le spectacle était invitée à partager le pot de l’amitié. C’était aussi l’occasion pour le service de communication de prendre des clichés avec les uns et les autres en costumes de scène. Ensuite ces photos seraient diffusées via les réseaux sociaux pour inciter le public à venir encore plus nombreux.

Dans le jardin de la mairie, le photographe dans un anglais approximatif donnait ses indications pour mettre en scène le portrait de groupe. Un des solistes serait porté allongé par une partie du chœur, les autres par derrière sautant pour créer l’illusion du mouvement. Ambre assoiffée se dirigea vers le buffet. Son excitation était retombée et Bob avait l’air de prendre les choses en main.

C’est que rien ne lui échappait. Il contrôlait absolument tout avec son attaché de presse. Lui aussi demanda certaines poses aux chanteurs et musiciens. Ensuite il y eut une interview filmée et traduite en français pour relater l’histoire de la chorale, sa fondation, ses influences musicales avec le chef de chœur qui serait diffuser sur les réseaux sociaux. Tout était bon pour communiquer et susciter l’envie. Quand ce seraient les chorales françaises les rôles seraient inversés. Ambre aurait aussi sa part de gloire médiatique.

A l’aise avec ces mondanités, elle passa d’un invité à l’autre, serrant des mains, claquant la bise, ayant un petit mot pour chacun. Elle devait tenir à ce rythme durant un mois mais cela ne l’effrayait pas. Au bout d’une heure, la chorale regagna son hôtel. Ambre appréciait ce calibrage impeccable avec les Américains. Pas de place pour l’improvisation, l’heure c’était l’heure. Elle n’aurait pas les mêmes facilités quand ce serait son tour.

En deux temps trois mouvements, la salle fut vidée et le personnel de ménage prit place pour nettoyer. C’est alors qu’Ambre reconnut la femme du parc. En fait elle était la responsable de la société avec laquelle la mairie sous-traitait. Mais oui, maintenant elle se souvenait. Elle ne l’avait pas reconnue car elle avait coupé ses cheveux et changé la couleur blond vénitien pour du blond platine. Mais cette femme était bien celle du parc qu’elle avait vu en couple avec une autre femme, elle n’avait aucun doute là-dessus.

Occupée à répartir la tâche à ses équipe, Gabrielle ne vit pas Ambre qui l’observait depuis la porte d’entrée de la salle. C’est la sonnerie du téléphone de l’adjointe à la culture qui révéla sa présence. Ambre décrocha et murmura à son interlocuteur qu’elle était occupée et rappellerait plus tard. Gabrielle tourna la tête dans sa direction. Une fois les ordres donnés, Gabrielle alla à la rencontre d’Ambre.

« Bonjour madame, dit Gabrielle. Je peux vous aider ?

– Bonjour madame, répondit Ambre. Je travaille à la mairie, je suis Ambre l’adjointe à la culture. J’avais besoin d’un moment de calme pour décompresser.

– C’est vous qui avez organisé le concours ?

– Oui ! Avec Bob, mon homologue américain.

– Je peux vous serrer la main pour vous remercier ?

– Si vous voulez, dit Ambre ravie tout en lui tendant la sienne.

– J’étais au parc tout à l’heure, c’était super. J’ai passé un bon moment.

– Vraiment ? Les retours sont excellents. Sur les réseaux sociaux les like sont montés en flèche.

– C’est bien mérité. Je compte y retourner demain avec mon amie.

– Elle sera ravie.

– Comment vous savez que c’est une femme ?

– J’étais derrière vous dans le parc, un peu plus loin sous les arbres. C’est pour cela que vous ne m’avez pas vue. Je vous ai longuement observée.

– Cela vous choque ?

– C’est votre vie.

– Vous ne répondez pas.

– Je ne suis pas à l’aise avec votre question ni l’homosexualité. Mais pas le couple que vous formez avec cette femme.

– Ah ?

– Qu’attendiez-vous de ma part comme réponse ?

– Je ne sais pas. J’ai tellement peu l’habitude de discuter de ma vie privée dans un cadre professionnel.

– Ne vous inquiétez pas, cela restera entre nous. Votre secret sera bien gardé.

– Ne vous méprenez pas. J’assume totalement mon homosexualité. C’est juste que je cloisonne mes deux vies par habitude, c’est tout. Je suis actuellement célibataire. Léna est juste une bonne amie. Mais pour l’instant cela ne va pas plus loin qu’une sortie au parc.

– C’était plus qu’une sortie au parc. Vous aviez une manière de lui tenir la main.

– Effectivement. Mais notre rencontre est récente. Nous n’en sommes qu’au début d’une relation qui pour le moment n’est que très amicale. Et aussi un peu compliquée car Léna ne semble pas aussi libre qu’elle le dit.

– Je ne veux pas vous mettre mal à l’aise. Vous n’avez pas à vous justifier. J’ai été indiscrète, veuillez m’en excuser. Je ne sais pas ce qui m’a pris.

– Autant pour moi alors. J’ai été ravie de faire votre connaissance. Sans doute aurons-nous l’occasion de nous revoir au parc demain ? Je dois vous laisser car mon équipe a besoin de moi. Au fait je m’appelle Gabrielle. Au revoir Ambre.

– Au revoir Gabrielle. »

Ambre laissa Gabrielle vaquer à ses occupations sans la quitter du regard. Elle ne se reconnaissait pas. Gabrielle la troublait au-delà du raisonnable. Elle prit alors conscience qu’en dehors de Tiago elle n’avait jamais aimé personne d’autre. De son corps ou de son cœur lequel des deux se réveillait le premier ?

J'en veux encore : chapitre 3

Avant la réunion matinale, Ambre avait consolidé les chiffres recueillis auprès des différents partenaires. Le taux de remplissage des hôtels était au zénith. Plus une chambre de libre durant toute la durée du concours sur le parc comme dans les environs. Augmentation de la fréquentation des commerces de plus de trente pour cent y compris chez les plus grincheux. C’était une réussite totale pour Ambre et Bob. Il faut dire que la période était bien choisie et le lieu aussi. Avec la chaleur, le jardin ombragé apportait un peu de fraicheur en même temps qu’une activité familiale et décontractée. C’était l’occasion d’une sortie culturelle gratuite qui facilitait ensuite la consommation locale. Une glace ou un verre en terrasse complétait agréablement ce moment convivial.

Pour Ambre, c’était la consécration. Le maire lui avait envoyé un texto de félicitations, elle était aux anges. Elle était assurée de garder son poste à la culture à condition de tenir la cadence. Elle croisait les doigts pour que la météo reste au beau fixe. Avec la chaleur les orages étaient aussi à craindre. Pour l’instant elle savourait sa victoire, des moments comme celui-ci, elle n’en aurait pas tous les jours.

La réunion commença sous les applaudissements. Le conseil municipal encore présent malgré les congés estivaux avait tenu à être présent pour écouter les dernières informations. Avec les réseaux sociaux et les moteurs de recherche, la ville venait de sortir de son anonymat. Le maire qui craignait des débordements avait invité le préfet à la réunion pour assurer la sécurité des festivaliers. La veille on avait estimé à cinq mille le nombre de personnes dans le parc. On s’attendait à plus du double. C’était la limite autorisée.

En matière d’organisation cela changeait la donne. En particulier, il fallait s’assurer qu’aucun attentat ne puisse avoir lieu. Pour cela il fallait renforcer les agents à l’entrée du parc. Et interdire aux voitures des non-résidents les abords de la ville qui serait entièrement piétonnisée pour le mois. Des navettes seraient assurées depuis les parkings en périphérie. Il en existait de délestage sur des champs encore non construits car il restait encore du terrain pour agrandir le parc de loisirs dont le succès était grandissant.

En deux heures, le plan d’action avait été validé. Ensuite à chacun de le décliner sur le terrain. Pour Ambre et Bob rien n’avait changé. Leur rôle restait le même. Chaque jour ils devaient accueillir une nouvelle chorale après avoir raccompagné la précédente à son bus, son train ou son avion. Comme Ambre excellait dans les relations publiques, elle adorait sa tâche. Pour réduire les dépenses, la mairie avait des salles de réception dont l’une avait été réquisitionnée pour servir de cantine. Ainsi les frais étaient limités à l’hôtel car malgré tout c’était un budget public. En la matière il y aurait toujours parmi les opposants quelqu’un pour critiquer les dépenses et les reprocher à la majorité municipale.

Tous les jours, en alternance selon la nationalité de la chorale, Ambre et Bob devaient utiliser les locaux pour gérer le flux des musiciens et chanteurs. Alors qu’on nettoyait les chambres, l’un ou l’autre jouait la montre avec les nouveaux arrivants en leur offrant un pot de bienvenue. C’était l’occasion de se connaitre mieux en discutant autour d’un verre puis de poursuivre la discussion au déjeuner. Ainsi les invités prenaient possession de leur chambre pour se reposer et se préparer avant une mini répétition et leur prestation.

Gabrielle et ses équipes s’occupaient de nettoyer quotidiennement la salle après chaque réception, il y en avait quatre au total. Accueil de la chorale, déjeuner, pot de l’amitié et diner. C’est ainsi qu’en fin de matinée Ambre les aperçut de loin au moment où elle accompagnait le groupe dans le bus qui les menait à leur hôtel. Intérieurement elle était heureuse de la revoir. Néanmoins elle resta concentrée car le planning était serré. Elle savait qu’un imprévu de dernière minute pouvait s’inviter dans ce ballet bien huilé. Une valise perdue, un instrument cassé ou même un vêtement abimé ou sali. En plus d’être attachée culturelle, elle pouvait avoir à gérer cette situation avec le concierge de l’hôtel.

Les journées d’Ambre étaient bien remplies. Réunion le matin, accueil et gestion du groupe jusqu’au diner. Quand elle n’avait pas la responsabilité de la chorale, elle restait en renfort car c’était elle qui donnait les ordres aux prestataires. Ainsi elle avait du repos entre l’installation à l’hôtel et leur départ au kiosque à musique. Pour tenir, elle avait obtenu de l’hôtel une chambre mise gracieusement à sa disposition. C’était habituellement réservé au chauffeur du bus des groupes. En l’occurrence pour le concours, les bus étaient locaux, cet avantage lui était donc revenu de plein droit.

Si tout allait bien, c’était au mieux deux heures de coupure dans une journée de quatorze heures. S’allonger même une heure ne serait pas du luxe. Heureusement qu’elle était jeune et que ça ne durait qu’un mois. Elle prenait ses vacances en août avec Tiago car son garage fermait. Ils avaient prévu de partir ensemble, elle pourrait récupérer.

Pour l’instant sa priorité était le spectacle quotidien. La chorale était française et avait prévu un récital de gospel pour rivaliser avec ses concurrents américains. Le choix était osé mais le chef de chœur comptait sur le public pour les soutenir. Il savait ce qui plaisait et savait mettre l’ambiance.

Deux heures avant les premières notes, le parc était déjà rempli de nombreux badauds. Ambre avait été prévenue par le service de sécurité qu’il faudrait sans doute fermer les entrées du jardin avant l’heure pour éviter des mouvements de foule. Elle paniquait car la déception était la pire publicité. Bob la rassura. Le flux se régulerait de lui-même car deux heures à attendre avec des enfants, c’était long.

Effectivement à l’heure dite, la foule était la même que la veille. Beaucoup de curieux avaient préféré aller en ville aux terrasses des cafés qui s’étaient étendues sur la chaussée. Ambre après avoir accompagné la chorale au kiosque avait repris sa place au niveau des mêmes arbres car elle espérait secrètement revoir Gabrielle. Hélas pour elle, ce fut un groupe de jeunes très excités qui occupa le dernier rang, lui gâchant doublement le plaisir. Mais cela ne dura pas car le niveau de la chorale était excellent. La reprise en français d’airs célèbres enchanta les festivaliers qui les entonnèrent à plein poumon.

Depuis son coin Ambre ne quittait pas son smartphone des yeux car elle surveillait les réseaux sociaux. Sans en avoir l’air, elle travaillait. C’était le même enthousiasme que la veille. La chorale qui comptait bien gagner le concours n’avait pas lésiné avec les influenceurs car ils avaient posé en tenue et dans différentes poses dans les jardins de l’hôtel juste avant leur prestation. L’un d’eux avait même obtenu une vidéo de leur répétition qui avait été largement partagée et likée. Ambre adorait cette énergie qui se dégageait de ce concours. Exactement ce qu’elle avait recherché en l’organisant. Le compteur des votes s’affolait, la compétition démarrait fort.

Elle regarda sa montre. Dans dix minutes le spectacle se terminait. Elle décida d’écourter sa présence afin de devancer la chorale au buffet dressé en leur honneur. Elle envoya un texto à Bob pour qu’il se charge de les accompagner. Tous les jours ce serait le même scénario. Pot de l’amitié avec la chorale, les organisateurs, la presse et les influenceurs qui le souhaiteront. Photos, interviews. Tout serait bon pour assurer la promotion et la publicité de l’évènement.

En se dirigeant vers la salle, Ambre reconnut Gabrielle avec Léna. Plus discrètes que la veille, elles se tenaient à distance l’une de l’autre. Gabrielle l’aperçut également et lui adressa un sourire. Ambre était trop loin pour entendre ce que Léna lui disait. Sans doute voulait-elle savoir à qui Gabrielle l’adressait ? Ambre ressentit des palpitations. Son corps la trahissait alors que son esprit luttait. Ce qu’elle ressentait pour Gabrielle, c’était de l’amitié. Rien de plus.

Durant l’heure que dura le cocktail, Ambre fut accaparée par son travail de relations publiques. Un journaliste l’interrogea sur la préparation du concours. Elle répondit également à des questions au cours d’un live sur un réseau social car les jeunes avaient une appétence pour ces représentations musicales. Ils étaient d’ailleurs nombreux dans le public.

Quand la salle se vida, Ambre en profita pour passer des appels. Elle anticipait les jours à venir. Elle en profita également pour téléphoner à Tiago. Ils s’échangèrent des banalités. Avec l’afflux de touristes son garage tournait à plein. Il était fatigué lui aussi de ses journées de travail. Un plat au micro-onde le soir et au lit. Il attendait avec impatience les vacances car il voulait qu’Ambre et lui se retrouvent. Ambre parla de son investissement à deux mille pour cent dans ce concours. Elle était épanouie dans son mandat électoral et ne voulait rien rater de ce qui était sa plus belle réussite professionnelle. Elle ne répondit pas à l’attente de Tiago. Ils n’étaient plus sur la même longueur d’ondes.

Quand elle raccrocha, Gabrielle avait déjà réparti la tâche à ses équipes.

J'en veux encore : chapitre 4

Ambre ne s’attendait pas à la proposition de Tiago. Elle en était presque déstabilisée. Elle ne pourrait pas indéfiniment retarder l’échéance car l’horloge biologique était en route. Depuis cinq ans elle rusait et prétextait sa carrière pour repousser la question des enfants. Mais si elle n’était pas prête, elle n’était pas en droit de le priver d’être père. A quoi rimait ce mariage ? Tôt ou tard il exploserait.

Gabrielle s’approcha d’Ambre.

« Bonjour Ambre. Vous allez bien ?

– Oui. Pourquoi ?

– De loin on aurait dit que vous aviez reçu une mauvaise nouvelle.

 – J’étais au téléphone avec mon mari. Nous traversons une phase difficile avec ce concours. Depuis un an je ne suis plus très présente.

– Je ne veux pas indiscrète sur votre vie privée. Vous dinez où ce soir ?

– C’est une invitation ?

– Je suis seule. Léna a rejoint son mari.

– J’ai dû rater quelque chose. Hier vous m’aviez dit que c’était le début de votre relation.

– Oui. L’un n’empêche pas l’autre. Si vous saviez le nombre de femmes lesbiennes mariées à un homme. Elles ont toutes une bonne raison. La maternité. La norme sociale. La pression de leur milieu. J’ai eu la confirmation cet après-midi que Léna n’était pas aussi libre qu’elle le prétendait.

– Je suis perdue d’un seul coup.

– Acceptez de diner avec moi, je vous raconterai la suite !

– D’accord. 

– Vous me donnez dix minutes. Le temps de régler deux ou trois choses.

– Vous vous voulez que je réserve une table quelque part ?

– C’est déjà fait. 

– J’appelle Bob pour lui demander d’accueillir les chanteurs au diner, je les rejoindrai au dessert. Lui qui veut perfectionner son français va être ravi. »

Ambre comprit que Gabrielle l’avait réservée pour Léna. Mais elle ne fit aucune remarque. Comme elles travaillaient ensemble le temps du concours, s’afficher en ville aux côtés de Gabrielle ne la gênait pas. Le restaurant était en centre-ville. Ambre le connaissait de réputation car il venait d’ouvrir et était complet en permanence. Il était tenu par un jeune chef qui proposait chaque jour à l’ardoise des produits du marché. Sa cuisine était au centre de l’établissement et visible de tous. C’était un concept tendance qui plaisait à la clientèle.

Le chef qui était le cousin de Gabrielle vint l’accueillir et la saluer d’une bise. Elle présenta Ambre comme une collègue afin qu’il ne se méprenne pas sur la relation. Gabrielle avait dû lui annoncer qu’elle viendrait avec sa nouvelle amie. Cela éviterait les gaffes et les questions. Il les plaça lui-même à leur table et leur offrit un mojito en attendant de passer la commande.

Ambre était agréablement surprise par l’ambiance du lieu ainsi que sa convivialité. Habituellement elle fréquentait les restaurants dans le cadre professionnel. Avec Tiago les sorties étaient rares car il était plutôt du genre casanier. Il n’y avait pas que la maternité qui les séparait. Les contraires s’étaient attirés mais aujourd’hui le courant ne passait plus. Ambre apprécia pour le temps d’un diner de se poser car elle vivait dans le stress depuis trop longtemps.

Le serveur leur présenta l’ardoise. Elles choisirent le même plat et dessert. Elles n’avaient qu’une heure trente pour diner car elles devaient ensuite retourner à la salle. Gabrielle comme promis raconta à Ambre la suite de son histoire avec Léna. Elle l’avait rencontrée sur un site de rencontres réservé aux lesbiennes. Rapidement elles s’étaient trouvées beaucoup d’affinités. Léna était à la recherche d’une partenaire pour une relation occasionnelle, prétextant un travail prenant. Elle avait omis de parler de son mari.

Gabrielle n’avait pas envie non plus de s’investir dans une relation régulière car elle sortait d’une rupture douloureuse. Une relation de transition lui convenait donc très bien. Elle n’en voulait pas à Léna d’être mariée mais plutôt de lui avoir menti. Elles étaient deux adultes consentantes, leur relation était purement sexuelle. Autant être honnêtes l’une vis-à-vis de l’autre. Gabrielle n’attendait pas qu’elle divorce. Son indisponibilité était même rassurante pour elle car cela lui éviterait de promettre ce qu’elle ne voulait pas. En effet elle n’avait aucune intention de s’engager dans la durée.

Ambre écoutait attentivement le récit de Gabrielle. Cette franchise et cette liberté de ton la changeaient des conventions auxquelles elle était habituée. Parler de sa sexualité n’était pas dans son éducation. Elle ne savait pas trop bien quoi lui dire. Gabrielle comprit qu’Ambre était gênée par ses confidences. Aussi elle lui proposa de lui parler de son mari. Ambre lui raconta sa rencontre, son mariage, son désir de fonder une famille alors qu’elle ne se sentait pas encore prête pour le moment. Elle avait envie de s’épanouir professionnellement. Pourtant à 28 ans, il était temps d’y penser.

Gabrielle la surprit en lui demandant si ce désir d’enfant était le sien ou celui de son mari ou la pression sociale qui s’exerçait sur elle. Ambre rougit car c’était la première fois que quelqu’un lui posait la question et comprenait son hésitation. Elle bafouilla et finit par avouer que si ça ne tenait qu’à elle, elle n’en aurait pas. Elle interrogea en retour Gabrielle sur le sujet. Elle non plus n’avait pas envie d’être mère. Avant même de se savoir qu’elle était lesbienne elle n’en voulait pas. L’idée d’être enceinte la révulsait. Elle aimait trop sa liberté pour la sacrifier dans la maternité.

