Romans lesbiens

Roman lesbien : Laisser passer l'orage

Jazz

Laisser passer l’orage est un roman lesbien d’une première histoire d’amour homosexuel.

Tome 2 : Ella

Elle a ce tout petit supplément d'âme. Cet indéfinissable charme. Cette petite flamme.

Michel Berger
Au sommaire

Laisser passer l'orage : chapitre 20

Mardi matin. Pauline laissa un mot pour la femme de ménage afin de lui dire que dorénavant il y aurait la deuxième chambre à nettoyer. Pour le moment elles continueraient à faire chambre à part. En effet Pauline était insomniaque. Afin de terminer sa nuit sans avoir à ruminer les problèmes professionnels elle lisait ou regardait la télévision.

Elles étaient aussi passées au tutoiement. Cependant pour l’agence, leur relation n’étant pas encore officielle elles garderaient le vouvoiement. Quant à la voiture, Jess et Pauline continueraient à prendre chacune la leur. Leur activité leur occasionnait de nombreux déplacements. Finalement le seul changement visible était la nouvelle tenue de Jess. Costume et chemise habillée, plus rien à voir avec ses tenues adolescentes.

Pauline ne put s’empêcher de la complimenter pour son élégance. Elle dut aussi se faire violence pour ne pas lui faire l’amour car la vision de son amante déclencha en elle une pulsion difficilement contrôlable. Heureusement qu’elle tenait à son maquillage sinon elle l’aurait embrassée à pleine bouche. Elle se contenta de passer sa main dans son entrejambe et de lui caresser le sexe à travers le tissu. Ce frottement excita Jess qui glissa sa main dans son chemisier à la recherche de ses seins.

C’est l’heure sur la pendule de la cuisine qui calma leurs ardeurs. Si elles ne se hâtaient pas elles allaient être en retard. L’arrivée de Jess ne passa pas inaperçue. Bertrand se moqua gentiment de Jess. Il la surnomma Mini Pauline. Le mimétisme était flagrant mais il était loin de se douter du reste. Caroline piaffait de coincer Pauline dans son bureau pour en savoir davantage. En particulier de savoir si depuis leur entretien la situation avait évolué.

La matinée fut difficile pour Jess car son changement vestimentaire n’était pas passé inaperçu. Elle eut le droit à toutes sortes de réflexions plutôt positives de la part des clients et des prestataires. Elle était sensible aux compliments qui étaient à son avantage. A croire que Jess était née pour porter un costume. Avec sa petite poitrine, cet habillement renforçait le genre neutre qui était le sien depuis déjà plusieurs années.

A midi Pauline annonça à Jess et Caroline qu’elles tiendraient l’agence pendant qu’elle et Bertrand partiraient en prospection. C’était assez inhabituel car d’habitude chacun avait ses clients. Caroline voulut en savoir davantage mais Pauline resta muette comme une tombe. Elle serait au courant le moment venu. Pour l’instant c’était entre elle et Bertrand. Afin de calmer Caroline elle l’invita pour le mercredi midi au restaurant.

C’était une manière pour Pauline de remercier ses collaborateurs. En général après la prime et la galette, il y avait un bon repas. Jess avait eu l’occasion d’apprécier aux beaux jours les soirées entre filles. L’hiver les sorties étaient différentes car les envies l’étaient aussi. Caroline était pressée d’être au lendemain car elle voulait absolument tout savoir de ce qui s’était passé. Jess ne disait rien mais elle commençait à la trouver insupportable de se mêler de tout. Elle ne savait pas rester à sa place. Et jouait de sa relation avec Pauline pour n’avoir aucune limite dans ses interventions.

C’était rare que Caroline et Jess se retrouvent seules à l’agence. Soit il y avait Bertrand soit il y avait Pauline. Leurs bureaux se faisaient face. Caroline observait en coin sa collègue. Jess était occupée avec le manuel du logiciel comptable. Demain elle se rendrait à l’autre cabinet se former auprès de la comptable. Elle devait comprendre un minimum le fonctionnement. Pauline l’avait chargée de l’accueil pour l’après-midi. Mais en ce mardi c’était assez calme.

A 16 heures Pauline et Bertrand n’étaient toujours pas revenus. Jess qui avait fini d’étudier était descendue aux archives. En effet certaines copropriétés changeaient de syndic au cours de leurs assemblées générales. Pauline savait qu’elle serait débarquée lors de la réunion qui aurait lieu ce soir. Elle n’était pas mécontente car elle l’avait récupéré la gestion avec l’acquisition de l’autre cabinet. Il y avait trop de mauvais payeurs. C’était la quasi-cessation de paiement. Aucun intérêt pour elle. Un administrateur judiciaire serait nommé. Aussi Jess préparait le dossier.

Caroline avait fermé momentanément l’agence car elle avait besoin d’une pause. