Romans lesbiens

Roman lesbien : Amour virtuel, amour réel

Amour virtuel, amour réel est un roman lesbien sur un amour homosexuel entre femmes après une rencontre sur internet.

J'ai dévoré vos livres et nouvelles. Votre style est frais et contrairement à beaucoup d'autres, ils permettent une identification facile avec vos divers personnages. Vraiment hâte d'en découvrir d'autres car j'ai tout lu d'une seule traite. J'ai été prise dans vos histoires et certaines m'ont beaucoup aidée. Merci pour ce que ces romans m'ont apporté, je suis définitivement fan.

Liunne, lectrice
Au sommaire

Amour virtuel, amour réel : chapitre 1

Depuis combien de temps n’avaient-elles pas fait l’amour ? Quatre mois, six ? Clara fouillait sa mémoire tout en sirotant son troisième whisky. Sa pensée était ralentie, son regard lourd. Elle glissa dans le canapé pour se lover entre les coussins, elle réfléchissait mieux allongée. C’était quand ? En couple avec la même femme depuis douze ans, leur désir mutuel s’était éteint à petit feu. Clara souriait aux anges. Elle revoyait Katy lors de leur première rencontre, sa longue chevelure blonde, épaisse et lumineuse, son port altier et léonin. Il se dégageait d’elle un magnétisme qui attirait sur elle tous les regards. Clara avait été hypnotisée par son regard noir, son sourire carnassier. Sans être belle, Katy avait un charme puissant qui l’avait fait succomber en une seconde.

La suite avait été moins romantique. Passé le cap du coup de foudre physique, Katy s’était révélée assez décevante sur le plan sexuel. Elle n’aimait pas ça et Clara plus d’une fois avait eu le sentiment d’une immense trahison, d’une promesse non tenue quant au message subliminal qu’elle lui avait adressée à son insu pour la séduire. Si Clara n’induisait pas la demande, Katy pouvait rester des mois sans éprouver le moindre besoin. Que de pleurs, de suppliques, de menaces et de chantages pour lui arracher un baiser ou même une caresse. Plus d’une fois Clara avait été tentée de la quitter. Mais en dehors de ce domaine, Katy s’était montré une femme exceptionnelle dans tous les domaines.

Sociable, prévenante, excellente cuisinière, toujours disponible pour les uns ou pour les autres, elle avait su mettre en scène leur couple afin qu’on les envie, qu’on les érige en modèle. Clara s’était retrouvée vite piégée dans ce paraître mais également par le confort moral et matériel que lui apportait Katy. En effet Katy avait hérité de sa grand-mère une fortune, ses parents étant décédés dans un accident de voiture. Clara, rebelle dans l’âme en avait profité pour démissionner et s’offrir le rêve de sa vie : un tour du monde en voilier. Souvenir enchanteur à bien des niveaux. Tout d’abord parce qu’elle avait découvert des lieux enchantés. Et surtout parce que ce fut le début de sa double vie.

Clara avait rencontré Callixte lors d’une escale à Miami. Katy n’ayant pas le pied marin avait refusé de la suivre, la solitude ne les effrayait ni l’une ni l’autre. L’amour n’était plus le seul ciment de leur couple. Elles étaient liées par ce que chacune apportait à l’autre en retour, un pacte du diable qui ne disait pas son nom. Callixte était une navigatrice confirmée et elle savait se débrouiller sur un bateau. Elle voyageait en échangeant son expérience contre une bannette. Dans ce milieu d’hommes elle était appréciée, elle savait leur en imposer dès le départ en les maintenant à une distance ferme mais également en les impressionnant par son endurance, son courage et son insolente maîtrise de la mer et de ses éléments.

Callixte avait proposé ses services au capitaine, Clara n’était ni le commandant, ni la propriétaire du trois mâts, elle n’était qu’un membre d’équipage parmi d’autres matelots plus aguerris qu’elle. D’emblée elle avait remarqué le caractère affirmé de cette brunette, elle-même avait dû s’imposer fermement et elle ne pouvait ignorer que le machisme ambiant obligeait les femmes à se montrer parfois brutale pour gagner leur place sur le pont. Elle ne mit pas longtemps à la dévorer des yeux et à la frôler dès que l’occasion s’en présentait. Elle était troublée par cette femme au physique et au tempérament virils, à cette douceur qui se dégageait de chacun de ses gestes. Quand elle la touchait Clara était dans une transe incroyable, cette femme lui procurait des émois indescriptibles.

Callixte faisait semblant de ne rien remarquer pourtant combien de fois lorsqu’elle effectuait des nœuds les mains de Clara terminaient invariablement sur les siennes, toujours par hasard bien évidemment. Un soir alors que tout l’équipage était parti en virée sur la rade du port, Callixte et Clara s’étaient retrouvées seules à bord à garder le navire, les beuveries et les prostituées trop peu pour elles. Elles avaient dîné en tête à tête sur le pont, laissant enfin libre cours à leur féminité.

Leur vie sur le voilier ne leur permettait aucune coquetterie et pour une fois elles avaient chacune dénoué leurs cheveux qu’elles avaient longs et habituellement coiffés en chignon ou en natte. Callixte avait surligné ses yeux d’un trait de khôl et Clara portait des bijoux aux mains et autour du cou, habituellement prohibés pour les manœuvres en mer. Cette intimité d’un soir entre les deux femmes hâta de les rendre complices mais également plus proches physiquement l’une de l’autre.

La lune brillait puissamment, l’argenté de ses reflets dans les vagues rendait l’atmosphère féerique. Chaque ombre se découpait, on y voyait presque comme en plein jour. Elles avaient débarrassé la table, lavé, essuyé et rangé la vaisselle. L’ancre était jetée, le balancement du voilier les berçait doucement. Elles s’étaient installées sur le pont pour la nuit, elles dormiraient à la belle étoile sur leur matelas posé à terre. Un frôlement de main, une caresse sur un bras, un baiser furtif sur les lèvres, Callixte n’avait pas bronché, elle était restée passive face aux agissements de Clara. Comment interpréter ce manque de réaction ? Un encouragement à aller plus loin ? Une sidération ? Un silence poli pour ne pas froisser sa coéquipière ? La peur de la nouveauté ? Il ne pouvait plus s’agir du hasard, Clara avait montré son désir peu équivoque pour Callixte.

« Callixte ?

– Oui !

– Je peux me coller à toi pour dormir ?

– Non je préfère que tu gardes tes distances, ce n’est pas une bonne idée.

– Je voudrais te dire…

– Ne dis rien, surtout, je ne veux pas l’entendre ! La promiscuité sur le bateau t’a fait perdre la tête, tu as eu un moment d’égarement, c’est tout !

– Pas du tout ! Je…

– Tais-toi Clara, tu vas dire une bêtise que tu vas vite regretter. Ne gâche pas ce bon moment que nous passons ensemble.

– Je me sens bien avec toi.

– Moi aussi, je me sens bien avec toi. En fait depuis que j’ai embarqué je ne sais plus où j’en suis avec toi.

– Ah bon ?

– Oui. Tu me tournes sans cesse autour, toutes les occasions sont bonnes pour que tu me touches. Parfois je me dis que je me fais des films, que tout ça c’est dans ma tête. Je ne suis pas attirée par les femmes mais toi c’est différent apparemment. En fait je ne me reconnais plus…

– Alors je peux te prendre dans mes bras ?

– Juste dans tes bras, je ne me sens pas prête à aller plus loin.

– N’y vois rien d’autre qu’un élan de tendresse, rien que de te sentir contre moi me transporte de joie.

– Que c’est bon de poser ma tête sur ton épaule !

– Que c’est doux de te respirer et d’être envahie par ta chaleur !

– Serre- moi fort s’il te plait Clara, j’en ai tellement besoin ! »

Elles s’endormirent dans les bras l’une de l’autre, pas même un chaste baiser ne fut échangé entre elles deux. Elles se réveillèrent avec les premiers rayons du soleil, les hommes n’allaient pas tarder à rentrer. La croisière se déroula ainsi entre escales et escapades, Clara ne franchit pas le cap entre amour et amitié. Callixte s’arrangea pour que dans leur intimité Clara ne puisse prendre aucune initiative. Elle contrôla de bout en bout leur relation. Elle avait vu clair dans la sexualité de Clara. Son homosexualité était trop refoulée pour qu’elle puisse se révéler au grand jour malgré les efforts désespérés de Clara mais aussi le fait que leur histoire prendrait fin en même temps que leur aventure marine. Clara n’en voulait pas à Callixte car celle-ci lui en donnait bien plus que Katy sur le plan physique.

La frustration qu’elle lui imposait rendait Callixte encore plus désirable aux yeux de Clara. Elle fantasmait sur l’amour qu’elles ne feraient jamais et elle se mettait dans des états incroyables d’excitation quand Callixte venait se blottir contre elle quand les gars étaient à terre. Elles se cajolaient pendant des heures, se caressaient les cheveux, le visage, s’enlaçaient sans que rien de sexuel ne vienne troubler leur jeu ni un mot rompre leur harmonie. Clara fondait littéralement de plaisir et ce fut un déchirement quand leur tour du monde prit fin. Katy de manière autoritaire avait cessé, au bout d’un an d’entretenir Clara dans son oisiveté, les mauvaises langues avaient laissé courir le bruit de leur rupture.

Clara avait été sommée de reprendre sa place dans le nid conjugal, peu importe son épanouissement et ses désirs. Elle n’était pas en position de négocier quoi que ce soit, l’argent était le nerf de la guerre et c’était Katy l’héritière, pas elle. Elle n’avait pas le tempérament de loup des mers comme Callixte et par confort elle renonça à s’opposer à sa légitime, préférant rentrer au bercail savourer le confort matériel plutôt que la précarité de la vie nautique.

Il n’y eut ni larmes ni déchirements entre Callixte et Clara, l’une continuait son périple vers des contrées lointaines pendant que l’autre rentrait au bercail. Heureusement il y avait Internet pour ne pas couper entre elles le lien. Callixte dès qu’elle en avait l’occasion envoyait de chaque port une carte postale virtuelle, osant par les mots et la protection qu’offrait l’écran exprimer pour Clara ses émotions enfouies.  Clara qui depuis son retour végétait dans des missions d’intérim sans intérêt parce que Katy le lui avait imposé, fantasmait à loisir pendant la journée sur Callixte. Et la nuit pendant que Katy dormait, elle s’enfermait dans son bureau.

Sur la toile, elle voyageait de site en site, rêvant d’un nouveau périple avec sa bien-aimée. Un lien en amenait un autre et Clara découvrait, au fur et à mesure qu’elle surfait, des horizons insoupçonnés.  Ces heures volées sur son sommeil étaient classées top défense, nul n’avait le droit de pénétrer dans son bunker, elle menait de front deux vies parallèles, l’ennui que procurait l’une exaltait la richesse que lui apportait l’autre.

Katy et Clara se croisaient, l’une se couchait lorsque l’autre se levait. Elles s’aimaient pourtant profondément mais elles n’avaient plus grand-chose en commun, le passé les liait plus sûrement que l’avenir. Katy néanmoins croyait encore en leur couple. Aussi pour le sauver, elle proposa à Clara de reprendre des parts dans une petite PME spécialisée dans la fabrication de voiliers. Elles iraient habiter près de l’Océan et qui sait repartiraient sur de nouvelles bases. Au lieu de les unir ce projet les sépara encore un peu plus. Katy s’investit à fond dans ce nouveau challenge, cette usine c’était son patrimoine qu’elle comptait bien faire fructifier, quant à Clara elle ne supportait pas d’être la subordonnée de sa compagne. Les disputes se succédaient jusqu’à ce que Katy qui souhaitait la réconciliation avec elle, exigea une trêve.

Elle fut de courte durée. En effet Katy qui n’y entendait rien en informatique demanda à Clara de la former à l’envoi de messages électroniques. Acte manqué ou désir inconscient de l’agresser ? Clara par inadvertance ouvrit devant ses yeux un mail de Callixte, particulièrement tendre et amoureux. Katy ne se remit pas de cette blessure, elle se drapa dans sa dignité et plutôt que de lui rendre sa liberté l’enchaîna dans les non-dits. Au lieu d’exiger des explications, elle s’enferma dans des silences. La culpabilité paralysa Clara qui n’eut pas le courage de la quitter.

Katy que l’argent n’avait pas rendu heureuse et qui voulait faire payer au prix fort son infidélité passa un contrat diabolique avec Clara. Elle lui versait une rente suffisante en échange de quoi elle s’engageait à continuer à vivre avec Katy et à ne plus la tromper sans quoi elle se retrouverait sans revenus. Clara qui depuis son retour n’avait pu s’adapter aux contraintes du quotidien accepta le deal sans se douter de l’enfer qui la guettait. Si les premières années se révélèrent agréables dans sa prison dorée, elle se mit à dépérir le jour où Callixte lui annonça que son horloge biologique était en marche et qu’elle épousait le propriétaire d’un hôtel aux Antilles qui l’avait mise enceinte.

Finis les rêveries solitaires nocturnes. Elle tournait en rond entre les quatre murs de son antre. Son écran plat ne valait ni les embruns ni les couchers de soleil sur les lagons. Par lassitude et mais aussi parce que son corps exprimait certains besoins elle se rapprocha petit à petit de Katy. Quelque chose entre elles s’était rompu mais pourtant elles reprirent ensemble la relation. Sexuellement Katy se montra plus réceptive qu’avant mais jamais elle n’était à l’origine du rapport. De ce côté-là rien n’avait changé. Clara devait tout initier, Katy ne la touchait pas, elle jouissait c’était tout et l’orgasme que lui procuraient ces caresses était le seul plaisir qu’elle offrait à sa partenaire.   

Depuis combien de temps n’avait-elle pas fait l’amour ? Quatre mois, six ? Clara fouillait sa mémoire désespérément. Huit mois en fait, c’était pour l’anniversaire de Katy.

Sa vie n’avait plus de sens, certes elle ne manquait de rien matériellement mais affectivement c’était un désastre. Sentant monter en elle des sentiments destructeurs qu’elle ne pouvait endiguer, elle se jeta sur la bouteille de whisky qu’elle avala d’un trait. Elle roula par terre et s’endormit comme une masse assommée par l’alcool, l’ivresse lui évitant de pleurer sur ce naufrage qu’était leur union.

Amour virtuel, amour réel : chapitre 2

Katy buta sur le corps ivre de Clara alors qu’elle traversait le salon pour rejoindre la cuisine se préparer le café du matin. Elle regarda sa compagne avec un regard de mépris pour l’ivrogne qu’elle était devenue. En effet ce n’était pas la première fois qu’elle se saoulait. Clara n’avait qu’une petite quarantaine d’années mais les ravages de l’alcool étaient déjà à l’œuvre sur son visage. Une fine couperose parcourait les ailes de son nez et une petite bedaine avait alourdi considérablement sa silhouette. Katy savait alors qu’elle se réveillerait avec la gueule de bois, une haleine chargée. C’est pourquoi il était inutile de compter sur elle pour aller porter la voiture en révision au garage.

Elle appellerait Jean, l’homme à tout faire, il se chargerait de cette besogne. Katy regrettait d’ailleurs d’entretenir Clara sans contrepartie car elle aurait dû la nommer même à un poste fictif. Juste pour qu’elle se souvienne un peu de la valeur de l’argent. Elle regrettait aussi son idée qu’elle avait cru géniale pour sauver son couple. En attendant elle s’épanouissait dans son rôle de dirigeante et elle appréciait tout particulièrement les relations avec ses clients qui étaient de célèbres navigateurs ou de riches inconnus qui lui ouvraient les portes de la gloire. En effet sa petite PME était devenue la référence dans le monde de la voile et son nom qui était devenu une marque déposée s’était imposé dans ce milieu si fermé.

Clara en avait pris ombrage. En particulier pendant longtemps elle avait espéré que Katy, par l’intermédiaire de ses connaissances, l’aiderait à décrocher une place si convoitée dans un équipage sélectionné pour une course en mer. Mais rien ! Katy avait feint d’ignorer ses désirs secrets d’évasion et l’avait retenue à terre. De la vie de marin Clara n’en partageait que le goût pour la bouteille à défaut de celui des grands larges.

Ce n’était pas encore la haine mais on n’en était pas loin entre les deux femmes. Un fossé inexorable s’était creusé entre elles. Clara n’était plus qu’une loque humaine et entre deux cuites, elle ne rêvait plus ni de voyage ni d’amour. En fait elle pleurait sur elle et seulement sur elle. Mais comment avait-elle pu descendre si bas ? N’avait-elle plus aucune fierté ni d’estime pour elle pour se laisser aller à ce point ? De toute manière elle n’avait ni la force de quitter Katy, ni celle de se séparer de son ivresse ? Mais qu’avait-elle fait de sa vie ? De ses désirs ? Elle avait la bouche pâteuse, mal aux cheveux, des centaines de petites aiguilles lui pénétraient également le crâne.

« Ah tu es réveillée feignasse ! Tu as oublié que tu avais pris rendez-vous au garage pour huit heures ? Jean s’occupera de la Porsche. De toute façon avec la cuite que tu te tiens, tu serais un danger sur la route. En plus il ne te reste plus qu’un point je ne voudrais pas me sentir responsable de ton retrait de permis.

– Bonjour Katy. Tu pourrais me saluer. La colère n’empêche pas les bonnes manières ! Allez file gagner ton fric et courir après les flatteries. Je vais terminer de cuver mon whisky dans le lit conjugal.

– Il n’y a plus que dans ce domaine où tu excelles Clara ! Quant à mon argent, il te rince bien et tu ne craches pas dessus. Mais tu peux aussi aller le gagner si tu veux. Je suis pressée en fait et c’est bien dommage que tu fuies toute discussion. Mais tu vois j’en suis arrivée à un stade où la séparation me semble préférable à cette mascarade. J’ai sans doute ma part dans ta descente aux enfers mais tu as aussi la tienne dans le fait que même si tu cries à qui veut l’entendre que ça te fait gerber d’être entretenue, tu n’as jamais beaucoup bougé tes fesses pour accéder à ton indépendance financière. Du temps pour toi tu n’as que ça depuis des années. Et l’as-tu mis à profit ? Allez retourne roupiller ! Et si tu es d’humeur ce soir nous aurons alors une bonne discussion.

– Tu me jettes c’est ça ?

– On en reparle ce soir. J’ai rendez-vous avec les skippers de l’équipe australienne, je leur présente ma dernière nouveauté bourrée de technologie. Tout le staff est là je ne veux pas les faire attendre.

– Tu as raison, tous ces gens sont plus importants que ton couple.

– Pour ce qu’il en reste ! Je file. Ces querelles stériles ne nous apportent rien en définitive ! A ce soir ! Si tu pouvais être à jeun aussi ce serait préférable pour notre mise au point !

– C’est ça, va te faire f…

– Et c’est toi qui me donnais des cours de politesse tout à l’heure ? Ma pauvre l’alcool t’a bien ravagé le cerveau, si tu te voyais quand tu as bu, tu me plaindrais d’avoir à te supporter ! Je dois être bien amoureuse pour ne pas avoir craqué plus tôt !

– Salope… »

Katy n’entendit pas le flot d’injures que Clara lui lança. Dans la journée elle contacterait son avocat afin de mettre en place les modalités juridiques et pratiques de leur rupture. Elle ne lui laisserait rien, pas un centime car Clara avait assez profité d’elle et de sa générosité. Elle avait assez enduré ses fumeuses théories sur l’argent. Mais c’est bien parce que Clara n’en manquait pas qu’elle pouvait se permettre de cracher dessus. Facile aussi de critiquer les riches, de jouer les Robins des Bois quand on dépensait ce qui ne nous appartenait pas. Pas sûre que Clara tienne les mêmes discours dans la réelle pauvreté. Finie la belle vie, Clara devrait assumer ce qu’elle était devenue. Cette dernière dispute avait eu raison de leur amour.

Ensuite Clara dormit toute la journée. Elle avait fui dans un sommeil non-récupérateur. Elle sortait de la douche quand Katy rentra. Cette dernière se prépara une tisane car elle avait encore son repas d’affaire sur l’estomac, à moins que ce ne soit de voir la tête bouffie de Clara. D’autre part si Clara se murait dans le silence, Katy lui laisserait les fax que son avocat avait bien voulu lui préparer. Sinon elle l’affronterait.

« Au fait qu’est-ce que tu voulais me dire ce matin Katy ?

– Alors tu es prête à en parler ?

– Oui. Mais est-ce que j’ai le choix ? Tu as tout décidé dans mon dos, aussi je n’ai plus qu’à dire amen !

– Si tu le prends ainsi alors je vais aller droit à l’essentiel ! Séparons-nous !

– D’accord !

– Tu en es certaine ?

– Oui !

– Sauf que là vois-tu si nous nous quittons je ne te laisse pas un sou, tu te débrouilles. Et tu pars maintenant, tu es à la rue, je ne veux plus rien savoir de toi !

– Quoi ? Tu me mets à la porte ? Et tout ce que j’ai sacrifié…

– Arrête Clara, tu as eu plus que ta part pendant toutes ces années, tu as bien profité de mon argent ! Apparemment il ne t’a pas rendu heureuse alors sans doute que sans tu connaîtras enfin le bonheur !

– Mais c’est immonde tes manières de procéder ! Et tu t’imagines que je vais accepter ça?

– Comme tu l’as si bien dit tu n’as pas le choix. Cet après-midi Maître Moreau m’a envoyé ces documents, lis-les et signe-les ! Voici trois mille euros en liquide le temps de te retourner. C’est à prendre ou à laisser !

– Si tu savais comme je te déteste !

– Et moi comme je te méprise. En fait je n’ai même plus pitié de toi, tu peux crever dans le caniveau ça m’est bien égal !

– Au moins une chose est certaine je ne te regretterai pas. Et puis tu sais si ton fric ne m’a pas rendue heureuse toi non plus ! Tu crèveras de solitude dans le vide affectif le plus total. Et comme la liberté ça ne se donne pas ça se prend, c’est moi qui pars d’ici. C’est tout ce qu’il me reste de dignité. Tes trois mille euros tu peux te les mettre là où je pense. Je prends quelques affaires et dans une heure je serai barrée d’ici. Je reviendrai chercher le reste un après-midi où tu ne seras pas là, je m’arrangerai avec Jean pour qu’il m’ouvre. Tu pourras aussi lui donner ordre de me surveiller si tu crains pour ton argenterie. »

Clara de rage jeta des vêtements dans une valise et prit soin également d’embarquer son ordinateur portable. Pour l’heure elle irait à l’hôtel du Port, aux frais de Katy, la suite elle l’envisagerait plus tard. L’urgence était de disparaître de cette maison.

Malheureusement pour elle, l’hôtel était complet. En effet elle était trop coupée du monde, elle ignorait qu’une frégate était organisée. Aussi impossible de se loger en ville. Par ailleurs elle savait qu’un hangar désaffecté appartenant à la fabrique était accessible. C’est ainsi qu’elle s’y poserait pour la nuit. Demain à la première heure elle prendrait un train. Elle ne ferma pas l’œil et lorsqu’au petit matin elle entendit dans le lointain passer les convois ferrés elle se hâta vers la gare. Elle monta dans le premier wagon de voyageurs ouvert, destination inconnue.

Une chance pour elle il était presque désert. Le bruit et le mouvement régulier eurent raison de sa fatigue et Clara s’écroula sur la banquette. C’est par les cris du contrôleur qui malgré les secousses ne parvenaient pas à la réveiller, qu’elle reprit contact avec la réalité. Elle était sans un sou, sans billet. Elle fournit ses papiers, Katy aurait ainsi une dernière trace de son existence quand elle recevrait l’amende. Clara disparaissait, une autre vie s’ouvrait à elle, qui elle l’espérait tiendrait toutes ses promesses.

L’annonce en gare annonça le terminus. Clara descendit du train et se dirigea vers la sortie. Où aller, dans quel sens se diriger ? Un bus à l’arrêt. Elle monta par l’arrière, ni vue ni connue. En centre-ville, une place attira son regard avec une fontaine. La faim lui tiraillait le ventre, elle avait besoin de manger et boire. A un café elle commanda un sandwich et un demi. Elle avait perdu la notion du temps. Une grande horloge annonçait 15h16. Elle se saisit d’un journal local afin de se donner un contenu. Il devait bien y avoir des boites d’intérim, elle irait s’inscrire. En attendant elle était sans le sou ou presque, dans son portefeuille elle avait 80 euros. Une fois le repas payé, elle avait juste de quoi dormir une nuitée à l’hôtel. Quand le garçon revint avec sa commande elle l’aborda.

« Vous ne savez pas où je pourrais loger ce soir, je n’ai pas trop d’argent, vous ne connaîtriez pas une adresse bon marché ?

– Vous êtes venue comment ? Les chambres pas chères sont dans la zone industrielle et à pied, ma petite dame, avec vos bagages vous allez en baver. Et les transports en commun ne desservent pas l’endroit. Le taxi va vous faire perdre tout le bénéfice de l’opération.

– Si j’ai bien compris je suis condamnée à trouver une piaule dans le quartier.

– Oui.

– C’est que je ne suis pas très fortunée. Vous ne savez pas où je pourrais trouver une agence d’intérim ?

– Vous cherchez du boulot ?

– Oui.

– J’aurais bien une proposition à vous faire.

– Ah oui ?

– La patronne du café cherche une garde malade pour sa vieille mère. Elle doit partir en maison de retraite mais en attendant qu’une place se libère elle la garde chez elle. C’est surtout la faire manger et l’emmener aux toilettes. Rien de bien compliqué. La maison est grande, vous seriez logée. Ce serait provisoire mais ça vous permettrait de venir voir.

– Pourquoi vous faites ça pour moi, rien ne vous y oblige ?

– Je vous sens paumée. Vous verrez la patronne est une chic femme. Elle m’a tendue la main et c’est grâce à elle que je ne bois plus. C’était elle ma marraine aux alcooliques anonymes.

– Ah ? Je n’ai aucun problème avec la boisson, j’arrête quand je veux. Pourquoi vous insinuez un truc pareil ?

– D’accord. Alors cette place elle vous intéresse ?

– Je commence quand ?

– Tout de suite. Allez voir la dame blonde derrière le comptoir.

– Et je vous dois combien ?

– C’est la maison qui offre ! »

Clara avala son jambon beurre et sa bière rapidement. Elle prit avec elle ses bagages et son courage à deux mains. Travailler. Depuis combien de temps ce mot lui était étranger ? En effet à quand remontait son dernier job ? En plus s’occuper d’une petite vieille, quelle horreur ! Katy l’avait habituée au luxe de la femme de ménage et de la cuisinière. C’est pourquoi elle s’en voulait d’être partie sur un coup de tête.

Aussi elle était prête à faire profil bas et s’humilier pour retrouver son petit train-train. Pourtant elle se ressaisit brutalement, ce moment de faiblesse ne devait pas lui ôter de la tête que leur rupture n’était pas une crise passagère car elle avait un défi à relever autant avec Katy qu’avec elle-même. En définitive elle respira un bon coup et traversa la salle pour se planter devant une femme sans âge que la vie n’avait visiblement pas épargnée.

« Bonjour madame. Le garçon m’a adressé à vous pour la place de…

– Paulo est comme mon fils. Il adore ma mère et il me met la pression pour que je la garde avec moi. Avec la brasserie je n’ai pas la force et le courage de m’occuper d’elle, elle doit bientôt partir dans une maison de retraite. C’est une affaire de jour m’a affirmé le directeur. Vous risquez fort d’être déçue car je ne vous propose pas un travail.

– En fait pour être honnête, je cherche surtout une chambre pas chère pour dormir. Je ne suis pas garde-malade et les personnes âgées ce n’est pas trop mon truc.

– Vous avez le mérite de la franchise. Au moins si vous vous occupez de maman vous ne vous attacherez pas à elle, de ce côté je suis rassurée. Vous me plaisez ! C’est quoi votre petit nom ?

– Clara.

– Moi c’est Betty mais tout le monde m’appelle Patronne.

– D’accord Patronne.

– En fait ma mère déteste la solitude. D’ailleurs elle est encore très autonome malgré ses 80 ans. En fait elle a avant tout besoin de compagnie car elle s’ennuie toute seule dans notre appartement. Elle est veuve depuis sept ans, son mari lui manque et moi avec la brasserie je n’ai pas le temps d’être avec elle. Au moins en maison de retraite elle sera avec des gens de son âge. C’est elle qui en a fait la demande. En plus Paulo pense que je l’abandonne.

– Il me rappelle mon ex.

– Ah les hommes tous pareils !

– Vous êtes divorcée ?

– On peut changer de sujet, c’est douloureux…

– Vous ne pouvez pas cacher vos peines de cœur Clara. Pour débarquer sans argent et sans boulot dans une ville qu’on ne connaît pas, c’est qu’on souffre terriblement. Il n’y a que l’amour pour vous mettre dans un état pareil ou je ne m’y connais pas.

– Je peux la rencontrer quand votre maman ?

– Maintenant ! Je prends les clés et on monte. Voici le deal que je vous propose. Je vous loge et vous nourris et je vous donne 300 euros de la main à la main. Est-ce que ça vous convient ? Je n’ai pas envie de vous déclarer.

– Cela me convient très bien.

– Alors suivez-moi, je vais d’abord vous montrer votre chambre, vous y déposerez vos affaires. »

Clara posa ses bagages sur le lit. Tout était vieillot dans cette chambre, du papier peint au couvre lit en passant par la décoration. Heureusement qu’elle n’était que de passage. Cette réalité glauque la plongeait de plain-pied dans sa nouvelle vie, c’était comme si elle dessoûlait trop brutalement d’une mauvaise cuite. Il lui était impossible de faire machine arrière, elle devait affronter sans aucune préparation ce dont Katy avait en vain tenté de la protéger. Elle mesurait l’intensité du désastre et c’est trop tard qu’elle ressentait à quel point Katy l’avait aimée.

Amour virtuel, amour réel : chapitre 3

Axelle courait après son bus. Elle allait être en retard au boulot et elle avait horreur de ça. Il était loin le temps où elle était sur le terrain, spécialiste en logistique dans l’humanitaire. Elle avait dû se contenter lors de son retour de missions d’un poste moins prestigieux. A force de ténacité elle avait décroché ce poste d’informaticien dans une banque qui n’était pas encore menacé par les délocalisations. Ce matin elle devait régler un grave problème sur le réseau, impossible d’accéder aux comptes clients. Le bug était d’importance, elle avait été appelée chez elle par le directeur lui-même. Tout son service était sur les dents, la pression était considérable, pas question pour elle de se faire remarquer par son absence. Une chance le chauffeur l’avait aperçue dans le rétroviseur et s’arrêta au feu vert pour l’attendre. Heureusement qu’il y en avait des compatissants pour des stressées comme elle.

L’ambiance était survoltée. En fait il s’agissait d’une panne électrique sur le réseau, l’honneur était sauf. Il ne fallut pas plus d’une heure pour changer la pièce défaillante et Axelle fit le tour de tous les postes afin de s’assurer que tout était rentré dans l’ordre. Son job ne l’enthousiasmait pas. Il était alimentaire, elle gagnait bien sa vie mais en dehors de ça il ne lui apportait aucune satisfaction. Son jardin secret s’appelait Ninon, elle était belle comme un cœur et elle en était très amoureuse. Pas un nuage ne planait entre elles, elles coulaient des jours paisibles à roucouler leur amour. Pas plus qu’elle n’en avait à dire sur son métier, elle ne se répandait en confidence sur sa vie privée.

Elle était très discrète sur ce pan de son existence, elle ne l’étalait pas auprès de ses collègues, elle estimait que ça ne les regardait pas de savoir qui et comment elle aimait. Elle avait gardé un mauvais souvenir de sa période humanitaire où le mélange des genres était de mise, où il n’existait aucune cloison entre professionnel et personnel, où tout le monde savait qui couchait avec qui. Les mesquineries et l’intolérance s’étaient vivement exprimées, l’ouverture d’esprit n’était pas ce qui caractérisait le mieux ces cow-boys des temps modernes.

Entre l’image d’Épinal du médecin avec son sac de grain de riz sur le dos et ces individus qui fuyaient leur existence pensant la réparer au contact de plus malheureux qu’eux, elle aurait de quoi écrire un bouquin. La déception avait été immense, l’engagement cachait bien des cadavres dans les placards et Axelle souriait quand elle voyait les visages s’animer dès lors qu’elle évoquait cette expérience. S’ils savaient !

Sens retour, même course après le bus. Ninon utilisait la voiture du couple car les transports en commun ne desservaient pas la zone industrielle où elle exerçait la fonction de vigile. Masculine, les biceps saillants, Ninon était ceinture noire de karaté et son manque de motivation pour les études l’avait mise très tôt sur le marché du travail. Elle avait acquis prématurément son indépendance et la défendait farouchement. Elle en décousait avec les bandes locales de petits caïds et ne détestait pas à l’occasion une petite baston, afin de montrer qu’elle aussi en avait. Les opposés s’attirent, c’est ainsi qu’on aurait pu définir leur couple.

Axelle et Ninon c’était le jour et la nuit, l’intello et la camionneuse, personne n’aurait donné cher de leur romance. Et pourtant elle durait, huit ans déjà, c’était du solide et on ne voyait pas bien ce qui viendrait briser cette douce harmonie. Ces trentenaires avaient pour projet de déménager. Ninon avec un de ses collègues, un ancien militaire, venait de décrocher auprès de la banque où travaillait Axelle un prêt afin de monter leur propre agence. Leur activité avait le vent en poupe avec la recrudescence des attentats terroristes sur la planète. Vigipirate était une aubaine pour eux, de toute façon les sociétés occidentales n’avaient plus le choix, elles devaient s’adapter à la nouvelle donne géopolitique.