Au moins c’était clair. Gabrielle avait une personnalité bien affirmée. Ambre la sentait bien équilibrée et sûre de ses choix. Elle n’en avait que faire de ce qu’on pensait d’elle. Gabrielle était au-dessus des critiques et des influences. Ambre regrettait de ne pas avoir eu un modèle de femme libre comme elle pour se construire. En l’écoutant elle ressentait combien elle étouffait dans sa vie toute tracée. Certes elle était rassurante mais combien ennuyante. Si elle se jetait à corps perdu dans ce concours, n’était-ce pas pour éprouver autre chose que le vide abyssal qui l’habitait depuis des années ?

Gabrielle la fascinait car elle réveillait en elle un désir de vivre qui n’avait jamais pu s’exprimer. Ambre sentait que quelque chose était en train de la déborder qui risquait de l’entrainer au-delà du raisonnable. Si elle y cédait, sa vie allait basculer. Serait-elle prête à en assumer les conséquences ? Ne risquait-elle pas de le regretter ?

Ambre choisit pour la soirée de reprendre le contrôle. Elle ramena la conversation au concours de chorales et de la suite de la soirée. Elles finirent de diner et se rendirent ensemble à la salle. Les conventions reprirent le dessus et chacune reprit socialement sa place. Gabrielle retrouva son équipe tandis qu’Ambre rassembla le groupe pour le ramener à l’hôtel, remerciant Bob de sa présence. Elles se quittèrent d’un bref signe de la main.

Ambre eut du mal à trouver le sommeil car la soirée avec Gabrielle tournait en boucle dans sa tête. Ce n’était pas qu’un moment d’égarement. Gabrielle l’attirait. Elle la désirait même. Elle la comprenait mieux que Tiago qui l’avait vue grandir. Comment était-ce possible ? Était-elle lesbienne ou juste amoureuse de Gabrielle ? Toutes ces questions restèrent sans réponse.

J'en veux encore : chapitre 5

La réunion matinale se déroula en petit comité. Le préfet avait délégué son directeur de cabinet, le maire le directeur de sa police municipale. Ambre et Bob leur firent remonter les derniers chiffres. Les fréquentations de tous les lieux étaient en hausse. Le parc à thèmes avait vu les touristes revenir en masse durant le concert car l’affluence les avait dissuadés de rester. Et les cafés des alentours, leur terrasse pleine à craquer. Bob avait eu raison, le flux s’était régulé de lui-même. Ceux qui n’avaient pas apprécié de se sentir serrés dans la foule avaient choisi une alternative.

Il n’y avait pas eu à déplorer d’incidents. Tout au plus quelques malaises dus à la chaleur et à la déshydratation. L’alcoolisation sur la voie publique était plus tardive et sans rapport avec le concours. Ambre qui surveillait les réseaux sociaux et les moteurs de recherche confirma que l’information était toujours aussi bien relayée. Si tout continuait ainsi ce serait un carton plein. De toute manière les hôtels étant complets, l’opération commerciale était assurée de remplir toutes ses promesses de fréquentation.

Aujourd’hui Ambre serait en point relais avec Bob. Elle devait raccompagner la chorale française à la gare. Ensuite il se chargerait d’accueillir la chorale américaine. Ambre pensait à Gabrielle. Elle occupait toutes ses pensées. Elle ne serait pas présente au moment du premier nettoyage. En revanche pour le déjeuner de midi elle s’arrangerait pour venir boire le café avec Bob.

Quelle ne fut sa déception de découvrir que le chef d’équipe n’était pas Gabrielle. Elle apprit que cette dernière était de congés pour deux jours. Elle aurait quand même pu lui dire au restaurant. Ambre rumina une bonne partie de l’après-midi sur la défection de Gabrielle oubliant que leur relation était dans un cadre professionnel. Les émotions qu’elle ressentait n’étaient pas appropriées. Cette frustration n’avait pas lieu d’être. Gabrielle prenait ses congés hebdomadaires comme n’importe quel salarié.

Ambre ne se reconnaissait plus. Elle ne luttait pas contre son attirance pour Gabrielle et se découvrait jalouse et possessive. Pourtant elle savait cette dernière engagée dans une relation. Certes assez peu satisfaisante. Mais Ambre n’avait laissé aucune perspective à Gabrielle pour qu’elle puisse penser qu’une ouverture était possible. Cette relation était purement fantasmatique pour le moment et sans doute non partagée. Gabrielle n’avait pas l’air épanoui avec Léna. Aussi une femme mariée comme Ambre n’était peut-être pas pour lui plaire si elles rompaient.

A aucun moment Ambre ne pensa à Tiago. Comment prendrait-il les choses s’il apprenait que sa femme était attirée par Gabrielle ? Elle chassa rapidement de son esprit cette idée. Pourquoi le mêler à cette histoire qui ne le regardait pas ? Après tout Ambre avait le droit à son jardin secret. Tant qu’elle ne serait pas passée à l’acte tout cela ne comptait pas.

Ambre s’accorda deux heures de repos. Depuis le début du concours elle ne s’était guère ménagée et toutes ces émotions l’avaient épuisée. Elle éprouvait le besoin d’être seule et de s’allonger. Dans son lit son esprit vagabondait. Elle se voyait en compagnie de Gabrielle. Elle rêvait de ses mains sur elles, de leurs bouches qui s’effleurent. Elle avait envie de l’embrasser. Son ventre se serrait. Elle désirait charnellement cette femme.

Alors que ce n’était pas son penchant, elle se mit à se caresser en pensant à Gabrielle. Elle était tellement excitée qu’elle ne mit pas longtemps à jouir. Jamais elle n’avait ressenti d’orgasme aussi violent. Comment pouvait-elle se retrouver dans cet état alors que rien encore ne s’était passé avec Gabrielle ? Elle ne s’imaginait pas faire le premier pas avec elle.

Qu’est-ce qui se jouait pour Ambre ? Une simple décharge pulsionnelle ? La crise de la trentaine ? On ne change pas son orientation sexuelle sur un coup de tête ou par fatigue. Tout au plus c’est une expérience comme une autre, histoire de ne pas mourir idiote. Elle rattrapait le temps perdu car elle n’avait rien vécu dans sa jeunesse. Ambre rationnalisait pour ne pas s’avouer que c’était plus profond qu’il n’y paraissait. Est-ce qu’elle ne refoulait pas ses pulsions homosexuelles depuis toujours ? Ce mariage sans plus aucun amour n’était qu’un écran de fumée pour ne pas se l’avouer.

La digue était en train de sauter. Elle le sentait. Remontaient à la surface, des désirs inavoués qu’elle avait tentés en vain d’oublier ou d’occulter. Elle se mentait depuis tellement d’années qu’elle ne savait même plus quand cela avait commencé. Sentant qu’elle vacillait sur ses fondamentaux, Ambre eut l’envie soudaine de voir Tiago. Il saurait lui remettre les pieds sur terre et la rassurer.

Elle avait encore une heure devant elle. Le garage était à quinze minutes de là. Quand elle se présenta à l’atelier, elle sentit une gêne de la part des mécaniciens. Tiago s’était absenté, ils ignoraient quand il serait de retour. Ambre fut étonnée car Tiago lui avait assuré au téléphone qu’il croulait sous le travail. Elle profita qu’elle était non loin de chez elle pour prendre quelques affaires.

La voiture de Tiago était garée devant le portail. Ambre était heureuse de le revoir. Quand elle entra dans la maison, elle entendit des bruits venant de leur chambre car la porte était restée ouverte. Tiago était en plein ébats avec une femme qu’elle ne connaissait pas. Quand il l’aperçut Ambre était dans l’embrasure pétrifiée par la vision de la scène. Tout son monde s’écroulait. La trahison était d’autant plus grande qu’elle n’avait rien vu. Tiago sous des airs de mari transi n’était qu’un coureur de jupons. Il voulait l’encourager dans la maternité pour mieux avoir le champ libre quand elle serait occupée avec les enfants.

Ambre ivre de colère froide fit comme si de rien n’était. Elle entra dans la chambre et prit une valise qu’elle remplit de vêtements. Sans se retourner sur le couple qui piteusement cachait sa nudité sous les draps, elle sortit dignement. Dans sa voiture elle s’écroula en pleurs. Elle attendrait de se calmer pour réclamer le divorce. Il était évident que Tiago n’en était pas à sa première fois. C’est juste elle qui n’avait rien voulu voir. Comme pour le reste, elle avait refusé les évidences.

En rentrant à l’hôtel elle prit les escaliers pour éviter de croiser les artistes. Arrivée à sa chambre, elle découvrit que Tiago avait cherché à la contacter mais sans laisser de message. Elle n’avait pas envie de lui parler. Pas avant que sa rage ne retombe. Ambre se sentait bien seule à cet instant. Et si cette attirance pour Gabrielle ne masquait-elle pas d’autres tourments ? Un mariage qui prenait l’eau car ils avaient bien plus de divergences qu’elle ne le pensait.

Ambre dans la salle de bain s’aspergea le visage d’eau car elle avait les yeux rougis par les pleurs. Le froid dégonfla les paupières. Il lui restait encore un quart d’heure pour se préparer. Elle s’installa en position du lotus sur le sol et fit le vide dans son esprit. Elle se concentra sur sa respiration afin de retrouver du calme intérieur. Elle avait l’habitude de gérer son stress ainsi.

Elle entendit à travers la porte la chorale qui se rassemblait pour se rendre au parc. C’était le signal du départ. Elle sortit de sa chambre comme si de rien n’était. Ambre savait masquer son trouble et ne rien laisser paraitre. Son côté superficiel reprenait le dessus.

Les spectateurs étaient nombreux au rendez-vous. La foule était compacte. Au lieu de rester au niveau des arbres, Ambre se mit en quête de chercher Gabrielle. Elle ressentait le besoin de sa présence. Elle se rendit à l’endroit où elle l’avait vue la veille. Visiblement Gabrielle n’était pas du genre à rester à la même place. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin. A moins que de repos, Gabrielle soit restée chez elle.

Ambre choisit de se rendre auprès de Bob. Autour du kiosque grâce à des barrières, des sièges avaient été installés pour les personnalités ou des personnes fragiles dans un espace réservé. L’entrée était surveillée par des vigiles. Ambre grâce à sa carte pouvait y pénétrer. En fendant la foule, elle reconnut Gabrielle qui était seule, dans les premiers rangs d’auditeurs debout.

Elle lui sourit et partit à sa rencontre. Finalement elle renonça à l’espace et préféra profiter du spectacle à côté d’elle.

J'en veux encore : chapitre 6

Gabrielle lui sourit. Les premières notes enthousiasmèrent la foule qui se mit à fredonner avec la chorale. Les Américains savaient mettre l’ambiance. En plus de chanter ils bougeaient en rythme et bientôt furent imités par les spectateurs. Le parc se transforma en immense piste de danse. Gabrielle invita Ambre à se trémousser. La musique en plus de l’effet désinhibiteur eut aussi celui de lui faire oublier tous ses soucis.

Ambre vibrait en cadence portée par l’émotion et les voix puissantes du chœur. Les deux femmes se regardaient avec intensité tandis que leur corps se rapprochaient pour enfin se toucher. Gabrielle prit Ambre par la main et la fit tourner sur elle-même. Dans un mouvement lent elle l’enlaça et lui mit la main sur le ventre tout en la collant contre le sien. Elles restèrent figées quelques secondes dans cette position avant de recommencer le mouvement. Ce sont les applaudissements qui interrompirent leur chorégraphie improvisée.

Tout naturellement elles reprirent leur place côte à côte pour écouter la suite du récital. Ambre n’en revenait pas de son audace. Elle s’était sentie bien l’espace de ces quelques minutes. La présence de Gabrielle l’apaisait. Elle ne pensait à rien d’autre que de savourer ce concert comme n’importe qui d’autre. Personne ne pouvait se douter en la voyant qu’elle en était l’organisatrice.

Malheureusement le réel reprit rapidement dessus. Ambre annonça à Gabrielle qu’elle devait la quitter pour aller rejoindre la salle. Elle savait qu’elle ne la reverrait pas ensuite car c’était un autre responsable qu’elle avait croisé le matin. Au moment de partir, Ambre marqua une hésitation. Elle prit la main de Gabrielle et lui murmura à l’oreille. « Suis-moi ! » Gabrielle prit un air désolé. « Je ne peux pas, je ne suis pas libre ce soir ! »

Ce n’était vraiment pas sa journée. Ambre s’arracha en feignant de bien le prendre. Elle ne voulait pas donner l’impression à Gabrielle d’être affectée par son refus. De toute manière, Ambre travaillait et c’était le hasard qui avait voulu qu’elles passent ce moment ensemble. Elle devait se raisonner sinon elle courrait à la catastrophe. Elle ne contrôlait plus rien mais ce n’était pas une raison pour faire n’importe quoi non plus. Le sens professionnel reprit le dessus.

La chorale avait reçu un triomphe d’applaudissements. Le niveau été élevé et c’est aussi ce qui plaisait à Ambre. Même si elle ne voulait pas se l’avouer, elle aimerait que la France batte les Etats-Unis. Force était pourtant de constater que les Américains savaient conquérir le public. Ils apportaient une part de rêve avec eux ainsi qu’une décontraction malgré un show pourtant millimétré.

Bob était excité car les chanteurs étaient originaires de son Etat. C’est à peine s’il laissa à Ambre le droit de les approcher dans la salle. Aussi dès qu’elle comprit qu’il gèrerait tout de bout en bout, Ambre l’abandonna. C’était trop d’émotions pour elle. Elle préféra rejoindre son hôtel à pied. Tiago avait tenté à plusieurs reprises de la contacter et il avait finalement laissé un message sur son répondeur. Elle l’écouterait plus tard car pour l’instant elle avait la tête ailleurs.

Elle repensait à sa danse avec Gabrielle. A sa sensualité quand elle l’avait serrée contre elle. C’était à la fois tendre et charnel. Elle ne se rappelait pas avec Tiago avoir connu cet abandon. Cette infidélité n’était pas arrivée n’importe quand dans leur mariage. Des non-dits s’étaient accumulés, leur route n’était plus parallèle depuis longtemps. Ils s’étaient connus très jeunes et n’avaient eu aucune autre expérience avant. La crise de la trentaine venait de les cueillir l’un comme l’autre.

Arrivée dans sa chambre, Ambre écouta le message. « J’aurais voulu que tu l’apprennes autrement Ambre. Ce n’est pas qu’un adultère. Je l’aime et nous attendons un enfant. Si tu es d’accord je déposerai les papiers du divorce à ton hôtel demain. Reprenons notre liberté car notre mariage n’a plus de sens. »

Elle était sonnée. Depuis quand leur histoire durait ? Il comptait lui dire quand ? Cette grossesse n’était pas le fruit du hasard. Il entretenait une intimité avec cette femme depuis suffisamment longtemps pour devenir père avec elle. Ambre ne croyait pas à la maternité inopinée sur un oubli de pilule ou de préservatifs. Tiago avait su mener sous son nez une double vie sans qu’elle ne s’en rende compte. Elle était autant furieuse après elle qu’après lui car il l’avait rendue responsable de l’échec de leur mariage en se posant en victime de son ambition professionnelle.

Il parlait de la retrouver alors qu’il avait déjà mis enceinte cette femme. Cette phrase l’avait trahie car il n’avait jamais compté lui avouer quoi que ce soit. La blessure était immense car la confiance est le ciment dans un couple. Il y a des mensonges protecteurs, celui-là était dévastateur. Ambre refusait d’admettre qu’elle avait largement pris sa part dans le malheur qui la frappait. Son refus du dialogue, son ambition sans concession où ce mariage n’était qu’au fond un atout électoral avaient poussé Tiago dans les bras de cette femme. Elle lui avait nié son désir de paternité qui lui était revenu violemment à la figure cet après-midi.

Ambre éclata en sanglots. Elle ne supportait pas ce constat accablant. Si elle avait pu concilier sa carrière et sa maternité, elle n’aurait pas eu à s’infliger ce choix. Elle n’avait pas envie de mettre au monde un enfant pour le confier à une nourrice puis la collectivité. Elle aurait aimé l’allaiter puis l’élever les deux premières années. C’est dans la petite enfance que l’essentiel d’un être humain se joue. Elle avait lu assez de livres à ce sujet. La société obligeait encore trop souvent les femmes à des renoncements même si les hommes prenaient une part de plus en plus grande dans leur éducation.

Le concours de chorales avait été le révélateur pour elle de ces inégalités. Combien de fois n’avait-elle pas entendu dans l’année qu’elle avait de la chance de ne pas encore avoir de gamins ! Ambre avait parfaitement intégré les normes sociales et l’approche de la trentaine la forçait à les affronter. Elle ne pourrait plus différer à la décade suivante son projet d’être mère. C’est aussi cela qu’elle enviait à Gabrielle. Cette liberté qu’elle avait de s’affranchir des règles tout en conciliant sa vie affective et professionnelle. C’est cette pression qu’Ambre ne supportait plus. Ni cette sexualité qui la ramenait à la procréation. Ambre lui enviait de pouvoir dissocier plaisir et maternité.

La nuit n’était pas encore tombée. Ambre décida d’aller en ville boire un verre. Elle n’avait pas envie de rester seule à ruminer ses pensées dans une chambre impersonnelle. Être dans le monde lui remonterait le moral. En cinq minutes elle fut au centre-ville. Les terrasses étaient encore bondées. Il y avait de nombreux fêtards, surtout des jeunes. Des couples aussi. C’était vivant et animé. Une table s’était libérée au moment où elle passa devant un bar. Ambre décida de s’y installer pour profiter du spectacle de la rue.

Elle commanda un cocktail et observa les passants. Il y avait encore des gens qui rentraient du travail. Elle les reconnaissait à leurs vêtements et leur sacoche, ainsi que leur pas pressé. D’autres sortaient des restaurants et entamaient une balade digestive. Il y avait aussi des groupes de jeunes qui allaient d’un bar à l’autre tandis que d’autres avaient sur eux bouteilles et verres en carton pour boire dans la rue. Ambre connaissait bien cette vie de noctambules. Quand elle se rendait à des spectacles ou des vernissages, elle était habituée à rencontrer les mêmes gens.

Les effets de l’alcool se firent sentir. Ambre commençait à se détendre. La tristesse ne l’envahissait plus. Elle était presque reconnaissante à Tiago d’avoir pris les choses en main et décidé du divorce. A quoi bon continuer une relation qui aurait fini tôt ou tard dans le mur ? Ce ne serait jamais le bon moment. Elle relativisait l’échec car les apparences joueraient contre Tiago. Ainsi elle n’aurait pas à se justifier, les faits parleraient pour elle. L’idée aussi de retrouver sa liberté l’apaisait. Elle n’aurait plus à s’opposer à des choix qui n’étaient pas les siens.

La fatigue l’envahit. Elle décida de regagner sa chambre. Pour la première fois depuis longtemps, elle dormit d’une traite.

J'en veux encore : chapitre 7

Bob avait dû forcer sur la boisson car il ne se réveilla pas à temps pour accompagner sa chorale à l’aéroport. Ambre se proposa de le faire car il avait su la dépanner lors de sa soirée improvisée avec Gabrielle. Jusqu’au déjeuner ils inverseraient les rôles. Cette souplesse lui plaisait car elle devait récupérer dans la journée les papiers du divorce. Elle s’occuperait de chercher un avocat. Par ailleurs elle n’avait pas envie de partir dans le conflit avec Tiago. Dans la journée elle lui laisserait un message pour proposer une formule à l’amiable. Autant aller vite et bien.

Le repos lui avait éclairci les idées. Elle n’aurait pu empêcher indéfiniment Tiago d’être père ni le rendre prisonnier de son propre désir. Ils n’avaient jamais été en phase sur le sujet et ne le seraient jamais. La rencontre avec Gabrielle lui avait ouvert les yeux sur le sens qu’elle voulait donner à sa vie. Suivre une route toute tracée et normative comme elle l’avait fait ne l’avait pas rendue heureuse. Tant qu’elle avait accepté les compromis tout s’était bien déroulé. Dès lors qu’elle avait affirmé son désir, son monde s’était écroulé.

A bientôt trente ans, Ambre avait le sentiment de passer à côté de sa vie. Elle n’éprouvait pas de fibre maternelle et ne s’épanouissait pas dans le mariage. Sans être anticonformiste, elle se projetait dans l’avenir avec l’envie d’être libre de ses choix. Elle répondait trop aux injonctions sociétales, vivait trop sous le regard des autres. Elle ne savait pas qui elle était, ni ce qu’elle voulait. Remettre son destin au scrutin municipal était à l’opposé de ce qu’elle aspirait profondément. Alors qu’elle était attirée par la lumière montait en elle des désirs cachés et inavoués. Ce paradoxe la déstabilisait au plus haut point.

Entre l’aéroport et le retour à la salle de réception, Ambre depuis le bus vide envoya un texto à Tiago. « D’accord pour le divorce. A l’amiable. Nous verrons ensemble pour le partage des biens avec nos avocats. Je ne veux plus te voir ni te parler. Jamais je ne te pardonnerai cette humiliation et cette trahison ! ». En appuyant sur envoyer elle ressentit un immense soulagement. Elle venait de liquider tout un pan de sa vie en quelques caractères. Ambre voulait aussi préserver sa capacité à faire confiance. Elle devait rompre totalement avec lui au risque qu’il cherche à la reséduire. N’était-ce pas sa stratégie lorsqu’il avait parlé de se retrouver lors de leurs vacances ?

Ambre était autant en colère après elle qu’après lui. Elle s’en voulait de sa naïveté. Il se disait écrasé par elle alors qu’il la roulait dans la farine depuis des mois. Le pire pour elle était de savoir que tout cela s’était passé dans le lit conjugal. Comment avait-il pu ? Elle rageait aussi de savoir qu’il l’installerait bientôt dans leur maison. Que ses beaux-parents l’oublieraient vite tellement ils seraient comblés par la venue au monde de leur premier petit-enfant. Ses instincts primaires reprenaient le dessus. La superficialité de sa vie lui apparaissait soudain comme une grande imposture. Être soi était son nouveau credo.

Comme promis Tiago lui avait fait parvenir à l’hôtel les documents. Il avait bien préparé son coup. Ambre passa la journée à s’affairer mais le cœur n’y était pas. Gabrielle était toujours en congés. Elle s’étonna le soir au moment de se coucher d’avoir pu surmonter aussi bien le tsunami qui s’était abattu sur elle depuis 24 heures. Elle n’avait rien laissé paraitre et c’était mieux ainsi.

La compétition se poursuivait le lendemain avec une chorale américaine. Ambre espérait revoir Gabrielle. Elle lui avait manqué et elle aurait aimé partager avec elle son désarroi. Leur complicité avait été instantanée. Elle se sentait aussi suffisamment à l’aise avec Gabrielle pour se confier à elle. Pourtant Ambre détestait cet exercice avec les autres femmes car elle craignait toujours que ses paroles se retournent contre elle. Les femmes savent entretenir entre elles une rivalité bien pire qu’avec les hommes.

La réunion matinale fut brève. L’organisation était bien huilée, aucun incident n’avait été à déplorer. Tous les relais d’information fonctionnaient bien. Le flux de visiteurs se situait autour de dix mille, le double des prévisions. Sur le plan budgétaire les recettes étaient bien supérieures à celles calculées. C’était une épine en moins dans le pied d’Ambre. Elle savait qu’elle serait attendue au tournant en cas de déficit.

Comme Bob se chargeait d’aller chercher sa chorale à l’aéroport et la sienne partait en bus depuis l’hôtel, elle profita de sa fin de matinée pour se chercher un avocat. Sur le net elle trouva plusieurs noms. Elle les appela tous et prit celui qui était libre le plus rapidement. Elle avait un rendez-vous début août car il partait ensuite en vacances. La date l’arrangeait car le concours serait terminé.

Ambre se rendit à la salle pour déjeuner avec Bob et la chorale. Au moment du café elle aperçut Gabrielle avec son équipe. Intérieurement elle se sentit fondre de plaisir. Son cœur battait la chamade. Sa seule présence suffisait à la faire se sentir bien. Bob avait repéré son relâchement corporel. Il lui fit un clin d’œil s’imaginant que cette métacommunication était pour lui. Ambre se ressaisit comprenant rapidement la méprise. Elle s’était trahie sans le vouloir. Pour calmer ses ardeurs, elle tritura son alliance qu’elle avait conservée. Il fut vexé d’avoir été repoussé de la sorte car il estimait qu’elle l’avait provoqué.

Bob profita de ce malaise entre eux pour rassembler la chorale qui avait hâte après ce long voyage de se reposer avant le spectacle. Les Américains trainaient moins à table que les Français. Ambre apprécia de se retrouver seule dans la salle. Elle attendit que Gabrielle ait fini de donner ses consignes pour la rejoindre. Comme elles étaient toutes les deux dans un contexte professionnel, personne ne pouvait se douter de ses intentions.

« Bonjour Gabrielle. Je suis contente de vous revoir

– Bonjour Ambre. Moi aussi. Comment allez-vous ?

– Mal. Avant-hier j’ai retrouvé mon mari au lit avec une femme. Nous allons divorcer.

– Vous vous en doutiez ou bien le ciel vous est tombé sur la tête ?

– Je n’ai rien vu venir. Désolée d’être si directe mais j’avais besoin d’en parler à quelqu’un.

– Merci de votre confiance. Je ne sais pas comment vous aider. C’est une blessure dont on met du temps à se remettre. Quelle que soit la raison pour laquelle un couple se sépare, le constat est douloureux. On est deux dans une relation, chacun porte sa part. Une rupture n’arrive jamais par hasard. Je suis mal placée pour vous faire la leçon. Mon ex m’a reproché de m’investir trop dans le travail et pas assez avec elle. Je n’ai pas voulu entendre ses ultimatums. Un jour elle est partie sans me prévenir.

– Je n’ai pas voulu entendre le désir de paternité de Tiago. Cette femme est enceinte de lui.

– Je suis obligée de retourner travailler. Est-ce que vous voulez qu’on en parle plus tard ? Ce soir vous êtes libre ?

– Oui.

– Je vous invite chez moi. Je téléphonerai à mon cousin pour qu’il nous prépare à manger. Son restaurant est complet et bondé tous les soirs, c’est trop bruyant pour discuter. Nous partirons ensemble après le pot de l’amitié.

– Merci. Mais je ne veux pas m’imposer ni perturber votre soirée.

– Je n’avais pas prévue de voir Léna si c’est ça la question qui vous taraude.

– Oui.

– Et moi aussi j’ai besoin de parler.

– A ce soir Gabrielle ! Je vous remercie »

Gabrielle lui sourit et retourna à la salle. Ambre ne s’attarda pas car elle savait que les rumeurs allaient vite. Elle éprouva le besoin de se reposer car tout allait très vite pour elle. Elle était morte de trouille d’aller chez Gabrielle car ce n’est pas du tout le scénario qu’elle avait imaginé. D’ailleurs avait-elle imaginé quoi que ce soit avec elle ? En dehors d’éprouver des sentiments, elle ne se projetait pas plus loin que dans de l’amitié. Mais elle savait aussi que Gabrielle était lesbienne et qu’elle pouvait en attendre davantage de leur relation.

Envie d’elle ou de jouer avec le feu ? Ou les deux à la fois ?

J'en veux encore : chapitre 8

Ambre retourna fébrilement à l’hôtel. Elle n’avait pas les codes avec une femme. Comment s’habiller pour la soirée ? Gabrielle avait-elle pris ses confidences comme des avances à peine voilées ? Ou bien jouait-elle les bonnes copines compatissantes ? La désirait-elle comme elle la désirait ? Elle balaya toutes les questions de son esprit et se concentra sur le reste de sa journée.

Elle ne toucha pas terre de l’après-midi. Depuis le kiosque elle assista au concert avec Bob qui surveillait comme elle les votes des chorales. La chorale qui remporterait le concours repartirait avec la somme de 25 000 euros. Il y avait eu d’âpres discussions sur le montant et la nature du cadeau. Au départ le parc de loisirs avait proposé une semaine de congés pour chaque membre de la chorale. Les Américains avaient demandé qui payait l’avion si jamais ils étaient vainqueurs. Finalement tout le monde se mit d’accord sur l’argent. Ce serait une subvention comme une autre pour ces amateurs.

Bob avec la compétition commençait à devenir très excité. Il était aussi de plus en plus dans le contrôle de l’image des chorales. Il se méfiait d’Ambre qu’il prenait pour une allumeuse avec lui. Le froid entre eux ne s’était pas dissipé depuis midi. Autant il supportait sa présence lors des repas mais dès que des influenceurs ou des journalistes étaient présents, il la voulait ailleurs. Son comportement arrangea Ambre car elle n’avait pas envie de partir au conflit avec lui. Pour elle le résultat du concours comptait moins à ses yeux que la réussite économique de l’événement. Ils ne jouaient pas dans la même cour. Les Américains avaient accepté avant tout de participer pour gagner et vendre du rêve. Ils espéraient que leur démonstration attire ensuite des touristes français chez eux.

Gabrielle comme à son habitude était avec ses équipes. Ambre l’aperçut qui s’isolait avec une femme qui semblait la plus ancienne du groupe. Elles avaient une discussion animée qui ne dura pas longtemps. Gabrielle prit son téléphone. Là encore ce fut rapide. Puis elle fit signe à Ambre de la suivre jusqu’à son véhicule.

« Des problèmes Gabrielle ?

– Oui. A cause du dernier nettoyage de la journée. Le personnel étant principalement féminin, l’amplitude horaire est trop importante pour la concilier avec leur vie de famille. Elles veulent commencer plus tôt le matin car le petit déjeuner n’est qu’à 8 heures quand il a lieu. En décalant de deux heures le matin, elles finiraient à 22 heures et non minuit.

– C’est possible ?

– La direction les soutient car il est difficile de trouver du personnel et de le garder motivé. Je n’ai donc eu aucun mal à les convaincre.

– Et vous en pensez quoi ?

– Je suis d’accord avec elles. J’ai appris de ma rupture. Le travail ne doit pas passer avant la vie personnelle ni exiger des sacrifices. D’ailleurs dès qu’une boite arrive avec des prix cassés lors des appels de marché, même avec des prestations de qualité on dégage. La loyauté n’est plus une valeur, ce serait plutôt un signe de faiblesse.

– Je vous sens désabusée.

– Je regrette certains sacrifices. Quand j’étais adolescente je disais à qui voulait l’entendre que je réussirais ma vie. A trente ans, je serais patron ou rien. J’en ai 29 et je suis cadre dans une entreprise de ménage. Certes je gagne bien ma vie car je ne compte pas mes heures. Mais à côté je n’ai rien construit.

– J’en tire le même constat. J’ai longtemps pensé que la réussite passait par l’argent et la reconnaissance sociale. A 28 ans je me retrouve divorcée et pas certaine d’avoir encore envie de me représenter pour un autre mandat. Ce concours qui devait être une consécration est l’enterrement de première classe de toutes mes illusions.

– Je vois l’heure. Nous devons passer récupérer les plats au restaurant sinon vous n’aurez pas le temps d’être à l’heure pour retourner à la salle. Ne vous en faites pas même si je ne travaille pas, je vous raccompagnerai.

 – Bob est un grand garçon. Il va se débrouiller tout seul. C’est à peine s’il m’a calculé tout à l’heure. Je lui envoie un sms pour lui dire de ne pas m’attendre.

– Ce n’est pas le grand amour avec lui ?

– Disons qu’en ce moment j’en ai ma dose des hommes, je ne les supporte plus ! »

Elles éclatèrent de rire sur cette réplique. Gabrielle connaissait bien la ville. En dix minutes elles furent chez elle. Elle proposa d’aller récupérer à pied les plats car le restaurant était à proximité. Il n’y aurait rien à réchauffer. C’était une formule de tapas car Gabrielle souhaitait plutôt un apéritif dinatoire. Ambre voulut payer mais Gabrielle refusa. Ce serait pour une prochaine fois. Ambre apprécia de savoir qu’elle avait déjà envie de la revoir.

L’appartement de Gabrielle était en plein centre-ville. C’était un deux-pièces fonctionnel et bien aménagé, au premier étage d’un bâtiment récent dont elle était propriétaire. Elle le fit rapidement visiter à Ambre qui n’était pas venue pour cela. Gabrielle proposa une boisson à Ambre. Elles avaient besoin de se détendre autour d’un verre. Ambre si pressée de se retrouver seule avec Gabrielle était maintenant morte de trouille. Elle accepta un jus de fruits afin de garder les idées claires.

Gabrielle sentit la gêne d’Ambre. Elle alluma son ordinateur et choisit une musique d’ambiance sur un site de streaming auquel elle avait souscrit un abonnement. Elle régla le son qui se diffusa dans toute la pièce grâce à des enceintes dernier cri. Ambre avala une gorgée de jus tandis que Gabrielle la regardait intensément. Ambre posa son verre sur la table et lui sourit pour se donner une contenance.

Gabrielle s’approcha et sans un mot l’embrassa. Ambre fut surprise par la douceur de ses lèvres, sa peau imberbe, la délicatesse de sa langue sur la sienne. C’était vertigineux de plaisir. Leurs hanches se touchaient, leurs seins aussi. C’était la première fois qu’Ambre sentait un corps de femmes l’étreindre. Le bas de son ventre la brûlait. Gabrielle plongea sa main entre les cuisses d’Ambre qui ne résista pas. Elle savait ainsi qu’elle avait tacitement la permission d’aller plus loin.

Sa main remonta et se faufila sous son chemisier pour se saisir à travers le tissu du soutien-gorge, de la pointe des seins d’Ambre qu’elle se mit à caresser lentement. Tout le corps d’Ambre frissonnait sous la déferlante de plaisir qui l’envahit. « Laisse-toi aller ma douce, cela ne fait que commencer » susurra Gabrielle à son oreille, comme si elle sentait ses doutes et ses craintes du bout de ses doigts. Ambre s’abandonna dans les bras de son amante comme jamais elle ne l’avait fait auparavant avec un homme.

Gabrielle l’entraina dans sa chambre où elles jetèrent sur le lit. Ambre avait pris confiance alors qu’elle était aussi effrayée que sa première fois. Elle prenait goût à ces caresses tendres et sensuelles. Sa bouche réclamait des baisers. Tout allait très vite dans sa tête. Continuer ou arrêter ?

Gabrielle se mit à genoux sur le matelas et commença à se déshabiller. Elle était maintenant nue et Ambre allongée sur le dos, encore habillée contemplait ce corps féminin, si familier et pourtant si différent. Loin de la dégoûter, elle avait envie de respirer son odeur, sentir son souffle dans son cou. Gabrielle l’aida à dégrafer son chemisier, Ambre jeta reste de ses vêtements au sol.

Leurs lèvres ne s’effleuraient plus. Elles se dévoraient littéralement tout en se frottant l’une à l’autre. Leur corps ondulait sauvagement à la recherche d’une décharge violente et commune. C’était animal et électrique entre elles. Comme si elles voulaient remplacer les mots par de la jouissance. Leur désir fort et puissant les prenait aux tripes. Emportée par l’excitation Gabrielle jouit la première sans chercher à se retenir. Ambre fut surprise et comblée de l’entendre râler de plaisir. Durant quelques secondes elles s’arrêtèrent de bouger afin de laisser Gabrielle pleinement à sa jouissance.

Puis elles reprirent leur étreinte par un baiser langoureux. Gabrielle glissa sa main sur le sexe d’Ambre qu’elle se mit à caresser. Elle sentit sous ses doigts l’orgasme qu’elle lui procura. Ambre s’agrippa à son cou et secouée de spasmes lui murmura à l’oreille « J’en veux encore. »

J'en veux encore : chapitre 9

Gabrielle mesurait la transgression que c’était pour Ambre. « Tu es sûre ? » Ambre posa sa main sur le sexe de Gabrielle et commença à la caresser. Elle était troublée de la sentir trempée sous ses doigts, de toucher son sexe durci par le plaisir. Devant son hésitation à poursuivre, Gabrielle lui prit la main pour la guider et pousser ses doigts à l’intérieur d’elle. « Oui comme ça ! ». Ambre se tortillait d’excitation car ça lui faisait de l’effet d’entendre Gabrielle gémir et mouiller davantage. Elle la sentait aussi se contracter de plus en plus. Gabrielle entreprit de se caresser tout en dévorant des yeux Ambre alors qu’elle jouissait.

« J’en veux encore ! » répéta Ambre. « Tu as aimé ? » demanda Gabrielle. Elle n’attendit pas la réponse qu’elle la pénétra et la caressa en même temps. L’orgasme n’en fut que plus violent pour Ambre. Repue, elle se blottit dans les bras de Gabrielle comme si elle avait été emportée loin du rivage par une vague aussi puissante qu’inattendue. Comment avait-elle pu se laisser à ce point et jouir plus fort qu’avec un homme ? Tout ce qu’elle avait lu dans la presse féminine était donc vrai ?

« J’ai faim ! » décréta Gabrielle. La pénombre avait empli la chambre. Gabrielle sortit du lit la première et enfila un peignoir pour aller en cuisine. Pour mettre Ambre à l’aise Gabrielle lui indiqua où se trouvait la salle de bain et les serviettes. Elle prendrait une douche plus tard. Ambre qui habituellement cachait son corps devant Tiago, n’éprouvait aucune pudeur devant Gabrielle. « Viens ! » lui dit Ambre.

Elle l’entraina sous la douche avec elle après lui avoir retiré le peignoir. Debout, collées l’une à l’autre sous le jet d’eau tiède, elles se caressèrent fébrilement jusqu’à l’orgasme. Ambre n’en revenait pas de son audace ni de son goût pour ces jeux sexuels. Après s’être rhabillées, elles allèrent diner. Elles se régalèrent car le chef avait été généreux dans les proportions des bouchées. Elles n’avaient pas envie de parler. Juste de profiter de ce moment suspendu.

« Je vous raccompagne ? proposa Gabrielle qui en était revenue au vouvoiement. Demain nous devons nous lever tôt.

– Il se fait tard, vous avez raison. Quand nous reverrons-nous ?

– Je ne sais pas. Vous êtes toujours mariée et je suis engagée dans ma relation avec Léna.

– Qui vous parle d’engagement ?

– Nous n’aurions pas dû. Ce fut un moment d’égarement. Oublions-le !

– Pour vous peut-être. Mais pas pour moi. C’était la première fois avec une femme.

– Ah ?

– Vous me trouvez coincée c’est ça ?

– Non. Je pensais juste que vous cherchiez à vous venger de votre mari en le trompant avec une femme.

– Si j’avais voulu tromper mon mari, il y a longtemps que je l’aurais fait avec un homme. Si vous saviez le nombre de propositions que j’ai reçues depuis que je suis élue et à la culture. C’est incroyable comme la politique exacerbe la libido des hommes.

– Si ce n’est pas juste une expérience de plus pour vous, c’est quoi alors ?

– Aidez-moi à le savoir Gabrielle ! Depuis que je vous ai vu au parc avec Léna je ne me reconnais plus !

– C’est la relation à trois qui vous fait fantasmer ?

– Non plus. Je ne devrais pas vous le dire mais je suis jalouse de Léna.

– Dans quoi je me suis encore fourrée ? J’ai le chic pour avoir des relations difficiles ou trop plates. Je ne sais pas doser.

– Vous m’attirez et j’ai eu envie de vous. Nous avons fait l’amour et j’aimerais recommencer. En quoi c’est une relation difficile ?

– Vous me demandez d’entretenir deux relations.

– Non pas du tout. Vous pouvez rompre avec Léna.

– C’est bien ce que je dis. Dans quoi je me suis encore fourrée ?

– Vous regrettez ?

– Non c’était bien et j’en avais aussi envie.

– C’est vous qui m’avez embrassée alors que vous êtes avec Léna. Comment voulez-vous que j’interprète ce qui s’est passé ? Ou bien vous aimez tromper votre copine et j’ai été le coup d’un soir. Ou bien comme moi, vous ne savez pas où vous en êtes. Je suis plus libre que vous-même si je suis encore mariée. Mon divorce est en cours. Je ne tiens pas de fausses promesses de fidélité à mon mari. Je ne peux pas être plus claire.

– Je vous raccompagne Ambre. Nous n’aurions jamais dû entamer cette discussion ce soir. »

Gabrielle se hâta de déposer Ambre à son hôtel. Elle savait que sa nuit serait courte. Ambre avait les idées qui se bousculaient dans sa tête mais elle se raisonna pour essayer de dormir. Elle avait en charge la chorale qui chantait et Bob ne lui viendrait pas en aide comme les autres fois. Elle devait vraiment aller mal pour se mettre tout le monde à dos en ce moment. Ambre d’habitude si consensuelle et diplomate se montrait tranchante avec chacun. Ce double adultère lui révélait des facettes de sa personnalité qu’elle n’avait jamais exploré. Elle détestait un homme qui la trompait alors qu’elle était attirée par une femme qui trompait sa compagne. Quelle logique dans cette contradiction ?

