Romans lesbiens

Roman lesbien : Assumation

Assumation est un roman lesbien sur la difficulté d’assumer son homosexualité féminine.

Je viens de lire Assumation, c'est formidable. Je n'aime pas lire mais tes histoire me donnent très envie de les lire ! J'attends la suite avec impatience.

Sofia, lectrice
Au sommaire

Assumation : chapitre 1

Le taxi venait de s’arrêter dans la cour du château. Les traits tirés par le long voyage en train, Louise se sentit tout d’un coup défaillir. En effet elle n’avait pas imaginé un seul instant que son séjour en maison de repos, de surcroît pris en charge par la sécurité sociale, se passerait dans un lieu aussi prestigieux. Le plus difficile maintenant était de descendre de la voiture et de régler les formalités administratives. Heureusement le chauffeur avait, grâce au pourboire, poussé l’amabilité jusqu’à lui porter sa valise dans le hall d’entrée. En la quittant il la salua et lui remit sa carte de visite. Quand elle se sentirait mieux, peut-être aurait-elle envie aussi de visiter la région.

Louise le remercia sans pouvoir néanmoins imaginer l’utilité réelle de la carte. Elle souffrait de dépression et c’est son médecin qui, avec son accord, avait organisé cette hospitalisation. Louise devait ainsi profiter de ces quelques semaines pour se reposer mais également réfléchir à son avenir. Elle venait de divorcer car son mari venait d’être père avec une autre femme. En définitive il n’avait pas supporté qu’elle fasse passer sa carrière avant tout le reste et refuse d’avoir un enfant de lui.  Louise venait de vivre le premier échec de sa vie et dans les rancœurs et les frustrations de son ex-mari se cachaient pour elle aussi des vérités qu’elle ne voulait pas entendre.

Depuis longtemps elle avait coupé la communication avec elle-même et la fuite dans son travail n’avait rien arrangé. Louise était pourtant bien obligée maintenant de reconnaître que sa vie n’était pas une réussite et c’était pour elle l’effondrement. En effet elle qui s’était toujours fixé l’objectif d’être parfaite avait échoué. La dépression qui l’envahit n’était que la partie visible de l’iceberg. Son médecin le savait et elle aussi. C’est pour cela qu’il proposa à Louise de se soigner dans un endroit éloigné de son domicile afin de faire le point loin des siens et de ses préoccupations habituelles. Louise accepta, soulagée d’être prise en charge pour le quotidien alors qu’elle n’arrivait plus à se laver, s’habiller et manger. Aussi la perspective de pouvoir se laisser aller complètement lui plaisait.

L’accueil fut assez chaleureux. L’accent des gens d’ici était assez chantant. Les formalités furent vite expédiées car Louise avait une mutuelle qui prenait tout en charge. Le hall était plutôt désert car les pensionnaires étaient occupées à des activités manuelles ou en sortie. Une infirmière appelée au micro par l’hôtesse d’accueil prit alors la valise de Louise et l’emmena dans sa chambre. Elles montèrent silencieusement l’étage. La maison de repos n’était pas mixte, en fait seules des femmes y séjournaient. D’ailleurs Louise aurait à partager sa chambre avec deux autres patientes. Avec la fin des fêtes et le début d’année les gens se sentaient souvent beaucoup plus mal.

Arrivées près d’un lit inoccupé, l’infirmière demanda à Louise d’ouvrir sa valise et de lui remettre des médicaments si elle en avait ainsi que l’ordonnance pour leur délivrance. Demain elle aurait un entretien avec le médecin. En attendant, elle pouvait installer ses affaires dans l’armoire déjà encombrée par les vêtements d’une occupante du dortoir et prendre le temps de lire le règlement. Dans deux heures aurait lieu le repas. L’infirmière repasserait dans une heure pour lui faire visiter l’établissement.     

Louise eut ainsi vite fait de ranger ses vêtements. Quant au règlement, il était d’une affolante monotonie. Repas, repos, activités manuelles. La description de la journée était toute militaire et il n’y avait aucune place pour la fantaisie. Cela convenait pourtant très bien à Louise. C’était une maison de repos pas un club de vacances ! En attendant le retour de l’infirmière Louise s’allongea et s’endormit. C’est l’appel micro qui la réveilla pour les convier à passer à table. Mais que s’était-il passé ? L’infirmière l’avait-elle oubliée ou bien n’avait-elle pas voulu la réveiller ? Louise était trop fatiguée pour penser. Elle sortit de la chambre et descendit l’escalier. Cependant elle ignorait où se trouvait la salle à manger et pour ne pas paraître trop idiote suivit le flot des pensionnaires. Cela la mena dans un immense salon où il y avait encore le sapin de Noël, haut de plus de cinq mètres.

Louise s’assit sur le banc et contempla l’ameublement de la pièce. Aussitôt elle sentit les regards braqués sur elle. Louise baissa les yeux car elle se sentait encore trop fragile pour entrer en contact avec quelqu’un. Elle entendait des rires et des chuchotements, on devait parler d’elle. Un deuxième appel micro les invita ensuite à passer à table. Louise de nouveau suivit le groupe. Le parquet était ciré et glissant. Tout le monde était habitué sauf elle aussi prit-elle soin de ne pas tomber, inutile de se faire remarquer. Louise vit se former une file devant chaque porte d’entrée. Laquelle des deux choisir ? Au hasard Louise prit celle de droite.

La porte s’ouvrit et les femmes une à une défilèrent devant le comptoir derrière lequel se tenait une infirmière. Il se trouvait d’ailleurs que c’était celle qui l’avait accueillie. En arrivant à sa hauteur, Louise entendit qu’elle n’avait pas de traitement au repas mais qu’il faudrait qu’elle se rende à l’infirmerie avant le coucher. D’autre part l’infirmière s’excusa de n’être pas passée la chercher pour la visite, elle avait été occupée avec une urgence. C’était remis au lendemain. Une des personnes chargées de servir à table prit Louise par le bras et l’assit à une table de quatre. Elle lui apprit que cette place lui était attribuée ainsi qu’un casier pour ranger sa serviette. Elle était la dernière arrivée à table et les autres habituées avaient déjà commencé à manger leur soupe. Louise les salua et s’assit. Elle se sentit dévisagée.

« Bonjour, tu t’appelles comment ?

– Louise. Je suis arrivée aujourd’hui par le train. Le voyage a été plutôt fatigant. Je ne m’attendais pas du tout à un endroit pareil.

– Moi non plus. Sur leur dépliant, il était écrit qu’y avait une boîte de nuit. Depuis que je suis ici, j’ai rien vu. C’est mortel ce château !

– Voyons Valérie, tu rêves ! Où est-ce que tu as vu qu’il y avait une boîte de nuit dans une maison de repos ? Je comprends que ton médecin t’ait envoyée ici. Tu débloques complètement ma pauvre fille !

– Je ne débloque pas Jeannine, je déprime c’est différent. Je me suis retrouvée enceinte après mon IVG parce que je ne voulais pas grossir avec la pilule. Et comme je ne voulais pas prendre la pilule après mon quatrième IVG, ils m’ont envoyé au psychiatre. Lui, il trouve que c’est pas bien d’avoir eu cinq IVG à 19 ans, c’est pour ça qu’il m’a envoyé me reposer ici. On voit bien que c’est pas lui qui grossit avec la pilule !

– Et t’as pris combien de kilos avec la pilule ?

– Ben rien, puisque j’veux pas grossir !

– Et comment tu fais pour ne pas être enceinte ?

– Je calcule, dit Valérie en haussant les épaules.

– Ça ne t’as pas réussi apparemment ! Et les préservatifs ?

– J’aime pas ça et mon copain non plus ! Et puis qu’est-ce que ça peut te faire ? L’IVG c’est gratuit. Pourquoi je me priverais ?

– Gratuit. Comme tu y vas ! Tu as pensé aux conséquences pour ton corps.

– De toute façon, tant que ça ne fait pas grossir, je n’ai aucune raison d’avaler leurs hormones, je ne suis pas une vache !

– Je ne vois pas ce qui peut te faire déprimer ? Franchement avec la couche que tu te tapes, je me demande ce qui peut t’arriver au cerveau ! Quand je pense que des femmes se sont battues pour obtenir le droit à la contraception et considèrent que c’est une libération, les bras m’en tombent devant des piou-piou dans ton genre !

– De quoi tu causes Jeannine ? Mon copain est en prison, il a failli me tuer. C’était pour une histoire d’argent. Il a dit que je ne lui avais pas tout donné. Oh et puis occupe-toi de ton cul au lieu de te mêler de mes affaires ! dit Valérie soudainement en colère.

– Et toi Sandra, qu’est-ce que t’en penses ? demanda Jeannine.

– …

– Et Sandra ! hurla Jeannine. Coupe le son de ton baladeur quand on te parle !

– J’en ai rien à faire de vos histoires. Je veux retourner chez moi. Vous êtes toutes folles. Je n’ai rien à faire avec vous. Je veux qu’on me fiche la paix.

– Et toi Louise ? Qu’est-ce que tu en penses ? demanda Jeannine.

– C’est vraiment important ce que j’en pense ? Valérie est très préoccupée par son poids. Je ne la connais pas assez pour avoir une opinion.

– Madame est diplomate à ce que je vois. Tu ne te mouilles pas beaucoup », fit Jeannine vexée de ne pas être suivie.

Louise n’eut pas le temps de répondre que Valérie se leva. Elle était moulée dans son jean et le décolleté de son tee-shirt était plongeant.

« Je vais demander à l’infirmière de me changer de table, je veux aller à celle des régimes. Je suis sûre que j’ai grossi depuis la semaine dernière. Regardez comme je suis serrée dans mon pantalon !

– Évidemment si tu prends la taille en dessous, rétorqua Jeannine.

– Vos gueules ! hurla Sandra. J’entends rien dans mon baladeur. »

Louise sentit les larmes monter. En effet elle n’avait vraiment rien à faire dans cet endroit. En réalité elle voulait du calme, toute cette agitation l’achevait. Aussi elle préféra finir le repas dans ses pensées. Une bonne nuit de repos lui ferait du bien.

Elle dut attendre 21h 30 que l’infirmerie ouvrît pour son traitement du soir. Pour patienter, elle s’installa dans sa chambre avec un livre. Cela lui permit de faire connaissance avec ses voisines de chambre, Nora, une jeune beur de banlieue et Mado, une femme de la région, qui venait elle aussi de divorcer. Nora sortait d’une cure de désintoxication, à 20 ans elle en paraissait dix de plus et sans avoir besoin de raconter sa vie, Louise la devinait dure et violente.

Quant à Mado, elle fit sentir à Louise qu’elle était indésirable, qu’elle la dérangeait car elle avait pris ses aises dans les armoires. Louise ne se sentait pas vraiment d’affinités avec elles mais elle espérait que la cohabitation se passerait mieux qu’avec ses voisines de table. Elles n’échangèrent aucun propos de plus car Mado et Nora se dépêchaient de se laver les dents avant d’aller regarder la télévision. Elle aurait bien le temps d’en savoir plus sur les unes et les autres dans les jours suivants, elle n’avait que ça à faire, ce n’est pas l’activité qui allait l’épuiser.

Heureusement l’infirmerie ouvrit à l’heure. Louise avala ses cachets. Elle pouvait enfin se coucher et n’entendit même pas Nora et Mado rentrer une heure plus tard.

Assumation : chapitre 2

Il devait être quatre heures du matin. Louise était insomniaque depuis plusieurs mois et savait que sa nuit était finie. En fait d’habitude elle restait au lit et profitait du calme nocturne pour lire. Seulement là, elle ne pouvait allumer la lumière sans prendre le risque de réveiller Nora et Mado. Aussi il lui fallait donc attendre.

Au bout d’une demi-heure Louise n’en pouvait déjà plus de ruminer les mêmes pensées. Pourtant cela lui permettait en principe de mettre ses idées au clair et de démonter un à un tous les mécanismes qui l’avaient amenée à la dépression. Et puis surtout elle avait absolument besoin d’aller aux toilettes. Aussi Louise enfila sa robe de chambre et sortit sans faire de bruit de la pièce. Les sanitaires étaient collectifs pour les dortoirs et se trouvaient au milieu du couloir. C’est pourquoi Louise longea dans le noir les murs sur dix mètres tout en tâtonnant afin de ne pas trébucher. Elle repéra alors la salle de bain avec la veilleuse qui brillait au ras du sol, tout était regroupé dans une même pièce.

Quand elle eut terminé, Louise n’avait aucune envie de retourner dans sa chambre. Elle vit en face d’elle un sofa sur lequel dormait un gros chat roux. Elle s’assit à côté de lui car elle adorait la compagnie des matous. D’ailleurs le félin dut le sentir car il vint s’installer sur elle. La chaleur que dégageait la bête la rassura. Seule dans l’obscurité, dans un endroit inconnu, avait pourtant de quoi l’angoisser. Au bout d’un moment la boule de poils se mit à ronronner. C’est alors que Louise entendit un craquement et aperçut une ombre. Son cœur s’emballa. Mais l’animal ne bougea pas. Tout juste tendit-il l’oreille. En fait une femme se dirigeait vers les toilettes. Quand elle en sortit, elle sursauta en apercevant Louise. Néanmoins une fois remise de sa surprise, elle vint s’asseoir à côté de Louise.

« Je vois que Caramel t’a adoptée. Toi aussi tu ne dors pas ? chuchota la femme.

– Il y a bien longtemps que j’ai le sommeil abîmé. Je me suis installée ici car je ne voulais pas réveiller mes voisines de chambre.

– Je ne te connais pas, tu es arrivée quand ?

– Hier. J’avoue que ma première impression n’est pas très bonne, sans doute parce que je vais mal. Je verrai bien toute à l’heure. Je pense que pour tout le monde le choc a du être rude.

– C’est normal tu te coupes de ta vie habituelle ! Tu redoutes de te retrouver face à toi-même et à tes problèmes. Moi non plus, je ne voulais pas venir ici mais j’étais trop au fond du gouffre pour m’occuper de mes enfants et de mon mari. Je viens de passer un mois ici. Dans quelques heures je serai chez moi. Je t’avoue que j’ai très peur. Avant de partir, mon mari et moi étions au bord du divorce. Je ne supportais plus son attitude avec moi. Et dire que je l’ai épousée à cause de cela.

– A cause de quoi ?

– De son côté protecteur, de sa supériorité intellectuelle. C’était mon psy. J’étais en analyse avec lui, à l’époque je souffrais d’un mal-être diffus. J’étais très amoureuse de lui et c’était réciproque. Il me jurait que nos sentiments n’avaient rien à voir avec le transfert, que nous étions deux adultes responsables et consentants. Je l’ai cru. Mon erreur a été de rester en analyse avec lui, ma faiblesse lui donnait une emprise considérable sur moi. Je me suis sentie dévalorisée dans son discours quand il a refusé de comprendre pourquoi j’étais devenue dépressive, cela le remettait trop en cause en tant que praticien.

Au lieu de m’aider il m’a enfoncé dans une thérapie violente qui m’a poussée dans le précipice. C’est un freudien pur et dur, il est contre les antidépresseurs et lorsque je suis allée voir un psychiatre il est rentré dans une fureur incroyable. Il m’a battue alors que jusque là il n’avait jamais levé la main sur moi. J’ai commencé alors à douter de ses compétences et j’ai porté plainte contre lui. Nous avons convenu ensemble de mon séjour ici. Lui aussi avait besoin de réfléchir. Nous avons été dépassés tous les deux, mon mari n’est pas un monstre.

– Epouser son psy, ce n’est pas très déontologique. Il aurait été plus simple pour vous deux, une fois mariés, de ne plus avoir de liens thérapeutiques.

– Freud a bien analysé sa fille !

– Oui, mais il n’avait pas le choix. Il y avait peu d’analystes à l’époque.

– Cela me fait du bien de discuter avec toi. Je voulais justement proposer à mon mari de continuer mon analyse avec un de ses confrères. Je pense que c’est la seule solution pour sauver notre couple. Tu sais il m’aura fallu attendre le dernier jour pour avoir une conversation vraiment intéressante.

– C’est parce que tu pars que tu peux te livrer. En effet tu sais que tu ne me reverras pas.

– Comme tu es fine. Tu ferais un bon psy.

– Je ne crois pas. Sinon je ne me serais pas retrouvée ici, j’aurais déjà réglé mes problèmes.

– Et c’est quoi tes problèmes ?

– Je viens de divorcer car je refusais un enfant à mon mari. J’avais choisi de faire passer ma carrière avant.

– C’est ce qu’on dit. Ton problème c’est que tu ne l’aimais pas.

– Si je l’aimais !

– Non tu ne l’aimais pas. Ou alors tu l’aimais mais c’était ce qu’il était que tu n’aimais pas.

– Je ne comprends pas.

– Il n’y a rien à comprendre. Il faut ressentir. C’était comment avec lui quand il te faisait l’amour ?

– C’est personnel, fit Louise offusquée.

– Tu es frigide ?

– On va arrêter si tu veux. Je n’aime pas du tout parler de cela.

– Tu as déjà fait une analyse ?

– Non. Jusqu’à maintenant tout allait bien pour moi.

– Tu devrais. Cela te permettrait de t’accepter comme tu es et de ne pas réprimer ta nature profonde.

– Et c’est quoi ma nature profonde ?

– …

– Tu ne veux pas me dire ?

– Tu es là pour y penser. Je ne vais pas faire tout le travail à ta place. Je vais te laisser. Il est bientôt l’heure de se lever. Je vais finir ma valise. Merci pour la discussion. Et désolée de t’avoir brusquée.

– Ce n’est pas grave. Tu as été sincère avec moi. Je me mens depuis trop longtemps et tu as eu raison de me le dire. Si je veux me sortir de cette dépression, je dois comprendre ce qui ne va pas.

– C’est un bon début pour avancer sur la bonne voie. Alors ciao et bon séjour !

– Bon retour. Et j’espère que tout s’arrangera pour toi. »

Assumation : chapitre 3

Louise resta encore un peu avec Caramel. Alors que le jour n’était pas encore levé, le château s’animait déjà. Louise entendit ainsi une douche couler. D’ailleurs elle décida d’en faire autant. Aussi elle fit attention à ne pas réveiller Mado et Nora en allant chercher serviette et savon dans la chambre.

Au petit déjeuner Valérie et Jeannine commentaient leur nuit d’insomnie. Louise put se rendre compte qu’elle n’était pas toute seule dans ce cas.

« J’ai eu du mal à m’endormir. J’étais trop énervée. Vous avez vu ? Hier ils ont fini par lui signer sa sortie à Sandra. C’est ce qu’elle voulait en fait. Elle a réussi alors ! dit Jeannine.

– Au moins une qu’est heureuse de son sort, dit Valérie. Vivement que je me tire d’ici parce que j’en ai marre de ce trou. Ce matin j’ai demandé une permission au médecin pour aller en ville. J’étouffe ici ! C’est dingue qu’on soit tenues aux horaires de la Sécu pour sortir librement !

– Mais pourquoi tu viens pas à l’atelier d’ergothérapie ? C’est sympa. Moi ça me détend.

– C’est des activités pour mémères. Moi je veux des trucs qui bougent.

– Pourquoi est-ce que tu vas pas faire de la gym ?

– Pfuff !!!! J’ai mieux à faire, répondit mystérieusement Valérie. Demain c’est jour de marché. C’est pour cela que j’ai des choses importantes à faire aujourd’hui.

– Je te rappelle que c’est une maison de repos ! »

Elles continuèrent sur ce ton tout le repas. Valérie sortit alors de table comme une flèche quand l’appel micro annonça la distribution du courrier.

En effet le cérémonial de la distribution du courrier débutait sans faute après le petit déjeuner. Louise ne recevant aucune lettre préféra remonter dans sa chambre. En définitive elle se sentait lasse avant même de commencer. D’ailleurs l’appel micro annonçant l’ouverture de l’atelier la laissa de marbre.

Il était pourtant dix heures passées quand la femme de ménage trouva Louise au lit contemplant le plafond.

« Alors mademoiselle, vous n’êtes pas à l’atelier avec les autres ?

– Non, je ne sais pas où c’est ! Et puis je suis fatiguée.

– Allez, allez ! Ne restez donc pas au lit ! Ce n’est pas bon pour votre moral. Vous aurez d’ailleurs la sieste pour vous reposer. Mettez un manteau, je vous emmène ! »

Louise ne pouvait rien dire. C’est pourquoi elle obéit en silence.

L’atelier se trouvait à l’autre bout du parc, dans un endroit retiré et calme, caché par des arbres. Pourtant cela lui plut tout de suite bien qu’à l’atelier un faux calme régnait. Louise eut l’impression cependant d’une ruche en activité. La femme de ménage s’adressa alors à une femme joviale, paraissant la quarantaine, un peu forte, brune, à l’accent très prononcé du sud-ouest.

« Je vous ai amené cette jeune fille qui ne savait pas se rendre ici. Mais je vous laisse car je dois retourner travailler.

– Merci Monique, dit-elle en s’adressant d’abord à la femme de ménage puis à Louise : Bonjour je m’appelle Nicole. Et toi ?

– Louise.

– Bonjour Louise. Comme tu peux le constater il y a pas mal d’activités ici : peinture sur plâtre, sur soie, aquarelle, émaux, couture, tricot, dessin… Tu as le choix. Est-ce que quelque chose te fait envie ?

– Non pas pour l’instant. En fait je vais regarder pour me faire une idée.

– Si tu veux. Ici je n’impose rien. Sauf une chose. Je ne veux pas que vous parliez de vos problèmes. Sinon vous avez le médecin pour cela et assez de temps, seule, pour y penser. En effet ce lieu est fait pour se détendre. »

Louise se promena dans la pièce et observa les unes et les autres. Jeannine était très occupée à peindre un Pierrot en plâtre. Elle adressa ainsi un sourire à Louise qui le lui rendit. Par ailleurs toutes les places autour de la grande table étaient prises par des femmes que Louise ne connaissait pas. D’autre part dans un autre coin, un plan de travail était inoccupé par les participantes car Nicole ne l’avait pas ouvert ce matin. C’est alors que la porte s’ouvrit. Une femme, la trentaine, aux cheveux noir ébène très courts, l’air sombre, plutôt belle entra.

« Nicole, il faut que tu m’aides à finir ce foulard. Sion je ne serais jamais prête à temps.

– Bonjour Anne.

– Oui bonjour. Je suis déjà très en retard. Il faut que tu me donnes un coup de main.

– Calme-toi Anne ! Pourquoi est-ce si pressé ?

– C’est l’anniversaire de ma mère la semaine prochaine et c’est son cadeau. Si je ne l’ai pas terminé à cette date ce sera la catastrophe.

– Je comprends Anne. Mais je ne peux pas t’aider pour l’instant. En effet il y a beaucoup de monde. Et si je le fais pour une je vais devoir le faire pour tout le monde. Aussi ce n’est pas possible. Essaie de te trouver quelqu’un ! Tiens Louise ! Viens voir ici ! Est-ce que ça t’intéresse la peinture sur soie ?

– Je ne sais pas. De plus je ne connais pas du tout la technique, j’ai besoin d’apprendre avant.

– Et bien c’est l’occasion de t’y mettre, tu verras c’est facile et Anne est un excellent professeur ! »

Anne n’avait pas attendu la réponse de Louise pour installer son matériel. Elle avait dessiné un joueur de flûte assez stylisé avec un manteau d’arlequin. Des heures de travail en perspective pour tout peindre. Nicole fit brièvement les présentations et laissa ainsi les deux jeunes femmes ensemble.

« Je n’ai réalisé que le dessin. Il y a la gutta à appliquer. C’est très délicat à effectuer. C’est pourquoi l faut être très méticuleuse sinon ta peinture fuit sur les côtés au moindre oubli.

– Je vois. Mais je vais d’abord te regarder. Il est vraiment très beau ton motif.

– C’est moi qui l’ai créé. J’ai horreur de trouver les mêmes modèles chez tout le monde. Assieds-toi là, ce sera mieux ! Je vais te montrer. »

Anne était assez bonne pédagogue. Louise comprit tout de suite la technique. D’ailleurs le courant passait bien entre elles deux.

« Je serais jamais prête à temps. C’est affreux ! dit Anne.

– Tu es vraiment tenue par une date ?

– C’est l’anniversaire de ma mère. Je n’en ai jamais oublié un seul. Aussi elle ne comprendrait pas si elle ne recevait rien de ma part.

– Tu es en maison de repos. Elle peut quand même concevoir que c’est pourtant différent de d’habitude.

– On voit que tu ne connais pas ma mère. En effet je ne peux plus la décevoir car je n’ai plus le droit à l’erreur. C’est pourquoi je dois être parfaite quelles que soient les circonstances !

– Quelle exigence ! Tu as peur de ce qu’elle peut penser de toi ?

– Mais pas du tout ! C’est la réalité. Ma mère est en définitive quelqu’un de très dur.

– Alors c’est qu’elle ne t’aime pas. Une mère digne de ce nom aime son enfant sans condition. En particulier avec ses qualités et ses défauts.

– … »

Un silence lourd s’installa qui dura une demi-heure. Cependant Louise n’osait pas le rompre. Elle sentait qu’elle avait touché Anne au plus profond d’elle-même. Peut-être parce qu’elles partageaient toutes les deux aussi le même goût de la perfection.

« Tes paroles m’ont fait mal Louise mais je te remercie de ton honnêteté. Dire que je suis en thérapie depuis deux ans et que je n’avais jamais pu le verbaliser comme tu viens de le faire ! Tu as raison. Au diable le cadeau de ma mère ! Je lui téléphonerai ce sera bien suffisant. La peinture sur soie doit rester un plaisir et non se transformer en corvée. Voilà comment ma mère a changé ma vie, bannissant le plaisir de toute activité. Et puis surtout en ne m’acceptant pas complètement comme je suis.

– On ne parle pas de ses problèmes, dit Nicole en les regardant.

– Mais elle a des oreilles qui traînent partout ? demanda Louise.

– Faut croire. A bas les tyrans ! » osa Anne.

 Elles partirent alors dans un fou rire incontrôlable. Nicole les regarda un peu éberluée de leur attitude puérile mais ce n’était pas sans lui déplaire. C’est alors que l’appel micro annonça le déjeuner.

« A cet après-midi ? demanda Anne.

– C’est comme tu veux. Mais tu n’as plus vraiment besoin de moi.

– C’est vrai. Cependant j’aimerais bien que tu continues avec moi. En fait j’en ai envie.

– D’accord. Alors à tout à l’heure ! »

Au déjeuner Valérie était tout excitée. Elle arborait un baladeur flambant neuf. D’ailleurs Jeannine ne manqua pas de lui faire remarquer.

« Tiens, tu as un nouveau baladeur ?

– C’est un cadeau.

– Ah bon ? Et de qui c’est ?

– Jimmy.

– Jimmy ?

– Oui, Jimmy ! Je vais quitter mon copain pour lui. Jimmy a plusieurs boutiques de lingerie dans la région. D’ailleurs tu n’as pas vu le plus beau ! »

Et Valérie dégrafa son corsage pour exhiber une guêpière des plus sexy. On sentit alors la jalousie de Jeannine.

« Tu es sûre que c’est de la lingerie son commerce ?

– Oui. J’ai même rencontré son associé. Si je veux demain j’ai une place de vendeuse.

– Mais qu’est-ce que tu es naïve ? Tu es prête à laisser tomber ton copain pour lui alors que tu ne le connais de nulle part.

– Si ! Je le connais depuis cinq jours.

– Ah oui ? C’est vrai j’oubliais que c’est juste le temps nécessaire pour bien connaître quelqu’un. Et comment tu l’as rencontré ?

– Je faisais du stop et il m’a prise dans sa Ferrari noire. Ç’a été tout de suite le coup de foudre entre nous. Il n’avait jamais vu une fille aussi belle que moi.

– Pauvre dinde. Et tu y as cru ?

– Mais je suis belle ! dit Valérie outrée. Tu n’es qu’une frustrée, mal baisée.

– Ton Jimmy c’est un maquereau, sa boutique de lingerie un trottoir et sa Ferrari noire une voiture volée et maquillée.

– On arrête ! fit Louise. Vous ne pouvez pas faire autre chose que de vous disputer ?

– Pour qui elle se prend, celle-là ? fit Jeannine.

– Je veux juste manger dans le calme, c’est tout !

– C’est Anne qui te tourne la tête ? C’est pour ça que l’histoire de Valérie t’intéresse pas ? fit Jeannine.

– Je ne comprends pas, dit Louise.

– Mais si. Fais pas l’innocente ! T’as pas vu que t’étais à son goût. A la différence des autres ici, elle fera pas semblant avec toi. Ce n’est pas un jeu pour elle. Elle va t’aimer vraiment. Maintenant si c’est ta tasse de thé…

– Je n’ai pas besoin d’un cours de morale, coupa Louise. Je ne vois vraiment pas ce que tu veux dire. En fait c’est de la médisance tout cela.

– Et bien tu verras quand ça arrivera que j’avais raison. »

La conversation s’arrêta là car Louise en avait plus qu’entendu. Aussi elle préféra monter dans sa chambre sans achever de déjeuner.

Alors qu’elle allait ouvrir la porte, elle entendit des éclats de voix. Visiblement Nora et Mado étaient en pleine dispute. Pourtant les phrases qui lui parvenaient ne lui permettaient pas de savoir de quoi il s’agissait. Cependant elle voulait être discrète mais après tout c’était également sa chambre. Aussi entra-t-elle sans frapper. Mado et Nora se turent, la regardèrent d’un sale air et sortirent de la pièce. L’ambiance devenait lourde entre elles trois et Louise avait hâte d’avoir une chambre particulière. C’est pourquoi elle ne cherchait pas à s’investir davantage dans la relation avec elles, de toute façon elles n’avaient rien en commun, mises à part les circonstances qui leur devaient d’être en repos dans ce château.

Louise dormit jusqu’à ce que l’appel micro l’invitât comme tout le monde à rejoindre l’atelier. D’ailleurs Anne y était déjà et semblait avoir bien avancé sur son foulard.

« C’est pas mal ce que tu as déjà appliqué en produit, dit Louise.

– Oui, j’en ai profité pendant que c’était bien calme pour travailler. Normalement l’atelier est fermé mais Nicole me l’a ouvert. Aussi il ne faut pas que ça s’ébruite mais j’ai confiance en toi. Est-ce que tu veux un thé ? J’ai l’impression que tu n’es pas vraiment réveillée.

– Je veux bien, tu as raison, je suis encore à moitié endormie.

– Assieds-toi, je vais te le préparer ! »

La porte s’ouvrit, Nicole entra.

« Fais-moi un thé aussi si tu veux bien Anne ! Ça me réchauffera. En effet il fait un froid de canard dehors. Oh mais tu as bien bossé ! dit-elle en voyant le foulard. Si Louise te prête main forte tu auras fini la gutta ce soir. Ainsi demain tu pourras attaquer la peinture. En te débrouillant bien tu auras fini à temps. »

Un courant d’air se fit sentir. Une foule de pensionnaires entra dans l’atelier. L’activité reprenait. Ensuite Louise se mit à l’œuvre. Les rares propos qu’elles échangèrent furent de nature technique. Louise n’osait parler à Anne de ce qui lui tenait à cœur car elle avait trop peur de la blesser.

« Tu es bien silencieuse, fit remarquer Anne. Il y a quelque chose qui ne va pas ?

– Oui. Mais je ne sais pas comment l’aborder.

– Vas-y ! Je suis prête à tout entendre.

– A midi, à table, on m’a dit de me méfier de toi.

– Ah bon ? Et pourquoi ?

– On m’a fait comprendre que tu aimais les femmes.

– Ah je vois ! Mais de quoi elles se mêlent ? Je suppose que tu préfères mettre de la distance et tu ne sais pas comment me le dire.

– Non pas du tout. Seulement c’est nouveau pour moi. C’est la première fois que je rencontre quelqu’un qui …

– Une lesbienne. N’aie pas peur du mot ! Va c’est pas contagieux ! Et rassure-toi, je ne te sauterai pas dessus ! Seulement je tiens à te prévenir que je ne suis pas une bête curieuse, ni un jouet. Nous pouvons nous en arrêter là si tu veux. Je comprendrai. En effet tu n’es pas la première à avoir peur de moi, tu sais.

– Je n’ai pas peur de toi. C’est nouveau pour moi, je t’ai dit. Aussi laisse-moi le temps de me faire à l’idée ! Tes choix affectifs ne sont pas les miens. A vrai dire, je n’ai jamais été attirée par une femme. Oh !… Et puis zut ! En fait je me sens bien avec toi. Au diable ce que pensent les autres ! Tu es avant tout un être humain et ta personnalité ne se résume pas à ta sexualité.

– Ce que tu me dis là me touche énormément. Je te remercie de ta franchise et de ta tolérance. Allez, on continue si on veut tenir notre engagement tacite !

– D’accord, » fit Louise en lui envoyant un clin d’œil complice.      

Au dîner, Louise eut la surprise de découvrir une nouvelle convive à table. Elle s’appelait Pascale et était arrivée dans l’après-midi.

« Et toi, t’es là pourquoi ? demanda Valérie.

– Anorexie-boulimie. Je suis en post-cure. J’ai arrêté de me faire vomir et je contrôle assez bien mes pulsions alimentaires. Par ailleurs j’ai passé un contrat avec eux ici. Et si tout se passe bien, je pourrai dire que je suis sur la bonne voie. Il faut dire que je n’en suis pas à ma première rechute. Et vous pourquoi vous êtes là ?

– Pour me reposer, dit Jeannine j’ai de gros problèmes de dépression qui m’empêchent de travailler mais je ne veux pas en parler, rien que de l’évoquer je sens les larmes monter. Je subis des douleurs insupportables et dans ma tête c’est tout dérangé ! Heureusement ici on mange bien !

– Moi aussi je fais attention à ne pas m’empiffrer, fit Valérie. Mais méfie-toi ! Ici la nourriture est grasse. D’ailleurs demain c’est jour de pesée. Si jamais j’ai pris un gramme je demande à passer à la table des régimes. Tu fais comment toi pour pas grossir ? Parce que t’es plutôt mince. »

La conversation tourna autour des régimes alimentaires. Jeannine était également très intéressée par la question. Louise apprit qu’elle avait pris une dizaine de kilos depuis qu’elle était ici. Le manque d’activités expliqua-t-elle. Louise ne quitta pas du regard Anne. Cette dernière avec la disposition des tables n’était visible que de trois-quarts. Jeannine finit par le remarquer.

« Tu la couves des yeux ? Ça y est, elle t’a séduite ? C’est du rapide dis donc !

– Tu me lâches un peu ! T’es en manque ou quoi ? répondit agressivement Louise.

– Oh, madame est susceptible à ce que je vois !

– Laisse-la tranquille ! fit Valérie. Après tout c’est son problème. A croire que tu supportes pas que les autres soient heureux. Y a longtemps qu’y t’a pas touchée ton mari ?

– Mais regardez-moi cette effrontée ! dit Jeannine en prenant tout le monde à témoin.

– Tu l’as cherchée, dit Pascale. Il faut s’attendre à recevoir des coups quand on en donne.

– Elle est pas déjà arrivée qu’elle donne son avis ! s’indigna Jeannine.

– Tu n’auras pas le dessus sur ce sujet si on a bien compris, fit Louise en regardant Valérie et Pascale.

– Je crois, répondirent-elles en chœur.

– Bon, on arrête ! fit Jeannine dans un sursaut d’intelligence. Vous êtes toutes contre moi. Mais j’ai raison vous verrez ! Louise et Anne ne sont que deux petites vicieuses.

– Et elle continue à lâcher son fiel, dit Pascale. Tu serais pas frigide, toi, par hasard ?

– Oh ! fit Jeannine visiblement très choquée. Puisque c’est comme ça je m’en vais !

– On te retient pas, dit Valérie heureuse pour une fois d’avoir le dernier mot.

– La paille au cul, on met le feu dedans et bon vent, » ajouta Pascale.

Jeannine partit sous les éclats de rire de ses compagnes de table. Elle était visiblement vexée. Mais Louise n’en avait que faire. En effet elle savait qu’elle allait devoir affronter à partir de maintenant l’intolérance et la bêtise.