Ninon serait son propre patron et elle comptait bien qu’Axelle accepte un poste dans son officine afin de tout partager ensemble. Axelle hésitait car elle craignait la mort de leur amour, à être trop l’une avec l’autre le désir s’userait à toute vitesse. En même temps cette existence morne ne lui apportait aucune satisfaction, développer leur affaire pourrait être un challenge intéressant, Axelle pourrait apporter des fonds, à elle de les faire fructifier par le fruit de son labeur.

Ninon était à la maison ce n’était pas son habitude de rentrer si tôt. Axelle ne vit pas tout de suite le gros pansement qui lui barrait la main, c’est le visage tuméfié et raccommodé qui attira son regard. Elle poussa un petit cri d’horreur et se précipita sur elle pour l’embrasser et la serrer dans ses bras.

« Que t’est-il arrivé ? Mon Dieu, tu as vu dans quel état tu es ?

– Tu verrais le gars en face c’est pire ! Ce n’est pas un petit crétin de son espèce qui va m’intimider avec ses insultes. Avec moi il a avalé son dentier et ses bijoux de famille.

– Tu comptes encore jouer les gros bras combien de temps avec tes zonards, tu n’en as pas marre de te faire démolir le portrait pour un salaire de misère. J’ai hâte que tu sois derrière un bureau à diriger ton équipe, je n’en peux plus de trembler pour ta vie.

– Tu ne vas pas t’inquiéter pour un poignet cassé et une arcade sourcilière fendue, j’en ai vu d’autres ? Tu ne veux pas plutôt me faire un petit baiser ?

– Et comment ! Si tu savais comme j’en ai envie !

– Tu veux une bonne nouvelle. Mon associé nous a trouvé un local et il a déjà recruté des gars, des anciens paras. Il se pourrait qu’on débute le mois prochain. Bien sûr on garderait nos emplois de vigiles en attendant que la boite dégage un peu de bénéfices pour se payer, on s’attend à des coups bas de la part des concurrents, le marché est rude, les nouveaux ne sont pas les bienvenus.

– Je ne risque plus de trop te voir alors, je suppose que tu vas passer tout ton temps libre dans la création de votre petite entreprise.

– Oui. Mais c’est transitoire Axelle et nous en avons déjà parlé. Notre couple est assez solide pour surmonter cette épreuve. Tu le reconnais toi-même je ne peux plus continuer dans mon emploi actuel, il devient trop dangereux. Je crâne là mais tous les jours j’ai peur qu’une bagarre dégénère et qu’on me plante un couteau dans le ventre ou qu’on me tire dessus. Maintenant je te le répète, ça me ferait très plaisir que tu nous rejoignes Hervé et moi, on pourrait ainsi ne pas trop souffrir de mon absence.

– Ninon, je ne reviens pas sur nos discussions. Je ne veux pas mêler vie privée et vie professionnelle. D’ailleurs je suis très heureuse pour toi de ce choix mais ce n’est pas le mien voilà tout.

– Je le respecte Axelle, c’est juste que tu te plains d’avoir un job inintéressant, là au moins tu pourrais t’investir, avoir des responsabilités, des…

– Non c’est non, on n’y revient plus. C’est mon problème si je m’ennuie. Je sens la colère qui monte en moi on va arrêter cette discussion stérile.

– Comme tu veux mais je ne te cache pas ma déception. Je rêverais que toi et moi…

– Stop Ninon. On n’a jusqu’à présent jamais eu de disputes entre nous, il aura fallu que tu veuilles créer ta boîte d’agents de sécurité pour que ça commence.

– J’ai conscience Axelle que mon futur manque de disponibilité va modifier l’équilibre qui règne entre nous. Tu vas inévitablement te sentir délaissée, je cherche des solutions pour que l’on continue à partager du temps ensemble.

– Et bien c’est très maladroit. On s’aime, on s’adaptera, n’est pas né celui ou celle qui nous séparera et ce projet il est commun, toi et moi le souhaitons. Je nous sais assez intelligentes et matures pour dépasser et surmonter les obstacles qui immanquablement se présenteront.

– Voici qui est sagement parlé. J’ai besoin de dormir un peu, les calmants font effet, ta présence m’a rassurée, j’ai un méga coup de barre.

– Repose toi mon amour, je vais préparer le repas et me délasser un peu devant l’ordinateur en attendant. Je te réveille à quelle heure ?

– Je suis en arrêt de travail pour quinze jours à cause de ma fracture, demain je ne me lève pas. J’ai du sommeil en retard à récupérer. Ne prépare pas à dîner pour moi, je n’ai pas très faim, je grignoterai le cas échéant. Cela ne t’embête pas si tu passes la soirée seule ?

– Pourquoi voudrais-tu que ça me contrarie ? L’essentiel c’est ta santé. Je sais que tu as pris une décision difficile en quittant ton emploi pour cette création d’entreprise dont on ne sait rien. Tu es courageuse Ninon, tu aurais pu aussi te contenter de rester salariée toute ta vie. Je n’ai pas ta volonté pour changer ce qui ne me convient pas. Sans doute me faut-il encore galérer un peu pour avoir ce déclic ? Prends soin de toi, je suis à côté, n’hésite pas à m’appeler si ça ne va pas ou si tu veux que je t’apporte quelque chose !

– Merci ma colombe. Je t’aime !

– Je t’aime aussi. Ne reste pas là, va dans la chambre et couche toi tu seras mieux. Tu veux un coup de main pour te déshabiller ?

– Non ça ira. Bonne nuit ma belle et à demain.

– Dors bien ! A demain ! »

Axelle prit soin de ne pas allumer les lumières ni même de faire du bruit. Ninon était épuisée, elle devait aussi récupérer sur le plan physique de tout le stress accumulé. Ces chamboulements même s’ils étaient voulus étaient néanmoins facteur d’angoisses. C’est pourquoi elles devaient le gérer toutes les deux chacune à leur manière. Il était clair que leur couple allait évoluer mais dans quel sens ? Axelle afin d’avoir une belle soirée, se prépara quelques tapas qu’elle dégusterait devant l’ordinateur.

Elle avait toute une liste de favoris, de sites préférés, elle allait surfer à sa guise ce soir. Par lequel commencer ? Et si elle allait sur ce forum, il y avait bien longtemps qu’elle n’y avait fait un tour. Il y aurait bien des nouveaux, des piliers ou des habitués occasionnels, sa petite tribu virtuelle lui apporterait le réconfort nécessaire dont elle avait besoin, elle pourrait ainsi s’épancher en tout anonymat derrière un pseudo qui la protégeait de la réalité.

Il devait être beaucoup trop tôt car le forum était désert, ni invités ni membres n’étaient connectés. Tant pis elle surferait ailleurs. Mais où ? Elle avait bien des centres d’intérêt mais pour autant ceux-ci ne se prêtaient pas à en discuter sur le Net. Ce qu’elle voulait c’était avant tout un contact superficiel, une ambiance factice, histoire de se défouler de son quotidien. Quitte parfois à emprunter un habit de lumière pour briller un peu. Cela ne la dérangeait pas de travestir un peu sa réalité, tant qu’elle savait qui elle était et où elle en était. D’ailleurs elle ne voyait aucun danger à se prendre à ce petit jeu. Elle allait cliquer sur le bouton déconnexion quand un membre apparut.

C’était bon elle l’adorait, la soirée promettait d’être agréable. Effectivement elle ne fut pas déçue, son interlocuteur avait démarré sur les chapeaux de roue avec ses peines de cœur. Rien de tel pour parler des heures de soi-même aux autres, tout en leur laissant croire qu’on leur parle d’eux. Axelle vida elle aussi son sac et lorsque vint le moment d’éteindre l’ordinateur, elle savait qu’elle vivait avec Ninon un tournant décisif. Cela passerait ou bien cela casserait. Tout dépendait de ce qu’elles voulaient, Axelle par ses choix avait déjà en partie pris sa décision. Que lui arrivait-il ? Le goût de l’aventure lui manquait-il tant que ça pour qu’elle s’en défende à ce point en refusant de suivre sa compagne ? Ou bien la tentait-il tant qu’elle n’attendait que l’occasion à saisir ? Elle s’endormit sans même avoir entendu la réponse à ses questions.

Amour virtuel, amour réel : chapitre 4

La vieille dame était assoupie dans son fauteuil avec la télé en fond sonore, dans la salle à manger qui n’avait rien à envier à la chambre question décoration. Betty réveilla alors sa mère et fit les présentations. Clara tendit une main que l’aïeule serra mollement, dévisageant l’inconnue tout en la jaugeant des pieds à la tête.

« Faut que tu me ramènes une poivrote ? Pour mes derniers jours dans la maison où ton père est mort tu veux que je n’aie aucun regret de partir ?

– C’est toi qui as émis le souhait d’aller dans cette maison de retraite. Mais ne me dis pas que Paulo est venu te tourner la tête pour te faire changer d’avis ?

– Lui au moins il s’inquiète de mon bien-être alors que toi il n’y a que la brasserie qui compte. Si j’étais moins seule je n’aurais pas demandé à être placée.

– On en a déjà assez discuté et de toute manière on ne peut plus revenir en arrière. Tu veux que je vende la brasserie ? C’est papa qui va se retourner dans sa tombe. C’était son vœu que je la reprenne après vous car il ne voulait pas qu’elle tombe dans les mains d’étrangers. Vous avez sacrifié mon enfance pour elle, alors pourquoi me reproches-tu vos choix ? Jamais tu ne t’es préoccupée de ce qui m’aurait fait envie ?

Crois-tu que je rêvais d’être vissée à mon comptoir dans la fumée de cigarettes à supporter les délires de soulots qui m’ont entrainé avec eux dans leurs tonneaux à vin ? Je suis sans doute une mauvaise fille à qui tu as toutes les raisons d’en vouloir. Aussi voilà pourquoi j’ai demandé à Clara de s’occuper de toi avant ton départ. Je dois vous laisser car il y a des clients en bas, à plus tard. »

Clara regarda haineusement la mère de Betty. La traiter de poivrote. Mais pour qui se prenait-elle ? En effet cela n’inaugurait rien de bon dans leurs rapports. Cependant elle ravala sa colère car elle avait trop besoin de la chambre. D’ailleurs plus tard elle partirait, plus de temps elle aurait pour se retourner. Elle lui demanda si elle souhaitait quelque chose de particulier et la mamie bougonna qu’elle disparaisse de sa vue. Visiblement elle avait été contrariée par la discussion. D’autre part la fatigue eut raison d’elle puisqu’elle s’endormit très vite. Clara remonta la couverture sur ses épaules et éteignit la lumière. Ensuite elle viendrait s’assurer régulièrement que tout allait bien.

En définitive elle s’assit sur le bord du lit après avoir fermé la porte. Elle contempla le décor et ses bagages qu’elle avait posés à terre. Une vague d’émotion la submergea et elle ne fit rien pour la retenir. Des larmes coulaient de ses yeux inondant le plancher. Elle pleurait silencieusement, se vidant ainsi de tout ce qu’elle avait emmagasiné depuis des semaines. En fait elle venait de toucher le fond. Jamais elle n’était descendue aussi bas. C’est vrai qu’elle buvait mais de là à être alcoolique il y avait pourtant une marge. Katy l’avait épargnée de bien des épreuves, elle prenait d’un seul coup conscience de l’énormité de sa rupture. Et si elle repartait la rejoindre ? Son amour propre n’avait qu’à se taire car elle préférait l’humiliation de la défaite à la vie glauque dans ce gourbi.

Elle ramperait devant son ex et s’accommoderait de sa soumission pour reprendre son existence tranquille. Les pleurs redoublèrent. Si jamais elle revenait en arrière s’en était fichu pour elle. Autant se noyer tout de suite dans un bain de whisky. Tiens d’ailleurs elle avait soif. Elle avait besoin d’un petit remontant. Clara sortit de la chambre et chercha la salle à manger où il devait bien y avoir un bar. Elle fouilla alors dans les meubles aussi vieillots que le décor. Nada. Aucune bouteille ne trainait dans la pièce. La cuisine. Idem. Elle s’assura entre temps que la vieille dame dormait et descendit à la brasserie.

« Quelque chose ne va pas avec ma mère ?

– Non pas du tout, au contraire elle s’est assoupie tranquillement. En fait j’avais envie d’un petit cognac, vous ne savez pas où je peux trouver la bouteille chez vous ?

– Ce n’est pas chez moi ma petite que vous trouverez une goutte d’alcool. C’est une chose que d’en vendre, c’en est une autre que d’en consommer. Paulo ne vous a pas dit mais je suis sa marraine aux alcooliques anonymes, j’ai vingt-deux ans, trois mois et cinq jours d’abstinence. Si ça vous intéresse…

– Mais lâchez-moi avec cette histoire, dans quelle langue je dois vous dire que je ne suis pas …

– Du calme Clara, inutile de vous mettre dans un tel état ! Si vous voulez boire un cognac je vous le facture. Je vous ouvre une ardoise et je vous retiendrai la somme sur vos gages.

– Vous pouvez vous le garder votre cognac, je n’ai plus soif. D’ailleurs l’alcool j’arrête quand je veux je ne suis pas dépendante contrairement à ce que vous croyez. Tenez regardez mes mains je ne tremble pas.

– J’ai des clients, je dois vous laisser. »

Clara remonta dans sa chambre en colère. Jamais personne ne lui avait parlé ainsi. L’envie d’un verre cependant la tenaillait. Dans la pharmacie il devait bien y avoir une bouteille d’eau de Cologne ou de parfum, cela ferait sûrement l’affaire. Mais à croire que la patronne avait lu dans ses pensées car même dans la salle de bain aucun flacon ne trainait. Son envie de picoler l’envahissait, ça confinait à l’obsession. Elle devait absolument s’occuper l’esprit.

Elle se retint de filer en ville à la recherche d’une épicerie ouverte car un sursaut d’orgueil l’en empêchait. Cependant les multiples vexations avaient eu raison de ses impulsions. Ensuite elle voulait leur démontrait combien ils avaient tort. Elle se mit alors à déballer ses affaires et posa sur une étagère le contenu de son sac. Elle brancha son ordinateur portable, elle aimait se vider la tête en alignant les parties de jeux de cartes. Cet objet familier la rassura. Et quelle ne fut sa surprise de voir que sa connexion internet était accessible. Il devait y avoir une borne wifi non sécurisée dans les environs. Super ! Elle pourrait ainsi retrouver ses habitudes nocturnes, surfer jusqu’à plus d’heures et s’évader dans un monde virtuel.

Elle cliqua sur l’icône de son navigateur et tapa dans le moteur de recherche alcoolisme. Le mot était trop vague et les liens trop médicaux. Elle devait affiner sa demande. Groupe de paroles + alcoolisme + forum. Elle n’avait que l’embarras du choix, les témoignages affluaient. L’effet fut saisissant. Ce qu’elle lut sur le sujet fut d’une grande violence car il se dégageait de l’agressivité entre les internautes qui s’empoignaient à qui mieux mieux. Les insultes fusaient, les termes de manipulation, destruction revenaient sans cesse. L’alcoolisme y était décrit comme une maladie mais Clara ne se sentait pas malade. L’étalage de souffrance la renvoyait à sa rupture, nombreux étaient ceux qui y décrivaient leur dérive et leur déchéance conjugale.

Clara passa la nuit à lire toutes ces bribes de vie, elle s’étourdit de ces mots jetés sur la toile oubliant pour un temps son envie de boire. Alors que le jour se levait elle sombra dans un sommeil lourd devant son ordinateur. Ce furent les cris de l’ancêtre qui la firent émerger. Visiblement elle s’était oubliée et Clara fut ramenée très vite à la réalité par l’odeur nauséabonde qui se dégageait dans l’appartement.

Elle la haïssait, elle devait rapidement s’enfuir de cet endroit. Sans un mot elle la changea avec brusquerie afin de lui faire passer l’envie de recommencer. Entre les deux femmes aucun courant ne passait, de part et d’autre il n’y avait que mépris. Comment Paulo pouvait la trouver charmante cette vieille peau ? Un bon café la remettrait d’aplomb, une bonne douche aussi. Elle irait parler à Betty, ce job n’était pas pour elle, il y avait bien une boite d’intérim dans cette ville qui lui proposerait un travail plus intéressant.

La patronne, alertée sans doute par les cris était montée dans l’appartement.

« Bonjour Clara, bien dormi ?

– Non pas vraiment. Je ne sais pas comment vous le dire. En fait j’apprécie beaucoup ce que vous faites pour moi mais je ne peux pas, c’est au-dessus de mes forces. Votre mère me déteste…

– Mais non pas du tout, c’est à moi qu’elle en veut, pas à vous. Restez, je vous en prie !

– J’aimerais mieux partir, je ne me sens pas à mon aise ici. Et puis pour être tout à fait franche je ne supporte pas vos insinuations sur mon alcoolisme.

– J’ai sans doute été maladroite mais comme vous je déteste le mensonge et l’hypocrisie. J’appelle un chat un chat. Pour l’instant vous ne pouvez pas m’entendre mais le jour où vous serez prête sachez que ma porte vous est grande ouverte. Je vais appeler le médecin et voir avec lui si on ne peut pas activer le départ de ma mère. Est-ce que du ménage ça vous conviendrait ? J’ai une cliente qui s’est cassé le bras et qui aurait besoin d’être dépannée.

– Faut voir. C’est payé combien ? Et puis je n’ai pas de logement.

– La chambre est libre je peux vous la laisser le temps que vous vous retourniez.

– Et pour votre mère ?

– Je vais demander à Paulo de me remplacer à la caisse, il n’est pas trop regardant sur ses heures, je m’arrangerais aussi avec son frère pour un extra, faut pas vous en faire.

– Pourquoi vous m’aidez alors que je vous mets dans la panade ? Rien ne vous oblige à être aimable avec moi, je ne suis rien pour vous.

– C’est vrai. Je vous sens fragilisée, la vie n’a pas dû vous gâter. Je n’ai pas eu d’enfant, comme pour Paulo j’ai envie de vous materner.

– J’ai déjà une mère, je n’en ai pas besoin d’une deuxième.

– Eh bien ! Si je m’attendais à une telle réaction ! La relation n’a pas dû être facile.

– Je ne vous ai rien demandé. Qu’est-ce que vous avez à vouloir me psychanalyser ? Vous vous prenez pour qui ? Je ramasse mes affaires et dans une heure j’aurais disparu.

– Vous êtes toujours aussi impulsive ? Je vous sens à fleur de peau, comment vous expliquer que je ne veux pas vous agresser.

– Excusez-moi j’ai mal dormi et votre mère ce matin…

– N’en parlons plus. J’appelle Mme Michaut elle sera ravie de vous embaucher. Vous pouvez vous y rendre ce matin ?

– Oui.

– Descendez voir Paulo il vous donnera l’adresse, à pied c’est à cinq minutes. Je m’occupe du reste.

– Merci. Je suis vraiment désolée, je ne sais pas ce qui m’a pris.

– Vous n’avez rien bu depuis quand ?

– Hier la bière.

– Vous tenez le coup ? Vous en êtes où avec votre envie de boire ?

– Je ne suis pas une alcoolique, je m’arrête quand je veux. C’est vrai que j’ai la descente facile mais je ne suis pas complètement dépendante. J’ai passé la nuit à lire des témoignages sur le Net, je n’ai rien à voir avec ce problème.

– Ce soir avec Paulo on a une réunion aux AA. Vous ne voulez pas nous accompagner ?

– Je n’ai rien à voir avec ça.

– Justement. Que craignez-vous ? Rien ne vous oblige à parler, vous pouvez juste écouter.

– …

– Alors ?

– C’est trop tôt, je ne me sens pas prête. Vous me bousculez, laissez-moi du temps… Je me sens mal Patronne, je …

– Et bien mon petit, c’est quoi ces sanglots ?

– Je n’ai pas l’habitude qu’on s’occupe de moi comme ça, vous êtes si gentille alors que vous ne me connaissez de nulle part.

– J’appelle Mme Michaut ou vous préférez vous reposer pour aujourd’hui ?

– J’ai besoin de me changer les idées et je ne peux pas rester dans cette situation, ça me met mal d’être une charge pour vous.

– Très bien, c’est une sage décision ! »

Paulo accompagna Clara sur le pas de la porte et lui indiqua du doigt la maison de Mme Michaut. Elle y était attendue, aussi elle pouvait s’y rendre quand elle voulait. Avait-elle seulement déjeuné ? Le serveur avait récupéré deux croissants dans des panières que des clients pressés ou au régime avaient délaissé. Si elle le souhaitait également il lui offrait avec beurre et confiture, un petit noir les accompagnerait. Il était attendrissant Paulo avec ses initiatives, aurait-il le béguin pour elle ?

En fait elle était flattée qu’un homme s’intéresse à elle car cela ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Ainsi elle se régala tant elle était affamée et la perspective de ce petit boulot l’envahissait d’une indicible douceur. En définitive elle se sentait bien entre Betty et Paulo, s’il n’y avait pas eu ce mauvais départ avec la grand-mère, elle aurait pu dire qu’elle avait eu bien de la chance dans son infortune.

Mme Michaut était une petite femme énergique de soixante-dix ans. Elle avait glissé dans son jardin sur de l’herbe mouillée et s’était mal réceptionnée, un poignet cassé, résultat six semaines de plâtre. Elle était veuve depuis deux ans et c’était surtout une intarissable bavarde. Clara sut ainsi que Betty l’avait sortie d’une longue dépression au moment de la perte de son mari. Elle avait sacrifié sa vie à la carrière de son époux et avait eu une existence très aisée. Elle avait fréquenté la brasserie régulièrement et c’est à ce titre que Betty s’était permis un jour de lui rendre visite car elle s’inquiétait de son absence. Mme Michaut s’était laissé couler, ne mangeait plus, ne se lavait plus. Betty l’avait prise sous sa coupe, l’avait incitée à venir prendre ses repas à la brasserie avec son équipe avant le service.

Petit à petit Mme Mme Michaut avait repris goût à la vie, avait pu refaire surface. Betty était ainsi, toujours prompte à aider son proche, il y avait en elle une âme de Saint-Bernard. Cela pouvait parfois être jugé comme déplacé ou étouffant, cependant Mme Michaut reconnaissait que c’était préférable à l’indifférence ou à la distance qu’avaient pu prendre ses amis, une femme seule ça effraie comme si à son âge elle allait voler le mari d’une autre. Quel moulin à paroles cette bonne femme pensa intérieurement Clara ! Elle se répandait en confidences dont elle n’avait rien à faire. En attendant elle ne lui avait toujours pas exposé ses conditions de travail ni sa rémunération. Clara s’ennuyait ferme à l’écouter monologuer. Elle inspecta le salon où elle avait été reçue dans ce pavillon cossu.

On sentait la femme de goût, rien à voir avec l’appartement au-dessus de la brasserie. Les meubles et les murs étaient les dépositaires des nombreux souvenirs ramenés par ce couple des quatre coins du monde. Une maquette reproduisant un voilier trônait sur la table basse en verre. Mme Michaut remarquant l’intérêt qu’elle lui portait se mit à lui raconter alors ses voyages. Son mari était un skipper averti et elle avait avec lui traversé les océans. C’était sa passion et chaque année ils s’offraient une croisière en louant un voilier avec des amis qui formaient un solide équipage prêt à affronter la mer et ses multiples dangers.

Une bouffée de nostalgie s’empara de Clara qu’elle chassa aussitôt, ce n’était pas le moment de se laisser déborder par les émotions. Enfin Mme Michaut, une fois épuisé les récits maritimes se lança à aborder le sujet tant espéré. Elle avait besoin d’un coup de main pour tout ce qu’elle ne pouvait faire par elle-même tant dans le jardin que dans la maison. Elle la paierait en chèque service au tarif en vigueur pour ces menus travaux. Elles convinrent de dix heures par semaine à adapter selon les nécessités. Clara était ravie.

Elle commençait cet après-midi si elle souhaitait. En attendant elle laissa Mme Michaut qui devait se préparer pour son déjeuner à la brasserie, c’était une élégante qui avait selon ses occupations une tenue adaptée, elle n’hésitait pas à se changer plusieurs fois par jour. Clara en profita pour se rendre dans une des nombreuses agences d’intérim de la ville. La dernière fois qu’elle avait franchi un de ses seuils remontait à une éternité. Elle s’attendait à du changement.

L’employée qui la reçut attaqua tout de suite bille en tête. Quelle formation avait-elle, quels diplômes, que recherchait-elle comme poste ? Avait-elle sur elle un CV ? Clara tombait un peu des nues, elle n’était pas du tout au fait des pratiques et pour tout dire n’avait pas travaillé depuis de nombreuses années et avait quitté l’école assez tôt. Elle feint de ne pas voir la grimace qui se dessinait sur le visage de son interlocutrice, en dehors d’emplois sous-qualifiés et très mal payés elle n’avait rien d’autre à lui proposer. Ce fut la douche froide. Clara découvrait la dureté du monde du travail et comprit qu’elle avait mangé son pain blanc avec Katy.

Difficile quand on a eu l’habitude d’être entretenue de devoir suer sang et eaux pour vivre moins bien que lorsqu’on n’avait pas d’autres préoccupations que de s’occuper de soi. Cet atterrissage forcé lui donna une irrépressible envie de boire un whisky. Clara prit congé de l’employée sans lui laisser ses coordonnées, trop peu pour elle ! Elle regagna promptement la brasserie. Elle s’installa au zinc et commanda un pur malt. Le garçon qu’elle ne connaissait encore pas la servit et elle évita de croiser le regard réprobateur de Betty. Mme Michaut aurait tout loisir de lui raconter dans le menu détail leur entretien. Elle monta s’enfermer dans sa chambre une fois bu cul sec son verre, elle avait besoin de réfléchir à tous ces événements.

Clara prenait brutalement conscience de la panade dans laquelle elle se trouvait. Elle avait jusqu’à présent vécu protégée et s’était cru malheureuse alors que c’était loin d’être le cas. Coupée des réalités par un confort douillet et les vapeurs de l’alcool elle avait rompu les amarres pour ce qu’elle croyait être une vie meilleure. Elle découvrait avec horreur que liberté rimait avec pauvreté et elle n’était pas certaine de vouloir payer ce prix pour la conquérir.

Amour virtuel, amour réel : chapitre 5

Comment allait-elle se vêtir pour le bricolage ? Clara était partie précipitamment en prenant ce qui lui tombait sous la main. Un jean et un chemisier feraient l’affaire, avec sa première paie elle s’achèterait de nouveaux vêtements, plus en conformité avec sa nouvelle existence.

Mme Michaut en la voyant descendre la héla dans la brasserie, visiblement elle la guettait. Elle avait dû faire son rapport à Betty car celle-ci lui envoya un clin d’œil quand elle passa devant le comptoir. Clara n’avait rien mangé et fila avant que Betty ne s’en inquiétât. Mme Michaut avait déjà préparé un programme pour l’après-midi. Désherbage du jardin. Clara découvrait les joies de la campagne, elle qui n’avait de cette activité qu’une vague idée, n’en revint pas de l’aspect physique. C’est que les mauvaises herbes ça ne se laissaient pas attraper comme ça ! Elle devait prendre des positions des plus inconfortables, ses mains très vite furent dans un état indescriptible.

Au bout de deux heures elle avait à peine nettoyé le dixième du terrain ! Mme Michaut qui la surveillait du coin de l’œil lui proposa une pause la voyant en sueur et au bord de l’évanouissement. Clara s’en voulait d’avoir sauté le repas sans oser pour autant réclamer une collation. A croire que Mme Michaut lisait dans ses pensées car elle lui avait préparé des sandwiches et des petits gâteaux secs. Elle l’invita à se laver les mains au sous-sol et à s’asseoir pour goûter. Ce fut surtout une occasion pour l’intarissable bavarde de se lancer dans un long monologue qu’elle affectionnait. Clara sentit des douleurs l’envahirent, elle aurait des courbatures c’était certain. A peine la dernière bouchée avalée, elle fila continuer, c’était mauvais de se refroidir prétexta-t-elle pour échapper au papotage de la pipelette.

Pendant encore deux heures elle s’escrima à arracher tout ce qu’elle put, le plus délicat était de préserver les fleurs et autres plantations. Elle ne sentait plus son dos. Alors qu’elle se baissait encore une fois une décharge électrique fulgurante lui traversa la fesse. Elle continuait encore et elle ne se relevait pas. C’était le signal pour arrêter. Mme Michaut admira son travail et la félicita. Elle reconnut la dureté de la tâche car son jardin avait été quelque peu à l’abandon. De plus elle n’avait pas la jeunesse de Clara pour une telle entreprise. Elles convinrent que Clara reviendrait le lendemain après-midi, elle lui confia une clé de la grille du jardin afin que si elle n’était pas là, Clara puisse commencer sans elle.

Pendant cinq jours Clara malgré les crampes, les griffures et l’épuisement se donna sans relâche dans cet exercice. Elle ne faisait plus que dormir chez Betty où elle s’occupait à minima de la vieille dame qui fuyait dans le sommeil pour éviter d’affronter l’arrachement à cet univers qui matérialisait toute une vie de labeur. Mme Michaut avait retrouvé une énergie nouvelle, elle ne déjeunait plus à la brasserie, préférant mitonner des petits plats à sa protégée. Elle se prenait d’une affection pour Clara qui brisait sa solitude et redonnait à son jardin tout son éclat. En plus elle avait pour projet d’installer un barbecue en dur. D’ailleurs elle se prenait à rêver tout haut des arrangements qu’elle apporterait bien à sa maison. En fait elle avait de quoi occuper des semaines Clara.

Betty lui avait annoncé que sa mère la quittait dans deux jours, elle n’avait aucune raison de l’héberger gratuitement. Betty n’était pas sans cœur, elle avait très bien saisi que Mme Michaut se sortait de sa déprime avec Clara et que c’était un moyen pour elles deux de s’entraider. Il était évident que Clara, le couteau sous la gorge n’y irait pas par quatre chemins avec Mme Michaut. Elle lui fit part de son prochain départ, n’ayant plus où loger Clara ne pouvait rester davantage à travailler. Elle retournerait de là où elle était venue. Mme Michaut éclata en sanglots, c’est qu’elle s’était attachée à cette présence, pourquoi partir ? Elle avait une chambre à lui proposer dans cet immense pavillon elle était ici comme chez elle. Elle emménageait quand elle voulait.

Ce fut au tour de Clara de pleurer. Betty pas du tout étonnée de cet arrangement fut contente pour elles quand Clara le lui annonça en venant chercher ses affaires. Elle enjoint Clara de ne pas oublier sa proposition quant aux alcooliques anonymes. Clara buvait en cachette, elle le savait et elle ne pourrait pas décrocher sans aide. Quand elle serait prête qu’elle n’hésite pas à la contacter. Les adieux furent brefs et pas très déchirants, Clara était heureuse de quitter la brasserie et son papier à fleur. Un avenir se dessinait devant elle, elle ne devait pas le rater.

Mme Michaut l’avait installée dans la chambre d’amis qui possédait sa propre salle de bain. Ainsi elle aurait son indépendance. Elle lui exposa les règles de la vie en commun, ce qu’elle attendait de Clara. Cette dernière semblait ravie, elle avait une assez grande liberté, Mme Michaut savait que c’est ainsi qu’elle la retiendrait le mieux à elle. Voyant l’ordinateur de Clara elle lui proposa de se connecter sur son compte, en effet cette intarissable bavarde affolée par ses notes de téléphone avait su tirer parti très vite de la gratuité que lui offrait ce moyen de communication. Pour Clara c’était au-delà du bonheur, elle pourrait ainsi reprendre ses surfs nocturnes, recréer son univers, Mme Michaut c’était un ange venu du ciel.

Très rapidement elles trouvèrent leurs marques ensemble. Clara l’aidait dans les taches courantes, elles aimaient particulièrement faire leurs courses ensemble, Mme Michaut l’initiant aux plaisirs de la cuisine et de l’instant présent. La plaie se cicatrisait lentement, Clara savourait à sa juste valeur la précarité de sa situation, elle ignorait où tout cela la mènerait, ni combien de temps cela durerait.

Clara avait pris l’habitude d’aller chercher tous les matins les croissants. C’était l’occasion pour elle de se débarrasser discrètement des cadavres de bouteilles car même si elle avait réduit considérablement sa consommation néanmoins elle ne pouvait s’empêcher de boire une fois la porte de sa chambre fermée. Elle n’était plus retournée sur ces forums de discussion mais la culpabilité la saisissait à chaque gorgée. Pour l’instant elle préférait la politique de l’autruche, ce n’était pas le bon moment c’était tout.

Clara adorait tous les sites relatifs à sa passion de la voile. Elle ne manquait pas non plus de suivre les grandes courses. Tout cela la plongeait dans un délice total, le dépaysement assuré et un voyage pour plusieurs jours dans sa tête. Tout ce qui s’y rapportait lui plaisait. Ce n’était pas demain qu’elle embarquerait, cependant caresser l’idée de fouler le pont la mettait dans un état de bien-être dont elle ne voulait pas se priver. Elle regrettait d’avoir laissé chez Kathy tout ce qui se rapportait à sa passion, dès qu’elle aurait un peu d’argent de côté, elle se jurait de racheter tout son équipement.

Clara s’entendait de mieux en mieux avec Mme Michaut qui l’avait incitée à l’appeler par son prénom, Paulette. Cette dernière avait repris des activités, revoyait ses amis et elle laissait à Clara une totale liberté. Elle avait été ravie de son coin barbecue et il n’était pas rare que dès que le soleil pointait son nez saucisses, merguez et entrecôtes passent au grill. La maison reprenait une seconde jeunesse grâce aux différents travaux de peinture, réparations et autres bricolages. La vie avait repris ses droits chez cette veuve qui était de moins en moins éplorée. Clara n’avait pas le temps de s’ennuyer tant elle était occupée.