Le lendemain matin au retour de la gare avec la chorale, Ambre aperçut Gabrielle qui partait avec son équipe. Elle était presque soulagée de ne pas avoir à lui parler. Elles ne s’étaient même échangé leur numéro de téléphone. C’était mieux ainsi car cela évitait de poursuivre par texto la dispute. Elle décida pour ne pas craquer de rester concentrée sur le concours et les chanteurs. Après le déjeuner elle ne traina pas et emmena les chanteurs à l’hôtel où elle y resta avec eux jusqu’au départ au kiosque. Comme la veille elle prit place dans le carré réservé auprès de Bob pour écouter le récital.

Elle se montra aimable avec lui car il n’avait pas à payer les pots cassés. Ce qui lui arrivait dans sa vie privée devait le rester. Il n’avait pas à en faire les frais. Après tout lui aussi était loin de sa famille, il pourrait se montrer de mauvaise humeur. Au lieu de cela il assurait le job avec un enthousiasme qui lui faisait bien défaut. Bob apprécia le revirement d’Ambre. Il mit ses sautes d’humeur sur ses hormones féminines et le stress. En lui assurant que tout était bon pour lui, Bob montrait qu’il n’avait pas le caractère rancunier. Elle oublia durant une heure Gabrielle. Elle n’y repensa qu’au moment d’accompagner la chorale à la salle.

Contrairement aux autres jours elle associa Bob à la communication et le mit en valeur. Elle profita d’un live sur les réseaux sociaux pour une interview croisée avec lui. Chacun des deux mettait en valeur les chorales de son pays. Que le meilleur gagne ! Quand Gabrielle arriva, elle vit Ambre dans son numéro bien rôdé de communicante. Elle était tout sourire avec Bob avec lequel elle affichait une complicité de façade. La jalousie changea de camp. Gabrielle ne supporta pas de la voir minauder avec un homme alors que la veille au soir, elle jouissait sous ses doigts.

Ambre était pour elle bien plus qu’une relation d’un soir. Elle la sentait et la savait profondément hétérosexuelle. Et pourtant elle s’était abandonnée sous ses caresses sans retenue. « J’en veux encore ! » résonnait dans sa tête. Ambre était pour elle bien plus fascinante que Léna. Gabrielle refusait elle aussi de voir sa part d’ombre ? Pourquoi était-elle attirée par elle ?

J'en veux encore : chapitre 10

Alors qu’Ambre s’apprêtait à quitter la réception avec la chorale qui rentrait à hôtel se changer avant de revenir, le directeur de cabinet du maire lui demanda de rester avec Bob. Il laissa néanmoins Ambre raccompagner les artistes jusqu’au bus. Le chauffeur se chargerait de les attendre pour leur retour une heure plus tard ici même pour le diner. Le directeur demanda également à Gabrielle de se joindre à eux.

Le refus des techniciennes de service était remonté jusqu’au maire qui ne l’entendait pas de la même oreille que la société qui les engageait. Il craignait qu’un mouvement social ne démarre car après les horaires viendrait sur la table le paiement des heures de nuit. Le concours étant très médiatisé, ce politicien aguerri savait qu’il servirait de caisse de résonnance aux revendications du syndicat qui tirait en coulisse les fils. Personne n’avait été pris en traitre dans ce contrat qui avait été négocié et signé en toute connaissance de cause.

Aussi le directeur de cabinet était là pour déminer. Gabrielle lui assura qu’il n’y avait pas de débordement en perspective mais juste une autre organisation en interne. Elle expliqua à cet énarque la pénibilité de ces métiers non qualifiés, leur féminisation et la difficulté de recruter. Souvent mères célibataires, loin de leur lieu de travail, rentrer tard ou partir très tôt restait éprouvant. L’amplitude horaire actuelle ne leur permettait plus de voir leurs enfants. En décalant la prestation du soir au matin, elle le pouvait. Où était la manipulation syndicale ?

Le directeur de cabinet resta dubitatif devant l’argument. Il était absolument incapable de se représenter la vie de ces femmes tellement il était dans la paranoïa. En fait il n’était pas là pour discuter mais pour annoncer et faire appliquer la décision prise par le maire. Dorénavant les repas auraient lieu à l’hôtel qui avaient de nombreuses salles de séminaires. Ce soir ce serait le dernier en ce lieu. Dans l’après-midi il avait vu avec la direction financière le budget. Entre l’économie des transferts en bus, du nettoyage et des repas, le surcoût était compensé par les taxes reversées en rapport avec la hausse de fréquentation du parc de loisirs et des commerces. Il informait donc Gabrielle que le contrat était rompu puisque sa société ne souhaitait plus l’honorer selon les accords signés. Elle devrait rester ce soir pour nettoyer la salle avec son équipe, c’était leur dernière prestation.

Gabrielle en resta bouche bée. Elle venait d’être virée sans ménagement devant Ambre et Bob qui visiblement n’étaient pas au courant. Un courrier serait adressé aux patrons de sa société qui perdait ainsi le marché avec la mairie. Comment allait-elle l’annoncer à l’équipe ? Bob qui connaissait ces méthodes violentes managériales ne broncha pas. Ambre jeta un regard désespéré à Gabrielle qui se retenait de pleurer.

Gabrielle s’était sentie humiliée publiquement. Ce n’était pas la première fois que sa société perdait un contrat. Mais pas dans ces conditions. L’irrationnel avait pris le dessus dans cette décision arbitraire. Elle laisserait le service juridique de son entreprise gérer le conflit. En attendant elle devait expliquer à ses employées qu’elles étaient au chômage en attendant de retrouver un autre contrat.

Ambre se sentait très mal à l’aise avec tout cela. Elle s’était engagée en politique pour être au service des gens, répondre à leurs besoins. Au lieu de cela ce soir elle assistait au double discours d’un élu qui jurait la main sur le cœur que l’emploi était sa principale préoccupation alors que de l’autre il précipitait dans la pauvreté une main d’œuvre très fragile. Après tout le directeur de cabinet n’était pas un élu mais un technocrate tout aussi facilement remplaçable que ces salariées.

« Je démissionne » dit Ambre d’une voix glaciale. Tout le monde la dévisagea. La panique se saisit du directeur de cabinet. Il n’avait pas prévu la réaction de l’adjointe à la culture. Ambre expliqua que la mesure était brutale et inappropriée. Elle était fatiguée elle aussi du rythme et comprenait qu’on puisse revoir l’organisation. Est-ce que le maire avait pensé à la médiatisation de ce licenciement injuste ? Quel mal y avait-il à réclamer de réduire l’amplitude horaire ? Ce n’étaient que des suppositions ? A quel moment un syndicat était-il intervenu ?

Ambre sentait l’excitation monter. Elle ne cherchait même pas à canaliser la colère qui montait en elle. Était-ce le trop plein ? Ou voulait-elle impressionner Gabrielle ? Le directeur de cabinet s’isola du groupe pour appeler le maire. Il revint deux minutes plus tard. Ambre était convoquée demain dans le bureau de l’édile. Il demanda à Gabrielle de ne rien dire à ses équipes. Cela sentait le rétropédalage et le cadrage. En attendant Ambre comme Gabrielle apprécièrent le sursis. Bob sourit. Il avait aimé le coup d’éclat d’Ambre qui remontait dans son estime.

Le directeur de cabinet quitta la salle sans état d’âme. Il appliquait les ordres car il savait que les élus avaient toujours le dernier mot. Ce n’est pas lui qui perdrait la face le lendemain mais Ambre ou le maire selon le rapport de force qui se dessinera dans leur argumentation. Politiquement le maire avait intérêt à garder Ambre au risque de la voir s’étaler dans la presse et de voir le concours s’arrêter net. C’était plié il le savait sauf s’il avait d’autres cartes en main. En revanche le directeur de cabinet avait découvert qu’Ambre n’était pas la potiche qu’il croyait. A l’avenir il s’en méfierait.

Gabrielle répartit le travail à son équipe comme à chaque fois. Ambre et Bob n’avaient pas le temps de retourner à l’hôtel. Aussi Bob s’installa sur la terrasse ombragée afin d’appeler son épouse par vidéo interposée depuis son téléphone. Avec le décalage horaire c’était le début d’après-midi pour elle. Le traiteur livrait les plats et le personnel en charge du repas attendait que le sol sèche pour dresser les tables. Avec la chaleur cela leur laissait juste le temps de réceptionner la livraison et commencer à faire réchauffer le diner.

Il fallait faire très vite et bien se coordonner. La salle de réception était immense et son agencement avait été conçu avec des murs coulissants qui permettaient de la moduler en fonction du nombre de participants. Pour les repas de la chorale, la moitié suffisait. Comme le ménage avait commencé en retard, la fébrilité régnait dans la salle. Ambre ne savait pas où se mettre. La chaleur était encore étouffante à l’extérieur et Bob occupait le seul endroit à l’ombre.

Elle ressentait le besoin de s’isoler. Son coup de force n’était pas une posture. Si elle s’écoutait elle plaquerait tout et partirait loin de là. N’étant pas impulsive de nature, l’envisager ne la soulageait que partiellement alors qu’elle aspirait à autre chose. La superficialité de son existence ne la comblait plus. Par défaut elle décida de se réfugier dans les toilettes où elle aurait un espace de tranquillité loin des regards.

Elle s’assit à terre et mit sa tête sur ses mains qu’elle avait posée sur les genoux. Elle ferma les yeux tout en respirant profondément pour faire le vide dans son esprit. La fraicheur et le calme de l’endroit l’apaisaient. Elle resta ainsi un quart d’heure dans cet état de méditation flottante. La chorale ne devrait pas tarder à arriver. Remise de ses émotions elle se leva et profita des miroirs pour se recoiffer. Avec la canicule elle avait abandonné toute envie de maquillage. Elle avait opté pour un style chic et décontracté.

Alors qu’elle ne s’y attendait pas, la porte d’entrée s’ouvrit brutalement qui la fit sursauter. Gabrielle était venue remettre un rouleau de papier dans le distributeur, il ne restait plus que quelques feuillets pour s’essuyer les mains. Elle était en charge des vérifications et aussi des recharges. En effet elle était la seule à disposer des clés de la réserve des matériels à cause des vols récurrents dans les collectivités. Elle fut surprise de se trouver nez à nez avec Ambre qu’elle avait pris soin elle aussi d’éviter. Elles se dévisagèrent par glace interposée.

« Merci de votre soutien, dit Gabrielle pour se donner une contenance.

– Ce n’était pas du bluff, je vais démissionner. Je rédigerai ma lettre ce soir à l’hôtel et je la remettrai demain en main propre au maire lors de notre entretien.

– Pourquoi vous faites cela ?

– Le maire prépare sa réélection pour l’an prochain, je ne vais pas me représenter. Ce mandat n’a plus de sens pour moi. Je m’étais mariée pour être élue. Aujourd’hui je suis en plein divorce pour la même raison. Je pensais savoir ce que je voulais de ma vie, je croyais la contrôler. En définitive je ne sais plus où j’en suis. J’ai le sentiment d’avoir tout gâché et de passer à côté de l’essentiel.

– C’est un mauvais moment Ambre. Vous risquez de le regretter ensuite. Vous allez tout perdre si vous démissionnez. »

Ambre éclata en sanglots. C’en était trop pour elle. Gabrielle posa son rouleau sur le rebord du lavabo et s’avança vers Ambre pour la prendre dans ses bras. Elle la serra tendrement contre elle. Ambre finit par se calmer. Le polo de Gabrielle était trempé de larmes.

« Vous vous sentez mieux ? demanda Gabrielle.

– Oui.

– Vous devriez vous passer le visage à l’eau, vous avez les yeux rougis.

– J’aimerais vous revoir Gabrielle.

– Ce n’est pas une bonne idée. C’était une erreur de ma part je n’aurais jamais dû vous entrainer là-dedans. Si vous saviez comme je le regrette car vous êtes une belle personne. Vous méritez mieux que moi. Je dois vous laisser. Mon équipe m’attend. »

Gabrielle posa le rouleau dans le distributeur et partit. Ambre se retint de pleurer. Elle ne comprenait pas Gabrielle. Pourquoi l’avoir embrassée pour mieux la repousser ensuite ? Sachant qu’elle n’aurait pas la réponse maintenant, elle suivit ses conseils. L’eau froide sur son visage fit disparaitre toutes les traces de ses sanglots. En bonne professionnelle elle se ressaisit pour assurer la soirée avec les membres de la chorale.

De retour dans sa chambre, elle rédigea sa lettre de démission.

J'en veux encore : chapitre 11

Ambre était sereine dans la salle d’attente. Elle avait mis la lettre de démission dans son sac à main qu’elle serrait fébrilement contre elle. La secrétaire la fit entrer à l’heure dite dans le bureau du maire qui lui commanda au passage deux cafés. En attendant les boissons, il l’invita à s’asseoir sur le canapé tout en lui faisant part de quelques considérations d’ordre général afin de la mettre à l’aise. Une fois servis, il entra dans le vif du sujet. Sa réélection.

Il lui avoua qu’il n’avait pas cru à ce concours de chorales. Pour lui tout au plus il y aurait eu quelques centaines de spectateurs. Jamais il n’aurait imaginé ce succès populaire. Il avait besoin de la jeunesse d’Ambre, elle était plus dans l’air du temps que lui. Il était dépassé par les réseaux sociaux alors que c’était un grand communicant. Grâce à Ambre sa ville avait été mis sous le feu des projecteurs. C’est pourquoi il voulait profiter de cette notoriété pour rajeunir son image. Pas question pour Ambre de démissionner.

Concernant l’entreprise de nettoyage, il avait surréagi. La faute à son directeur de cabinet qui avait déformé les faits. Le contrat ne prévoyait que le nombre quotidien des prestations, l’organisation était à la discrétion de la société de ménage. Soir ou matin peu lui importait. Ambre souriait de le voir sortir sa paire d’avirons pour récupérer la situation qu’il avait lui-même créée de toutes pièces.

En fait il avait reçu une demande de location de la salle durant le reste du concours. A force d’être utilisée pour les vidéos de promotion, elle était presque aussi connue que le nom de la ville. Un animateur de soirées branchées souhaitait organiser des fêtes privées, profitant du public drainé par le concours. La taille et la localisation à l’écart des habitations était idéale car elles évitaient les plaintes pour tapage nocturne.

L’édile avait prévu dans le nouveau contrat de location que la prestation de ménage soit assurée par l’entreprise actuelle. Le tarif serait le même que pour les quatre prestations municipales, évitant ainsi tout problème juridique pour rupture abusive. Personne n’y perdrait. Il profitait de la loi du marché pour imposer son prix et ses règles à celui qui s’en mettrait aussi plein les poches. Ainsi les femmes de ménage viendraient en journée, plus de problèmes avec les amplitudes horaires.

Pour autant Ambre n’avait pas changé d’avis. Elle lui tendit sa lettre de démission en lui expliquant que son mandat lui avait coûté son mariage, elle était actuellement en plein divorce. Il balaya l’argument d’un revers de main. Il en était à sa quatrième épouse, c’était le prix à payer pour réussir en politique. Voulait-elle avoir des enfants ? Non. Alors pourquoi renoncer ? Ambre avait une fibre politique incontestable qui pouvait la mener loin. Il lui ouvrait ses réseaux si elle acceptait de se représenter sur sa liste.

Ambre réfléchissait à toute vitesse car elle savait qu’elle se faisait manipuler. Elle repensait aux paroles de Gabrielle. Elle allait tout perdre si elle démissionnait. Elle serait aussi obligée de quitter son poste à l’office du tourisme au moment où elle devrait se retrouver un logement. Elle vivait actuellement à l’hôtel. Il était inenvisageable ensuite de continuer à vivre avec Tiago. Les contraintes du réel eurent raison de ses grands principes. Elle remercia le maire de sa proposition et déchira devant lui sa lettre de démission.

C’était une sage décision. Cette reconnaissance n’était pas factice, elle sentait de la sincérité dans ses propos. Sans doute qu’elle ne ferait pas de la politique toute son existence mais en attendant que son divorce soit prononcé, elle assurait ses arrières. Jusqu’aux élections elle avait la garantie de garder son poste à la culture. La suite était plus incertaine car elle dépendait du suffrage. Sa priorité était de remettre de l’ordre dans son existence et d’en reprendre le contrôle.

Avant de la laisser partir, le maire fit appeler par sa secrétaire son directeur de cabinet. Celui-ci fut informé des derniers rebondissements. Il était chargé de prévenir l’entreprise de nettoyage des changements et de voir avec le service en charge de la location de la salle de rédiger un contrat ad hoc pour l’animateur privé. Ayant l’habitude d’avaler bon nombre de couleuvres le haut fonctionnaire n’exprima aucune émotion. Néanmoins intérieurement pour lui le grand vainqueur était le maire. Ambre n’était qu’une arriviste qui avait su hystériser la situation pour la récupérer à son avantage et ainsi garder son poste à la culture qui était tant convoité.

En sortant Ambre se précipita à l’hôtel car elle devait raccompagner la chorale à la gare. Durant le trajet de transfert, elle repensa à l’entretien. Le maire sans le savoir avait mis fin à la spirale infernale dans laquelle elle était entrainée depuis plusieurs jours. Ce nouveau planning était moins éprouvant pour elle. Il lui laissait surtout ses soirées libres car le diner aurait lieu à l’hôtel. Avec la suppression du pot de l’amitié le diner serait avancé. La communication serait maintenant uniquement assurée par les influenceurs. Les journalistes de la presse traditionnelle reviendraient pour le résultat.

Bob comme Ambre avait leur agenda éclairci. Connaissant Bob il serait tenté de s’occuper des chorales le soir car seul à l’hôtel, ce serait pour lui une agréable compagnie. Il était à l’honneur aujourd’hui avec la chorale américaine. Elle profita du moment où les chanteurs prenaient possession de leur chambre pour lui raconter son entrevue avec le maire. Comme prévu, il lui suggéra de prendre en charge ses chorales au diner. Elle accepta bien volontiers. Il progressait en français en plus d’aimer la compagnie des artistes.

Ambre pensa à Gabrielle. Elle ne la reverrait plus. Ou peut-être par hasard dans le parc. Cette fille lui avait révélé quelque chose d’elle. Comment l’oublier ? Pourquoi Gabrielle refusait-elle de la revoir ? Elle était engagée dans une relation avec une femme qui ne quitterait pas son mari pour elle. On était loin de la grande histoire d’amour. Elle n’avait pas son numéro de téléphone mais elle connaissait son adresse. Cependant elle ne se voyait pas l’attendre devant chez elle.

Elle avait quatre heures avant d’aller assister au récital. Au lieu de travailler par mail depuis sa chambre d’hôtel, elle décida de se rendre directement à son bureau de l’office de tourisme. Elle aurait ainsi plaisir à retrouver ses collaborateurs et ses marques. Le concours avait débuté il y a un peu plus d’une semaine et elle avait le sentiment qu’il s’était passé un mois.

L’agence était bondée de touristes. Les présentoirs étaient vides tellement il y avait eu la razzia sur les prospectus. Elle passa derrière le comptoir pour prendre des nouvelles. L’agent de l’accueil lui confirma que les réservations de toutes sortes avaient bondi, jamais il n’avait enregistré de tels records de fréquentation. C’était presque trop. Cependant il s’accordait à dire que jamais la ville n’avait été aussi animée ni vivante. Ambre lui confia qu’il y avait un potentiel inexploité avec ce parc. D’autres manifestations pourraient voir le jour. Elle y réfléchissait pour l’an prochain.

Elle resta deux heures sur place ce qui lui permis d’expédier les affaires courantes. Elle passa d’urgence à l’imprimerie une commande de flyers. Il ne fallait pas décevoir les touristes. Elle conseilla aussi de mettre en valeur les brochures payantes. Les alentours regorgeaient de lieux historiques qui méritaient le détour.

En sortant de l’office, elle en profita pour se rendre dans une agence immobilière. Elle cherchait un deux pièces en ville. L’agent qui la reçut lui expliqua que les agences travaillaient en réseau pour lutter contre les sites d’annonces de particuliers. Il lui donna sa carte afin de visite. Pour plus d’efficacité il avait besoin de cerner maintenant ses besoins et son budget.

Ambre lui expliqua sa situation actuelle avec le concours et ses disponibilités en fonction de la nationalité des chorales. Il la félicita car lui aussi avait gagné des clients avec cette manifestation. Il lui proposa un rendez-vous téléphonique le soir même. Il avait des biens qui pourraient l’intéresser. Autant ne pas trainer car ils partaient vite. Elle accepta.

Ambre sortit de l’agence ravie. Sa vie reprenait un cours normal. Elle hâta le pas pour regagner le kiosque car le récital débutait dans dix minutes.

J'en veux encore : chapitre 12

Elle dut se frayer un chemin dans la foule nombreuse. Bob lui avait gardé une place assise auprès de lui car pour une fois il avait choisi de suivre le récital dans l’espace réservé. Il était excité comme une puce car une vidéo circulait sur les réseaux sociaux de la répétition de la chorale à laquelle il assistait où on l’entendait et le voyait chanter. Surtout il volait la vedette au soliste car il était bien meilleur que lui. Il lui raconta que sa prestation était devenue virale. Ambre comprenait mieux maintenant sa fascination pour le chant. Il avait raté sa vocation et cette reconnaissance spontanée le comblait d’aise.

Elle eut juste le temps de le féliciter que le récital commença. Elle remarquait les regards braqués sur eux depuis l’assistance. Bob avait son quart d’heure de célébrité et il en profitait. Sur le compteur qu’elle scrutait régulièrement, les votes s’affolaient. A la fin du concert, le chef de chœur l’appela sur scène. En bons compétiteurs ils profitaient du buzz. Effectivement dès que Bob entonna le premier couplet, on vit dans le public des spectateurs brandir leur portable pour le filmer et les votes exploser. Il avait demandé à Ambre de le filmer afin d’en garder un souvenir.

Avec le portable de Bob elle s’approcha du kiosque afin de le prendre en gros plan. Puis elle se recula au moment des applaudissements afin qu’on le voie devant la chorale avec les chanteurs tapant eux aussi dans leurs mains. Elle fit une rotation pour prendre la foule qui réclamait déjà un rappel. Comme ça ne lui suffisait pas, elle monta sur les marches du kiosque car en s’élevant elle visualisait mieux la nuée humaine. C’en était impressionnant. Dans son dos elle entendit Bob entonner un chant d’amour a capella qui fit taire le public instantanément. Ambre continuer à filmer tout en tournant sur elle-même. Elle s’y croyait portée par l’émotion collective. Hurlements, sifflements, ce fut un triomphe.

Ambre arrêta la vidéo et alla embrasser Bob. Elle découvrait qu’il avait la fibre artistique bien plus développée qu’elle. Il était tellement ému de s’être produit en public qu’il éclata en sanglots. La chorale l’entoura de sa présence pour le consoler. Quand Ambre vit le nombre de votes s’afficher elle sut qu’ils avaient gagné le concours. Il était le double de ses concurrents. Ce serait difficile de les battre. Pour éviter la triche il fallait se géolocaliser et élire son groupe préféré uniquement pendant le récital. Cela garantissait un minimum d’honnêteté dans les résultats.

De retour à l’hôtel Ambre l’annonça à Bob qui devrait le garder secret jusqu’au résultat final. Ce fut l’euphorie pour lui. Les réseaux sociaux lui avaient bien profité car il était maintenant bien connu des followers des influenceurs. L’un d’eux avait même utilisé un drone, survolant le parc pour filmer l’ampleur de la manifestation. D’ailleurs de nombreuses vidéos circulaient déjà. Bob sous le feu de la rampe mit la sienne sur le site officiel du concours. Chaque influenceur lui demandait ses impressions ou de chanter un air connu. Ambre le laissa savourer ce moment.

Elle en profita pour regarder ce qui circulait sur le concert, les photos comme les vidéos. Cela faisait aussi partie de son travail. Au bout d’un moment comme elles se ressemblaient toutes, elle se contenta de lire les commentaires qui les accompagnaient. Plutôt bons dans l’ensemble. Sauf sur une vidéo largement partagée où des internautes aigris ou frustrés déversaient leur haine homophobe sans rapport avec le concours. Sa curiosité piquée, Ambre appuya sur le bouton play pour savoir ce qui avait déclenché ce torrent fielleux.

La séquence commençait par une vision aérienne du spectacle. Il s’agissait des images prises par le drone qui survolait le parc et qui balayait le public d’abord en plan large puis en plan resserré. Jusqu’à zoomer sur un couple. Ambre se figea. Elle reconnaissait très nettement Gabrielle en compagnie de Léna. Elles se tenaient en retrait comme la première fois, Gabrielle ayant mis son bras sur l’épaule de Léna. Elle la vit se tourner vers elle pour l’embrasser sur la bouche longuement. Puis en fond musical grâce à un montage bien fait la voix puissante de Bob a capella qui entonnait son chant d’amour. Ambre en tremblait doublement d’émotion car les images collaient bien aux paroles.

Il ne manquait plus que ça ! Ambre se serait bien passée de ce nouveau scandale. Son concours se voulait avant tout un spectacle familial, pas une tribune de la cause homosexuelle. C’était d’ailleurs le reproche principal qui leur était adressé au travers de ces injures sans nuances. Aussitôt elle appela le maire craignant des dérapages plus graves. A son grand étonnement, il fut clair et sans ambiguïté. L’homophobie était punie par la loi. Rien n’interdisait à deux femmes de s’embrasser dans le parc. C’était surtout très bon pour son image si on élargissait le public du concours. Pourquoi le vouloir uniquement familial ? Ambre fut soulagée de sa réaction. Il communiquerait sur le sujet si jamais la polémique enflait. Le mieux était de laisser glisser.

Ambre était à la fois soulagée de savoir que ce serait traité à un autre niveau que le sien et partagée de la tourmente dans laquelle cela risquait de plonger Léna et Gabrielle sorties de leur anonymat. Une question néanmoins demeurait. Pourquoi l’influenceur n’avait-il pas coupé ce baiser au montage, pire utilisé ce baiser dans son montage ? Le mieux serait de lui demander car il était encore dans le hall de l’hôtel avec Bob et la chorale.

Tout simplement pour le buzz lui répondit-il. Voyant ce couple à l’écart, il était forcément illégitime ou non assumé. En partageant et likant sa vidéo c’était sa notoriété qu’il boostait. Les dégâts collatéraux pour les deux femmes ? Rien à faire ! La cause homosexuelle ? Rien à faire aussi. Elles devaient assumer leurs actes, personne ne leur avait demandé de s’embrasser. Ambre fut sidérée du cynisme et de l’opportunisme de l’influenceur alors qu’elle connaissait les règles et les codes des réseaux sociaux. Visiblement il n’en était pas à son premier coup d’éclat, la provocation était sa marque de fabrique. Ambre suivit les conseils du maire. Pas de vagues. Elle le remercia de ses explications sans émettre le moindre jugement.

Elle regarda sa montre. Dans dix minutes elle avait son rendez-vous téléphonique avec son agent immobilier. Elle monta dans sa chambre et attendit qu’il l’appelle. L’entretien fut constructif. Dès le lendemain il avait deux appartements à lui faire visiter. Compte-tenu de son emploi du temps avec la chorale française, il accepta ses conditions. En début d’après-midi après le déjeuner c’était parfait pour lui. Ils se retrouveraient à l’agence.

Quand elle raccrocha elle vit que Bob lui avait envoyé un sms. Gabrielle l’attendait au bar de l’hôtel. Ambre s’était doutée qu’elle réagirait. Elle respira un bon coup avant de descendre. Gabrielle était debout au bar où elle avait commandé une boisson qu’elle sirotait en surveillant l’entrée de la salle. Quand elle vit Ambre elle prit son verre et s’installa dans un large fauteuil à l’abri des regards du barman. Ambre commanda la même chose et vint s’asseoir en face d’elle, une table basse les séparant.

Gabrielle entra dans le vif du sujet. Le mari de Léna été furieux car c’étaient des collègues à lui qui lui apprirent l’homosexualité et l’infidélité de sa femme. Passer pour l’idiot de service était pire pour lui que l’adultère. Il avait mis Léna à la porte qui était venue se réfugier chez Gabrielle  car elle la tenait pour responsable de sa situation. « Dans quoi je me suis fourrée ? » conclut Gabrielle.

Ambre lui demanda ce qu’elle attendait d’elle. Elle n’était pas responsable de la vidéo et Gabrielle savait ce qu’elle faisait en embrassant sur la bouche Léna dans un lieu public. A l’ère des téléphones portables et des caméras de vidéo-surveillance, mieux vaut éviter tout geste équivoque si on veut rester discrets. Elle n’allait pas pleurer sur le sort de Léna. Le sien n’était guère plus enviable. Elle comprenait aussi la fureur du mari car elle était passée par là.

Gabrielle s’attendait à plus d’empathie de la part d’Ambre. Elle regrettait d’être passée la voir. Ambre lui expliqua qu’elle comprenait sa déception et lui rapporta son entretien avec le maire. Il lui avait demandé de ne pas réagir, de laisser glisser. Gabrielle s’assumait et lui avait raconté que cette relation était de transition. De quoi se sentait-elle coupable ou responsable vis-à-vis de Léna ? Elle l’avait également repoussée et maintenant elle l’appelait à l’aide. Gabrielle non plus n’avait guère d’empathie pour elle sachant qu’elle divorçait pour des raisons similaires.

Embarrassée Gabrielle avoua qu’elle n’était pas prête à vivre en couple avec Léna. Sexuellement elles avaient une bonne entente. Pour le quotidien c’était beaucoup moins certain. Elle l’avait choisie pour son indisponibilité et aussi parce qu’elle ne voulait pas rester seule en attendant de retrouver la compagne avec qui elle voudrait partager son existence. Résultat elle se retrouvait dans la situation inverse. En fait elle n’aimait pas Léna, elle la désirait c’est tout.

Ambre sourit devant l’aveu de Gabrielle. Elle savait pourquoi Gabrielle était venue la voir. Pour tromper Léna et pouvoir se dire ensuite « Dans quoi je me suis fourrée ? »

J'en veux encore : chapitre 13

Le téléphone d’Ambre sonna. C’était Bob qui l’invitait à passer à table. Elle lui répondit de ne pas l’attendre et de manger sans elle. Gabrielle qui avait entendu la conversation s’excusa de la bousculer dans sa soirée. Elle n’allait pas la déranger plus longtemps. Elle se leva et Ambre se pencha au-dessus de la table pour la retenir par le bras. « Venez ! »

A peine la porte de sa chambre fermée elles s’embrassèrent puis se déshabillèrent pour faire l’amour. « Comme la première fois » gémit Ambre. Gabrielle s’exécuta en prenant tout son temps. Elle aimait qu’Ambre la supplie de continuer. C’était très excitant pour elle de contrôler le plaisir de sa partenaire. Ambre s’abandonnait totalement sous ses caresses qui la libéraient des tensions accumulées. Gabrielle la désirait encore et c’était cela le plus jouissif pour elle. Penser que Léna était en train d’attendre Gabrielle lui procura un orgasme intense. Que c’était bon aussi d’inverser les rôles.

La jalousie avait un effet aphrodisiaque sur Ambre qui ne se connaissait pas ce penchant. Alors que Gabrielle venait de se coller contre elle pour jouir, elle l’enlaça tendrement. Elles restèrent blotties l’une contre l’autre en silence. Puis Gabrielle se leva et se rhabilla car la nuit commençait à tomber. Ambre en fit de même car elle avait faim. Gabrielle lui proposa de diner avec elle car elle était dans le même cas.

En arrivant en centre-ville, Gabrielle envoya un texto à Léna « Ne m’attends pas, je rentre tard ! » A peine envoyé, le téléphone sonnait. « Tu es où ? avec qui ? » entendit Ambre. Elle vit Gabrielle lever les yeux au ciel tout en remuant la tête de gauche à droite. Elle masquait à peine son agacement. Elle s’éloigna un peu d’Ambre et une discussion vive s’engagea. « Je n’ai pas de comptes à te rendre ! » conclut Gabrielle énervée avant de raccrocher.

Gabrielle revint vers Ambre et lui proposa de diner dans un restaurant qu’elle affectionnait. Il était à l’écart et moins branché que celui de son cousin. Il était surtout tranquille, idéal pour discuter. Les quelques clients présents finissaient leur dessert. Le patron leur conseilla le plat du jour car à cette heure la cuisine était fermée, c’est tout ce qui restait. Elles acceptèrent. Gabrielle commanda une bouteille d’eau pétillante, ni elle ni Ambre n’avaient envie de boire d’alcool.

Gabrielle en profita pour remercier Ambre au sujet du contrat passé avec l’animateur privé. Il y avait plus de travail qu’avec les chorales car les fêtards dévastaient les lieux. Elle ne rentra pas dans les détails mais Ambre imaginait bien ce que des gens ivres pouvaient laisser sur place. Les femmes de ménage préféraient ces horaires de jour non fractionnés qui leur évitaient des allers et retours incessants entre la salle et un autre lieu de travail. Leur meilleure organisation compensait la dureté du labeur.

Ambre lui sourit. Cet esclandre aura au moins servi à quelque chose. Elle lui avoua que devant le maire elle avait retourné sa veste. Elle avait déchiré sa lettre de démission et accepté de continuer son mandat. Voire de se représenter sur sa liste aux prochaines élections. Elle avait suivi ses conseils. Gabrielle marqua son étonnement. Ambre lui raconta qu’elle se cherchait actuellement un appartement. Elle ne pouvait se permettre de perdre son travail à l’office de tourisme.

Gabrielle lui prit la main tout en lui souriant. Ainsi elle avait de l’influence sur Ambre ? Le patron arriva avec les deux assiettes chaudes ce qui l’empêcha d’avoir la réponse. Elles reprirent la discussion une fois rassasiées. Gabrielle revint sur sa relation avec Léna. Elles avaient commencé par se voir une fois par semaine. Puis Léna exigea de plus en plus de temps avec elle. C’est ainsi que Gabrielle lui fixait des rendez-vous dans la journée sur ses temps de pause. Avec ses amplitudes horaires aussi grandes que les femmes de ménage de son équipe, Gabrielle se retrouvait parfois avec deux heures de coupure au milieu de la journée.

Léna avait menti dès le départ de leur relation. Elle avait omis de raconter qu’elle était mariée à un homme. Celui-ci cadre dans une grande entreprise changeait de postes tous les deux ans. Au gré de ses mutations et de ses promotions ils déménageaient. La contrepartie pour Léna était d’être sans emploi et d’avoir beaucoup de temps libre pour assouvir son homosexualité. En fait elle mentait à tout le monde y compris à elle-même en ne s’assumant pas. Si Gabrielle avait apprécié de ne pas avoir à s’engager, elle n’avait pas pensé qu’en l’embrassant dans le parc, elle se retrouverait coincée dans cette union bancale.

Gabrielle se remettait mal de sa rupture. Elle n’arrivait pas à s’investir dans une relation. Aussi Léna lui avait plu car c’était pour elle sans conséquence. Cela lui éviter de ruminer sur son échec et l’aidait à se projeter dans la prochaine histoire qui serait la bonne. Elle savait que Léna lui en voudrait de l’avoir obligée à quitter une vie confortable et bourgeoise pour une existence qu’elle refusait. Sinon elle serait déjà en couple avec une femme. La question était de savoir quand et comment ?

Ambre écoutait Gabrielle. Son désarroi était palpable. Sous ses airs cool et assumés, elle dévoilait sa fragilité. Elle manquait d’estime d’elle comme si elle se punissait. Quelles étaient ses fêlures pour se comporter ainsi ? Ambre se retrouvait dans ses propos. Elle aussi était malheureuse et avait perdu son temps dans une histoire sans issue. Gabrielle admit qu’elles avaient cela en commun. Quand le patron vint débarrasser aucune des deux n’avait de la place pour un dessert. Ambre paya et Gabrielle se laissa inviter.

En sortant du restaurant elles marchèrent jusqu’à la voiture de Gabrielle. « Je vous raccompagne » proposa-t-elle. « Ce n’est pas raisonnable, j’ai encore envie de vous » dit Ambre. Elle lui prit la main tout en l’embrassant sur une joue. Et s’en alla à pied regagner sa chambre. Gabrielle la regarda partir sans chercher à la retenir. Alors que Gabrielle montait dans sa voiture, elle entendit frapper au carreau. C’était Ambre revenues sur ses pas, qui tenait dans sa main une carte de visite. « Appelez-moi quand vous voulez ! ». Gabrielle la glissa dans sa poche de chemisette et la remercia.

En rentrant dans sa chambre et en voyant le lit défait Ambre eut un pincement au cœur. Elle serait tellement heureuse avec Gabrielle. Elle avait envie de plus que des étreintes furtives entre deux portes. Même si elle n’était pas lesbienne, elle aimait Gabrielle. Jamais elle ne s’était autant sentie en vie. Epuisée par sa journée, elle sombra rapidement dans le sommeil.

Bob finissait de prendre son petit déjeuner quand elle arriva dans la salle à manger de l’hôtel. Il devait raccompagner la chorale à l’aéroport et cela le rendait triste. Il avait partagé un moment fort de communion avec eux. Pour le consoler Ambre lui dit que la chorale qui gagnerait le concours serait invitée par la ville pour une récital à une date encore inconnue et Bob y serait convié. Sans doute à l’automne, afin de doper encore une fois l’économie de la ville.

Il la remercia. Ce serait ainsi l’occasion de lui présenter sa femme car ils avaient prévu de venir en France en amoureux pour quelques jours de vacances visiter Paris. Bob lui demanda comment s’était passé l’entretien avec Gabrielle. Il avait visionné lui aussi la scène et se doutait du motif de sa venue. Ambre fut laconique en lui expliquant que les organisateurs n’avaient pas le contrôle des images. A elles de demander le retrait auprès de l’influenceur. Elle se garda bien de lui raconter la nature exacte de sa relation qu’il ne pouvait soupçonner.

Ambre l’avertit qu’elle serait absente deux heures en début d’après-midi car elle devait visiter des appartements. Elle divorçait et c’était dans l’urgence. Bob se montra désolé pour elle et lui proposa de s’occuper de sa chorale. Ambre le remercia à son tour, en principe ce serait le moment où les chanteurs prenaient possession de leur chambre, elle avait choisi ce créneau qui était le plus calme. Bob savait aussi que c’était celui des répétitions et il comptait bien y assister.

Entre Ambre et Bob une relation se nouait après un démarrage poussif. Chacun se soutenait et laissait à l’autre l’espace suffisant pour trouver sa place. Bob loin de son pays et de ses obligations s’épanouissait dans ce cadre artistique. Il libérait en lui un potentiel qu’il avait réprimé pour réussir socialement. Quant à Ambre, elle posait les bases de sa nouvelle vie à laquelle elle comptait donner une autre orientation. Trouver un équilibre entre le professionnel et le personnel, l’être et l’avoir.

J'en veux encore : chapitre 14

Ambre n’eut pas besoin de visiter beaucoup d’appartements. Ayant peu de visibilité sur son avenir à la mairie, encore moins sur sa vie personnelle, elle opta pour la location d’un deux-pièces en centre-ville qui était dans son budget. Elle verrait plus tard pour un achat. De toute manière elle n’avait pas l’intention de garder beaucoup d’objets de son ancienne vie avec Tiago. En dehors de sa garde-robe et de ses ustensiles féminins, elle lui laissait tout. L’avocat se chargerait de l’officialiser dans la convention de liquidation de la communauté entre les époux.

Comme cela elle pourrait emménager tout de suite car l’appartement était libre. Pour les formalités, l’agent immobilier lui avait remis la liste des documents à fournir ainsi que le montant de la caution. Ambre était heureuse de son choix. En dehors d’un lit à acheter, en ce qui concerne le reste, l’appartement était bien équipé en placards et d’une cuisine aménagée. C’était l’idéal pour elle. En rentrant à l’hôtel, Ambre se connecta à un site de vente en ligne spécialisé dans la literie. Dans trois jours elle serait livrée.

Bob attendait la chorale dans le hall pour partir au kiosque. Quand Ambre vint le rejoindre il lui demanda des nouvelles de sa prospection avec l’agent immobilier. Il lui fit part de son admiration devant son efficacité. Si sa femme le trompait, il serait tellement déprimé qu’il n’aurait absolument aucune énergie pour rebondir comme elle le faisait. Ambre lui avoua qu’elle n’était pas amoureuse folle de son mari, la séparation était à la hauteur de l’attachement quelle avait eu pour lui. Bob était peut-être plus romantique qu’elle lui fit elle remarquer pour réagir ainsi. Ou alors nous ne sommes pas tous égaux face à l’abandon conclut-il. Ambre sentit dans la sentence qu’elle avait touché une corde sensible chez lui.