Assumation : chapitre 4

Louise n’avait guère envie de se coucher. D’autre part regarder la télévision ne l’inspirait pas non plus. En définitive elle ressentit tout d’un coup un profond ennui. Quand elle entra dans la chambre Nora et Mado étaient installées sur le même lit à faire des mots croisés. Visiblement elles semblaient raccommodées. C’est pourquoi Louise décida de lire un peu. Cependant au bout d’un moment elle sentit que sa présence dérangeait car Mado et Nora se levèrent tout en soupirant et en se regardant. Les plus gênés s’en vont les premiers pensa Louise. Et à croire qu’elles avaient lu dans ses pensées car elles se levèrent et sortirent. Louise apprécia ainsi de se retrouver seule pour prendre un peu de recul avec tous ces événements.

Sa réflexion ne la mena pourtant pas très loin. Elle sentit qu’elle touchait à ses zones d’ombre et préférait que ça en reste là. Elle descendit alors  à l’infirmerie et prit son traitement. Mado et Nora entre temps étaient revenues dans la chambre plutôt excitées. En fait Louise n’aimait pas trop le genre un peu vulgaire de Mado. En revanche Nora lui était un peu plus sympathique car elle ne cherchait pas à cacher sa souffrance derrière des apparences. Heureusement l’heure du coucher avait sonné et cela leur évita de se parler. 

Comme toutes les nuits Louise fut réveillée au milieu de la nuit par des cauchemars. En définitive elle trouva refuge sur la banquette aux côtés de Caramel. Ensuite Louise laissa son esprit divaguer sur son travail, son ex-mari, son mariage, son divorce. Un sentiment de vide et de grande solitude l’envahit. En effet elle aurait voulu qu’à cet instant quelqu’un la prît dans ses bras. Elle sentit le désir monter et l’envie d’une étreinte physique violente. C’est alors que l’image d’Anne s’imposa à elle.

Elle chassa tout de suite cette idée impensable. Pas elle. Pas elles. Mais en même temps son sexe la brûlait exactement comme elle désirait un homme. Louise ferma les yeux et déglutit péniblement. Elle était submergée d’émotions et de pensées contradictoires qui la mirent très mal à l’aise. Elle passa ainsi le reste de la nuit sur le sofa à lutter contre l’angoisse qui ne la quitta pas et que même la présence de Caramel ne put apaiser.

L’heure de la douche fut vécue comme une délivrance et le petit déjeuner comme un bienfait. Par ailleurs Jeannine semblait avoir oublié les propos de la veille. D’autre part Pascale était préoccupée par les calories cachées et Valérie par la pesée. C’est pourquoi cette dernière refusa d’avaler quoi que ce soit. Jeannine lui fit remarquer pourtant que cela n’était pas raisonnable. Du coup pour ne pas l’entendre Valérie brancha son baladeur. Louise s’amusa de la situation. Cela lui évita de regarder Anne qui venait de rentrer dans la salle à manger sous l’œil ahuri du personnel et des pensionnaires.

En effet elle avait le crâne complètement rasé. Mais que s’était-il passé ? Cependant son questionnement fut interrompu par l’appel micro qui annonçait l’heure de la pesée. Valérie partit comme une flèche. Jeannine leur apprit que c’était le même rituel chaque semaine. Valérie était la première à passer et prenait le soin de s’habiller de la même manière afin d’être sûre du chiffre annoncé. Jeannine n’avait pas fini ses explications que Valérie revint la mine déconfite.

« C’est la catastrophe ! J’ai pris 400 grammes. Pourtant j’ai fait attention, y a un gros problème avec la bouffe qu’est trop grasse ici. Je prends rendez-vous toute à l’heure avec le médecin et je lui demande de me mettre au régime, dit Valérie qui éclata en sanglot.

– Mais tu es bien comme ça ! Qu’est-ce que tu veux perdre ? Un os ? dit Jeannine.

– Toi, ça va ! On voit bien que c’est pas ton problème !

 – C’est toi qui le dis ! Je te rappelle que j’ai pris dix kilos.

 – Oui mais toi c’est pas pareil. Moi j’ai un corps d’une très grande beauté ! Je ne peux pas me permettre de l’abîmer ! Et puis qu’est-ce qu’il va en penser Jimmy ?

 – Valérie ? interrompit Louise.

 – Oui.

 – Montre-moi ton baladeur !

– Pourquoi faire ?

– Fais voir !

– Tiens ! fit Valérie en lui tendant.

– Tu vois l’inscription ! Poids net : 400 grammes. On peut peut-être lui éviter de lui faire faire un régime, se moqua Louise

– Oh je t’embrasse, fit Valérie qui s’exécuta. Tu me sauves la vie. Mais comme je suis bête!

– Tu l’as dit, se vengea Jeannine.

– Et ça y est ça recommence, » se lamenta Pascale.

La dispute continua ainsi tout le repas. Louise avait d’ailleurs hâte que l’annonce micro annonçât l’ouverture de l’atelier.

Louise s’arrangea pour ne pas être la première arrivée. Nicole discutait avec une jeune femme au sujet de son dessin. D’autre part la plupart des personnes qui fréquentaient le lieu étaient allées en ville pour leurs emplettes et Nicole se montrait plus disponible que la veille. Cependant Louise n’osa sortir le foulard d’Anne. Par contre elle prépara les différentes peintures nécessaires au travail du jour. C’est alors qu’Anne ne tarda pas à arriver. Là encore elle fit sensation. Nicole curieuse alla à sa rencontre.

«  Bonjour Anne. Je peux savoir ce qui t’est arrivé ?

– Rien, marmonna Anne.

– Je veux parler de tes cheveux. Pourquoi les avoir rasés ?

– Il fallait que je lui dise adieu à ma manière.

– D’accord, fit Nicole qui comprit qu’il ne fallait pas qu’elle insiste en public. Anne, si tu as besoin de parler, viens me voir ! On peut se mettre à l’écart dans mon bureau.

– Entendu ! » fit Anne contente d’échapper aux questions.

Louise n’avait pas perdu une miette de la conversation. De toute évidence Anne était tout aussi troublée qu’elle de leur rencontre. En particulier le foulard fut un bon prétexte pour rester ensemble toute la matinée sans avoir à s’adresser la parole de manière très personnelle. En définitive elles apprécièrent cette distance l’une et l’autre. Leur travail avança lentement car il y avait énormément de changement de peinture. Néanmoins l’heure du repas arriva lui par contre plus vite que prévu. Anne donna rendez-vous à Louise si elle le voulait bien à l’heure de la sieste.

A table Louise trouva Jeannine et Valérie très énervées. Elles s’étaient rendues au marché. En effet il était autorisé de sortir sans permission du château pour s’y rendre, hors horaires de la Sécu, c’était inscrit dans le règlement. C’est ainsi que Jeannine en avait profité pour racheter des vêtements car elle ne rentrait plus dans aucun qu’elle avait apporté. Mais surtout elle avait rencontré Jimmy et était tombée sous son charme.

«  Qu’est-ce qu’il est beau Jimmy ? soupira Jeannine. Dommage que j’aie 42 ans.

– Il est à moi ! répondit Valérie. Tu sais moi et lui, c’est l’amour fou.

– Et tu as déjà… ?

– Enfin… juste dans sa voiture… Tu vois ?

– Je vois ! dit Jeannine qui en fait n’avait rien vu du tout.

– Et c’était bien ?

– C’était pour lui faire plaisir ! Moi j’aime pas avaler !

– Ah ! fit Jeannine écœurée et qui avait enfin compris. J’ai pas pu résister, continua-t-elle en changeant de sujet. Comment tu le trouves ?”

 Et Jeannine ouvrit son chemisier afin de mieux faire voir un soutien-gorge noir.

« Et puis tu as vu le prix ? C’était gentil de dire que j’étais une amie. Et tu dis qu’il a d’autres boutiques de lingerie ? T’as vu aussi ce que j’ai acheté, le slip en dentelle assorti ? »

Louise regarda Anne, complètement indifférente à la discussion. Elle la trouvait vraiment très belle ainsi. Et Jeannine et Valérie continuèrent de parler de Jimmy, de sa Ferrari sans se préoccuper de Louise. En revanche cela semblait intéresser Pascale et cela leur suffisait.

Le repas avalé, Louise regagna sa chambre. Alors qu’elle se lavait les dents Mado et Nora rentrèrent. L’une s’installa à lire et l’autre à écrire. Comme elle s’apprêtait à quitter la pièce Nora l’apostropha.

«  Tu ne fais pas la sieste ?

– Non. Je m’absente tout l’après-midi. J’ai des choses à faire. Pourquoi ? dit Louise qui ne voulait pas trahir son amie.

– Comme ça ! Parce que si tu voulais dormir on serait sorties. Hein Mado ?

– Oui, acquiesça-t-elle.

– Vous pouvez rester là. De toute façon je n’ai aucune raison de revenir ici avant 18 heures. »

Louise sortit rejoindre Anne. L’atelier était normalement fermé et elle ne croisa personne sur sa route à travers le parc. Anne était déjà installée sur son tabouret à peindre. Louise s’approcha par derrière et s’arrêta juste derrière Anne. Elle se pencha et embrassa ce crâne chauve. Il était doux et chaud. Il s’en dégageait une odeur légèrement vanillée. Elle sentit néanmoins Anne se figer. Louise alors se recula. Mais qu’est-ce qu’il lui avait pris ? Elle s’installa à sa place et fit comme si rien ne s’était passé. Anne également. C’est alors qu’un silence de plomb régna dans la pièce. C’est la sonnerie du téléphone qui cependant le rompit. Anne décrocha. Louise entendit deux oui et un « je l’informe » et la vit raccrocher.

« Il faut que tu ailles à l’accueil. Ils savaient que tu étais ici parce que je leur ai signalé.

– Tu sais pourquoi ? demanda Louise un peu inquiète.

 – Non. Mais vas-y maintenant ! Je peux me débrouiller sans toi.

– A tout de suite ! »

 

Louise se demanda tout le long du chemin ce que ça pouvait bien être. A la réception l’hôtesse l’attendait.

« Merci d’être venue rapidement. En fait une chambre seule s’est libérée. Vous pourrez l’avoir vers 18 heures. Mais en attendant j’ai besoin de votre carte de mutuelle si vous l’avez.

– Oui bien sûr. Elle est dans ma chambre. Je peux aller la chercher si vous voulez.

– Volontiers. Comme cela je pourrai avancer pour les formalités administratives.

– Je reviens ! »

Louise monta alors l’escalier rapidement. Pour une bonne nouvelle, c’était une bonne nouvelle. Elle était toute à sa joie quand elle ouvrit la porte plutôt énergiquement. C’est ainsi qu’elle resta bouche bée à la vue de Mado et Nora complètement nues sur le même lit. Mado gémissait doucement les yeux fermés, une main dans les cheveux de Nora qui avait le visage enfoui dans son sexe. Louise referma la porte aussi précipitamment qu’elle l’avait enfoncée. Elle redescendit oubliant ce qui l’avait amené à venir dans sa chambre. A l’accueil l’hôtesse ne vit même pas à quel point Louise était perturbée. En fait elle s’excusa de l’avoir dérangée pour rien car en fait elle en avait une photocopie dans son dossier qui lui suffisait. Louise pourtant l’écouta à peine. Comme un automate elle retourna à l’atelier rejoindre Anne.

Anne s’aperçut tout de suite du trouble de son amie. Elle lui proposa de s’asseoir pensant à un malaise, fréquent avec les antidépresseurs. Louise s’effondra sur la chaise en silence et mit un bon quart d’heure avant de retrouver ses esprits.

«  Ça va mieux ? s’inquiéta Anne.

– Oui. Merci. Mais ce n’est rien. Je vais avoir une chambre seule.

– Et c’est ça qui te met dans cet état ?

– Non. En fait j’ai surpris mes deux compagnes de chambre…

– Oui ?

– Nues… dans le même lit…

– N’en dis pas plus, j’ai compris ! Ça te choque ?

 – C’est la surprise je crois car je ne m’attendais pas à ça de leur part. En fait je ne m’imaginais pas cela comme ça.

– Tu t’imaginais ça comment ?

– Je ne sais pas. A vrai dire je ne pensais pas qu’il existait une sexualité entre femmes. Je dois avoir un côté vieux jeu. Tu dois me trouver ridicule ?

– Non. Pas du tout. L’homosexualité féminine est un sujet tabou dans la littérature. Ou c’est le drame absolu à la fin de l’histoire ou bien elles s’assument tellement bien qu’on se demande pourquoi il existe des hétéros. Il y a encore trop peu de livres qui en parlent vraiment, surtout de la sexualité. Et puis on n’est pas obligé de toujours tout intellectualiser. L’amour physique ça se vit avant tout.

– Tu as raison. Chacun est libre de vivre son affectivité comme il l’entend. Tu sais pour tout t’avouer, je n’ai pas été très satisfaite sexuellement avec les hommes. Sans être vraiment frigide ce n’était pas l’épanouissement. J’ai fini par penser que je n’étais pas normale. C’est entre autre pour cela que j’ai fini inconsciemment par laisser partir mon mari. En fait je ne voulais plus faire semblant ni même me forcer. D’ailleurs je ne sais pas pourquoi je te raconte tout ça. Je t’embête ?

– Non pas du tout. Au contraire. Louise, je voulais te dire… »

Anne n’eut pas le temps de finir sa phrase que Nora entra comme un boulet de canon dans la pièce. Elle semblait très en colère.

« Espèce de salope ! Tu guettais derrière la porte. Tu nous as menti exprès. Je vais te casser la gueule ! dit Nora qui fonça sur Louise.

– Arrête ! hurla Anne. Ce n’est pas ce que tu crois.

– Toi, reste en dehors de ça ! On t’a pas sonné ! ordonna Nora.

 – Tu te calmes et on en parle, proposa Louise.

– OK, fit Nora qui semblait attendre une explication qui tînt la route.

– J’ai été appelée par l’accueil car je vais avoir une chambre seule. Ils avaient besoin de ma carte de mutuelle qui se trouvait dans l’armoire. C’est tout.

– Et en plus tu vas avoir une chambre particulière. Comme ça toi et elle, en désignant Anne, vous allez pouvoir être tranquilles. Ce n’est pas moi avec la CMU à qui on va donner une chambre individuelle. Et puis Mado n’a pas de mutuelle pour payer, on est coincées ! Bon d’accord, je te crois ! Mais je te préviens si j’apprends que tu as raconté ce que tu as vu, et toi aussi, toujours en regardant Anne, je vous tue. C’est compris ! menaça Nora en faisant un signe du pouce mimant un égorgement au couteau.

– Compris ! s’exclamèrent à l’unisson Anne et Louise.

– A cause de toi Mado ne veut plus que je l’approche. Tu peux être fière ! Alors si tu peux lui redire la même chose qu’à moi ça m’aiderait. On va essayer d’avoir une chambre à deux. Ce sera plus facile.

– Comme tu veux ! répondit Louise. Si je peux t’aider ?

– Oui, fit Nora un peu plus calmée. On va venir toute à l’heure. Arrange-toi pour lui parler discrètement !

– Non. Autant régler le problème tout de suite. »

Louise retourna au dortoir avec Nora. Mado entendit ses explications sans broncher et sans pouvoir la regarder droit dans les yeux. Louise trouva la situation pénible. Elle était aussi pressée de retrouver Anne.

L’atelier s’était rempli car l’heure de la sieste était terminée. Anne et Louise ne purent se parler vraiment. Leur instant d’intimité avait été interrompu de manière violente par Nora et il paraissait difficile pour l’une comme pour l’autre de le reprendre là où il s’était arrêté.

Un appel micro fit savoir à Louise que sa chambre l’attendait. Elle était pressée que sa cohabitation s’achevât avec Mado et Nora. Anne l’encouragea à déménager immédiatement. Louise refusa de se faire aider par cette dernière pour le port des bagages.

Était-ce vraiment un hasard ? Mais sa nouvelle piaule jouxtait celle d’Anne. Cela n’était pas sans lui déplaire. Elle eut juste le temps de s’installer que l’heure du dîner avait sonné. Louise apprécia surtout de ne plus avoir à partager les sanitaires communs y compris la douche.

A table Jeannine et Valérie commentaient déjà le changement de chambre de Louise. A croire qu’il y avait un téléphone arabe. Jeannine et Valérie étaient jalouses car elles devaient partager chacune leur habitat avec d’autres femmes, la sélection par l’argent existait même en ce lieu. Louise apprit à cette occasion que beaucoup de pensionnaires ici avaient la CMU ou seulement la sécurité sociale car toutes ne bénéficiaient pas de bonnes conditions socio-économiques pour s’offrir une mutuelle. Une bonne partie ne travaillait plus depuis longtemps, nombreuses étaient en invalidité. Louise prit conscience de la misère matérielle qu’occasionnaient les dépressions chroniques et autres maladies psychiques, elle comprenait mieux pourquoi la psychiatrie réclamait toujours plus de moyens. Elle faisait partie des « privilégiées » comme Anne ne manqua pas de lui reprocher Jeannine qui, d’ailleurs, en savait beaucoup sur cette dernière.

« Tu sais qu’Anne est connue. Si je te donne son nom, ça va te dire quelque chose car elle a écrit un livre il y a quelques années qui a eu beaucoup de succès.

– Comment tu sais tout ça ? interrompit Valérie.

– Je sais, c’est tout, dit Jeannine qui se sentait devenir importante. Tout allait bien pour elle jusqu’au moment où elle a sombré dans la dépression. Il a dû se passer quelque chose dans sa vie. Mais personne ne sait quoi.

– Mais comment tu sais tout ça ? insista Valérie.

– J’ai entendu une conversation l’autre jour entre le médecin et les infirmières. Ils étaient très inquiets à son sujet. Tu sais quand elle s’est rasée le crâne. Personne n’a su le pourquoi. Ils doivent avoir peur de quelque chose. Même à son psychanalyste, elle ne parle pas.

– Elle est vraiment malheureuse, compatit Valérie.

– Tu sais faut pas croire mais souvent les gens riches et célèbres sont plus malheureux que nous, » conclut Jeannine.

Louise d’un seul coup se sentit embarrassée par la notoriété de sa nouvelle amie. Cela l’impressionnait de savoir que quelqu’un comme Anne pouvait s’intéresser à elle. Même si elle avait réussi sa vie professionnelle à la force du poignet car elle était chef de projet dans une société informatique sans avoir décroché de diplômes universitaires, elle n’avait rien d’une intellectuelle. Mais n’étaient-ce pas cela les hasards de la vie ?

Assumation : chapitre 5

Heureusement que Louise n’était pas superstitieuse car sa chambre portait le numéro 13. Cependant elle appréciait d’être seule car la promiscuité n’était pas son fort. En effet cela lui rappelait trop ses années d’internat. Ses parents avaient pensé que cela lui fortifierait le caractère et lui permettrait surtout de faire des bonnes études. D’ailleurs ce fut surtout l’occasion pour elle de revendiquer son autonomie et son indépendance. Quant aux études il s’est vite révélé qu’elle n’était pas très douée. Néanmoins Louise avait eu fort à faire à découvrir ce qu’était la vie plutôt que de l’apprendre par livres interposés.

Louise entendit alors un bruit. En fait c’était Anne qui pénétrait dans sa chambre car la sienne était aussi au bout du couloir, c’était son unique voisine. Pour être tranquille elle allait être tranquille.

C’est pourquoi elle apprécia lorsque le sommeil ne voulut plus d’elle de pouvoir allumer la lumière et rester ainsi dans son lit au chaud. Elle en profita aussi pour lire comme elle en avait pris l’habitude chez elle. Prendre une douche au petit matin fut également un plaisir. Elle n’avait plus à se dépêcher pour laisser le lieu aux suivantes ou se préoccuper de ne pas les déranger trop tôt. Louise en retrouvant son indépendance redécouvrait les petits plaisirs de la vie. En effet elle sentait que cette minuscule avancée était sans doute le début de quelque chose de plus fort. Voyait-elle enfin le bout du tunnel ?

Au petit déjeuner Louise fut la première. Pascale arriva peu après. Elle avait une photo en main et la lui tendit.

« Regarde ! C’était moi quand je pesais cent soixante kilos. Maintenant j’en fais cent cinq de moins. La bouffe c’est un combat de tous les jours. En fait tu peux pas savoir quelle souffrance c’est !

– C’est vrai je ne sais pas ce que c’est. Cependant si je comprends bien je devrais m’estimer heureuse, demanda Louise qui ne comprenait pas les intentions de Pascale.

– Oui et non. C’était juste pour te dire que la souffrance peut prendre n’importe quelle forme y compris celle-ci. Elle est juste plus visible que les autres. D’ailleurs rends-moi la photo ! V’là les deux ! J’ai pas envie d’entendre leurs commentaires.

– T’as vu mon maquillage ? demanda Valérie à Jeannine. Tu crois que mon Jimmy va aimer ? Je le vois toute à l’heure en cachette. Je n’ai pas de permission mais il y a une petite cabane pour ranger des outils dans le parc, derrière les cuisines. J’ai vu que c’était ouvert. On s’est donné rendez-vous à dix heures. Oh que je suis pressée !

– Tu es folle de le dire à tout le monde, dit Jeannine en regardant Louise et Pascale.

– Tu crois qu’on va cafter ? demanda Pascale.

– Il faut se méfier de tout le monde ici, répondit Jeannine.

– Tu ne serais pas un petit peu parano ? enchaîna Pascale.

– Elles feraient pas ça ! dit Valérie moins méfiante que Jeannine.

– Tu verras bien ! » fit Jeannine à bout d’arguments.

Louise guetta Anne. Celle-ci arriva en définitive très en retard le visage encore bouffi de sommeil. Néanmoins ses cheveux avaient un peu poussé dans la nuit et ce léger duvet foncé lui donnait encore plus de charme.

Un appel micro annonça ensuite que le courrier était arrivé. Louise par curiosité décida d’y assister. Presque toutes les pensionnaires étaient là en cercle autour d’une infirmière qui lisait à haute voix le nom de chacune des destinatrices. Par ailleurs une femme était souvent appelée. Pourtant Louise ne la connaissait pas. Mais le plus remarquable étaient les enveloppes. Elles étaient à des en-têtes prestigieuses : l’Élysée, Matignon et différents ministères. Louise apprit par Jeannine qui se trouvait à côté d’elle qu’en fait rien n’était plus facile que de recevoir ce genre de lettres.

En effet il suffisait d’écrire pour recevoir une réponse. Mais que pouvait-elle bien avoir à leur dire ? En fait tous les motifs étaient de bons prétextes : le temps était trop chaud, la soupe pas assez salée ou alors elle détenait la solution miracle pour supprimer le chômage. Cette importance qu’elle se donnait auprès des autres masquait sans doute le peu de valeur qu’elle s’accordait. Louise à force de côtoyer ces êtres fragiles commençait à comprendre l’âme humaine. Chacun prend le chemin qu’il peut pour trouver sa vérité.

Ensuite Louise passa sa matinée avec Anne à l’atelier. La peinture avançait lentement car les motifs étaient petits et variés. D’ailleurs Louise suivait les directives d’Anne. Mais cette dernière semblait absorbée par ses pensées et Louise n’osait l’interrompre dans sa réflexion. En particulier Louise apprécia ce silence car le temps jouait pour elle.

Midi arriva vite et Valérie était tout excitée. En effet elle avait vu Jimmy et en était très amoureuse. Cependant la seule ombre au tableau c’était que Jeannine était allée se promener vers dix heures « par hasard » près de la cabane. Valérie avait du mal à croire à la coïncidence. Comme d’habitude d’ailleurs, elles se disputaient.

« Puisque je te dis que c’est par hasard que je me promenais par-là, affirma Jeannine.

– C’était pas un hasard puisque je t’en avais parlé !

– Et il fallait se méfier de nous ! attaqua Pascale.    

– Oh toi ça va ! fit Jeannine qui n’appréciait pas l’humour de Pascale. Bon d’accord, je l’ai fait exprès ! Mais j’avais aussi envie de le voir Jimmy.

– Et pourquoi ? demanda agressivement Valérie. C’est mon copain pas le tien. J’avais envie d’être toute seule avec lui. Pas de causer avec toi car on se voit assez comme ça toi et moi. Du coup il est parti très vite. On n’a rien pu faire à cause de toi. Il va falloir que j’attende quatre heures. C’est trop long.

– T’as pas le feu au derrière à ce point là ? s’inquiéta Jeannine qui ne trouva rien d’autre pour sa défense.

– Faut toujours que tu sois méchante avec les gens quand tu sais pas quoi dire, répondit Valérie.

– Arrêtez de vous disputer ! dit Pascale. On se croirait à la maternelle ! »

Louise écouta à peine la conversation car elle n’avait qu’une hâte : retrouver Anne à l’atelier.

La salle était déserte. Par ailleurs Anne, arrivée la première, était déjà installée sur son tabouret. Elle tournait le dos à Louise. Celle-ci s’approcha d’elle par derrière et s’arrêta à son niveau. Anne sentit la présence de son amie et se tourna en faisant pivoter son siège.

« Est-ce vraiment ce que tu veux ? demanda Anne.

– Je sais ce que je ne veux plus, dit Louise qui ne voulait pas mentir.

– Il vaudrait mieux ne rien commencer Louise. Ici nous sommes dans un milieu protégé. Mais dans quelques semaines tu retrouveras ta vie et moi la mienne. Est-ce que tu seras prête à affronter le regard des autres et de la société ? Est-ce vraiment là ta nature profonde ? Ou juste l’envie de goûter à de nouveaux plaisirs parce que tu es privée d’homme comme Mado ? En amour j’ai trop souffert et je ne veux plus me laisser détruire inutilement.

– Tu as sans doute raison. En effet je ne sais pas si je suis assez forte pour affronter le regard des autres. Mais je sais que je ne veux plus vivre une vie qui n’est pas la mienne. Je suis en train de prendre conscience que l’origine de ma dépression est là. Parce que je me mens depuis des années. Si avec les hommes ça n’a pas marché, c’est parce que je n’avais pas de vrai désir pour eux. Sinon il faut que je t’avoue Anne. L’autre soir, alors que j’étais seule, j’ai eu envie de toi. Physiquement. Je crois bien en fait que je commence à t’aimer. »

Anne la regarda intensément. Elle aussi ressentait du désir. C’est alors qu’elle se leva et prit Louise dans ses bras. En particulier elle sentit le corps de Louise se détendre alors que son propre cœur s’emballait. Pourtant le lieu manquait trop d’intimité pour une étreinte plus passionnée. De plus Anne ne voulait pas courir le risque de se faire surprendre. C’était son côté raisonnable qui prenait le dessus. C’est pourquoi elle glissa au creux de l’oreille de Louise qu’elle l’attendait après le dîner dans sa chambre. D’ici là Louise aurait le temps de réfléchir et peut-être de revenir sur sa décision. En définitive un bruit de pas les fit sursauter. Elles se séparèrent et vaquèrent à leurs occupations. En fait c’était Nicole qui entrait.

« Je suis désolée Anne mais tu ne vas pas pouvoir rester là. Le directeur a changé d’avis pour des questions d’assurance. En particulier quelqu’un a dû vous voir et vous dénoncer. Alors pour qu’il n’y ait pas d’histoires, il va te falloir t’en tenir aux heures officielles.

– Ce n’est pas grave. De toute façon, j’allais justement t’en parler pour te dire que j’avais suffisamment avancé et que le retard était comblé. Tu viens Louise ? »

Anne et Louise quittèrent l’atelier pour rejoindre leur chambre. Arrivées devant leur porte respective, elles se regardèrent.

« Entre ! » proposa Anne.

Louise la suivit et referma la porte. Anne l’enlaça de nouveau. Elles vibraient toutes les deux du même désir. Anne embrassa Louise, longuement, amoureusement. Ses mains commencèrent à explorer le corps de Louise. Cette dernière s’abandonnait sous ses caresses. Mais lorsque Anne voulut aller plus loin, Louise l’arrêta.

« Pas maintenant. C’est trop tôt. Je ne suis pas prête.

– Comme tu veux, fit Anne légèrement déçue. Je comprends. »

Louise regagna sa chambre. Elle se jeta alors sur son lit et se mit à pleurer car elle était débordée par ses émotions. En définitive c’était plus qu’elle ne pouvait le supporter parce qu’elle n’avait jamais ressenti un tel plaisir dans son corps. Et puis surtout elle avait peur. Peur de l’inconnu, peur d’être maladroite, peur de ce qui allait lui être révélé.

L’appel micro annonça l’ouverture de l’atelier. Louise entendit ensuite la porte d’Anne s’ouvrir. Pourtant elle se sentait incapable de la rejoindre. C’est pourquoi elle resta dans sa chambre tout le reste de l’après-midi. Ainsi elle avait fini par s’endormir, dans ce sommeil de fuite qu’elle connaissait si bien. Au point qu’elle n’entendit pas l’appel micro qui annonçait le dîner. C’est une infirmière qui la réveilla.

« Louise ? Réveillez-vous, c’est l’heure de manger !

– Il est quelle heure ? demanda Louise, plutôt vaseuse.

– 19 heures 30. Le dîner est déjà servi. Ça ne va pas ?

– Si, si. J’ai pris conscience de choses importantes aujourd’hui. J’avais besoin de me retrouver seule.

– Vous êtes aussi ici pour ça. Vous voulez qu’on en parle ?

– Non, ça va aller. Je vais me lever et aller manger. »

Tout le monde ou presque était parti. En fait Louise n’avait pas très faim et se contenta de ce qui restait. Le personnel avait déjà commencé à débarrasser les tables. Louise emporta néanmoins un yaourt et se dépêcha de remonter sentant qu’elle ralentissait le service. Ensuite elle se déshabilla et se coucha. En effet elle avait besoin de se reposer. Demain elle y verrait plus clair.

C’est alors qu’elle entendit des bruits de pas dans le couloir. Quelqu’un frappa à sa porte.

« Entrez ! dit Louise qui n’avait pas envie de visite.

– C’est moi, Anne ! Est-ce que ça va ? demanda-t-elle dans la porte entrebâillée.

– Entre et ferme la porte ! Je ne tiens pas à ce qu’on te voie ici. Tu sais comment les rumeurs courent vite au château ! »    

Anne s’exécuta. La chambre était plongée dans le noir. Elle mit quelques instants à s’habituer au noir. Cependant Louise ne semblait pas vouloir allumer. Elle préféra soulever les draps et se pousser légèrement sur le côté. Anne comprit qu’elle l’invitait à la rejoindre dans son lit et s’empressa de lui obéir tacitement. C’est Louise qui l’a pris dans ses bras et qui l’embrassa. Anne répondit à ses caresses avec empressement. Elle sentait pourtant la peur et la gêne de Louise.

« Laisse-toi faire ! Ne t’occupe pas de moi ! proposa Anne.

– Mais tu en as envie autant que moi !

– Ne t’inquiète pas pour moi ! J’éprouve beaucoup de plaisir à te faire l’amour. Je sais que c’est la première fois pour toi et il est important que ça se passe bien. »

Louise accepta de perdre le contrôle de la situation. Son pyjama atterrit alors au pied du lit. Ensuite elle se laissa complètement aller sous la langue et les doigts d’Anne. Non seulement elle découvrait son corps mais elle éprouva un plaisir insoupçonné et inconnu jusque-là. Pour la première fois de sa vie Louise se donna sans retenue et connut l’orgasme. C’était tellement fort et inattendu qu’elle en pleura de bonheur. Anne la prit dans ses bras et la couvrit de baisers. Louise sentant le calme revenir en elle se blottit dans ses bras. Elles restèrent ainsi un long moment, plongées dans le silence et l’obscurité. Elles se sentaient bien toutes les deux ensembles. A cet instant toutes leurs souffrances avaient disparu.

Alors qu’elles ne s’y attendaient pas, la porte s’ouvrit brutalement et une lumière violente jaillit du plafonnier. C’était l’infirmière, qui inquiète de ne pas avoir vu Louise descendre prendre ses cachets, montait aux nouvelles. Anne et Louise la fixèrent du regard sans un mot et sans bouger. L’infirmière en retour éteignit la pièce et sortit comme elle était entrée.

« Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Louise.

– Rien. De toute façon maintenant on est grillées. Je te conseillerais de descendre prendre tes médicaments.

– Je voudrais que tu restes avec moi cette nuit car j’ai envie de dormir dans tes bras.

– Si tu veux. A tout de suite alors ? »  

Louise enfila son pyjama et se rendit avec appréhension à l’infirmerie. En effet il était plus de 23 heures. Anne et elle n’avaient pas vu le temps passer. Et puis surtout, elle avait complètement oublié ses pilules du bonheur. L’infirmière sembla néanmoins surprise de la voir. L’endroit était désert car tout le monde était déjà couché.

« Vous voulez votre traitement ? demanda la professionnelle.

– Oui, répondit Louise qui ne savait pas quoi dire d’autre.

– Tenez ! lui dit l’infirmière en lui tendant les comprimés. Demain, je vous ai mis un rendez-vous avec le médecin à 9 heures. Vous n’oublierez pas ?

– Non. C’est tout ?

– Oui c’est tout. Pourquoi ?   

– Pour savoir si je peux remonter dans ma chambre.

– Bien sûr ! Et bonne nuit ! »

Louise ne savait pas comment interpréter ces paroles. Anne l’attendait dans son lit. Elle lui fit part des propos de l’infirmière. Cela ne sembla pas émouvoir Anne plus que cela. Avec les effets des psychotropes Louise s’endormit rapidement tout comme Anne. Et pour une fois, Louise ne fit pas d’insomnie. C’est Anne qui la réveilla en l’embrassant dans le cou.

« C’est l’heure ! Allez Louise, réveille-toi !

– Oh non ! Je suis trop bien dans tes bras, gémit Louise.

– Peut-être ! Mais une bonne journée nous attend. Tu n’as pas oublié ton rendez-vous ?

– Non. Bon je me lève ! Je vais prendre ma douche.

– Je vais retourner dans ma chambre pendant qu’il n’y a personne dans les couloirs. En effet il ne vaut mieux pas qu’on m’aperçoive sortant d’ici. On se voit toute à l’heure ?

– Embrasse-moi ! »

Anne était déjà à table. Cependant Louise évita de la regarder car elle avait peur de se trahir. D’ailleurs elle n’était pas assise qu’elle fut assaillie de questions.

« On t’a pas vue hier soir, dit Jeannine. T’étais malade ?

– Non, juste fatiguée. Je m’étais endormie et je n’ai pas entendu l’appel micro.

– Et pourquoi t’étais pas à l’atelier ? continua Jeannine qui était vraiment trop curieuse.

– Je te l’ai dit, j’étais fatiguée.

– Mais ça allait le midi à table ? dit Jeannine qui voulait tout savoir.

– T’es flic ou quoi ? se fâcha Louise. J’ai des règles douloureuses, ça te va !

– Oh te fâche pas ! se radoucit Jeannine. On se faisait du souci c’est tout. T’as pas d’enfant, toi ? Parce que moi aussi c’était mon cas mais avec mon premier accouchement… »

Louise ne l’écouta même pas. Elle savait qu’elle ne pourrait pas donner la même version au médecin tout à l’heure.

Louise était la première dans la salle d’attente. Deux autres femmes préféraient terminer leur cigarette à l’extérieur. Le médecin, une femme, avait un peu d’avance comme elle, l’invita à entrer.

« Bonjour, mademoiselle. Asseyez-vous ! Nous avons à parler.

– Bonjour madame, répondit Louise.

– Je vous écoute, commença-t-elle pour inciter Louise à se confier.

– En fait je ne vois pas ce que je peux vous dire, fit Louise qui était sur la défensive.

– Je vois, dit le médecin d’un air inspiré. Je vais être directe avec vous. Hier soir l’infirmière vous a trouvée au lit avec Anne. Je ne vous dis pas ça pour vous juger. Nous savons qu’Anne aime les femmes. Le problème n’est pas là. En fait l’état de santé d’Anne nous inquiète. Tout nous laisse à penser qu’elle a vécu quelque chose de très douloureux. Anne est quelqu’un de très repliée sur elle-même et qui se livre peu. Aussi je vous demanderais de ne pas la faire souffrir inutilement.

Si cette relation n’est pour vous qu’un amusement car vous êtes en manque d’hommes autant y mettre un terme tout de suite. Maintenant si vous éprouvez pour elle un profond attachement, sachez qu’Anne est quelqu’un de fragile. Nous pensons que cette relation peut l’aider à aller mieux. Peut-être se confiera-t-elle à vous ? Si c’est le cas et que vous sentez que cela vous dépasse nous pouvons en parler ensemble. Je terminerai en vous demandant de rester discrètes. Vous comprenez qu’officiellement nous ne pouvons pas encourager votre relation.