Cela avait l’avantage certain de lui éviter de trop se pencher sur son sort. Pourtant elle sentait parfois que ça ne demandait qu’à sortir et elle se devait de lutter pour ne pas boire. L’activité physique lui avait permis de réduire un peu sa dépendance mais elle reconnaissait qu’elle était encore fragile. Il ne lui fallait pas grand-chose pour rechuter. Elle refusait de voir les marques laissées par l’alcool, elle se mentait en les minimisant. Pourtant elle ne pouvait nier que quand elle serait rattrapée par les stigmates de son addiction, l’addition serait salée. La proposition de Betty la taraudait.

Il n’y avait pas un jour où elle n’y pensait pas. Plus d’une fois elle avait failli se rendre à la brasserie ou l’appeler mais à chaque fois une petite voix intérieure l’arrêtait. Elle ne se sentait pas encore prête à franchir le pas. Sans doute parce qu’elle n’avait pas totalement tourné la page Katy. Parfois l’envie la prenait de récupérer toutes ses affaires. A d’autres moments au contraire elle voulait faire table rase du passé. Clara avait besoin de ses atermoiements pour avancer. Le vide qui l’envahissait n’était pas encore assez grand pour l’obliger à réagir fermement. Un déclic se produirait c’est certain. Mais quand ? Nul ne le savait même pas elle !

Amour virtuel, amour réel : chapitre 6

Axelle courait après son bus. Depuis quelques temps elle avait le sentiment de passer sa vie à courir après le bonheur perdu. Alors que Ninon s’était à peine remise de sa fracture, elle s’était déjà jetée à corps perdu dans la création de sa société. Elle enchainait ainsi deux journées de travail l’une à la suite de l’autre, y consacrait tous son temps libre et ses week-ends. Les rares instants de disponibilité qu’elle s’accordait c’était pour dormir. Axelle observait en silence sa compagne. En effet combien de temps tiendrait-elle à ce rythme-là ? Patiente, compréhensive, néanmoins Axelle souffrait en silence de devoir assumer tout le quotidien : ménage, courses, lessive, repassage.

Elle savait qu’elle en passerait par cette épreuve bien ingrate avant que l’affaire de Ninon décolle mais était-ce vraiment son choix ? Ninon, pour des raisons de sécurité matérielle avait souhaité conserver son job mais n’aurait-elle pas mieux fait de se consacrer entièrement à son entreprise. Le salaire d’Axelle aurait pu les faire vivre. En étant attentive aux dépenses, c’était jouable. Sauf à vouloir ne rien sacrifier sur le matériel, c’était leur relation affective qui avait le plus perdu, plus de câlins, plus de tendresse, plus d’amour à se faire ou se donner.

En définitive leur couple se mourait à petit feu dans une frénésie incroyable qui masquait la détresse d’Axelle et le désinvestissement de Ninon pour l’amour physique qu’elle considérait dorénavant dans leur conjugalité ronronnante comme un passage obligé et non comme un plaisir en soi. Ninon était le style fleur bleue et romantique, elle préférait mille fois serrer dans ses bras sa compagne plutôt qu’une passion charnelle qui la transporterait dans des hauteurs qu’elle ne soupçonnait même pas. Son naturel avait repris le dessus en fait.

Vis-à-vis de l’extérieur elles continuaient pourtant à former un couple très soudé. Axelle se sentait de plus en plus délaissée. Comme si elle était spectatrice d’elle-même, elle assistait aussi au délitement progressif intérieur de son attachement pour Ninon. La frustration qu’engendrait l’hyperactivité de sa compagne l’enjoignait à se questionner sur ce qui posait les bases de leur relation, ce qui la rattachait à cette femme dont visiblement elle ne partageait plus grand-chose.

Cependant il n’était pas question de la quitter, juste de conserver une route parallèle à la sienne. Axelle avait renoncé à l’aventure car elle jalousait secrètement Ninon d’avoir eu ce courage qu’elle n’avait plus. Elle s’en voulait de sa lâcheté mais aussi de son renoncement à vivre une existence qui la ferait vibrer autrement que la morne et plate qu’elle se constituait jour après jour comme un rempart contre son manque de désirs.

Il lui était plus facile d’en vouloir à Ninon que de se remettre en question au sujet de ses propres incapacités à oser aller jusqu’au bout de ses projets. En fait elle était vieille avant l’heure, éteinte et bientôt elle serait aigrie et frustrée si ce n’était pas embourgeoisée à travers les confortables revenus qu’elles ne manqueraient pas de gagner. Elle se dégoutait à penser ainsi et à être aussi lâche. Puisque la situation ne lui convenait plus pourquoi ne se bougeait-elle pas pour la changer ! La plainte elle connaissait mais la dépasser saurait-elle ?

Des émeutes éclatèrent alors en banlieue. Des jeunes révoltés par la précarité avaient en l’espace de quelques jours embrasés leur cité et le mouvement aussitôt avait fait tache d’huile. Une concession de ventes automobiles avait brûlé ainsi qu’un entrepôt de marchandises et un hypermarché. Les demandes affluaient de toute part. Ninon et son associé durent recruter à tour de bras vigiles et maitres-chiens, leur société était en pleine expansion, jamais ils ne se seraient imaginé avoir une telle baraka pour leur première année d’activité. Ce fut l’occasion pour Ninon de démissionner de son poste et cela eut pour effet de mettre une bouffée d’oxygène dans leur couple.

Pourtant même si Ninon bossait dur, elle ne cumulait plus deux journées en une et Axelle la sentait plus disponible pour elle. Sans chercher à rattraper le temps perdu, Ninon fut attentive à sa compagne et afin de se faire pardonner de ses absences, elle opta pour des petits week-ends en amoureux le temps d’une saison. Puis très vite le quotidien reprit le dessus car Ninon vivait beaucoup pour son travail. D’autre part elle trouvait confortable qu’Axelle s’occupe de tout et sans s’en rendre compte elle répétait des schémas ancestraux qui horripilaient la jeune femme.

Axelle qui petit à petit avait cessé de parler à Ninon de son job à la banque, ne l’informa pas de la promotion qu’elle avait refusée et qui l’aurait mutée en Chine. Pourtant du dépaysement elle en rêvait, elle se projetait dans un ailleurs parce que le ici ne lui convenait plus. Elle allait droit dans le mur et une petite voix intérieure lui murmurait d’écouter son désir. Mais qu’en était-il ? Le savait-elle elle-même ? A part de l’insatisfaction, une vie qui ne lui convenait plus mais dont elle était incapable de se défaire, que lui restait-il à part gémir ? Où était Axelle, la baroudeuse, la sauveuse de l’humanité ? Coincée entre un boulot inintéressant et la maison, à attendre que sa femme rentre et mette les pieds sous la table !

Allumer son ordinateur et fuir dans le virtuel. C’était la nouvelle dépendance du siècle. Quant aux effets secondaires il était bien trop tôt pour les décrire. Quant aux dégâts collatéraux, ils allaient vite se faire sentir. Mais alors très très vite. Juste en appuyant sur un bouton et en se mettant derrière un écran, planqué par un pseudo !  

Axelle avait décidé ce soir-là de surfer sur des sites de ventes en ligne. Elle en avait assez de ses trajets en bus où elle ne pouvait lire sans risquer le mal des transports, un peu de musique ou la radio égaieraient ses voyages. Elle avait repéré dans les linéaires d’une grande surface un modèle qui lui conviendrait et elle espérait bien l’acquérir à moindre prix auprès d’un discounter. Consciencieusement elle tapa le nom, la marque et les référence du baladeur convoité dans le moteur de recherche et aussitôt une multitude de liens s’affichèrent. Cela allait l’occuper une bonne partie de la soirée.

Rapidement elle trouva le modèle en question mais elle déchanta tout aussi rapidement. Les avis donnés par les utilisateurs la firent reculer : compliqué à manier, son médiocre, manuel en anglais, mauvais rapport qualité/prix. Sur quel modèle se rabattre ? Le mieux était de lire les différents témoignages, un appareil se détacherait bien de la masse. Elle en avait les yeux explosés de fatigue, sa recherche avait été des plus infructueuses. A force de trop de choix elle en était devenue difficile. A chaque fois quelque chose lui déplaisait. Elle finit par dégager trois priorités : le son, le poids de l’appareil et sa capacité de stockage. D’URL en URL elle termina sa course sur un forum de discussion spécialisé dans les produits high tech.

Un baladeur était plébiscité par tous les internautes. Sur inscription, Axelle pourrait bénéficier d’une ristourne sur son achat. Un mail de confirmation lui annonçait qu’à condition d’être cooptée par membre, cinquante euros lui seraient accordé en bon d’achat sur un site ami. Allons bon ! A cette heure tardive, la plupart des surfeurs étaient hors ligne, un seul point vert clignotait sur ce fil de discussion celui de Lena.

Elle cliqua sur son adresse et rédigea un petit mot très simple. La réponse fut tout aussi brève et tout aussi prompte. Lena était une femme. Elle lui fournit le mot de passe pour sa commande et si elle souhaitait acquérir un étui pour son petit bijou électronique elle n’avait qu’à se recommander d’elle, il lui serait offert. Chacun s’y retrouvait dans le parrainage et Axelle était heureuse d’avoir conclu si vite. Promis elle lui enverrait ses impressions dès qu’elle le recevrait, à ce prix l’ensemble était une bonne affaire.

Quarante-huit heures plus tard elle fut livrée. L’objet était bien plus beau qu’en photo et le son était d’une pureté quasi absolue. Axelle chargea sur son lecteur un nombre conséquent d’albums, pas loin d’une trentaine, elle avait des dizaines d’heures d’écoute. Ensuite elle régla les fréquences de ses stations favorites. Elle était allongée dans le lit à écouter ses enregistrements quand Ninon demanda à lui parler.

« Je ne savais pas quand aborder le sujet avec toi, ce que je vais t’annoncer ne va pas te faire plaisir. Voilà avec Hervé, nous avons fait une étude de marché et nous avons chargé un conseiller en entreprise d’un audit sur notre société. Pour lui il faut passer à la vitesse supérieure et s’agrandir, le marché est porteur. Une campagne de pub va être lancée et j’ai été chargée d’aller prospecter de nouveaux clients. Avec mon ancien job je peux espérer décrocher des contrats dans la grande distribution, je connais les failles de mes concurrents sur ce segment…

– Tu t’écoutes parler Ninon ? Segment, marché, concurrence… C’est quoi ce vocabulaire ? Je ne te reconnais plus, tu as changé et ce n’est pas toi tout ça !

– Si mais tu ne veux pas l’accepter. Nous étions d’accord pour que je me lance à créer ma propre boite et on dirait que tu es jalouse de mon succès.

– Pas du tout. Nous étions heureuses avant…

– Tu as la mémoire courte ou tu es de mauvaise foi ? Tu oublies la peur qui était la tienne quand je revenais cassée de partout parce que je m’étais frottée à des voyous. Maintenant je paie des types pour ça et je suis à l’abri dans un bureau. Tu veux revenir à cette vie ?

– Oui !

– Tu ne sais pas ce que tu veux Axelle. Jamais contente de rien. Et moi tu y as pensé ? A mes désirs ? A ma santé ? Je ne pouvais plus me faire démolir comme ça pour un salaire de misère et me demander tous les matins si je reviendrais vivante le soir à la maison !

– Nous ne faisons plus l’amour, nous n’avons plus que très peu de bons moments ensemble, tu es toujours occupée, je n’existe plus pour toi ! J’en ai marre d’être abandonnée !

– Nous étions d’accord pour ce sacrifice, tu es amnésique ce soir on dirait. Tout ceci est provisoire, ça ne durera pas, c’est nécessaire pour me lancer ensuite j’espère bien que ce sera plus calme.

– Pas avec ce que tu m’annonces Ninon. Tu prends ton pied dans ce job, tu ne caches même pas le plaisir que tu prends à être ton propre patron. Tu te la pètes grave et ça tu vois je déteste. Après la compagne délaissée je serai quoi. La potiche ? La fille qui fait tache dans le paysage ? Je ne serai plus assez bien pour ton standing. Désolée mais c’est ton rêve que tu réalises, pas le mien. C’est au-dessus de mes forces…

– J’exige trop de toi mon amour ?

– Oui.

– Tu veux que je laisse tout tomber ?

– Oui.

– Tu ne peux pas me demander ça Axelle. C’est hors de question. Plutôt te quitter !

– Tu vois, je ne compte vraiment plus pour toi.

– Attends, je venais t’expliquer que j’allais être souvent en déplacement et on parle de rompre. Comment on en est arrivé là toi et moi ? On s’est tellement perdu dans cette aventure ou bien c’est juste un petit coup de cafard ?

– Nous traversons une crise profonde je crois. Nos chemins ont fini par ne plus être parallèles et il serait peut-être temps de nous remettre en question. Sans doute que nous n’avons plus rien à vivre ensemble.

– Ne dis pas ça Axelle, je t’aime et plus que tu ne l’imagines. J’ai des torts je te l’accorde, je t’ai délaissée mais je ne veux que ton bonheur. Si j’ai fait tout ça c’est pour nous assurer un avenir confortable que je n’envisage pas sans toi. Tu es la femme de ma vie. Donne-moi du temps, laisse-moi la possibilité de concrétiser mon projet et je te promets qu’ensuite nous retrouverons notre quotidien. Je ne suis pas une droguée du boulot et s’il le faut je revendrai mes parts à mon associé, je ne veux pas te perdre.

– Est-ce que je peux te croire ? Tu ne ressembles plus à la femme que j’ai aimée, je ne sais plus où j’en suis.

– Viens dans mes bras mon amour ! »

Ninon la serra très fort tout en la couvrant de baisers. Axelle pleurait silencieusement, complètement désorientée. Elle avait été sur le point de mettre un terme dans leur relation et là elle n’avait qu’une envie c’était de continuer avec Ninon. Elle se traitait intérieurement d’égoïste. Et si le contraire avait été vrai elle aurait apprécié que sa compagne la soutienne jusqu’au bout. Elle se dégagea de l’étreinte et la fixa de son regard mouillé.

« Donnons-nous ce temps que tu demandes. Je n’aime que toi et je n’aimerai que toi, tu es la femme de ma vie.

– Merci mon amour. J’ai très envie de toi. »

Ninon embrassa longuement Axelle qui n’attendait que ça. Leurs mains fébriles tentaient d’ôter au plus vite leurs vêtements. Très vite le lit ressembla à un champ de bataille, leur souffle et leurs gémissements ne formaient plus qu’un. Jamais elles n’avaient connu pareille excitation ni pareille bestialité, leur accouplement avait un quelque chose de très primitif et d’archaïque où se mêlaient jouissance et décharges pulsionnelles, langage du corps et établissement de nouveaux codes entre elles. Jamais leurs rapports de domination soumission n’avaient été aussi bien dessinés, jamais elles n’avaient pris autant de plaisir à occuper ces rôles qui ne se limitaient pas qu’à leur sexualité. Axelle avait compris que Ninon ferait d’elle ce qu’elle voudrait et Ninon qu’Axelle ne pourrait plus rien lui refuser. Il ne leur resterait plus qu’à décliner à l’infini les multitudes variantes de cette configuration bien huilée.

C’est repues qu’elles s’endormirent quelques minutes dans les bras l’une de l’autre. Ensuite chacune reprit ses occupations, Axelle cherchant à tout prix à fuir un grand vide qui l’envahissait de plus en plus souvent dès lors qu’elle était seule. Allumer l’ordinateur était ainsi devenu son meilleur remède.

Amour virtuel, amour réel : chapitre 7

Un mail l’attendait dans sa boite aux lettres. C’était Lena. En effet elle avait reçu confirmation de sa livraison et s’enquérait de son acquisition. Au fait son baladeur était-il à la hauteur de ses attentes ? Elle restait ainsi à sa disposition pour tout renseignement complémentaire. D’ailleurs la lettre était polie et neutre, alors Axelle riposta dans le même ton. Trois minutes plus tard un accusé de réception lui annonçait que sa missive avait été lue.

Avant même de prendre conscience de ce qu’elle tapait, le message avait été envoyé. Elle y avait noté son adresse de messagerie instantanée et l’invitait ainsi à l’y rejoindre pour bavarder. Axelle avait besoin de se confier à une inconnue car elle avait été déstabilisée par sa scène avec Ninon. En définitive elle recherchait un réconfort même virtuel. Lena était connectée car une fenêtre de discussion venait de s’ouvrir. C’est alors qu’un coucou disparut dans la barre de tache auquel Axelle y répondit aussitôt.

« Coucou, ça va ?

– Oui et vous ?

– Très bien le lecteur mp3. Une merveille technologique, vous aviez raison de me le conseiller.

– Vous ne répondez pas à ma question, vous allez bien ?

– Oui.

– C’est un petit oui ou je ne m’y connais pas !

– Quelle experte ! Effectivement je n’ai pas trop le moral ce soir.

– Vous voulez bavarder un peu ?

– Je ne veux pas vous envahir avec mes problèmes. En fait je souhaitais simplement discuter de tout et de rien mais pas spécialement de moi.

– Et pourquoi ?

– Parce que vous avez sans doute mieux à faire ?

– C’est moi qui en décide. J’ai toute la nuit devant moi, je n’ai rien prévu de particulier pour l’occuper, alors ça ou autre chose.

– Merci pour le « autre chose » et le « ça ».

– Je ne voulais pas vous vexer, excusez ma maladresse.

– Vous êtes seule ?

– Dites donc vous êtes bien curieuse !

– Mais vous non plus vous ne répondez pas aux questions !

– Vous marquez un point aussi. Non je ne suis pas seule, je vis avec une femme.

– Et ça se passe bien ?

– Oui pourquoi ? Mais ce n’est pas ce que vous croyez.

– Je suis lesbienne moi aussi si ça peut vous mettre à l’aise.

– D’accord.

– Je ne sais plus où j’en suis avec ma compagne. Nous venons d’avoir une altercation, j’hésite à la quitter mais je n’en ai pas le courage. Je suis encore très attachée à elle et en même temps un fossé immense se creuse de jour en jour entre nous deux. Pourtant c’est la femme de ma vie.

– Je connais ça, j’ai traversé une telle épreuve.

– Et ça s’est fini comment ?

– Je suis partie.

– Ah !

– Ce n’est pas ce que vous vouliez entendre.

– Pas vraiment.

– C’est nécessaire par moment d’établir des constats et de tirer les conclusions qui s’imposent. Si votre couple va droit dans le mur autant limiter les dégâts avant que l’une des deux ne soit détruite. Si vous devez rompre mieux vaut le faire pendant que vous pouvez encore en discuter, les humiliations et les coups bas ne sont bons pour personne.

– J’ai peur de souffrir.

– Vous souffrez déjà.

– C’est vrai.

– A vous de vous fixer un seuil de tolérance. Ce n’est pas quand vous serez transformée en loque humaine que vous serez en position de négocier quoi que ce soit ou encore moins de refaire votre vie. Les stigmates laissés par la rupture ne vous rendent pas des plus séduisantes et même si vous ne pouvez l’envisager pour l’instant, il y a un après.

– Non, effectivement c’est encore trop tôt. Cependant vous avez entièrement raison. Ce n’est pas une décision facile à prendre.

– C’est bien pour cela qu’elle doit mûrir, rien ne vous oblige à la précipiter. Laissez tout ça décanter et vous verrez quand vous serez prête ça se fera tout naturellement.

– On voit que vous avez de l’expérience. Et vous avez pu aimer de nouveau puisque vous vivez en couple.

– J’ai l’air comme ça très forte mais ce n’est qu’une apparence. Il est plus facile avec la distance de saisir la problématique de quelqu’un. Je n’ai pas eu la même lucidité ni le même raisonnement quand cela m’est arrivé.

– Vous voulez en parler ?

– Joker. La plaie est encore trop vive.

– C’est donc récent.

– Oui. Et là je commence seulement à me reconstruire.

– Vous vous dévalorisez en m’écrivant que ce n’est qu’une apparence. Vous êtes bien plus avancée que moi, l’idée même de rompre me paralyse.

– C’est sûr mais la vie réserve parfois des surprises. Et si votre amie vous jetait comme ça parce qu’elle en avait assez de vos plaintes ou qu’elle exigeait que vous correspondiez point par point à tous ses désirs, il vous faudrait bien vous adapter à une situation non voulue.

– C’est violent, jamais ma compagne n’agirait de la sorte.

– On croit toujours connaître par cœur ceux qu’on aime. Mais aviez-vous envisagé un jour de la quitter ?

– C’est vrai. Vous avez une nouvelle fois raison. C’en est presque énervant.

– Vous voulez qu’on arrête sur le sujet. Je n’ai nulle envie de me disputer avec vous ni vous mettre mal à l’aise.

– Non, continuons. Je n’ai personne à qui me confier de la sorte. Vous me faites du bien même si vous me bousculez. J’y vois un peu plus clair qu’en début de conversation. J’ai des éléments en main pour réfléchir et un éclairage différent. Vous me donnez la distance nécessaire pour ne pas me laisser envahir par mes émotions. Je vais mettre en balance les avantages et les inconvénients, je souffre, je me dois d’entendre ce signal d’alarme qui se tire.

– Rien ne vaut de la bonne musique.

– J’ai chargé une trentaine d’albums et je peux encore en mettre autant. C’est fantastique de posséder une telle capacité et l’autonomie je ne vous en parle même pas.

– Vous écoutez quoi ?

– J’aime bien un peu de tout. En ce moment j’écoute beaucoup une chanteuse mais vous ne la connaissez sûrement pas.

– Dites toujours !

Alfonsina Del Mar.

– Vous rigolez. Non seulement je l’écoute mais j’ai tous ses enregistrements.

– Incroyable ! Même son live qui est introuvable ?

– Tenez, je vous en envoie un extrait. J’adore l’arrangement. Elle est entourée par trois guitaristes, j’en ai les poils qui se dressent à chaque fois sur tout le corps tellement il se dégage de l’émotion.

– Vous savez que ça fait des années que je cours désespérément après ce collector. Comment vous l’êtes-vous procuré ?

– Lors d’un de mes voyages dans son pays natal, c’est un monument national là-bas. J’ai assisté à une vente aux enchères et je l’ai eu ainsi que deux ou trois inédits, des versions non commercialisées, des bandes faites en studio. D’ailleurs avec votre baladeur si vous avez des vieux vinyles vous pouvez facilement les mettre en format mp3, je vous expliquerai si ça vous branche.

– Et comment ? Je n’en reviens pas que vous connaissiez Alfonsina Del Mar. A chaque fois que j’en parle autour de moi, on me regarde comme si j’évoquais une extra-terrestre. Sortis du top 50, la plupart des gens sont d’une totale inculture.

– Ah parce que pour vous le top 50 c’est de la culture ?

– Mdr. Bien sûr que non. On formate l’oreille à un son stéréotypé, c’est bien dommage car des artistes au talent certain ne peuvent percer ni même rencontrer leur public.

– Heureusement il existe encore des maisons de production qui prennent soin de leurs musiciens et chanteurs. Je vous donne un lien qui devrait vous plaire ainsi que cette adresse e-mail et son mot de passe. J’y laisserai régulièrement des morceaux que vous pourrez découvrir et nous pourrons en discuter ensemble si vous voulez.

– Ce sera avec plaisir. Vous ne pouvez pas savoir le bien que ça m’a fait de bavarder avec vous. Je me sens mieux. Et je n’en reviens pas de ce point en commun.

– Qui sait nous en avons peut-être d’autres ?

– Qui sait ? Il me faudrait vous connaître un peu plus pour cela.

– Et réciproquement. Vous êtes libre demain soir à la même heure ? Nous pourrions continuer cette conversation ?

– Et votre compagne que va-t-elle en dire ?

– C’est mon affaire.

– Je ne voudrais pas semer la zizanie dans votre couple.

– Ne vous inquiétez pas, nous ne sommes pas collées l’une à l’autre et si je vous ai proposé cette heure c’est que je suis libre. Elle se couche tôt, nous n’avons pas tout à fait le même rythme. Vous êtes rassurée ?

– Oui.

– A demain Lena.

– A demain Axelle. Bonne nuit.

– Bonne nuit à vous aussi. »

Axelle éteignit son ordinateur. Ninon était encore dans son bureau, elle devait travailler sur ses futures prospections. Une fatigue immense se répandit dans tout son corps, elle partit se coucher sans même passer embrasser Ninon et sombra comme une masse dans un sommeil de fuite qui lui évita d’entendre sa compagne s’allonger à ses côtés puis partir au travail. Elle n’avait plus qu’une envie maintenant : Lena.

Amour virtuel, amour réel : chapitre 8

Axelle avait émergé difficilement. En plus elle avait l’impression de peser une tonne. Malgré une douche prolongée et un café serré elle se sentait aussi fatiguée que si elle avait passé une nuit blanche. Elle était à deux doigts d’appeler son employeur et de retourner sous la couette mais une petite voix intérieure lui déconseilla ce mauvais plan. Dans une heure ou deux tout irait bien, le tout était de se lancer, elle n’avait jamais séché le boulot elle n’allait pas commencer ce matin. Bien lui en prit. Sa course après le bus car évidemment elle était en retard suivi de l’écoute de son morceau inédit la sortirent de sa léthargie.

A la banque, tout était calme. Les réseaux fonctionnaient correctement. Par ailleurs la mise à jour des logiciels ne commençait que la semaine prochaine et le directeur était en vacances. En effet elle assurait la maintenance et le cas échéant si une catastrophe se produisait elle était sur place. Sinon en trois heures elle avait expédié l’essentiel de son activité car aucune réunion à son planning. C’est ainsi qu’elle avait deux heures devant elle tranquilles. Ensuite elle savait que le réseau saturerait. Ce n’était pas faute de signaler à sa direction que les serveurs n’avaient plus la capacité suffisante pour assurer le pic de connections des particuliers qui depuis un mois pouvaient consulter gratuitement leurs comptes.

Axelle s’enferma dans son bureau et alluma son ordinateur. Directement elle se brancha sur sa messagerie personnelle. Elle sentit alors son cœur s’emballer, ses palpitations résonnaient dans ses oreilles. Un message l’attendait. De Lena. Elle crut qu’elle allait défaillir en l’ouvrant. Comme si toute la banque était au courant en fait. Mais quelle idiote elle était ! Si quelqu’un pouvait espionner ses collègues et savoir qui faisait quoi sur la toile, de toute façon c’était bien elle.

D’ailleurs elle avait eu pour mission d’installer des mouchards sur toutes les bécanes de l’agence et elle avait aussi à sa disposition un logiciel qui pouvait prendre la main sur n’importe quel poste. En particulier elle avait dû y avoir recours une fois car un agent indélicat surfait sur des sites pornographiques. En effet les traces laissées par les cookies ainsi que les risques qu’il faisait prendre à la banque étaient intolérables. C’était la face noire de sa mission, elle en avait horreur mais assumait ses responsabilités.

Bonjour Axelle,

Juste un petit mot pour savoir comment vous aviez passé la nuit. J’ai adoré nos échanges, vous sentir vibrer à l’évocation d’Alfonsina m’a profondément émue. Il y a bien longtemps que je ne m’étais sentie aussi bien.

Cordialement

Lena 

Il était daté du jour, posté à 4h17. Quelle couche tard ! A cette heure elle devait dormir. A moins qu’elle ne soit déjà au travail. En définitive Axelle ne savait pas grand-chose d’elle. Elle supposait. Il faudrait d’ailleurs qu’elle l’interroge sur ce sujet, non pas qu’elle avait besoin de la situer socialement mais elle éprouvait une envie de se la représenter dans son quotidien, de rendre familier ce qui n’était pour l’instant que du virtuel. Elle ne lui en avait pas confié plus, elles n’étaient encore que des inconnues l’une pour l’autre même si elles s’étaient découvert des affinités.

Pourtant passé le cap de la première conversation, elle prenait le risque d’une immense déception, que ne se poursuive pas cette douce complicité qui lui faisait tant défaut maintenant avec Ninon. Elle était ainsi devant son PC comme une adolescente enfiévrée qui attendait son premier baiser de son prince charmant. Lena avait réveillé en elle des émotions enfouies, des désirs insoupçonnés mais elle avait aussi fait émerger en elle des conflits non résolus, la poussant à dresser un bilan peu complaisant.

Bonjour Lena,

J’ai passé également une excellente soirée, si vous saviez quel bonheur ça a été pour moi d’écouter Alfonsina en live. C’est un rêve vieux de dix ans que vous m’avez permis de concrétiser. Vous êtes une fée. J’ai hâte de prolonger notre discussion.

A ce soir

Axelle

Envoyé. Aucun message en réception. Au téléphone, Alice, responsable de l’agence pendant l’absence du directeur. Impossible de passer les ordres en bourse, tous les écrans se figeaient. Elle était au bord de la crise de nerf car la privatisation de la plus grande entreprise d’énergie avait eu un succès considérable auprès des clients et il n’était pas question qu’aucun d’eux ne soient servis. Ce d’autant que l’état avait bloqué le nombre d’actions à distribuer. Demain il serait trop tard.

Axelle ne mit pas longtemps à dépister le bug. En effet elle se souvenait d’avoir lu un mail de son fournisseur de logiciel qui évoquait ce genre de désagrément. Il existait un correctif, elle possédait aussi un patch sur un cd, à elle de remettre la main dessus le plus rapidement possible. En trente minutes l’affaire était réglée. Axelle retourna dans son bureau. Elle avait omis de fermer sa boite à lettres et dans le fichier réception trônait un message de Lena. Mon dieu. Ses mains tremblaient sur le clavier. Elle dut s’y reprendre à deux fois pour cliquer correctement sur la bonne ligne.

Tu trouveras en pièce jointe un autre extrait de son live. C’est mon préféré. Je file je suis en retard au boulot. En fait j’attendais de tes nouvelles pour partir.  

Je t’embrasse

A ce soir également

Lena

Quelle rapidité ! Et dans tous les sens du terme. Elle était passée directement au tutoiement, l’embrassait. Serait-ce que ce qu’elle éprouvait pour elle serait réciproque ? Ne t’emballe pas Axelle. Tu es en couple, pacsée. Dans quoi tu t’embarques ? Tu ne la connais de nulle part, elle aussi est en couple. Tu cherches quoi ? Un adultère ? Te lancer dans une autre relation en en brisant une autre ? Des sueurs froides lui coulaient dans le dos. Elle avait été d’une fidélité exemplaire jusque-là, tromper Ninon n’était pas son genre. Quant à la quitter et recommencer ailleurs, elle n’était pas prête. Était-ce une bonne idée de poursuivre ces échanges ? Certes c’était très agréable mais elle n’avait pas la carrure pour mener une double vie encore moins vivre une passion amoureuse, charnelle. Que pouvait-elle attendre d’autre à part le sexe d’une relation rencontrée sur Internet ?

Axelle téléchargea sur son baladeur le morceau. Encore mieux que le précédent. Elle avait hâte de découvrir tout l’album. Elle envoya un mail de remerciement assez laconique, elle aurait tout le temps de lui en reparler plus tard. La journée s’écoula plutôt lentement. Un coup de fil de Ninon l’informa qu’elle ne rentrerait pas, Axelle pour une fois s’en réjouit. Elle serait plus tranquille pour chater, elle ne craindrait pas d’être dérangée ou même interrompue. Afin de ne pas rater Lena Axelle prit soin dès qu’elle fut à la maison d’allumer son ordinateur ainsi que sa messagerie instantanée. Elle monta le son et mit un message d’annonce assez explicite pour inciter Lena à lui écrire si elle n’était pas devant l’écran.

Comme la veille, à la même heure, une petite fenêtre s’ouvrit.

« Coucou Axelle.

– Coucou Lena.

– Comment ça va ?

– Bien. Et toi ? Passé une bonne journée.

– Oui. Pour tout t’avouer je n’ai pensé qu’à toi.

– Moi aussi. Je me suis repassée en boucle les chansons d’Alfonsina. Je ne devrais pas te le dire mais je suis troublée par notre relation.

– Moi aussi. J’ai tenté de me raisonner en vain. Je ne te connais pas, tu es derrière ta bécane, je ne sais même pas comment tu t’appelles, ni où tu es, ni même à quoi tu ressembles et pourtant j’éprouve pour toi une certaine attirance.

– Je suppose que Lena c’est un pseudo.

– Oui.

– Axelle est mon vrai prénom. Autant être directe tout de suite, je n’ai pas l’intention de tromper ma compagne, le mieux je crois serait de cesser nos échanges avant que ça ne dérape.

– Nous ne déraperons que si nous en avons décidé. Je n’ai pas l’intention moi non plus de tromper qui que ce soit et encore moins de chercher une quelconque aventure avec toi. Pourquoi mettre du sexe entre nous ? L’amitié me satisferait bien plus.

– J’aimerais bien mais est-ce possible ?

– Les clichés ont la vie dure. Comme ça pour toi les lesbiennes ne peuvent pas avoir d’amitié entre elles ? C’est terrible ce que tu dis là ! Je me refuse de voir le mal là où il n’est pas. Mes intentions à ton égard sont honnêtes. J’aime ta compagnie, bavarder avec toi, il me semble que nous partageons des centres d’intérêt communs. Où se situe le danger derrière un clavier ?

– Je suis désolée. Tu as raison je me suis laissé emporter par mes craintes. Je suis fidèle et bien décidée à le rester.

– Voilà qui est bien parlé. De quoi veux-tu que nous discutions ?

– Je ne sais pas.

– Et si tu me parlais de toi ?

– Et pourquoi pas de toi ?

– Chacune son tour.