Le concert fut très moyen. Le récital était fade, sans entrain, avec des chansons inconnues du public. De plus la prestation de Bob était encore dans tous les esprits. Difficile de rivaliser avec une telle émotion. Depuis le début du concours, aucune chorale n’avait déçu, ce fut la première. Les votes ne décollaient pas et le parc se vidait au fur et à mesure des morceaux entonnés. Ambre et Bob en prirent leur parti car c’était inévitable de garder la barre haut de bout en bout.

Aussi le diner à l’hôtel ne traina pas en longueur et fut vite expédié. Les chanteurs avaient bien ressenti la déception du public et des influenceurs. Certains d’ailleurs ne s’étaient pas gênés pour mettre des commentaires désobligeants sur leur chaine. Bob et Ambre avaient tenté en vain d’éteindre l’incendie en leur demandant de les modérer car les chanteurs en avaient été blessés. Ne pas aimer ne préjuge pas du talent artistique répétaient ils. Mais les influenceurs n’en avaient que faire car c’était la dure loi des jeux du cirque. Peu importe de démolir ou blesser tant qu’on fait le buzz.

Ambre était dépassée par cette mentalité. Les chorales étaient celles d’amateurs non rémunérés qui passaient de nombreuses heures à répéter alors que les influenceurs invités, tous frais payés, traités comme des rois n’avaient que leur avis à donner. Mordre la main qui les nourrit ne le gênait pas. S’ils tuaient le concours, c’était la fin pour eux aussi de leur séjour gratuit. C’est avec cet argument qui touchait leur égoïsme qu’Ambre fit mouche. Les commentaires les plus acerbes furent enlevés et ils encouragèrent leurs followers à revenir écouter les chanteurs suivants.

Elle qui habituellement s’épanouissait dans cette superficialité et ce tourbillon n’en avait que faire ce soir. Elle pensait à Gabrielle qui ne lui avait pas encore donné signe de vie. Pour éviter de trop y penser elle envoya un texto à Tiago pour l’informer qu’elle viendrait chercher demain après-midi ses affaires personnelles. Pour le reste, ils verraient avec leurs avocats. Elle se voulait laconique et sans agressivité. Il répondit qu’il ne serait pas là. Ambre le rassura. Il n’aurait pas de mauvaises surprises en rentrant du travail, elle se comporterait dignement.

Comme il était encore tôt dans la soirée, Ambre décida de la passer en ville à boire un verre en terrasse. Elle invita Bob car les membres de la chorale avaient tous rejoint leur chambre. Il accepta bien volontiers. Depuis qu’il était arrivé, il avait effectué surtout des transferts entre l’aéroport, la première salle et l’hôtel. Il n’avait rien vu de la ville, encore moins de son ambiance en dehors du concert au parc. Ambre choisit de l’emmener au centre-ville, en terrasse, dans le bar où elle était déjà allée car l’ambiance y était festive.

Bob était enchanté par cette sortie qui le sortait de sa routine. Enfermé dans le travail, il ne s’était accordé aucune pause. Nous étions à mi-course, le concours était déjà gagné sauf grosse surprise de dernière minute. Tout roulait, il leur fallait juste tenir le rythme. L’excitation du début avait fait place à des tensions avec les influenceurs qui imposaient trop leurs règles aux organisateurs. Ambre reconnut qu’un mois c’était trop long. Si leurs deux maires souhaitaient une deuxième édition, en France ou aux Etats-Unis, ils exigeraient de réduire de moitié la durée du concours. Personne n’avait imaginé ce succès fulgurant.

Alors qu’ils discutaient tout en sirotant leur cocktail, Bob attira l’attention d’Ambre. Ce couple de femmes qui se tenait la main venant vers eux, n’était-ce pas la fille de la vidéo ? Ambre n’avait pu l’apercevoir immédiatement car elle lui tournait légèrement le dos. D’un mouvement de tête elle confirma. C’était bien Léna mais l’autre femme n’était pas Gabrielle. Ils les suivirent du regard. Elles s’arrêtèrent devant la carte d’un restaurant pour y lire le menu. N’y pouvant plus, Ambre sortit son portable et attendit qu’elles soient à bonne hauteur pour les prendre en photo.

Elle regarda le cliché qui était sans ambigüité. On voyait distinctement le visage des deux femmes ainsi que leurs mains enlacées. Bob était aussi étonné qu’elle car il avait bien compris que la venue de Gabrielle à l’hôtel était en rapport avec la vidéo les montrant s’embrasser. Ambre lui dévoila la teneur de leur conversation car elle avait besoin de l’éclairage de Bob. « On se fait manipuler ! » dit-il. C’était certain. Mais par qui et pourquoi ?

Le mieux était d’en parler demain à la réunion à la mairie. Ce n’est pas à son niveau que l’affaire devait se régler. En fonction de la réponse apportée elle verrait à montrer cette photo à Gabrielle pour avoir une explication. Bob la découragea. Elle devait rester à sa place. S’il y avait embrouilles qu’elle reste loin de tout cela. Ou bien Gabrielle était complice ou bien elle était victime. Pour Bob les deux femmes savaient quelque chose, Léna comme Gabrielle jouaient un rôle dans cette histoire. Il ignorait juste qu’Ambre était en train de tomber amoureuse de Gabrielle et qu’elle avait envie de savoir où elle allait.

Lors de la réunion, Bob évoqua l’affaire de la vidéo sans dire qu’ils avaient vu Léna la veille en compagnie d’une autre femme. Pour lui il y avait de troublantes coïncidences. Il avait du mal à croire que parmi des milliers de personnes présentes au parc, le drone capte un seul couple qui s’embrassait. En plus Gabrielle travaillait indirectement pour la mairie. Il ne manquerait plus qu’un fait divers homophobe vienne troubler le concours. Le visage de ces deux femmes avait été jeté en pâture sur les réseaux sociaux, à tout moment elles pouvaient être agressées physiquement après l’avoir été verbalement. Il expliqua également que Gabrielle avait demandé le retrait de la vidéo en vain à l’influenceur. Dans quelle mesure la responsabilité des organisateurs ne serait pas engagée si un drame survenait.

L’affaire fut prise très au sérieux car la demande venait des Américains plus pointilleux sur le plan juridique que les Français. Le directeur de cabinet demanda une enquête discrète sur les deux femmes et l’influenceur au responsable de sa police municipale. Gabrielle était employée par le prestataire depuis de nombreuses années, une enquête de voisinage permettrait aussi d’en savoir un peu plus. C’était effectivement bizarre d’avoir demandé le retrait sans porter plainte pour un droit à l’image après le refus ou pour injures homophobes. Ambre fit remarquer que dans l’espace public le droit à l’image ne s’appliquait pas. Le directeur la reprit sèchement. L’influenceur n’était pas journaliste, il aurait dû accéder à la demande sous peine de poursuite.

Ambre commençait à se sentir très mal à l’aise. Elle aurait mieux fait de ne rien dire à Bob. L’enquête allait révéler qu’elle avait vu Gabrielle en dehors du travail. Forcément viendrait la question de leurs liens. L’hôtel possédait des caméras. On les verrait entrer dans sa chambre puis en ressortir pour aller au restaurant. La date confirmerait que ce serait le jour où Gabrielle avait demandé le retrait de la vidéo. Pourquoi n’être pas restées au bar pour en discuter ? Que cachaient-elle ? Cependant elle se savait innocente, elle n’avait rien commandité.

Elle décida d’attendre la conclusion de l’enquête et elle s’expliquerait si jamais on lui demandait de clarifier ses rapports avec Gabrielle. Après tout elle avait le droit à une vie privée et cela ne constituait pas un crime que d’entretenir une relation sexuelle avec une femme. Son divorce était en cours, elle n’avait de comptes à rendre à personne. Ambre qui avait retrouvé provisoirement le contrôle venait de le reperdre !

J'en veux encore : chapitre 15

Une semaine s’était écoulée depuis la réunion. Ambre avait commencé à emménager dans son nouvel appartement mais avait néanmoins conservé sa chambre à l’hôtel car la fatigue commençait à se faire durement ressentir. Inutile de s’épuiser dans des allers et retours. Intérieurement elle ne cessait de penser à Gabrielle qui ne l’avait jamais appelée. Elle ressentait un manque terrible ainsi qu’une culpabilité sourde d’avoir déclenché cette enquête. De quoi elle se mêlait ? Après tout cela l’arrangeait que Léna lui soit infidèle. Comme rivale il y a pire. Gabrielle finirait tôt ou tard par le savoir et elle serait l’amie qui l’écouterait et la réconforterait.

Ambre s’en voulait d’avoir agi impulsivement avec Bob. Elle aurait dû garder sa conversation secrète au lieu d’en dire la moitié. Sa jalousie lui jouait des tours. Elle était d’autant plus en colère après elle que jamais avant Gabrielle elle n’avait éprouvé de tels sentiments et qu’en plus elle avait bêtement perdu le contrôle. Elle aurait pu se la jouer plus fine et mener elle-même l’enquête. Les rumeurs, les ragots, monter des dossiers sur les uns ou les autres sont des classiques en politique. On n’y aurait vu que du feu surtout qu’il y a des méthodes discrètes pour obtenir les informations que l’on veut. Une conversation anodine autour d’un café vous en apprend énormément si vous savez écouter et poser les bonnes questions sous couvert du travail.

Bob de son côté commençait à comprendre qu’il s’était passé quelque chose entre Ambre et Gabrielle. Questionné par le chef de la police, celui-ci avait été très insistant sur le jour où Gabrielle était venue à l’hôtel. Comme Bob lui révéla qu’il avait prévenu Ambre par sms, en retour le policier l’informa qu’elles étaient allées dans la chambre d’Ambre à l’heure du diner. Le fonctionnaire municipal n’était pas assez naïf pour croire à la poursuite de la conversation. Surtout pas avec une femme ouvertement lesbienne. Que savait Bob exactement sur la nature de leur relation ?

L’Américain se rappela le trouble d’Ambre en voyant Léna avec une autre femme, de la photo prise, des confidences qui s’en étaient suivies. Ayant de l’affection pour Ambre il choisit de ne pas la trahir. Les murs ont des oreilles expliqua-t-il. Sans doute avaient elles besoin d’échanger plus discrètement ou qui sait de visionner à partir d’un ordinateur les autres vidéos de l’influenceur pour comprendre ce qui l’animait.

Ambre fut elle aussi interrogée. Elle insista sur le conflit social où elle avait mis sa démission en jeu pour soutenir Gabrielle devant son équipe qu’elle ne connaissait pas plus que cela. Elle partit sur un discours féministe et politique, le maire, sa réélection. Quand avait-elle appris l’homosexualité de Gabrielle ? Ne voulant pas mentir elle raconta la première au parc alors qu’elle se trouvait derrière elles. En fait elle n’avait pas grand-chose à dire si ce n’est qu’en tant qu’organisatrice elle se sentait responsable du dérapage de l’influenceur. Elle confirma également la version de Bob sur le visionnage car il l’avait mise au courant de sa réponse.

Une semaine donc s’était écoulée depuis la réunion et la chargée de communication du parc à thèmes avait organisé une fête dans la soirée pour remercier les influenceurs de leur venue. Une façon aimable de mettre fin à leurs séjours. En effet les dirigeants avaient moyennement apprécié de voir dans les moteurs de recherche le nom du parc de loisirs associé à une vidéo dont les commentaires injurieux homophobes avaient été relayés par des internautes. Même si depuis le film avait été enfin retiré, le mal était fait. C’était d’autant plus étonnant qu’habituellement les influenceurs étaient reconnaissants de ces invitations et de leur traitement VIP.

C’est aussi ce jour que le chef de la police rendit les conclusions de son enquête. L’influenceur et les deux femmes ne se connaissaient pas. Cependant il expliqua que ce n’était pas lui qui pilotait le drone, un de ses followers présent au parc à qui il appartenait s’en était chargé. Il avait juste assuré le montage des images et exploité la situation à son avantage sans se poser de questions. Effectivement avec le recul pourquoi ce couple et juste celui-là ? Quant à Léna et Gabrielle, rien à dire non plus. Le voisinage et les collègues de Gabrielle confirmèrent que les deux femmes étaient en couple depuis six ans.  Cependant elles ne vivaient pas ensemble, Léna était encore chez sa mère.

Bob et Léna se regardèrent. La version des faits ne correspondait pas au récit de Gabrielle et le comportement de Léna n’en devenait que plus mystérieux. « On se fait manipuler ! » murmura Bob à l’oreille d’Ambre. Le directeur de cabinet remercia le chef de la police. L’affaire était maintenant définitivement close. La vidéo n’existait plus et les deux femmes n’avaient pas fait parler d’elles ni porter plainte. Beaucoup de bruit pour rien conclut-il en posant un regard appuyé sur Bob.

En sortant de la réunion il proposa à Ambre d’aller faire un tour à la salle de réception car ils avaient encore une heure devant eux avant d’avoir à s’occuper des chorales. Les équipes de Gabrielle devaient y faire le ménage. Une petite explication ne serait pas de trop. Il avait mal supporté d’être passé pour un paranoïaque d’Américain devant tout le monde alors que de toute évidence il y avait anguille sous roche avec elle.

Ambre stationna sa voiture sur le parking. Devant la porte de la salle, il y avait une camionnette floquée à la marque de l’entreprise de nettoyage. Bob avant de descendre proposa à Ambre d’y aller seul. Gabrielle ne pouvait pas savoir ce qu’Ambre lui avait raconté. Elle se méfierait aussi moins de lui. Bob lui conseilla de retourner à l’hôtel si jamais l’entretien durait un peu. Comme cela elle s’occuperait de raccompagner sa chorale à l’aéroport. Il saurait rentrer à pied qu’elle ne s’inquiète pas pour lui. Ambre accepta. Avant de se quitter il lui demanda de lui envoyer la photo de Léna sur son portable.

Bob entra dans la salle. C’était la fin du ménage car l’équipe remballait le matériel. Gabrielle se dirigeait vers les toilettes avec ses rouleaux de papier. Il la suivit et attendit qu’elle entre pour se glisser derrière elle. Gabrielle sursauta en l’apercevant dans la glace car elle ne s’attendait pas du tout à sa venue. Il lui expliqua qu’il voulait lui dire au revoir avant de repartir aux Etats-Unis car le concours se terminait la semaine prochaine. Il était surtout désolé de cette vidéo et des injures homophobes. En tant qu’organisateur, il se sentait un peu responsable.

Gabrielle mise en confiance le rassura. Il ne devait pas culpabiliser. Bob insista car il s’en voulait d’avoir brisé leur couple. Gabrielle le regarda étonnée. Comment pouvait-il dire cela ? Il lui sourit. Elle n’était pas en couple avec Léna ? Si. Enfin non. C’était juste une relation de transition, rien de plus. Et Gabrielle servit à Bob la même version qu’à Ambre sur le mariage hétérosexuel de Léna et ses penchants homosexuels, sa rupture dont elle ne se remettait pas.

« Vous mentez ! » lui dit Bob en la regardant bien droit dans les yeux. Gabrielle blêmit devant sa franchise. « Vous cherchez quoi ? ». Bob sortit son portable de sa poche et le brandit devant elle. Sur l’écran s’affichait le portrait de Léna en compagnie d’une femme. « Cette photo ne prouve pas que je mens ! ». Gabrielle lui redit qu’avec Léna c’était juste une relation sans importance, s’il y avait une menteuse ce n’était pas elle. Elle lui répétait les propos de Léna en qui elle avait toute confiance.

Bob sentit qu’elle ne lâcherait rien. Gabrielle n’avait manifesté aucune émotion ni posé aucune question sur la date ou l’origine de la photo. Comme si elle le savait. Pourtant c’était violent d’apprendre qu’on était trompé à tous les niveaux. Avant de prendre congé d’elle, il tenta une dernière attaque. « Vous pouvez avoir peur maintenant que vous êtes démasquée ! »

Content de son effet, Bob sortit tranquillement des toilettes pour rejoindre l’hôtel. De son côté Ambre s’apprêtait à partir à l’aéroport dans quinze minutes en cas de retard de Bob. Sa chorale arrivait en bus, Bob s’en occuperait. Elle était dans le hall assise sur un canapé en attendant que les chanteurs se réunissent. Elle entendit dans son sac vibrer son téléphone. C’était un appel masqué. Habituellement elle les rejetait mais dans le doute à cause de Bob, elle décrocha.

« Ambre ? C’est Gabrielle ! Vous êtes libre ce soir, j’aimerais vous revoir ! »

J'en veux encore : chapitre 16

Ambre accepta. Gabrielle viendrait la chercher à 19 heures 30 à l’hôtel pour diner en ville. Bob avait été efficace avec sa menace pour que Gabrielle la contacte. Pressée de savoir ce qui s’était passé, elle attendit Bob qui arriva juste à temps pour prendre en charge sa chorale. De son côté Ambre devait accueillir la sienne. Ils avaient trop à se raconter, ils convinrent de se voir plus tard.

Bob invita Ambre au bar pour prendre le café après le déjeuner. Sa stratégie avait fonctionné. Se sentant acculée Gabrielle avait réagi. En appelant Ambre elle confirmait leurs soupçons. A travers son comportement et celui des autres protagonistes commençaient à se dessiner les contours d’une histoire inavouable. L’enquête avait révélé les mensonges de Gabrielle qu’elle et Léna camouflaient derrière une façade lisse. Le personnage central qui détenait la clé du mystère était le follower qui n’avait pas été interrogé. Il était évident que le chef de la police n’avait pas voulu en savoir plus. Avait-il reçu des consignes ou avait-il simplement bâclé l’affaire ?

Bob comme Ambre étaient conviés à la fête en l’honneur des influenceurs. Ce n’était pas l’endroit pour mener l’enquête. Aussi il proposa à Ambre d’aller frapper à la porte de la chambre de celui qui avait mis en ligne la vidéo. Elle prendrait le prétexte de lui dire au revoir car elle serait avec Gabrielle à ce moment-là. Le jeune homme finissait de faire ses bagages. Il avait perdu son air arrogant regrettant amèrement ce scandale. Ses sponsors l’avaient lâché, financièrement c’était une catastrophe.

Du coup il était bavard et se présentait comme la victime d’un complot. Bob l’encourageait dans ses accusations. Qui lui en voulait ? Forcément des concurrents jaloux. Pourtant le film et le drone c’était lui ? Le jeune homme lui répéta ce qu’il avait dit durant l’enquête. Ces images lui avaient été fournies par un follower. Le connaissait-il ? Avait-il un nom ? Un avatar ?

Il se connecta sur sa chaine et en deux temps trois mouvements retrouva un commentaire avec le pseudo. Bob prit une photo de l’écran afin de le tracer sur le net. Comment lui était parvenue la vidéo ? Par un lien qui lui permettait de la récupérer sur un serveur à distance. Bob encore une fois lui demanda s’il avait gardé le mail d’envoi. Dans la corbeille de sa messagerie il le retrouva. Une adresse électronique y figurait. Enfin un début de piste. Ambre intervint dans l’échange. De toute évidence il avait été manipulé.

Comment le prouver ? Ce qui préoccupait l’influenceur étaient ses contrats. Il était grillé et c’était all. Quand on vend du rêve ou qu’on génère de l’argent en incitant des inconnus à consommer, le scandale se manie avec précaution. En voulant récupérer la communauté homosexuelle, il avait surtout déchainé les haines homophobes. Les marques sont sensibles aux causes qui leur sont associées. L’influenceur finit par avouer que le montage avec le baiser avait été exigé par les responsables du parc de loisirs qui cherchait à attirer ce public au bon pouvoir d’achat.

Est-ce à dire que le follower était un professionnel payé par le parc ? L’influenceur le reconnut car il n’avait pas d’autres explications à avancer. Retour à la case départ ? Bob et Ambre le remercièrent. Quand ils se retrouvèrent dans le couloir ils conclurent que ce jeune homme avait été instrumentalisé. Si le follower avait été payé par le parc, pourquoi ne pas avoir livré directement un film monté qui aurait été entièrement supervisé par leur service de communication ?