– J’éprouve des sentiments forts pour Anne, je ne sais pas si c’est de l’amour. Je ne sais pas non plus où je vais avec elle mais je peux vous dire que pour moi c’est sérieux. J’ai encore du chemin à faire pour m’accepter comme je suis et j’espère qu’Anne m’aidera.

– Très bien, je vous crois. Et venez me voir quand vous voulez. Je trouverai toujours un petit moment pour vous. Au revoir mademoiselle. »

Louise sortit de cette séance rassurée. Elle ne s’attendait pas du tout à une telle tournure des événements. En tout cas pas d’être encouragée à ce point dans cette voie nouvelle pour elle. Anne l’attendait à l’atelier.

« Alors cet entretien ? s’empressa de demander Anne.

– Ça s’est bien passé. Je ne connaissais pas cette femme médecin. Elle m’a fait une très bonne impression.

– Ah, tu as vu le Dr Marinel ! C’est quelqu’un de très humain. Elle sait écouter. C’est la seule jusqu’à maintenant qui a réussi à me mettre à peu près à l’aise. Elle t’a parlé d’hier soir ?

– Oui, elle est au courant. Elle voudrait que nous soyons discrètes.

– C’est tout ?

– Non. Elle voulait savoir si c’était sérieux entre nous. Elle semble préoccupée par toi.

– Ah bon ? Je ne vois pas pourquoi !

– Pourquoi tu ne veux pas parler Anne ?

– Tu ne vas pas t’y mettre toi aussi ? se fâcha Anne.

– C’est pour t’aider que je dis ça.

– Excuse-moi ! Je ne voulais pas être désagréable avec toi ! Ce n’est pas encore le moment c’est tout ! Je ne suis pas prête. Tu peux comprendre ?

– Bien sûr ! D’ailleurs le Dr Marinel m’a dit qu’elle était disponible si tu avais envie de te confier. »

Anne sourit à Louise. Cela n’échappa pas à Nicole qui alla vers elles.

« Alors les filles, ça a l’air d’aller ce matin ? Vous êtes de bonne humeur on dirait, ça change de l’atmosphère habituelle ?

– La nuit fut bonne, répondit Louise.

– C’est ça, la nuit fut bonne, reprit Anne. Il y avait longtemps que je n’avais aussi bien dormi.

– Moi aussi, dit Louise.

– Je vois, fit Nicole complètement ignorante des sous-entendus mais pas complètement idiote non plus. Espérons que la journée le sera tout autant ! »

Et toutes trois partirent dans un rire contagieux.

Assumation : chapitre 6

Louise ne put s’empêcher de regarder Anne dès qu’elle le pouvait. En particulier Anne avait de magnifiques yeux verts qui mettaient en valeur son visage aux traits fins et réguliers. Ses lunettes en métal cerclé lui donnaient un air intellectuel qui lui correspondait assez. Et lorsqu’elle souriait, Louise avait envie de croquer la petite fossette qui se dessinait alors sur sa joue droite. Le charme d’Anne tenait à ce subtil mélange de gravité et de sensualité, de beauté et de fragilité. Anne aussi ne pouvait s’empêcher de dévisager Louise.

En effet elle aimait la féminité qui se dégageait d’elle. Louise avait de très beaux cheveux châtains, épais, longs qu’elle laissait libres ou nouaient selon les circonstances. Son regard noisette était des plus expressifs, virant au vert au moindre rayon de soleil. Sa bouche était aussi une invitation au plaisir. Et son corps avait les formes et les charmes d’un corps de femme. Chacune suscitait ainsi le désir de l’autre et l’alchimie de l’amour opérait. Elles se dévoraient des yeux et il fallait être aveugle pour ne pas le voir. D’ailleurs Nicole le leur fit remarquer. « Votre travail n’avance pas vite ce matin. On vous sent déconcentrées. Allez un peu de sérieux ! Sinon ça va jaser…

– Mais qu’est-ce que ça peut leur faire ? demanda Anne. Elles ne peuvent pas s’occuper de leurs fesses ?

– Tu veux refaire le monde à toi toute seule ? Je dis ça en fait pour te protéger. C’est pourquoi ne t’expose pas inutilement aux ragots ! De plus je ne te sens pas assez forte pour les affronter en ce moment.

– Tu as raison. Nous allons essayer de faire attention. Je te remercie de tes conseils. »

Louise avait préféré ne pas intervenir. Anne avait en effet une certaine complicité avec Nicole et elle restait en dehors de tout cela. Anne sourit à Louise et se concentra ensuite sur sa tâche le reste de la matinée.

Lorsque l’appel micro les convia enfin à passer à table, l’atelier était déjà presque abandonné de toutes. Nombreuses étaient les pensionnaires qui avaient l’appétit creusé par leur traitement. C’est ainsi que Louise s’installa la dernière à table. A son arrivée, tout le monde se tut.

 « Continuez ! dit Louise qui n’avait pas compris qu’on parlait d’elle.

– Euh, fit Jeannine.

– Il y a quelque chose qui ne va pas ? demanda Louise.

– Non tout va bien, dit Pascale.

– Attends, on va pas se taire, dit Jeannine. Si personne n’ose lui dire, moi je vais lui dire. Comme t’as pu faire pour virer de bord ? C’est dégoûtant ! T’as été mariée quand même. Comment tu peux faire des choses contre-natures ?

– Mais je ne vois pas de quoi tu veux parler ? dit posément Louise.

– Tu as couché avec ta traînée. Tu veux un dessin ? persifla Jeannine.

– D’abord elle s’appelle Anne. Ensuite ça t’écorcherait la bouche de dire son prénom ? Enfin je n’ai pas viré de bord. Je suis tout simplement moi-même. De plus je ne vois pas ce qui est dégoûtant d’éprouver des sentiments pour quelqu’un.

– Et t’as couché avec elle ? insista Jeannine.

– Mais c’est une obsession chez toi, ma parole. Tu vois du sexe partout. Tu en as parlé avec ton médecin parce que je trouve que ta névrose s’aggrave depuis quelques temps ? répondit Louise énervée.

– Bravo, fit Pascale. Bien répondu. En définitive tu es fatigante Jeannine avec tes préjugés car tu as l’esprit petit. Tu veux faire rentrer tout le monde dans ton moule. Mais tu sais que dans la langue française il existe un mot : tolérance. Si tu vas sur ce terrain alors pourquoi t’en veux pas aux obèses d’être gros, tu pourrais leur reprocher leur manque de volonté, leur indécence à nous infliger leur vue. Mais tu ferais bien d’en apprendre la définition. En effet en quoi elles te dérangent ? Tu n’aurais pas un problème d’homosexualité refoulée ? Parce que tu vois moi, j’aime trop les hommes pour faire l’amour avec une femme, aussi elles ne me gênent pas.

– Moi non plus, fit Valérie. Je trouve l’amour entre femmes moins écœurante qu’avec les hommes. Au moins y a pas à se forcer. On le fait vraiment pour le plaisir. Et puis y a des sentiments. En plus c’est pas aussi sale qu’avec les mecs. Parce qu’avec leur machin, dès fois y te forcent à faire des choses, à avaler…

– Passe-nous les détails, on est à table ! fit Pascale.

– Si je comprends bien, une fois de plus vous êtes contre moi, dit Jeannine. Tu me déçois Louise.

– Mais je n’ai jamais cherché à te plaire, répondit Louise. Je conçois que tu ne partages pas mes choix mais c’est comme ça et je ne changerai pas pour donner une image conforme à tes désirs, d’autant plus que tu n’es rien pour moi et que je ne te dois rien. En effet j’ai fait semblant pendant trop longtemps pour faire plaisir aux miens et j’ai perdu mon âme. D’ailleurs j’ai trop souffert aussi. Enfin j’ai peut-être choisi un chemin difficile mais il est certainement moins douloureux que celui que j’avais emprunté jusqu’à maintenant. De révéler aux autres aussi qui on est réellement a au moins des avantages : tu sais qu’on t’aime vraiment pour toi et tu as des rapports plus authentiques, plus vrais, plus sincères. A faire semblant, les autres aussi. Je saurai à l’avenir à quoi m’en tenir avec chacune d’entre vous.

– Tu devrais changer de table, dit Jeannine.

– Et pourquoi ? Ça ne me dérange pas de manger avec un ayatollah, je n’en fais pas tout un plat de ta bêtise ! répondit du tac au tac Louise.

– Reste ! fit Pascale. On est en démocratie ici. Valérie t’en penses quoi ?

– Je t’aime bien Louise. Jeannine a trop tendance à se mêler des affaires des autres. Reste ! Si ça te plaît pas, dit Valérie en s’adressant à Jeannine, change de table ! On te retient pas. »

Louise était heureuse de la prise de position de Valérie et Pascale. S’affirmer est une chose difficile et elle appréciait d’avoir à commencer avec des gens dont elle n’était pas très proche. Elle pensait à ses parents, les autres membres de la famille, ses amis, ses collègues. Cela lui donnait aussi du courage pour la suite. Pour l’heure, elle allait rejoindre Anne qui avait déjà regagné sa chambre.

Louise attendit néanmoins un peu avant de frapper à la porte d’Anne. L’heure de la sieste ayant commencé, les couloirs étaient déserts. Cependant Anne l’attendait. Elles s’embrassèrent amoureusement. En effet Anne et Louise apprenaient à se connaître, à s’aimer. Ensuite elles se déshabillèrent et se couchèrent. Anne avait une certaine expérience. Sentant ainsi la maladresse de Louise, elle la guidait de la voix. Louise eut encore plus de plaisir que la veille. Elle fut particulièrement émue de sentir Anne jouir sous ses caresses. Et ce qu’elle aima surtout, c’était de rester dans ses bras après l’amour, de poursuivre leur douce complicité par des paroles apaisantes. En fait son mari avait toujours eu la fâcheuse habitude de s’endormir après sans même lui avoir parlé et Louise en avait été assez frustrée. En définitive Louise aimait autant l’amour que la tendresse.

Un appel micro annonça l’ouverture de l’atelier. Elles s’y rendirent car leur absence serait trop visible. Et puis peindre leur plaisait également. Comme d’habitude elles ne se mêlèrent pas au groupe n’ayant aucune affinité avec. Par ailleurs Louise et Anne étaient aussi minutieuses l’une que l’autre. Le même goût de la perfection. Le foulard commençait ainsi à prendre fière allure avec toutes ses couleurs et faisait l’admiration de beaucoup de pensionnaires. D’ailleurs l’une d’elle les attendait.

 « Il est beau ton foulard. Combien tu le vends ?

– Il n’est pas à vendre. C’est un cadeau que je destine à la personne que j’aime le plus au monde, dit Anne.

– C’est quand l’anniversaire de ta mère ? demanda Nicole qui avait entendu la conversation.

– Dans quatre jours.

– Tu devrais être prête à temps alors, répondit Nicole.

– J’insiste, fit la pensionnaire. J’ai les moyens de payer. Tu pourras acheter ce que tu veux à ta mère.

– Cette écharpe n’est pas à vendre et je n’ai pas besoin d’argent. J’y ai mis tout mon cœur. De plus c’est un objet trop sentimental pour être porté par quelqu’un que je ne connais pas.

– Tu sais où me trouver si tu changes d’avis », dit la femme sûre d’elle.

Cette discussion avait mis Anne de mauvaise humeur. Elle marmonnait toute seule dans son coin.

 « Mais pour qui elle se prend celle-là ? Elle s’imagine que tout s’achète et tout se vend ou quoi. Pourquoi tout gâcher avec l’argent ? C’est le style : tu m’aimes combien ? Je déteste ce genre d’individus.

– Laisse tomber ! fit Louise. Ne te laisse pas empoisonner l’existence par des détails. De toute façon puisque tu ne le vendras pas oublie !

– Tu as raison. Mon problème, c’est que je suis capable de ruminer des heures entières sur la même pensée sans avancer. Mais ce que tu me dis me fait du bien. En effet c’est comme pour mes cheveux. Il fallait que je les rase, c’était devenu une obsession.

– …, fit Louise qui ne voulait pas interrompre Anne dans sa confession.

– C’était ma manière d’être fidèle à Caroline. De dire adieu à notre amour. »

Louise sentit qu’Anne essayait de réprimer ses pleurs. Pourtant elle n’osait la questionner. Anne s’arrêta de peindre tant elle était bouleversée. Louise ne savait quoi faire, quoi dire. Anne prit alors sa tête entre les mains. Son malaise était grandissant. Nicole le remarqua.

 « Viens Anne, on va aller dans mon bureau !

– …, fit Anne qui ne bougea pas.

– Ça ne va pas ?

– … »

Nicole posa ses mains sur les épaules d’Anne. Elle resta ainsi quelques instants avant d’être interrompue par une jeune femme qui avait besoin d’un avis technique. Elle y répondit sans bouger. Anne se replia encore un peu plus sur elle-même.

 « Tu ne peux pas rester comme ça. Tout le monde te regarde. Viens dans mon bureau ! Tu seras plus tranquille, dit Nicole.

– Oui, » dit Anne qui se leva comme un automate. 

Anne s’effondra par terre, la tête entre les mains. Son corps ne formait plus qu’une boule. Nicole s’assura qu’Anne ne pouvait se blesser physiquement et referma la porte. De temps en temps elle alla jeter un coup d’œil, Anne ne bougeait pas, elle était prostrée. Louise était désemparée par la détresse de son amie. Elle ne savait comment la soulager et se confia à Nicole.

 « Je ne sais pas comment l’aider ? Je n’aurais pas dû la laisser parler.

– Tu n’y peux rien, Louise. Tant que Anne n’aura pas verbalisé ce qui la fait souffrir, elle vivra des moments comme celui-ci. T’a-t-elle dit quelque chose ?

– Elle m’a parlé de ses cheveux rasés. Elle m’a dit : c’est ma manière d’être fidèle à Caroline. De dire adieu à notre amour.

– Caroline ? Tu es la première à qui elle en parle. C’est bien. Sans le savoir, tu l’as aidée. Je m’absente dix minutes. Tu peux la surveiller en attendant ?

– Bien sûr. »

Louise n’avait plus envie de peindre. Elle rangea les affaires. L’atelier était peu fréquenté car beaucoup de pensionnaires étaient incapables de se concentrer longuement sur une activité et zappaient sur une autre. C’était fréquent qu’au bout d’une heure il se désemplisse alors que la cohue d’ouverture laisserait penser le contraire. De plus l’absence de Nicole avait vidé la pièce du reste de ses rares occupantes. Quand Nicole revint, il ne restait plus que Louise. Nicole était accompagnée d’une infirmière qui s’enferma dans le bureau avec Anne et elle. Elles en sortirent toutes les trois une demi-heure plus tard.

Anne était pâle et tenait à peine sur ses jambes. Elle avait visiblement reçu un calmant. L’infirmière la soutenait pour marcher. Louise en profita pour quitter l’annexe. Elle proposa ses services mais on lui fit comprendre qu’on n’avait pas besoin d’elle. Louise fut vexée de ce comportement mais se fit une raison. Elle les suivit au loin et sut qu’Anne avait été raccompagnée dans sa chambre où le Dr Marinel qu’elle avait vue le matin l’attendait. Elle resta avec Anne plus d’une heure. Lorsque Louise entendit la porte s’ouvrir, elle se précipita dehors.

 « Vous pouvez la rejoindre. Je pense qu’elle a besoin de votre soutien et de votre réconfort. Mais ne vous inquiétez pas, elle va mieux ! dit le médecin.

– Merci. »

Louise frappa et entra dans la chambre d’Anne. Cette dernière avait visiblement beaucoup pleuré. Louise se glissa auprès d’elle sous les couvertures et la serra dans ses bras. Elles restèrent dans cette position sans bouger pendant des heures. Ni l’une ni l’autre n’avaient faim. C’est l’infirmière, qui comme la veille au soir, inquiète de ne pas voir Louise descendre prendre son traitement, monta. Cette fois-ci, elle frappa avant d’entrer dans la chambre d’Anne car elle avait trouvé la pièce d’à côté vide. Louise en profita pour descendre à l’infirmerie et Anne pour se déshabiller. Anne invita Louise à en faire autant à son retour.

Louise et Anne s’endormirent dans les bras l’une de l’autre. Le désespoir d’Anne avait réveillé en Louise ses fibres maternelles et elle lui prodigua toute la tendresse que sa mère lui donnait lorsqu’elle la consolait de ses chagrins. Anne visiblement émue découvrait à travers cette femme les manques et les carences affectives qui avaient été les siennes. Ses pleurs redoublèrent mais la libérèrent paradoxalement d’un poids énorme, celui de la culpabilité de ne pas avoir su se faire aimer de sa mère. Ce n’était pas elle qui n’avait pas été aimable mais sa mère qui était incapable d’amour pour sa fille. Et son homosexualité répondait en partie à cette question fondamentale pour tout être humain que de susciter l’envie et le désir de l’autre à travers sa propre identité sexuelle.

Assumation : chapitre 7

Louise n’osait bouger car Anne dormait profondément. Son insomnie qui était revenue lui paraissait moins insupportable que d’habitude car la chaleur d’Anne l’apaisait. Mais qu’était-il arrivé dans la vie d’Anne pour la faire souffrir à ce point ? En effet qui était Caroline ? L’avait-elle aimée ? Louise, tout en sachant qu’elle n’était pas la première femme qu’Anne aimait, ressentait néanmoins une certaine jalousie. Alors qu’elle n’avait jamais été possessive avec les hommes, elle le devenait avec elle. Elle profita du sommeil de son amie pour lui caresser la tête. Elle aimait en fait passer sa main sur ce duvet aussi doux que du velours. Anne semblait réconfortée sous l’effet des caresses.

Ce fut au tour de Louise de réveiller Anne en l’embrassant dans le cou. Celle-ci était encore abrutie par l’effet des médicaments.

« Bonjour Louise. J’ai la tête lourde. Je ne sais pas comment je vais mettre un pied devant l’autre. On m’a donné quelque chose hier soir qui m’a complètement assommé. Je vais rester au lit si ça ne te dérange pas.

– Bonjour Anne. Repose-toi ! De toute façon, il n’y a rien d’urgent qui t’attende. Je vais prévenir les infirmières. Tu veux déjeuner ?

– Juste un thé car je n’ai pas faim. »

Louise se doucha et descendit à l’infirmerie signaler qu’Anne ne se sentait pas trop bien. Aussi on promit de s’en occuper.

Au petit déjeuner, Louise dut cependant affronter la curiosité malsaine de Jeannine.

« On vous a pas vu hier soir Anne et toi ? Et pourquoi le médecin était dans sa chambre ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

– Rien, répondit Louise qui n’avait pas envie de répondre.

– Comment ça rien ? Tout le monde a vu à l’atelier qu’Anne s’est effondrée. Raconte-nous alors !

– Je n’ai rien à raconter. D’ailleurs je ne sais pas ce qui s’est produit.

– Mais comment ça tu sais pas ? T’es tout le temps fourré avec elle.

– Sans doute. Mais vois-tu je ne suis pas aussi curieuse que toi et je ne passe pas mon temps à l’assaillir de questions déplacées. Je respecte sa vie privée, moi !

– Oh ça va ! répondit Jeannine qui n’appréciait pas la réponse de Louise. C’était pour aider, c’est tout !

– Eh bien merci, on se passera de ton aide », dit Louise qui ne se laissait rien imposer.

Louise était pressée de retrouver Anne car elle n’imaginait pas passer la matinée à l’atelier sans elle. C’est pourquoi elle frappa à la porte et entra. Mais qu’elle ne fut sa surprise de trouver Anne en compagnie du Dr Marinel.

« Entrez ! fit-elle à Louise qui pourtant n’avait pas attendu sa réponse.

– Je peux sortir aussi ? proposa Louise.

– Non pas du tout. En fait j’allais partir. En effet j’ai administré un correcteur à Anne. Elle va pouvoir enfin se lever. Si vous voulez parler Anne, je suis là toute la journée. A plus tard, alors ? »

Le Dr Marinel sortit de la chambre. Louise s’approcha et s’assit au bord du lit.

« Tu vas aller à l’atelier ? demanda Louise.

– Oui, mais pas tout de suite  car je voudrais me doucher avant. Ce n’est pas très drôle ce que je t’oblige à vivre en ce moment. Tu as peut-être envie d’être seule ?

– Non, pas du tout. Je suis ton amie et je ne vais pas m’enfuir parce que tu vas mal. Je sais que je n’ai rien à voir avec tout ça.

– C’est gentil, dit Anne avec un pâle sourire. Je te remercie.

– Anne, il faut que je te dise.

– Oui.

– Je t’aime.

-…, fit Anne en la regardant droit dans les yeux.

– Je t’aime Anne. Je ne peux plus imaginer ma vie sans toi.

– Moi aussi, Louise je t’aime. Sinon je n’aurais jamais fait l’amour avec toi. Mais il y a le passé qui est toujours là. Et je n’arrive pas non plus à m’en débarrasser.

– …

– Je ne sais pas comment en parler car je me sens tellement coupable d’être en vie.

– …

– Elle s’appelait Caroline. Je l’avais rencontrée à une fête entre femmes. Instantanément, au premier regard, on s’est aimées. Ce fut tout de suite la passion entre nous. Seulement voilà, nous n’étions pas du même milieu social. Si cela ne nous dérangeait pas, en revanche ma famille n’accepta pas ma relation. A cette époque d’ailleurs, j’ai beaucoup souffert de leur réaction. En particulier ce qui comptait le plus pour moi, c’était notre amour. Caroline était une très belle femme, vive et spontanée. J’aimais la voir bouger, vivre. D’autre part avec elle je me sentais sereine, épanouie. Mais comme je te le disais, nous n’étions pas nées du même côté du ruisseau. Caroline n’avait pas fait d’études. Elle vivait de petits boulots qu’elle trouvait en intérim.

Ainsi un jour, on lui a proposé de travailler dans une usine où elle devait manipuler des produits dangereux. En fait je n’étais pas rassurée pour elle mais elle n’avait peur de rien. C’est très bien payé, disait-elle. Elle voulait à tout prix être indépendante et ne devoir rien à personne. Surtout pas à moi. Pourtant quelques mois après, elle a commencé à perdre ses cheveux jusqu’à être complètement chauve. Et ensuite il y eut d’autres troubles. Ce fut alors une série sans fin de consultations chez des spécialistes. Personne ne comprenait comment elle avait pu être irradiée à ce point. Nous avons fait le rapprochement avec l’usine quand d’autres personnes qui eurent les mêmes symptômes qu’elle, la contactèrent pour monter une association de victimes.

C’est ainsi que nous avons commencé à nous battre collectivement mais notre combat fut étouffé par la presse et les politiques car secret défense. En définitive nous n’avons jamais rien pu prouver car les dirigeants bénéficiaient de protections puissantes. Par ailleurs nous avons subi des pressions je ne te raconte pas. Toute cette affaire avait fini par nous unir aussi alors qu’en fait notre histoire d’amour s’effritait. D’autre part nos différences sociales devenaient trop criantes et nous n’étions pas assez matures pour les affronter.

De plus Caroline se mourrait dans d’horribles souffrances et il était très difficile de régler nos différends personnels sans qu’elle ne joue de sa maladie pour avoir raison. Peu de temps avant la fin, elle m’a fait jurer de refaire ma vie. Je suis restée avec elle jusqu’au bout car je ne pouvais pas la laisser tomber mais je ne l’aimais plus. Je lui en voulais trop d’avoir sacrifié sa vie pour de l’argent, d’avoir eu un orgueil démesuré pour refuser l’aisance que je lui offrais au nom de sa liberté individuelle… »

Anne pleurait. Louise complètement démunie et débordée par les émotions la prit dans ses bras pour la consoler comme on cajole un enfant triste. Depuis combien de temps retenait-elle ses larmes ? Pourquoi n’avait-elle jamais pu se libérer de ce poids ? Tout le paquet de mouchoirs y passa. Elles restèrent la matinée dans les bras l’une de l’autre.

Un appel micro les invita à passer à table. Anne avait le visage ravagé de larmes, les yeux rougis et bouffis. En revanche elle ne pouvait pas descendre à la salle à manger sans s’exposer à la curiosité de tous. Aussi Louise proposa à Anne de lui remonter un petit quelque chose à grignoter. Anne acquiesça aussitôt.

A l’entrée du réfectoire, Nicole attendait Louise.

« Bonjour. Je ne vous ai pas vues ce matin. Comment ça va toutes les deux ?

– Moi, ça va. C’est Anne…

– Elle t’a parlée ?

– Oui. Elle m’a tout raconté.

– Enfin ! fit Nicole. C’est bien qu’elle se soit confiée à toi. Elle va ainsi pouvoir le reprendre en entretien avec le Dr Marinel maintenant. En définitive elle avait besoin de mûrir en elle cette parole. Je peux aller la voir ?

– Ça va lui faire plaisir car elle a besoin d’être entourée. Elle a vécu des choses si difficiles.

– On le sait Louise. Mais c’était à elle de le dire, nous ne pouvions la forcer à nous révéler ce qu’elle cachait si profondément en elle. Bon appétit !

– Merci. »

A table Pascale accapara la parole. Elle avait compris que Louise avait envie d’être tranquille. Louise lui en fut reconnaissante. En fait elle aimait bien Pascale. Même Valérie commençait à lui être sympathique. Louise vit également une infirmière préparer un plateau à partir de la tablée d’Anne, elle sut alors que c’était pour elle. Elle était en définitive contente qu’on prenne le relais car tout ceci était lourd pour elle. En effet elle aussi avait ses propres fragilités.

Cependant lorsqu’elle remonta dans la chambre, l’en-cas était sur la table. Anne y avait en fait à peine touché.

« J’ai eu la visite de Nicole. Elle m’a raconté qu’elle t’avait croisée. D’ailleurs je lui ai promis qu’on passerait faire un tour cet après-midi car je me suis toujours battue. De plus je ne vais pas m’arrêter maintenant. En fait je dois accepter cette réalité même si c’est douloureux et cesser de m’entretenir dans une culpabilité stérile qui m’empêche d’exister. En particulier je n’imaginais pas qu’un jour je serais de nouveau capable d’aimer. Mais c’est arrivé avec toi.

Il faut que je dise définitivement adieu à Caroline si nous voulons ensemble être heureuse. Sinon si je ne termine pas ce travail de deuil, elle sera toujours entre nous deux. C’est maladroit et déplacé ce que je te dis parce que ce n’est pas à toi que je devrais l’adresser. Mais c’est aussi ma manière de te dire que je t’aime et que je tiens à toi. Tu as ta place dans mon cœur et tu ne viens pas en remplacement d’un fantôme. Tu es une autre, tu es unique, tu es toi. Et je voudrais vraiment construire quelque chose de solide et durable avec toi Louise.

– Je…, dit Louise qui ne pouvait retenir plus ses larmes. Moi aussi je veux parcourir un bout de chemin avec toi. En effet c’est la première fois que j’ai envie de vieillir aux côtés de quelqu’un. Je t’aime tellement Anne. »

Ce fut au tour d’Anne de consoler Louise. Elles passèrent ainsi l’heure de la sieste à s’embrasser et se caresser. La tendresse leur suffisait, elles n’éprouvaient pas le besoin de plus. Pourtant peu avant l’ouverture de l’atelier, Anne eut envie de se doucher. Comme l’eau coulait sur son corps encore endolori par la tristesse, Anne n’entendit pas Louise se glisser derrière elle. Elle s’abandonna sous ses baisers et elles firent l’amour avec beaucoup de douceur.

Anne eut vite fait de se préparer. Louise qui avait les cheveux trempés mit plus de temps à se les sécher. Anne regardait Louise se coiffer et cela semblait lui procurer bien du plaisir. Louise s’en rendit compte.

« Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Louise. Tu veux encore… ?

– Non, pas du tout. J’aime beaucoup ta gestuelle. Tu as une manière de bouger tes mains sur tes cheveux qui est très sensuelle, très féminine. Je ressens des émotions que j’avais oubliées. Tu es très belle, mon amour.

– Est-ce que tu me donnes cinq minutes pour me maquiller ?

– Prends tout ton temps ! D’ici dix minutes l’atelier va se vider. Nous serons plus au calme. Je n’ai pas trop envie d’être une bête curieuse.

– Je suis presque prête, » annonça fièrement Louise.

Nicole était toute seule à l’annexe. Toutes les pensionnaires avaient profité du rayon de soleil pour aller en ville ou à l’après-midi crêpes qui avait été organisé à partir de 16 heures à la salle manger, avec leur appétit d’ogre comment résister à l’appel du ventre. Nicole en profitait pour ranger le matériel.

« Anne, Louise ! Quel plaisir ! fit Nicole en les voyant.

– Nous sommes venues comme promis, dit Anne. Je voulais m’excuser pour mon comportement d’hier.

– Tu ne vas pas quand même t’excuser d’aller mal. Tu ne dois pas te culpabiliser de cela. Moi aussi, je devrais m’excuser de ne pas avoir su quoi faire. Personne n’est parfait Anne et c’est ça qui fait qu’on est humain.

– C’est tellement vrai. J’essaierai de m’en souvenir pour l’avenir. J’ai envie de peindre. Et toi Louise ?

– Moi aussi. C’est une excellente idée.

– Installez-vous ! proposa Nicole. Vous ne serez pas dérangées. »

Nicole qui s’ennuyait se joignit à elles. Le foulard était presque terminé quand arriva l’heure de la fermeture de l’atelier. Personne n’était venu troubler leur travail. Anne avait la mine moins défaite. Louise s’en réjouissait aussi intérieurement.

Elles se rendirent ensemble au réfectoire. Elles sentirent des regards curieux à leur passage. Mais elles n’en avaient que faire.

Valérie et Jeannine n’avaient pas faim. Elles s’étaient tellement gavées de crêpes qu’elles étaient toutes les deux au bord de l’indigestion.

« Tu as raté quelque chose, dit Valérie. On s’est régalées avec les crêpes.

– J’étais à l’atelier. Je ne savais pas.

– Y avait des affiches partout. T’as pas vu ? dit Valérie.

– Non, je n’ai pas fait attention. Mais tu n’as pas peur de prendre du poids ? demanda Louise.

– Non. D’abord, je n’ai pris que des petites crêpes. Ensuite j’ai mis du sucre en poudre de régime et du beurre allégé. Et le chocolat, il était light.

– Je ne veux pas t’inquiéter inutilement, insista Louise, mais ça fait grossir quand même tout ça.

– Ne me dis pas ça ! Tu sais que c’est mon angoisse.

– Elle a raison, dit Pascale. C’est pour cela que je n’en ai mangé qu’une. Tu en as avalé au moins sept.

– Huit, dit Valérie. Oh, je sens que je vais vomir.

– C’est la meilleure chose qui puisse t’arriver, » dit Pascale.

Elle n’avait pas fini sa phrase que Valérie s’était déjà levée et sortait en courant. A son retour, elle était souriante.

« Je me sens mieux, dit Valérie. Je ferai attention la prochaine fois. Tu es une mère pour moi, dit-elle à Louise. Pourquoi tu m’as laissé m’empiffrer ? demanda-t-elle à Jeannine.

– Tu n’as rien mangé, se défendit Jeannine.

– Évidemment, elle en a mangé quinze. Même qu’une femme de service lui a demandé d’en laisser aux autres, raconta Pascale. T’étonne pas ensuite de ne plus rentrer dans tes vêtements !

– J’en ai marre d’être le bouc émissaire, dit Jeannine au bord des larmes. Mais qu’est-ce que je vous ai fait ?

– Mais rien ! C’est pour aider, dit Pascale en lançant un clin d’œil complice à Louise.

– Je vais aller me plaindre aux infirmières, se lamenta Jeannine.

– Allez on arrête là ! dit Louise. Restons adultes tout de même ! »

Pourquoi fallait-il que la discussion dégénère à chaque fois ? En était-il de même à la table d’Anne ?

Louise rejoignit Anne dans sa chambre à la fin du dîner. Elle était en train de rédiger une lettre.

« Je te dérange ? Tu veux que je repasse ? demanda Louise.

– Non. J’ai fini. J’écrivais à ma mère. Pour son anniversaire.

– On s’est encore disputées ce soir à table. Ça commence à me fatiguer.

– Au moins on te parle. Moi on m’ignore comme si j’étais une pestiférée.

– Je me demande si je ne préférerais pas.

– Ne dis pas ça ! Au moins tu as de l’importance pour elles. Qui aime bien, châtie bien, dit le proverbe. Être niée dans son existence, c’est ce qu’il y a de pire pour un être humain.

– Tu as raison. J’ai tort de me plaindre. Elles ne sont pas si insupportables que cela. Et puis arrêtons de parler d’elles, j’ai envie de toi ! »

Louise prenait de plus en plus d’assurance et ces gestes devenaient experts. Anne appréciait de voir Louise prendre d’heureuses initiatives. Encore un peu de temps et l’élève dépasserait le maître. C’est pour cela qu’Anne se laissa entièrement faire ce qui fut au goût de Louise.

Cette dernière n’oublia pas de descendre à l’infirmerie prendre son traitement. Au moment où elle entrait dans la chambre de son amante, elle sentit entre ses jambes le doux pelage de Caramel qui s’installa sur le lit comme si cette place avait toujours été la sienne. Et comme la nuit précédente, elle dormit dans les bras d’Anne. Sans insomnie cette fois.

C’est le réveil qui les tira du sommeil, à leur plus grand étonnement. Elle savait l’une comme l’autre qu’une nouvelle période de leur vie s’ouvrait.

Après avoir tant souffert, il leur fallait cicatriser les plaies. Et reconstruire.

Assumation : chapitre 8

Louise arriva un peu précipitamment dans la salle à manger. Le parquet qui était toujours aussi glissant venait de surcroît d’être ciré. Avant qu’elle n’ait eut le temps de réaliser quoi que ce soit, Louise était déjà par terre après un bref vol plané. Son coude avait heurté violemment le sol. Elle se releva péniblement alors qu’une douleur vive la fit grimacer. Une infirmière qui avait assisté à la scène se précipita vers elle et lui proposa de l’accompagner jusqu’au poste de soins.

« Relevez votre manche, s’il vous plaît ! dit l’infirmière. Oh ! Vous allez avoir un beau bleu. Je vais vous appliquer de suite de la pommade d’arnica. Il faudrait aussi montrer votre coude à un médecin pour savoir si une radio est nécessaire. Mais ne bougez pas, je vais voir s’il y en a un de présent !

– D’accord, » dit Louise qui avait vraiment trop mal.

L’infirmière revint quelques instants plus tard. Elle lui massa le membre endolori avec de un baume et la convia ensuite à rentrer dans le cabinet médical. Louise eut l’heureuse surprise de retrouver le Dr Marinel.

« Bonjour mademoiselle. Alors qu’est-ce qui vous est arrivé ?

– J’ai glissé sur le parquet.

– Vous n’êtes pas la première en effet. J’ai déjà signalé au directeur que c’était dangereux d’utiliser ces encaustiques. Mais il n’a aucun pouvoir sur ces femmes de ménage maniaques de la propreté qui passent leur temps à astiquer le parquet. Ce sont des anciennes et vous savez comment c’est, on ne peut émettre aucune critique, aucune réflexion sans que ça ne vire au drame !

– Oui. Mais en attendant je ne me suis pas loupée, j’ai bien mal.

– Étendez le bras ! dit le médecin. Ce n’est rien en fait, dit-elle après un examen minutieux. Juste un bel hématome. Au fait comment va Anne ? Elle n’est pas venue me voir hier.

– Elle va un peu mieux. Après votre passage, elle m’a parlée de ce qui était douloureux pour elle.

– C’est très bien. Et de quoi vous a-t-elle parlé ? »

Louise raconta toute l’histoire au Dr Marinel qui était très attentif à ses propos.

« Je comprends mieux maintenant. Votre relation est donc une bonne chose pour vous deux. Aussi j’ai envie de vous proposer la chose suivante. Je vais vous signer des permissions à toutes les deux car je sais qu’Anne est venue en voiture. Profitez-en pour visiter la région, pour apprendre à mieux vous connaître en dehors d’ici ! Bref pour vivre tout simplement. Partez même la journée entière ! D’ailleurs je peux vous donner des adresses de restaurants. Vous n’aurez qu’à signaler votre heure de départ et vous nous téléphonerez votre heure de rentrée. Vous n’avez que l’obligation de dormir ici. Cela vous convient-il ?