– Bien je commence alors. »

Axelle raconta sa rencontre avec Ninon, ses missions humanitaires, son boulot à la banque. La soirée fila à toute vitesse. Lena se montra très attentive à ses propos. Elle promit de se livrer elle aussi à ce jeu de la vérité le lendemain. Tacitement elles s’étaient ainsi fixé rendez-vous, comme une évidence. Axelle n’entendit même pas Ninon rentrer au milieu de la nuit. Elle se leva en forme. Elle n’avait qu’une hâte, allumer son ordinateur et surveiller le moindre signe de Lena.

Les absences de Ninon qui lui avaient tant pesé jusqu’à présent l’arrangeaient, quelque chose en elle reprenait vie. À elle de veiller à ce que ça le reste et surtout de protéger Ninon de tout ça. Rien qu’en le formulant, elle frissonna. Protéger Ninon. Mais de quoi ? D’une amitié ? D’un dérapage ? Elle s’était jurée de garder le contrôle. Et puis pourquoi toujours se projeter dans un futur hypothétique ? Le présent valait mille fois mieux.

Amour virtuel, amour réel : chapitre 9

« Merde, merde et merde… Je suis dans la merde. »

Clara jurait devant son écran. Quelque chose aussi s’était éveillé en elle. En effet elle avait un peu enjolivé la situation et maintenant qu’elle s’était inventée une compagne, elle ne voyait pas comment elle allait se sortir de ce mensonge. Aussi fou que cela puisse paraître elle était amoureuse d’Axelle. De toute manière si elle se planquait confortablement derrière un pseudo, elle savait cependant qu’inévitablement elle passerait du virtuel au réel. Et là pas sûre qu’elle lui plairait autant. C’est pourquoi elle se planta devant le miroir de la salle de bain et alluma toutes les lumières. Pourvu qu’elle ne réveillât pas Paulette. Elle n’avait pas envie d’entendre ses questions ni de supporter son bavardage à cette heure. Elle observa alors son visage qui était sans âge. Ses traits n’étaient plus aussi fins qu’avant.

Sur sa peau rougie, une légère couperose bordait les ailes de son nez. Ensuite elle retroussa les lèvres. Ses dents auraient besoin également d’un bon détartrage. Quant à son haleine n’en parlons pas, Axelle fuirait au premier baiser. Ses cheveux étaient comme son regard, ternes, là aussi elle aurait besoin d’une bonne coupe. L’inventaire n’était pas à son avantage en définitive. Elle souleva le tee-shirt et se mit de côté. En effet elle n’avait jamais remarqué jusqu’à présent la petite bedaine qui déformait le bas de son ventre et ces plis de gras dans le dos qui étaient disgracieux. Par ailleurs elle manquait d’exercice, elle devrait envisager de s’y remettre. C’est alors qu’une bouffée d’angoisse l’envahit et une envie incontrôlable de boire la poussa à quitter la pièce et à aller dans son armoire, déterrer une bouteille de vodka bien planquée.

Ses mains tremblaient, elle dévissa le bouchon et but au goulot une bonne rasade. Elle remit ensuite soigneusement le flacon dans sa cachette et s’allongea. L’effet apaisant de l’alcool se fit sentir rapidement qui appela à une seconde lampée. « Tu n’es qu’une alcoolique » lui susurra une petite voix à l’oreille. Tout ce qu’elle n’avait pas envie d’entendre. Clara chassa cette pensée de sa tête. N’importe quoi ! Demain si elle voulait elle arrêtait. « Ah oui ! Depuis combien tu le répètes ? Il n’y a que toi pour y croire ! ». Elle courut à l’armoire et se précipita sur le flacon. Au moment de porter le breuvage à sa bouche, elle fut saisie d’effroi. Elle était incapable de se maitriser, elle était malade.

Un déclic s’était produit. Elle partit à la salle de bain et vida le contenu dans le lavabo. Ensuite elle rinça abondamment la porcelaine afin de ne pas laisser de trace ni d’odeur et retourna dans sa chambre. Enfin elle se jeta sur le matelas, son corps était parcouru de spasmes et de contractures. Ses démons ne la lâchaient pas et une lutte s’ensuivit pour ne pas craquer et courir au milieu de la nuit chercher de quoi la calmer. En fait elle souffrait le martyr. D’ailleurs elle allait crever si elle ne buvait pas une goutte. Axelle. Elle allait la perdre parce qu’elle n’avait pas osé regarder la vérité en face ce soir. Pourtant elle admettait qu’elle avait un problème de dépendance et qu’elle était trop enfoncée dedans pour en sortir seule. D’autre part elle avait besoin d’aide.

Elle eut un sommeil très agité. Pour ne pas croiser Paulette elle fila comme une voleuse dès qu’elle l’entendit descendre en cuisine. Elle lui avait préparé son petit déjeuner, laissant un mot laconique sur la table. En effet elle avait une lettre urgente à poster, elle espérait ainsi qu’elle avalerait la couleuvre. Ensuite Clara fit le pied de grue devant la brasserie. Qui de Paulo ou Betty lèverait le rideau de fer. Quelques clients attendaient aussi plus discrètement car il était sacré le petit café du matin, quand ce n’était pas d’emblée le ballon de rouge ou de blanc. Un bruit familier de métal la fit sursauter. Elle était ponctuelle la patronne. Elle laissa passer deux hommes, elle ne voulait pas montrer son empressement. Cependant n’étant pas une habituée et ayant quelque peu déserté le lieu depuis des mois, sa présence créa néanmoins la surprise.

« Tiens une revenante ! Que nous vaut ta visite de si bon matin !

– Bonjour Patronne ! Toujours aussi directe ! Je peux vous parler.

– Paulo, sert Jojo et Marcel ! Toi viens avec moi à l’étage, nous y serons plus tranquilles pour bavarder. Tu es enfin prête ! Mon Dieu dans quel état tu es ! »

Clara précéda Betty. Elle observa la démarche mal assurée. La tenancière n’avait pas osé lui dire mais depuis qu’elle l’avait quittée pour aller vivre chez Mme Michaut, elle s’était transformée peu à peu en loque. Plus rien chez elle n’avait de la tenue, elle s’était complètement laissé aller sur le plan physique. L’hyperactivité du début avait cédé petit à petit du terrain à de longues périodes d’oisiveté, Paulette ayant repris goût pour la vie, elle considérait davantage sa locataire comme une dame de compagnie rassurante pour ses vieux jours qu’une employée à plein temps. Clara pour justifier sa présence s’occupait de l’entretien du pavillon, cependant elle passait le plus clair de son temps à surfer sur le net ou à boire par désœuvrement, ses sorties s’étaient faites de plus en plus rares.

Mme Michaut lui donnait un peu d’argent et elle avait monté un dossier afin de toucher des prestations sociales qui lui permettaient d’acheter ses bouteilles. Clara était devenue une assistée et Lena était un personnage crée de toute pièce qui lui donnait l’occasion de vivre par procuration tous ses fantasmes. Mais elle n’avait pas prévu qu’elle s’amouracherait d’Axelle et inversement, tout son monde imaginaire était en train de lui échapper pour ne pas dire exploser à la figure.

« Assieds-toi ! Tu veux un café ?

– Je veux bien !

– Un bol je suppose !

– Oui. Merci Patronne.

– Tiens, il n’est plus très chaud si tu veux je le mets au micro-onde.

– Non ça ira. Je ne suis pas venue pour le café. Je ne vais pas y aller par quatre chemins, j’ai besoin d’aide.

– C’est courageux, je te félicite. Je te préviens ça ne va pas être facile. Tu es malade et toute ta vie l’alcool sera ton ennemi. Chaque jour qui passera sera un jour sans et si d’aventure l’envie te reprenait d’en reprendre, tu remets le compteur à zéro. On ne se guérit jamais de la boisson, tout au plus on l’éloigne de soi au prix d’un long combat. Tu te sens prête ?

– Je n’ai plus le choix !

– Tu m’inquiètes ? Des soucis de santé ?

– Non je suis amoureuse !

– Eh bien ça, si je m’attendais ! Mais comment l’as-tu rencontré, Paulette m’a dit que tu sortais rarement, que tu étais pire qu’un ours ?

– Ce sont mes affaires, je ne tiens pas à en parler pour l’instant. Il n’y a encore rien, je n’en suis qu’au début. J’ai tellement peur que ma simple vision fasse fuir.

– Je ne comprends pas. Comment peux-tu être amoureuse de quelqu’un qui ne t’a pas vue ?

– Bon mais vous le gardez pour vous. C’est par Internet que j’ai fait sa connaissance.

– C’est trop moderne pour moi, je suis dépassée. Revenons-en à ce qui nous préoccupe. Tu es libre ce soir. Il y a une réunion aux AA, si tu l’acceptes je serais ta marraine. A partir d’aujourd’hui, nuit et jour à tout moment tu peux me joindre si tu sens que tu vas sombrer dans la boisson. Tu ne dois surtout pas hésiter. Mais sache que si tu ne fais rien pour toi je ne pourrai rien faire. Et puis appelle moi Betty et tutoie-moi ça facilitera nos échanges.

– Tu ne seras pas déçue.

– Pas de promesse. D’accord pour ce soir ? Si tu veux pour Paulette, je m’arrangerai pour lui dire que j’ai besoin de toi pour un extra. Je sais qu’elle est invitée à diner mais pour les prochaines fois ça te préparera un alibi. Je suppose qu’elle n’est pas au courant et tu n’as aucune obligation de te confier à elle ni même de te justifier. Tu auras déjà assez de ton combat, inutile d’en rajouter à gérer les jugements des uns et des autres. L’alcoolisme féminin est un tabou dans notre société.

– Pourquoi j’ai perdu tout ce temps ?

– Ce n’est pas évident d’accepter qu’on soit malade. La honte et le déni sont de puissants moteurs pour se voiler la face. L’essentiel c’est que maintenant tu te décides fermement à te prendre en charge. Je te note sur ce carton le nom d’un médecin, un excellent spécialiste de cette addiction. Téléphone et insiste auprès de sa secrétaire pour qu’il te prenne de manière urgente. En effet au stade où tu en es, tu risques le delirium tremens si tu arrêtes brutalement tes prises d’alcool. Je te conseille de boire tant que tu ne l’as pas vu. Le sevrage doit être accompagné. Tu peux te faire hospitaliser ? Tu as une mutuelle ?

– En fait je ne connais pas trop mes droits, j’ai toujours été nulle question paperasse. Mon ex s’en occupait, faudrait que je jette un œil sur ma carte. Je dois l’avoir sur moi.

– Dis donc c’est la Rolls des assurances. Elle est encore valable six mois.

– En fait j’ai la CMU maintenant, je ne suis pas certaine que je sois encore couverte.

– Téléphone-leur mais en principe pour leurs anciens cotisants, la plupart prennent en charge les soins. Je connais une très bonne clinique où tu seras parfaitement prise en charge sur le plan médical et psychologique. C’est une première étape nécessaire dans l’abstinence. La dépression n’est jamais loin dans cette phase délicate. Ensuite le plus dur restera à faire mais nous aurons tout le temps d’en reparler. Ce médecin doit signer le certificat de ton admission, c’est une étape obligatoire

– Je n’ai pas envie d’être hospitalisée Betty, je ne veux pas prendre des médicaments et voir un médecin en consultation.

– Tu es enfoncée trop loin dans cette maladie, un homme seul ne peut pas t’aider, il te faut aussi une structure équipée et spécialisée pour commencer et mettre en place un suivi. Et même malgré tout ça la partie n’est pas gagnée d’avance.

– J’ai peur.

– De quoi mon petit ?

– De ne pas être à la hauteur. Je ne me souviens même plus de mon premier verre, ni de ma première cuite. La boisson fait partie intégrante de mon existence, il ne se passe pas une heure sans que je n’y pense, c’est un compagnon qui ne m’a jamais trahi.

– Jamais trahi mais détruit sûrement. Et si tu es venue me voir c’est parce que non seulement tu le sais mais en plus tu en souffres. Quelque chose s’est mis en mouvement laisse-le s’exprimer.

– Comment te remercier Betty ?

– En ne te mettant pas en échec. Un jour à ton tour tu parraineras quelqu’un dans la détresse, tu comprendras que le don ne peut s’envisager sans le contre don. Rejoins-moi ce soir à 21 heures. Et prends ton rendez-vous je compte sur toi.

– Merci Betty je file. »

L’adresse donnée par la patronne était à trente minutes à pied. Elle décida de s’y rendre, pour insister c’était mieux de vive voix que derrière un combiné. L’immeuble était cossu. Depuis qu’elle était installée dans cette ville Clara avait fréquenté un périmètre assez réduit et elle découvrait les beaux quartiers. Sa période faste avec Katy, par pans entiers remontait à la surface. Pourtant elle croyait l’avoir oubliée. Ce n’était vraiment pas le moment. Une plaque discrète indiquait la porte et l’étage, elle n’eut pas besoin de sonner à l’interphone car au même moment sortit un homme poli qui s’écarta pour la laisser pénétrer dans le hall. Elle monta quatre à quatre les escaliers.

Comme l’avait prédit Betty pas de place avant trois mois. Clara sentit les larmes lui monter aux yeux, elle insista mais rien n’y fit. A moins d’un désistement, elle ne voyait pas où la caser dans cet agenda surbooké. C’est alors qu’un brouhaha envahit son esprit, le monde se déroba sous ses pieds et sans comprendre ce qu’il lui arrivait Clara s’écroula sur le sol. Elle fut transportée dans une salle de détente à l’abri des regards. Au moment où elle revint à elle, le médecin était penché sur elle, il venait de lui prendre la tension.

« Vous avez déjeuné ce matin ?

– Oui.

– Vous n’avez pas l’air en grande forme. Votre tension est basse.

– J’ai arrêté de boire depuis hier, je crois que je suis en manque.

– D’accord, je vois. C’est dangereux ce que vous faites.

– Votre carnet de rendez-vous est plein, pas de place avant trois mois. Je fais comment en attendant !

– Vous êtes déterminée dites-moi ! Vous pouvez vous faire hospitaliser rapidement ? Je vais demander à mon assistante de vous trouver une place dans une clinique spécialisée. C’est le mieux pour vous.

– Je n’ai plus le choix on dirait.

– Hélas non ! En attendant je vais vous faire avaler ce cachet, ça va vous remettre d’aplomb. Hélène va s’occuper de vous. »

Clara était acceptée dans un centre à une trentaine de kilomètres de là. Elle devait s’y rendre le lendemain matin neuf heures. La secrétaire lui fournit la liste des affaires et papiers nécessaires à son admission. Clara ne vit pas filer le temps, entre préparer ses bagages et régler ses problèmes administratifs. Elle n’avait jamais été confrontée à la maladie et s’ouvrait à elle l’inconnu. C’est ainsi qu’elle apprit que Katy avait continué à cotiser pour elle et qu’elle bénéficiait d’une très bonne couverture dans une assurance privée des plus chics. Tous ses frais seraient couverts, elle n’avait aucun souci à se faire. A croire que son ex-compagne, par ce lien invisible qu’elle conservait ainsi, tenait au-delà de la rupture la promesse de l’aider dans son sevrage. Elle ne manquerait pas de le savoir, l’adresse fournie était celui de leur ancien domicile commun.

Pour l’instant sa préoccupation était de prévenir Axelle de son absence, elle ignorait tout de son séjour là-bas ni même si elle pourrait se connecter. Dans un premier temps les sorties seraient interdites et ensuite rien ne lui assurait de trouver un cybercafé. Quant au motif Clara n’envisageait nullement de lui en donner les véritables raisons. Elle avait l’imagination suffisamment fertile pour inventer une belle histoire qui tienne la route, à elle ensuite de l’alimenter et de ne pas s’emmêler dans les fils.    

Amour virtuel, amour réel : chapitre 10

21 heures. Alors que Betty connaissait pratiquement tout le monde dans la salle des AA, le groupe la salua de son prénom. D’autre part il y avait une quinzaine de personnes assises en rond sur des chaises en plastique qui discutaient entre elles. Clara en était alors tout intimidée. Elle prit ensuite place à côté de sa marraine au moment où un homme d’une cinquantaine d’années se leva et demanda le silence. En effet il ouvrait la séance tout en invitant Clara à se présenter et à raconter son histoire.

Ce fut un véritable calvaire. Clara n’était pas habituée à prendre la parole en public, encore moins reconnaître qu’elle avait un problème avec l’alcool. Elle ne s’en tira pas trop mal en racontant son parcours et sa future hospitalisation. A la fin de la soirée un membre vint la voir afin de l’encourager et de dédramatiser son séjour. Elle n’avait qu’une envie, fuir. Elle se sentait étrangère à ce lieu, à ces gens. Une partie d’elle était encore dans le déni de son alcoolisme et Betty dut le sentir. Elle lui proposa de rentrer se reposer, une dure journée l’attendait le lendemain, elle lui avait commandé un taxi qui l’emmènerait directement. Quant à Paulette Clara avait opté de lui parler d’un souci familial. Betty se chargerait de faire en sorte qu’elle ne sente pas trop seule

Clara n’avait en tête qu’une préoccupation Axelle. Comment gérer leur séparation ? Il n’y avait rien entre elles néanmoins elle éprouvait pour elle des sentiments bien plus forts qu’elle n’avait pu en éprouver dans la réalité pour une autre femme et quelque part ça lui faisait peur. Cependant plus raisonnablement cette relation lui apportait un réconfort, depuis sa séparation elle ne s’était confiée à quelqu’un de la sorte ni parlé tout simplement d’elle, de ses goûts, ses envies.

Elle se jeta sur son ordinateur. Axelle était connectée à cette heure tardive.

« Coucou

– Coucou

– Tu es encore derrière ton écran ? Je pensais que tu serais couchée si tu travailles demain.

– Je n’arrivais pas à dormir.

– Tu m’attendais ?

– En fait oui. Étant donné notre conversation d’hier, je pensais que ce soir nous la poursuivrions.

– J’ai eu un gros contretemps. Je vais être obligée de m’absenter, des soucis familiaux, je ne sais pas pour combien de temps.

– C’est grave ?

– Je n’ai pas trop envie d’en parler.

– Excuse mon indiscrétion. Je peux faire quelque chose pour t’aider ?

– Ne pas m’oublier. Je vais tout faire pour revenir le plus vite possible.

– Tu es sûre que ça va ?

– Oui. C’est tellement imprévu et soudain, je ne m’y attendais pas.

– Et ton boulot ?

– Je ne sais pas comment je vais supporter notre séparation.

– A ce point ?

– Et ta compagne ?

– Comment te dire ? Je ne pense plus qu’à toi, pas une minute ne se passe sans que ton prénom n’effleure mes lèvres. Tes mots me hantent, j’ai envie en permanence de te parler, d’échanger avec toi. Qu’est-ce qui m’arrive ? Je ne comprends pas. Je ne te connais pas, tu es virtuelle mais pourtant j’éprouve pour toi une amitié bien réelle. Et tout ça en si peu de temps et si peu d’échanges. Tu vas me prendre pour une folle.

– Pas du tout. Je guette mes mails, je me sens anxieuse et à la fois excitée dès que je clique sur envoi/recevoir. C’est la première fois que ça m’arrive. Je ne sais pas qu’en penser. Mes sentiments sont confus, je ne sais plus où j’en suis. Cette pause va nous faire du bien. Chacune va pouvoir réfléchir de son côté, tout ceci n’est sans doute qu’un feu de paille qui va s’éteindre très vite. Pour nos couples respectifs c’est mieux ainsi, qui sait les dégâts collatéraux que ce genre de situation aurait pu produire.

– Pourquoi dis-tu ça ? Il n’y a rien d’autre qu’une amitié entre nous et tu sais très bien que nous n’irons pas au-delà.

– Tu as raison. La fatigue me fait dire n’importe quoi. Je vais aller me coucher. Donne-moi de tes nouvelles dès que tu le peux. Je penserai à toi dans cette épreuve et je serai là à ton retour, je t’attendrai ne t’inquiète pas.

– Merci. Je penserai aussi à toi. J’écouterai Alfonsina, ce sera ma manière d’être avec toi.

– Douce nuit mon ange.

– Douce nuit ma tendre. »

Clara éclata en sanglot, à cause du stress accumulé de ces derniers temps, lorsqu’elle vit disparaître la fenêtre de connexion d’Axelle. Ensuite elle n’attendit pas d’être calmée pour ranger ses derniers effets dans un sac. Elle prit soin aussi de débrancher son ordinateur. D’ailleurs qui sait ? Peut-être aurait-elle à portée une borne wifi sur laquelle elle pourrait se brancher ? Par ailleurs elle écrivit aussi une lettre à Paulette afin de lui expliquer son départ précipité, la remercier de ce qu’elle avait fait pour elle.

Elle espérait que Paulette ne serait pas trop vexée qu’elle ne le lui annonce pas de vive voix mais elle ne se sentait pas le courage de l’affronter encore moins de supporter ses questions inquisitrices. Ce qu’elle ne pouvait prendre pour la clinique, elle l’empaqueta soigneusement afin que Paulette si elle le désirait puisse l’entreposer dans son garage ou son grenier, rien ne lui assurait qu’elle la reprendrait chez elle à son retour.

Le taxi commandé la veille fut ponctuel. Clara avait pris toutes ses affaires ou presque. Elle craignait que cette fuite précipitée ne déçoive Paulette qui n’avait aucune raison d’être compréhensive. Elle acceptait cet inconnu qui s’ouvrait à elle, elle avait su rebondir tant de fois qu’à cet instant elle se sentait invulnérable. Sa relation avec Axelle la portait. Tout le long du trajet elle ne pensa qu’à leur séparation. Comment y survivrait-elle ? Elle avait avec elle son ordinateur portable, elle espérait pouvoir se connecter dès que possible. Elle avait également téléchargé sur Internet un code d’accès qui lui permettrait de pirater un point d’accès. Pour rester en contact avec Axelle elle était prête à tout.

Rien de ce qu’elle avait prévu ne se réalisa. Ces trois mois de clinique furent l’épreuve la plus éprouvante de son existence. Le sevrage fut douloureux et le syndrome de manque encore plus. Abrutie les premiers jours par l’effet des médicaments, ce fut ensuite une longue thérapie pour affronter ses failles et sortir de sa dépendance. Physiquement le changement fut spectaculaire. Son organisme répondit par des tremblements et des lancements lancinants dans les jambes, des mouvements neurologiques l’invalidaient dès lors qu’elle s’activait. Au programme musculation et remise en forme, Clara devait se réapproprier son corps et apprendre à l’aimer. Elle l’avait tant détruit à travers ses bitures qu’il était devenu son ennemi. Tous ses efforts lui en coûtaient.

Cependant elle n’envisageait pas d’échouer ni même de renoncer. Une angoisse sourde l’habitait. Ce n’était pas le tout de guérir de l’alcool encore faudrait-il que l’existence lui offre la possibilité d’en profiter. Son désert affectif lui pesait mais l’idée de briser un couple la retenait de foncer. Axelle n’était pas une femme libre. Et pour mieux l’approcher elle lui avait fait croire qu’il en était de même pour elle. Néanmoins son mensonge avait ses limites parce qu’il pouvait aussi se retourner contre elle. Axelle pouvait aussi éprouver des scrupules similaires et s’interdire d’éprouver des sentiments pour elle. Pourquoi se hâter et envisager déjà l’avenir d’une relation qui n’avait même pas commencé ? Clara se fixa le but d’une abstinence consentie et de dépasser son déni. Durant ce séjour Betty ainsi que Paulo vinrent la soutenir et partager avec elle l’indicible.

Paulette avait été mise au courant et elle lui avait fait passer une lettre où elle l’assurait elle aussi de son soutien et espérait la revoir au plus vite en bonne santé. Elle lui conservait toute son amitié mais également sa chambre. C’était un poids de moins et Clara en fut soulagée. Au moment où elle se sentit prête à affronter à l’extérieur, le projet thérapeutique mis en place avec le médecin, grâce à ce point de chute rassurant, ne se heurta pas à l’obstacle d’un milieu hostile ou de difficultés sociales souvent couplés avec ce fléau. Ce fut un élément décisif pour sa sortie.

C’est une femme neuve qui posa son sac dans le pavillon. Amaigrie, abstinente et amoureuse, Clara n’avait qu’une idée en tête Axelle. Mais tout ce temps sans nouvelle que savait-elle de la réaction de son amie ? L’avait-elle attendue ? Ou bien l’avait-elle oubliée ? Paulette qui l’avait accueillie aussi chaleureusement que possible l’avait invitée à se reposer et à reprendre ses marques tranquillement. Clara fila dans sa chambre pressée de se connecter.

Sa boite aux lettres était pleine, elle regorgeait de spams. Aucune nouvelle d’Axelle. Clara sentit une immense détresse l’envahir. Il est certain qu’elle avait eu tout loisir de ne penser qu’à elle, de s’imaginer toutes sortes de choses. Cependant la réalité l’avait rattrapée, loin des yeux loin du cœur. Le monde virtuel avait ses lois, tout allait aussi vite à se faire qu’à se défaire. Le désespoir se fit plus profond au fur et à mesure qu’elle déballa ses affaires. Ses pensées tournaient à toute vitesse dans sa tête. Elle refusait de se laisser dicter sa conduite par ses angoisses et elle luttait contre une furieuse envie de boire. Elle se sentait des plus fragiles mais résista. N’y tenant plus elle écrivit à Axelle. Elle opta pour un ton laconique et neutre.

Bonsoir Axelle,

Me voilà de retour. Désolée de t’avoir laissée sans nouvelle. Sache que je ne t’ai pas oubliée. Je comprendrai que tu ne veuilles plus me parler après ce long silence.

Tendrement

Clara

Amour virtuel, amour réel : chapitre 11

Les mots de Clara résonnaient dans sa tête. « J’ai eu un gros contretemps. Je vais être obligée de m’absenter, des soucis familiaux, je ne sais pas pour combien de temps. » Lui avait-elle signifié que leur histoire était déjà finie ? Elle s’en voulait de ne pas avoir été plus curieuse mais elle avait respecté son amie. En définitive elle était bien plus accrochée à cette relation qu’elle ne le pensait. Le manque se faisait sentir alors de manière cruelle. Elle n’avait plus envie de rien, se rendait mécaniquement à son travail sans chercher à s’impliquer plus que cela ne le nécessitait. Petit à petit elle s’enferma dans une mélancolie indéfinissable. Elle se repassait aussi en boucle la discographie d’Alfonsina et fantasmait sur Clara. Qui était-elle ? Était-elle brune ou blonde ? Masculine ou féminine ?

En fait elle se la représentait bonne vivante et lui prêtait toutes les qualités qui ferait d’elle une compagne idéale. Elle la parait des vertus dont Ninon était dépourvue et insidieusement commença à voir sa compagne sous un jour nouveau. Ce qu’elle avait toléré jusque-là lui devint insupportable et son changement n’étant pas passé inaperçu, Ninon eut aussi à son encontre des griefs.

Cela se traduisit d’abord par des piques de part et d’autre puis elles en vinrent aux disputes récurrentes ce qui aboutit à une crise ouverte dans leur couple. Elles ne se parlaient plus que par obligation, se regardant comme des étrangères. Aucune des deux ne comprenaient comment elles avaient pu en arriver là et encore moins comment parvenir à une issue rapide et favorable. Un cercle vicieux s’était enclenché à leur insu, non maitrisable qui les séparait l’une de l’autre un peu plus chaque jour.

Depuis le départ de Clara elles n’avaient plus fait l’amour. D’ailleurs Axelle ne supportait plus que Ninon la touche même par tendresse. Elle ressentait en elle des tensions sexuelles, un désir permanent de Clara, une envie de la prendre et de la faire jouir qui eut sur sa libido un effet paradoxal. Elle était trempée en permanence, le sexe gonflé mais dans l’incapacité de jouir si ce n’est à force de se caresser compulsivement afin d’obtenir un orgasme douloureux.

Jamais de sa vie elle ne s’était sentie aussi mal, ne pouvant s’épancher ou se confier à qui que ce soit. Pas évident de fantasmer l’adultère et de trouver un soutien auprès de celle qui l’aimait ou des amies de leur couple. En particulier l’absence de nouvelles de Clara rendit la situation de plus en plus périlleuse pour son état mental car Axelle sentait qu’elle basculait dans une sorte de folie inédite. D’une part Ninon ne faisait plus le poids face à la représentation de Clara et d’autre part Axelle n’en pouvait plus de cette infidélité non consommée.

D’ailleurs Ninon qui ne supportait plus cette ambiance délétère fuit comme à son habitude dans le travail. Elle ne voulait plus affronter Axelle. Elle ne reconnaissait plus la femme qui l’avait séduite. C’est pourquoi la séparation devenait inéluctable mais elle avait envie de donner à leur relation encore une chance d’exister. Elle avait aussi supposé qu’Axelle avait un désir d’enfant inavoué et que ses hormones lui jouaient de mauvais tours. Mais elle écarta très vite son hypothèse après une discussion houleuse. Et afin d’écarter un mauvais vaudeville Ninon fit surveiller Axelle. Plus fidèle qu’Axelle il n’existait pas d’après le détective qu’elle avait engagé. Ne restait alors que la dépression mais quand elle aborda prudemment le sujet, le regard noir qu’Axelle lui lança la fit reculer. Le mystère était entier.

Ninon en discuta avec son plus proche collaborateur car celui-ci avait remarqué son air soucieux. Il lui conseilla néanmoins d’attendre que l’orage passe car il n’y avait rien à comprendre. Certainement qu’Axelle traversait une mauvaise passe. Elle faisait sans doute partie de cette catégorie des éternelles insatisfaites qui n’auraient jamais le courage de rompre ou d’aller voir ailleurs si l’herbe était plus verte, elle se complaisait dans la plainte. Comme une plante qu’on devait arroser pour qu’elle ne meure pas, Axelle avait besoin que Ninon soit plus attentive à elle, la sorte et la couvre de cadeaux et pour la calmer lui fasse l’amour histoire de lui montrer qui détenait le pouvoir.

Bref un macho qui ne pouvait voir que le monde à son image. Ninon accorda pourtant un certain crédit à sa parole car ça la confortait dans un rôle actif et la dédouanait ainsi de toute responsabilité dans l’état d’Axelle. Elle appliqua à la lettre les conseils sauf le dernier et un semblant de tranquillité revint dans leur couple. Clara était partie depuis trois mois. Par ailleurs elle ignorait la tempête qu’elle avait semée dans leur couple. Et encore plus l’ouragan qu’elle déclencha en envoyant son mail.

C’est pourquoi Axelle était restée tétanisée devant son écran. Ainsi Clara pensait toujours à elle. Mais si elle savait. Non seulement elle ne lui en voulait pas mais jamais elle ne l’avait jamais autant désirée. Elle aurait voulu lui parler, lui écrire. Elle répondit à son courrier par ses quelques mots : « je suis connectée ». Aucune formule de politesse, aucun mot de tendresse alors qu’elle était dans l’urgence de leurs retrouvailles.

« Bonjour Clara.

– Bonjour Axelle.

– Comment ça va ?

– Mieux. Et toi ça va ?

– Oui.

– Nos échanges m’ont manqué si tu savais.

– Et moi donc.

– Comment as-tu pu faire pour ne pas te connecter durant ces longs mois ?

– J’ai beaucoup voyagé.

– Ah bon ? Je n’avais pas compris ça.

– Non ce n’était pas prévu, c’est une longue histoire.

– Et tu n’as pas pu trouver un cyber café durant ton périple ? Un petit mot m’aurait fait plaisir.

– Je sais ma belle. Disons que je n’étais pas seule et pas toujours libre aussi de mes mouvements.

– Excuse-moi j’ai été indiscrète. C’est ta compagne ?

– Oui. En fait je me suis enfuie du domicile conjugal. Elle et moi c’était devenu l’enfer.

– Pas à cause de notre correspondance, rassure-moi !

– J’ai beaucoup pensé à toi, pas un jour sans que je ne prononce ton prénom.

– Tu m’as manqué, j’ai vécu ton silence comme une douleur sans nom. Je n’ose pas te raconter mais je peux te dire que jamais de ma vie je n’ai autant désiré quelqu’un.

– Tu me fais peur d’un seul coup.

– Surtout ne me juge pas. Je crois bien que je suis amoureuse de toi. Je sais, je ne te connais pas et toi non plus. Notre relation est virtuelle mais mes sentiments eux sont bien réels. Je ne cesse me dire que j’ai perdu la raison, que tu vas me ramener sur le droit chemin en mettant fin à cette ineptie. Dis-moi que tout ceci n’est que folie !

– En fait je vais être honnête avec toi. Si je suis partie c’est parce que je ne peux aimer deux femmes à la fois. Par ailleurs vis-à-vis d’elle je ne pouvais plus lui faire croire à ce qui n’était plus. Mais je ne veux pas que tu te sentes responsable de quoi que ce soit. C’est ma décision, elle n’engage que moi.

– Je m’en doutais. Ton silence s’explique. Comment as-tu vécu cette rupture ? Et ta compagne, elle sait que j’existe ?

– Non je lui ai dissimulé. En fait j’ai mis en avant de réaliser un vieux rêve. Je veux la protéger car si je suis trop brutale elle va être anéantie. Elle a déjà tenté de se suicider, je suis donc obligée de la ménager. Comprends que je ne peux lui révéler toute la vérité c’est déjà bien assez pénible comme ça pour elle d’avoir été quittée sans un mot. A vrai dire je ne regrette rien car même si je me plante avec toi, je me serai donné le moyen de mes désirs.

– Je suis sous le choc Clara je ne sais quoi te dire.

– Ne dis rien. Je t’aime.

– …

– Tu ne dis rien ?