Sa version ne tenait pas la route. La seule chose vraie c’est qu’il n’avait pas filmé avec le drone, ces images lui avaient été envoyées. Ensuite la situation avait dérapé avec son montage et il n’assumait pas ce ratage. Dans le cas contraire il l’aurait monnayé.

Bob proposa à Ambre d’envoyer un message à cet inconnu. En filmant ses deux femmes et en les exposant publiquement il avait un compte à régler avec elle. Mais lequel ? Il avait envie que cela se sache sinon pourquoi cette exposition médiatique ? Il voulait déclencher des réactions haineuses, c’était certain. En fin connaisseur des arcanes des réseaux sociaux il avait dû la partager sur des sites homophobes. Sinon pourquoi et comment cet emballement rapide ? Cela sentait la vengeance à plein nez !

Partant sur cette analyse, Bob et Ambre rédigèrent un texte suffisamment convaincant pour que cet internaute prenne contact avec eux. Ils l’envoyèrent juste avant de partir au kiosque à musique avec la chorale. Au retour tout s’enchainerait et Ambre aurait juste le temps de se préparer pour son rendez-vous avec Gabrielle et Bob pour la fête. Durant tout le concert Bob scrutait son téléphone ne cessant de synchroniser sa messagerie. Aucune réponse.

A 19 heures 30, Gabrielle se présenta à l’accueil de l’hôtel où Ambre l’attendait sur un canapé. Elle avait prévu de l’emmener diner dans un hôtel restaurant en dehors de la ville. Elle y avait réservé une chambre où elles y seraient servies à l’abri des regards. Ambre frissonna de plaisir à l’idée de la soirée qui l’attendait. Gabrielle lui proposa de prendre quelques affaires pour passer la nuit avec elle si elle en avait envie. En moins de dix minutes Ambre était de retour dans le hall.

Ambre connaissait cet hôtel de réputation. Gabrielle lui sortait le grand jeu. Ambre succombait au charme de son amante. Elle savait l’exciter et susciter son désir. Dans la chambre, une table avait été dressée avec champagne, chandelles et fleurs. Chic et romantique pensa Ambre. Quand l’hôtesse leur remit les clés après leur avoir expliqué le fonctionnement du bar et des différents appareils, elle demanda à Gabrielle si le diner était toujours servi à 21 heures. Elle le confirma. Elles avaient une heure devant elles pour se reposer et déguster le champagne.

A peine la porte fut elle fermée que Gabrielle prit Ambre dans ses bras. « J’ai tellement envie de vous » susurra Ambre. Elles s’embrassèrent longuement collées l’une à l’autre. Leurs langues se cherchaient, se frôlaient, goûtaient leurs lèvres tandis que leurs mains caressaient leur peau. Elles sentaient monter l’excitation, attendant que la tension exige de leur corps d’être assouvie.

Elles se déshabillèrent puis Gabrielle entraina Ambre sur le lit. Elle lui fit lentement l’amour entrainant Ambre dans une transe extatique. Elle cherchait à lui faire atteindre un orgasme multiple tout en prenant soin de contrôler sa propre jouissance. Quand elle sentit qu’Ambre parcourue d’une décharge aussi intense que violente jouissait, elle l’enserra en gémissant de plaisir à son tour. Gabrielle l’enlaça tendrement sans un mot.

Une sonnerie se fit entendre. Gabrielle avait programmé son téléphone pour ne pas se faire surprendre nues au lit par le serveur. Elle avait tout calculé pensa Ambre. Elle était fascinée par Gabrielle qui avait pensé au moindre détail de la soirée. Ambre était cependant sur son nuage. Elle ressentait une détente profonde et décida de profiter pleinement de ce moment.

Gabrielle connaissait un peu les goûts d’Ambre et avait commandé un diner en y tenant compte. Un sans faute la félicita Ambre qui se régala. Au moment du dessert Gabrielle demanda à Ambre à quelle heure elle devait être de retour. Elle ne travaillait pas le lendemain, elle pouvait garder la chambre jusqu’à midi. Ambre n’avait pas prévenu Bob de son absence, au plus tard à 8 heures car elle avait une réunion à la mairie. « Une autre fois ? » proposa Ambre.

Gabrielle ne dit rien. Ambre insista. « Il y aura bien une prochaine fois Gabrielle ? » Cette dernière se leva et lui prit la main pour ne pas avoir à répondre. Elle l’entraina dans le lit où elles firent de nouvau l’amour. Ambre s’abandonnait sous ses caresses. Le repas, les émotions de la journée et ses orgasmes eurent raison d’Ambre. Elle s’endormit dans les bras de Gabrielle en quelques minutes. Cette dernière la dégagea en douceur pour ne pas la réveiller et régla son téléphone sur six heure trente afin qu’elles puissent partager le petit déjeuner ensemble.

Ensuite elle se coucha à son tour le sourire aux lèvres satisfaite de sa soirée. Contrairement à ce que lui avait affirmé Bob elle n’était pas démasquée.

J'en veux encore : chapitre 17

Gabrielle déposa Ambre devant son hôtel. Bob avait pris en charge la chorale qui partait lui laissant celle qui arrivait. Comme la veille, ils attendirent de prendre un café après le déjeuner pour échanger. Ambre raconta que Gabrielle s’était comportée comme si de rien n’était. Elle n’avait fait aucune allusion à Bob ou à leur conversation. Elle s’était révélée égale à elle-même menant le jeu et contrôlant la relation.

Bob après le départ d’Ambre avait reçu une réponse à son mail. Caché derrière un pseudonyme, le follower lui avait donné rendez-vous dans un café en ville ce soir à 21 heures. Bob avait accepté indiquant qu’il serait accompagné d’Ambre. En guise d’acquiescement son interlocuteur lui envoya un émoji souriant. Qui était-ce se demandèrent-ils ? En tout cas ils avaient fait bonne pioche en le contactant car il avait des choses à dire pour les rencontrer aussi rapidement.

La journée leur parut interminable. Le concours était passé au second plan car ils s’étaient pris au jeu du mystérieux follower en se transformant en détectives privés. Ambre pensait également à sa nuit avec Gabrielle. Elle était amoureuse d’elle et avait envie d’une relation plus suivie. Cela lui était égal de s’afficher avec elle en ville. L’homosexualité n’était plus un tabou et s’était même de plus en plus banalisée.

Cependant l’homophobie restait une préoccupation car les statistiques prouvaient sa montée au travers des plaintes déposées. Mais pour toutes ces agressions insupportables, combien de couples vivaient au quotidien sans en subir ? Ils le devaient aux générations précédentes et à ceux encore qui se battaient pour obtenir le droit à cette tranquillité. Il y avait encore des combats à mener contre l’obscurantisme. Et même si s’assumer restait difficile, être heureux ou fonder une famille était enfin possible. L’évolution des mœurs allait dans le bon sens.

En tout cas ce n’était pas un obstacle pour Ambre car en politique comme ailleurs, de nombreux élus ne le cachaient plus à leurs électeurs qui votaient pour eux. Elle se projetait avec Gabrielle qui était dans toutes ses pensées. Ambre aimait qu’elle lui résiste, c’est ce qui la rendait si désirable. Sous ses mains et sa langue son excitation n’en était que décuplée. Avec Tiago elle avait roucoulé, avec Gabrielle elle découvrait la passion. Cette envie animale d’être prise et de jouir, de s’abandonner sans se préoccuper de son image lui révélait un désir jusque-là refoulé. Vraiment elle ne se reconnaissait plus, elle qui adorait tout contrôler.

Ambre dans ses préoccupations avait oublié la haine homophobe dont avait été victime Léna et Gabrielle. Elle l’occultait pour éviter de s’interroger sur le dessein du follower. Bob comme Ambre regardaient leur montre depuis le retour du kiosque. Ils expédièrent le diner avec la chorale et se préparèrent pour leur rencontre nocturne. Bob avait reçu des indications. Une table était réservée, il n’aurait qu’à présenter le QR code contenu dans le mail. Ainsi il n’aurait pas à chercher dans la foule un inconnu à partir d’une description.

Ambre et Bob installés en terrasse dans un des nombreux cafés de la rue piétonne commandèrent deux cocktails pour patienter. A peine furent-ils servis qu’une femme les accosta. C’était elle le follower. Ils marquèrent un moment d’étonnement car ils s’attendaient à voir surgir un homme. Elle se présenta. Sandy avait une vingtaine d’années, très mince pour ne pas dire anorexique. Elle était vêtue d’un bermuda et d’un tee-shirt qui laissaient apparaitre des bras et des jambes filiformes. Son regard noisette était triste et ses épaules voûtées donnaient le sentiment qu’elle portait sur elle toute la misère du monde. Elle avait les cheveux longs qu’elle avait attachés. Bob comme Ambre la laissèrent parler en premier.

Sandy traquait le couple de Léna et Gabrielle qu’elle avait surnommé « les prédatrices ». Elle avait rencontré Léna sur un site de rencontres. Depuis l’adolescence Sandy était attirée par les femmes. Mal dans sa peau, se sentant différente de ses camarades elle avait d’abord refusé cette évidence. Pour « faire comme tout le monde », elle avait eu un petit copain avec lequel ça s’était mal passé car il l’avait rapidement taxée de « gouine ». Elle s’était alors réfugiée dans un chagrin d’amour fictif pour éviter d’avoir à répondre aux questions de sa famille peu ouverte sur la question.

Aussi c’est avec beaucoup de culpabilité qu’elle avait commencé à vivre son homosexualité après cet échec. Sur le net elle avait trouvé de nombreux articles, vidéos et autres liens qui l’avaient encouragée à sauter le pas. Elle s’était inscrite sur un site de rencontres indiquant son orientation sexuelle. Au début ce fut violent car la plupart des femmes recherchaient uniquement des relations sexuelles. Avec Léna ce fut différent. Elle lui raconta sa vie, ses fragilités et c’est ainsi que commença leur histoire d’amour.

Sandy avait trouvé en Léna l’âme sœur. Elles se comprenaient, voyaient l’amour avec les mêmes yeux. Tout doucement ce qui n’était qu’une correspondance prit un tour plus intime. « Nous deux c’est une évidence. Je t’attendais depuis si longtemps. Je t’aime comme je n’ai jamais aimé de ma vie. Tu es la femme de ma vie Sandy ».

Léna proposa de se voir car elle ne pouvait plus se contenter du virtuel. Elles avaient entrepris des jeux sexuels plutôt sages par messagerie mais cela ne lui suffisait plus. Sandy était angoissée car c’était sa première fois une femme et elle était assez ignorante de son corps. Elle confia à Léna ses inquiétudes. Celle-ci la rassura. Elles feraient l’amour quand elle sera prête. Elle aussi avait eu une première fois, elle ne la jugerait pas.

Mise en confiance Sandy accepta de se rendre un samedi après-midi chez Léna. Elle venait d’être admise au bac et elle s’accordait quelques jours de vacances en attendant de partir au bord de la mer avec ses parents chez qui elle vivait encore. Ceux-ci n’étaient absolument pas au courant de l’homosexualité de leur fille, encore moins de sa relation avec Léna.

Peu avant leur rencontre, elles avaient eu une conversation vidéo. Léna voulait s’assurer que Sandy était bien une femme car elle avait eu une mauvaise surprise par le passé. Elle la recevait chez elle, ce n’était pas sans danger. Sandy le comprit et trouva Léna encore plus belle que sur les photos qu’elles s’étaient échangées.

Léna accueillit Sandy par un baiser fougueux à peine la porte refermée. Sandy y succomba comme au reste. Oubliant sa maladresse, elle répondit aux caresses de son amante qui la guidait par les mains ou par la voix. Sandy très excitée cachait mal son inexpérience. Léna prit les commandes et elles firent l’amour à même le sol. Sandy intérieurement était déçue et regrettait cette précipitation. Elle aurait aimé plus de romantisme pour une première fois. C’était loin de ce qu’elle avait imaginé. Malgré sa déception le plaisir était là et quand elle sentit monter en elle une boule de feu qui explosa dans son ventre, elle poussa un cri. « Tu as joui ? » demanda Léna.

Sandy rouge d’embarras bafouilla un faible oui. Pudique, elle n’osait pas parler de sexualité. « Tu t’es déjà masturbée ? » demanda Léna. La réponse resta coincée dans la gorge de Sandy. Léna éclata de rire « J’ai baisé une vierge ! » Sandy écarquilla les yeux de honte et de stupeur. Léna ne lui laissa pas le temps de répliquer qu’elle sortit du lit et fila sous la douche.

A son retour, habillée elle ramassa les vêtements de Sandy qu’elle lui jeta à la figure. « Habille-toi la grosse et dégage de là ! » Sandy éclata en sanglots. « Je t’aime Léna. » Léna la prit par le bras et la tira du lit. « Oublie-moi ! Je ne t’aime pas et ne t’ai jamais aimée. » Sandy s’habilla et rentra chez elle. Le choc avait été tellement violent qu’elle cessa de s’alimenter. Les mots de Léna avaient résonné si fort qu’elle les avait pris au pied de la lettre. Cette première histoire d’amour l’avait démolie.

Ambre et Bob écoutait sans rien dire le récit glaçant de Sandy. Ils ne le savaient pas encore mais le pire était à venir.

J'en veux encore : chapitre 18

Sandy sortit de sa poche son téléphone portable. Léna avait posté sur un site un montage vidéo de cette scène d’amour. Ambre médusée reconnut l’appartement de Gabrielle. Ainsi il y avait des caméras partout qu’elle n’avait pas vues. En effet on apercevait des plans différents qui permettaient à Léna de rester hors champ au montage et qui prouvaient l’existence de plusieurs de ces appareils dans l’appartement.

Ce revenge porn avait pour but d’escroquer les victimes et de les humilier si elles refusaient de payer la rançon. Sandy n’avait rien pu faire pour l’en empêcher car le site était basé dans un pays qui ne criminalisait pas cet acte. Il était également difficile pour elle de porter plainte car elle devrait tout raconter à sa famille. Ce serait pour elle l’exclusion. Elle n’avait pas eu non plus l’argent nécessaire pour empêcher sa diffusion.

Sandy raconta l’enfer qui s’ensuivit. En plus de devenir anorexique, elle avait découvert qu’elle n’était pas la seule à avoir été détruite par le couple Léna et Gabrielle. Sur le site, les vidéos étaient toutes référencées sous un titre aguicheur. On ne pouvait visionner que celles pour lesquelles les femmes n’avaient pas payé, c’était une minorité. Pour les autres, l’accès était dénié. Rien ne disait si les deux escrocs réclamaient périodiquement une somme d’argent. Sinon pourquoi les laisser en ligne ? Pour intimider ? Par toute-puissance ? Pour l’exemple ?

En regardant les séquences, Sandy avait reconnu certains visages qu’elle avait vu en photo sur le site de rencontres où elle s’était fait hameçonner. Elle les contacta toutes qui racontèrent peu ou prou la même histoire. Léna et Gabrielle sévissaient sur des proies qu’elles savaient sélectionner pour éviter les ennuis judiciaires. Toutes ces femmes vivaient leur première histoire d’amour lesbienne et ne s’assumaient pas du tout. Elles étaient aussi seules ou isolées, tétanisées à l’idée que ça se sache.

Ainsi elles étaient une majorité à payer et à ne pas porter plainte. Voilà comment leur arnaque perdurait. C’était une source de revenus faciles, pourquoi l’arrêter ? Sandy raconta également quel scénario chacune utilisait pour les piéger. Ambre faillit tomber de sa chaise quand elle entendit Sandy lui rapporter mot pour mot ce que Gabrielle lui avait dit la première fois sur son histoire de transition et sa rupture.

Ambre demanda à Sandy de lui envoyer le lien du site afin de le regarder à tête reposée. Elle n’avait pas rencontré Gabrielle sur un site de rencontres mais pour le reste tout collait ou presque sur le profil. Bob n’en revenait pas de toutes ces révélations. Gabrielle avait bien caché son jeu. Jamais il ne l’aurait soupçonnée d’un tel machiavélisme. Mais pourquoi avoir filmées ces femmes dans la foule du parc et demandé à cet influenceur de la diffuser ?

Par vengeance et pour les empêcher de continuer à sévir. Sandy et l’influenceur se connaissaient indirectement. Sa sœur était aussi une des victimes. Ne pouvant pas payer elle non plus elle avait harcelé Gabrielle pour lui faire retirer sa vidéo du site. Seulement contrairement à ces deux prédatrices sans scrupule qui exploitaient la misère humaine, cette femme n’avait pris aucune protection pour éviter les ennuis judiciaires.

Aussi Gabrielle avait porté plainte contre elle et cette femme avait dû lui payer des dommages et intérêts pour le préjudice moral subi alors que la vidéo était toujours en ligne. Un comble !

Sandy avait compris qu’elle devait se montrer habile si elle voulait réussir. C’est ainsi qu’elle avait échafaudé un plan en plusieurs étapes.

Montrer leur visage et révéler au grand jour le couple qu’elle formait était la première. Dans leur arnaque ce qui protégeait Léna et Gabrielle étaient leur anonymat. Elles se gardaient bien de figurer dans les montages où l’on n’entendait que leur voix. En exposant uniquement leur victime elles pouvaient continuer à sévir en toute impunité. La réaction de Gabrielle ne s’était pas fait attendre. En bonne chasseuse elle se savait maintenant traquée.

La deuxième utiliser les réseaux sociaux pour les harceler. Ainsi les responsabilités étaient diluées. C’est celui qui commentait qui tombait sous le coup de la loi. Quand le diffuseur avait retiré le contenu litigieux, le mal était fait. Chacun avait eu le temps de lire les injures homophobes. Et le buzz à cause du concours de chorales augmentait leur visibilité alors que ce film n’aurait pas dû dépasser le nombre de ses followers.

Sandy cassait le système mis en place par le couple avec toute cette publicité. L’omerta était leur plus grande protection. Qui irait s’en vanter ou en parler ? La honte leur garantissait une rente de situation. Pour Sandy comme pour ses victimes, elle devait changer de camp. C’est pour cela qu’il y avait une troisième étape. Sandy se tut soudainement car elle sentit qu’elle en avait trop dit.

Ambre s’en aperçut. Pour ne pas laisser un silence s’installer, elle confirma à Sandy ce qu’elle savait déjà. Les deux femmes avaient effectivement réagi car Gabrielle était venue la voir à l’hôtel. Rien dans les propos de Gabrielle n’avaient cependant laissé entendre qu’elle avait peur. Elle s’accrochait à son histoire de femme mariée et tentait de protéger Léna. D’ailleurs elle n’avait pas insisté plus que cela pour que cette vidéo soit retirée.

Sandy sourit. Elle remercia Ambre car c’était exactement la réaction qu’elle attendait. Gabrielle savait que la loi contre l’homophobie suffirait pour qu’elle soit enlevée. Elle n’était pas venue pour cela à l’hôtel mais pour séduire Ambre et la détruire car elle devait la penser derrière cette vidéo. Cette dernière blêmit. Elle ne comprenait plus rien.

Sandy à force d’entendre des témoignages et de les recouper connaissait bien leur mode opératoire. Gabrielle opérait toujours de la même façon. Elle battait le chaud et le froid aux femmes qui se prenaient dans sa toile d’araignée. Elle les rendait amoureuses et obtenait en retour tout ce qu’elle voulait d’elles. Rien de pire qu’une femme blessée et humiliée pour payer. Une façon de la traiter en retour de femme objet ou de prostituée c’est selon.

Ambre sentit la nausée monter. Sandy n’était-elle pas aveuglée par sa haine ? Ambre n’avait reçu aucune demande de rançon. La soirée de la veille lui revint en mémoire. Elles avaient fait l’amour à l’hôtel. Gabrielle était venue la chercher et elles étaient ensuite montées dans la chambre où elles y avaient diné. Léna et Gabrielle n’avaient quand même pas posé des caméras avant sa venue ? C’était horrible pour elle de penser à une telle violation de son intimité. Elle fut saisie d’un vertige violent. De panique elle ne se souvenait même plus qu’elles avaient été accompagnées pour la prendre, Gabrielle ne pouvait pas y avoir pénétré avant.

Blanche comme un linge, Ambre s’excusa. Elle courut aux toilettes où elle vomit. Son corps parlait pour elle. Son estomac s’était soulevé comme son indignation. Sandy en savait plus qu’elle ne voulait bien le dire. Obnubilée comme elle l’était par ce couple, grâce à la technologie elle avait dû les espionner. Après s’être passée la figure et la bouche à l’eau, elle attendit d’avoir retrouvé un peu de couleur et de se sentir mieux pour retrouver Bob et Sandy.