– Oh oui, très bien ! Merci.

– Une dernière chose. Dites à Anne que j’aimerais lui parler ! Je l’attends à 9 heures dans ce bureau. »

Louise fit ensuite à son retour grande impression avec sa manche relevée et son coude gonflé badigeonné de teinture jaune. Anne ne put s’empêcher de se lever et d’aller à sa rencontre.

« Comment ça va ? Tu as mal ?

– Ça va, c’est supportable. Au fait, avant que j’oublie, tu as rendez-vous à 9 heures avec le Dr Marinel.

– Ah bon ? fit Anne légèrement inquiète.

– Ne te bile pas, elle va t’annoncer des bonnes nouvelles, dit Louise qui ne voulait pas en dévoiler plus.

– Et quoi ?

– …, fit Louise avec un sourire malicieux.

– Bon, j’irai. »

Jeannine attendait Louise.

« Alors comment ça va ? Pas trop douloureux ?

– Si un peu. Je ne peux pas me servir de mon bras pour le moment en fait.

– Attends je vais m’occuper de toi. J’ai préparé tes tartines et j’ai mis ton thé à infuser. J’ai aussi retiré le sachet pour qu’il ne soit pas trop amer !

– Merci, fit Louise étonnée de voir Jeannine sous un autre jour.

– C’est mon éducation catholique. Mes parents avaient des principes très stricts comme aider son prochain. Et puis j’aimerais bien qu’on fasse la paix.

– Pourquoi il y avait la guerre ? demanda Pascale, faussement naïve.

– Non, mais on se dispute pour un oui pour un non. Je ne veux pas que vous ayez une mauvaise image de moi. Je n’ai pas que des défauts.

– Mais on ne demande qu’à voir, fit Pascale.

– Tu n’es pas quelqu’un de mauvais, dit Valérie, mais tu sais pas t’y prendre avec les gens. T’es trop directe. Mais tu sais je t’aime bien.

– C’est vrai ? demanda Jeannine visiblement émue.

– Bien sûr qu’on t’aime bien, » firent elles dans un même élan généreux.

Pendant qu’Anne se rendait chez le Dr Marinel, Louise alla à l’atelier. Elle prépara le matériel et ensuite commença à peindre. Ce n’était pas évident d’une main mais elle y parvint quand même. Anne arriva une heure plus tard.

« Elle t’a parlé des permissions ? C’est génial, fit Anne enthousiaste. Je suis venue en voiture car j’avais le projet de visiter la région dès que j’irais mieux. Et avec toi c’est le bonheur absolu !

– Je suis très contente aussi. L’entretien a l’air de t’avoir fait du bien.

– J’ai pu enfin lui parler de Caroline. Le Dr Marinel est quelqu’un de sensible, elle comprend beaucoup de choses. Elle m’a encouragée aussi à continuer mon analyse. Tu sais, ses paroles m’ont réconfortée. J’ai convenu avec elle d’aller la voir régulièrement tant que je serai ici.

– C’est une sage décision. »

Anne et Louise finirent le foulard dans la matinée. Nicole était impressionnée par ailleurs par la qualité de l’œuvre. Il ne lui restait plus en définitive qu’à passer le foulard à la vapeur pour fixer les couleurs. Nicole promit de s’en occuper dans la soirée après la fermeture, Anne pourrait ainsi le récupérer dès le lendemain. A charge ensuite pour elle de coudre l’ourlet. Anne se sentit quelque peu désœuvrée, elle ressentit alors comme un grand vide. En effet elle avait beaucoup aimé travailler sur ce foulard à l’origine de sa rencontre avec Louise.

A table, au déjeuner, l’excitation régnait. Valérie avait quitté sans permission le château dans la matinée pour rejoindre Jimmy dans sa camionnette et avait été surprise par le jardinier en train de coucher avec lui à l’arrière du fourgon, étonné qu’il était de voir remuer tout seul l’engin à l’arrêt. L’histoire s’était aussitôt répandue comme une traînée de poudre laissant Jeannine horrifiée.

« Mais comment tu as pu avoir des rapports non protégés ? Avec la chance que tu as, tu es peut-être déjà enceinte ? Pas de capote évidemment ? Toujours allergique au latex je suppose ?

– T’as pas peur du SIDA ? demanda Pascale.

– Non pourquoi ? Je me lave et lui aussi !

– Mais ce n’est pas une question d’être propreté. Ce n’est pas comme cela que ça s’attrape. T’as une idée de la transmission du virus au moins ?

– Mais je ne risque rien, avoua Valérie. Il a sauté en marche.

– C’est pas vrai, je rêve ? fit Jeannine en levant les yeux au ciel. Quand je pense que la génération de ma mère et la mienne on s’est battu pour avoir la pilule. Et que maintenant plus personne ne peut ignorer la transmission du SIDA, comment on peut être aussi irresponsable que toi Valérie ? T’as du fromage blanc dans le cerveau pour utiliser des méthodes aussi nulles ? Ce n’est pas de dépression dont tu souffres mais de bêtise et si tu veux un avis éclairé, c’est incurable, il n’existe aucun traitement à ce jour ! Au moins Louise tu ne risques pas la grossesse avec Anne. Mais pour le reste j’espère que vous avez fait attention. »

Louise ne répondit pas, elle n’y avait pas pensé du tout. Elle se savait séronégative car elle avait subi un test quand elle avait appris la paternité de son ex-mari et avait refusé par la suite tout rapport sexuel avec lui. Mais que savait-elle d’Anne ? Elle s’en voulait tout d’un coup de son insouciance.

Anne rejoignit Louise dans sa chambre pour la sieste. Louise attaqua bille en tête.

« Nous avons vraiment été inconscientes l’une et l’autre de ne pas pratiquer le safer sex, dit Louise.

– Calme-toi ! Je suis séronégative si c’est ça que tu veux savoir. J’ai eu un bilan de santé complet avant de conclure à la dépression. Et je n’ai pas eu de conduite à risques depuis. Pas de drogue, pas de transfusion. Pour tout t’avouer il y a deux ans que je n’avais pas fait l’amour.

– Ouf. Je me sens rassurée. Moi aussi je suis séronégative.

– C’est vrai, nous aurions dû être plus sérieuses, nous avons été assez inconséquentes. Mais je pense que si tu savais quelque chose sur ta santé, tu me l’aurais dit.

– Oui.

– Si ça te rassure nous nous ferons dépister. C’est la fidélité qui est l’essentiel de la prévention. Et la confiance dans le couple. C’est ringard comme discours mais il y a du vrai là-dedans, je ne connais pas meilleur antidote à cette saloperie ! »

Elles firent l’amour avec passion. Louise découvrait avec Anne des positions inconnues avec les hommes et des caresses inutilisées avec eux. Sans vouloir comparer, elle ne pouvait s’empêcher de faire certains rapprochements. Pour rien au monde, elle ne voulait retourner vers eux. Elle se sentait enfin femme, jamais elle n’avait jamais été aussi épanouie sexuellement.

Louise comme à chaque fois après, se blottit dans les bras d’Anne. Elle se sentait bien avec elle, comme si elle l’avait toujours connue. Mais que savait-elle de son amie ? Pas grand-chose au demeurant. Aimer est une chose. Vivre avec quelqu’un en était une autre. Auraient-elles seulement des caractères faits pour s’accorder ? Comme toutes les amoureuses du monde, seul Anne comptait et était parée de toutes les qualités. Elle ne voyait plus les autres ni ne se préoccupait de se qui se passait en dehors d’elles deux. C’était l’osmose totale.

« Anne ? Tu dors ?

– Non.

– Je suis bien avec toi. Et pourtant, un jour, il va falloir partir d’ici. Qu’est-ce qui va se passer pour nous deux ? En fait je me rends compte que nous ne savons pratiquement rien l’une de l’autre.

– Tu as raison. J’y pensais aussi. J’habite l’est de la France dans une petite ville à l’abri de l’agitation, une maison avec un jardin. J’ai besoin de calme pour vivre. Je suis agrégée d’allemand et j’enseigne dans un lycée. Depuis Caroline ma vie professionnelle est passée au second plan. Je préfère me consacrer à l’écriture par exemple. J’aime aussi le cinéma, le théâtre, la musique. J’ai des goûts plutôt simples et je ne cherche pas à collectionner les relations superficielles. De temps en temps je fréquente le milieu homosexuel parisien quand je cherche à me changer les idées pour un week-end. Mais sans plus. Et toi ?

– J’habite le nord de la France près de Cambrai. C’est mon ex-mari qui est de la région. En fait avant je vivais en banlieue parisienne. Je suis chef de projet dans une société informatique. J’ai divorcé il y a six mois car mon conjoint venait d’avoir un enfant avec une autre femme car je lui en refusais un. J’avais choisi ma carrière avant tout et monsieur ne le supportait pas. Sinon ma vie a été d’une banalité affligeante depuis ma séparation si ce n’est que je me suis enfoncée jour après jour inexorablement dans la dépression.

J’ai heureusement des amis qui m’ont soutenue mais ce ne fut pas suffisant pour reprendre pied, j’ignorais alors que j’aimais les femmes. Par contre je n’ai pas eu la moindre compassion de la part de ma belle-famille. Pour eux j’étais une ingrate et une égoïste, ils se sont rangés au côté de leur fils, ce qui est logique. J’ai pensé d’ailleurs à partir de cette région pour tourner la page. Et puis maintenant il y a toi, je peux de nouveau envisager des projets d’avenir. Assumer ce que je suis.

– C’est vraiment ce que tu veux ?

– Je ne sais pas ce que je veux mais je sais ce que je ne veux plus. Je suis prête à vivre avec une femme, à partir vers l’inconnu qui me paraît préférable à ma vie actuelle. Avec toi, j’ai pris conscience de tout ce qui était bancal. Je comprends mieux mes échecs. En fait avec le recul, je me rends compte que mon divorce est la meilleure chose qui me soit arrivée. J’aurais pu encore rester longtemps mariée sans savoir qui j’étais vraiment, sans découvrir ma nature profonde et la refouler encore et toujours plus. J’étais en train de passer à côté de mon existence et de l’essentiel. Si je ne t’avais pas rencontrée jamais je n’aurais su ce qu’aimer voulait dire.

– Tu as raison. Il y a beaucoup de femmes mariées qui ignorent qu’elles sont lesbiennes. Elles sont frustrées sexuellement et préfèrent accuser leur mari d’incompétence plutôt que de se remettre en cause. D’autres comme toi acceptent de voir la réalité en face. Sur le coup c’est douloureux mais ensuite elles se sentent libérées de leurs entraves intérieures. J’avoue qu’à ta différence, je n’ai pas fait de détours du côté de l’hétérosexualité. J’ai toujours été attirée par les femmes depuis l’adolescence.

J’ai tout de suite su ma voie. Cela ne m’a pas empêché de commettre pas mal d’erreurs et d’être aussi malheureuse mais c’était moi qui en avais décidé ainsi ! Comme j’étais fille unique, cela fut une désolation pour mes parents. Pour ma mère surtout. Mais ils ont fini par l’accepter à contrecœur car de toute façon je ne leur donnais pas d’alternatives. Cependant j’avoue que je culpabilise encore vis à vis d’eux lorsqu’ils me parlent de leur désir d’être grands-parents. C’est pour cela que j’ai entrepris une analyse et pour…

– … »

Elles restèrent le temps de la sieste dans les bras l’une de l’autre. Plus rien de précis ne les attendait à l’atelier. Le foulard serait passé à l’étuve ce soir. C’est Louise qui proposa d’aller en ville.

Le soleil brillait faiblement et le froid de l’hiver était mordant. Anne et Louise marchaient côte à côte. D’autres patientes longeaient comme elles la route sans se parler en file indienne. Les deux kilomètres furent assez vite parcourus en silence pour elles aussi. En fait elles profitaient de la présence l’une de l’autre. Le bourg n’était qu’un petit village avec son église, son bar-tabac, sa boulangerie et quelques commerces. En dix minutes le centre ville était parcouru. Anne profita de cette sortie pour acheter des journaux. Après s’être coupée du monde, elle avait de nouveau envie d’en faire partie. Comme il gelait à pierre fendre, Anne proposa à Louise de boire un chocolat.

La boulangerie faisant salon de thé, elles s’installèrent dans l’arrière-salle. D’autres pensionnaires étaient déjà attablées. Le chocolat chaud avait un petit goût de liberté pour elles deux. Elles se regardaient de ce regard intense que seuls les amoureux connaissent. Elles sentaient le désir monter. Anne effleura la main de Louise au moment de se resservir. Louise ne pouvait quitter des yeux Anne. Ses cheveux commençaient à repousser en brosse, lui donnant une apparence androgyne qui faisait craquer Louise. Elles restèrent un moment à se dévisager. La nuit commençait à tomber. Les femmes se levèrent une à une. Anne et Louise les imitèrent et leur emboîtèrent le pas. Le retour leur parut moins long que l’aller sans doute parce que le groupe avait opté pour un rythme rapide.

 Louise eut l’impression de rentrer chez elle. Une partie de sa vie venait de s’achever. Une autre était en train de s’écrire. Louise ne pouvait plus envisager l’avenir sans Anne. Elle voulait maintenant vivre au grand jour son amour pour elle et assumer son choix affectif aux yeux de tous.

Assumation : chapitre 9

Louise n’avait pas très faim. Jeannine le lui fit remarquer.

« Alors tu ne manges pas ? Tu es malade ?

– Non. Je suis allée en ville avec Anne. Comme la température était glaciale nous avons bu un chocolat chaud. Du coup je me suis coupé l’appétit.

– Tu es sortie ? C’est la première fois, non ?

– Oui. Tu sais nous avons fini le foulard. Alors il faut bien s’occuper.

– Vous n’avez qu’à en recommencer un autre.

– Tu as raison. Mais en fait il n’est pas complètement terminé. Il faut encore le passer à l’étuve et ensuite reste l’ourlet. J’espère qu’Anne sait coudre car je ne suis pas douée pour cela.

– Si tu veux je te le ferai. En effet mon premier métier, c’était la couture comme ma mère. Ça me ferait en fait très plaisir de vous aider.

– J’en parlerai à Anne. Merci.

– C’est normal. car j’ai été un peu dure avec toi. Aussi je veux me racheter. Je reconnais que ton histoire avec Anne me choque. Mais si tu es comme ça et que tu es heureuse. Moi je pourrai jamais le faire. Je n’aimerais pas que ma fille te ressemble. Je rêve trop d’être grand-mère, d’avoir des petits-enfants, de ne pas avoir honte d’elle. Tu te rends compte, dire aux voisins, à son entourage que sa fille est lesbienne, quelle horreur ! Ce serait au-dessus de mes forces, plutôt mourir que d’affronter le qu’en-dira-t-on et le jugement des quidams. Au fait ta mère, qu’est-ce qu’elle en pense ?

– Elle n’en sait rien. C’est la première fois pour moi avec Anne. D’ailleurs je ne sais pas comment lui annoncer.

– C’est sûr que ce n’est pas facile. Mais j’ai confiance en toi, tu sauras te débrouiller.

– J’espère. »

Louise regarda Anne. C’était certain qu’ici leur relation ne posait pas vraiment de problème car elles ne seraient pas amenées à revoir tous ces gens. Mais comment allait réagir son entourage ? Louise craignait des comportements brutaux et irréversibles. Elle en avait déjà connu quelques-uns uns avec son divorce. D’autre part le mieux serait pour elle de recommencer sa vie ailleurs. Ici le groupe représentait pour elle une masse informe qu’elle désignait sous le vocable « les pensionnaires ». D’ailleurs elle n’avait eu que peu de contacts avec Nora et Mado et c’est à peine si Mado lui disait bonjour, un sérieux froid s’étant installé entre elles depuis qu’elle avait obtenu une chambre seule.

Elle aurait pu espérer qu’au moins une solidarité s’installe entre elles, il n’y avait guère de couples homosexuels sinon avec Jeannine elle aurait été au courant. Quant à ses voisines de table, Pascale, Valérie et Jeannine, que resterait-il de leur relation une fois partie d’ici ? Une carte postale pour la nouvelle année, un coup de téléphone pour se revoir juste une fois, afin de mesurer ses progrès et de se raconter quelques souvenirs.

Si encore elles avaient envie de revenir sur cette partie de leur passé. Louise prenait conscience dans un vertigineux raccourci que si elle s’était révélée à elle-même la nature exacte de ses sentiments pour Anne, vivant pleinement son nouvel amour parce qu’isolée du réel et de sa violence, il n’en serait pas de même à l’extérieur de la maison de repos, la société n’était pas très tolérante en matière d’homosexualité. Et finalement, si Anne était pour elle l’occasion de tourner la page et de repartir à zéro ?

Louise regagna sa chambre. Anne ne tarda pas à la rejoindre. Louise ne se sentait pas très bien. Elle était anxieuse.

« Qu’est-ce qu’il y a qui ne va pas ? demanda Anne.

– Je ne sais pas si c’est une bonne chose nous deux. En fait je ne suis plus sûre d’avoir suffisamment de caractère pour affronter le regard des autres et suffisamment d’énergie pour prendre un nouveau départ.

– Je ne suis pas à ta place. Mais est-ce que vivre une existence qui ne te plaît plus, c’est mieux ? Tu vas souffrir au début. Mais ensuite tu y gagneras en tranquillité d’esprit. Beaucoup d’homosexuels vivent cachés et dans le mensonge. Mais sont-ils vraiment heureux ? Ce n’est pas une maladie ni une tare. Maintenant si tu ne t’acceptes pas comme tu es, il est certain que les autres non plus. Rappelle-toi ce que tu m’as dit la première fois qu’on s’est vues ! Tu seras aimée pour ce que tu es et non pour l’image que tu donnes. De toute façon u sauras vraiment où tu en es avec les personnes qui disent t’aimer lorsque tu sortiras du placard. Tu risques de tomber de haut comme moi. Mais est-ce que tu préfères vivre éternellement dans l’illusion ?

– Pourquoi suis-je si lâche d’un seul coup ? A force de jouer la comédie du bonheur avec mon ex-mari, j’avais fini par me persuader que j’étais heureuse. C’est ce refus d’enfant puis cette dépression qui m’auront obligé à ouvrir les yeux. Et la rencontre avec toi pour comprendre d’où venait mon mal-être. Je me mens depuis trop d’années. J’ai d’abord accusé mon ex-mari d’être responsable de notre divorce puis ma dépression m’a permis de prendre conscience de la souffrance accumulée pendant toutes ces années. En fait j’ai besoin de toi Anne, j’ai besoin que tu me guides.

– Viens contre moi. »

Anne serra tendrement Louise contre elle. Cette dernière ne put retenir plus longtemps ses larmes. C’était le trop-plein qui débordait. Anne le savait.

Louise finit par se ressaisir. Elle avait été soulagée de pleurer. C’était l’accumulation de ses doutes et de ses angoisses qui l’avait déstabilisée. Elle se sentait maintenant libérée d’un fardeau et remplie d’énergie pour affronter le monde.

« Ça m’a détendu de me laisser aller. Je n’en pouvais plus de retenir tout ça en moi. Tu as raison Anne. Je vais affronter la réalité plutôt que de la fuir. Je ne peux plus m’offrir le luxe de tricher.

– Tu as bien commencé. Continue à t’affirmer ! Tu verras que ce n’est pas si difficile que cela. »

 Elles n’eurent pas le temps de poursuivre leur conversation car on frappa à la porte. C’était Pascale qui venait les inviter à descendre au salon pour fêter l’anniversaire de la doyenne des pensionnaires. Un gâteau avait été préparé pour la circonstance par le personnel et il était même question de danser.

Anne et Louise se rendirent au salon. Presque tout le monde était là. Une dame âgée était assise dans un confortable fauteuil à côté d’un fraisier orné de 84 bougies multicolores. Les dames de service lui demandèrent de les souffler. Les flashes crépitèrent car nombreuses étaient celles munies d’appareil photo. Puis chacune put savourer sa part. Il faut dire que la nourriture était bonne au château et personne ne s’en plaignait. Avant qu’elles n’aient terminé d’engloutir la génoise à la crème, la musique remplit la pièce.

Des couples ne tardèrent pas à se former et le milieu de la salle fut envahi de danseuses. Louise et Anne se regardèrent sans oser y croire. L’occasion était trop belle pour la rater. Aussi firent elles comme les autres femmes. Mado et Nora étaient aussi de la partie. Tout alla pour le mieux jusqu’à ce qu’une mal polie au passage d’Anne et Louise les traitât de « sales gouines ». . Elles firent semblant de ne pas entendre mais pas Nora. Visiblement elle l’avait pris pour elle. Furieuse, elle se planta devant l’indélicate.

« Répète un peu pour voir ! demanda Nora.

– J’te cause pas, se défendit la jeune femme.

– Peut-être. Mais tu viens d’insulter mes amies. Alors tu vas leur présenter des excuses.

– Certainement pas. J’ai jamais pu piffrer les gouines.

– Et moi les connasses, dit Nora tout en lui décrochant une bonne droite.

– Mais elle est folle, hurla la femme tout en se tenant la joue et sans vraiment comprendre ce qui venait de lui arriver. Bon, bon, je m’excuse, dit-elle en se dirigeant ailleurs.

– Ça va pour cette fois. Mais te retrouve pas sur mon chemin car tu risques de le regretter. »

Anne s’approcha de Nora.

« Pourquoi tu t’es mise dans cet état ? Il ne fallait pas relever. Tu risques d’avoir des ennuis. Enfin je te remercie d’avoir pris notre défense.

– C’est normal. Vous avez été réglo avec moi. Et puis Mado est rassurée de savoir que je ne suis pas toute seule à être comme « ça », quoi. Enfin tu me comprends. Et puis il faut se serrer les coudes, non ? J’aimerais bien qu’on soit amies même si on n’est pas du même milieu social. Je trouve que vous avez de la classe toutes les deux. On voit que vous vous aimez. Moi je sais bien qu’avec Mado ça se finira quand elle partira d’ici. Elle est en manque d’hommes, c’est tout ! Elle fait avec moi parce qu’elle a trop besoin physiquement de faire l’amour, qu’elle ne supporte pas la solitude. Mais dès qu’un type lui tournera autour je serai bonne pour dégager, je ne me fais aucune illusion.

– Ne dis pas ça. Si tu n’y crois pas, elle ne peut pas y croire. Pour ce qui est de ta proposition d’être amies, je veux bien. Et puis laisse tes préjugés de côté pour ce qui est des milieux sociaux ! Si je te racontais ma vie tu risquerais d’être surprise, dit Anne.

– T’es bizarre comme fille. Tu ressembles pas à l’idée qu’on peut se faire de toi. Tu mérites le détour. Vous n’avez pas soif ? Je vous invite toutes à la cafétéria. »

La cafétéria était en fait un distributeur de boissons. Il se situait au sous-sol du château près de la salle de gymnastique. L’endroit était déserté à cause de la fête d’anniversaire. Mado avait suivi Nora et Louise Anne. Elles prirent place autour de l’unique table qui meublait l’endroit.

« Qu’est-ce que vous voulez boire ? demanda Nora.

– Un coca, » répondirent en chœur les trois femmes sans se concerter.

Elles partirent dans un grand éclat de rire. La glace était rompue entre elles quatre. Louise commençait à trouver de l’intérêt à ses ex-compagnes de chambre. Elles se mirent à discuter de l’incident. Mado et Louise n’avaient pas l’habitude de cette haine gratuite. Anne en profita pour leur raconter les luttes des féministes et des lesbiennes en particulier. Son auditoire montrait un intérêt certain pour son récit. Louise s’en voulait d’être si ignorante. Elle se rendait compte qu’elle n’avait rien connu en regard de certaines autres femmes. Mado était surtout curieuse de connaître les associations et les mouvements qui existaient à ce jour. Nora ne pipait mots mais Anne sentait que dans son regard elle lui était reconnaissante d’avoir abordé le sujet. Mado à travers ses questions laissait penser que son histoire avec Nora était loin d’être une passade. Et Nora par son silence de regretter ses confidences à Anne.

C’est une infirmière qui vint interrompre leur discussion. Il était 22h 30 et c’était l’heure de se coucher, extinction des feux obligatoire. Elles venaient de passer ensemble un excellent moment. Une amitié venait de se nouer entre elles.

Louise avait traîné un peu à l’infirmerie. Elle trouvait son traitement trop dosé et elle avait pris rendez-vous avec le médecin pour en parler. Anne était contente de cette décision.  Elle savait que c’était en elle que Louise trouverait la force nécessaire pour se sortir de cette tristesse qui l’avait envahie, elle possédait maintenant suffisamment de ressources pour affronter ce qui allait émerger. Elle avait surmonté sa douleur et le choc de la révélation de son homosexualité, son amour pour Anne lui permettrait d’être en paix avec elle-même. Louise en était à un stade où les médicaments n’étaient plus aussi nécessaires, une petite dose d’entretien pouvait suffire jusqu’à l’arrêt définitif.

Ce soir-là, elles firent l’amour avec lenteur et volupté comme pour s’imprégner l’une de l’autre. L’échange était total, la fusion des cœurs et des corps absolus. Elles comprirent que leurs vies étaient désormais liées, qu’un point de non-retour dans leur relation était atteint.

Toutes les angoisses et inquiétudes de Louise venaient de disparaître. Plus rien ni personne ne pouvait l’empêcher d’aimer Anne au grand jour.

Assumation : chapitre 10

Ni Louise ni Anne n’avaient envie de se lever. En effet elles étaient trop bien au lit. Mais le règlement c’était le règlement. Le petit déjeuner était servi tous les jours à la même heure. Même le dimanche. Heureusement qu’il y avait la sieste… Cependant à force de traîner, elles arrivèrent alors que tout le monde avait fini. Ce fut l’occasion pour elles de déjeuner ensemble pour la première fois.

« Qu’est-ce que j’aimerais changer de table ! fit Louise.

– Mais c’est très bien comme ça. De plus ça va faire des histoires. Qui voudra accepter d’échanger sa place pour nous faire plaisir ? Et puis tes voisines de table sont sympas. Elles ne comprendraient pas que tu veuilles les quitter.

– C’est vrai que je les aime bien. Dommage qu’il n’y ait pas des tables de cinq.

– C’est comme ça. Ça te dirait demain d’aller au restaurant ? On va demander une permission.

– Bonne idée car j’étouffe un peu ici.

– Allez on se dépêche parce que je sens qu’on va se faire mettre à la porte ! » dit Anne qui venait de constater qu’il ne restait plus qu’elles.

A l’atelier, l’activité était réduite. Par ailleurs un cours de danse était organisé en salle de gymnastique et il avait visiblement beaucoup de succès. Nicole était contente de les voir.

« Bonjour Anne. Bonjour Louise. Vous tombez bien. J’allais mettre le foulard à l’étuve, une panne de courant m’a empêché hier soir de la brancher. Comme il n’y a pas grand monde ce matin, j’avais envie d’organiser un atelier d’émaux. Ça vous dit les filles ?

– Et comment ! » répondit Anne toujours aussi créative.  

Elles passèrent une partie de leur matinée à composer l’une un cendrier, l’autre une boite à pilules. Ensuite elles se rendirent à l’infirmerie pour obtenir une permission. Là aussi, c’était désert. Elles purent ainsi être reçues chacune à leur tour en consultation avec le Dr Marinel. Louise obtint de voir réduit progressivement son traitement jusqu’à l’arrêt définitif. Quant à Anne elle parut visiblement très détendue par l’entretien. Quand elles retournèrent à l’atelier, le foulard venait d’être sorti de l’étuve. Ses couleurs étaient flamboyantes. Ne restait plus en revanche qu’à coudre l’ourlet. Anne cependant n’y connaissait rien en fil et aiguille, c’était un monde inconnu pour elle. Louise lui parla alors de la proposition de Jeannine qu’elle accepta avec enthousiasme. 

A table Valérie, Jeannine et Pascale parlèrent de leur cours de danse. Elles s’étaient bien amusées et il était question d’institutionnaliser cette activité.

« Ça vaut pas une boite de nuit pourtant, fit Valérie mais c’était bien quand même. Il faudrait des hommes.

– Et puis quoi encore ? répondit Jeannine. Tu veux aussi les spots, les banquettes et la lumière tamisée. Et avec ça un  petit whisky ! Ah ce rock !

– Dis donc tu danses bien ! dit Valérie. Je savais pas.

– Et non tu sais pas tout en fait.

– Tu veux pas m’apprendre ? Comme ça je pourrai épater Jimmy !

– Si tu veux.

– Moi aussi ? demanda Pascale.

– Oui.

– Jeannine ? interrompit Louise. Pour le foulard, au fait c’est toujours d’accord ?

– Évidemment. Je n’ai qu’une parole. De plus comme ça je pourrai m’occuper pendant l’heure de la sieste !

– Merci. »

A la fin du repas, Louise confia le foulard à Jeannine. Elle le trouva également magnifique. En effet si tout se passait bien, elle aurait fini ce soir car ce n’était qu’un roulotté. en définitive de l’hébreu pour les non-initiées qu’elles étaient.

Anne et Louise profitèrent par ailleurs de la sieste pour s’aimer. Anne avait eu beaucoup d’amantes. Mais aucune ne lui avait fait l’amour de la même façon. Certaines se servaient mieux de leur langue que de leurs doigts. D’autres au contraire utilisaient un corps à corps torride. Louise n’échappait pas à la règle. Elle aussi avait une manière unique de faire l’amour. Ainsi elle commençait toujours par embrasser le cou d’Anne afin de la respirer longuement.

Sa respiration se faisait alors de plus en plus profonde et Anne savait que Louise s’abandonnait. Anne n’avait alors qu’à suivre le rythme de son souffle pour lui prodiguer des caresses de plus en plus intimes. Quant à Louise elle était à l’écoute du corps d’Anne qui vibrait différemment selon l’état d’excitation. Donner à l’autre et recevoir d’elle. Telle était leur façon d’aimer. Elles ne recherchaient ni la prouesse technique ni l’orgasme absolu. En fait elles s’enrichissaient l’une de l’autre et puisaient dans cet échange où elles dévoilaient toute leur fragilité la force d’affronter l’existence.

L’appel micro leur annonça la fin de la sieste. Comme la veille, elles décidèrent d’aller jusqu’au village. Alors qu’elles n’étaient pas arrivées aux grilles du château elles virent Valérie monter dans la Ferrari Noire de Jimmy qui était au volant. Effectivement il était beau gosse et avait des allures plutôt rassurantes de jeune homme de bonne famille. Elles comprirent aussi pourquoi il avait également plu à Jeannine. Sur le chemin elles parlèrent de la journée du lendemain. En effet Anne avait envie de visiter la région. En particulier elle aimait les petites routes de campagne et on lui avait particulièrement recommandé des villages aux charmes cachés.

Mado et Nora étaient aussi en ville. Anne leur proposa alors un café. Comme le salon de thé n’avait plus aucune table de disponible, elles allèrent au bar-tabac. Cela rappela à Anne sa période estudiantine. Par contre elle ne s’attendait pas à trouver certaines pensionnaires consommant de l’alcool. Avec les cachets, cela ne semblait pas faire bon ménage pour certaines. Mado et Nora avaient envie également de visiter la région mais elles n’avaient pas de voiture. Elles avaient emprunté le taxi une fois pour aller à la ville la plus proche et s’étaient ruinées. Anne et Louise ne parlèrent pas de leur projet immédiat car elles avaient trop envie d’être enfin seules. Mais, éventuellement, plus tard… Cela sembla réjouir Mado et Nora.

Elles rentrèrent juste pour le dîner. Jeannine était en pleine discussion avec Valérie au sujet de Jimmy.

« Je vous ai vu rentrer dans cette maison où personne n’habite, dit Jeannine. J’espère que tu as pris tes précautions.

– Quelles précautions ? demanda Valérie qui ne voyait pas où Jeannine voulait en venir.                   

– Je parle de contraception Valérie, fit Jeannine légèrement agacée.

– Mais je ne risque rien, fit Valérie. J’ai compté.

– Compter ! C’est pas vrai. Compter ! Je rêve. A l’heure du SIDA et de la pilule. Mais tu as un pois chiche dans la tête !

– Quoi ! Quoi ! Faut toujours que tu vois des catastrophes partout. Je ne vais pas être enceinte à chaque fois. C’est une obsession chez toi la contraception.

– Il a mis un préservatif, j’espère.

– Non. Il dit que ça le sert trop.

– Il ne sait pas sur qui il est tombé, intervint Pascale. Vous êtes bien appairés tous les deux. Aussi inconscients l’un que l’autre.

– Mais vous avez fini de me faire peur, coupa Valérie qui commençait à paniquer.

– Elles le disent pour toi, dit Louise. Ce n’est pas pour t’affoler. Mais pour te faire prendre conscience des risques que tu prends inutilement. Dis-toi bien que si Jimmy ne met pas de préservatif avec toi, il n’en a pas mis avec les autres. Le SIDA ça n’arrive pas qu’aux autres. Quant aux IVG ce n’est pas un moyen de contraception. Tu ne le sais peut-être pas mais tu abîmes davantage ton corps avec cette méthode qu’avec la pilule. Si certaines font grossir, ce n’est pas le cas de toutes. Je l’ai prise pendant des années et je n’ai pas pris un gramme. C’était le cas pour les premières mais aujourd’hui la science a progressé et elles sont moins dosées.

– C’est vrai ? demanda Valérie moins hermétique aux paroles de Louise.

– Oui, répondit Pascale. Tu vois moi aussi je prends la pilule et je n’ai pas grossi. Et d’ailleurs tu sais pourtant que ça me préoccupe.

– Oui, dit Valérie qui reprenait confiance. Raconte… »

La discussion fut animée. Chacune parla de son expérience de femme et Louise se sentait encore concernée par ces problèmes. Parce qu’à travers le problème de la contraception se posait le problème de la maternité. Si elle l’avait fuie avec son ex-mari, elle allait devoir l’affronter avec Anne sous un autre angle.

A la fin du repas Jeannine remit à Louise le foulard. Louise l’embrassa et se confondit en remerciements. Anne qui avait assisté à la scène de loin s’approcha.

« Merci Jeannine. J’avoue que je n’ai jamais été très attirée par la couture. Un blocage qui me vient de mon éducation, confia Anne.

– Tu vas pouvoir enfin l’envoyer à ta mère, dit Louise.

– Certainement pas. En fait il est pour toi, fit Anne en lui passant au cou.

– Mais pourquoi ? dit Louise qui n’en revenait pas. Et ta mère ?

– Comme je l’avais dit à cette femme qui voulait me l’acheter, il est pour la personne que j’aime le plus au monde. Et pour l’instant c’est toi. J’aime ma mère également. Mais pas comme toi. Si je suis lesbienne, vois-tu c’est aussi par rapport à elle. Pour lui signifier qu’une femme peut être aimable et qu’elle n’a pas besoin d’être parfaite pour ça. »

Jeannine les laissa car une soirée danse était organisée au salon. Louise était encore toute bouleversée par le cadeau d’Anne. Pour cacher son émotion, elle proposa d’aller voir ce qui se passait à côté. En effet nombreuses étaient les femmes qui dansaient. D’ailleurs Jeannine avait toute une petite cour autour d’elle car elle apprenait à Valérie et à Pascale quelques pas dont elle avait le secret. Une jeune femme aborda  alors Anne et Louise.

« Ça vous intéresse ? Je les vends.

– Montre ! fit Anne qui saisit des photos. Regarde Louise !

– Je n’avais même pas remarqué que nous avions été photographiées. Elle n’est pas mal celle-ci, tu ne trouves pas ? Et celle-là ! On les prend ! Ce sont les premières photos de nous deux ensemble.

– A combien tu les fais ? demanda Anne.

– Le prix du commerce plus un euro sur chaque photo.

– Tu t’embêtes pas, fit remarquer Louise qui retrouvait le sens du commerce.

– Peut-être ! Mais avouez que pour vous elles n’ont pas de prix ! Et si je refusais de les vendre, vous auriez peut-être envie de faire monter les enchères. Je pense que ma commission est raisonnable.

– Bon, on arrête de discuter argent, dit Anne. On prend toutes celles-ci en double. Et je suis même prête à t’acheter le négatif puisque toutes les photos sont sur la même bande.

– Je vais réfléchir et je te donnerai mon prix. Je préfère discuter affaire avec toi qu’avec elle, tu es moins rapiat. »

La jeune femme s’en alla proposer ses photos ailleurs. Louise visiblement n’avait pas apprécié l’intervention d’Anne.