– En fait je ne m’attendais pas à tout ça car tout va trop vite. De toute manière je ne sais plus où j’en suis car je m’attendais plutôt à ce que tu rompes avec moi. C’est vrai, j’éprouve pour toi des sentiments mais je serais incapable comme toi de tout quitter pour les vivre à fond. Tu es loin, idéalisée, désincarnée et face à une conjointe à laquelle je me confronte au quotidien dans son altérité c’est sûr que je te préfère. Mais qui me dit qu’une fois passé le cap de la rencontre, confrontée à l’épreuve de la réalité je ne vais pas être terriblement déçue.

– Tu as raison. Mais tu ne peux être que d’accord avec moi pour reconnaître qu’il s’est passé une incroyable alchimie pour qu’on se mette chacune de notre côté dans un état pareil. On ne l’a pas inventé ce coup de foudre.

– Je te l’accorde. Cependant il y a un pas que je ne me sens pas prête à franchir entre fantasmer une relation avec toi et la faire exister. Cela supposerait soit que je trompe ma femme soit je la quitte. Et je ne veux ni de l’un de l’autre.

– Alors quittons- nous tout de suite car nous allons souffrir.

– Nous ne devions pas déraper, nous en avions fait la promesse.

– Elles n’engagent que ceux qui veulent y croire. Axelle dis-moi que tu ne m’aimes pas et je partirai comme je suis venue !

– Tu es très forte pour me mettre la pression. Tu disparais trois mois où tu as eu tout le temps de mettre de l’ordre dans ta tête. J’étais dans l’attente, sans savoir où te joindre, ni même savoir quelle tournure tu allais donner à notre amitié. Comment voulais-tu que je tire un trait sur mon union ?

– Excuse-moi je te bouscule ! J’étais toute à ma joie de te retrouver, je n’ai pas tenu compte de ce que tu avais vécu. Quelle égoïste je fais !

– Ne devrions-nous pas réfléchir tranquillement à tout ça. Et ne pas mettre la charrue avant les bœufs ?

– Tu veux qu’on se voie ?

– Par exemple. Ce serait un bon début et ainsi je pourrais sereinement prendre les décisions qui s’imposent. J’ai besoin de cette étape je n’ai pas ta capacité à balayer d’un revers de manche ce qui encombre mon chemin. Je pense à ma moitié qui va tomber de haut, elle n’imagine pas une seule seconde ce qui nous arrive. J’étais plutôt invivable ces derniers temps et elle a su me montrer une présence rassurante mais aussi son désir de poursuivre notre relation malgré nos altercations.

– Vous vous êtes disputées ? Et tu affirmes qu’elle n’est pas au courant. Elle se doute alors ?

– J’ignore si elle se doute mais j’ai traversé une sale période, pour un oui ou un non ça explosait entre nous. Je n’ai rien fait pour calmer le jeu et je lui suis grée d’y avoir mis un terme en aplanissant nos échanges.

– Tu es en train de me dire qu’entre ton amie et toi la séparation n’est pas à l’ordre du jour.

– Je ne l’ai pas envisagée.

– Je ne comprends pas. Plus haut tu m’écris que tu as fantasmé sur notre relation et de l’autre tu dis ne pas vouloir quitter ta femme. Que dois-je comprendre ? Tu es à la recherche d’un plan cul et tu n’oses pas le formuler !

– Pourquoi cette agressivité ? Je ne recherche rien. Tu as la mémoire courte ou bien je te la rafraichis ? Je te rappelle que la seule chose que j’ai cherché c’est un baladeur MP3. La suite tu la connais comme moi. Et là on dérape grave !

– Je m’égare. Désolée mais là je suis à cran. Je ne veux pas me chamailler avec toi.

– Moi non plus. Je te propose qu’on arrête la discussion là, les esprits s’échauffent et nous allons regretter l’une et l’autre nos paroles qui vont très vite dépasser notre pensée.

– C’est une sage décision. Je te souhaite une douce nuit.

– Bonne nuit toi aussi.

– A demain ?

– Oui. Ciao »

Axelle ferma promptement la fenêtre de sa messagerie instantanée. Elle avait le visage défait, elle se retenait de pleurer. Pourquoi leurs retrouvailles avaient-elles été gâchées ? Elle était paumée, c’était le chaos tant dans son cœur que dans sa tête. Elle partit dans la salle de bain se passer le visage à l’eau, histoire de se remettre de ses émotions. Face au miroir, elle eut peine à reconnaître ses traits. C’était ceux de la lâcheté. Elle se fit honte et détourna le regard. Si elle voulait retrouver un minimum de dignité elle se devait d’affronter Ninon. Le courage lui manquait, comment aborder le sujet ?

Elle éprouva le besoin de manger du chocolat. La nourriture était un réconfortant dont elle n’avait pourtant pas l’habitude d’abuser. Pourquoi cette envie soudaine ? Ninon venait de rentrer et elle avait mis à réchauffer dans le micro-onde un plat surgelé. Elle semblait épuisée par sa journée de travail.

« Bonsoir Ninon.

– Je ne m’attendais pas à te voir à cette heure tardive. Pas encore couchée ?

– Je n’arrive pas à dormir.

– Ah ?

– J’avais un petit creux.

– Tu veux partager ces lasagnes ?

– Non je vais plutôt mordre dans la tablette déjà entamée.

– Je te croyais au régime. Tu voulais perdre trois kilos, tu ne te supportais pas avec tes rondeurs. Je te cite.

– Tu as raison. C’était une mauvaise idée. Je vais me préparer une tisane, nous pourrons bavarder si tu veux.

– Je suis crevée Axelle.

– Très bien.

– Sauf si tu avais quelque chose d’urgent à me dire. Sinon ça peut attendre demain ?

– Oui. Enfin non. Je ne vais pas bien.

– Je m’en suis rendue compte, ce n’est pas nouveau. Mais tu refuses de consulter. Comment puis-je t’aider ? Tu n’acceptes plus grand-chose venant de moi.

– J’ai été dure avec toi, je m’en veux si tu savais. En fait je ne sais pas comment te le dire.

– Dire quoi ?

– Je suis amoureuse…

– D’une autre que moi je suppose ?

– Oui.

– Depuis combien de temps ça dure ? Tu comptais me le cacher encore longtemps ?

– C’est difficile tu…

– Et moi tu y as pensé ? Ce n’est pas difficile pour moi ?

– Si mais calme-toi Ninon. J’avais peur de ta réaction, je n’avais pas le courage de t’affronter.

– Je te fais peur c’est ça ? Je croyais que tu avais un minimum de confiance et de respect pour moi. Et tout ce que je constate c’est que ce soir tu m’as trahie ! Je la connais ?

– Non. Et moi non plus d’ailleurs, je ne l’ai jamais vue.

– C’est quoi ce délire ? Tu as perdu la raison Axelle ?

– Non. En fait je l’ai rencontrée sur Internet, on s’est parlé et comment dire on a flashé l’une sur l’autre. Je sais c’est incompréhensible mais c’est comme ça, je la désire.

– Je dois avouer que tout cela me dépasse. Comment peux-tu désirer une femme que tu n’as jamais vue ?

– Pour tout t’avouer, je ne sais pas, c’est aussi pour ça que je vais si mal. Je ne sais plus où j’en suis, j’ai besoin de ton aide

– Tu te rends compte de ce que tu me demandes ? Si tu veux me tromper vas-y mais n’attends pas ma bénédiction ! Assume !

– Tu es dure avec moi.

– Et toi tu n’es pas cruelle en me demandant de trancher pour toi ? Comme ça tu te déresponsabilises de ton acte et par le même coup tu t’absous de ta culpabilité ! Non c’est trop facile. Débrouille-toi !

– Je ne veux pas te tromper Ninon, je t’aime. Si je me suis trompée, je perds tout.

– Et si tu ne t’es pas trompée, tu me quittes. Tu m’écœures à être aussi égoïste. Il n’y a que ta petite personne qui t’intéresse, ma souffrance tu n’en as rien à faire.

– Je t’aime. Sinon je ne serais pas aussi mal et je ne t’en aurais pas parlé. Tes absences font que tu n’aurais rien vu. J’aurais pu te mettre devant le fait accompli une fois sure de cette relation.

– Très bien ! Tu veux en venir où ?

– En fait je ne sais pas.

– J’ai besoin de réfléchir à tout ça. Est-ce qu’on peut en rediscuter demain ? Je rentrerai plus tôt. En attendant pour ce soir je dormirai sur le canapé dans le salon.

– Oui. Bonne nuit Ninon.

– Bonne nuit Axelle. »

Amour virtuel, amour réel : chapitre 12

Axelle passa une sale journée car elle n’avait pas fermé l’œil de la nuit. En plus elle appréhendait sa discussion avec Ninon car elle l’avait sentie affectée par ces révélations. Elle s’attendait au pire. Aucune nouvelle de Clara dans sa boite, jamais elle n’avait été aussi seule. Elle n’avait pas envisagé la rupture, surtout elle ne la souhaitait pas. Certes avec Ninon elle avait traversé des difficultés mais rien d’irrémédiable, quel couple n’avait pas traversé de crise.

De plus l’idée d’un adultère l’horrifiait, elle avait mis la fidélité tout en haut de ses valeurs, Ninon ne méritait pas une telle blessure. Axelle ne supportait plus ses absences pour autant elle avait accepté son projet professionnel, Ninon ne lui avait rien imposé, c’est d’un commun accord qu’elles avaient accepté cette reconversion professionnelle. Comment avaient-elles pu en arriver là ? Surtout qu’elle s’était jurée de ne pas déraper.Ninon rentra dix minutes après elle. Elle avait dû passer une mauvaise nuit, des cernes lui barraient le visage. Elle détournait le regard pour ne pas croiser celui d’Axelle, le malaise était palpable. D’entrée de jeu, elle attaqua bille en tête.

« Installons-nous dans le salon Axelle, tu veux un whisky ?

– Un porto merci.

– Entrons dans le vif du sujet veux-tu ? Je n’irai pas par quatre chemins, cette situation n’est plus tenable ni pour toi ni pour moi. Puisque tu es incapable de prendre une décision je vais la prendre pour nous deux. Vis cette histoire jusqu’au bout. En fait je ne peux pas lutter contre une image idéalisée. En plus je vois bien que tu vas mal car j’assiste impuissante depuis des mois à ta lente descente. Aussi je vais m’effacer. Considérons que tout cela n’est qu’une parenthèse dans notre couple et si jamais cette femme est l’amour de ta vie, nous envisagerons une rupture. En définitive je ne peux pas mieux te proposer.- J’en suis tout abasourdie mon cœur. Comment te remercier  ?

– Ai-je le choix ? Je t’aime et je ne veux pas te perdre. D’ailleurs j’ai plus à y gagner à te laisser toute liberté qu’à te retenir contre ton gré. Et puis je ne dois pas craindre la comparaison, tu m’as aimée…

– Je t’aime encore.

– Tu m’aimes et tu aimes aussi cette femme. Enfin son image. Qui me dit que la déception ne sera pas au rendez-vous ? Que le soufflé ne redescende pas aussi vite qu’il est monté ? Autant en avoir le cœur net très rapidement. Ce qui m’importe c’est ton bonheur. Cette saleté d’internet doit gâcher la vie de beaucoup de couples et faute d’un mode d’emploi faut savoir inventer.

– Tu es un amour. Je ne sais même plus si j’ai envie de vivre cette relation car je retrouve la femme que j’aime.

– Mais tu ne m’as jamais perdue. Je vais m’arranger pour m’absenter le plus possible. En revanche je te demanderai de ne me rien raconter, je ne veux rien savoir.

– D’accord. Comment te remercier !

– En allant mieux Axelle.

– Je me sens mieux d’un coup, tu ne peux pas imaginer.

– Allez va lui annoncer la bonne nouvelle, tu en meurs d’envie. Si ça ne te fait rien, ce soir je vais aller au cinéma, j’ai besoin de me changer les idées. Cependant pour mes parents et nos amis, je souhaiterais qu’on continue à passer pour un couple uni tant qu’une décision décisive n’a pas été prise.

– Tout ce que tu veux. Je te promets de rester discrète. »

Axelle fila dans son bureau allumer son ordinateur et se brancher directement sur sa messagerie instantanée. Clara l’attendait. Elle n’avait pas eu le temps de se connecter qu’un coucou s’inscrivit à l’écran.

« Coucou.

– Coucou, Clara. Comment vas-tu ?

– Mon retour est difficile. Je vais être licenciée pour faute.

– Le monde du travail est bien cruel. Tu ne m’as pas dit dans quelle branche tu exerçais ?

– J’étais skipper.

– Eh bien ? Tu vis donc au bord de la mer.

– Oui. D’ailleurs d’où je t’écris je vois l’océan, je suis bercée par le chant des vagues.

– Comme je t’envie. J’habite une région triste, une ville de province sans aucun attrait où je m’ennuie.

– J’ai très envie de t’emmener sur mon voilier parcourir le globe.

– Tu possèdes un bateau ? Je rêve de voyager, depuis mon retour de ma mission humanitaire je me suis encroutée dans un quotidien dont je ne vois pas très bien comment sortir.

– C’est nécessaire de rêver, d’avoir des projets. En fait le voilier appartient à ma compagne. C’est elle qui m’emploie et j’ai eu de la chance qu’elle ne porte pas plainte pour vol. Si elle croit me tenir avec le matériel elle se trompe. Je suis avec elle dans les représailles et elle me menace de me quitter, elle n’a pas supporté mon escapade. Je n’ai plus envie de la protéger, dès que j’en aurais l’occasion je lui parlerai de nous. Considère que je suis une femme libre, c’est comme si c’était fait, je vais rompre avant qu’elle n’en prenne l’initiative.

– Tu as l’air d’avoir une vie aisée.

– Très même mais je ne veux pas avoir l’air de l’étaler ni de me vanter. J’ai peur que ça te mette mal à l’aise.

– Je gagne bien ma vie comme chef de l’informatique de la banque mais c’est certain je n’ai pas les moyens de m’offrir un bateau ni l’entretien qui va avec.

– Mon ex possède en fait une entreprise qui les fabrique. Mais parlons d’autre chose ceci appartient maintenant presque au passé, ce n’est plus qu’une question de temps.

– Attends Clara ! Tu vas quitter ta compagne pour moi, tu ne sais même pas qui je suis, te privant d’une existence très confortable alors qu’en retour tu ignores si je vais ou non m’engager avec toi. En plus si tu perds ton boulot, il serait peut-être préférable de jouer la sécurité.

– C’est ainsi, j’ai senti que tu étais une rencontre merveilleuse, la femme que j’avais toujours attendue. C’est absolument incroyable ce que je te dis là mais pourtant cela s’est imposé à moi comme une évidence. Tu sais du travail ça se retrouve alors qu’une femme comme toi je ne suis pas certaine.

– Je ne sais quoi te répondre si ce n’est que j’éprouve pour toi une terrible attirance et que je souhaiterais te rencontrer. Pour les sentiments c’est trop tôt pour que je me prononce j’ai besoin physiquement de te respirer. L’odeur est quelque chose d’essentiel qui soit me transporte totalement soit alors me fait fuir définitivement. Avec ce que tu viens de me révéler sur toi, je ne suis plus sûre de vouloir continuer la relation. Je culpabilise d’avoir brisé votre couple, je ne pourrai jamais t’apporter un tel confort de vie. Je ne veux pas non plus un jour lire dans ton regard le reproche de cette existence gâchée.

– Arrête de dire n’importe quoi. C’est ma décision pas la tienne.

– Si nous ne nous étions pas parlé jamais tu n’aurais pris cette décision de rompre et tu coulerais des jours heureux avec cette compagne qui a tout pour elle. Mes défauts ne t’apparaitront que plus criants. Notre histoire est vouée à l’échec.

– C’est quoi d’un seul coup ce revirement ? Tu ignores absolument ce qui me rend heureuse ou qui participe à mon bonheur. Mais qui te dit que cette vie me plaise encore ? Qu’elle n’a pas aussi des inconvénients ? Il n’y a pas que l’argent.

– Tu as des habitudes que je ne pourrais satisfaire, un niveau d’exigence quant à la qualité de ton environnement. En fait tu vas vite déchanter avec moi.

– Mais tu en as encore beaucoup des idioties de ce genre à me débiter. D’ailleurs il me semble que j’ai aussi les pieds sur terre et que j’entrevois très bien ce qu’une relation avec toi peut m’apporter. Si je te dis que jamais je ne me suis jamais sentie aussi bien avec quelqu’un me croirais-tu ? Tu n’es pas intéressée et ça se sent. J’en avais plus qu’assez de tous ces parasites et de ces rencontres superficielles où tu étais jugée à travers ce que tu avais et non ce que tu étais. Il y a bien longtemps que je ne suis plus réduite qu’à l’étiquette de compagne grassement entretenue et je veux en sortir.

– Vu sous cet angle c’est effectivement très différent. Tu m’en veux ?

– Mais non pourquoi ? Tu es touchante dans l’expression de tes scrupules, j’en connais qui aurait profité de la situation mais toi pas.

– Je n’ai pas ton courage, recommencer comme ça de zéro.

– C’est une continuité, une page qui se tourne une autre qui s’écrit.

– J’ai discuté avec ma compagne de ce qui nous arrive.
– Et ?

– Elle me donne carte blanche.

– Et ?

– C’est tout.

– Si je lis entre les lignes, tu te prends une maitresse avec l’accord de ta femme et bientôt tu me proposeras un plan à trois. C’est quoi cette embrouille ?

– A ton tour de dire n’importe quoi. Il n’en est rien. C’est juste que je ne romps pas tant que je ne t’ai pas rencontrée.

– D’accord. Mais cela suppose que pour que tu prennes cette décision qu’on aura au minimum couché ensemble et que physiquement je te plaise. Et ta compagne accepterait tout ça sans broncher voire même en t’encourageant dans cet adultère. J’ai le sentiment que c’est un plan que vous pratiquez déjà toutes les deux et que le scénario est bien huilé. Alors il ne me restera que les yeux pour pleurer quand tu me jetteras comme un kleenex.

– Qu’est-ce que tu inventes là ?

– C’est bien connu Internet est le supermarché du sexe et pour toi je ne suis qu’un bout de viande comestible.

– Faut-il encore que je te rappelle notre rencontre ? Où y as-tu vu du sexe ? Si nous avions fréquenté un site de rencontres tes doutes seraient légitimes mais là.

– C’est pénible ce virtuel. La parano monte très vite il manque la méta-communication, le regard, l’inflexion de la voix.

– Rencontrons-nous, comme ça nous en aurons le cœur net ?

– D’accord.

– Je te propose un terrain neutre. Comme ça si nous ne nous plaisons pas nous pourrons repartir chacune de notre côté.

– Excellente idée. Tu as une idée de l’endroit au fait ?

– A vrai dire je n’y ai pas réfléchi.

– On en reparle demain, de toute manière j’ai dans mes favoris des liens qui devraient faire l’affaire. Tu as un budget ? Un lieu où tu ne veux surtout pas aller ?

– Aucun. Mais je ne souhaite pas dépenser trop. Disons que ça ne doit pas dépasser 100 euros la nuitée.

– Je pensais à la moitié et nous partagerons les frais bien entendu. En revanche je vais nous dénicher quelque chose de bien fais-moi confiance.

– En fait je n’y connais pas grand-chose. Même si tu as du mal à me croire je n’ai jamais auparavant connu telle aventure.

– N’en parlons plus, je te crois.

– Je m’en charge alors ? Je t’enverrai les liens tu me donneras ton avis.

– Parfait.

– J’ai le trac tout d’un coup, comme un poids dans le ventre

– Allons bon ! On annule tout ?

– Pas du tout. C’est que ça prend corps, franchir le cap dans sa tête et dans la réalité, c’est très différent.

– Je te bouscule ? Tu veux qu’on attende pour se voir ? Que tu te prépares psychologiquement ?

– Ce sera pire. Non allons-y ! Et comme ça je saurai mieux où j’en suis.

– Douce nuit ma tendre. J’ai hâte de te serrer dans mes bras.

– Douce nuit Clara. A demain.

– Je t’aime.

– A demain. »

Axelle n’eut pas le temps de fermer la fenêtre de sa messagerie qu’un irrépressible envie de vomir l’envahit. Elle fonça aux toilettes et la tête dans la cuvette, elle songea qu’elle n’avait pas l’envergure d’une Dom Juane encore moins l’âme d’une femme adultère. La fidélité ne demandait aucun courage. Mais dans quel piège était-elle tombée ? En définitive elle n’avait jamais fantasmé sur une aventure sexuelle sans lendemain ni même refaire sa vie parce que celle avec Ninon lui convenait bien malgré ses plaintes. Par ailleurs elle savait se fourrer dans les ennuis. C’est pourquoi elle enverrait à Clara un mail pour lui annoncer qu’elle cessait tout lien avec elle. Son estomac cessa alors d’avoir des hauts et livide elle rejoint son lit.

Son sommeil fut pourtant encore plus mauvais que la veille. Et pour couronner le tout elle ne put se lever, une sciatique paralysante la cloua douloureusement dans la position allonge. Elle ne pouvait plus avancer. Au propre comme au figuré. Ninon qui n’était pourtant un as en psychologie ne put s’empêcher de le lui faire remarquer avant d’appeler le médecin et de pester parce qu’elle avait un avion à prendre. Axelle ne lui en voulut même pas, elle avait récolté ce qu’elle avait semé.

En attendant elle était bonne pour dix jours d’arrêt et un traitement de cheval, Axelle refusa de s’absenter plus longtemps. Le praticien l’encouragea à se ménager, elle lui semblait épuisée. Elle promit de s’occuper d’elle. Ninon fila à la pharmacie chercher les médicaments et l’abandonna à sa souffrance, les états d’âme d’Axelle trop peu pour elle, qu’elle assume. Axelle sombra dans un sommeil comateux dont elle ne sortit qu’à la nuit tombée. Elle eut juste la force de se trainer jusqu’à son ordinateur.

Amour virtuel, amour réel : chapitre 13

Un mail l’attendait contenant des liens pour des sites de location. Le panel était éclectique. Visiblement Clara avait bien œuvré, le choix était varié. Trop douloureuse pour rester plus longtemps assise, elle envoya un mail de remerciements, elle prendrait le temps d’étudier les propositions. Et sitôt fit elle se glissa dans son lit, bien qu’aucune position ne la soulageât véritablement. Ninon retrouva Axelle dans le même état prostré où elle l’avait quittée le matin même et ne jugea pas sérieux que pendant ses longues heures d’absence Axelle n’ait rien bu ni manger, ce n’était pas très raisonnable.

Pendant cinq jours entiers Axelle resta alitée se levant pour le strict minimum. Ninon lui préparait son petit déjeuner et pour le midi une collation, elle lui laissait un thermos rempli d’eau chaude afin qu’elle se désaltère et elle organisa son planning pour rentrer tôt. Axelle était l’ombre d’elle-même elle dégustait physiquement, cela lui évitait de penser à quoi que ce soit d’autre. Quand enfin elle put bouger un peu, son premier geste fut un bon bain chaud. Une envie de se purifier le corps, elle s’asphyxiait toute seule avec son odeur au moindre mouvement. Elle reprenait un peu d’humanité au contact du savon.

Ninon vint s’assurer que tout se déroulait bien.

« Si tu as besoin de quelque chose, demande-le-moi ! Inutile de te bloquer de nouveau avec un geste brusque.

– Tu peux m’attraper le gant de toilette s’il te plait ?

– Tu veux que je te frotte le dos ?

– Oui mais pas trop fort. C’est encore sensible.

– Je ne suis pas une brute.

– Ce n’est pas ce que je voulais dire.

– Tu as encore mal ma chérie ?

– Oui je me demande comment je vais pouvais aller travailler lundi.

– Si ça ne va pas tu demandes au médecin de te prolonger.

– Je n’ai pas envie, cet arrêt ne m’arrange pas du tout. La banque a dû faire appel à l’équipe du siège et ça va qu’il n’y a pas eu de gros pépins mais si la maintenance n’est pas assurée pas dit que l’on ne connaisse pas une catastrophe. Faudra à mon retour que je vois à former quelqu’un, le directeur ne voulait pas en entendre parler mais là je pense qu’il va être réceptif.

– Cesse de t’inquiéter pour le boulot. Sinon tu vas te contracter et ce n’est pas bon.

– Tu as raison. Je ne comprends pas comment j’ai pu me coincer à ce point, je ne me souviens pas d’avoir pris un coup, d’avoir soulevé une charge ou même avoir entendu le moindre craquement.

– C’était une accumulation. Ne cherche pas ça devait arriver. Tu as pu ainsi te poser et qui sait réfléchir à ce qui te faisait réellement souffrir.

– Pourquoi tu dis ça ? C’est une sciatique, ne vas pas l’analyser sauvagement.

– Je commence à te connaître.

– C’est ce que tu crois.

– Ah bon ? Franchement il n’y a que toi pour refuser de voir l’évidence.

– Et c’est quoi l’évidence ?

– D’abord tu n’es pas faite pour l’adultère.

– Le scoop. Et tu en as d’autre comme ça ?

– Ironise ! En attendant je ne me rends pas malade comme toi.

– Je ne veux pas te tromper Ninon.

– Je le sais mais pourtant c’est bien ce qui arrive.

– Tout dépend à partir de quand tu considères qu’il y a infidélité.

– Pour moi il suffit que tu aies des sentiments.

– Alors je suis encore fidèle.

– Tu te racontes des salades. Tu l’aimes ça crève les yeux.

– Mais pas du tout.

– On en reparlera. Ce n’est pas en te mentant que tu te sortiras de cette impasse.

– Tu as dit d’abord. C’est quoi la suite.

– La suite c’est que cette fille tu ne sais rien d’elle. Ni son nom, ni où elle habite, tu n’as aucun moyen de la joindre. Tu parles une adresse e-mail et un prénom ça fait court pour retrouver quelqu’un.

– La réciproque est vraie.

– Exact. Mais toi tu es clouée au lit c’est donc que tu sens que quelque chose coince dans ce qu’elle te raconte.

– Je ne savais pas que tu t’étais reconvertie dans la psychanalyse. Tu en as encore beaucoup des interprétations à deux sous.

– Pourquoi es-tu autant agressive ? Je ne suis pas ton ennemie Axelle, que je sache je ne me suis pas drapée dans mon statut de victime, je n’ai pas envisagé la rupture. J’ai même été plutôt compréhensive non ?

– Oui. Je suis sur la défensive, faut que je me calme.

– Je continue ?

– Tu es lancée, je t’écoute.

– Cette fille elle cherchait un pigeon et elle l’a trouvé avec toi.

– Mais pas du tout.

– Évidemment elle s’est arrangée pour que tu n’en saches rien.

– Ce que tu peux être cynique. C’est de la déformation professionnelle de voir des voleurs et des escrocs partout.

– C’est sûr que par rapport à toi je les vois arriver de loin. Allez tiens, laisse-moi te raconter comment elle s’y est prise avec toi.

– Vas-y commissaire Maigret !

– Rigolote. Je te laisse juger par toi-même de mon flair. Vous vous êtes rencontrées totalement par hasard et comme souvent c’est l’occasion qui a fait le larron. Cette fille est une chasseuse, elle sait reconnaître les proies et toi tu es certainement son plus beau trophée. Elle a ferré son poisson en créant une grande proximité afin de te mettre en confiance. Afin de ne pas t’effrayer cette célibataire endurcie t’a annoncé d’emblée de jeu qu’elle était en couple. Elle t’a laissé parler la première afin que tu te dévoiles et elle s’est bien gardée de trop se livrer. Dès qu’elle découvrait un point commun, elle sautait dessus afin de te rendre de plus en plus dépendante d’elle. Quand elle t’a senti bien accro, elle est montée en puissance en te mettant la pression.

Son petit scénario était aux oignons bien mitonné dans sa cervelle à l’imagination fertile. Elle allait rompre afin de se rendre libre, c’était du quasi fait, à toi de faire de même. Et qui plus est d’une compagne super friquée qui te ferait passer pour minable socialement et baisser la garde sur le sujet de l’argent. Cela éliminait de ton esprit la possibilité qu’elle voie en toi un porte-monnaie. Alors qu’en fait elle a dû se faire jeter et que ce qu’elle cherche c’est une fille dans ton genre pour l’entretenir, c’est le genre à dépendre des autres.

Elle t’a ciblée d’emblée car les célibataires comme elle la font fuir, dans cette catégorie elle n’a aucune assurance d’un engagement ou au contraire elle prend le risque de se faire harceler par celle qu’elle aura détruite si son plan échoue. Une femme mariée ça l’attire parce que si tu ne lui plais pas elle te renverra à moi, elle ne craint rien de ta part. Et si en plus tu lui as exprimé ta culpabilité et tes scrupules elle doit boire du petit lait.

– C’est tout ?

– Oui. Je ne vais pas quand même te raconter qu’elle ne rêve que de me virer pour me prendre ma place mais que toi tu résistes parce que même si tu refuses de l’admettre néanmoins un signal s’est allumé en toi pour te signaler le danger.

– Tu débordes d’imagination. Tu vas être déçue car c’est faux de bout en bout. Et tu prétends bien me connaître ? Je n’ai pas envie de me disputer avec toi mais si on regardait un peu du côté de tes absences on pourrait trouver des pistes plus intéressantes.

– Elle a bien senti qu’il y avait une faille dans notre couple sinon tu n’aurais pas pu te rendre disponible pour cette relation. Elle a des antennes pour renifler ce genre de crack, je ne sais pas où tu as mis les pieds Axelle mais à mon avis tu vas au devant de gros soucis. Écoute ton corps si tu ne veux pas m’entendre !

– J’ai eu ma dose pour ce soir. Passe-moi la serviette je vais sortir de ce bain ! Je te découvre jalouse et aigrie, tu m’avais habituée à mieux.

– Oui car je suis toujours amoureuse de toi Axelle mais ça tu ne peux plus le voir parce que cette fille t’a totalement aveuglée. D’ailleurs je ne sais pas ce qu’elle t’a fait mais tu es sous son emprise.

– Stop ! Basta ! C’est bon je suis peut-être aveugle mais pas sourde. Si tu la connaissais tu ne dirais pas la même chose.

– Mais je n’ai pas besoin de la connaître, à travers toi j’ai de quoi me faire une bonne idée. Je ne crois pas me souvenir de t’avoir mise dans un état pareil.

– Tu peux sortir de la salle de bain, j’ai besoin d’être seule.

– D’accord. Je t’attends pour diner ?

– Je n’ai pas faim, mange sans moi !

– Ce n’est pas raisonnable.

– Je grignoterai quelque chose mais tu comprendras que je dois me reposer.

– Bien. C’est aussi parce que je t’aime que je te dis tout ça. Il faut du courage pour oser parler de la sorte. Sache que je serai là pour toi si ça va mal avec elle.

– Allez sors s’il te plait, j’ai froid ! »

Axelle fut prise de tremblements, elle ne contrôlait plus rien. Une douleur lancinante lui vrillait le bas des reins. Ninon avait su taper là où ça faisait mal. A croire qu’elle avait lu sa correspondance. Elle ne pouvait avoir de tels dons de voyance et pas impossible qu’elle ait utilisé des méthodes peu avouables pour la surveiller. Nul n’est prophète en son pays et même si elle était informaticienne, elle pouvait à son insu se faire dérober des données. L’image peu flatteuse qu’elle lui avait renvoyée l’avait horriblement vexée. Les fantasmes sur les rencontres Internet avaient la vie dure et Ninon n’y avait pas échappée. Elle avait diabolisé Clara au seul prétexte que tout ça été virtuel. Leur rencontre devenait de plus en plus indispensable.

Amour virtuel, amour réel : chapitre 14

Un mail de Clara l’attendait qui datait de son dernier envoi. En fait elle attendait de ses nouvelles. Elle n’avait rien de la prédatrice décrite par Ninon, elle avait su se faire discrète et elle ne ressemblait pas à un l’être maléfique dont elle avait brossé le portrait. Aussi elle cala des oreillers contre le dossier de son fauteuil et s’installa à son bureau avec une grimace. Par ailleurs avait enfilé une robe de chambre sur son pyjama. Axelle visita consciencieusement tous les sites. Clara avait du goût c’était certain, le choix serait difficile. Elle élimina d’emblée les endroits qui lui demanderaient trop de transport. Clara habitait au bord de la mer mais n’avait pas précisé laquelle.

Finalement le plus simple serait pour elles de se rencontrer à mi chemin. Elle supposait que les destinations choisies par Clara lui convenaient avant tout aussi à elle se concentra sur ceux qui la charmaient le plus. Après bien des hésitations ce fut cette maison en bois avec piscine privée en plein milieu d’une forêt de pins qui l’emporta. Le dépaysement serait total et ce lieu se prêtait bien à devenir un petit nid d’amour si jamais la rencontre entre elles deux tournait au coup de foudre. Elle rédigea un petit mot à Clara afin de lui faire part de l’endroit et de ses disponibilités. Trente minutes plus tard Clara lui répondait que le chalet était réservé pour le dernier week-end du mois, de toute évidence elle avait hâte de cette rencontre. 

Ces deux semaines passèrent à toute vitesse, Axelle se remit tant bien que mal. Chaque jour elle se forçait à des élongations, elle se dressait sur la pointe des pieds, levait les bras au ciel et se retenait d’hurler tant elle avait mal. Ninon comme promis avait fui dans le travail, elles se croisaient à peine dans la maison. Au travail Axelle fit en sorte que ses futures absences s’il y en avait ne soient pas trop pénalisantes pour la banque et pour elle. Appuyée par le directeur de l’agence elle obtint de former un des agents aux techniques basiques de maintenance et de dépannage, ce fut cette solution-là moins coûteuse qui fut retenue par le siège.

C’était aussi pour Axelle la possibilité d’organiser son emploi du temps différemment, elle ne comptait pas stagner toute sa vie dans ce poste, elle espérait bien obtenir un avancement ou bien carrément changer de voie. Elle songeait de plus en plus à se prendre une année sabbatique à se reconvertir, quand Ninon aurait de quoi les faire vivre toutes les deux, à son tour de penser à sa carrière. Elle finissait par voir le bon côté du projet de sa compagne, la liberté qu’il lui offrait et dont elle ne soupçonnait pas tous les horizons qui lui ouvraient. Cela signifiait aussi qu’elle ne la quitterait pas, sa relation avec Clara n’était pas envisagée pour l’instant dans le long terme.

Tous les soirs comme un rituel elle s’installait à son ordinateur et pianotait des heures avec Clara sur sa messagerie instantanée. Leurs discussions devenaient de plus en plus intimes, les mots doux remplissaient l’écran. Parfois elles n’avaient rien d’autre à se dire qu’elles s’aimaient, qu’elles avaient hâte de se voir. Plus le moment de la rencontre approchait et plus l’angoisse se lisait à travers les lignes. Après avoir longuement discuté de la matérialité des choses, heure du rendez-vous, lieu, partage financier des frais, elles n’osèrent aborder leur principale préoccupation : et si elles ne se plaisaient pas, si tout ceci n’était qu’une illusion, un fantasme virtuel. C’est Axelle qui brisa la glace la veille du départ.

« J’appréhende pour demain.

– Tu as peur de quoi ?

– Mais de te décevoir ? Et aussi de ne pas être à la hauteur ? Bref de ne pas satisfaire ton attente ?

– Mais que sais-tu de mon désir et de mon attente Axelle ? Je peux aussi te retourner tes angoisses ? Qui sait peut-être partiras-tu en courant dès que tu m’apercevras ? Physiquement je ne suis pas ce qu’on appelle un canon !

– Moi non plus. Tu veux que je t’envoie une photo ?

– Non je préfère te découvrir, laissons-nous porter par la surprise.

– Si tu veux.

– Quoi qu’il arrive ne regrettons rien.

– Tu as raison. On peut aussi être de bonnes amies.

– Je ne préfère pas. Mes sentiments pour toi sont très forts. Je me connais, je sais que quel que soit ton physique je t’aimerai. C’est une évidence que je craquerai devant toi. Je suis moins certaine que la réciproque soit vraie.

– Ah bon ? Tu es bien sûre de toi. Je suis peut-être laide et repoussante.

– Pas dans mon regard sache le ! J’éprouve pour toi un attachement incommensurable, aussi fou que cela puisse paraître. Tu es la femme de ma vie, c’est ainsi, je ne saurai te dire pourquoi. Ton intelligence, ta vivacité d’esprit, ta bonne humeur, ta douceur, tout me plait en toi.

– C’est virtuel tout ça, tu m’idéalises totalement. Je ne suis pas aussi parfaite. Je crains que lorsque tu verras la personne réelle qui se cache derrière l’image que tu te construis tu déchantes rapidement.

– Tu auras filé avant. Quelque chose me dit que je ne passerai pas la rampe. C’est bien pour ça que je veux profiter au maximum de ce week-end, pas pour te séduire mais juste pour te dire que derrière les apparences, il y a autre chose.

– Pourquoi insistes-tu autant sur le physique ? Tu as omis de m’avouer le principal ? Tu n’es pas un homme tout de même !

– Pas du tout ! Je suis bien une femme et avec tout ce qui va avec ! D’ailleurs je ne peux pas le cacher !

– J’ai compris. Tu as des kilos en trop et tu complexes.

– Oui et pas seulement !

– J’adore les femmes qui ont des formes, avec des seins généreux. Alors détends-toi je sens qu’on va bien s’entendre toutes les deux.

– Merci mais ne te force pas ! On peut arrêter ce soir notre histoire, je téléphone et j’annule tout.

– C’est moi qui avais peur et je m’aperçois que c’est encore pire pour toi. Tu as une compagne, elle t’aime comme tu es alors pourquoi d’un seul coup ce coup de calcaire.

– Ecrit plutôt elle t’a aimé car entre nous il n’existe plus rien question sentiment. De toute manière je ne suis plus à son goût. Je n’ai pas toujours été ainsi. Mais tu sais ce que c’est l’âge, les soucis, les hormones. Dix ans nous différencient, tu verras quand tu y seras. J’ai pourtant toujours eu une hygiène de vie irréprochable, je vis au grand air, je suis une sportive mais rien n’y fait.

– Je connais un bon moyen pour perdre tout ça !

– Petite coquine !

– Ce sera un bon déclic si tu as l’intention de te lancer dans un régime. L’envie de me séduire sera le moteur qui te manque. Je prends le risque que ta compagne craque de nouveau pour toi.

– Comment elle le prend la tienne que tu partes en week-end ?

– Elle est en déplacement et de toute manière nous avons fait un break dans notre relation. Je suis quasiment une femme libre. Et la tienne ?

– Je ne lui ai toujours rien dit. J’ai gardé secrète notre aventure, elle est d’une jalousie terrible. Je suis sensée préparer une régate. Elle déteste naviguer, elle a le mal de mer, elle préfère ses réceptions mondaines. Elle n’a pas eu le choix que de me prendre sinon un de ses sponsors lui retirait son soutien financier.

– Minute Clara ! Comment ça elle ignore encore tout de nous ? Tu ne devais pas lui parler ? La rupture c’est comme si c’était fait ? Quel plan tu me fais ? Si pour toi c’est juste un petit coup tiré avec une inconnue rencontrée sur le Net, tu peux m’oublier, je ne suis pas de celles là !

– Qu’est-ce que tu vas t’imaginer ? Je t’aime.

– Tu m’aimes et tu aimes aussi ta compagne. Je commence à comprendre que je ne suis qu’une de plus sur ta longue liste. Tu n’as aucune intention de t’engager et quand tu m’auras bien possédée, tu me jetteras comme une m…

– C’est quoi cette scène ? Plus honnête et franche que moi tu ne trouveras pas. Si je n’ai rien dit c’est un peu par lâcheté car je voulais m’épargner des crises inutiles. Tu ignores sa violence physique et mentale, je me suis protégée. Je me séparerai d’elle dès lors que nous deux ça sera du sérieux. Toi non plus tu n’as pas quitté ta compagne. Pourquoi exiges-tu de moi ce que toi-même tu n’as pas fait ?

– D’accord, tu marques un point.

– Avoue que ça t’a rassuré de me savoir en couple, que je vive comme toi les affres de la culpabilité. D’avoir aussi le courage de me remettre en question et d’oser vivre mes désirs malgré mon union. Pour toi je suis prête à la quitter et à tout recommencer, ailleurs, loin de cette existence qui ne sera bientôt plus la mienne. Auras-tu cette même audace ? Pourquoi te mettre en colère pour un détail qui n’est plus qu’une question de temps.

–  C’est vrai ça m’a rassuré mais surtout ça a coupé court aux élucubrations de ma femme. Puisqu’on en est aux confidences pour elle tu étais Diane Chasseresse, une prédatrice du web qui chassait ses proies sur les chats.

– Elle ne manque pas d’imagination. Elle ressemble à la mienne. Toujours à voir le mal partout.

– Elle travaille dans la sécurité, déformation professionnelle lui ai-je rétorqué. Si tu m’avais menti je l’aurais senti.

– Fais-toi confiance Axelle ! Elle n’a pas envie de te perdre. Cependant elle n’a pas su prendre soin de toi, encore moins profiter de toi. Tout ce temps passait à correspondre c’est aussi la conséquence de ses absences, tu n’aurais pas été autant délaissée, jamais tu n’aurais pu être aussi disponible.

– Dois-en déduire que c’est du vécu pour toi aussi ?

– On s’est consolée comme on a pu Axelle, qu’on ne vienne pas nous le reprocher !

– Je me sens un poids de moins en t’écoutant.

– Ta sciatique c’est aussi ce fardeau que tu te portes et qui n’est pas à toi. Il faut assumer quand on abandonne sa femme que celle-ci aille trouver un réconfort auprès d’une autre plus attentive, plus amoureuse, plus présente. Demain je vais m’occuper de toi, je vais te masser, bientôt cette douleur ne sera plus qu’un vilain souvenir.

– J’appréhende de conduire.

– Tu feras des pauses. Je t’attendrai ne t’inquiète pas. Et si tu veux prends le train je viendrai te chercher à la gare la plus proche.

– Non ça y ira. Porter un bagage me sera pire que de rester assise au volant. Je me prendrai un coussin. J’ai tant envie que cette première fois soit réussie.

– Et moi donc.

– A demain mon amour !

– A demain. Et douce nuit ! Bientôt je pourrai te serrer contre moi, le bonheur ! »

Axelle eut un sommeil très agité. Elle rêva de Ninon lui faisant l’amour, de moments intenses qui avaient soudé leurs liens et d’un quai de gare où Ninon agitait les bras en signe d’adieu pendant que de la fenêtre du train en mouvement Axelle voyait sa silhouette diminuer puis disparaître. Elle se réveilla vaseuse, oppressée et en même temps très excitée de ce qui l’attendait. Une douche, un café serré et elle fut à peu près d’aplomb. Elle programma son GPS après avoir jeté son sac dans le coffre elle démarra. Elle glissa dans la fente du lecteur un Cd d’Alfonsina et ne pensa plus à rien d’autre qu’à la route.

Amour virtuel, amour réel : chapitre 15

Le paysage avait défilé sous ses yeux sans qu’elle n’y prête plus d’attention. Elle connaissait une partie de la route pour l’avoir empruntée avec Ninon lors de leurs vacances, elle refusait de penser à elle, une boule lui nouait la gorge. A un arrêt elle faillit repartir dans l’autre sens, elle ne se sentait plus la force de poursuivre, elle était déchirée entre son désir de fidélité et son envie de vivre pleinement cet amour. Au fur et à mesure qu’elle avalait les kilomètres, son conflit intérieur s’apaisait, les paroles des unes et des autres trouvant un écho à sa culpabilité, elle s’inventait un scénario acceptable pour taire les scrupules qui l’étouffaient.

Clara avait loué une voiture pour le week-end. Son budget était serré, Betty lui avait trouvé des petits boulots depuis qu’elle était sortie de la clinique, pas de quoi s’enrichir. Autant les missions d’intérim lui avaient convenu lorsqu’elle était entretenue par Katy, autant elle en touchait les limites parce qu’elle ne les enchainait pas dans le trou perdu où elle avait trouvé refuge. Depuis qu’elle avait rencontré Axelle, elle ressentait le besoin de recréer sa vie d’avant. Sa cure de désintoxication lui avait fait prendre conscience que quitter Katy avait été une erreur fondamentale, que la boisson avait été un anesthésiant pour ne pas voir en face la réalité. Elle aimait jouir de l’existence mais sans la pénibilité ni les contraintes qu’elle imposait pour l’obtenir.

En Axelle elle avait vu la chance de pouvoir se faire accepter comme elle était parce que Katy était trop préoccupée par la réussite de son entreprise ce qu’Axelle n’était pas. Elle rêvait d’une femme avec laquelle profiter pleinement de tous les plaisirs et qui subviendrait à ses besoins. Une femme plus douce aussi, plus influençable. Elle avait vu en Axelle certaines fragilités, combien elle était malléable et soumise dès lors qu’en face il y avait de la fermeté. C’est surtout qu’elle avait perçu combien Axelle se débattait dans sa culpabilité ce qui la rendait aveugle aux petits arrangements que Clara avait pris avec sa biographie, au point que les trous étaient tellement énormes que la vérité passait à travers.

 Elle se projetait dans l’avenir avec Axelle, d’un côté sa relation officielle avec elle et de l’autre une vie secrète et parallèle où elle comptait bien revivre quelques petits béguins exotiques. Après tout si Axelle avait su l’aimer et lui trouver de l’intérêt c’est aussi que quelque part ses zones d’ombre l’attiraient ce qui n’était plus le cas de son ex.

Clara arriva la première. Elle se rendit chez le propriétaire comme convenu avec lui au téléphone et régla les formalités ainsi que le prix de la location. Il lui assura qu’elles seraient au calme et lui conseilla d’aller au bourg avant la nuit si elles voulaient faire quelques courses. En effet le chemin qui menait jusqu’au chalet n’était guère éclairé et si elles n’avaient pas l’habitude des routes de campagne elles risquaient de se perdre car elles n’auraient aucun repère visible. C’est qu’il n’existait ni pancarte ni balise, une carte confectionnée par lui à la main indiquait des points reconnaissables et pour une première fois il viendrait avec elle afin de la guider. Effectivement c’était une bicoque perdue au milieu de nulle part mais quand elle la vit Clara craqua.

C’était exactement le petit nid d’amour dont elle rêvait pour sa rencontre avec Axelle. A l’extérieur, les rondins de bois vernis donnaient à la maison des airs de chalets nordiques. Et à l’intérieur la décoration tout en bois elle aussi, avec tout un système écologique pour la récupération de l’eau usagée mais aussi pour le chauffage et l’électricité rendait ce lieu autonome et vivant. La cuisine aménagée ouverte sur le salon salle à manger était très convivial et fonctionnel, la chambre attenante avec un grand lit recouvert d’une couette épaisse offrait plein de promesses. Les tissus dans les trois couleurs primaires égayaient cet endroit fidèle à la photo qu’elle en avait vue. L’homme qui avait de toute évidence tout construit de ces mains expliqua rapidement le fonctionnement des appareils.

Quant à la piscine si le soleil était encore au rendez-vous elles pourraient en profiter, en cette saison c’était possible de se baigner à condition de ne pas être trop frileux. Clara le remercia et installa ses affaires dès qu’elle fut seule. Un sms d’Axelle la prévint de son arrivée imminente. Elle lui donna rendez-vous dans le village, devant l’église, elles seraient sûres de ne pas se rater. Le cœur de Clara se mit à battre la chamade. D’un seul coup tout se bousculait, la réalité prenait forme, le virtuel ne serait bientôt plus.

Clara se stationna sur un parking désert. Elle resta assise au volant de sa voiture et se mit à guetter fébrilement le passage des automobiles. C’est qu’il y en avait malgré la désertification apparente. Elle scrutait attentivement les plaques d’immatriculation. Quand elles étaient de la région elle ne se s’attardait pas mais dès lors qu’elles ne l’étaient pas elle dévisageait le conducteur. Les hommes et les femmes âgées elle laissait filer mais dès lors qu’il s’agissait d’une femme de la génération d’Axelle elle s’apprêtait à descendre rapidement de son siège. Mais les voitures ne s’arrêtaient pas et qu’à chaque fois son cœur s’emballait un peu plus. Axelle avait dû sous-estimer le temps qu’il lui restait.

Il avait dû s’écouler une bonne demi-heure et toujours rien à l’horizon. Clara entendit la sonnerie de son portable. Axelle annulait c’était ça, la déception s’empara d’elle au moment où elle lut le sms. En fait un accident de la route l’avait retardée, elle arrivait dans quinze minutes. Pour patienter Clara alluma la radio. Et elle avait à peine commençait à s’installer confortablement qu’un appel de phare la tira de sa torpeur. Une berline vint se stationner à côté de sa voiture et une femme mince, androgyne, brune aux cheveux mi longs et élégante en sortit.

Clara n’avait pas imaginé Axelle aussi belle ni aussi séduisante. Elle n’eut qu’une envie partir en courant tellement elle se trouvait moche à côté. Elle ne lui plairait pas c’est certain, elle ne surmonterait pas l’étape de la rencontre physique. De toute manière elle était là, rien ne servait de reculer autant affronter tout de suite le rejet. Axelle n’en montra aucun signe si c’était le cas. Elle était plutôt comme un peu hébétée de se retrouver en ce lieu. Maladroitement elles se firent la bise sur la joue après avoir fait les présentations et échangés les banalités d’usage. Clara proposa à Axelle de la suivre elles auraient tout le temps de se connaître plus tard. Axelle s’inquiéta des courses elle avait faim et d’après son guide rouge il n’y avait qu’un restaurant d’ouvert.

Clara contente que l’action se précipite lui proposa d’aller au village pour les emplettes ainsi elles n’auraient plus à sortir ensuite. A pied elles eurent vite fait de trouver le centre en fait elles y étaient. Une supérette, une boulangerie, un charcutier boucher traiteur, elles en avaient fait le tour. Finalement plus vite qu’elles ne le pensèrent elles commencèrent à apprendre à se connaître. Chacune avait ses goûts et ses préférences alimentaires, ses aversions. Elles prirent un panier à l’entrée de la supérette. D’abord les fruits et légumes et ensuite la viande. Elles tombèrent tout de suite d’accord sur des repas communs, elles partageaient déjà ça c’était un bon départ. Axelle avait envie de faire une pizza, Clara lui assura qu’il y avait un four dans la location et Clara eut alors envie de lui faire découvrir son coulant au chocolat.

Elle était gourmande et Axelle tout autant car elle avait aussi sa recette. Devant le linéaire de chocolat elles devisèrent sur le pourcentage et les marques qu’elles adoraient, une douce complicité s’installait. Clara proposa à Axelle que chacune prépare un menu à l’autre, Axelle prit tous les ingrédients pour une tartelette au chocolat et aux cookies dont elle lui donnerait des nouvelles. Arrivées à la caisse elles divisèrent la note en deux, on verrait plus tard pour parler argent. A la boulangerie elles prirent du pain et Clara commanda pour le lendemain des viennoiseries, elle ignorait l’heure à laquelle elles se lèveraient et voulait être certaine d’en avoir. La glace s’était un peu brisée, chacune avait pu apprécier l’autre dans ce qu’elle avait de plus ordinaire, pas de faux semblant ni de façade pour se montrer sous son meilleur jour.

Clara chargea les courses dans sa voiture et convia Axelle à la suivre. Cette dernière était totalement perdue, elle n’aurait jamais pu trouver seule. Le charme opéra immédiatement, d’emblée elle se sentit à l’aise dans cet environnement boisé. Elle posa son sac dans la chambre et inspecta la pièce principale. Les profonds fauteuils en tissus et la banquette formaient un coin salon tandis que la grande table ronde à proximité de la cuisine était le lieu à vivre de la maisonnée. Clara rangea les courses dans les placards et le réfrigérateur pendant qu’Axelle cherchait les couverts et les assiettes afin de dresser la table. Elle était affamée. Une salade et des crudités avec le fromage et la charcuterie du pays feraient l’affaire. Tout naturellement chacune prit sa place. Elles s’assirent l’une à côté de l’autre se dévisageant tout en souriant.

« Alors ça te plait l’endroit Axelle ?

– Il est charmant et bien plus beau que ce que je n’avais imaginé. Je suppose que tu as vu le propriétaire puisque tu avais eu les clés. Pour le payer…

– C’est fait.

– Comment ça s’est fait ? Nous devions partager.

– Je t’invite.

– Il n’en est pas question, c’est moitié-moitié, j’y tiens.

– Nous verrons ça plus tard.

– Non maintenant, les bons comptes font les bons amis.

– Je suis donc qu’une amie ?

– Ne fais pas diversion. Dis-moi combien je te dois.

– Ce qui avait été dit par mail.

– Alors voilà le liquide. Cela étant dit nous pouvons passer à autre chose.

– Tu es toujours aussi persuasive et déterminée ?

– Oui quand il s’agit de principes je le suis et en général quand je dis quelque chose je le fais. Pas toi ?

– Aussi.

– Bon alors pourquoi revenir sur ce qui avait été convenu ?

– J’avais envie de te faire plaisir.

– C’est mal me connaître.

– Nous sommes là pour ça il me semble.

– Oui.

– Pas trop déçue ?

– Déçue par quoi ?

– Par mon physique ?

– Non pourquoi ?

– Tu es polie et bien élevée mais si je ne suis pas ton genre je le comprendrais, je ne suis pas un canon de beauté.

– Oui et alors ? Pour autant tous les canons ne sont pas en couple et la beauté ne fait pas un tout. La vie de couple c’est autre chose que deux belles enveloppes.

– Vu sous cet angle.

– Tu me plais Clara. C’est un ensemble et nous n’avons pas tout exploré. C’est avant tout sur l’entente physique, si nos deux corps s’accordent que je pourrai dire ou non si je suis déçue. Là c’est encore un peu tôt.

– Quelle coquine tu fais !

– Je ne vais pas faire l’innocente encore moins la naïve. Me retrouver avec toi seule dans ce coin perdu alors que j’ai une compagne, ce n’est pas pour te regarder dans le blanc des yeux ou te tenir sagement la main.

– Je ne te forcerai à rien, si tu n’es pas prête, je saurai te respecter.

– C’est la première fois que je commets l’adultère…

– C’est laid comme expression. Tu m’aimes je t’aime…

– Et je suis en couple avec une autre femme.

– Oui. On peut tout arrêter maintenant. Je te préviens tout de suite, l’amitié ne m’intéresse pas.

– Moi non plus. A moi d’assumer mon infidélité. 

– Exactement. J’ai rompu hier soir car je ne voulais en aucune manière avoir un cas de conscience.

– Maintenant si tu le peux toi c’est très bien, personnellement je n’aurais pas pu. Je ne sais pas si j’y arriverai, je sais que je suis là, que ma compagne le sait et que nous traversons toutes les deux une période difficile.

– Regarde les choses en face Axelle, si tu en es là c’est aussi que quelque chose ne fonctionne plus dans votre couple. Il faut savoir prendre les décisions qui s’imposent.

– Tu te mêles de ce qui ne te regarde pas, tu ignores tout de ma relation avec Ninon.

– Très bien mais alors dans ce cas là si c’est un banal adultère que tu me proposes je préfère partir. Je ne veux pas souffrir.

– On ne va pas se disputer. Si je suis là c’est peut-être que j’ai besoin avant de prendre une décision de savoir si entre toi et moi ça colle.

– Embrasse-moi, j’en ai très envie. »

Axelle se leva et vint s’asseoir sur ses genoux. Elle posa ses lèvres sur les siennes et pendant ce temps là Clara glissa une main sous le chemisier d’Axelle et lui caressa doucement la poitrine. Axelle se laissa aller à la langueur du baiser et de l’émoi qu’elle avait su faire naitre en elle. Clara embrassait bien, sa langue était agile et douce, il y avait du désir et de l’habileté à l’entretenir par de légers mouvements de la pointe de la langue sur la sienne, par un arrêt brutal aussitôt interrompu par la voracité de sa bouche. Axelle sentait monter l’envie de faire l’amour et l’existence de Ninon quitta son esprit totalement tourné par l’excitation qui l’envahissait.

Clara déboutonna le corsage d’Axelle ainsi que le bouton de son pantalon et son index explora ce qu’elle avait de plus intime. Axelle s’abandonna dans les bras de Clara. Elle posa sa tête sur son épaule et se mit à gémir à son oreille. Clara fit mine de se lever et invita Axelle à la suivre jusque dans la chambre. Elle jeta ses vêtements à terre imitée par Axelle et elles se glissèrent sous la couette. Axelle découvrit les formes abondantes de son amante, ses seins généreux. Elle ressentit au fond d’elle une émotion intense au contact de ce corps si différent de celui de Ninon. S’habituer à de nouveaux contours, à des gestes expérimentés et pourtant méconnus, une odeur et un rythme qui suscitaient en elle fantasmes et promesses de plaisirs insoupçonnés.

Clara se coucha sur elle, le poids la surprit mais les seins qui s’écrasèrent contre le siens lui procurèrent une chaleur diffuse dans le ventre qui la mit au bord des larmes. Les mains expertes de Clara fouillèrent son sexe et elle fut amenée très vite au bord de l’orgasme. Au moment de jouir elle se saisit de son poignet. Pas maintenant pas tout de suite, elles avaient tout leur temps. Elle imposa à Clara de se mettre sur le dos, elle se lova contre elle, son visage sur sa poitrine et s’abandonna à un tendre câlin. C’est alors qu’un torrent de larmes jaillit. Clara lui caressa les cheveux et accompagna ses pleurs d’un silence amoureux. 

Amour virtuel, amour réel : chapitre 16

Clara sentit monter une bouffée d’amour maternel pour Axelle. Elle avait très envie de la serrer dans ses bras, de la consoler de son chagrin. Elle l’avait bousculée et sa réaction avait été plus que prévisible. À elle de faire en sorte qu’Axelle se sente bien avec elle et qu’elle casse le lien avec sa compagne afin de se rendre totalement libre pour elle. Au-delà du confort matériel que pouvait lui apporter cette relation, Clara était amoureuse de cette femme qui n’hésitait pas à montrer ses failles et à exprimer aussi spontanément ses émotions. Katy était une femme froide et maitresse de ses moindres gestes et pensées. Axelle était aux antipodes de ce vernis hypocrite, elle apportait à Clara une fraicheur qui lui manquait tant dans son univers jusque là plutôt glauque.

Axelle par ses larmes avait déverrouillé une porte, poussé Clara à refuser toute anesthésie affective. Une énergie libératrice la parcourait des pieds à la tête alors qu’Axelle cessait petit à petit ses sanglots pour s’assoupir dans la tiédeur de ses seins. Elle posa des petits baisers sur le haut de sa tête et lui enjoignit de rester ainsi et de dormir. Axelle ne l’entendit même pas, elle sombra dans un sommeil réparateur.

Une crampe poussa Clara à bouger l’épaule ce qui eut pour effet de sortir Axelle de sa torpeur. Comme si le diable partageait leur couche, Axelle s’échappa de ses bras et sauta dans ses vêtements. Clara assista médusée au rhabillage se demandant quelle mouche l’avait piquée. Elle partit dans la salle à manger, débarrassa la table et entreprit de faire la vaisselle. Clara la rejoignit et sans un mot se saisit du torchon essuyant au fur et à mesure ce qu’elle lui tendait. Toujours dans le même silence Axelle s’empara des tomates afin de préparer le coulis pour sa pizza. Amusée de cette suractivité Clara l’observa le sourire aux lèvres. Elle lui tendit la casserole et fit place nette sur la table en nettoyant les salissures afin qu’elle puisse ensuite passer à la confection de son dessert.

Axelle mélangea ses tomates écrasées avec une spatule, recouvrit sa mixture d’un couvercle et régla sur le feu le plus doux. Clara avait disposé tout le nécessaire à sa tarte au chocolat. Axelle l’invita à broyer avec ses doigts les cookies et lui expliqua comment elle comptait s’y prendre sans balance pour être le plus exacte possible avec les mesures. On sentait qu’elle était une pâtissière avertie et qu’elle avait l’habitude de cuisiner. Clara ne voulait pas s’en laisser compter et elle tenta elle aussi de l’éblouir en devançant ses ordres. Très vite émulation et concurrence régnaient entre les deux femmes. C’est tout naturellement qu’elles prenaient leur place l’une par rapport à l’autre et sans un mot circulait entre elles une énergie sexuelle qui rendait chacun de leur geste on ne peut plus érotique.

Le regard plongé dans celui d’Axelle Clara se léchait les babines de sa ganache au chocolat et Axelle la dévorait des yeux, sa gourmandise la rendant très appétissante physiquement. Un ballet harmonieux régnait entre elles deux et elles alternèrent confection de la pizza et du gâteau avec une dextérité qui les étonna elles-mêmes. L’après-midi passa ainsi à la cuisine dans cette activité conjointement appréciée, dans une tendre complicité où elles découvrirent le plaisir d’être ensemble. C’est dans le quotidien que le désir d’un couple s’émousse c’est dans le quotidien qu’il doit aussi trouver les moyens de s’entretenir. Sur un point aussi essentiel que le sont la nourriture et le partage de l’espace, elles avaient fait un sans faute.

Derrière cette fausse rivalité s’était révélée une réelle complémentarité, un socle solide sur lequel construire une relation saine et durable. Axelle ne pouvait s’empêcher de comparer Ninon à Clara. Autant l’une était féminine autant l’autre masculine tant dans leur aspect physique que dans leur comportement. Le machisme de Ninon avait suffisamment duré et s’il l’avait séduit aujourd’hui elle l’avait en horreur. En dehors des plats réchauffés au micro-ondes Ninon n’avait jamais fourni le moindre effort dans ce domaine. Clara en ce sens représentait la compagne telle qu’elle la désirait, une femme avec laquelle elle pourrait dorénavant compter pour cette activité dont elle avait la seule charge et qui avait fini par lui peser.

Le désir en elle montait à l’évocation de ce possible avenir et elle se retint de le laisser complètement prendre le contrôle de sa pensée. Elle n’envisageait pas la rupture avec Ninon, c’était encore trop tôt. En effet le revers de la médaille c’étaient aussi les restaurants chics, les châteaux et relais et autres lieux prestigieux. Avant Ninon Axelle avait vécu avec une femme qui n’éprouvait pas le besoin de manger à l’extérieur car pourquoi payer plus cher ce qu’on peut si bien faire soi-même à moindre prix.

Elles dégustèrent leur pizza qui était une réussite dans son genre. Clara s’extasia sur le parfum subtil du coulis et du parfait alliage de l’acidité de la tomate avec celui des herbes provençales. Axelle trouva que dans ce registre elle en faisait un peu trop, il ne fallait tout de même pas exagérer. Sa tarte eut le succès escompté, l’une et l’autre se resservirent tant ce fut un régal. C’est le ventre plein qu’elles s’assirent sur le canapé. Elles étaient fourbues de leur journée. Leurs mains sentaient l’oignon et le produit à vaisselle. Clara proposa de prendre un bain. Axelle l’encouragea à y aller pendant qu’elle finirait de ranger la vaisselle.

De toute évidence elle refusait quoi que ce soit qui autoriserait le dérapage. Finalement elle prit une douche imitée par Axelle. En dehors de la couette, rien ne les attendait au fin fond de cette campagne, ni radio, ni télévision, pas même de la lecture. Clara redoutait cet instant car elle ne voulait pas succomber mais en même temps jouer les effarouchées ne lui sied pas. Autant mettre carte sur table avec Clara.

« Je ne voudrais pas jouer les prudes Clara mais je vais être directe avec toi. Pas question pour moi de faire l’amour avec toi. Je ne te connais pas encore suffisamment et j’ai besoin d’être sûre de mes sentiments pour ça.

– Sache que je suis certaine des miens. Je t’aime. Et pour être totalement honnête tu es mieux que dans mes rêves les plus fous. J’étais loin d’imaginer que j’aurais pour toi ce coup de foudre, tu me plais à un point, je ne peux même pas le décrire tant c’est puissant.

– Je n’en dirais pas autant pour toi, c’est encore trop tôt pour exprimer ce que je ressens. Comme ça tu as eu le coup de foudre ?

– Oui. Mais je sens bien que je te dégoûte physiquement et que tu n’oses pas me le dire. Vas-y je m’y attends !

– Mais pas du tout ! Rien à voir avec ça. C’est juste que tromper ma compagne je ne peux pas, dans ma tête ce n’est pas clair.

– C’est certain que si tu étais libre ce serait différent et plus facile pour toi.

– Oui mais ce n’est pas le cas.

– Tu as quelque chose contre le flirt ? On peut s’embrasser et se toucher ou bien c’est trop là aussi ?

– Tu sais très bien que ça va déraper.

– Non parce que je sais m’arrêter. Si sur ce plan on ne se connaît pas tu m’opposeras cet argument. Autant en avoir le cœur net car si c’est rédhibitoire de ce côté-là on sera très vite fixées.

– Tu as réponse à tout. Comment te résister ?

– Cesse de te créer des problèmes, suis les mouvements de ton cœur. Ainsi va la vie ! »

Clara prit le visage d’Axelle entre ses mains et apposa sur ses lèvres un léger baiser. Axelle ferma les yeux et se coucha sur le ventre. Clara se mit à califourchon sur elle et entreprit de lui masser les épaules, le cou et le dos. Les contractures étaient palpables et sous ses doigts experts Clara les fit lâcher. Axelle avait emmagasiné en elle un stress incroyable et sa sciatique un temps calmée revint au galop. Une douleur lui vrilla la chute des reins et elle poussa un hurlement quand Clara la toucha à cet endroit. Elle lui intima alors l’ordre de retirer ses vêtements, elle connaissait une technique qui l’apaiserait mais pour cela elle devait être nue. Axelle pensa à une mauvaise blague mais très sérieusement Clara réitéra sa demande.

Elle s’exécuta. Axelle fut incapable de savoir ce qu’elle lui fit mais toujours est-il qu’en appuyant de ses doigts à des points précis Clara parvint à extraire cette souffrance, c’est comme si elle avait ôté en elle le trop-plein qui débordait. De ce soulagement Axelle lui en voua une reconnaissance, elle n’avait pas été aussi bien depuis si longtemps. Elle se mit sur le dos et elle sentit de son corps s’échapper les tensions qui lui empoisonnaient l’existence. Au niveau de son sexe irradiait une énergie inconnue d’elle qui ne demandait elle aussi qu’à être soulagée. Son corps s’exprimait et son désir aussi. Elle ne voulait pas craquer. A croire que Clara lisait dans ses pensées car elle lui promit de ne pas aller plus loin.

C’est alors qu’Axelle lui prit le visage entre les mains et lui rendit son baiser. Clara le prolongea et les voilà à s’embrasser jusqu’à plus soif. Depuis l’adolescence ni l’une ni l’autre n’avait flirté de la sorte. Que c’était bon de faire ainsi monter le désir sans l’étancher. Clara se colla à Axelle et s’endormirent dans les bras l’une de l’autre. Cela suffisait à leur bonheur du jour.

Amour virtuel, amour réel : chapitre 17

Clara s’était levé la première. Ensuite elle s’était habillée et avait filé au village chercher les viennoiseries qu’elle avait commandées la veille. A son retour Axelle avait préparé la table et le thé. En effet ce n’était pas évident le premier réveil avec quelqu’un qu’on connaît à peine. C’est également accepter de se montrer dans ce qu’on a de plus intime, quand le masque n’est pas encore mis, que les défenses sont tombées. De toute évidence Clara avait fui cette confrontation et Axelle en avait été très certainement aussi soulagée. Le petit déjeuner s’étira alors en longueur. La conversation s’engagea sur leur passé, les anecdotes fusaient, passant du coq à l’âne. Aucune n’entrait dans la profondeur des choses, malgré tout leur discours restait superficiel.