En revenant à la terrasse, Ambre voulut connaitre ce que Sandy tenait sur elle. Grâce au drone, dans la foule du parc, elle avait d’autres images comme celle où Ambre et Gabrielle avaient dansé. Mais cela ne prouvait rien. Si Sandy avait souhaité les rencontrer c’est parce qu’elle avait besoin d’eux pour la troisième étape de son plan. Maintenant que les influenceurs étaient officiellement partis et que la compétition se terminait, il ne lui restait que peu de temps pour la mettre en place.

A cause de la sécurité, chaque visiteur était fouillé à l’entrée du parc. Sandy avait besoin que Bob ou Ambre fasse entrer un sac. Etant organisateurs, ils échappaient au contrôle. Pourquoi faire demandèrent-ils ?

La sœur de l’influenceur qui voulait rester anonyme avait payé deux types pour casser la figure à Léna et Gabrielle. L’attaque devait avoir lieu durant le concours afin que la presse s’en saisisse. Inévitablement la première vidéo serait reprise ainsi que les attaques homophobes. Leurs visages amochés à la une des journaux ne les rendraient pas aussi identifiables. L’été et ses marronniers, les journalistes suivraient l’enquête avec délectation.

Les deux voyous avaient déjà un casier et la commanditaire aussi. Ils seraient vite démasqués car la sœur voulait un procès. Elle était déterminée à faire connaitre au grand jour son histoire. Léna et Gabrielle ne pouvaient pas toujours inverser les rôles et passer pour des victimes.

Ambre la stoppa net. On ne se fait pas justice soi-même en république. Il n’était pas question qu’elle soit complice d’un acte homophobe. Sandy la rassura. Elle ne risquait rien. Il suffirait juste qu’elle dise qu’elle s’était fait voler son sac. Ambre refusa, elle ne mentirait pas ni ne serait complice passive. Sandy insista. Ces deux femmes avaient fait assez de dégâts comme ça, elles devaient arrêter de sévir. Encore combien de victimes pour qu’Ambre prenne conscience de l’ampleur du drame ?

Ambre remercia Sandy et se leva pour prendre congé d’elle. Elle était bien désolée pour elle mais ce n’étaient pas des méthodes. Sandy se saisit une nouvelle fois de son téléphone et du pouce fit défiler la liste de vidéos. Elle s’arrêta pile à l’endroit de la dernière postée il y a trois jours.

Elle tendit l’écran à Ambre. La vidéo était verrouillée par un cadenas au-dessus duquel un compte-à-rebours décomptait les minutes et les heures. Il devait rester encore quatre jours avant que le contenu soit visible de tous. « Et alors ? » demanda Ambre.

Sandy ajusta la vidéo à l’écran dont le titre s’afficha. « J’en veux encore ! »

Ambre sonnée se rassit. Bob comprit que c’était Ambre sur la vidéo.

J'en veux encore : chapitre 19

« La salope » siffla Ambre.

Elle n’avait rien vu venir. Une colère immense l’envahit. Elle ne se savait pas capable d’éprouver une telle haine. Si cette vidéo était publiée, Tiago s’en servirait dans le divorce. Elle devrait faire face au scandale et supporter l’humiliation publique. Elle pouvait oublier son poste à la culture.

Bob voyant Ambre perdre pied proposa de mettre fin à l’entretien. Lui aussi avait besoin de réfléchir car tout ceci le dépassait. Comme Ambre, il n’avait pas l’âme d’un justicier. Il lui revenait en mémoire sa discussion avec Gabrielle et la photo de Léna en compagnie d’une inconnue. Sandy ne l’avait pas évoquée. Bizarre pour quelqu’un qui savait tout de ces prédatrices. Quelque chose clochait. Il proposa de la contacter le lendemain après avoir discuté avec Ambre.

A l’hôtel, malgré l’heure tardive difficile de trouver le sommeil. Bob proposa d’attaquer le mini-bar de sa chambre. Ambre lui avoua sa relation avec Gabrielle qui n’était plus un secret pour lui. Tout cela allait trop loin. Le virtuel avec ses réseaux sociaux et ses sites amplifiait les conflits. Ce qui aurait dû rester dans la chambre à coucher se retrouvait étalé sur la toile visible du monde entier. La cruauté n’avait pas de limite quand on se cachait derrière l’anonymat.

L’enquête de la police avait montré un couple de femmes sans histoire plutôt bien intégrées. Comment pouvaient-elles s’être transformées en prédatrices comme les surnommait Sandy ? La vérité était ailleurs pour lui. Ils continuaient à se faire manipuler. Il devait avoir une nouvelle discussion avec Gabrielle. Le mieux était d’aller la voir sur son lieu de travail comme la dernière fois avant le petit déjeuner.

La nuit fut courte. La société de ménage prenait possession des lieux vers 6 heures du matin. Bob et Ambre furent les premiers arrivés à la salle. Ils attendirent Gabrielle devant la porte. Elle fut étonnée de leur présence. A leur mine grave elle comprit que quelque chose n’allait pas. Elle répartit les tâches et leur proposa de discuter à l’écart dans le jardin. Le jour était déjà levé, c’était agréable de profiter de la fraicheur de l’été.

Bob n’y alla par quatre chemins. Il raconta son entrevue avec Sandy. Gabrielle l’écoutait sans rien dire sidérée par ces propos. Ambre embraya avec le site et montra à Gabrielle les vidéos du site. « La salope » siffla Gabrielle. Bob et Ambre s’observèrent contents de leur effet. Gabrielle serrait les mâchoires, ils voyaient qu’elle réfléchissait à ce qu’elle allait dire.

« Je vais tout vous raconter ! » lâcha-t-elle. Léna et elle se connaissaient depuis des années mais ne vivaient pas ensemble car la mère de Léna, possessive et malade, maintenait sa fille sous son emprise dans un lien fusionnel et dévorateur. A chaque fois que Léna avait cherché à s’éloigner sa mère lui avait fait du chantage au suicide. Léna ne voulait pas couper le cordon ombilical car sa mère l’entretenait financièrement. Fille unique, elles vivaient toutes les deux sur la fortune héritée du père et mari décédé.

Gabrielle avait longtemps espéré que Léna ferait d’autres choix, en particulier celui de son autonomie et de sa vie de couple. Lassée de l’attendre, Gabrielle avait rencontré une autre femme sur un site de rencontres. C’est ainsi que débuta l’engrenage infernal. Léna jalouse prit à son tour une amante ce qui alimenta la jalousie de Gabrielle. Ces femmes servaient d’excitants dans leur relation qui était devenue passionnelle. Gabrielle et Léna avaient pris l’habitude de se filmer quand elles faisaient l’amour ensemble ou avec leurs maitresses. C’est ainsi qu’elles avaient équipé sa chambre. Petit à petit elles établirent des règles. Ne pas s’attacher. Les jeter dès qu’elles tombaient amoureuses. Elles estimaient qu’elles étaient adultes dans une relation consentante où chacune conservait sa liberté. Personne n’avait forcé ses femmes à s’inscrire sur ses sites de rencontres. Et tant pis pour elles si elles étaient assez bêtes pour croire à tous leurs mensonges.

Si cela leur avait suffi au commencement, la répétition de ces aventures sans lendemain les lassèrent assez vite. En effet pour beaucoup de leurs conquêtes c’était aussi ce qu’elles recherchaient. Une relation sans importance, uniquement sexuelle. La jalousie étant leur carburant, elles cherchèrent des femmes au profil plus excitant qu’elles pourraient dominer et rendre amoureuses. C’était sans en mesurer les conséquences. Plus sensibles et fragiles les ruptures avec ces jeunes femmes tournaient au drame. Sandy était l’une d’elles. Quand Léna la jeta comme un mouchoir en papier, elle n’avait pas imaginé le désarroi dans lequel elle serait plongée.

Sandy avait repéré les caméras dans la chambre pendant que Léna se douchait ainsi que l’ordinateur en rentrant dans l’appartement. Gabrielle à qui il appartenait n’avait pas pris soin de mettre de mot de passe. Sandy repéra immédiatement les vidéos qui avait été stockées dans un cloud dont les identifiants étaient notés sur un post-il collé sur le bas de l’écran. Elle le mémorisa.

Les sex tape et le site étaient l’œuvre de Sandy. Gabrielle le découvrit lorsqu’elle se fit harceler par une de ses ex-amantes. Elle porta plainte pensant que la vengeance venait d’elle. Quand elle découvrit l’ampleur des dégâts avec les rançons et les films publiés par Sandy, elle comprit que cela ne s’arrêterait pas là. Léna en visionnant les vidéos sut qui était derrière. Ce qui avait été un jeu cruel tournait au massacre. Ni Léna ni Gabrielle n’avaient soupçonné que cela se retournerait contre elles.

Bob et Ambre l’écoutait tout en se demandant quelle version était la bonne. C’étaient paroles contre paroles. « Qu’est-ce qui me prouve que vous dites vrai ? » demanda Ambre. « Le jugement. Je peux vous fournir une copie qui relate les faits » répondit Gabrielle. Une autre question démangeait Ambre. « Pourquoi avoir continué à filmer et à stocker vos vidéos sur le cloud si vous le saviez ? »

Gabrielle se tut. Le silence devint lourd puis embarrassant. « Parlez ! » implora Bob.

« Parce que je suis tombée amoureuse de vous Ambre et c’était contraire à la règle. Léna l’a compris au parc quand je vous ai fait un signe et elle savait que j’aurais voulu garder un souvenir de ce moment. C’est elle qui l’a mise sur le cloud sachant que Sandy serait son bras armé ! »

Les pièces du puzzle s’assemblaient. La jalousie était au cœur de cette vengeance 2.0. Les outils informatiques remplaçaient les bonnes vieilles rumeurs, les vidéos les trous de serrure. Mais pour le reste l’humiliation, la blessure et la vie gâchée restaient les mêmes. Ambre était émue d’apprendre que son amour était partagé. Bob regarda sa montre. Il était temps de regagner l’hôtel pour prendre le petit déjeuner avec les chanteurs de la chorale. Il remercia Gabrielle de sa disponibilité. Elle n’était pas fière de ces révélations.

La rencontre avec Ambre lui avait fait prendre conscience de sa relation toxique avec Léna. En éternelle adolescente qui butinait sans s’engager, elle avait enfermé Gabrielle dans une promesse devenue intenable. Gabrielle aspirait à autre chose avec l’âge. Elle se projetait dans une vie de couple et qui sait de famille. Elle en avait assez de ces nuits d’amour qui ne débouchaient sur rien et d’attendre Léna. Elle n’en pouvait plus de ces mensonges non plus.

En rentrant à l’hôtel Bob et Ambre furent aspirés toute la matinée par l’organisation du concours qui se terminait. Chacun avait l’impression qu’il durait depuis des mois tant le rythme était soutenu et répétitif. Cette histoire parallèle les soudait dans une relation devenue de plus en plus personnelle. Ils avaient appris à se connaitre et s’apprécier. Bob qui idéalisait le romantisme des Français aurait à en raconter à sa femme au retour.

Au moment du café, comme les jours précédents Bob et Ambre se retrouvèrent au bar de l’hôtel. Il fallait donner une réponse à Sandy qui détenait une vidéo compromettante pour Ambre. Aucun des deux ne voulait être complice d’une agression. Céder au chantage ne résoudrait rien. Bob opta pour réponse laconique.

« Gabrielle nous a tout raconté. Léna tire encore les ficelles car elle se sert de vous pour se venger. » Il envoya le mail auquel il joignit la photo de Léna prise en ville avec une inconnue.

Ambre regarda Bob médusée. Sandy lui paraissait trop déterminée pour ne pas mettre son plan en action. Bob s’éclata de rire. S’il n’avait pas été pris pour un paranoïaque, ils n’en seraient pas là. Sandy avec le cliché allait vite comprendre que Léna la manipulait sinon elle aurait aussi mis sur le site la vidéo avec cette fille. Par ailleurs elle ne se sentait nullement en danger pour s’afficher en ville avec une inconnue au risque d’y croiser Sandy. Léna se vengeait de Gabrielle, c’est la seule conclusion que Sandy pouvait tirer de cette photo et du message.

J'en veux encore : chapitre 20

Le concours prenait fin cet après-midi avec des chanteurs Américains. Sandy n’avait jamais recontacté Bob. Le site était devenu inaccessible en erreur 404, deux jours après l’envoi du mail. Sans explication de sa part, Bob et Ambre étaient à moitié soulagés car la vidéo pourrait remonter un jour ou l’autre. En attendant Bob avait vu juste, la paranoïa de Sandy avait suffi à la calmer pour éviter de passer à l’acte au parc.

Les résultats étaient annoncés à la fin de la dernière prestation car les votes comptabilisés étaient ceux envoyés pendant le concert. Un huissier s’était déjà chargé de regarder les premiers résultats et aucun groupe n’était parvenu à battre celui qui avait triomphé avec Bob. A moins d’un miracle, les vainqueurs étaient déjà connus. Pour remettre le prix, en l’absence des gagnants, le maire de la ville co-organisatrice était de retour sur le sol Français pour le recevoir.

Ambre et Bob avaient rédigé un discours de clôture. Ils ignoraient si un deuxième concours aurait lieu l’an prochain. C’était émouvant de savoir que cette longue et belle aventure s’achevait. Ils avaient eu l’impression que ce concours avait duré des mois. Alors que la relation avait assez mal commencé entre eux, une amitié profonde s’était nouée autour de cette enquête.

Il était 19 heures quand l’édile prit le micro. Il proclama les résultats sans surprise à la suite du discours qui avait été préparé pour lui. Dans une enveloppe un chèque et en gros pour la photo un fac-similé où les deux hommes se serraient la main. Un concert gratuit de la chorale gagnante aurait lieu à une date encore non connue à l’automne, cette fois-ci dans une salle de spectacle. De quoi doper pour un week-end l’économie de la ville et du parc.

A la fin du diner, Bob et Ambre décidèrent d’aller en ville pour la dernière fois. Ils avaient envie de se dire au revoir au calme car le lendemain ils seraient pris dans le tourbillon du départ. Bob partirait avec le maire assez tôt le matin, Ambre se chargerait de raccompagner un peu plus tard la chorale qui rentrait dans un autre Etat.

Ils avaient choisi de retourner à leur café, celui où en terrasse ils avaient aperçu Léna et une autre femme. La douceur de la nuit d’été était agréable, elle donnait envie de trainer. Aucun ne voulait aller dormir. Ils redoutaient le vide inévitable après une telle tornade, leur vie allait leur paraitre fade en comparaison. Ambre devrait affronter son divorce, son rendez-vous avec l’avocat approchait. Elle en aurait presque oublié Tiago et son mariage si Bob ne lui avait pas évoqué les retrouvailles avec sa femme.

La conversation les ramenait tout doucement à la réalité. Ils ne parvenaient pas à se quitter. Le serveur vers minuit vint encaisser les consommations car le bar fermait. Quand ils arrivèrent à l’hôtel, Bob raccompagna Ambre jusque devant sa chambre. Il l’étreignit un long moment avant de lui souhaiter bonne nuit. Ils se reverraient avec sa femme quand il viendrait en France pour le concert d’honneur.

L’été fila à toute vitesse. Ambre sur les conseils de son avocat demanda un divorce à l’amiable. Pas d’enfant, peu de biens en commun, pas de prestation compensatoire, autant que pour les deux parties l’affaire se termine vite. Tiago était d’accord pour racheter la part d’Ambre dans le pavillon au prix du marché. La colère d’Ambre était depuis longtemps retombée. Elle devait tourner la page.

A l’office du tourisme, Ambre put se rendre compte des retombées du concours sur la ville. La fréquentation du parc à thèmes était en hausse, leurs hôtels souvent plein surtout les week-ends. Les réservations pour ceux de la ville avaient bien progressé. Elle dût embaucher un agent supplémentaire afin de répondre à la demande car les visiteurs en profitaient pour coupler avec leur séjour au parc de loisirs d’autres activités dans la région.

Jusqu’à l’organisation du concert, Ambre se jeta à corps perdu dans le travail et son mandat d’adjointe à la culture. Elle continuait ses soirées mondaines, entre vernissages et premières ainsi que les différents spectacles où elle était invitée. Dans un grand centre dédié aux arts plastiques, Ambre rencontra une femme au cours de son inauguration. L’attirance fut mutuelle et immédiate. Ambre avait tourné la page de Gabrielle. Elle ne pourrait plus jamais avoir confiance en elle qui avait laissé les caméras dans sa chambre et prit soin de les allumer sans son accord. L’amour ne justifie pas tout.

Elles prirent le temps de se connaitre un peu avant de faire l’amour. Ce n’était pas la première fois ni pour l’une ni pour l’autre et leurs relations passées leur avaient permis de savoir ce qu’elles voulaient ou pas. Ambre comme Yasmine avaient la même attente du couple, un havre de paix comme base de repli vis-à-vis de l’extérieur. Chacune avait une vie sociale intense, elles ressentaient la nécessité de se créer une bulle pour l’affronter. Il était encore trop tôt pour dire pour l’une comme pour l’autre si la route ensemble serait longue ou seulement un bout de chemin.

Enfin le jour des retrouvailles avec Bob arriva. Il était prévu qu’il chante sur scène et ils se retrouveraient ensuite pour diner avec sa femme. Ils avaient gardé un contact téléphonique et par mail. Bob savait tout de Yasmine car il était devenu le confident d’Ambre. Sans lui elle se serait certainement égarée dans sa relation avec Gabrielle. Dans le microcosme lesbien, elle était connue avec Léna à force de sévir sur les sites de rencontres. Le nombre de leurs victimes maintenant se comptait à la pelle. Les femmes entre elles se mettaient en garde contre ce couple à la dérive. Néanmoins elles parvenaient encore à en séduire car il y avait d’autres lieux de rencontre.

C’est ainsi que par Yasmine, Ambre sut pourquoi Sandy avait disparu et fermé son site. Gabrielle avait prévenu Léna de la vengeance de son ex. Léna sentant le danger avait manipulé une fois encore Sandy en jouant sur sa paranoïa. Elle s’était filmée dans la chambre avec son amante pendant l’amour comme elle en avait l’habitude. Puis après durant la phase de repos, elles avaient bavardé comme si de rien n’était en expliquant que Bob était un flic infiltré qui cherchait à faire tomber Sandy, Ambre ayant servi d’appât. Elle le tenait de l’amante inconnue qui la racontait à qui voulait l’entendre.

Les billets gratuits pour le concert étaient partis en une journée. La salle était pleine à craquer et Bob était mort de trac. Lorsque la chorale fit son entrée sur scène ce furent des sifflements et des applaudissements. Ambre et Yasmine étaient au premier rang, assises à côté de la femme de Bob. Le récital fut différent de celui du kiosque mais tout aussi entrainant car il dura près de deux heures avec les nombreux rappels.

Standing ovation. Bob savoura avec délectation la célébration du public. Il n’aurait sans doute pas l’occasion de remonter sur scène avant longtemps. Ce concours aura été unique car le maire Américain avait décidé de ne pas organiser le suivant. Le soutien à la culture n’est pas le même qu’en France. Et les retombées économiques moindres car les chorales françaises ne font autant rêver les Américains.

Bob, nostalgique avait réservé au même hôtel que celui où il était descendu pour le concours. Il en avait tellement parlé à sa femme qu’elle voulait le connaitre. Ils passèrent une soirée délicieuse à bavarder. Nancy la femme de Bob ne parlait pas le français, la conservation se déroula dans sa langue. Avant de se quitter ils se promirent de se revoir mais cette fois-ci sur le sol Américain chez Bob et Nancy, les invitations étaient lancées.

Bob laissa sa femme remonter seule dans sa chambre et raccompagna Ambre et Yasmine jusqu’à leur voiture. Alors qu’elles montaient dans le véhicule, sur le trottoir d’en face, un couple de femmes qui se tenait la main passa. C’était Gabrielle avec une inconnue. Depuis qu’elle vivait en ville Ambre ne l’avait jamais recroisée.

Bob et Ambre les suivirent du regard. Elles tournèrent à l’angle de la rue pour disparaitre.

« Aucun regret Bob, elle n’a rien appris de la vie » conclut Ambre avant de disparaitre elle aussi avec Yasmine.

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