« On voit que tu n’as pas de problème d’argent. Tu es prête à payer n’importe quel prix n’importe quoi. J’ai l’habitude de négocier car c’est mon boulot. On pouvait lui faire baisser ses prix.

– Calme-toi ! Je ne voulais pas te mettre dans cet état. Mais je trouvais mesquin de discuter argent à propos de ces clichés. Cela aurait signifié pour moi que ces souvenirs n’avaient pas grande valeur. La fille, d’ailleurs, te l’a bien fait remarquer. Mais je te promets qu’à l’avenir je serai attentive. Si nous vivons ensemble…

– Quand nous vivrons ensemble, coupa Louise qui embrassa Anne sur la joue. On monte ? »

Anne et Louise avaient prévu de partir juste après le petit déjeuner et de revenir pour le dîner. Quand Louise annonça le programme de sa journée à table, Valérie et Jeannine s’imposèrent immédiatement. Mais n’ayant pas de permission signée, elles ne pouvaient se joindre à elles. Louise se réjouit intérieurement d’avoir gardé le silence sur leur projet.

Avant de partir, elles passèrent à l’infirmerie chercher leur autorisation. Le Dr Marinel était là.

« Bonjour. Vous partez ?

– Bonjour docteur. Oui, nous allons visiter la région et les villages avoisinants. Nous en avons pour la journée, répondit Anne.

– Tenez je vous ai noté des adresses de restaurants. Dites-leur que vous venez de ma part, ainsi vous serez bien servies. Et puis là je vous ai inscrit aussi le nom de quelques artisans qui sont de mes amis et qui se feront un plaisir de vous expliquer leur art.

– Merci, c’est gentil à vous.

– Non, c’est tout naturel. Et puis je voulais vous dire Anne que j’avais beaucoup apprécié votre livre à l’époque et qu’il m’avait marqué par la sincérité qui s’en dégageait. Vous avez du talent, continuez à écrire Je vais vous laisser car on m’attend. Bonne journée. »

Anne et Louise prirent la route par un temps gris et moyennement froid. Un sentiment de joie les envahit. Pas d’appel micro pour manger ou s’occuper. Elles étaient redevenues libres de leurs mouvements. Anne mit un CD de musique classique. Louise apprécia ce choix car elle l’appréciait également. Elles laissèrent vagabonder leur esprit au gré de la symphonie et s’imprégnèrent de la beauté du paysage. La nature était belle en cet endroit.

Le passage à travers les gorges était magnifique. Elles s’arrêtèrent plusieurs fois pour admirer le point de vue. Anne avait pris soin d’emporter un Thermos avec du thé très chaud car elle redoutait les effets du froid. Louise goûta le sens de l’organisation de son amie. A midi, elles mangèrent dans un restaurant qui leur avait été indiqué. C’était simple et bon. Il y avait surtout des habitués. Elles se sentirent dévisagées en rentrant mais en annonçant qui les envoyait on les laissa tranquilles. Le patron leur offrit les cafés. Elles furent saisies d’un sentiment de légèreté qui leur donnait envie de croquer la vie.

Le soleil se leva l’après-midi et l’atmosphère se réchauffa. Anne avait profité de la halte pour remplir de nouveau son Thermos. Louise retrouva dans les odeurs qui se dégageaient des vieilles pierres des souvenirs d’enfance. Elles échangèrent sur le ton de la confidence des bribes de vie et se trouvèrent beaucoup de points en commun. Les fous rires fusèrent souvent. Les larmes aussi. Au cours d’une promenade, elles rendirent visite à un souffleur de verre, ami du Dr Marinel. Il les fit entrer dans son atelier et leur expliqua son art. Avant de le quitter, elles achetèrent l’une une lampe et l’autre un vase pour leur futur logement commun, pensèrent-elles, chacune de leur côté.

L’heure du retour arriva trop vite à leur gré. Elles eurent l’impression qu’une chape de plomb s’abattait sur elle. Le soir au poste de soins, Louise en parla à l’infirmière.

« C’est normal, la rassura-t-elle. C’est que vous allez mieux et que vous vous sentez assez fortes pour affronter l’existence. Parlez-en avec le Dr Marinel pour commencer à préparer votre sortie. Votre séjour vous aura été bénéfique. C’est tant mieux.

– Vous parlez de sortie je n’ose y croire. Mais je ne me sens pas encore tout à fait prête.

– Justement, c’est pour cela qu’il est nécessaire de s’y préparer. Vous êtes avec nous encore quelques temps. Je vous mets un rendez-vous pour demain. Et pour Anne aussi. Vous lui direz, n’oubliez pas ! »

Louise parla de son entrevue à Anne. Elles étaient du même avis. Il ne fallait rien précipiter. Dans quelques semaines, Louise se passerait complètement de traitement. Et puis elles devaient commencer à réfléchir à leur avenir commun et ses implications dans la réalité. Louise avait parlé de déménager dans l’est. Cela impliquait de changer d’emploi. Quant au logement allaient-elles s’installer chez Anne ou prendre un logement différent ? C’est à toutes ces questions qu’il fallait répondre.

L’entretien avec le Dr Marinel confirma leurs interrogations. En définitive elles n’avaient pas trop de deux ou trois semaines pour élaborer un projet de sortie.

C’est pourquoi elles passèrent les dernières semaines de leur séjour à se découvrir toujours plus et à discuter du futur. D’autre part elles continuèrent à prendre des permissions. A plusieurs occasions, elles emmenèrent Jeannine et Valérie ou Mado et Nora. Ce furent des moments extraordinaires et inoubliables. Elles promirent de garder les unes et les autres le contact tout en sachant que leurs trajectoires allaient diverger.

Puis le jour du départ arriva enfin pour elles deux. Ce furent des embrassades déchirantes avec les unes et les autres et des échanges d’adresses. Anne tint à sa manière à dire au revoir au médecin. Elle lui dédicaça son livre de façon très personnelle. Elle promit également de lui donner de ses nouvelles.

Sur le chemin du retour, elles échafaudèrent encore beaucoup de projets. Dans l’immédiat elles allaient être séparées. Louise ne savait pas combien de temps il lui faudrait pour retrouver un emploi et même si c’était rapide elle aurait de toute manière un préavis. Elle était optimiste car elle savait qu’il y avait des possibilités de mutation, surtout dans l’est, les salaires étaient très attractifs au Luxembourg ou en Allemagne, on manquait de main d’œuvre qualifiée dans sa branche. Quant à son logement, elle était locataire ce ne serait pas un problème. Son ex-mari lui avait racheté la part de leur pavillon et elle avait de quoi voir venir la suite. Tout s’annonçait pour le mieux. Sauf la séparation qui devenait imminente au fur et à mesure des kilomètres parcourus.

Anne accompagna Louise jusqu’à la gare du Nord. L’émotion était trop forte pour dire quoi que se soit. Il y avait tellement de monde qu’elles n’osèrent pas s’embrasser. Il était fini le temps où elles se moquaient quelque peu du jugement des autres. Elles échangèrent seulement un petit geste de la main et attendirent que le train parte pour enfin pleurer. Anne ne pouvait plus imaginer sa vie sans son corps contre le sien, sans le son de sa voix, sans son sourire ni son odeur. Et Louise se sentait à travers le regard d’Anne comme un diamant brut qui ne demandait qu’à être taillé.

Assumation : chapitre 11

Quand Anne rentra chez elle, elle fut saisie par l’odeur de renfermé. Par ailleurs la voisine lui avait mis dans la boite le courrier qu’elle avait cessé de lui réexpédier. Cependant elle verrait cela plus tard car elle se précipita sur les fenêtres, malgré la nuit, pour aérer. D’autre part elle n’avait pas très faim mais se força à aller au restaurant pour manger quelque chose. En effet elle redoutait l’instant où elle allait devoir se retrouver vraiment seule.

Quand elle rentra de nouveau chez elle, elle regarda sa montre. Louise serait chez elle dans un peu plus d’une heure. En attendant, elle rangea ses affaires. Elle posa également le vase sur la table de l’entrée. En définitive elle avait du mal à reconnaître son intérieur. En particulier il s’était passé tant de choses depuis qu’elle était partie d’ici. Et toutes ces photos de Caroline. Aussi elle vida les cadres et rangea soigneusement les tirages dans une pochette. Elle embrassa cette dernière en murmurant adieu. Les larmes coulèrent sur ses joues. Son deuil était enfin achevé. A la place, elle y mit celles prises au château.

Louise devait être chez elle maintenant. Anne se saisit du téléphone. La sonnerie retentit en vain. Elle raccrocha déçue. C’est alors le téléphone sonna.

« Allô, Anne ? C’est toi qui viens d’appeler. Je ne retrouvais plus mes clés et c’était trop tard quand j’ai décroché. Tu vas bien ?

– Oui. Et toi ? Tu as fait bon voyage ?

– Ç’a été. Un peu long. Surtout depuis la gare où j’ai eu du mal à trouver un taxi. Tu me manques déjà mon amour.

– Toi aussi. Le temps est trop long sans toi. J’ai envie de toi.

– Moi aussi. L’idée de dormir sans toi m’est insupportable. De plus je ne vais pas pouvoir rester sans te voir.

– Je ne pensais pas que ce serait si difficile d’être loin l’une de l’autre car j’ai trop besoin de toi. En fait je suis en train de me prendre en pleine face la dureté de la réalité.

– C’est tout cela que je veux l’affronter avec toi. Demain je vais avoir une journée chargée. Je vais m’occuper de ma mutation. En fait j’ai quelques relations que je vais essayer de faire marcher. Je te tiendrai au courant. Là je suis vraiment fatiguée. Il faut que je dorme.

– Tu as raison. Tu dois être en forme pour t’en occuper. Je t’embrasse mon petit bout. Tu me manques.

– Toi aussi. Bonne nuit. Je t’aime. »

Anne eut du mal à s’endormir. Elle avait l’impression d’être amputée d’une partie d’elle-même. Pour calmer l’angoisse de la séparation, elle repensa à tous les bons moments avec Louise. Avec elle, rien n’était compliqué. De plus elle l’apaisait intérieurement. C’est toute sa simplicité qui rendait Louise si désirable. Petit à petit elles avaient découvert leurs corps et la jouissance de l’autre. Anne aimait ses caresses, sa bouche sur son sexe. Elle aurait voulu la rappeler mais elle n’osait interrompre son sommeil. De son côté Louise aussi se retournait dans son lit. Anne lui manquait physiquement. Son corps la réclamait de tout son cœur. Elle rêvait aussi d’embrasser sa poitrine, de toucher son sexe chaud et humide. Elle était trempée de désir et il lui devenait urgent de la retrouver. Cela lui donnerait force et courage pour affronter les obstacles qu’elle allait rencontrer.

Le lendemain Louise eut un pincement en entrant dans son bureau. Par ailleurs il lui semblait qu’un siècle avait passé. Ses collaborateurs remarquèrent le changement et chacun lui en fit part. Louise était encore en arrêt maladie pour une semaine. Elle avait ainsi quelques formalités à régler en vue de sa reprise. Néanmoins sa présence n’était pas passée inaperçue. En effet le directeur des ressources humaines s’était personnellement déplacé pour la saluer. Il s’inquiéta tout d’abord de sa santé et lui fit ensuite part d’une bonne nouvelle. Une promotion lui était proposée pour diriger une section plus importante dans boite informatique qui venait d’être rachetée par le groupe.

Le hic c’était qu’elle quitterait la région pour s’installer au Luxembourg ! Son carriérisme avait tué son mariage d’après son ex mais pour Louise c’était la consécration bien au-delà de ses espérances même si ce n’était plus sa priorité. Elle faillit cependant laisser échapper un cri de joie. Son directeur ne comprit pas le sourire qui illumina son visage et encore moins sa précipitation à accepter car il la pensait encore très fragile. Louise expliqua son geste par le désir de tourner la page après son divorce. Trop de souvenirs la rattachaient à cette région. Lui aussi avait connu cette situation et lui souhaita bonne chance. Il ajouta qu’il regrettait d’avoir à se séparer d’une collaboratrice comme elle. Il lui apprit également que ses nouvelles fonctions débutaient dans un mois, le temps de former son remplaçant.

Louise resta figée après le départ de son directeur. La vie ne lui avait jamais apparu aussi belle. A croire que l’amour pouvait accomplir des miracles. En d’autres circonstances elle aurait accueilli cette nouvelle comme une catastrophe car malgré les apparences elle manquait de confiance en elle. Une de ses secrétaires se chargea de lui apprendre que son ex-mari n’était pas étranger à tout cela pour se débarrasser définitivement d’elle. S’il savait.

Anne avait mal dormi car elle n’avait aucune envie de se rendre au lycée. Pourtant, elle savait que le proviseur, un ami de sa mère, l’attendait. L’accueil fut des plus chaleureux car il était réjoui de savoir qu’Anne reprendrait ses fonctions la semaine suivante. Alors qu’Anne avait déjà un emploi du temps particulièrement avantageux, elle apprit qu’il avait été aménagé pour une reprise en douceur. Anne reconnut là l’influence de sa mère mais n’y fit cependant aucune allusion.

C’est le proviseur qui s’en chargea en lui demandant de lui transmettre ses amitiés. Anne était à la fois contente et irritée de la situation. Néanmoins elle n’eut pas le temps d’y penser plus qu’elle fut assaillie par ses élèves en sortant du bureau. Tout le monde attendait son retour avec impatience. Cela lui mit du baume au cœur. Elle appréciait en effet de savoir qu’on ne l’avait pas oubliée et qu’on l’appréciait. Mais sa préoccupation maintenant était de revoir Louise.

La matinée passa très vite pour l’une comme pour l’autre. L’absence paraissait ainsi moins insupportable malgré les messages laissés sur les portables de l’une et de l’autre. Enfin, en début d’après-midi, elles purent enfin se parler. Chacune raconta ses rencontres, ses changements professionnels. Anne était plutôt contente de la tournure des événements. Cependant elle n’avait pas pensé un seul instant que cela aurait pu être si rapide et surtout conforme à leurs désirs. Louise lui apprit c’était une manœuvre de son ex-mari pour l’éloigner de la région car lui aussi vivait son divorce comme un échec. La solidarité masculine avait bien fonctionné et ses relations s’étaient montrées plus efficaces que les siennes. En revanche il ne savait pas le cadeau qu’il lui faisait et pas seulement au niveau professionnel. Ensuite la conversation prit un tour plus intime.

« J’ai trop envie de toi. Ma vie me parait tellement vide d’un seul coup car j’ai tant besoin de toi. De plus j’aimerais tellement te voir, dit Anne.

– Pour l’instant, je suis obligée de rester ici. Il faut que je m’occupe de résilier mon bail demain. Je dois aussi aller au bureau du personnel pour ma mutation. J’ai également des dossiers à mettre à jour, former mon successeur. Sans me prendre véritablement du temps, cela m’oblige néanmoins à demeurer ici.

– Alors, c’est moi qui vais venir parce que je suis trop mal.

– Oui, ce serait bien. Mais quand est-ce que tu comptes pouvoir te libérer ?

– Je reprends le travail dans cinq jours. Mes cours sont prêts. En fait il n’y a rien, à part toi, qui m’attendes. Et si je venais ce soir ?

– …

– Tu ne veux pas ? s’inquiéta brutalement Anne.

– …

– Louise ?

– …

– Tu pleures ?

– Oui, murmura-t-elle faiblement. Viens ! Puis après un long silence. Je ne pensais pas que la séparation serait si difficile. Je t’aime Anne comme je n’ai jamais aimé. J’ignorais la force de la passion, la volupté du désir, la douceur de tes caresses et de tes baisers. Je me sens exister et je peux enfin donner un sens à ma vie. Et sans toi je serais passée à côté de l’essentiel… Tu as de quoi noter ? Je vais t’expliquer comment venir, » dit-elle en sautant du coq à l’âne.

Anne avala la route d’une traite. Cependant le voyage lui parut une éternité. Elle préféra ne pas regarder le compteur sur l’autoroute, heureusement déserte à cette heure. Aucun radar ne la flasha ce jour là. En sortant de celle-ci, Anne se trouva soudainement plongée dans un paysage nouveau pour elle. Sous le ciel gris, les maisons aux briques rouges avaient un charme particulier. Malgré la crise économique qui frappait durement la région, Anne se sentait bien. Dans quelques instants, elle serait dans les bras de Louise. La misère est moins dure quand on la vit au soleil, chantait Aznavour. Elle est aussi moins dure à vivre quand on est aimé. Et les gens du Nord ont aussi beaucoup d’amour à donner.

Louise habitait un petit village à côté de Cambrai, dans une de ces maisons typiques. Des rideaux blancs à la flamande ornaient les fenêtres. Mentalement, Anne essayait d’imaginer l’intérieur. Surtout de savoir comment était Louise. Était-elle aussi impatiente, aussi brûlante d’amour ? Anne gara sa voiture devant la porte et descendit. C’est alors qu’elle entendit une cloche. Aussitôt elle leva les yeux en direction du bruit et aperçut l’église à l’architecture très caractéristique. Ensuite elle respira un bon coup et sonna. Louise ouvrit la porte. Elle était dans un petit ensemble rouge assez moulant. Anne eut du mal à se contrôler pour ne pas l’embrasser d’emblée. Elle entra et découvrit que Louise n’était pas seule.

Une odeur de cuisine envahissait toute la maison. Louise avait préparé un lapin aux pruneaux en son honneur. Des amis, des voisins et des collègues étaient présents. Ils étaient venus aux nouvelles et proposer un coup de main. Chaleur et solidarité des gens du Nord. Louise présenta Anne comme une amie qu’elle avait rencontrée en maison de repos et qui l’avait aidée à s’en sortir. Quelqu’un fit remarquer qu’Anne devait être fatiguée par la route et tout le monde s’effaça pour les laisser ensemble. Ensuite Louise les raccompagna et prit soin de fermer la porte à clé. Elle se précipita alors dans les bras d’Anne et l’embrassa tout en l’entraînant dans sa chambre. Elles firent l’amour avec frénésie pour rattraper la nuit de séparation. Ce fut, pour chacune, un plaisir intense et violent. Après quelques instants de répit, elles recommencèrent avec cette fois-ci plus de tendresse et de baisers.

Elles restèrent ainsi un petit moment dans les bras l’une de l’autre. Leurs corps commençaient à leur paraître familier. Anne aimait se réfugier contre la poitrine de Louise qu’elle avait généreuse. Les cheveux d’Anne avaient bien repoussé et la coupe en brosse lui allait plutôt bien. Et Louise raffolait toujours autant lui passer la main dedans. Qu’elle en profite ! Dans quelques semaines, Anne aurait retrouvé son ancienne coupe.

« J’ai un petit creux, dit Louise. J’ai cuisiné un lapin aux pruneaux. Tu aimes ?

– Et comment ! C’est mon plat préféré. Tu l’as fait au vin rouge ou au vin blanc ?

– Au vin rouge. Je me doutais que ça te plairait. En effet au restaurant tu avais l’air d’apprécier ce genre de plat. On passe à table alors ? »

Elles se régalèrent au point de tout manger. Louise était ravie de son succès. Elles savouraient aussi leur première soirée d’intimité vraie. Loin du groupe, loin du milieu protégé et rassurant qu’était le château. C’était un moment émouvant pour elles deux. Leur couple allait-il résister à l’usure du quotidien ? Pourraient-elles renouveler à l’infini le plaisir de partager un repas, de passer leurs soirées ensemble, de se réveiller aux côtés l’une de l’autre ? Supporteraient-elles leurs défauts réciproques, leurs petits travers ou tout simplement leur façon d’être ? Elles n’en savaient rien.

Mais elles n’en sauraient rien si elles n’essayaient pas. La vie est faite d’expériences et d’erreurs. Sans elles, on ne peut avancer. Une vie sans risque n’est pas une vie. Et le bonheur ne peut s’apprécier que parce que l’on connaît le malheur. Ce qui lui donne son prix, c’est qu’il est difficile à acquérir et qu’il est unique pour chaque individu. Anne et Louise, pour être heureuses, savaient qu’elles devraient se battre pour imposer leur choix affectif. Mais si elles s’étaient trompées d’histoire d’amour, ce serait à elles seules d’en décider et non aux autres.

Avec la digestion et le voyage, Anne se sentait engourdie de sommeil. Louise lui proposa d’aller se coucher. Anne protesta mollement, insistant pour l’aider à laver la vaisselle. Mais Louise refusa catégoriquement. De toute manière, Anne ne pouvait plus garder les yeux ouverts. C’est avec satisfaction qu’elle s’endormit. Louise lut un peu et ne tarda pas elle non plus à se coucher. Elle était intérieurement remplie de joie. Anne en se comportant ainsi lui signifiait qu’elle se sentait chez elle. Elle ne s’était pas sentie obligée de veiller pour lui tenir compagnie. Et c’était ça que Louise attendait d’elle. Et le plus agréable fut qu’enfin elles partageaient un lit à deux places. Fini le petit lit où elles ne pouvaient bouger sans tomber. Vraiment Louise était comblée.

Au petit matin, Anne entendit du bruit dans la pièce d’à côté. Louise était en train de préparer le petit déjeuner. L’eau chauffait, le grille-pain était branché, la table mise. Louise terminait de presser des oranges. Anne sortit du lit, vaguement gênée d’avoir dormi si longtemps. Elle entra dans la cuisine, le visage bouffi de sommeil.

« Bonjour mon amour. Bien dormi ? demanda Louise.

– Oui. Qu’est-ce que c’est calme ici ! Je me suis endormie tout de suite et je viens seulement de me réveiller. Tu as dû me trouver un peu sauvage hier soir. Pas trop déçue ?

– Non. Pourquoi ?

– Tu as passé la soirée toute seule. Tu avais peut-être envie d’autre chose ?

– Sans doute. Mais j’ai bien vu que tu étais fatiguée. Tu sais, Anne, je suis en fait très contente que tu ne te sentes pas obligée de faire semblant avec moi. La vie à deux, c’est cela aussi. On ne peut pas être au top tous les jours. Et puis ne t’inquiète pas pour moi, j’ai trouvé de quoi m’occuper. J’ai lu ton bouquin que j’ai réussi à me procurer. J’adore ! Et pas seulement parce que c’est toi qui l’as écrit. Aimer quelqu’un, ce n’est pas renoncer à ses centres d’intérêt. J’espère bien pouvoir continuer à avoir une vie indépendante de la tienne.

– J’espère. Et que ce soit réciproque. Je comprends pourquoi je t’aime. Embrasse-moi, » dit Anne.

Elles déjeunèrent de bon appétit. Louise lui expliqua ce qu’elle avait à faire. Anne se proposa de l’accompagner. Cela ne prendrait que la matinée. Pour l’après-midi, Louise lui avait réservé une surprise. Anne était impatiente de découvrir la vie de son amie.

Assumation : chapitre 12

On était samedi matin et les personnels administratifs étaient en congé. Anne avait perdu la notion du temps en maison de repos et elle reprenait contact avec la réalité. Le début du week-end s’annonçait bien. En effet nous étions à la fin de l’hiver et le printemps pointait le bout de son nez. Par ailleurs Louise avait déposé son dossier de demande de mutation et était passée dans son bureau chercher quelques affaires. Elle en profita aussi pour faire visiter à Anne les locaux qui étaient déserts. Anne se montra intéressée par les explications et essaya d’imaginer Louise au travail. Ensuite elles passèrent le reste de la matinée à faire des courses.

Louise était connue. Elle salua beaucoup de monde et présenta Anne à chaque fois comme une amie. Anne voyait Louise sous un jour nouveau et elle était ravie de la situation. De plus, c’était la première fois qu’elles s’occupaient ensemble de la tenue matérielle du ménage. C’est dans le partage du quotidien qu’on apprend aussi à se connaître. Anne ne voulait pas seulement être invitée. Elle voulait également signifier à Louise que c’était leur vie en commun qui avait commencé.

C’est pour cela qu’elle tint à payer une partie des commissions et que Louise approuva son geste. Elles avaient en perspective de nombreuses discussions sur la place et la position de chacune dans leur couple. Pourtant il n’était pas question pour elles de reprendre des situations stéréotypées du style homme-femme qui finiraient à la longue par être étouffantes. Dans l’amour lesbien tout était à réinventer. Telles des pionniers, elles allaient devoir aussi défricher des zones incultes de la vie à deux. Mais cela ne les effrayait pas.

De retour chez Louise, Anne laissa son amie aux commandes devant les fourneaux car elle se savait sans talent pour cela. Elle prêta néanmoins main forte pour le rangement des aliments ou l’épluchage des légumes. D’ailleurs Louise se débrouillait assez bien en cuisine et pâtisserie et savait se lancer dans des plats compliqués. Anne la félicita de ce don car elle adorait manger. Chacune avait des domaines où elle excellait mais où surtout elles n’étaient pas en rivalité. C’est pour cela qu’entre elles, cela fonctionnait si bien.

Pendant que la jardinière de légumes cuisait, Anne et Louise firent l’amour. En fait elles en avaient toujours autant envie l’une que l’autre. De plus elles avaient besoin de se respirer, de se toucher, de se caresser, de s’embrasser. En particulier elles avaient besoin de se donner de l’amour et d’en recevoir ainsi que de se rassurer sur le fait qu’une femme pouvait être aimable. Cette faille qu’elles avaient en elles, seule une femme pouvait la réparer. En construisant leur couple, elles reconstruisaient l’image qu’elles avaient d’elles et c’est en cela qu’elles se sentaient épanouies et comblées par leur relation.

Anne ne savait toujours pas quelle surprise lui réservait Louise. D’autant plus qu’elle venait de finir le repas et que les personnes qui étaient présentes la veille firent irruption. Leur préoccupation, autour du café, était de savoir en fait quelles voitures on allait prendre et qui conduirait. Anne demanda comment elle devait s’habiller car elle craignait de ne pas être vêtue de circonstance. Louise lui répondit qu’elle était très bien ainsi. Tout le monde prit son temps car ils devaient y être pour quinze heures. Les femmes aidèrent alors à la vaisselle pendant que les hommes continuaient à discuter. Anne et Louise se regardèrent complices pendant cette tâche. Le féminisme avait encore de beaux jours devant lui dans la région. Tout ce qu’Anne apprit c’est qu’ils allaient au « Canotier ».

Le trajet parut cependant interminable à Anne. Après avoir roulé sur la nationale, le cortège de voitures emprunta la départementale puis des chemins de terre. Anne contemplait le paysage fait de maisons en briques rouge, de champs et de terrils. Deux femmes parlaient avec Louise de connaissances communes. Anne découvrait l’accent du Nord et avait parfois du mal à comprendre les mots de patois. Puis enfin Louise gara la voiture, sur un chemin le long d’un canal. L’endroit était assez isolé et il y avait une grande bâtisse pour toute habitation. Sur le fronton clignotait une enseigne : le Canotier. En dix minutes, les voitures envahirent l’endroit et une foule de gens s’amassèrent devant la porte. A quinze heures précises elle s’ouvrit.

Avant qu’Anne n’ait eut le temps de comprendre ou de sortir son porte-monnaie, elle se retrouva avec un ticket dans une main et un tampon à l’encre invisible sur l’autre. Louise et ses amis accaparèrent les tables en bordure. Bières, coca et eaux leur furent servi. C’est alors qu’Anne découvrit l’estrade avec l’orchestre.

« C’est un karaoké ? demanda Anne.

– Non, une guinguette. On est venu danser. Tu sais ici en dehors des ducasses il n’y a guère d’attractions, répondit Louise.

– Des ducasses ?

– Oui, des fêtes foraines. C’est comme ça qu’on dit ici. Tu vas t’y faire au langage ch’ti. Ça te plaît ?

– Oui. En fait, c’est la première fois.

– Tu sais si je ne t’en ai pas parlé, c’est parce que j’avais peur que tu trouves ça trop ringard. Je leur avais annoncé ta visite et ils ont eu l’idée de te faire découvrir la vie d’ici. Mais j’ignorais ta réaction car tu es une intellectuelle, habituée à la ville et à d’autres distractions plus raffinées.

– Ne me juge pas trop vite ! Je t’aime avec tout ce qui va avec. Et n’oublie pas ce moment que nous avons eu à l’occasion de l’anniversaire de la vieille dame. 

– C’est vrai. Mais de toute façon nous n’avions pas le choix de l’endroit. Tu sais je ne te connais pas vraiment en fait. Est-ce que notre histoire peut durer maintenant que nous avons retrouvé nos univers ? J’ai envie d’y croire et je change radicalement de vie. Mais est-ce suffisant ? Aujourd’hui nous allons être confrontées aux regards des gens qui me connaissent. Vont-ils modifier leur comportement avec moi par la suite ? Ce que je peux te dire, c’est que danser entre femmes ici n’est pas mal vu. Je ne pense donc pas trop nous exposer à la critique.

– Ça me rappelle ces vieux films des années 40-50 où les femmes dansaient ensemble faute d’hommes. De toute manière si nous n’avons aucun geste équivoque, qui va être choqué de nous voir dans les bras l’une de l’autre ?

– Tu as raison. Et puis il y aura bien des hommes pour nous inviter. Tiens voilà l’accordéoniste ! »

La salle était comble. L’ambiance était au rire et à la danse. Louise et Anne dansèrent souvent ensemble ou avec d’autres cavaliers. Avec la bière, les esprits s’échauffaient et le ton montait. Les corps se rapprochaient également. Deux hommes se disputaient la même femme alors que des couples s’enlaçaient. Il devenait par ailleurs pratiquement impossible de s’entendre tant il y avait de bruit. Anne commençait aussi à être fatiguée de danser. Elle aurait voulu rentrer mais il y avait le groupe. Louise s’en aperçut. Elle s’assit alors à côté d’Anne et lui murmura à l’oreille qu’elle s’en était rendu compte. Louise allait prévenir ses amis qu’elles partaient, d’ailleurs un autre couple souhaitait être ramené. Au moment où elle se leva trois types complètement éméchés l’insultèrent.

« Alors la gouinasse, ça t’excite de lui sucer l’oreille ? dit l’un d’eux.

– Excusez-moi, je dois y aller ! dit Louise qui voulait garder son calme et ne pas faire monter l’agressivité.

– Ce qui te manque, c’est ça, dit un autre qui se saisit de la main ce qu’il avait entre les jambes.

– …, fit Louise qui flairait le danger.

– Tu la veux, dit le troisième qui imita le précédent.

– Tu dégages ! fit un homme au physique dissuasif. Moi aussi, je peux te la mettre. Allez cuver votre bière ailleurs les gars ! »

Les trois types tournèrent les talons sans demander leur reste. Louise avait eu visiblement très peur et Anne aussi car elle avait assisté muette à la scène.

« Merci, André, dit Louise. Sans toi, je ne sais pas comment ça serait terminé.

– Tu connais les garçons quand ils ont bu, ils ne savent plus ce qu’ils disent. Et puis une femme sans homme, forcément ça fait jaser.

– Je sais André. Une femme seule, ça les dérange.

– N’écoute pas les ragots ! Ça va te faire du mal. Je te l’ai déjà dit, si tu as le cafard, passe à la maison ! Simone et moi, on est toujours là pour t’aider.

– Je te remercie. Je sais que je peux compter sur vous. Vous m’avez déjà tant apporté ! Je vais rentrer avec Jacques et Pierrette. Tu peux le dire aux autres ?

– Oui. Et sois prudente au volant ! Avec tous ces chauffards tu as intérêt à être vigilante ! »

Louise raccompagna ses amis. Cependant personne ne fit allusion à l’altercation. On préféra plutôt parler de l’orchestre et du plaisir de la danse. Louise et Anne avaient néanmoins hâte de se retrouver seules. La nuit était tombée depuis longtemps quand elles furent enfin de retour chez Louise.

Elle sortit quand même le reste de rôti et de jardinière ainsi que de la mayonnaise du réfrigérateur. En fait elle n’avait guère le courage de se lancer à cuisiner car elle était encore contrariée par son agression.

« Tu as vu les lascars toute à l’heure. J’ai vraiment eu la trouille, dit Louise. Ils avaient l’air méchant.

– J’ai vu. Mais tu ne pouvais rien faire de plus. En fait ils étaient trop soûls pour entendre raison. Heureusement qu’André est intervenu.

– Dès que les gens boivent, il faut toujours que ça dégénère. C’est pour cela que je ne sors jamais seule parce qu’on ne sait jamais ce qui peut arriver. Avec mon ex-mari, je me sentais protégée.

– Ce n’est donc pas le cas avec moi ? dit Anne.

– Non, ce n’était pas ce que je voulais dire. En fait, je ne savais pas comment me défendre.

– C’est parce que tu te mets en position de coupable. Tu n’as rien à te reprocher. Homo ou hétéro, les femmes sont agressées par eux de la même manière. C’était ta frousse qui les faisait jouir. Et d’ailleurs tu as bien vu comme ils ont battu en retraite rapidement quand André les a menacés du même sort. Eux aussi fonctionnent sur la peur. Seulement, je ne suis pas un homme. Et avec moi, tu ne peux pas compter sur l’aspect dissuasif. Mais je sais me défendre. J’ai pris des cours d’arts martiaux.

Cependant avant d’en arriver là, j’essaie autre chose. Tout simplement de les ignorer et de ne pas montrer mon angoisse. Et si possible prendre la fuite. car je ne cherche pas à tout prix à imposer mon point de vue sur la question. Ni à leur démontrer que l’homosexualité mène au bonheur. En effet s’il doit y avoir débat ou combat, ce sera dans d’autres lieux ou circonstances où mon intégrité physique ne sera pas autant menacée. Le militantisme a ses limites. Je n’ai pas la vocation de mourir pour la cause.

– Moi non plus. Et puis nous avions déjà goûté à ce genre d’insultes. Tu te rappelles ?

– Et comment ! C’est là que je me rends compte que tout le monde n’est pas prêt à nous accepter. Il nous en reste du chemin à parcourir. »

Le repas avalé, elles filèrent se coucher. Elles n’en pouvaient plus ni l’une ni l’autre et ne sentaient plus leurs jambes. Ce fut à celle qui s’endormirait le plus vite. La tendresse prendrait le pas sur l’amour cette nuit.                 

Anne fut réveillée la première. Louise dormait d’un sommeil encore profond. Anne se leva et prépara le petit déjeuner. Elle eut le temps de boire un thé avant que Louise ne se levât. Elle apprécia ce moment de solitude où elle laissa son esprit vagabonder. La réalité avait montré une de ses faces les plus brutales et Anne s’était sentie désarmée. Ne pas provoquer. Ne pas répondre. Plus facile à dire qu’à faire. Anne pouvait donner des leçons, de toute manière elle ne détenait pas la solution du problème. Elle avait voulu rassurer son amie autant qu’elle-même. Louise se leva reposée. Elle fut ravie des initiatives d’Anne. Celle-ci avait même poussé le raffinement jusqu’à plier les serviettes comme au restaurant. Le geste était touchant.

« Bien dormi mon cœur ? demanda Anne.

– Oui. Et toi ? Il y a longtemps que tu es debout ?

– Une petite heure.

– Je me suis endormie comme une masse hier soir. Tu vois moi aussi. Je n’en pouvais plus. J’avais besoin de récupérer. Et puis il va falloir que je sois en forme pour reprendre le boulot.

– Je te sers un thé ?

– Je veux bien. Qu’est-ce que tu as envie de faire aujourd’hui ?

– Je ne sais pas. Profiter de toi !

– Mais encore ? dit Louise qui devinait le programme.

– Je t’invite au restaurant, ça nous rappellera le château. Et puis j’ai envie de visiter un peu Cambrai et les alentours. Au fait, je ne t’ai jamais dit mais les « bêtises » sont mes bonbons préférés. Ils sont liés à un souvenir d’enfance encore très vivace. J’étais petite fille et j’avais six ans. Je venais de me faire opérer de l’appendicite et l’intervention avait été douloureuse. Ma mère avait insisté pour dormir la première nuit à la clinique avec moi et avait assisté impuissante à ma souffrance.

Pour tenir le coup elle suçait de ces bonbons. Et à chaque fois qu’elle m’embrassait ou me prenait dans ses bras, je sentais son haleine mentholée. Aussi j’associe cette friandise avec la tendresse maternelle. C’est le seul souvenir de mes contacts physiques avec elle. Comme je te l’ai déjà raconté, elle est plutôt froide, le genre à contrôler ses émotions, rien ne doit transpirer, elle estime que c’est vulgaire d’exprimer ses sentiments.