En définitive elles évitaient soigneusement aussi d’aborder l’avenir de leur relation car elles s’accrochaient au présent, à la fois frustrant et rassurant. Puis arriva un moment où elles décidèrent de bouger. Axelle avait oublié comment le partage de l’espace n’allait pas de soi. En effet elle avait tellement l’habitude avec Ninon du quotidien qu’elle ne se posait plus la question de qui passait à la salle de bain, qui débarrassait la table ou lavait la vaisselle. Là elle avait tout à réapprendre, à découvrir. Ce n’était pas évident.

Ce qui relevait des besoins fondamentaux était empreint d’un vernis social, elles sentaient toutes deux que l’étape vers la conjugalité n’était pas franchie. Après bien des politesses, Clara occupa la douche pendant qu’Axelle remettait un peu d’ordre dans la pièce et la chambre. Les rayons du soleil n’osèrent leur apparition qu’en fin de matinée. C’est pourquoi elles avaient décidé de ne sortir qu’après le repas de midi. En effet Axelle voulait se baigner un peu et elle attendait pour cela que l’eau se réchauffe naturellement.

Au sortir de la douche Clara voulut embrasser Axelle qui se dégagea très vite de son étreinte. A croire qu’elle l’évitait et un froid momentané s’installa entre elles. Axelle détestait se sentir sale pour être physiquement prise dans les bras. Ninon le savait. D’ailleurs jamais elle n’aurait tenté ce baiser. Aussi il faudrait qu’elle s’en explique. Ou mieux, en sortant à son tour de la salle de bain Axelle se colla derrière Clara qui était assise à table en train de boire un thé et l’enlaça tendrement.

« Je te présente mes excuses pour tout à l’heure mais j’ai besoin de me sentir propre pour…

– Ne t’inquiète pas j’avais compris. Tout cela me contrarie bien de ne pas l’avoir deviné avant. Mais on va s’ajuster l’une à l’autre, de toute manière c’est normal ce genre de maladresses.

– Oui. J’en ferai aussi très certainement. Sinon tu veux faire quoi en attendant la baignade. Une ballade ça te dirait ?

– Pas trop. Je préfèrerai rester avec toi ici.

– Je te vois venir.

– Tant que ça ?

– Oui.

– J’en ai très envie ? Pas toi ?

– Je ne suis pas prête.

– Pourquoi tu es venue alors ? Nos caresses hier étaient pleines de promesse. Je t’aime Axelle et je veux te donner de moi ce que j’ai de meilleur.

– Justement. Cela ne passe pas nécessairement par le sexe. Tu ne veux pas qu’on se laisse un peu de temps ?

– J’ai peur que si je t’en laisse, tu te déroberas sur ce plan. D’ailleurs quelque chose au plus profond de moi me laisse à penser que notre histoire se finit déjà. En plus tu ne tromperas jamais ta femme et je suis certaine aussi que je ne te plais pas. En définitive tu es très conventionnelle Axelle, tu as eu un moment d’égarement virtuel et là tu t’es ressaisie. C’est pourquoi il vaudrait mieux qu’on se quitte maintenant car je sens que je vais morfler, j’ai vraiment été trop bête d’y croire.

– Qu’est-ce que tu racontes là ? C’est n’importe quoi ! Tu crois que j’aurais annoncé à ma compagne que je te rencontrais, que j’aurais fait tous ces kilomètres pour te plaquer en direct. Tant qu’à le faire, je pouvais te poser un lapin ou même rompre par mail. Dans l’abject, rien n’est trop moche.

– Tu marques un point. Tu n’as émis aucun commentaire sur mon physique.

– Là aussi il va falloir que tu te calmes sur le sujet. Qu’est-ce que je pourrais en dire sans que tu ne sois susceptible ni que je te blesse ? Il est évident que les marques de l’existence se lisent sur ton visage et que ton corps n’est pas celui d’un mannequin anorexique mais que veux-tu il va falloir t’y faire j’adore tes seins et tes formes. Un jour peut-être tu me raconteras les épreuves que tu as traversées. Mais en attendant mets-toi dans le crâne que tu me plais !

– Tu ne mâches pas tes mots toi au moins ! J’ai une furieuse envie de toi, serre-moi dans tes bras ! »

Axelle s’exécuta en prenant soin de ne pas trop s’abandonner. Clara respecta cependant cette discrète distance et n’insista pas. Inutile de la brusquer. Au moins maintenant elle était fixée sur ses intentions, Axelle surmonterait son conflit interne dès lors qu’elle se sentirait en confiance avec elle. Le tout était de la rendre plus amoureuse que jamais. Et de toute façon, le meilleur moyen était de ne pas la brusquer au risque de l’effaroucher. Clara accepta aussi la proposition de ballade avec Axelle. Elles partirent dans les bois sur les chemins pédestres bien balisés. Chacune était plongée dans ses pensées. Elles se tenaient main dans la main, ce simple contact suffisait néanmoins à bâtir le lien qui se tissait doucement.

Elles s’apprivoisaient de leurs impatiences et de leurs atermoiements. Les tensions de la matinée étaient redescendues quand elles furent de retour au chalet. Elles se régalèrent du reste de leur pizza et aussitôt après le repas, elles s’installèrent autour de la piscine pour profiter de la chaleur et des chaises longues. Axelle déterminée à nager se dirigea vers les marches. Elle poussa alors un cri d’horreur car l’eau était glacée. Clara l’invita à la rejoindre, à défaut d’une baignade elle pourrait bronzer. Axelle qui était têtue aperçut sur l’échelle qui était à l’autre bout du bassin une ficelle qui devait retenir un thermomètre. Il indiquait 23 ° C.  En définitive c’était la différence thermique qui donnait cette impression.

C’est pourquoi elle revint sur les marches et commença à mouiller ses avant-bras et ses épaules. Ensuite elle compta mentalement jusqu’à trois avant de se jeter à l’eau. Clara la regarda médusée par son courage car ce n’est pas elle qui aurait agi de la sorte. Après quelques longueurs un peu fastidieuses Axelle finit par trouver son rythme et aligna les allers et retours avec une régularité de métronome. Clara découvrait une facette d’Axelle qui était loin de lui déplaire. Elle avait le corps souple, bien proportionné et elle adorait la voir ainsi évoluer dans l’eau. En plus elle la sentait à l’aise, bien dans sa peau, tout ce qui lui manquait. En fait elle l’enviait d’être à ce point aussi bien faite, sans être parfaite, Axelle était une belle femme, séduisante et désirable.

Jamais Clara n’aurait pu imaginer qu’une telle créature puisse un jour s’intéresser à elle et qui sait l’aimer. Axelle avait tout pour elle, elle était sportive et cérébrale, attachante, fragile et forte à la fois. Intérieurement Clara fondait à la désirer, d’ailleurs des deux, impossible de savoir qui était la plus mouillée. Elle se précipita avec une serviette chauffée par le soleil dès lors qu’Axelle cessa son crawl. De plus elle était frigorifiée, elle tremblait de la tête au pied, la chair de poule et les tremblements étaient massifs. Clara la frictionna amoureusement et l’enveloppa du tissu puis de son corps. Ensuite elle lui ordonna d’aller prendre une douche chaude et de s’habiller et s’abstient de la gronder de son côté déraisonnable. Qu’elle idée de plonger dans cette glacière ?

Elle en profita pendant qu’Axelle se réchauffait sous le jet brulant de préparer un thé. Axelle apprécia l’initiative. Elles décidèrent de le siroter sur leurs transats. Le temps filait, l’après-midi était déjà bien entamé quand Clara annonça qu’elle cuisinerait ses recettes. Comme la veille, elles s’installèrent aux fourneaux et dans l’harmonie elles se partagèrent tâche et espace. Sur ce plan elles étaient vraiment faites l’une pour l’autre. Axelle dut admettre que Clara était douée dans ce domaine, jamais de sa vie elle ne s’était régalée à ce point.

Elle avait été battue à plate couture, son coulant au chocolat était une pure merveille qui valait dix fois sa tartelette. Clara n’était pas tout à fait du même avis, sur ce plan elle se sous-estimait. Cependant elle était heureuse de la combler par ce biais, à défaut de la retenir par le sexe elle la retiendrait peut-être par le ventre. Aucune des deux n’avait vu passer la journée.

Axelle se colla à Clara dès lors qu’elles furent dans le lit. Demain matin elles se sépareraient. L’étreinte fut très tendre, Clara ne tenta même pas une approche un peu plus coquine, elle ne cherchait pas à la brutaliser. Elle ne voulait pas la perdre, sa hantise était qu’Axelle prenne la fuite incapable de surmonter son conflit intérieur. Elles s’endormirent dans les bras l’une de l’autre et se réveillèrent dans la même position, aucune des deux n’avait bougé.

La matinée fila comme l’éclair. Ranger, nettoyer, rassembler leurs affaires. Le propriétaire avait laissé la consigne à Clara de laisser les clés sur la table, il n’y avait rien à voler, on était à la campagne. Afin d’éviter les adieux déchirants ou qui s’éternisent, après un baiser furtif sur les lèvres elles montèrent chacune dans leur voiture et à la sortie du chemin partirent dans des directions opposées. Elles se contacteraient sur le net.

Axelle tout comme Clara se repassa en boucle les moments de ce doux week-end. Elles avaient très envie de se revoir. Au fur et à mesure qu’elles avalaient les kilomètres la réalité les rattrapa. Clara quand elle paya la location de son véhicule et fit le compte du carburant utilisé ainsi que des frais sur place. Elle n’avait pas les moyens d’un tel luxe pour son budget misérable. Il était clair que la situation prenait un tour dramatique sur le plan financier. Il allait falloir qu’elle trouve rapidement une solution.

Quant à Axelle elle était sur son petit nuage et redoutait le retour. Pas évident même si elle ne voulait pas tromper Ninon de faire comme si de rien n’était. L’idée que Ninon la touche l’angoissait, ce qu’elle appréhendait avec Clara en était de même pour sa compagne. L’envie de fuir lui vrillait le ventre et c’est comme un robot qu’elle mit la clé dans la porte.

Le spectacle était pire que ce qu’elle redoutait. On aurait cru qu’un ouragan avait traversé la maison. Ninon avait déchiré les vêtements d’Axelle, répandu à terre leurs photos dont certaines étaient déchirées. Elle était vautrée dans le canapé, une bière à la main, elle n’avait plus tous ses moyens. Son élocution laissait à désirer.

« Tiens voilà une revenante ? J’espère qu’elle t’a bien baisé parce que tu verrais ta tête, t’as pas l’air épanouie.

– Bonsoir Ninon. La vulgarité ne te va pas du tout. Je monte me coucher directement tu n’es pas en état de tenir une discussion.

– Oh non tu restes là ! La cocue elle a quelque chose à te dire ! Elle ne va pas supporter plus longtemps que les cornes lui poussent. Elle s’en va. Tu as le champ libre pour t’éclater au pieu. C’est fini Axelle. Je pars à l’hôtel un taxi vient me chercher. Je t’enverrai l’avocat de la boite pour régler les problèmes matériels de la séparation.

– Attends. On ne va pas se quitter comme ça. Je ne veux pas !

– Fallait y réfléchir avant ma douce ! Maintenant c’est trop tard.

– Il ne s’est rien passé Ninon. Tu peux me croire. C’est toi la femme de ma vie, c’est toi que j’aime. On ne va pas foutre en l’air notre relation juste parce que je suis partie en week-end. Et nos projets ?

– Ton baratin j’y crois pas ! Tu m’as déçue Axelle ! Je ne pensais pas que tu me ferais ça !

– Si tu savais combien j’ai pensé à toi tout ce week-end, combien j’ai été mal et dans l’incapacité de te tromper !

– C’est pour ça que tu y es allée, tu aurais pu tout annuler si c’était l’horreur comme tu dis. Ou même rentrer avant.

– Tu as raison j’aurais pu mais je ne l’ai pas fait. Ne me demande pas pourquoi. Sans doute parce que j’avais besoin de mener cette expérience jusqu’au bout. Crois-moi si c’était à recommencer jamais je ne me lancerais dans une telle aventure, l’adultère ce n’est pas pour moi.

– Arrête de me prendre pour une idiote Axelle. Tu es en train de me dire que vous vous êtes regardées dans le blanc des yeux tout un week-end. Deux adultes consentantes qui crevaient d’envie de s’envoyer en l’air ?

– C’est odieux Ninon ta scène. Qui m’a poussée dans ses bras ? Qui m’a encouragée à cette expérience ? Tu m’accuses de mensonge alors que je n’ai cessé de la repousser.

– C’est là où tu n’es pas cohérente. Ou bien tu succombais, ou bien tu n’y allais pas. Au lieu de ça tu as tout perdu. Je te quitte Axelle. C’est au-dessus de mes forces. Pourtant je le croyais. Mais la jalousie me déchire le ventre. Savoir que cette fille a posé ses mains sur toi, ses lèvres sur ta bouche, je ne peux pas.

– Tu es énervée Ninon et je ne veux pas me disputer avec toi. Et si on faisait une pause ? On s’éloigne quelques temps, histoire de se poser et de réfléchir ?

– Non. C’est tout vu. Je m’en vais. Allez, je prends mes affaires et demain tu auras des nouvelles de mon avocat. »

Sur ce, Ninon prit son sac et d’un pas mal assuré sortit dehors commander de son téléphone portable un taxi pendant qu’Axelle s’écroula en pleurs sur le canapé.

Amour virtuel, amour réel : chapitre 18

Voilà ce que c’était que de ne pas assumer sa position. Elle avait laissé Ninon décider à sa place et ce soir elle l’avait perdue. Comment avait-elle pu en arriver là ? Elle se remémorait le film qui avait précédé la rupture et elle se voyait comme une malheureuse victime du hasard. Jamais elle n’avait cherché une quelconque aventure extraconjugale sur le net. Elle aurait mieux fait d’acheter son baladeur dans une boutique traditionnelle, voire un hypermarché, pas de risque de dérapage sexuel dans un monde aussi déshumanisé. Qu’allait-elle devenir maintenant ? Le bail était à leur deux noms, elle n’avait pas les moyens de garder le logement, elle devrait déménager. Connaissant Ninon en colère elle savait qu’elle ne lui ferait aucun cadeau.

Elle avait dû trier pendant le week-end les différentes factures et Axelle imaginait déjà l’avocat débarquer et l’huissier également emporter la moitié des affaires. Le lit, le canapé, tout était au nom de Ninon. Axelle n’avait guère prêté attention à ce genre de détail durant leur vie commune, elle avait laissé Ninon gérer cet aspect matériel et elle se rendait compte qu’elle allait payer son erreur au prix fort. Il n’y avait que l’ordinateur qui lui appartenait. Elle s’extirpa de son sofa et brancha son portable. Qui sait, Clara serait-peut-être connectée ?

Elle n’eut pas le temps de cliquer sur l’icône de sa messagerie instantanée qu’un coucou apparut en bas de son écran. Elle répondit à l’invitation par un bonsoir mon amour.

« Alors Clara ce retour, pas trop difficile ?

– Tu me manques. C’est terrible. Pendant ces trois jours je me suis sentie comme chez nous, je nous voyais déjà vivre ensemble.

– Cela sera bientôt une réalité. Ma compagne m’a quittée !

– Je suis désolée Axelle.

– Tu ne l’es pas et je ne te demande pas d’être hypocrite. Cela me pendait au nez, j’ai joué avec le feu, je me suis brulée. Ce n’est pas ce que je voulais mais je n’ai pas eu le choix.

– Je n’aurais pas pu vivre deux relations. Et je n’aurais pas accepté que toi aussi. Nous nous serions quittées. C’est peut-être mieux ainsi. La prochaine fois qu’on se verra, je te ferais l’amour et…

– Mon malheur ne te touche pas, je te …

– Tu m’as demandé de ne pas être hypocrite.

– Très bien. Je vais cesser la discussion car je sens la colère monter en moi. Tout ça c’est ta faute.

– Et minute ! Tu étais consentante. Je ne t’ai forcée à rien. Si tu ne voulais pas tromper ta femme, pourquoi as-tu accepté de me voir ? Tu savais bien qu’elle ne te croirait pas si tu lui racontais la vérité. C’était inévitable la jalousie de sa part. De nous trois tu es bien la seule à ne pas savoir ce que tu veux.

– Je n’ai pas envie de me disputer avec toi. Je suis sous le choc de la rupture parce que je ne m’y attendais pas. Tu as raison c’est peut-être mieux ainsi. On va apprendre à se connaître. Maintenant que nous sommes célibataires, rien ne nous empêche de vivre totalement cette histoire. Je n’ai plus aucune attache dans la région. Au contraire. Il va falloir que je déménage. Tu es d’accord pour qu’on s’installe ensemble. Tu as été virée toi aussi ?   

– C’est que, en fait je ne t’ai pas tout dit.

– Comment ça ?

– Je ne suis pas réellement à la porte. En fait une amie m’héberge.

– Tu te moques de moi. Et l’amie elle est mignonne et sexy ?

– Non pas du tout.

– C’est quoi cette embrouille ? Tu n’es pas séparée de ton ex et tu ne sais pas comment me l’avouer.

– Tu n’y es pas. C’est difficile à raconter.

– Tu avais tout le week-end pour ça. Et tu m’as caché quoi d’autre encore ?

– Je peux t’appeler, je préfère t’en parler, ça va être trop pénible de l’écrire ? »

Clara raconta tout son passé à Axelle, sa séparation avec Katy, Betty, son alcoolisme, son chômage, sa cure de désintoxication. Axelle l’écouta sans l’interrompre. Elle était livide à l’autre bout du fil. Une fois le récit achevé, elle prétexta la fatigue pour raccrocher. Elle n’eut aucun mot d’encouragement ou de désapprobation, elle tenta de conserver une certaine neutralité. Elle avait besoin de réfléchir. L’image idéalisée de Clara venait de se heurter à la réalité, les mots de Ninon résonnaient douloureusement à son oreille. En effet elle avait eu sa dose d’émotion pour la soirée. D’ailleurs elle n’eut même pas la force de se mettre au lit. Aussi elle dormit tout habillée sur le canapé.

Impitoyablement le réveil la sortit de son sommeil de plomb. Elle n’avait pas la tête au boulot pourtant elle devait s’y rendre. La matinée se passa tant bien que mal. La routine. Elle se concentra sur sa tâche et évita tout contact. Sa tête trahissait son trouble et elle ne voulait pas s’effondrer devant ses collègues. Et puis elle devait tenir car l’avocat l’attendrait dès son retour. A moins que Ninon ait opté pour l’humiliation publique, elle s’attendait à voir débarquer l’homme de loi dans l’agence à tout instant. Heureusement que sa journée de travail l’occupa car le temps lui aurait paru très long à se tourmenter.

Une demi-heure avant de partir elle reçut un appel car un des ordinateurs était devenu très lent. Pas besoin d’être devin pour comprendre que l’attaché commercial avait encore téléchargé une vidéo porno qui contenait un virus. Il était d’ailleurs très gêné car un message des plus explicites avec un dessin qui l’était tout autant indiquait la provenance de la bestiole. Cette fois-ci tant pis pour les libertés individuelles mais Axelle allait sévir. Elle allait installer un filtre qui empêcherait tout accès à ce genre de site. Elle avait besoin pour cela de retourner à son bureau, à distance elle paramétrerait tout le réseau.

Dans son énervement et sa précipitation elle n’avait pas vu le fil électrique tendu entre la porte et le bureau. En effet la prise du couloir ne fonctionnait plus et on n’avait rien trouvé d’autre pour la photocopieuse. Aussi ni une ni deux, Axelle partit la tête la première et totalement déstabilisée, elle atterrit contre la porte. Dans sa chute elle entendit alors un horrible crac. A terre une douleur lui vrilla la cheville. Elle sentit son cœur battra à toute allure, la sueur lui montait au front et au visage, la nausée l’envahissait. Elle souleva la jambe de son pantalon, descendit sa chaussette. L’extrémité de sa jambe était violacée et gonflée. Si c’était uniquement une entorse elle avait de la chance.

Le bruit avait attiré une foule dans le couloir. Une secrétaire se précipita sur elle pendant qu’une conseillère appela les pompiers. Ensuite Axelle se coucha sur le sol et sombra dans un épais brouillard. A l’hôpital elle fut aussi dans le même état. C’est à peine si elle entendit « fracture de la cheville », « plâtre », « six semaines d’arrêt », « accident du travail ». Elle était seule, personne pour la soutenir.

Une infirmière appela un taxi et elle fut chez elle avec son ordonnance, sans béquille, sans possibilité de se rendre à la pharmacie. Heureusement elle appela l’officine de son quartier où elle expliqua sa situation et une employée vint chez elle apporter le nécessaire. Sous la porte se trouvait une enveloppe. En définitive l’avocat était passé et il la mettait en demeure de la recevoir sans quoi elle recevrait des nouvelles de Ninon par huissier.

Axelle de rage appela Ninon. De toute évidence elle refusa de décrocher. Elle beugla dans le combiné qu’elle était vraiment une ordure de la traiter de la sorte et qu’elle attendait ses gros bras puisqu’elle était condamnée à rester chez elle car plâtrée. Si elle pouvait aussi avoir la décence d’attendre qu’elle soit remise pour l’expulser elle lui en serait grée. Dix minutes plus tard Ninon rappelait. Elle lui proposa de passer la voir le lendemain, de lui remplir le réfrigérateur et si elle avait besoin qu’elle appelle à ce numéro.

Avec son agence Ninon bénéficiait en effet d’une carte haut de gamme qui lui offrait un choix assez large de services. Axelle accepta, elle était dans une position qui n’autorisait pas de sursaut d’orgueil. Elle était trop fatiguée pour se connecter sur le chat, elle décida d’envoyer un mail à Clara.

Abrutie de douleur et par les médicaments elle s’endormit rapidement. C’est la visite matinale de son ex-compagne qui la sortit de ses vapeurs. Ninon ne montra aucun signe extérieur de compassion, néanmoins Axelle qui la connaissait bien sentit qu’elle était profondément affectée de la voir dans cet état. Elle s’inquiéta de savoir comment elle allait s’organiser, si financièrement elle allait parvenir à joindre les deux bouts. Sans regretter son geste de l’avant-veille, elle montrait à Axelle une certaine empathie car elle avait bien conscience que cet accident révélait quelque chose de plus profond.

Elle était clouée au lit et au sens propre elle n’avançait plus, elle était coincée comme lors de sa sciatique. Axelle savait que Ninon avait dit vrai elle le lui dit mais celle-ci malgré cela ne revint pas sur sa décision pour l’instant. Cependant elle lui proposa de payer le loyer encore trois mois, elle lui laissait le temps de se remettre. Et qui sait d’ici là l’eau aura coulé sous les ponts. Ninon était hébergée chez un collaborateur, elle avait encore des sentiments pour Axelle et peut-être qu’une pause davantage qu’une rupture était la solution. Elle évita de lui livrer le fruit de sa réflexion. Axelle avait besoin de calme et de repos aussi elle évita une conversation qui pouvait déraper, elles étaient encore trop sur la défensive toutes les deux.

Amour virtuel, amour réel : chapitre 19

Axelle avait eu tout le temps de repenser aux événements sur son canapé. Elle se remémorait le film depuis sa rencontre avec Clara jusqu’à sa séparation avec Ninon. D’ailleurs jamais elle n’avait souhaité la situation actuelle. Même si avec sa compagne il lui arrivait de traverser des crises, elles les avaient néanmoins surmontées. Au plus profond d’elle elle sentait que son histoire n’était pas terminée, qu’elles avaient encore des projets en commun. Aussi elle priait le ciel pour se réveiller de ce cauchemar. Si de plus elle pouvait d’un coup de baguette magique elle effacerait ces dernières semaines et réécrirait le scénario. Cependant elle se retenait d’appeler Ninon et de la supplier de revenir.

Quand elle y songeait elle n’avait même pas couché avec Clara. En plus foutre son couple en l’air juste pour un week-end entre bonnes copines, c’était à se frapper la tête contre les murs. Les paroles prophétiques de Ninon lui revenaient. Et si Clara avait flairé en elle le pigeon ? Les révélations l’avaient amenée à relire ses échanges avec Clara. Depuis le début elle lui avait menti. En effet comment faire confiance à une femme qui n’a eu de cesse de dissimuler ? Quel cadavre dormait encore dans les placards ? Sa pensée s’emballait, elle réfléchissait à cent mille à l’heure. Cependant la raison cédait très vite le pas sur la fascination que Clara exerçait sur elle. Envisager de la quitter, de ne plus la revoir était de l’ordre de l’inimaginable.

Cette femme l’attirait et son désir pour elle dépassait ses capacités à en comprendre les rouages secrets. Cela s’imposait à elle : elle était amoureuse de Clara et quelles que soient ses parts d’ombre elle l’avait dans la peau. Forte de cette évidence, Axelle se plongea dans les souvenirs du week-end et toute la sensualité de leurs échanges lui revinrent. Son odeur, le bien-être de se coller à elle, sa tendresse, sa sensualité. Maintenant qu’elle avait recouvré sa liberté pourquoi ne pas aller jusqu’au bout de cette aventure ? Mais n’était-ce pas l’idée de l’adultère qui l’avait contrainte à ne pas céder à ses pulsions sexuelles ? Perdue pour perdue en pendant à Ninon qu’elle en ait le cœur net. Au moins qu’elle sache au moins pourquoi.

Aussi elle envoya un mail à Clara et lui proposa de la revoir très bientôt. Elle ne pouvait se déplacer mais la recevoir chez elle n’était pas forcément une excellente idée. Clara approuva et lui suggéra si elle était d’accord qu’elle pourrait passer la chercher. Ainsi elles iraient ensemble dans leur petit nid d’amour. Elle viendrait en train car sa voiture menaçait de rendre l’âme et conduirait celle d’Axelle. Axelle fut enchantée. Clara appela le propriétaire, son chalet était loué pour les deux week-ends suivants. Cela les arrangea, l’une pour se remettre de ses blessures, l’autre pour trouver quelques missions d’intérim et avoir suffisamment d’argent pour ces retrouvailles.

Durant ces trois semaines, Axelle en profita pour mettre au point avec Ninon les conditions matérielles de leur rupture. Elle conservait leur appartement durant trois mois, le temps de se retrouver autre chose. Étant en accident de travail, sur le plan professionnel elle était protégée durant son arrêt. Cependant son directeur lui fit comprendre qu’il l’avait remplacée et qu’elle pourrait envisager de se trouver un autre poste ailleurs à son retour. C’est surtout que tout ce qui touchait l’informatique était de plus en plus délocalisé et Axelle ne fut qu’à moitié surprise de cette annonce. C’était le coup de pouce qui lui manquait pour prendre son courage à deux mains et changer de job.

Il était alimentaire, elle le détestait, au moins elle ne pourrait plus reculer l’échéance qu’elle s’était fixée avec elle-même. Au moins maintenant elle avançait même si c’était à marche forcée. Tout ce qu’elle avait construit jusque-là la lâchait d’un coup elle devait l’entendre comme un signe du destin. Lors d’une visite de Ninon elle lui annonça la nouvelle. Celle-ci eut un beau geste car l’avocat réussit à négocier un licenciement avec des indemnités conséquentes qui lui permettrait de voir venir. Au moins l’avenir n’était pas trop noir. A Axelle de savoir en tirer profit et de ne pas gâcher ce que le destin lui offrait et qu’au fond d’elle elle appelait de tous ses vœux.

Comme convenu Clara vint la chercher pour leur escapade amoureuse. Bercées par la voix d’Alfonsina, elles firent le voyage sous un soleil radieux. Avec son plâtre Axelle ne pourrait profiter de la piscine. Mais peu importe, elle avait d’autres projets bien plus agréables à satisfaire. Clara se montra très soucieuse de son bien-être. Elle avait aménagé la voiture de telle sorte qu’Axelle ne souffrit pas trop de l’immobilité dans un espace si réduit.

Lorsqu’elles arrivèrent au village, Clara commença par le propriétaire afin de prendre les clés et régler les modalités du week-end. Ensuite elle déposa Axelle à la maisonnée afin qu’elle se repose et fila acheter quelques victuailles. En effet elle avait senti qu’Axelle était prête à se donner à elle et elle souhaitait ainsi créer une atmosphère propice à cet abandon. De plus elle craignait qu’Axelle ne soit pas suffisamment détendue ou qu’elle se mette à culpabiliser comme à leur précédente rencontre. Aussi elle n’était assurée de rien avec elle.

Quand elle revint du bourg, Clara trouva Axelle endormie sur le lit, les bagages non défaits. Elle s’activa alors à mettre au four un plat pris à la volée chez le traiteur et rangea tranquillement ses affaires. Elle dressa la table puis s’appliqua à la décorer à l’aide des bougies et des serviettes en papier. Enfin la sonnerie annonça que le minuteur était revenu à zéro, Clara alla dans la chambre déposer sur le front d’Axelle un baiser afin de la réveiller.

« C’est prêt. Si tu veux on va manger et tu continueras à te reposer ensuite. J’espère que tu aimeras. Au fait j’ai pris le plat du jour chez le traiteur, de la lotte aux petits légumes.

– J’ai une faim de loup. J’avais besoin de me reposer un peu car j’étais exténuée. A force de ne rien faire je me fatigue pour un rien.

– J’ai vu ça, c’est pour cela que je t’ai laissée tranquille, je me suis occupée de rendre notre petit nid très douillet. Prends ton temps pour me rejoindre, je te coupe du pain en attendant.

– Tu es un amour. »

Axelle se saisit de ses béquilles afin de s’extraire tant bien que mal du lit. Il était plus haut et plus mou que le sien. Elle faillit perdre son équilibre, il ne manquerait plus qu’elle se casse autre chose. Clara avait allumé les chandelles, elle avait donné un air de fête à leur tanière. Axelle appréciait chez elle cette capacité à transformer l’endroit pour le personnaliser, lui donner un caractère intime. L’espace d’un instant elle crut qu’elle était chez elle, avec sa femme, que cette réalité était son quotidien. Cependant très vite elle descendit de son nuage, ce n’était qu’une parenthèse enchantée, un désir qui avait pris corps le temps d’un week-end.

Elles se régalèrent toutes les deux de ce festin improvisé et Clara n’avait pu résister en passant devant la pâtisserie de la dévaliser. Axelle n’en pouvait plus. Une petite sieste digestive s’imposait. Clara l’encouragea à regagner leur couche et elle se hâta de laver la vaisselle. Elle regagna son adorée sous les draps et se colla à Axelle qui était allongée en chien de fusil. Elle avait l’air plongé dans ses pensées.

« Comment tu te sens mon ange ? Ta cheville ne te fait pas trop souffrir ? J’ai repéré dans le salon un coussin, je vais te le glisser sous le pied, tu seras plus confortablement installée.

– Volontiers, avec le plâtre je ne sais pas comment me mettre pour être bien.

– J’y vais.

– Merci. »

Clara revint avec le coussin et l’enfila dans une taie d’oreiller. Alors qu’elle soulevait le drap pour l’ajuster au pied d’Axelle, elle poussa un cri de stupeur. Axelle était entièrement nue. Elles se regardèrent intensément. Clara ne se départit pas de son calme. Dieu sait si ce moment tant désiré elle l’avait attendu, elle ne voulait surtout pas le gâcher. Elle prit soin de caler correctement l’objet en mousse et tout en faisant le tour du lit tranquillement, elle se déshabilla en deux temps trois mouvements. Les vêtements volèrent au sol. Elle rabattit sur elle la couverture et couvrit de son corps généreux celui d’Axelle qui commençait à grelotter malgré la chaleur ambiante.

Surtout ne pas la brusquer. Quel bonheur que de se sentir sa peau douce contre la sienne, elle en avait des frissons qui lui parcourait l’échine ! Elle l’avait enlacée tendrement et avait réfugié sa tête dans son cou. Son odeur l’enivrait lui procurant une envie furieuse de lui faire l’amour. Ensuite elle se mit à lui embrasser la nuque. Elle sentit qu’Axelle se détendait sous l’effet de ses baisers. C’est alors qu’elle s’enhardit à lui caresser la poitrine. Les tétons se dressaient fièrement appelant à plus de bravoure pendant que le reste du corps d’Axelle s’abandonnait sous cet assaut de tendresse. Clara la saisit délicatement par les épaules et l’attira à elle.

Sur le dos, Clara lui tendit les bras, c’est alors qu’elles s’embrassèrent dans la plus totale crudité. Elles se dévoraient littéralement. Leurs mains se mirent à se chercher, ce fut comme une sorte de combat qui s’engagea entre elles. Clara parvint à saisir les poignets d’Axelle et avantagée par son poids elle se dressa sur elle lui imposant de se soumettre à son désir. Cette situation excitait Axelle, elle résistait mollement curieuse et avide de découvrir de nouveaux plaisirs. Elle était troublée par le corps de son amante. Après des années de vie commune avec Ninon elles avaient fini par avoir des habitudes qui avait émoussé tant leur désir que leur sens.

A répéter les mêmes gestes et caresses qui amenaient très vite au plaisir, elle avait tué en elle la créativité et les jeux érotiques. Avec Clara elle avait trouvé une partenaire qui réveillait ses sens endormis. D’un air conquérant Clara s’allongea sur son amante afin de bloquer tout mouvement de sa part. Un doigt expert fendit son chemin vers son sexe, il était trempé. Clara relâcha son étreinte et d’un geste autoritaire écarta les jambes de sa partenaire. Tout en se reculant elle plongea sa tête entre ses cuisses et sa langue experte se mit à décrire un ballet incessant de haut en bas provoquant les gémissements d’Axelle.