– Tiens, tu vois la bonbonnière sur la table ? Ouvre-la et sers-toi !

– Plus tard ! Prends ce toast pendant qu’il est chaud ! J’en remets un à griller ?

– Volontiers. »

Elles prirent le temps de se laver et de se préparer. Louise était toujours plus longue qu’Anne. Cette dernière en profita pour examiner la bibliothèque de son amie. Les livres trahissent la personnalité des écrivains aussi bien que de leurs lecteurs. Louise aimait les romans et plus particulièrement les histoires d’amour et policières. Rien concernant l’homosexualité. En revanche tout un coin était réservé aux ouvrages professionnels assez techniques.

Louise avait choisi un petit restaurant au centre ville. Elle prenait le risque de se montrer avec Anne. Louise avait décidé d’affronter le regard des autres sans avoir à rougir de son amie. D’ailleurs à peine furent elles rentrées qu’un homme se leva pour les saluer. C’était le directeur des ressources humaines.

« Bonjour Louise. Comment allez-vous ?

– Bonjour Monsieur. Très bien et vous-même ?

– Vous ne me présentez pas ?

– Si, si. Anne, Monsieur Delannoy. Anne est une amie que j’ai rencontrée lors de mon séjour en maison de repos. Elle est enseignante.

– Mes hommages Madame. Comment trouvez-vous notre région ?

– Très agréable. Et l’accueil est extrêmement chaleureux, répondit-elle en omettant de parler de l’incident de la veille.

– Vous m’en voyez ravi… »

Ils échangèrent pendant quelques minutes encore des banalités. Louise se trouva soulagée lorsqu’il regagna sa table. Sa femme n’avait pas perdu une miette de la conversation. Louise s’en méfiait comme de la peste car elle était assez réputée pour les commérages. Anne connaissait par cœur la vie en région où tout le monde connaît tout le monde qui rendait l’atmosphère de celle-ci irrespirable par moments. Louise lui confia à quel point elle avait hâte de quitter la région.

Après le restaurant, elles se promenèrent en ville. Louise salua là encore bien des gens. Plus personne n’ignorerait l’existence d’Anne, c’était exactement l’effet recherché par Louise. Intérieurement Anne admirait le courage de son amie. Elle osait braver les conventions sans savoir si entre elles deux cela allait marcher. Anne avait compris que Louise avait accepté sa nature profonde et que rien maintenant ne la ferait revenir en arrière. Vivre ensemble n’était plus qu’une question de temps. Quant à la réussite de leur couple, il ne tenait pas à leur sexe ou à leur genre. Il tenait à leur personnalité et à leur désir. Et c’est avec cela qu’elles devraient composer maintenant.

Assumation : chapitre 13

On était dimanche soir et le week-end était passé à toute vitesse. Anne devait reprendre son travail bientôt et elle voulait rentrer rapidement. De plus elle se sentait angoissée à l’idée de ne pas être à la hauteur. En effet elle avait perdu son rythme familier et l’idée d’avoir à courir les jours de cours la fatiguait déjà. Louise comprit qu’Anne n’était plus vraiment disponible dans sa tête pour elle. Elle aurait voulu pourtant l’aider à se détendre mais rien n’y faisait. Anne n’avait même plus envie de faire l’amour. Louise insista néanmoins et ce fut un fiasco pour Anne. Louise prit alors Anne dans ses bras. La tendresse remplaçait là encore l’amour. La « mère » remplaçait la maîtresse. Anne se mit alors à fondre en larmes.

« Eh bien ! Eh bien ! Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Louise qui n’y comprenait rien.

– …, car Anne était secouée de spasmes et de sanglots.

– Vas-y, pleure ! Ça te soulagera de ta tristesse. »

Anne sanglota une bonne demi-heure. Louise n’osait cependant pas bouger. Mais qu’est-ce qui avait bien pu déclencher pareil torrent lacrymal ? Ce n’était quand même pas la reprise du travail ? Il y avait autre chose. C’était certain. Le tee-shirt de Louise était bon à essorer et celui d’Anne n’était guère mieux car faute de mouchoir, elle s’était copieusement essuyé le visage avec.

Anne finit enfin par retrouver son calme. Louise en profita pour la laisser se reposer un peu et se changer. Elle lui ramena également un tee-shirt propre et un rouleau essuie-tout. Anne était absorbée dans ses pensées.

« Ça va mieux ? demanda Louise.

– Oui, fit Anne dans un soupir. Tu dois me trouver stupide de me mettre dans un état pareil ?

– Non parce que tu dois avoir tes raisons. Mais, c’est vrai que pour être tout à fait honnête, je n’ai rien compris. Tu veux m’expliquer ?

– … »

Cette dernière phrase venait de déclencher un nouveau spasme. Anne était vraiment bouleversée.

« Excuse-moi ! fit Anne qui tentait de se ressaisir. C’est trop d’émotions pour moi tout cela.

– Et je peux savoir quoi ? demanda Louise qui ne comprenait toujours pas.

– Eh bien tout ça. Le week-end avec toi. La visite de ton bureau. Les courses. La guinguette. Ce pays. Tout ça. C’est la vie dont j’ai toujours rêvé. Calme. Simple. Sereine. Tu vis la situation tellement bien que tu parviens à l’imposer aux autres comme une évidence alors qu’au départ c’était le contraire ! Et puis nous ensemble. Jamais un mot plus haut que l’autre. Pas de prise de tête. Tu ne me reproches rien. Tu me prends comme je suis…, fit Anne qui ne put continuer.

– Et bien si c’est ça qui te met dans cet état, ce n’est pas grave, fit Louise soulagée d’avoir échappé à la catastrophe. Il va falloir que tu t’habitues ma vieille ! Ça va être ton quotidien ! »

Louise avait enfin arraché un sourire à Anne. Elle aussi était submergée par ses sentiments. En fait elle se sentait bien avec Anne. C’était l’âme sœur qu’elle avait toujours recherchée. Quelqu’un sur qui compter. Avec lequel elle aurait des projets d’avenir et le désir de partager le pire comme le meilleur. Anne lui avait dévoilé sa fragilité et elle en avait été émue. D’ailleurs elles avaient cette même sensibilité, cette même perception de l’existence. Ainsi elles puisaient leur bonheur dans l’instant présent, dans ces petits moments banals et insignifiants qui rendent la vie si plaisante.

Par ailleurs elles n’étaient pas du style à vouloir à tout prix des sensations fortes pour avoir l’impression d’exister. En effet nul besoin d’alcool pour s’enivrer ou de drogue pour planer. Nul besoin non plus de voyages exotiques pour se sentir dépaysées. Enfin nul besoin de tromper l’autre pour ressentir des plaisirs nouveaux ni de psychodrame pour se parler vraiment. Mais tout simplement être à l’écoute de son désir et de celui de l’autre. Donner et recevoir. Aimer et être aimée. Vieillir ensemble.    

Elles restèrent soudées l’une à l’autre. Sans parler. Sans bouger. Savourant leur chaleur et leur odeur apaisantes. Elles s’endormirent ainsi.

Lundi matin. Anne était fin prête à partir. Elles avaient pris leur petit déjeuner comme si de rien n’était. Louise savait pourtant qu’elle ne devait pas retenir Anne. Cette dernière ne lui avait vraisemblablement pas tout révélé. De toute manière ce n’était qu’un au revoir.   

Anne, dans le rétroviseur, vit Louise agiter la main en signe de bonne route. Elle n’avait pas osé se retourner car ce départ avait un goût de fuite. En fait, elle partait avant de trop souffrir de la séparation inévitable. Anne était beaucoup plus amoureuse qu’elle ne le croyait. Mais surtout des souvenirs remontaient à la surface.

Pendant le trajet du retour, Anne eut tout loisir de laisser vagabonder son esprit. En particulier Caroline était omniprésente. Elle n’avait pas voulu en parler à Louise de peur de la blesser. Mais toute leur histoire lui était revenue d’un bloc sans qu’elle le veuille vraiment. Elle avait enfin ressenti en quoi cet amour avait été douloureux.

Anne avait rencontré Caroline à une fête entre femmes. Elle l’avait tout de suite remarquée car Caroline ne passait pas inaperçue. Caroline était du genre extraverti qui aimait qu’on posât le regard sur elle. Anne d’ailleurs n’avait pu s’en empêcher. Caroline le remarqua et l’invita à danser un slow. Anne accepta trop heureuse de cette initiative. Cependant Caroline lui fit sentir très vite qu’elle avait du désir pour elle. En effet elle avait une façon de s’abandonner qui en disait long sur ce qu’elle ressentait physiquement pour Anne. Cela n’était pas s’en lui déplaire car elle était plutôt du genre conventionnel. Caroline était une femme libre, belle, au charme sûr.

Quelque chose en elle respirait la joie de vivre. Tout le contraire d’Anne qui se réfugiait dans une certaine austérité intellectuelle. Elles furent très vite attirées l’une par l’autre. Cette soirée ne fut que la première d’une longue série. Elles apprirent ainsi à mieux se connaître. Caroline avait très tôt arrêté ses études pour des raisons financières. Elle avait sept frères et sœurs et son père, ouvrier agricole, s’était retrouvé au chômage à la suite d’un accident de travail. Sa mère avait élevé ses enfants et Caroline avait connu ce qu’on peut appeler la pauvreté. Si elle avait manqué de pain, elle n’avait jamais néanmoins manqué d’amour. Elle avait une vision de l’existence très différente de celle d’Anne. Elles n’appréhendaient pas la réalité de la même façon.

Caroline avait appris assez tôt à se débrouiller et avait travaillé dès qu’elle avait pu. Sans formation, elle avait cumulé les emplois non qualifiés. Elle ne craignait pas l’adversité, elle s’était toujours battue. Alors c’est sûr que ses préoccupations de petite bourgeoise l’amusaient, elle ne loupait pas une occasion d’en rire et de s’en moquer. Elle bousculait volontiers Anne car elle lui reprochait de ne pas avoir réellement vécu. Anne n’était qu’une intellectuelle coupée des réalités, des vraies joies de l’existence, avec une vision du monde aseptisée, anesthésiée par une éducation rigide. Il était facile de se dire féministe quand on était née avec une cuillère d’argent dans la bouche. Mais savait-elle seulement ce que c’était que de se lever à cinq heures tous les jours pour gagner le SMIC et de se faire exploiter par le patronat ?

Caroline ne mâchait pas ses mots. Et si Anne aimait être bousculée en revanche cela ne fut pas au goût de ses parents. Il y eut une dispute mémorable sur l’exploitation du prolétariat où Anne fut sommée de choisir entre elle et eux. Elle refusa ce chantage à l’origine d’une longue période de disgrâce, la déception était réciproque et partagée par les deux parties. Anne était trop amoureuse de Caroline pour entendre ce que ses parents avaient à lui dire. Sa mère avait essayé de lui expliquer que Caroline était en train de réinventer la lutte des classes, que c’était une trotskiste invétérée qui la mènerait à sa perte. Elle avait élevé sa fille selon des principes et des valeurs qu’elle n’acceptait pas voir remis en cause. Anne ne pouvait renier sa classe sociale sans se renier elle-même.

Si elle adhérait entièrement aux idées politiques de sa campagne, qu’elle aille vivre dans les cités sinistrées de banlieue au milieu des cas sociaux qui les peuplaient afin d’être en adéquation avec ses convictions. Elle risquerait d’en souffrir car si elle voulait bien se donner la peine d’analyser le discours de Caroline, il était pour elle des plus destructeurs. Si Caroline aimait Anne, elle devait l’aimer pour ce qu’elle était à savoir une petite bourgeoise, intellectuelle et gâtée par la vie.

Mais pourquoi lui imposer des tels changements, il existait des lesbiennes dans tous les milieux. Anne n’avait jamais oublié les paroles maternelles. Elle avait jugé que sa mère avait été cinglante par manque de tolérance et surtout parce qu’elle avait interprété cette mise en garde comme un désir inavoué à savoir que sa mère espérait que l’homosexualité de sa fille ne serait qu’une passade, une crise tardive d’adolescence, une opposition marquée qui s’estomperait avec la maturité.

Entre Caroline et Anne, le ton montait souvent. C’était le drame et la passion. Caroline s’enflammait très vite. Les réconciliations avaient souvent lieu sur l’oreiller et Anne aimait ces conflits car elle avait l’impression de vivre pleinement.

Comme Caroline n’était pas du genre à se laisser imposer quoi que ce soit, elle resta insensible aux arguments d’Anne concernant cette usine de produits toxiques quand elle décrocha ce contrat d’intérim si bien payé. Encore un raisonnement théorique d’agrégée éloigné de la réalité économique de ce monde capitaliste ! Caroline n’était pas une contradiction près sur l’argent et le patronat.

Anne s’en était voulu de ne pas avoir été plus ferme avec Caroline. Mais quand le mal fut découvert, il était trop tard. La mort de Caroline fut un chagrin terrible pour elle. Sa vie lui avait semblé vide ensuite, c’est ainsi qu’elle avait sombré dans une profonde dépression.

En fait sa mère avait eu raison. Caroline l’avait aimée d’un amour assez destructeur. Anne avait perdu nombre de ses points de repère avec Caroline car, en l’ébranlant sur ses fondamentaux et en la coupant des siens, elle ne pouvait plus trouver refuge dans son propre milieu ni dans celui de Caroline auquel elle n’appartenait pas. Anne n’avait pas compris que ses relations avec Caroline étaient du genre sadomasochiste et qu’au nom de l’amour, on n’avait pas tout à accepter de l’autre. Elles n’avaient surtout pas eu le temps de se déchirer totalement avec elle pour vraiment la quitter. La maladie les avait pris de cours et la culpabilité avait empêché tout deuil.

Sa rencontre avec Louise l’avait obligée à voir en face la nature même de son attachement malsain pour Caroline. Avec Louise ni drame, ni paroles blessantes. Louise, avec beaucoup de tact et de sensibilité, l’avait réconciliée avec elle-même en l’aimant comme elle était et pour ce qu’elle était. Louise n’avait pas eu la prétention de refaire le monde ni de la changer. Elle lui donnait cet amour inconditionnel qu’elle avait tant désiré et cherché. C’était cette terrible évidence qui l’avait tant fait pleurer.

Anne était enfin arrivée chez elle. Louise lui manquait terriblement. Un message l’attendait déjà sur son répondeur. C’était Louise qui voulait entendre sa voix. Anne l’appela. Elles s’échangèrent des mots doux. Anne regrettait d’être partie mais n’osait lui dire. Elle reprenait son travail le surlendemain.

Anne venait de raccrocher. Elle se mit à son bureau et écrivit une longue lettre à Louise. Cette dernière devait savoir ce qui l’avait tant bouleversée. Sans pour autant dévoiler toute sa relation avec Caroline, elle lui parla de leurs liens et de la douloureuse prise de conscience qui en avait découlé depuis. Comme il était fort tard, Anne décida de poster la lettre seulement le lendemain. Elle s’endormit soulagée.

On venait de sonner à la porte. Il était dix heures et Anne était encore au lit. Elle s’était couchée à quatre heures du matin. Qui cela pouvait-il être car elle n’attendait personne ? Elle décida de ne pas ouvrir. Mais la sonnette retentit de nouveau. Qui était-ce casse-pieds, pesta Anne ? Le carillon se fit insistant, Anne finit par se lever de mauvaise grâce. Elle regarda à travers les carreaux, qui se cachait derrière la grille ? Anne n’en crut pas ses yeux. C’était Louise. Quelle surprise !

« Attends, je t’ouvre ! » dit Anne qui avait ouvert la fenêtre.

Anne avait passé un peignoir. En fait elle était sortie dans le jardin jusqu’à la grille de l’entrée. Ensuite elle prit le sac d’une main et le bras de Louise de l’autre. Cependant elle évita de l’embrasser en public préférant se réserver pour l’intérieur.

Anne ferma la porte derrière Louise. Elle l’enlaça et l’embrassa fougueusement. Elle avait du mal à cacher sa joie.

« Qu’est-ce qui t’amène ? Ce n’était pas prévu.

– Je sais. Mais tu allais tellement mal quand tu es partie que je m’en suis voulu de ne pas t’avoir retenue. J’ai pensé que je devais être auprès de toi pour la reprise de ton travail, t’aider à surmonter ton angoisse. Je ne t’ai rien dit hier soir au téléphone car j’avais peur que tu refuses.

– Tu me connais déjà bien. C’est vrai que je n’aurais pas accepté. Tu dois aussi penser à toi.

– Mais j’y pense. J’ai prévu d’aller voir mon nouvel employeur. Si tu n’y vois pas d’inconvénients, je vais rester quelques temps chez toi, mon remplaçant a décidé de se passer de mes services pour le former. Je plains mes collaborateurs, il n’a pas l’air commode le nouveau.

– Mais non, au contraire, tu es chez toi ici. Je suis heureuse, Louise. Heureuse que tu sois là. Heureuse de la tournure des événements.

– Moi aussi. Tiens, j’ai des croissants. J’ai faim. Et toi ?

– Moi aussi. On déjeune et je te présente les lieux ensuite. »

Anne et Louise avaient retrouvé leur intimité à peine interrompue par leur brève séparation. Elles se dévoraient des yeux. C’était tellement bon d’être ensemble. Anne parla de la lettre. Elle la remit à Louise.

Cette dernière en profita pour la lire pendant qu’Anne était sous la douche. Elle avait vu juste. La sincérité d’Anne la toucha au plus haut point. Elle s’était dévoilée avec pudeur et dignité sur une partie douloureuse de sa vie. Anne avait fait le deuil de sa relation avec Caroline et était prête à vivre un autre amour. Elle était aussi en train de se sortir de sa dépression tout comme Louise. L’avenir leur souriait.

Anne fit visiter sa maison à Louise. Celle-ci tomba sous le charme de la demeure. Louise fut impressionnée par la bibliothèque. En fait elle se sentait très à l’aise chez Anne. Elle avait envie d’y vivre dès maintenant. C’est pour cela qu’elle accepta la proposition d’Anne qui voulait que Louise s’installât définitivement avec elle, ici, son travail se trouvant à une heure de route de là. Elles passèrent la fin de matinée à faire de la place dans les armoires pour les affaires de Louise.

A ce stade de leur relation, il ne manquait plus grand chose à leur bonheur.

Assumation : chapitre 14

Louise accompagna Anne jusqu’à la grille du lycée. Cela pouvait paraître quelque peu puéril mais Louise n’avait pas voulu la laisser seule avec ses angoisses. Elles avaient aussi convenu de se retrouver dans un café vers 17 heures. Louise avait ainsi tout le temps de se présenter à son nouvel employeur.

La venue de Louise avait été annoncée par téléphone. Elle fut reçue par le directeur des ressources humaines, français lui aussi et le courant passa assez bien entre eux. Il n’avait pas l’esprit provincial et cette alliance machiste lui paraissait d’une autre époque. En effet il avait parcouru le monde et était assez imprégné de culture anglo-saxonne, les femmes étaient autrement considérées outre-manche. Par ailleurs la vie privée de ses collaborateurs ne le regardait pas et il ne voulait pas que Louise assimilât cette mutation à une punition.

Elle s’empressa de le rassurer et sut, sans trop de difficulté, se montrer très convaincante. Si cela lui convenait elle prendrait officiellement son poste le mois prochain, le temps de la former mais aussi pour elle de s’installer dans la région. Sinon il pouvait se charger de lui trouver un logement grâce à ses relations. Louise le remercia mais elle avait déjà un pied à terre. En effet, c’était son ex-mari qui était originaire du Nord, pas elle. Ce challenge lui plaisait. L’entretien prit alors fin dans une atmosphère des plus détendues.

Louise avait un peu plus d’une heure d’avance au rendez-vous. Le lycée était situé au cœur de la ville et elle en profita pour regarder les vitrines. Rien à voir en particulier avec Cambrai. Elle aimait ce tourbillon propre à ce quartier chic. Cela donnait du romantisme à la situation. Louise ne put s’empêcher d’ailleurs d’acheter quelques vêtements. Elle se sentait belle et désirable dans le regard d’Anne et son envie de continuer à la séduire était très forte.

Anne fut ponctuelle au rendez-vous. Elle avait commandé un chocolat. Louise, à force de traîner, avait fini par être en retard. Anne l’avait aperçue entrer dans la librairie et n’était pas inquiète.

« Alors cette reprise ? demanda Louise.

– Bien. Je ne m’attendais pas à pareil accueil. Je ne pensais pas que j’avais pu manquer à ce point à mes élèves de classe prépa. Et je sais que le concours à Normale Sup. n’explique pas tout. En tout cas, ça m’a fait plaisir. Le proviseur avait parlé d’un allégement de planning mais je ne vois pas trop comment il pourra s’arranger. Mes étudiants attendent tellement de moi, je ne peux pas les décevoir.

– Je ne veux pas jouer les rabat-joie mais tu dois te ménager encore. Même si tu vas mieux, ce n’est pas encore ça. Tes élèves ont pu se passer de toi jusqu’à maintenant, ils peuvent comprendre que tu as besoin de respecter un temps de convalescence.

– Tu sais que tu es belle quand tu te mets en colère. Tu me trouves trop enthousiaste ?

– Oui et ça m’inquiète car je connais tes fragilités. Et comme d’habitude tu veux être parfaite, tu ne sais pas dire non devant une évidence.

– Tu as raison. Je me suis laissé emporter par l’ambiance de la journée. Mais je vais me calmer, je te le promets. Ma vie avec toi est plus importante que mes étudiants. Je t’aime Louise.

– Moi aussi. Tu veux une bonne nouvelle ? Je commence le mois prochain. En attendant je dois suivre une formation de management à Paris qui va durer trois semaines. Du coup pour avoir des soirées moins tristes, je me suis acheté quelques bouquins.

– Fais voir !

– Je ne préfère pas. Tu vas te moquer. Je n’ai pas ta culture.

– Quel procès d’intention ! Montre !

– Tiens !

– Oh ! Oh ! Mais c’est très intéressant ton choix. De bons auteurs. De bons sujets. Je les ai lus et j’ai adoré. Je vois que nous avons les mêmes goûts littéraires.

– Arrête ! Je ne te crois pas. Tu dis ça pour ne pas me vexer.

– Comme tu veux ! Mais en rentrant, regarde dans la bibliothèque et tu verras qu’ils sont en bonne position ! Tu aurais pu éviter de les acheter si tu m’en avais parlé. Nous avons encore beaucoup à apprendre l’une de l’autre. Je n’ai pas envie de recommencer avec toi les mêmes erreurs que j’ai commises avec Caroline.

– Il n’y a aucune raison. J’aurais pu aussi te demander conseil. Je n’ai pas voulu. Sans doute à cause de mon ex-mari qui savait tout sur tout. Il m’imposait ses choix sans que j’aie vraiment mon mot à dire. J’avais un complexe d’infériorité par rapport à lui. Je dois avouer qu’au début de notre relation, j’ai été très impressionnée par toi.

 – Ah bon ? Il n’y a pourtant pas de quoi.

– C’est toi qui le dis. Je n’ai pas tes diplômes. Je me suis hissée dans l’échelle sociale à la force du poignet. Mais ne crois pas que je suis tombée amoureuse de toi pour ça !

– J’espère que non !

– Et puis regarde ce que je me suis offert ! »

Elles bavardèrent encore un bon moment avant de rentrer à la maison. Louise se jeta sur la bibliothèque dès son arrivée. Anne ne lui avait pas menti. Louise regretta sa timidité. Anne avait tant à lui apprendre sur elle encore. D’ailleurs que faisaient ces petits cahiers à la couverture cartonnée tout en haut du meuble ? Louise s’en saisit pour satisfaire sa curiosité qu’Anne encouragea du regard. Ces cahiers étaient recouverts d’une petite écriture serrée et régulière.

« Mais c’est ton écriture ! s’exclama Louise. C’est ton journal intime ?

– Non. Ce sont des nouvelles. Tu veux lire ?

– Tu veux bien ? Laquelle me conseilles-tu ?

– Je ne sais pas. Tiens, celle-ci par exemple ! Assieds-toi sur le canapé pour lire ! Pendant ce temps, je vais préparer le dîner ! J’ai envie d’une pizza maison et d’une salade. Ça te dit ?

– Parfait. Je me sers un soda. Tu en veux un ?

– Oui, à condition que je te le serve.

– Embrasse-moi ! » fit Louise.

Louise s’installa confortablement dans le canapé. Elle feuilleta le cahier que lui avait prêté Anne. Toutes les pages étaient noircies de son écriture. Louise était très excitée de pénétrer dans l’univers intérieur d’Anne. Elle avait toujours voulu écrire mais n’avait aucun talent. Et puis surtout aucune inspiration, ni aucune rigueur. Passées les quinze premières pages, elle n’avait plus rien à dire. Quant aux nouvelles, elle n’avait pas un style assez percutant pour tenir son sujet dans un tel cadre. Anne était revenue de la cuisine avec une boisson qu’elle lui tendit. Louise le prit d’une main faisant attention de ne pas tacher le carnet. Elle but deux gorgées et reposa le verre sur la petite table qui se trouvait devant elle et commença sa lecture.

Louise, rêveuse, referma le livret. Ces histoires lui avaient beaucoup plu car elles lui parlaient. Étaient-elles autobiographiques ? Où puisait-elle toute son inspiration ? Quelle facilité elle avait pour décrire ce qu’elle ressentait au fond d’elle sans pouvoir mettre des mots dessus. Il se dégageait de son style une mélodie indéfinissable qui emportait le lecteur dans des récits qu’elle savait rendre très vivants. C’était certain elle avait du talent. Louise se sentit tout d’un coup moins impressionnée par l’intellectualisme de son amie.

Depuis qu’elle partageait son intimité elle savait que tout cela ne l’avait pas empêché de vivre des échecs sentimentaux. Et surtout de toujours continuer à croire au Grand Amour, ses nouvelles transpiraient de ce désir mais également de bien d’autres. Anne avait un petit côté fleur bleue qui la touchait énormément, elle ne cachait pas ses failles et l’identification avec ses héroïnes n’en était que plus intense. Louise, à l’occasion l’interrogera pour en savoir un peu plus entre fiction et réalité. Louise finit de boire son verre. Elle entendait des bruits en cuisine et des odeurs lui arrivaient qui lui aiguisaient l’appétit. Louise se leva pour rejoindre Anne.

Cette dernière venait d’enfourner la pizza au four, l’unique recette dans laquelle elle osait se lancer sans complexe. Louise sans un mot commença à laver la vaisselle et Anne s’occupa d’éplucher la salade.

« Alors ? demanda Anne qui craignait un peu les critiques de son amie.

– J’ai beaucoup aimé. Tu sais raconter des histoires qui parlent aux gens. C’est autobiographique ou bien inspiré de faits réels ?

– On dit toujours que le premier roman est autobiographique. Eh bien la première écrite je l’ai jetée, je te laisse conclure pour les autres. Quant à mon premier roman, il m’a été refusé par les éditeurs. Sans doute, justement parce qu’il était trop personnel. Le deuxième fut le bon. En fait c’est tiré en grande partie de mon imagination et un peu de ma vie. Ça te convient comme réponse ?

– Comment tu trouves toutes ses idées pour écrire ? J’ai toujours voulu coucher les miennes sur le papier mais je n’y suis jamais parvenue, je n’ai jamais été capable de terminer quoi que ce soit. Je n’ai aucun don en fait, ce n’est pas comme toi !

– Mais moi non plus si ça peut te consoler et te rassurer. En fait ce qui arrête la plupart des gens, c’est la forme. « Je ne sais pas écrire ». « Je n’ai pas de style ». Alors qu’au fond d’eux ils ont une bonne histoire à raconter. C’est dommage. Tu vois ma grand-mère était une formidable conteuse. Elle me racontait sa vie et celle des siens. J’étais passionnée par ces récits. Eh bien vois-tu, le jour où elle est morte elle partie avec. Je regrette beaucoup de ne pas avoir pris le temps de les noter.

Je pense que ce qui est important quand on rédige ou qu’on invente une fiction c’est justement de pouvoir restituer l’atmosphère et les émotions qui s’y rattachent afin que celui qui les reçoive puisse entrer en résonance avec l’univers intérieur de l’auteur à travers sa propre histoire. Ensuite chacun se laisse emporter par ce qui le fait vibrer. En musique, c’est la théorie de la « note bleue ».

– Et c’est quoi ? demanda Louise qui n’avait pas honte de son ignorance.

– Cette théorie développe l’idée selon laquelle tout auditeur entend dans une œuvre la « note bleue ». Pour chacun d’entre nous elle est différente. Mais une fois que nous l’avons entendu, notre seul but est de la réentendre dans la suite du morceau afin de retrouver cette émotion qui nous a tant troublée à sa première écoute.

– Effectivement, on pourrait transposer cette idée à la littérature. Mais au lieu d’être un mot, il s’agirait d’une situation.

– Mais tu réinventes la collection Harlequin ?

– Comment ? Mais tu te moques ? fit Louise qui venait de comprendre.

– Juste un peu. »

Et elles rirent de bon cœur de cette mauvaise plaisanterie. N’était pas encore né celui qui détenait le secret d’un bon roman. Ecrire devait avant tout être un plaisir. Mais pour l’heure, la pizza était prête. Elles se mirent à table. Louise avait envie de lire d’autres nouvelles. Anne proposa de lui faire la lecture après le repas.

Elles passèrent une excellente soirée. Louise s’était blottie contre Anne et se laissa porter par les mots. Jamais elle n’avait connu un moment de tendresse de cette intensité. Qu’il était bon d’être avec celle qu’elle aimait !

Assumation : chapitre 15

Les trois semaines qui venaient de s’écouler étaient passées très vite. Louise s’était également occupée d’organiser son déménagement. Elle avait donné ses meubles et sa vaisselle prétextant qu’elle voulait tourner définitivement la page ne gardant qu’un minimum de souvenir de cette triste période. Ce n’était ni une vérité ni un mensonge. Quant à sa formation, elle fut à la fois pragmatique et théorique, les stagiaires avaient déjà tous une expérience d’encadrement d’équipe.

Louise acquit les bases nécessaires qui lui manquaient, elle serait opérationnelle dès son arrivée dans l’entreprise. Anne profita de ses jours libres pour lui prêter main forte dans le rangement des caisses. Elles en profitèrent également pour retourner danser « au canotier » et visiter « La petite Suisse » du Nord, Lille, la Belgique. Elles se promirent d’y revenir. Après tout, cette région était partie intégrante de leur histoire maintenant. Et puis Louise y avait encore des amis, elle ne pouvait pas non plus couper trop radicalement les ponts avec son passé ni les personnes qui la constituaient.

Avec tous leurs allers et retours, Louise et Anne s’étaient passées d’un camion de déménagement. Elles avaient réussi à transporter toutes les affaires de Louise et les avaient rangées au fur et à mesure dans la maison d’Anne. Louise aimait ce pavillon de plein pied avec son jardin. Anne avait planté des rosiers sur le devant et à l’arrière, abritée par des thuyas, une grande pelouse. Dans un coin, Anne avait aménagé un barbecue et une table était installée à l’ombre d’un cerisier et d’un pêcher.

Maintenant c’était chez elles. Anne lui avait remis un trousseau de clés avec une certaine émotion. A défaut d’une bague devant Monsieur le Maire ou d’un PACS signé devant un greffier indifférent, cet anneau avait scellé encore plus sûrement leur union. Pour officialiser leur vie commune, elles avaient choisi de faire mettre la note de téléphone à leurs deux noms. Pour ce qui était de leurs droits, elles en avaient peu. Elles le savaient mais le combat était déjà bien engagé.

Leur vie commune débuta ainsi entre tracas administratifs et rythme de vie à deux à prendre. A croire qu’elles avaient toujours vécu ensemble car la cohabitation ne posa aucun problème majeur. Louise qui avait l’expérience avec un homme apprécia le quotidien avec une femme. Elle n’avait pas besoin de lui dire ce qu’il y avait à faire. Son ex-mari hommes avait eu du mal à prendre des initiatives en ce qui concernait la vie domestique. Même sale, il trouvait encore la maison propre. Même le frigo vide ne l’incitait pas à penser de lui-même le remplir par des courses qu’il aurait effectuées. Quant au repassage, il savait faire remarquer que sa chemise avait des faux plis mais pour ce qui était de prendre le fer, il devenait manchot.

Ce n’est pas tant la routine qui avait tué son couple mais l’incompréhension qui en avait découlé. Toutes ces frustrations rentrées, ces impossibilités à communiquer dans ce domaine avaient usé son mariage à toute vitesse, la maternité n’avait été que la partie émergeante de l’iceberg. Avec Anne c’était différent. Le partage des tâches était réel et le dialogue plus facile. Elle avait l’impression de parler la même langue. C’était une situation plus agréable et  beaucoup plus confortable que le mutisme que son ex savait lui opposer quand la crise menaçait d’exploser.

Anne et Louise n’avaient pas exactement les mêmes horaires. Anne était plus souvent à la maison et s’occupait davantage des courses et des repas, elle avait énormément progressé dans ce domaine. Louise cuisinait plus volontiers le week-end. Pour ce qui était du ménage Anne avait trouvé une solution grâce à un reste de son éducation bourgeoise et de son peu de goût pour la chose. Son féminisme s’en était fort bien accommodé et même les propos plutôt violents de Caroline sur l’exploitation des travailleurs immigrés ne l’avaient pas fait changer d’avis.

En fait Anne appartenait à un réseau d’échanges de service. Contre quelques heures de ménage, Anne donnait de son temps pour alphabétiser des femmes étrangères. Louise aussi appréciait cette solution. Cela lui permettait de profiter d’Anne et puis elle ne voyait pas trop quand elle aurait eu le temps de s’y consacrer. Par ailleurs elle découvrit la chaleur de ces femmes d’une autre culture qui avaient tant aussi à lui apprendre sur elle-même et sur les autres, leur contact était un enrichissement réciproque. De plus Anne lui avait donné le goût de l’écriture et elle y passait certaines de ses soirées. Leur existence était d’une banalité affligeante, que rajouter de plus à ce décor sirupeux.

Elles étaient ensemble depuis un mois et il faisait très doux en ce début de printemps. Pour la soirée, Anne avait improvisé un barbecue. Louise s’intégrait bien dans son nouvel emploi. Son poste lui plaisait beaucoup. Par ailleurs elles avaient convenu l’une comme l’autre de ne pas trop raconter leur journée respective de travail. En effet elles voulaient que la coupure entre leurs univers professionnels et affectifs soit effective. Aussi elles s’autorisaient seulement des anecdotes drôles.

Si l’une ou l’autre éprouvait une difficulté, elles essayaient de trouver une solution ensemble mais elles préféraient discuter d’autres choses. Investir son travail est une chose. Se laisser envahir par lui en est une autre. Aussi étaient-elles détendues. Anne s’activait autour du barbecue. Louise essuyait les chaises et la table afin de dresser le couvert. Elle n’en eut pas pour longtemps à mettre la table. Tout y était. Les sauces, les crudités, les chips, les boissons. Louise leur servit l’apéritif. Avec la chaleur que dégageait le feu, Anne apprécia l’initiative.

« Merci mon amour. C’est une bonne idée. Je commençais à avoir soif. On a vraiment une belle soirée.

– Il n’y a pas de raison que ça ne dure pas. J’adore le printemps. C’est ma saison préférée.

– Moi aussi. Mais certainement pas pour les mêmes raisons que toi. Alors pourquoi tu aimes tant le printemps ?

– A cause de mes souvenirs d’école. Quand arrivait le printemps, tout était joué. On savait qu’on passait dans la classe supérieure. Et plus le trimestre avançait moins on bossait dur. C’étaient aussi les sorties scolaires, les interminables goûters. Et puis ensuite quand j’ai travaillé, c’étaient les soirées entre copains, la nature qui annonçait un renouveau, on sortait surtout de la grisaille, c’est moche le Nord en hiver tu sais, ce fut un choc pour moi de m’installer dans cette région. Et pour toi ?

– Pour moi le printemps est la saison de l’amour. Même si je n’ai pas toujours été heureuse.

– Ah bon ! Raconte !

– Qu’est-ce que tu veux savoir ?

– Comment est-ce que tu as su que tu étais lesbienne ?