Les ondulations du bassin se firent de plus en plus frénétiques jusqu’au moment où Axelle pointa son pubis vers le plafond pour le faire retomber dans un cri déchirant. Clara se précipita sur elle et rabattit les couvertures sur Axelle. Clara jouit immédiatement au simple contact de sa jambe sur son clitoris gonflé tant elle avait été excitée du plaisir qu’elle avait lui avait donnée. Un peu rapide pour une première fois, à la hauteur de l’attente et du désir brut qui avait été le sien. Ce prélude tenait toutes ses promesses pour de futurs échanges plus épicés et coquins. L’une comme l’autre semblait décidées à explorer toutes les facettes de leur sexualité.

Ce que confusément Axelle avait connu dans son dernier rapport avec Ninon, elle l’avait pleinement assumé avec Clara et en avait tiré un plaisir extrême. Quant à Clara elle avait adoré sa position dominante, elle n’avait jusqu’à présent jamais connu de maitresse soumise. A elles d’inventer des scénarios et de les mettre en scène. Le temps de récupérer de ce premier orgasme et aussitôt elles partirent sur un nouveau fantasme. Elles passèrent l’après-midi au lit à s’aimer et se faire jouir.

 Elles explorèrent diverses positions, changeant les rôles et les places et c’est la faim qui les tira du lit. Comme ce fut la fatigue qui les poussa enfin à s’endormir. Axelle, épuisée se réfugia dans les bras de Clara. En effet elle avait tellement abusé de caresses que son corps lui échappait. D’ailleurs elle sentait les doigts et la langue de son amante fouiller son sexe alors qu’il n’en était rien. C’est ainsi qu’elle s’endormit comme une masse, repue de plaisir et déchargée de ses angoisses d’adultère. En définitive elle se sentait femme et épanouie, remplie d’une énergie vivifiante qui lui procurait la force de combattre toutes les adversités et de réaliser tous les projets.

Amour virtuel, amour réel : chapitre 20

Comme le week-end précédent Clara avait filé le matin, à l’anglaise, chercher des viennoiseries pour le petit déjeuner. En effet elle voulait créer des rituels rassurants, jamais de sa vie elle ne s’était sentie si amoureuse ni si en phase avec quelqu’un. Axelle avait ce don d’aller trouver en elle ce qu’elle avait de meilleur, ses vieux démons l’avaient totalement lâchée. Jamais plus elle ne pensait à boire ou même à détruire son existence. Elle qui avait vu en Axelle un moyen de se laisser de nouveau entretenir ne rêvait plus maintenant que de protéger et chérir son adorée. En fait elle ne se reconnaissait plus.

Elle était portée par des bouffées d’amour qui lui dictaient des actes dont elle se serait crue incapable. Comme envisager un travail stable, une vie saine et équilibrée tout le contraire de ce qu’elle avait connu jusqu’à présent. La période Paulette était alors terminée. En effet elle ne pouvait plus se complaire dans cette cohabitation inconfortable. D’ailleurs elle n’était pas chez elle et ne pouvait rien construire d’affectif dans de telles conditions matérielles. Ce pan de son existence appartenait au passé, elle écrivait une nouvelle page. Cependant comment faire ? Elle était dans une dèche pas possible, aucun argent mis de côté, un trou dans son curriculum vitae qu’elle aurait bien du mal à camoufler, aucune relation ni projet qui tienne la route, aucun diplôme ou expérience professionnelle porteuse.

Tout ce qu’elle savait faire se réduisait à boire et à glander, à pester contre l’injustice du monde. Autant dire qu’elle partait de loin. Elle se demandait aussi comment Axelle qui était une fille qui avait la tête sur les épaules avaient pu être attirée par un looser dans son genre, qui avait touché le fond et y était encore, qui physiquement n’était pas une beauté et qui ne pouvait rien lui promettre d’autre que de partager sa misère. L’amour a ses raisons que la raison ignore prenait tout son sens dans le contexte. En attendant elle profitait au maximum de chaque instant passé en sa compagnie, elle aurait bien le temps de se réveiller si jamais le rêve cessait brutalement.

Elles passèrent ainsi la journée au lit et ne profitèrent pas du soleil pourtant si agréable. En effet on aurait dit qu’elles rattrapaient des années entières d’abstinence sexuelle. Comme si c’était la première fois qu’elles osaient leurs désirs et assumer leurs fantasmes. Sur ce dernier point elles étaient sur la même longueur d’onde. Sans avoir à se parler elles savaient pourtant ce que chacune souhaitait secrètement. Elles étaient en totale osmose, elles ne formaient plus qu’une, elles étaient dans la fusion la plus complète. Elles ne s’aperçurent même pas que la nuit était tombée quand enfin elles sortirent de leurs ébats torrides. Clara avait improvisé un pique-nique avec ce qu’elle avait acheté la veille, vive le micro-onde pour réchauffer rapidement le repas.

Alors que la chaleur de la journée envahissait la pièce, elles décidèrent de manger à la belle étoile. Et c’est sous la voie lactée, à la lueur des bougies qu’elles dinèrent. La scène était à proprement irréelle. En effet la voute que formaient les astres était impressionnant de beauté et de densité. Il y avait bien longtemps qu’Axelle n’avait pu à cause de la pollution admirer un tel ciel. Elle se sentait une parmi les éléments de la nature, quelque chose d’animal sortait de ses tripes, comme si elle naissait à elle-même ce soir-là. C’était puissant, elle était transpercée de part et d’autre par une énergie fulgurante qui l’envahissait d’une brûlure irradiante au bas ventre.

Pourtant elle avait fait l’amour toute la journée et son corps réclamait encore plus et encore plus. Elle désirait Clara comme jamais elle n’avait désiré une femme. Elle était aimantée, envoûtée, elle était dans l’orgie des sens que rien ne venait calmer. Jamais avec Ninon elle n’avait éprouvé une telle boulimie de sexe, ni même n’avait évoqué une telle éventualité. C’était à dix mille années lumières de ses préoccupations. Enivrée par le spectacle galactique Axelle se mit à rêver d’un futur possible avec Clara. Elle s’imaginait partager avec elle un quotidien, des projets. Elle zappait totalement sa rupture avec Ninon, balayait d’un revers les émotions qui montaient en elle à ce sujet et préférait se concentrer sur le présent. Et pour l’heure il lui tardait de refaire encore et encore l’amour avec Clara.

Elles s’endormirent d’épuisement, à peine repues l’une de l’autre. La journée du lendemain se déroula au même rythme que les précédentes et c’est avec une infinie tristesse qu’elles durent se résoudre à quitter ce chalet qui était devenu leur nid douillet, leur chez elle qui n’était bâti que pour l’instant dans leur tête. Durant le voyage retour les images défilaient plus vite que le paysage, Alfonsina leur tenait lieu de conversation. Au fur et à mesure qu’elles se rapprochaient de chez Axelle l’angoisse montait de part et d’autre. Se quitter, retourner à leur existence, elles le redoutaient. Elles s’aimaient, c’était une évidence pourquoi était-ce si douloureux à concrétiser ?

Clara aida Axelle à descendre de la voiture et lui porta les bagages jusqu’à la porte. Elle refoulait ses larmes, elle appréhendait de prendre le train du retour. Elle sortit son portable afin d’appeler un taxi mais Axelle ne lui en laissa pas l’occasion, elle l’attira à l’intérieur avec un baiser fougueux. C’est à même le sol qu’elles firent l’amour, dans l’entrée, les bagages éparpillés sur le sol, les vêtements aussi.

« Ne pars pas ! Reste avec moi !

– Tu es folle Axelle ! D’ailleurs tu sais bien que Ninon n’acceptera pas que j’habite ici. En plus tu as un préavis et je n’ai pas les moyens de louer quoi que ce soit. Dans peu de temps toi et moi on sera à la rue, sans un sou ou presque. Mais qu’est-ce qu’on va devenir, tu y as pensé ?

– J’aurais mes indemnités de chômage et de licenciement car je ne tiens pas à rester inactive. Je m’inscrirai dans une boite d’intérim et je décrocherai des contrats alimentaires. Si tu savais comme je n’en ai rien à faire de ma carrière.

– Ce n’est pas question de ça. C’est que tu vois l’intérim, je connais. De loin, ça fait rêver, la liberté, la facilité à décrocher un job. Pourtant où ça l’est moins c’est que c’est irrégulier, ça paye à peine les factures et que pour louer un appartement on nous demandera de justifier d’un emploi fixe.

– Pourquoi tu t’angoisses d’un coup ? L’essentiel n’est-il pas de s’aimer ?

– Si mais vivre d’amour et d’eau fraiche, j’ai passé l’âge !

– Je te découvre bien matérialiste d’un coup. Tu as été dans la galère et pourtant on s’est rencontrées. Pourquoi ne pas continuer aussi à faire confiance à la chance ?

– C’est peut-être que j’en ai soupé de la précarité. J’ai envie de stabilité, de ne plus me soucier de l’avenir.

– Ninon avait raison alors. Tu as vu le pigeon en moi et je te déçois de ne pas répondre à tes attentes.

– C’est n’importe quoi. Je t’aime un point c’est tout ! C’est surtout la peur que notre histoire ne résiste pas aux difficultés matérielles qui me fait parler de la sorte. Cela ne m’amuse pas d’être dans la mouise. Pour une fois que je croyais construire sur du solide, je constate qu’il n’en est rien. J’aurais tant voulu avec toi rêver en grand de ma vie, au lieu de ça je me projette dans le jour le jour, dans des stratégies de survie, j’en ai marre Axelle. Je n’en peux plus !

– Mais qu’est-ce qui t’arrive ?

– Ce n’est rien, juste un petit coup de déprime. Je me sens tellement bien avec toi, je ne veux pas que ça s’arrête.

– D’abord on n’est pas encore sous les ponts.  C’est peut-être le moment de mettre à profit ce temps pour me trouver un nouveau job ou alors penser notre vie à deux. Ninon n’a pas eu peur de se lancer, elle a réussi pourquoi pas moi.

– Tu as une idée en tête ?

– Pas du tout. Et toi tu as des envies ?

– Faire le tour du monde en bateau avec toi.

– Sérieux ?

– Sérieux !

– Je n’ai pas le pied marin, je ferai un piètre mousse.

– Tu grelottes ma chérie, si on continuait cette conversation au lit, on rangera les bagages demain.

– D’accord.

– L’idéal serait que je sois indépendante, que je puisse bosser en partie à la maison.

– Dans ta branche ça doit bien exister. Créer des sites internet par exemple.

– Je voulais carrément changer de branche, passer à autre chose. Mais je ne sais pas quoi.

– Cela mérite réflexion. Pour l’instant j’ai trop envie de toi.

– Embrasse-moi ! »

Exténuées par la route et les émotions elles s’endormirent dans les bras l’une de l’autre à peine l’amour finit.

Au réveil Clara n’osa pas préparer le petit déjeuner. Elle ne se sentait pas autorisée à investir les lieux et la présence de Ninon flottait trop à son goût. Axelle l’invita à l’aider mais Clara s’abstint de toute initiative et surtout pas de courir chercher des viennoiseries. Elles avalèrent thé et biscottes et décidèrent d’aller chercher les affaires de Clara afin qu’elle emménage ici.

Durant tout le trajet Clara pensa à la manière de faire ses adieux à Paulette et Betty. Elle leur devait tant et se sentait vaguement coupable de les quitter dans la précipitation. Cependant elle avait sa vie à mener, elle la leur, c’est ainsi.

En deux trois mouvements Clara réunit ses biens et Paulette réalisa tout de suite l’aspect définitif du départ sans chercher pour autant à la retenir. Elles promirent de se revoir sachant l’une et l’autre qu’il n’en serait rien. En revanche avec Betty ce fut différent. Clara s’était attachée à elle et elle prit conscience que face à l’alcool elle restait fragile. Betty l’encouragea à retourner aux AA si elle se sentait vaciller et lui fit promettre de l’appeler jour et nuit si ses démons se réveillaient. Paulo était de repos, elle en fut soulagée, elle n’aimait pas ces effusions. A aucun moment Axelle ne quitta la voiture, elle tenait à rester spectatrice, tout ceci appartenait à Clara. Elle regrettait presque de l’avoir accompagnée, elle ne s’y sentait pas à sa place.

Le retour se fit dans le silence. Axelle pensait à Ninon. Ces scènes avaient remué en elle des souvenirs. Des flashs de leurs conversations lui revenaient. Axelle avait été sidérée de la vitesse avec laquelle Clara avait rompu tout une partie de son existence, combien elle avait hâté leur mise en ménage. Elle ignorait tout d’elle et même si pour l’instant elle en était folle amoureuse, elle se rendait bien compte que tout en Clara ne lui plaisait pas. Elle ruminait des pensées, les assemblait et à force d’association un malaise s’empara d’elle.

Un film se déroulait dans sa tête. Clara avait su s’appuyer sur des inconnues pour rebondir après une rupture et une fois son dévolu jeté sur elle s’en était détachées sans état d’âme. Une femme dans chaque port, comme les marins. Et si Axelle n’était qu’une parmi d’autre, un moyen de subsistance et qu’une fois passée l’idylle elle se révélait la chasseresse qu’elle se refusait de voir en elle. Mais quel diable s’était emparé d’elle pour avoir succombé à l’attrait de la chair alors qu’elle n’avait rien d’une obsédée sexuelle ?

Arrivée à la maison, Clara investit les lieux. Autant la veille elle avait eu des scrupules, autant chargée de ses valises elle se sentait maitresse chez elle. Axelle en fut tout abasourdie. Encore plus quand Clara osa vider une armoire remplie des vêtements laissés par Ninon.

« Tu ne touches pas à ça Clara !

– Et pourquoi ? Elle ne reviendra pas. Mettons ça dans une caisse et à l’occasion tu lui rendras.

– Qu’est-ce qui m’a pris de te demander de t’installer ici ? Je le regrette. Je n’étais pas prête.

– Tu n’étais pas prête non plus la première fois qu’on s’est vu à faire l’amour. Et regarde aujourd’hui ! Elle t’a quittée et jamais tu n’as été si épanouie.

– Prétentieuse. Tu crois que je t’ai attendue pour jouir ? Pour qui te prends-tu ?

– Calme toi Axelle on ne va quand même pas se disputer. Tu veux que j’aille à l’hôtel ?

– Non.

– Alors qu’est-ce que tu veux ?

– Je ne sais pas ! Des pensées tourbillonnent dans ma tête. En fait je ne sais plus où j’en suis car je suis bouffée par la culpabilité. De toute manière je ne parviens pas à vivre sereinement notre histoire. Comme si je me l’interdisais.  

– Ton problème c’est que tu rejettes tout sur les autres, tu n’assumes pas tes choix et conclusion tu laisses le destin décider à ta place. Mais pourquoi tu as tant peur de prendre ta vie en main, de revendiquer tes désirs ? Je veux bien m’en aller mais ça ne fera pas revenir Ninon ni te redonnera du boulot.

– Tu te prends pour qui pour me juger ? Ce n’est pas d’une alcoolique…

– Là tu vas trop loin, je m’en vais !

– Nooonn Clara, je t’en supplie reste, je m’excuse, j’ai dit n’importe quoi, je ne le pensais pas.

– Si tu le pensais. Oui je suis alcoolique et je le suis toujours parce que même si je ne bois plus, je sais que le moindre verre me fera replonger. Je compte les jours d’abstinence, je lutte pour ne pas céder à la tentation. Pour autant je ne suis pas le produit figé de mes gènes et de mon histoire, j’ai eu le courage d’affronter ma dépendance et de tenter de m’en débarrasser. Libre à toi de ne retenir de moi que mes faiblesses, il y a aussi des forces et dommage pour toi si tu refuses de les reconnaître.

– Je suis nulle Clara, méchante de surcroit. Pourquoi j’ai eu besoin de la ramener et de t’attaquer bille en tête pour te démolir ?

– Parce que tu vas mal. Tu es ambivalente, tu veux et tu ne veux pas. En plus tu projettes sur moi tes incapacités et l’image que tu as de moi te conforte dans ta position de ne trancher sur rien. Mais tu préfères passer à côté du bonheur plutôt que de reconnaître que tu en crèves d’envie, tout ça parce qu’il ne correspond pas à l’idéal que tu t’es fabriqué et que tu n’atteindras jamais. Si la vie t’avait donné plus de coups tu apprécierais mieux la douceur qu’elle sait aussi t’accorder. Au lieu de ça tu as préféré tout vivre par procuration dans l’humanitaire parce qu’au fond tu ne ressens rien, tu es coupée de tes émotions et c’est pour cela que tu cherches sans cesse à t’en fabriquer au risque d’ignorer les vraies.

Ose Axelle, à vouloir tout maitriser tout t’échappe. Ce qui t’a plu en moi c’est la crudité de mon désir pour toi, l’animalité de notre sexualité qui n’avait rien de conventionnel ni de policé. Tu as su te laisser aller et jouir sans retenue. Va jusqu’au bout et prends des risques pour une fois. De toute manière personne ne sait ce qu’est une vie réussie. Mets le curseur ailleurs que sur l’argent ou la carrière et tu verras alors que tout est à découvrir.

– Tu as fini ?

– Oui.

– A mon tour d’être KO.

– J’espère bien parce que si mes mots ne te percutent pas, je désespère de te voir bouger intérieurement. Tout être humain est capable de changement, toi y compris.

– Tu sais rendre les coups. On ne va pas compter les points, à vue d’œil on est ex-æquo.

– Si on allait dormir, je n’en peux plus. Demain on aura tout le temps de reprendre cette discussion.

– Ou une autre. Tout est maintenant à construire ensemble. Parce qu’on ne vit pas d’amour et d’eau fraiche tu m’as dit hier soir. Et si toi et moi on n’a pas de boulot l’eau fraiche va se transformer en douche glacée et je ne donne pas longtemps à notre couple pour se déliter et aller droit dans le mur.

– Tu ne veux pas dormir ? On va avoir besoin de toute notre énergie pour monter des projets et les réfléchir, je n’en peux plus.

– Bonne nuit mon amour !

– Bonne nuit, à demain, fais de doux rêves ! »

Amour virtuel, amour réel : chapitre 21

Deux mois avaient filé sans qu’aucune des deux n’aient trouvé la moindre issue à leur situation professionnelle. Clara avait enchainé des missions d’intérim mais sans qualification elle n’avait aucun espoir de décrocher un CDI. Quant à Axelle elle avait été licenciée et touché ses indemnités négociées par l’avocat de Ninon. Pourtant pas de quoi pavoiser, ni même assurer ses arrières. Et comme un malheur n’arrive jamais seul Ninon avait prévenu Axelle qu’elle cessait de payer le loyer. En effet elle n’avait pas apprécié l’installation de Clara chez elles et ne souhaitait pas entretenir ce parasite. En définitive elle n’avait pas de mots assez forts pour qualifier sa rivale et celui là était encore le plus aimable.

Axelle et Clara vivaient en osmose dans une relation quasi fusionnelle. Elles s’étaient enfermées dans une bulle que rien ne pouvait crever. Même pas le réel qui les rattrapait un peu plus chaque jour. A chaque coup reçu elles répondaient par des tonnes de tendresse et d’amour. Pourtant un soir Axelle fut prise d’un éclair de lucidité et elle ne put s’empêcher d’interpeller Clara à ce sujet.

« Je viens encore de recevoir une réponse négative, c’est sinistré l’informatique. J’ai également fait les comptes. On ne pourra pas se payer le loyer, nous n’aurons pas les moyens même en économisant le moindre centime de rester là. J’ai bien peur qu’aucune agence ne veuille ne nous louer sans feuille de paie et un ou deux garants. Ninon nous met dans la mouise.

– Tu ne t’imaginais quand même pas qu’elle allait nous faire cadeau du loyer au-delà des trois mois. Elle a été plutôt généreuse. A nous de nous remuer et de nous trouver quelque chose.

– Sans boulot nous sommes vite limitées.

– C’est sûr ! Le contexte n’est pas des plus favorables.

– Je n’osais pas t’en parler jusqu’à présent mais j’ai eu une idée il y a quelques jours. J’ai lu dans le journal qu’il existait des associations de consommateurs qui se fédéraient autour de la culture biologique. Toutes les semaines un exploitant livre une quinzaine de famille qui paie d’avance les paniers et cela lui assure sa trésorerie. Pourquoi ne pas se lancer dans cette activité ?

– Sans ferme, sans formation c’est mal parti.

– Là encore je me suis renseignée. Dans le cadre d’une reconversion professionnelle nous pourrions bénéficier d’aides et de stages, avec des cours théoriques qui viendraient compléter le tout on pourrait démarrer assez vite. J’ai épluché les sites internet sur le sujet et j’ai trouvé à louer à la campagne un terrain. Il ne faut pas craindre de s’enterrer mais si on veut s’en sortir je ne vois pas d’autres issues.

– Si j’avais imaginé un jour que je me lancerai dans l’agriculture bio !

– Lâche prise Axelle, c’est ça ou finir sur des bancs dans un square. A tout prendre le grand-air de la campagne me plait mieux que celui de la misère. Ce n’est qu’un début mais si ça se trouve on pourra bifurquer vers le gite rural ou la fabrication de confitures ou autres produits régionaux.

– Tu vois grand !

– Je rêve surtout d’une vie avec toi et peu m’importe le lieu. On s’adaptera et ce changement est peut-être celui que nous attendions à travers notre rencontre.

– Top là Clara. C’est génial ton idée ! Partir vers l’inconnu c’est très excitant. Nous étions bloquées dans une situation des plus inconfortables, nous allons pouvoir reprendre les rênes en main.

– Et retrouver notre chemin de Vie, écrire notre légende personnelle.

– Qu’est-ce que tu racontes ?

–  Le chemin de Vie est une sorte de fil conducteur que tout être humain suit au cours de son existence. Nous pouvons le comparer au scénario d’un film ou du « livre de route » des spécialistes de rallye actuels. Nous avançons sur ce chemin en utilisant un véhicule particulier qui est notre corps physique. Les orientaux nous proposent une image fort intéressante pour ce véhicule et ce chemin de vie. Nous sommes disent-ils, comme une charrette, une calèche qui représente notre corps physique. Et qui circule sur un chemin qui symbolise la vie ou plutôt le chemin de Vie.

Pour eux le chemin sur lequel circule la calèche est un chemin de terre. Comme tous les chemins de terre, il comporte des « nids de poule », des trous, des bosses, des cailloux, des ornières et des fossés de chaque côté. Les trous les cailloux sont les difficultés, les heurts de la vie. Les ornières sont les schémas déjà existants que nous reprenons des autres et que nous reproduisons. Les fossés, plus ou moins profonds, représentent les règles. Les limites à ne pas franchir sous peine d’accident.

Ce chemin comporte parfois des virages qui empêchent la visibilité ou traverse parfois des zones de brume ou des orages. Ce sont toutes ces phases de notre vie où nous sommes « dans le brouillard », où nous avons de la difficulté à voir clair ou à pouvoir anticiper car nous ne pouvons « voir devant ». Cette calèche est tirée par deux chevaux, un blanc (Yang) qui est à gauche. Et un noir (Yin) qui est à droite. Ces chevaux symbolisent les émotions. Ce qui nous montre à quel point ce sont elles qui nous tirent, voire nous mènent dans la vie. La calèche est conduite par un cocher qui représente notre mental, notre conscient.

Elle possède quatre roues. Deux devant (les bras), qui donnent ou plutôt impliquent la direction donnée par le cocher aux chevaux. Et deux derrière (les jambes), qui portent et transportent la charge (elles sont d’ailleurs toujours plus grosses que celles de l’avant). A l’intérieur de la calèche, il y a un passager que l’on ne voit pas. Il s’agit du Maître ou Guide Intérieur de chacun de nous, de notre non-conscient, de notre conscience holographique. Les chrétiens l’appellent « l’Ange gardien ». Notre calèche personnelle avance donc sur le chemin de la vie, dirigée en apparence par le cocher. Je dis bien en apparence. En effet car si c’est bien lui qui la conduit, c’est en fait le passager qui a donné la destination.

Le cocher, qui est notre mental, conduit donc la calèche. De la qualité de sa vigilance et de sa conduite (ferme mais en douceur) vont dépendre la qualité et confort du voyage (existence). S’il brutalise les chevaux (émotions) et les brime, ceux-ci vont s’énerver ou risquer de s’emballer à un moment donné et risquer de conduire la calèche à l’accident, de la même manière que nos émotions nous conduisent parfois à des actes irraisonnables voire dangereux. Si le conducteur est trop relâché, s’il manque de vigilance, l’attelage va passer dans les ornières (reproduction des schémas parentaux par exemple) et nous suivrons alors la trace des autres, en courant le risque d’aller dans le fossé comme eux s’ils l’ont fait.

De la même façon, s’il n’est pas vigilant, le cocher ne saura pas non plus éviter les trous, les bosses, les nids de poule (coups, erreurs de la vie) et le voyage sera très inconfortable pour la calèche, le cocher et le Maître Intérieur. S’il s’endort ou ne tient pas les rênes, ce seront alors les chevaux (émotions) qui dirigeront la calèche. Si le cheval noir est le plus fort (parce que nous l’avons mieux nourri.), la calèche va tirer à droite et être guidée par les images émotionnelles maternelles. Si c’est le cheval blanc dont nous nous occupons le mieux et qui domine, la calèche va tirer à gauche, vers les représentations émotives paternelles.

Lorsque le cocher conduit trop vite, force trop, comme nous le faisons parfois, ou si les chevaux s’emballent, c’est le fossé, l’accident qui arrête plus ou moins violemment tout l’attelage et avec plus ou moins de dégâts (accidents et traumatismes). Parfois, une roue ou une pièce de la calèche lâche (maladie). Soit parce qu’elle était trop fragile. Soit parce que la calèche est passée dans trop de bosses et dans trop de trous (accumulation de comportements, d’attitudes inadéquates).

Il faut alors réparer. Et selon la gravité de la panne, nous allons pouvoir le faire nous-mêmes (repos, cicatrisation). Ou devoir faire appel à un dépanneur (médecine douce, naturelle). Ou ci s’est encore plus grave à un réparateur (médecine moderne). Mais il sera important de toutes les façons de ne pas nous contenter de changer la pièce. Il sera essentiel de réfléchir à la conduite du cocher et à la manière avec laquelle nous allons changer nos comportements, nos attitudes face à la vie, si nous ne voulons pas que « la panne » se reproduise.

Parfois la calèche traverse de zones de faible visibilité. C’est à dire que nous ne voyons pas vraiment où nous allons. Il peut s’agir d’un simple virage. Nous pouvons le voir et nous préparer à son arrivée en anticipant. Nous devons alors ralentir, repérer dans quel sens tourne le chemin et suivre la courbe en tenant bien les chevaux (maîtriser par exemple nos émotions quand nous vivons une phase de changement voulue ou subie). Lorsqu’il s’agit de brume ou d’orage, il nous est alors plus difficile de conduire notre calèche. Nous devons naviguer à vue, en ralentissant l’allure et en nous fiant aux bords immédiats du chemin. Nous devons dans cette phase faire une confiance totale, pour ne pas dire « aveugle », dans le chemin de vie (lois naturelles, règles de la tradition, Foi, etc.) et le Maître Intérieur (non-conscient) qui a choisi ce chemin.

Ce sont les phases de la vie où nous sommes perdus dans le brouillard et où nous ne savons plus où nous allons. Dans ces moments-là, nous ne pouvons plus faire autrement que laisser la vie nous montrer la route. Parfois, enfin, nous arrivons à des carrefours, des bifurcations. Si le chemin n’est pas balisé, nous ne savons pas quelle direction prendre. Le cocher (le mental, l’intellect) peut prendre une direction au hasard. Le risque de se tromper, voire de se perdre est grand. Plus le cocher est sûr de lui, persuadé de tout connaître et de tout maîtriser plus il va vouloir et penser savoir quelle direction choisir et plus le risque sera important. Nous sommes alors dans le règne de la « technocratie rationaliste », où la raison et l’intellect croient pouvoir tout résoudre.

S’il est, en revanche, humble et honnête avec lui-même, il demandera quelle route prendre au passager (Maître Intérieur). Celui-là sait où il va, il connaît la destination finale. Il pourra alors l’indiquer au cocher, qui la prendra, à condition que ce dernier ait été capable de l’entendre. En effet, la calèche fait parfois beaucoup de bruit en roulant. Et il est nécessaire de s’arrêter pour pouvoir dialoguer avec le Maître Intérieur. Ce sont les pauses, les retraites que nous faisons parfois pour nous retrouver, car il nous arrive de nous perdre. Voilà une image simple mais qui représente vraiment bien ce qu’est le chemin de vie. Grâce à elle nous pouvons comprendre facilement de quelle façon les chosent se passent et ce qui peut les faire déraper.

– C’est passionnant ton histoire. Je me suis totalement reconnue. Te souviens-tu ma sciatique quand je t’ai rencontrée et puis ma fracture quand Ninon m’a quittée alors qu’il n’y avait rien eu entre nous. Si j’ai bien compris je dois faire confiance à mon Maitre Intérieur et suivre mon instinct sur le projet que tu me proposes.

– Oui nous avons eu largement le temps de réfléchir à notre avenir. Il est actuellement bouché si nous continuons sur cette route. A moins d’en changer pour en découvrir un meilleur, si nous persévérons à ne pas entendre ce qui nous est dit nous irons dans le fossé.

– Je t’aime à un point si tu savais Clara.

– Et moi donc, grâce à toi j’ai tourné une page et je peux en écrire une dont je pourrais être fière.

– J’ai hâte de me lancer.

– Tiens prends ce carnet j’ai tout noté nous pouvons appeler cet organisme pour commencer ! »

Amour virtuel, amour réel : chapitre 22

Trois ans s’étaient écoulés depuis cette discussion. Axelle et Clara étaient devenues propriétaires d’un ancien corps de ferme et louaient à des paysans un champ dans lequel elles avaient installées une serre. Les citadins étaient très demandeurs de produits biologiques. Et leur étude de marché avait bien ciblé leur clientèle ainsi que le potentiel de leur activité. Le démarrage avait été difficile entre gel et canicule elles avaient cru qu’elles mettraient la clé sous la porte. Mais elles se sont accrochées, elles avaient des crédits à honorer et aucune envie de se confronter à l’intérim.

Quitte à galérer autant que ce se soit pour leur propre compte et leur liberté. Axelle, forte de son expérience en informatique avait crée leur site internet et avait su rendre le référencement suffisamment pertinent pour lui attirer une palette large d’internautes. A travers les demandes elles avaient diversifié leur offre. Clara avait su convaincre les artisans et les agriculteurs environnants de se fédérer autour du marché « biologique » et de vendre par correspondance via leur site.

C’est ainsi que petit à petit la vie du bourg avait vu se modifier son économie, la vitrine virtuelle avait attiré des curieux de plus en plus en nombreux. D’abord ils logèrent chez l’habitant puis un gite s’ouvrit qui servit de boutique. Cette manne financière permit de restaurer les maisons, mettant en valeur le patrimoine et c’est ainsi qu’Axelle et Clara trouvèrent tout naturellement leur place dans cette campagne qui s’était plutôt montrée hostile à leur arrivée. Elles ne roulaient pas sur l’or mais elles avaient de quoi subvenir à leurs besoins et rembourser leurs dettes.

L’amour fou avait laissé la place à plus de tendresse. La dureté du labeur avait eu raison de leur désir permanent. Il faut dire qu’après treize à quatorze heures au grand air sept jours sur sept il ne leur restait plus vraiment d’énergie pour des échanges torrides.

Elles étaient malgré tout heureuses. Ensemble. Personnellement. Chacune avait touché au plus près de sa vérité et donné le sens qui manquait jusque là à leur existence. Axelle avait coupé le contact avec Ninon, l’expulsion par l’huissier lui était restée en travers de la gorge, tout comme dilapider ses indemnités de licenciement en hôtel qui auraient pu l’aider à payer une entreprise pour retaper la vieille bâtisse plutôt que d’y laisser leurs forces sur leurs pauvres heures de repos. Cela avait soudé leur couple, dans l’adversité Clara s’était montrée remarquable de courage et de persévérance.

Plus d’une fois Axelle avait voulu jeter l’éponge mais Clara avait su la persuader de ne pas renoncer. Cette épreuve l’avait transformée. Depuis trois ans, Clara n’avait plus touché à une goutte d’alcool. Elle avait cessé d’entretenir ses pulsions autodestructrices, quand elle sentait monter l’angoisse elle se jetait à corps perdu dans le travail qui ne lui manquait pas. Se sentir responsable de sa reconstruction, aimer une femme et être aimée d’elle étaient ses principales ressources sur lesquelles elle s’appuyait dans les moments de doute. Elle partageait avec sa compagne ce qu’elle avait toujours attendu d’une relation avec une femme.

Axelle lui avait apporté un certain équilibre en l’obligeant à persévérer dans un projet et en y croyant. Elle s’était sentie valorisée par elle, Katy avec son héritage l’avait écrasée par le pouvoir qu’il lui conférait. Elle avait perdu pied et l’alcool avait achevé de détruire une image bien piètre qu’elle avait d’elle. Axelle avait su l’aimer comme elle l’était et même si ensuite elles avaient traversé des crises, elles les avaient surmontées.  

Amour virtuel, amour réel. Cette rencontre aussi improbable qu’inimaginable pour chacune des deux n’aurait pu advenir sans Internet. Machiavélique l’intrusion de la Toile dans la vie des internautes ? Bienfait technologique ?

A vous de juger… ou d’expérimenter…

A chacun ses totems…

Que vous dit votre maitre intérieur ?

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