– Je l’ai toujours su. Depuis longtemps, je me sentais attirée par les filles. Au collège déjà, je n’avais d’yeux que pour mes profs femmes et je n’avais que des copines. Nous nous racontions tout. A l’adolescence, les garçons ne me firent aucun effet. Je me rendais compte que j’étais différente des autres et que j’éprouvais du désir physique pour les filles. C’est là que j’ai commencé à regarder dans des livres pour voir si ce qui m’arrivait existait chez d’autre et je n’ai rien trouvé de satisfaisant. Sauf des définitions médicales à faire peur. Mais cela ne m’a pas arrêté. Au début, je l’ai vécu dans la honte jusqu’au jour où j’ai rencontré une autre jeune femme comme moi. Ce fut la révélation. J’ai choisi alors de le vivre au grand jour et de ne pas me cacher. Et je ne regrette rien.  

– Et tu en as parlé quand, à ta mère de tout cela ?

– Tu sais chez nous la sexualité était un sujet tabou. On pouvait parler de l’aspect physiologique de la sexualité mais pas des sentiments qu’il y avait autour. Comme je te l’ai déjà dit, ma mère est quelqu’un de froid et aussi loin que remontent mes souvenirs je n’ai jamais vu un geste de tendresse entre elle et mon père.

– Et comment c’était la première fois avec une femme ?

– Maladroit et touchant. Mais tu es bien curieuse !

– J’ai envie de te connaître, c’est tout. N’y vois rien d’autre.

– Ma première expérience a été avec une fille de ma classe en terminale. Nous étions physiquement attirées l’une par l’autre. On ne peut pas dire que c’était une grande histoire d’amour. Nous étions assez ignorantes l’une et l’autre des subtilités des sentiments ainsi que l’aspect physique de la chose. Depuis je me suis rattrapée et c’est un sujet que je maîtrise assez bien il me semble. Disons que ce fut une amourette suffisamment importante pour que nous ayons eu envie l’une de l’autre et le renouveler. J’ai su avec elle que c’était ma voie. En revanche pour elle ce ne fut pas le cas. Elle est maintenant mariée et mère de famille et je sais qu’elle n’a jamais renouvelé l’expérience. Nous avons gardé longtemps le contact puis j’ai fini plus ou moins par laisser tomber. J’ai de ses nouvelles régulièrement par une amie commune.

– Et sinon tu as connu beaucoup de femmes ?

– Tiens, passe-moi les brochettes ! Ça doit être bon maintenant.

– Tu n’as pas répondu à ma question.

– Oui. J’en ai connu quelques-unes unes. Certaines ont compté plus que d’autres. Et toi les hommes ?

– Ne change pas de sujet !

– J’ai l’impression de subir un interrogatoire. Tu es jalouse ?

– Pourquoi tu me demandes cela ?

– Je ne sais pas. J’ai l’impression que ça te fait souffrir de savoir que j’ai connu d’autres femmes.

– Peut être.

– C’est parce que je suis la première pour toi et tu aimerais qu’il en soit de même ?

– Non. En fait si. Je ne supporte pas l’idée que tu aies pu dire « je t’aime » à d’autres que moi.

– Je pourrais te retourner aussi le compliment avec les hommes.

– Ne mélange pas tout. C’est différent en fait.

– Non, c’est pareil. On veut toujours être l’unique pour tout le monde. Mais ce n’est pas le cas. Et si ça peut te rassurer, ce que j’éprouve pour toi, je ne l’ai jamais ressenti pour quiconque.

– C’est vrai ?

– A ton avis ?

– Embrasse-moi !

– Et les brochettes ?

– Je les adore bien cuites. »

Assumation : chapitre 16

Le week-end commençait dans quatre jours et s’annonçait beau. Par ailleurs Anne avait décidé d’emmener Louise au Festival de films de femmes de Créteil. En effet c’est un lieu de rendez-vous lesbien et pour rien au monde Anne ne voulait le manquer. Il y aurait les éternelles habituées et surtout ces rencontres avec les réalisatrices. Pour l’instant chacune travaillait dans son coin afin d’être entièrement disponible pour l’événement. C’est alors que le téléphone sonna.

« Tu y vas, Louise. En fait je n’ai pas le courage de me lever.

– D’accord. Si c’est ta maîtresse, je lui dis de rappeler ?

– C’est malin, » fit Anne.

Louise entra dans la maison et décrocha.

« Allô ! Anne ?

– Non mais ne quittez pas je vous la passe.

– Mais qui êtes-vous ? demanda la voix, autoritaire.

– Louise. Mais ne quittez pas !

– Anne ! hurla Louise. On te demande au téléphone !

– Qui est-ce ? demanda Anne qui n’attendait pourtant aucun coup de téléphone.

– Je ne sais pas. Mais elle sait ce qu’elle veut.

– Ah ? puis prenant le combiné. Allô ! … Maman ! Mais quelle surprise ! … »

Louise retourna dans le salon. En fait elle ne voulait pas se montrer indiscrète. Anne ne savait pas si elle lui avait parlé d’elle. De toute évidence non car sa mère lui avait demandé qui elle était. Et au fait la sienne. Qu’en était-il ? En effet elle ne lui avait donné aucun signe de vie depuis un mois. Juste deux ou trois messages laconiques sur un répondeur pour la prévenir de son changement de travail et d’adresse mais sans pour autant lui laisser ses coordonnées. D’autant plus que sa mère habitait à deux bonnes heures d’ici. Par ailleurs son père était mort, il y a quelques années d’un infarctus et sa mère n’avait pas refait sa vie. Son rôle de grand-mère l’occupait à plein temps car Louise avait deux sœurs, mère chacune de deux enfants. D’autre part Louise était l’aînée et n’avait pas à proprement parler donné l’exemple.

Anne revint s’allonger sur sa chaise longue pour terminer sa lecture.

« C’était ma mère. Elle n’était pas contente que je la laisse sans nouvelle. Elle est vraiment étouffante, à la fin !!! En plus, elle voulait savoir qui tu étais. Je n’ai pas de compte à lui rendre.

– C’est dur de couper le cordon à ce que je vois.

– Non, mais c’est ma mère. Elle veut toujours tout contrôler. C’est plus fort qu’elle. Elle ne veut toujours pas admettre que je fasse ma vie comme bon me semble. Sinon, ça va. Comme tu peux le constater, entre nous deux, la relation est plutôt forte. Mais cela ne veut pas dire mauvaise. En définitive le positif dans tout cela, c’est que je continue à avoir de l’importance pour elle. Au fait elle nous invite à dîner, elle a lourdement insisté, elle veut que je te présente car j’ai fini par lâcher qui tu étais. J’ai dit que je t’en parlerais d’abord.

– J’aimerais beaucoup la rencontrer ainsi que ton père. Après tout ce sont mes « beaux-parents ». Tu sais quand nous sommes libres ?

– Bon, je la rappelle tout de suite. Comme ça, ce sera fait. »

Anne revint cinq minutes plus tard.

« C’est d’accord pour mardi soir, 20 heures. Au fait, et la tienne ?

– Justement j’y pensais. Je ne lui ai toujours pas annoncé d’ailleurs.

– …

– Oh, ne me regarde pas avec ses yeux là. Non, je ne me défile pas. Mais ce n’est pas facile.

– Je n’ai rien dit. Tu fais ce que tu veux car tu la connais mieux que moi.

– Eh bien justement. Plus je vais tarder, plus cela va être difficile.

– Pourquoi tu ne l’invites pas ici ?

– Non, ce n’est pas une bonne idée. En plus elle ne va pas être à l’aise. En fait elle a besoin de se sentir en terrain connu.

– Et bien va la voir.

– Et toi ?

– Je survivrai. Téléphone-lui, va ! »

Louise s’exécuta. Elle ne resta pas longtemps avec sa mère car dix minutes plus tard, elle était dans le jardin.

« Je vois ma mère demain. J’irai chez elle dans l’après-midi, je m’arrangerai pour quitter plutôt le bureau. Mais je rentrerai tard.

– C’est mieux ainsi, tu ne crois pas ?

– Sans doute. »

Louise se rendit seule chez sa mère. Elle avait essayé de ne pas trop y penser dans la matinée ni pendant le trajet en voiture. Anne aurait pu l’accompagner aussi car elle n’avait pas cours mais elle avait préféré rester à la maison en profiter pour corriger des copies. De toute manière elle aurait largement de quoi s’occuper. Que Louise prenne tout son temps ! Par ailleurs ce retour sur le lieu de son enfance fit jaillir en elle une bouffée nostalgique. Elle se revoyait des années en arrière en train de jouer avec ses sœurs dans ce square. Que c’était loin tout ça ! Louise entra dans l’immeuble et appela l’ascenseur. Elle reconnut ses initiales gravées dans la porte intérieure malgré la couche de peinture. Lulu avait depuis plus de vingt ans rendez-vous à 16 heures au café. Et Marie était passée mais tu n’étais pas là. Que de souvenirs !

L’ascenseur s’était immobilisé au troisième étage. Louise ouvrit la porte et alluma la lumière car le palier était plongé dans le noir. Cette odeur de cuisine. Toujours la même. Son cœur s’emballa. Elle aurait voulu repartir tout de suite. Elle sonna. Sa mère ouvrit. Elle était visiblement contente de voir sa fille. Elles se firent la bise sur le pas de la porte et entrèrent s’installer dans le salon.

« Je suis contente que tu aies appelé. Je commençais à me faire du souci. En effet c’est une bonne invention les répondeurs mais à condition de pouvoir rappeler les gens.

– Je sais maman. Je ne t’ai pas laissé mes coordonnées.

– Et pourquoi ?

– Parce que… parce que… ce n’était pas possible.

– Comment ça ? Tu as des problèmes ?

– Non. En fait je suis en train de refaire ma vie.

– Mon Dieu, merci. Quelle bonne nouvelle ? Et je le connais.

– Non ? fit Louise qui ne releva pas le « le ». Le problème n’est pas exactement là.

– Il est marié ?

– Non, en…

– Il ne veut pas d’une divorcée ?

– Non, en…

– Tu es enceinte ? Oh ma chérie…

– Maman, tais-toi ! Tu veux m’écouter ! Je refais ma vie avec… une femme.

– Comment ça une femme ? Une femme ! Mais comment as-tu pu me faire ça !

– Oh, ne ramène pas tout à toi ! Toujours toi et pas les autres ! Crois-tu que pour moi c’est évident ?

– Si je m’attendais ! Depuis combien de temps tu le sais ? Je viens de me prendre le ciel sur la tête, tu pourrais faire preuve d’un minimum de compréhension ma fille. Ne me demande pas d’accepter tes choix sans broncher ! Je ne vais pas être hypocrite, ça ne me plait pas du tout ! Mais tu as pensé à ce qu’on va dire ?

– C’est bien toi ! Tu préfères l’avis des voisins au bonheur de ta fille.

– Quel caractère ! On se demande de qui tu le tiens. Moi qui me faisais toute une joie de te voir.

– Eh bien qu’est-ce qui t’en empêche ?

– Tu te rends compte de la situation. Je dois me réjouir d’avoir une fille… une fille…

– Lesbienne !

– Tu m’as compris, arrête ta provocation. Je ne vous ai pas élevée tes sœurs et toi pour devenir comme ça.

– Pourquoi ? Tu te sens responsable de ce qui m’arrive.

– Non alors ! C’est ton père qui a manqué d’autorité.

– Laisse papa en paix ! Pourquoi il faut que tu trouves un coupable ? Est-ce un crime si j’aime une femme ?

– Non. Mais…

– Mais quoi ?

– Je suis déçue par toi Louise. Je m’attendais à autre chose. Tu avais pourtant fait un beau mariage. Il te fallait des enfants pour t’équilibrer. Mais non, tu as fait passer ton métier avant. Je comprends que ton mari ait cherché consolation ailleurs.

– Merci de ta franchise. Au moins un gendre soutenu par sa belle-mère, il en a de la chance ! Je te rappelle quand même au passage que la cocue de service ce fut moi, s’il y a bien quelque chose que personne ne peut me reprocher c’est ma fidélité !

– On ne peut rien dire. Tu pars au quart de tour. Que tu es susceptible Louise !

– C’est un sujet sensible mon ex. Revenons à ce qui nous intéresse. Je comprends ta réaction à mon égard mais je ne changerai pas d’avis sur la question. Je ne vais pas passer ma vie à être malheureuse uniquement pour te faire plaisir. Si comme tu le prétends, tu m’aimes tu dois m’accepter comme je suis. Et si nous ne devons plus nous revoir et bien tant pis ! Au revoir. »

Avant que sa mère n’ait eut le temps de quoi que ce soit, Louise était déjà dans l’escalier, elle ne voulait pas voir ses larmes. Elle en avait déjà assez entendu. Néanmoins, elle prit soin avant de rentrer de glisser son numéro de téléphone portable dans sa boite à lettres. Sa mère ne pourrait pas lui reprocher d’être injoignable.

Louise eut envie de pleurer tout le chemin du retour malgré le temps ensoleillé chargé de belles promesses. A sa tête, Anne comprit tout de suite que l’entrevue s’était mal passée.

« Tu veux en parler ? proposa Anne timidement.

– Non. Il faut que je me calme. De toute manière une attitude contraire m’aurait étonnée. Ma fille chérie, j’ai toujours rêvé que tu sois lesbienne. Il faut qu’elle digère l’information. On a beau s’y attendre, l’entendre est toujours douloureux. Au moins les choses sont dites. Et toi, tes copies ?

– Je n’en voyais plus le bout. Je n’en peux plus. Tu n’as pas envie d’un petit câlin ? dit Anne en se faisant très tendre.

– Non pas ce soir !

– Bon, quand tu seras calmée tu me feras signe, dit Anne qui acceptait mal de faire les frais de la dispute entre Louise et sa mère.

– Excuse-moi ! Mais je suis en colère.

– J’ai vu.

– Tu m’en veux ?

– Non. Mais pourquoi gâcher notre soirée ? Tu ne changeras pas ta mère et en plus tu lui fais un trop beau cadeau : notre première dispute.

– Et puis m.…, » dit Louise qui embrassa Anne.

Il n’y eut pas que la météo qui indiqua des records de douceur ce soir là.

Assumation : chapitre 17

Louise se montra contrariée le reste de la semaine par l’attitude de sa mère. En effet elle avait espéré un coup de téléphone. Mais en vain car elle avait trop de fierté pour l’appeler. Et puis que pouvait-elle ajouter ? Tout avait été dit. Louise souffrait bien plus qu’elle ne voulait l’admettre de l’attitude maternelle. Mais elle était déterminée à ne faire aucune concession sur ce terrain. Anne respecta cependant son humeur sombre. Inutile en effet d’entamer un débat qui risquerait de s’envenimer. Si Louise vivait si bien son homosexualité aujourd’hui c’était au prix d’une longue maturation et d’une dépression. Anne jugeait Louise comme étant dure avec sa mère qui avait besoin de digérer l’information, son silence ne devait pas être mal interprété. Et puis Anne ne savait pas non plus comment elle allait être après la soirée chez ses parents.

Le week-end tint ses promesses. Le temps était superbe et les films à Créteil intéressants. Louise ne connaissait pas la maison des Arts et apprécia beaucoup l’ambiance des débats à « la piscine ». En fait c’était sa première confrontation avec le milieu lesbien et elle s’y sentit plutôt à l’aise malgré ses appréhensions. Louise ne se reconnaissait pas trop dans la tenue vestimentaire ou le comportement de certaines. Mais elle appréciait en revanche de ne pas se sentir différente d’elles, de partager une identité sexuelle commune, une sororalité. Les discussions furent vives et animées après les projections car il fut beaucoup question de politique et du PACS.

Louise s’abstint d’intervenir car elle n’avait pas véritablement d’opinion sur ces questions. La révélation pour Louise vint surtout des films eux-mêmes. En effet elle n’avait jamais vu jusqu’à maintenant des films à proprement parler lesbiens et elle les vécut comme un choc. Louise percevait qu’il y avait une Histoire lesbienne, une culture, des réseaux d’échanges et associatifs et qu’elle n’était pas isolée dans un monde hostile. Louise osa enfin demander à Anne de l’initier à cette culture et de l’emmener dans d’autres lieux lesbiens. Anne le lui promit. De toute façon, elle retournerait à Créteil le week-end prochain tant pis si la nuit de dimanche était courte à cause de la route.

Un immeuble cossu. Rien à voir avec la cité d’enfance de Louise. Mardi. 20 heures. Anne et Louise étaient ponctuelles. Anne avait apporté une bonne bouteille de vin car elle savait ses parents amateurs. Louise fut frappée de la ressemblance entre Anne et sa mère. Le même regard clair et déterminé. Cependant, elle n’avait pas hérité de son air sévère et autoritaire. Le père d’Anne était plus en retrait. On sentait l’admiration secrète qu’il avait pour sa fille unique et cette homosexualité qu’il semblait plutôt bien accepter.

Au moins, il n’aurait pas à donner sa fille à un homme. En revanche la mère d’Anne se fit inquisitrice dès les premières minutes. Cependant Anne répondit à ses questions. C’était comme un jeu entre elles deux qui excluait le reste de l’auditoire. Ils s’étaient installés tous au salon. Les petits fours circulaient et les verres se vidaient. Le père d’Anne finit enfin par les interrompre afin de s’intéresser à Louise.

« Et qui est cette charmante personne Anne ? demanda le père.

– Louise, papa. C’est avec elle que je partage ma vie.

– Et que faites-vous dans la vie, mademoiselle ?

– Tu vas arrêter avec tes « mademoiselle ». Elle s’appelle Louise. S’il te plaît fais-moi plaisir !

– Bon, Louise, fit le père soucieux de satisfaire à la demande de sa fille.

– Et puis elle n’est pas là pour un interrogatoire en bonne et due forme. Louise dirige une équipe d’informaticiens dans une boite au Luxembourg. Non elle n’a pas de diplômes universitaires. Oui, c’est la première fois avec une femme. Voilà ta curiosité est rassasiée ?

– Oui, ma chérie, fit le père qui sentait sa fille sur la défensive.

– Il faut dire qu’avec la dernière…, commença la mère.

– Caroline, rectifia Anne.

– Il faut dire qu’avec… Caroline, dit la mère en regardant la fille, nous avons été à rude épreuve. J’espère que ce n’est pas le même genre sinon…

– Bon, c’est fini. De toute façon vous le savez et pour cause, dit Anne qui était au bord des larmes. Faut-il donc que je sois toujours parfaite ? Que tu ne me pardonnes aucune erreur ? J’ai payé le prix fort il me semble non ?

– Tu connais ta mère, elle ne peut s’empêcher de parler du passé, dit le père qui cherchait à calmer l’ambiance. Louise a l’air charmant. Tu as bon goût Anne en matière de femmes, tu dois tenir de moi. »

Tout le monde rit de bon cœur à cette plaisanterie pourtant facile. Cela eut pour conséquence d’alléger l’atmosphère. Anne fut sensible au fait que sa mère avait cuisiné tout ce qu’elle préférait et surtout qu’elle s’intéressât réellement à Louise. Sa mère appréciait le côté sérieux de la jeune fille et sa bonne éducation. Elle était très attachée à ces valeurs et cela la rassurait de savoir que Louise les partageait. Son hétérosexualité antérieure la rassurait également et la soulageait d’une certaine culpabilité. La conversation fut plutôt conventionnelle pendant le repas. Ce ne fut qu’au moment du café qu’elle prit un tour plus personnel.

« Vous savez, Louise, je n’ai rien contre vous, mais il est vrai que jusqu’à maintenant je n’appréciais guère les mœurs d’Anne, dit la mère.

– Choix affectif, maman, je préfère, interrompit Anne.

– Oui. Je n’appréciais guère les choix affectifs d’Anne. Ce fut un choc lorsqu’elle me révéla son homosexualité. Qu’est-ce que j’avais bien pu faire pour avoir une fille pareille ? Je ne voyais pas ce que je pouvais me reprocher. Mon éducation avait été sans faille. Anne avait été une enfant parfaite, une excellente élève. Elle est maintenant une brillante agrégée dont nous sommes très fières son père et moi. J’avais rêvé pour elle d’un beau mariage, d’enfants qui la combleraient. Pourquoi devais-je renoncer à tout cela ? Je vivais son choix comme un échec de ma part.

J’en ai même voulu à mon mari car je me disais qu’inconsciemment il n’avait pas su l’intéresser aux hommes. Quelque part je refusais ma fille comme elle était et je ne pensais qu’à moi. Caroline m’a confortée dans mon idée. Je me drapais dans mes convictions. Puis Anne est tombée malade. Ma fille souffrait et je ne pouvais rien faire pour l’aider. J’ai compris qu’en fait je ne l’avais pas aimée comme elle l’aurait méritée. J’avais aimé l’image que je m’étais faite d’elle et que j’avais idéalisée. J’ai moi aussi beaucoup souffert alors de ne pas en avoir pris conscience plus tôt…

– Maman, fit Anne en se jetant en pleurs dans les bras de sa mère.

– Pardonne-moi, Anne si je t’ai si durement blessée ! Mais j’avais besoin de temps pour accepter tes choix et faire le deuil de mes désirs pour toi. Il ne sert à rien maintenant de se torturer l’esprit pour essayer de comprendre pourquoi tu es comme cela. Ce qui compte c’est que tu sois heureuse dans cette voie même si elle est difficile. Et j’espère que Louise t’apportera cet équilibre qui te manque tant ainsi qu’une sérénité intérieure. Et qui sait peut-être serai-je un jour grand-mère, vous aimez les enfants Louise ? »

Le père d’Anne s’affaira soudainement vers la cuisine. Il n’était pas homme à montrer ses émotions. Louise avait la gorge nouée pour Anne. Elle savait qu’avec sa mère, il y aurait encore beaucoup de chemin avant d’en arriver là. Ce qu’elle avait dit à Anne au début de leur rencontre s’était révélé juste. Une mère digne de ce nom aime son enfant sans condition même si elle avait souhaité qu’il soit autrement. Il lui avait fallu un long travail intérieur pour parvenir à ce résultat et l’intelligence de ses parents pour le concrétiser. Anne savait dorénavant que l’amour que sa mère lui portait était sans condition. Tous les possibles s’offraient dorénavant à elle.

Anne fut silencieuse pendant le chemin de retour. Louise sentait qu’Anne était libérée d’un poids énorme comme si quelque chose avait lâché en elle. Anne avait eu raison de ne pas renoncer à sa nature profonde ce qui confortait Louise dans son choix. Elles se couchèrent l’une comme l’autre sans un mot. Seul un long baiser fut échangé.

Un orage avait éclaté dans la nuit et le temps s’était considérablement rafraîchi. La pluie avait chassé le soleil et aussi les projets de balade à vélo après la journée de travail de Louise. Anne proposa un ciné. Louise avait envie de rester à la maison. Elle était fatiguée de s’être couchée tard. Elle avait plutôt envie de se revoir un vieux film au magnétoscope. Elles tombèrent d’accord sur « l’été meurtrier » qu’elles connaissaient par cœur l’une comme l’autre. Auraient-elles souhaité être à la place de l’institutrice dans la voiture ?

En tout cas, le film eut sur elles des effets qui les empêchèrent de voir la fin. Anne fit l’amour à Louise langoureusement. Elle n’en finissait plus de la caresser et de retarder pour elle le plus longtemps possible le moment de l’orgasme. Louise troublée par les gémissements d’Anne la regardait se donner à elle. Leur corps à corps dura, encore et encore. Aucune n’était repue de l’autre. Le sexe brûlant malgré la moiteur, le ventre envahi d’une chaleur irradiante, le corps ondulant de plaisir, tel était le résultat de leur désir mutuel et de leur amour.

Allongées l’une à côté de l’autre, elles essayaient de retrouver leur souffle. La détente était totale.

« Je me sens bien, dit Louise.

– Moi aussi. J’aimerais que tout ça ne s’arrête jamais.

– Pourquoi tu dis ça ?

– Je ne sais pas. Un petit moment de blues. Sans doute à cause d’hier soir.

– Tes parents ont l’air de bien prendre les choses. Ta mère s’est faite à l’idée. On ne peut pas en dire autant de la mienne.

– C’est sûr. Mais il faut aussi comprendre que tu as une longueur d’avance sur elle. Tu as déjà fait un chemin intérieur qu’elle n’a pas fait. Tu es venue lui annoncer un bonheur et elle a pris cela pour une catastrophe. Laisse-lui le temps de digérer l’information ! Ne va pas trop vite et ne la brusque pas. J’en ai fait l’expérience et crois-moi, si c’était à refaire je recommencerais autrement. Et comme tu me la dis si justement, si ta mère t’aime vraiment, elle t’acceptera comme tu es. Mais reconnais que pour l’instant, elle a réagi normalement. Je ne connais pas un seul parent hétérosexuel qui se réjouirait d’avoir un enfant homosexuel.

Tous les parents rêvent de normalité, même si je n’aime pas ce mot-là, pour leur progéniture. C’est aussi pour eux une façon de dire que la voie choisie est difficile et parsemée d’embûches, que tu dois bien y réfléchir avant de te lancer. C’est aussi leur rôle de parents et c’est ce qu’on attend d’eux. Finalement plus leur réaction est forte, plus on sait l’importance et l’attention qu’ils nous accordent. L’indifférence serait ce qu’il y a de pire et l’acceptation rapide serait suspecte.

– Tu as raison, j’ai été égoïste, je n’ai pensé qu’à moi. Je vais me montrer patiente avec ma mère. C’est certain que cela doit être blessant pour elle d’avoir un enfant différent et qu’elle doit changer l’image qu’elle s’était faite de moi. Mais je pense à quelque chose. Comment ça se fait-il que ma mère ait semblé très étonnée de mon homosexualité ? Après tout je suis sa fille et elle est sensée me connaître. C’est ça qui m’a fait le plus mal l’autre jour avec elle. Alors que je suis persuadée que tout le monde l’avait vu sauf moi.

– Et elle ! Il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Je ne vais quand même pas t’apprendre ce qu’est le déni. C’est pour cela que certains parents acceptent leur enfant homo et d’autres pas. Tout dépend aussi du degré de leur culpabilité intérieure. Et si en plus l’enfant s’arrange pour reprocher à son père ou à sa mère son état, le dialogue ne peut être que bloqué. Il faut se méfier des projections. Mais je ne vais pas te faire un cours de psychanalyse.

– Si.

– Je te préviens, je te fais payer la séance.

– Ah oui, quel tarif ?

– Laisse-moi réfléchir ! dit Anne qui prenait un air inspiré. Tu sais ce qui me ferait plaisir ?

– Non.

– Manger des crêpes.

– Bonne idée. Je prépare la pâte. Et puis zut, Freud peut bien attendre ! »

Assumation : chapitre 18

Anne et Louise passèrent leur week-end à Créteil. Louise avait repéré dans le catalogue un documentaire qui l’intéressait. Elle eut cependant la surprise de voir dans le hall une de ses collaboratrices avec son amante. Elles se regardèrent sans échanger un mot comme tétanisées. C’est Anne qui décoinça la situation en demandant à Louise qui c’étaient. Du coup Louise fit les présentations. En effet elle n’avait pas imaginé sortir du placard de la sorte mais il était maintenant trop tard pour faire machine arrière.

Son statut de divorcée qui la protégeait dans sa société informatique venait subitement de voler en éclat. Cependant elle comprenait pourquoi elle avait tant d’affinités avec elle. En attendant la séance, elles bavardèrent toutes les quatre sur leurs préoccupations du moment, le coming-out. En effet en dehors d’Anne, aucune d’elles n’avait révélé son homosexualité au travail. Mais comme le soulignait si justement Anne, le silence de l’une garantissait celui de l’autre, chacune pouvant compter sur leur discrétion mutuelle. Mais à supposer que ce ne soit pas le cas, briser le secret c’était aussi prendre le risque que le sien soit rompu…

Le palmarès. Les films primés. Un dernier verre entre amies. Le dimanche avait en fait trop vite passé. Le réveil fut pénible le lundi matin surtout pour Louise. En définitive il était loin le temps de l’insomnie. Maintenant, elle ne pouvait plus se passer de ses huit heures de sommeil. En revanche Anne se contentait de moins. C’est pour cela d’ailleurs qu’elle était toujours la première levée dès que le réveil sonnait. C’est elle qui préparait le petit déjeuner. Thé, toast, jus d’oranges. Louise n’avait qu’à se mettre les pieds sous la table en sortant de la salle de bain. Anne commençait plus tard et de toute manière avait moins d’heures de présence que Louise sur son lieu de travail.

Et surtout elle mettait moins de temps qu’elle dans la salle de bain. De plus Louise appréciait à sa juste valeur les attentions quotidiennes d’Anne qui, également, tous les matins l’accompagnait à la gare pour lui éviter d’attendre le bus. Louise avait donc toutes les raisons d’arriver de bonne humeur au travail. Par ailleurs Anne était souvent rentrée la première sauf une fois par semaine où elle donnait ses cours d’alphabétisation à la maison de quartier. Le soir, elles s’arrangeaient aussi pour avoir le moins de travail possible et s’organisaient le plus agréablement qu’il soit. En effet si elles devaient sortir, elles essayaient de ne pas rentrer trop tard ou alors de prévoir la sortie en fin de semaine.

Pour ce qui était des courses, Louise y consacrait une heure le samedi matin tôt et cuisinait dans la foulée, prévoyant toujours d’en mettre au congélateur pour les jours de disette. Anne se débrouillait de mieux en mieux dans la confection de plats aussi simples que délicieux et si Louise était trop fatiguée, elle aimait se lancer dans leur réalisation. Chacune avait trouvé sa place et son rythme et pour le repassage, Louise avait consenti avec grand plaisir à le laisser à Anne car elle l’avait en horreur. Les contraintes quotidiennes ainsi partagées paraissaient moins rebutantes et la routine ne tuait pas trop vite le désir car elles avaient su aménager du temps rien que pour elles.        

En ce vendredi soir, Louise avait eu envie de sortir. Elle voulait qu’Anne l’emmène dans un bar lesbien, l’unique que possédait la ville. Elle l’avait fréquenté pendant des années avec toutes ses compagnes mais à cause de souvenirs trop vivaces liés à Caroline elle avait renoncé à s’y rendre. Anne eut un petit pincement au cœur en y pénétrant. La patronne était toujours assise à l’entrée derrière le comptoir et le lieu avait à peine changé.

Seules les serveuses n’étaient plus les mêmes. Anne fut étonnée de se voir saluer par son prénom par la tenancière. Visiblement, elle ne l’avait pas oubliée et semblait même contente de la voir. Elle avait dû savoir pour Caroline et sa nouvelle conquête était le signe que la vie reprenait ses droits. Les quelques mots qu’elle lui adressa allèrent dans ce sens. Anne lui présenta Louise et elles choisir de s’installer dans la salle du fond, plus calme et moins enfumée que la grande de devant. Elles commandèrent une boisson et Louise ne put s’empêcher de questionner Anne.

« Comment tu as connu cet endroit ?

– C’est une adresse facile à avoir dès lors que tu la veux. Elle figure dans tous les guides lesbiens et dans L.M.

– Elle aime ?

– Attends, je reviens. »

Anne revint quelques minutes plus tard avec un magazine.

« Tu n’as pas fait attention mais je suis abonnée. Si tu veux le lire, il est à la maison.

– Non, j’avoue que je ne l’ai pas vu.

– Tu sais, c’est ma bible. Je le lis de bout en bout car c’est truffé d’informations. Je trouve que c’est un bon lien entre nous toutes. Et puis, j’y suis attachée pour des raisons sentimentales. Grâce à cette revue, j’ai pu suivre ma route sans fléchir, construire mon identité en brisant mon isolement et ça c’est essentiel.

– Et ces petites annonces ? Est-ce que ce sont elles dont tu parlais dans ta nouvelle ?

– Oui.

– Tu permets, je le feuillette. »

Et pendant que Louise jetait un œil sur LM, Anne partit dans ses souvenirs. Tout avait débuté ici avec Chloé et lui revenait pêle-mêle par petits bouts son histoire avec elle. Il y avait un moment déjà que Louise avait fini sa lecture. Elle n’avait osé interrompre Anne dans sa rêverie. Elles étaient de toute façon si bien ensemble. Quand celle-ci émergea, elle était visiblement très émue et dut se rendre aux toilettes pour le masquer. Quand elle en revint Louise ne put s’empêcher de l’interroger, sa pâleur l’inquiétait.

« Tu es malade, tu as vu ta tête ?

– C’est un malaise passager, ce lieu est très chargé émotionnellement pour moi.

– Excuse-moi mon amour de t’avoir poussé à y revenir si tu n’étais pas prête. C’est l’évocation à peine voilée de Caroline par la patronne qui t’a mise dans cet état ?

– Non, pas du tout !

– Ah bon ? C’est quoi alors ?

– Un fantôme d’antan… Là aussi une relation qui a mal tournée. Depuis pour moi c’est bi s’abstenir !

– Tu veux m’en parler ?

– Pas vraiment !

– C’est comme tu veux… »

Sans qu’elle ne puisse rien endiguer Anne reçut en pleine figure tout son passé.

Louise n’avait pas osé déranger Anne, elle la sentait trop fragile pour tenter de la divertir de ses pensées.

Elle en profita aussi pour regarder aux alentours. Le bar s’était rempli et s’était envahi de fumée, de cris, de musique. Il y avait un ballet incessant d’allers et venues de femmes. Louise les observait à la dérobée se toucher, s’embrasser, se prendre par la main. En fait cela la choquait un peu de jouer les voyeuses. Mais elle se dit qu’après tout, elle ne se donnait pas en spectacle avec Anne. D’autant plus qu’il y avait quand même quelques hommes attablés. Voir et être vues. On aurait pu penser que c’était la finalité pour certaines. Cependant tout cela la renvoyait à une image crue d’elle-même qui la choqua quelque peu. Son éducation reprenait en effet le dessus. Ou bien essayait-elle de comprendre ce qui dérangeait dans l’homosexualité ? Elle fit part de ses réflexions à Anne qui semblait reprendre contact avec la réalité.

« Qu’est-ce que tu en penses ?

– Tu sais, il y a aussi certains hétéros qui se conduisent de manière tout aussi choquante. Moi aussi au début, j’étais comme toi. Mais c’est parce que je n’avais jamais vu non plus mes parents s’embrasser. La confrontation avec soi-même n’est jamais évidente. Je pense que ce lieu est aussi un endroit défouloir pour certaines. Dans la mesure où nous n’osons pas le faire dans la rue de peur d’attenter aux bonnes mœurs, nous le faisons dans des endroits comme celui-ci. Et c’est à respecter car on se construit aussi son identité de lesbienne à travers le regard des autres.      

– Et toi tu l’as fait ?

– A ton avis ? Je ne suis pas différente des autres Louise.

– On rentre ? J’ai trop envie de toi maintenant. »

Elles venaient de faire l’amour. Anne s’était couchée à côté de Louise essoufflée et en sueurs.

« Encore ? demanda Louise.

– Pitié ! supplia faussement Anne.

– Bon, parce que c’est toi ! Mais il faudra y retourner dans ce bar car il a un effet sur moi…

– J’ai vu.

– Dis donc, à quoi tu pensais tout à l’heure ? Tu avais l’air bien songeuse.

– Oh ! De vieux souvenirs.

– Ah oui ! Lesquels ?

– J’ai eu une vie avant toi. Tu semblerais encore l’ignorer ?

– Non. Mais tu en parles peu. Il faut t’arracher les mots de la bouche.

– Je garde tout pour mon analyste ma chérie, tu devrais le savoir !

– C’est ça ! Et je vais te croire. Je pense plus tôt que tu ne veux pas me raconter.

– C’est un peu vrai. Tu sais, je me suis trompée souvent d’histoire d’amour. Aussi je ne suis pas toujours très fière de moi.

– Et alors. C’est ça la vie. C’est fait d’erreurs et d’expériences m’as-tu dit un jour. Je suis sûre que toute à l’heure dans ce bar, tu as repensé à une de tes ex.

– Oui. Je ne vais pas te le cacher. Mais je préférerais qu’on n’en parle pas. J’ai tourné la page.

– Non raconte s’il te plaît ! J’ai envie de tout savoir de toi. »

Et Anne s’exécuta. Louise l’écouta avec beaucoup d’attention.

« Quelle garce, lâcha Louise quand Anne eut fini. Comment as-tu pu te faire avoir à ce point ?

– J’étais jeune et un peu trop sûre de moi. J’avais cru maîtriser la situation et elle m’a échappée. C’est surtout mon amour propre qui a souffert le plus. Maintenant c’est du passé. Je crois aussi qu’à l’époque, je me questionnais pas mal sur la maternité.

– Ah oui ?

 – Je suis une femme Louise. Et ce n’est pas parce que je suis lesbienne que je dois d’emblée renoncer à avoir un enfant. Il m’aura fallu là encore en passer par une autre expérience douloureuse pour comprendre à quel point ce sujet est important pour moi.

– Raconte ! supplia Louise.

– Tu n’es pas fatiguée de toutes mes histoires ?

– Non, vas-y ! Je t’en prie ! 

– Je vais te raconter mon choix de vie. »

Louise s’était endormie. Anne se dégagea doucement et la laissa dans son sommeil. Elle se leva et passa un peignoir. Elle s’installa à son bureau et se mit à écrire.   

Assumation : chapitre 19

 

Anne s’était levé la première. Elle avait prévu un brunch car elle s’était doutée de leur grasse matinée. En revanche comme il faisait beau et déjà chaud, elle installa la table dehors sous les arbres. Elle eut le temps de boire un thé avant que Louise ne se levât. En effet Anne aimait particulièrement savourer ce moment. En particulier celui où la journée n’a pas livré toutes ses surprises et tenu toutes ses promesses. Celui où le sentiment de liberté est le plus fort.

Louise rejoignit Anne qui s’était installée dans le relax. Elle l’embrassa et se précipita sur la théière.

« Si je m’écoutais, j’irais me coucher. Ça ne me réussit pas en définitive de me coucher tard, dit Louise.

– Mais qu’est-ce que tu veux, tu vieillis ! Tu n’as plus vingt ans. Et moi non plus d’ailleurs.

– C’est d’une profondeur ! dit Louise qui n’aimait pas qu’on lui rappelle son âge.

– Tu t’es levé du pied gauche ?

– Excuse-moi ! Je ne voulais pourtant pas être agressive de si bon matin.

– Tu vas te mettre en colère si je te dis qu’il est 11h30.

– Non. En fait c’est la soirée qui m’a mise dans cet état.

– Ça s’est bien passé, non ? Ta mère a l’air de s’habituer à la situation. C’est plutôt un bon début. De toute manière nous aurons encore pas mal d’obstacles à surmonter mais on peut dire que pour l’instant tout se déroule bien.

– Oui. Mais je m’attendais à autre chose.

– Ah bon ! Et à quoi ?

– Je ne sais pas. J’ai entendu des témoignages de rejets, d’exclusion. En fait j’ai l’impression qu’il va m’arriver la même chose. Que ma mère va se servir de ce que nous lui avons dit pour le retourner contre nous !

– Chaque histoire est personnelle. C’est le fait de présenter l’homosexualité comme la cause de l’exclusion qui génère tes craintes. Mais tu sais, il y a aussi des femmes qui voient leur compagnon rejeté par leur famille car il ne correspond pas aux aspirations profondes du clan. En définitive si tu pars vaincue d’avance, en faisant les questions et les réponses, tu ne risques pas d’être acceptée. Communiquer ce n’est pas seulement se parler. C’est aussi entendre. Ta mère d’ailleurs, hier avec ses questions nous a formulé aussi ses angoisses. Je pense que nous l’avons rassurée en partie. Mais nous ne pourrons pas l’empêcher d’avoir des regrets. A nous aussi de le supporter. Maintenant chacun doit y mettre du sien. C’est au prix de tous ses arrangements que nous trouverons tous notre équilibre.

D’autre part nous ne voulons pas que nos parents nous imposent quoi que se soit, nous nous engageons à une réciprocité. C’est pour cela en particulier qu’avec mes parents, si je n’ai pas lâché sur l’essentiel, j’ai mis de l’eau dans mon vin pour ce que je considère des futilités. Par exemple, lorsque nous leur écrirons de vacances une carte postale, je l’enverrai sous enveloppe. En effet ma mère ne supporte pas l’idée que son facteur puisse savoir que je vis avec une femme. C’est sans doute ridicule, vas-tu dire, mais je ne cherche pas à la blesser inutilement. Pour moi, ce n’est pas un gros effort et ainsi je ménage sa susceptibilité. Il n’y a pas de tension inutile et cela me permet de mieux me faire entendre pour ce qui est du reste.

– Quand je t’écoute, Anne, tout a l’air simple et facile. On dirait que tu sais mieux t’y prendre que tout le monde.

– Pas du tout. J’essaie seulement de ne pas m’enfermer dans des situations conflictuelles. Cependant c’est facile d’accuser les autres de ses misères et surtout de ne pas se remettre en cause. Mais tu sais en analyse, j’ai beaucoup travaillé là-dessus. J’ai aussi appris à lâcher prise. Et devant des murs en béton, je ne vais plus bille en tête m’écraser contre, la tête la première, sans même me protéger d’un casque. Il y a des situations qui ne pourront jamais évoluer et en fait il vaut mieux laisser tomber. Mais ce n’est pas parce que tu es homosexuel que tout est perdu d’avance.

Il n’y a pas de fatalité. A toi d’inventer ta vie, même si tu as peur d’échouer. Ce qui se passe Louise, c’est que là tu aimerais avoir le beurre et l’argent du beurre. Plaire à ta mère tout en lui imposant tes désirs qui sont à l’opposé des siens. Laisse-lui le temps aussi de trouver de nouveaux repères et de redéfinir ses désirs pour toi ! En définitive tu veux tout, tout de suite.

– C’est tellement important pour moi. Mais tu dois me trouver pénible aujourd’hui.

– C’est normal que tout cela te travaille. Tu ne sais pas très bien où tu vas et tu flippes à mort. Moi aussi je suis passée par là. Et des erreurs, j’en ai commis. Je ne sais plus qui a dit « l’expérience c’est comme une bougie elle n’éclaire que celui qui la porte. » Faut-il aussi que je te rafraîchisse la mémoire ?

– Non, c’est bon.  Qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui ? demanda Louise qui changeait de sujet.

– J’avais envie de te montrer le quartier du Marais à Paris pour parfaire ton éducation. On pourrait également passer le reste du week-end dans la capitale et ainsi profiter un peu du milieu lesbien qui est plus animé qu’ici.

– Super. On mange et on y va !

– Et tu y vas comme ça ? » demanda Anne en désignant le pyjama.

Anne eut le temps d’écrire un peu pendant que Louise se prépara. Anne était secrètement fière de l’élégance de Louise. C’est aussi pour cela qu’elle lui laissait toujours du temps suffisant et ne la bousculait pas trop. Louise avait choisi un pantalon et une saharienne afin de mettre des chaussures suffisamment confortables pour la marche. Elle s’était à peine maquillée car elle avait conscience de l’heure et voulait profiter du reste de l’après-midi sur la capitale, elles avaient de la route. Anne qui connaissait bien Paris stationna vers Bastille.

Anne avait décidé de passer par la place des Vosges puis de remonter jusqu’à Beaubourg en passant par différentes rues qu’elle connaissait. Louise se laissa guider, curieuse comme toujours de découvrir de nouveaux endroits. Le quartier était chargé d’histoire et elle apprécia les explications d’Anne. Au fur et à mesure de leur promenade, Anne et Louise rencontrèrent aussi quelques couples de femmes dont la plupart main dans la main. Les couples d’hommes n’osaient visiblement pas comme les femmes braver le regard des autres. Pourtant ils étaient en majorité dans le quartier. Ce qui étonnait Louise étaient les différents comportements dans la rue.

Certains se suivaient à deux ou trois mètres l’un de l’autre comme s’ils ne se connaissaient pas. D’autres se promenaient en groupe pour se donner une contenance. Ou alors il y avait des couples d’hommes et de femmes pour lesquels on ne savait pas du tout qui était avec qui. Les gens attablés dans les restaurants ou aux bars semblaient afficher leurs préférences sexuelles plus facilement, sans doute parce que dans la rue le doute est encore possible, il l’est moins quand on consomme dans un lieu ouvertement gay. Louise tenait le bras d’Anne et observait tout cela sans rien dire. Elle aussi subissait le regard d’autrui et savait qu’avec Anne, dans ce quartier, elle était perçue comme lesbienne.

Elle admettait cependant qu’il fallait être fort et s’assumer pour affronter cette situation et que sans Anne, elle n’y serait jamais sans doute parvenue. Son étonnement de toute à l’heure se transforma en prise de conscience d’une réalité difficile pour d’autres mais aussi pour elle à se construire une identité et se mit à avoir intérieurement un jugement plus indulgent sur le spectacle de la rue.

Anne aimait flâner dans cet endroit. En effet il était vivant et semblait toujours à la fête. D’ailleurs les boutiques étaient bondées et les bars et les restaurants affichaient presque « complet ». Quelques posters rappelaient la tragédie du SIDA comme pour dire «profitez en bien tant que vous le pouvez !».

Elles continuèrent ainsi  leur ballade vers le quartier des Halles. Le parvis devant Beaubourg était noir de monde. Il se formait ici et là des amas de gens attirés par des attractions. Un clone de Michael Jackson venait de s’installer, volant ainsi la faveur du public à un groupe andin. Des dessinateurs proposaient aussi des caricatures aux passants et des saltimbanques de toute sorte faisaient leur numéro. Louise et Anne entendaient parler dans toutes les langues et le français n’était pas la plus usité. Elles eurent du mal à fendre la foule qui finalement était plutôt compacte. Louise fut soulagée de pouvoir traverser la rue afin d’être un petit peu plus au calme.

De ce côté du bitume se trouvaient surtout des marchands à la sauvette, en particulier des Pakistanais. Leurs gadgets étaient sans grand intérêt et peu de monde s’y intéressait. Cependant un stand avait l’air d’avoir du succès. Anne qui n’avait pas envie de se frayer un chemin dans cette nuée de chalands proposa à Louise de la contourner par l’arrière. En fait c’était un étalage de bijoux tenu par deux femmes. Et le plus surprenant, c’est que l’une d’elles était Nora. Celle-ci les vit au même moment.

« Louise, Anne. Vous ici ?

– Bonjour Nora. Quelle surprise ! Qu’est-ce que tu fabriques ici ? demanda Anne.

– Je bosse pour aider une amie. Je vais vous la présenter. Virginie !

– Oui. Qu’est-ce qu’il y a ?

– Tu te rends compte, je viens de rencontrer par hasard deux copines avec qui j’étais en maison de repos : Louise et Anne. Tu sais je t’en ai parlé.

– Ah oui ! Bonjour. Moi c’est Virginie.

– Bonjour, répondirent en chœur Anne et Louise.

– Tu veux faire une pause ? proposa Virginie. Je peux tenir le stand toute seule.

– Bonne idée, répondit Nora. On va se mettre un peu plus loin au calme.

– Viens on t’invite à prendre un café, dit Anne qui avait compris que Nora n’avait pas un sou.

– Si tu m’invites, je ne vais pas refuser. »

Elles s’installèrent au bistrot qui était à proximité. Nora n’avait pas changé.

« Alors toujours ensemble ? demanda Nora.

– Oui, nous vivons chez Anne, dit Louise. J’ai changé de boulot et j’ai quitté le Nord. Nous ne nous sommes pas quittées depuis le château. Et toi qu’est-ce que tu deviens ? Et Mado ?

– Par où je commence ? Par Mado. En fait je suis toujours avec elle. Notre histoire a connu des hauts et des bas. Elle ne travaillait pas car elle était au chômage, c’est son mari qui l’entretenait. Du coup elle vit maintenant du RSA et de petits boulots au noir. Elle est toujours là-bas. Moi, je suis revenue en région parisienne et pour l’instant je suis au chômage. De temps en temps je travaille en intérim mais ça ne débouche sur rien de fixe. J’aide à droite à gauche, comme là, pour m’occuper et gagner d’argent. Avec Mado, on aimerait bien s’installer ensemble chez elle. Mais tant qu’on n’a pas de boulot l’une et l’autre, c’est pas possible. On peut pas vivre d’amour et d’eau fraîche.

– Qu’est-ce que vous prendrez ? demanda le garçon.

– Vous avez des sandwiches ? demanda Nora.

– Oui.

– Ils sont à combien ?

– 4 euros.

– Trop cher. Tant pis un café.

– Vous avez une carte ? demanda Anne.

– Tenez ! Je repasse, fit le garçon.

– Depuis combien de temps tu n’as pas mangé ? demanda Anne.

– En ce moment je n’ai pas tellement de thunes.

– Une entrecôte et des frites te ferait envie ? dit Anne qui avait jeté un coup d’œil à la carte.

– Bien sûr. Mais je n’ai pas de quoi la payer.

– Nous t’invitons, fit Anne en regardant Louise.

– Alors ! »

Anne passa commande et la conversation put reprendre son cours.

« J’ai écrit à Jeannine, dit Louise mais je n’ai jamais eu de nouvelles.

– Tu ne risques pas d’en avoir. Ni de personne. Il faut dire qu’après votre départ, il y en a eu du mouvement.

– Vas-y raconte ! demanda Louise avide de savoir.

– Eh bien, Valérie, dans la semaine qui a suivi s’est fait surprendre par la police avec un type de la région dans sa voiture en train de … vous voyez ce que je veux dire. Elle faisait ça pour de l’argent. La direction a été très embêtée par l’affaire parce qu’en plus de ça elle était enceinte. Elle a eu une IVG et après elle a été renvoyée car c’était plus possible pour eux de la garder. Jeannine a alors pété un plomb. Est-ce que vous saviez qu’elle était là-bas pour des problèmes de kleptomanie ?

Eh bien, elle s’est fait arrêter dans un magasin car elle avait fauché des fringues. Le directeur du magasin n’a pas voulu tenir compte de ses problèmes et a porté plainte. Là elle est mal car elle a déjà été condamnée avec sursis. Elle va passer en jugement. Si ça se trouve elle va aller en prison. C’est moche !

– Et Pascale ? demanda Louise.

– Pascale avec tout ça a senti qu’elle allait se remettre à grossir et a demandé à être hospitalisée de nouveau. Vous pouvez pas savoir comme ça me fait plaisir de vous revoir. J’ai souvent pensé à vous. Avec Mado, on a gardé un bon souvenir de nos petites escapades. Je suis contente que pour vous deux tout aille bien.

– C’est pour qui l’entrecôte ? demanda le garçon.

– Moi, dit Nora. Je pourrai avoir de la moutarde ?

– Tenez ! dit le garçon en tendant le bras vers la table voisine.

– Merci.

– Bon appétit ! firent Anne et Louise.

– Tu cherches quel genre de travail ? demanda Louise.

– J’ai aucune qualification. A part de la manutention, je décroche rien d’autre.

– Je suis chef de projet dans une boite informatique au Luxembourg et notre société s’agrandit pour se diversifier. En particulier dans la vente de logiciels de jeux, ça cartonne en ce moment Si tu veux, je peux te faire embaucher comme manutentionnaire à la centrale d’achat des hypermarchés avec lesquels nous venons de décrocher un gros contrat, je gère le dossier. C’est payé au SMIC. Il y a des possibilités de CDI. Ça t’intéresse ?

– Et comment ? Et c’est où ?

– C’est près de Paris, je te marque l’adresse et les coordonnées du responsable, dit Louise en tendant sa carte de visite professionnelle.

– Génial. Et en plus c’est pas loin de chez moi, je vais pas galérer pour m’y rendre.        

– Tu m’appelles demain si tu es toujours d’accord. Je te mettrai en contact avec le bureau du personnel. Ensuite à toi de faire tes preuves. Il y a des possibilités de mutations en province si tu décroches un CDI car le groupe y a des succursales. Tu pourras rejoindre Mado si ça marche pour toi.

– J’hallucine, dit Nora la bouche pleine et les larmes aux yeux. Pourquoi, tu fais tout ça pour moi ?

– Je ne sais pas. Comme ça, fit Louise. Parce que si je peux aider.

– Dire que j’ai failli te démolir le portrait, rappela Nora. Si ça pouvait marcher, dit-elle en regardant la carte. Je te rappelle demain sans faute. Quand je vais dire ça à Mado, elle va pas y croire. Vous savez, je l’aime. Elle, elle s’assume pas trop. Dès fois, je sens que si elle pouvait, elle laisserait bien tomber. Et puis il y a Virginie. Je l’ai rencontrée dans un bar. Cette fille, c’est une battante. Si elle était pas là, je serais à la rue. C’est chez elle que je dors en ce moment. »

Louise et Anne se regardèrent. Nora était certainement beaucoup plus dans la précarité qu’elle ne voulait bien le dire. Quant à sa relation avec Mado, elle était des plus fragiles. De toute évidence, Nora se consolait de son absence avec Virginie. Mais elles n’avaient pas à la juger. Nora avait terminé de manger. Elle buvait son café.

« Ce n’est pas que je m’ennuie mais je dois y retourner. Virginie va se demander où je suis passée. Je vous remercie pour le repas et pour la proposition de boulot. Je ne sais pas quoi vous dire.

– Rappelle-moi ! dit Louise.

– Salut et merci ! » dit Nora qui se leva et leur fit à chacune une bise sur la joue.

Et elle partit en laissant Louise et Anne encore attablées. Anne se saisit du ticket de caisse et régla l’addition. Louise en profita pour aller aux toilettes.

A son retour, elles sortirent du bar et passèrent devant le stand de bijoux un peu plus désert. Virginie, visiblement au courant de l’offre de Louise lui adressa un petit sourire et Nora leur fit un clin d’œil complice.

Anne prit la main de Louise et la regarda sans mot dire. Louise noya également son regard dans celui d’Anne. Le vert de ses yeux la fit chavirer et Louise sentit le désir monter. Elles avancèrent ainsi sur quelques mètres puis Anne s’immobilisa. Elles se dévorèrent des yeux pendant plusieurs minutes jusqu’à ce que Louise brise le silence. Elle se pencha et chuchota à l’oreille d’Anne.

« J’ai envie de faire l’amour.

– Moi aussi. On rentre à l’hôtel ?

– On rentre. »

Ensuite elles s’engouffrèrent dans le forum des Halles, direction le RER tout en continuant à se manger du regard tout le trajet.

Alors qu’elles n’avaient pas refermé la porte, elles échangèrent un baiser torride. Ainsi elles continuèrent à s’embrasser tout en se déshabillant. Leur baiser n’en finissait plus. Le désir était à son comble. Louise commença à supplier Anne de la caresser. Mais celle ci ne s’exécuta pas. Elle resserra un peu plus fort son étreinte et passa sa cuisse dans l’entrejambe de Louise. Celle-ci se mit à bouger lentement. Anne allongea Louise sur le lit et leur corps à corps fusionnel prit un mouvement de plus en plus ondulé et rapide. Le plaisir montait et la pièce était emplie de leurs gémissements. Anne tout en restant collée à la cuisse de Louise se dégagea un peu pour lui prodiguer des caresses dont elle avait le secret.

Louise s’abandonnait sous les doigts d’Anne. Cette dernière se dégagea complètement tout en explorant le corps de Louise du bout de la langue du haut vers le bas. Anne aimait l’odeur et la douceur du sexe de Louise. Cela lui procurait un plaisir indéfinissable. Louise venait de laisser échapper un long gémissement. Anne savait qu’elle avait joui. Elle se coucha contre elle et l’embrassa. Sans bouger, Louise la caressa. Anne était tellement excitée qu’elle ne mit pas longtemps à atteindre l’orgasme. Elles restèrent collées l’une à l’autre pendant une heure, envahies de bonheur et de chaleur.

Anne finit par se coucher à côté de Louise.

« Je t’aime, dit Louise.

– Moi aussi. Nous avons vraiment beaucoup de chance. Quand tu vois Nora !

– On ne s’en rend pas compte de ce qu’on a. Je vais m’occuper d’elle demain. J’espère que ça va s’arranger pour elle. Je crois qu’on peut dire qu’on est heureuses toutes les deux. Tu as vu aussi Valérie, Jeannine et Pascale. C’est dur pour elles.

– Pascale a réussi à se protéger. Quant à Valérie et Jeannine, il n’y a pas grand-chose à dire. Elles sont sorties de nos vies. Sans ce séjour en maison de repos, nous ne nous serions jamais rencontrées toutes les deux. Nous nous en sommes plutôt bien sorties. Pour elles, on ne peut pas en dire autant.      

– Mais peut-on faire quelque chose pour elles ?

– Malheureusement, je ne crois pas. On ne peut pas prendre toute la misère de la terre sur nos épaules. Les gens doivent aussi se prendre en charge. Dis-toi pour te consoler que des professionnels ont essayé sans succès !

– Tu as raison. Les bons sentiments ne suffisent pas pour faire avancer le monde. Fais-moi encore l’amour ! » susurra Louise à l’oreille d’Anne.

Anne n’eut pas besoin de se faire prier. Elle se coucha de nouveau sur Louise et lui murmura à l’oreille quelques paroles suffisant évocatrices pour exciter le désir.

Assumation : chapitre 20

Anne écrivit sa nouvelle d’un trait. Cette histoire avait mûri longuement. Il ne lui avait manqué que le bon moment pour la coucher sur le papier. Depuis que Louise était entrée dans sa vie, Anne avait mis de côté l’écriture, sauf pour sa correspondance avec le Dr Marinel, son amour lui avait accaparé toute son énergie créatrice. En fait, leur relation amorçait un tournant sensible à négocier. Celui où l’on commence à s’installer dans les habitudes, où l’on voit l’autre telle qu’elle est, loin de l’image idéalisée. Celui aussi où l’on a envie de vivre certaines choses sans l’autre et pas seulement pour le travail. Anne avait remarqué que Louise rentrait un peu plus tard certains soirs et que les notes de téléphone avaient augmenté. A qui parlait Louise quand Anne n’était pas là ?

Anne ne voulait pas jouer les inquisitrices mais avec les factures détaillées, elle savait que Louise appelait souvent dans le Nord. Regrettait-elle d’avoir quitté ses amis ? Anne aussi en profitait parfois pour aller seule au cinéma quand Louise rentrait tard. Elle ne lui disait pas toujours, ayant peur qu’elle se fasse de fausses idées. La confiance pourtant régnait entre elles deux. Une constatation de taille s’imposait : une douce monotonie s’était installée. Et lorsqu’elles faisaient l’amour, ce n’était plus dans l’urgence des débuts.

Elles commençaient à bien se connaître et avaient essayé pas mal de positions. Ce qui les intéressait maintenant n’était plus la jouissance mais la plénitude du moment. Elles se retenaient le plus longtemps possible de jouir afin de faire durer le plaisir. Et surtout, elles osaient s’abandonner complètement sans crainte des réactions de l’autre. Ce qu’elles ressentaient était beaucoup plus intériorisé et c’était cela qui donnait de la profondeur à leur relation. Anne aimait l’évolution de leur sexualité car elle n’avait rien à voir avec celle d’une aventure. Elle savait qu’avec Louise, elle faisait couple et que le désir était toujours très fort.

Louise s’était levée vers huit heures. Anne s’était couchée tard et elle l’avait laissée dormir. Elle avait décidé d’aller seule au marché et de cuisiner ensuite. C’était sa manière à elle de se détendre de la semaine. Elle avait choisi de préparer à Anne un simple rôti de porc avec de la purée. Les fraises avaient déjà fait leur apparition et elle avait envie d’y goûter. Louise avait ses petites habitudes avec certains commerçants du marché et elle savait qu’elle serait toujours bien servie. Elle appréciait ce genre de rapports superficiels et néanmoins conviviaux.

Déformation professionnelle sans doute. Aussi lorsqu’elle vit cet étalage de fromages appétissants, elle ne put résister à la tentation d’un achat impulsif. Il n’y avait qu’une cliente devant elle, ensuite c’était son tour. Anne et elle adoraient finir le repas ainsi avec un verre de vin rouge ou blanc pour accompagner leur morceau. Qu’allait-elle choisir ? Alors que c’était à elle, Louise eut la surprise de voir les deux commerçantes lui tourner le dos. Une femme, la quarantaine s’adressa à une jeune fille qui visiblement correspondait à son employée et lui dit :

« Sers là si tu veux moi les gouines moi je peux pas !

– Vous ne pouvez pas faire ça c’est un refus de vente !

– Je ne refuse pas, t’as vu quelqu’un toi Martine ? »

Louise serra les dents pour ne pas pleurer et partit sur-le-champ. C’était donc ça l’homophobie dont lui parlait Anne. C’était trop humiliant pour y répliquer, elle n’était pas du genre à faire un esclandre en public. Puisque c’était comme ça la gouine irait dépenser son argent à un autre stand, après tout c’était cette intolérante qui perdait une vente, il y avait d’autres fromagers sur ce marché. Elle se hâta de terminer ses courses et de rentrer.

Louise s’enferma dès son retour dans la cuisine et se mit à l’œuvre, oubliant l’incident qui ne méritait même pas d’être raconté à Anne. Tout était en train de mijoter quand le téléphone sonna. Elle se précipita dessus car elle ne voulait pas que le bruit réveillât Anne.

« Allô ! murmura Louise.

– Louise ?

– Oui.

– C’est maman. Je te dérange ?

– Non, fit Louise qui entre temps s’était déplacée avec le téléphone sans fil et s’était installée dans le salon d’où Anne ne pouvait l’entendre.

– J’ai trouvé ton numéro dans la boite aux lettres après ton départ. Il m’a fallu du temps…

– …

– Ce n’est pas facile, tu sais…

– …

– Dis quelque chose ! Ton silence m’angoisse.

– Que veux-tu que je dise ? Il n’y a rien de changé depuis la dernière fois. Pourquoi tu appelles ?

– J’ai beaucoup réfléchi à ce que tu m’as dit. Sur le coup, je t’ai mal parlé, les mots ont dépassé ma pensée. Je ne voulais pas te blesser mais j’ai cru que le sol se dérobait sous mes pieds. Tu es ma fille et je suis ta mère… Après tout, si tu es heureuse comme ça. Voilà, j’aimerais rencontrer ton amie. Est-ce que vendredi prochain vous êtes libres ? Vous pourriez venir dîner à la maison ?

– Il faut que j’en parle à Anne. Et je te rappelle.

– Évidemment. »

Louise avait raccroché. Elle était toute chose au fond du canapé. Sa mère n’avait finalement pas trop mal réagi à la situation. Mais tout n’était pas gagné. Louise savait que sa mère avait besoin de se faire une idée par elle-même. Elle était tellement absorbée par ses interrogations qu’elle n’avait même pas entendu Anne se lever. Elle sursauta quand cette dernière l’embrassa dans le cou par l’arrière.

« Bonjour mon amour, fit Anne qui n’avait pas remarqué l’émoi de Louise.

– Bonjour, ma princesse. Bien dormi ? Tu t’es couchée tard !

– Oui, j’avais besoin d’écrire. Oh, mais il y a quelque chose qui ne va pas ? dit Anne qui avait enfin remarqué l’état de Louise.

– Ma mère vient d’appeler. Elle veut te rencontrer. Pour cela, elle nous invite vendredi prochain. Tu es d’accord ? Je lui ai dit que je t’en parlerais d’abord.

– Tu as bien fait. C’est plutôt une bonne chose, non ? Rappelle-la et dis-lui que cela nous convient. Moi aussi, j’ai très envie de faire sa connaissance. »

Louise était un peu nerveuse. Elle avait eu une semaine chargée au travail et elle aurait préféré se coucher tôt. Mais sa mère l’attendait et elle ne pouvait décemment pas annuler. Elle était aussi un peu anxieuse de la rencontre entre Anne et sa mère.

Dans la voiture, Louise raconta à Anne quelques souvenirs d’enfance. Elle lui parla également des membres de sa famille. Sa mère y ferait sans doute allusion et Louise ne voulait pas qu’Anne se sente exclue de la conversation. En fait la confrontation entre ses deux mondes l’inquiétait. Et si tout s’écroulait d’un seul coup. Et si finalement Louise se réveillait d’un mauvais rêve. Elle aimait Anne mais à sa différence, elle ne se définissait pas comme lesbienne. Elle craignait que sa mère ne lui ouvre les yeux sur sa vie. Louise comme Anne suivait son chemin intérieur et Anne ne pouvait être qu’une étape. Avant Anne, jamais elle n’avait connu un tel affront comme la semaine précédente au marché. Louise commençait à s’en vouloir de se laisser déborder par le doute. C’était bien le moment.

Elles n’eurent aucune difficulté pour se stationner. Louise était devenue tout d’un coup silencieuse. Son cœur battait la chamade. Sa cité n’avait rien à voir avec l’immeuble cossu des parents d’Anne. Si elle n’avait pas honte de son milieu, elle craignait qu’Anne ne s’y sente pas à l’aise. Louise guettait les réactions de son amie car elle était morte de trouille.

Anne semblait indifférente à l’environnement. Sa seule préoccupation était de tenir la plante verte droite. En effet, elle avait tenu à ne pas arriver les mains vides. Anne l’ignorait mais l’ascenseur avait battu des records de vitesse pour Louise. Elle n’eut pas le temps de se rassurer dans le regard d’Anne qu’elles étaient déjà au bon étage. Louise sonna, le cœur battant. Sa mère ouvrit et elles entrèrent. Anne ferma la porte. Elles se tenaient toutes les trois un peu embarrassées dans le couloir.

« Maman, je te présente Anne, dit Louise un peu tendue.

– Bonjour madame, dit Anne tout en lui tendant la plante.

– Bonjour Anne. Merci mais il ne fallait pas. Je peux vous faire la bise ?

– Volontiers. »

La glace était brisée. Elles passèrent au salon. Sur le buffet trônaient des photos de Louise et de ses sœurs. Anne les aperçut mais n’osa pas les regarder de plus près. Elles s’assirent l’une à côté de l’autre sur le canapé.

« Regarde sous la petite table Louise ! Il y a un album de photos. Cela devrait vous intéresser toutes les deux. Pendant ce temps, je vais préparer l’apéritif. Qu’est-ce que je vous sers ? » 

Louise se saisit de l’album et l’étala sur ses genoux. Anne s’était rapprochée d’elle afin de mieux voir. Louise était quelque peu gênée de la situation. Les photos n’étaient pas toujours de qualité ni de grand intérêt. Mais surtout certaines ne l’avantageaient pas. Elle se demandait comment elle avait pu s’habiller et se coiffer ainsi, comment elle avait pu s’amouracher de ce boutonneux à l’air niais. Anne ne semblait même pas s’en rendre compte. Elle demandait qui était qui, insistait pour voir la photo de plus près afin de retrouver dans les traits de l’enfance la femme aimée. Louise fut contente du retour de sa mère avec un plateau chargé de verres et de coupelles remplies d’amuse-gueule. Son supplice prenait fin.

« Alors cela vous a plu ? demanda la mère de Louise.

– Oui beaucoup, dit Anne.

– Arrête de te moquer ! dit Louise que cette séance de photos souvenir avait mise de mauvaise humeur.

– Mais pas du tout, répondit sérieusement Anne.

– Je reviens, dit la mère de Louise qui visiblement avait oublié quelque chose.

– Tu crois que tu as le monopole des photos les plus ringardes, chuchota Anne dans le creux de l’oreille de Louise. Je te ferai voir. Tu pourras rougir de honte de n’être pas si tarte que moi. J’en ai une de moi en tutu.

– Non ! fit Louise qui avait du mal à contrôler un fou rire naissant.

– Si. Et une autre, coiffée de tresses avec une peau de mouton sur le dos, style Larzac années 70, et un pantalon à fleurs. Alors ? »

Louise partit dans un fou rire magistral suivie par Anne. Lorsque leur mère revint de la cuisine, elle ne comprit pas ce qui les avait mises dans cet état.

« On en profite pendant que j’ai le dos tourné ? »

Et entre deux hoquets, Louise raconta l’anecdote. Il était difficile d’imaginer Anne en baba cool quand on la voyait maintenant avec son air intellectuel, sérieux et son aspect aussi androgyne. Le fou rire fut général. Les pleurs fusaient avec les rires. Les serviettes servirent de mouchoirs.

Le calme finit par revenir. Anne avait réussi à détendre complètement l’atmosphère. A table, elles subirent comme un véritable interrogatoire. La mère de Louise était friande de questions sur le quotidien. Comment se partageaient-elles les tâches, les rôles ? Puis comment avaient-elles su l’une et l’autre qu’elles étaient comme « ça » ? Elles décidèrent d’y répondre tout en se protégeant. Elles évitèrent de donner certains détails et restèrent parfois sur des généralités. Au fur et à mesure de la soirée, elles sentirent que leur interlocutrice se sentait rassurée par leurs propos. Sa fille ne lui paraissait pas une perverse sexuelle qu’elle ne reconnaissait plus.

Au contraire, c’était toujours Louise et elle comprenait mieux certains comportements du passé pour lesquels elle n’avait jamais eu d’explications. Et puis maintenant, elle aurait des arguments solides à avancer pour réfuter les attaques qui ne manqueraient pas d’advenir de son entourage. Elles se séparèrent tard dans la nuit et promirent de se revoir. La mère de Louise avait très envie d’être invitée chez sa fille, sa curiosité la poussait à bien des audaces. Elle rappela également à Louise qu’elle devait tenir au courant ses deux sœurs de la situation et lui annoncer elle-même, elle ne servirait pas d’intermédiaire.

Sur le chemin du retour, elles se félicitèrent de la tournure des événements. Tout n’était pas acquis, les résistances avaient la vie dure. Il y avait eu quelques réflexions qui avaient laissé supposer que tout n’était pas entièrement compris. Il y aurait encore pas mal de temps avant que la situation ne soit complètement acceptée mais c’était bien parti. En tout cas, du moins pour les convenances, leurs parents respectifs respectaient leur choix. Maintenant, de ce qu’ils diraient dans leur dos, elles n’en auraient que faire. C’était leur problème !

Elles s’endormirent d’épuisement. Elles se savaient l’une et l’autre toujours aimées de leurs parents et c’était là l’essentiel pour le moment. L’acceptation de leur couple ne se ferait que dans la durée, lorsque plus personne ne pourra les imaginer l’une sans l’autre, lorsque l’on ne pourra plus prononcer le nom de l’une sans prononcer celui de l’autre. Mais ça c’était à elles seul de le réussir.

Assumation : chapitre 21

Anne avait réservé une table pour deux personnes dans un excellent restaurant à côté de chez elle pour fêter leur un an de rencontre.

La nuit était déjà tombée car les jours sont courts en hiver. Un feu de cheminée, tout en étant romantique, chauffait agréablement la salle. Anne et Louise s’étaient mises sur leur trente et un pour la circonstance. Louise avait noué élégamment le foulard offert au château autour du cou. Le chef de rang, un peu obséquieux, les avait installées dans un coin discret. Elles avaient choisi de dîner au champagne.

« Un an aujourd’hui, mon amour. Je te revois encore dans l’atelier avec tes cheveux rasés…

– Si tu savais comme j’ai eu peur la première fois que tu t’es refusée à moi.

– Je me suis rattrapée depuis. Non ? Nous pouvons aussi lever notre verre au Dr Marinel. Sans elle nous ne serions pas ensemble.

– C’est vrai qu’elle a été d’une incroyable humanité avec nous ainsi que tout le personnel.

– A leur santé, dit Louise en levant sa flûte. »

Le crépitement du feu dans la cheminée rendait l’atmosphère plutôt intime.

« Quel chemin parcouru depuis ma dépression, continua Louise. Même si cela a été un moment douloureux, elle m’aura permis d’être moi-même et je ne le regrette pas. J’ai l’impression d’être sortie grandie de cette expérience. Et puis si on m’avait dit qu’en plus je connaîtrais le grand Amour…

– Si on m’avait dit que je pouvais encore aimer, je ne l’aurais pas cru non plus Louise. Cette dépression, c’était comme renaître de mes cendres. Je crois aussi que nous nous sommes rencontrées au bon moment pour l’une comme pour l’autre. Nous avons réussi à surmonter nos souffrances, à nous réparer mutuellement et nous nous en sommes sorties.

– C’est parce que nous avons cru toutes les deux dans notre histoire. Regarde Nora ! Elle est maintenant avec Virginie et la centrale l’a embauchée définitivement. Pour elles aussi, ça se passe bien.

– Mais pas seulement pour elles. Pour beaucoup d’autres femmes. Parce que je pense que notre histoire n’est pas unique. Qu’on peut être très heureuses tout en étant lesbiennes. Le malheur ne nous est pas attribué d’office.

– Oui mais comment le faire savoir ?

– Je ne sais pas. Tiens cela doit être pour nous ! » dit Anne qui voyait arriver le serveur.

Alors qu’Anne levait son verre en guise de toast, elle se dit qu’elle tenait là le sujet de son prochain roman.

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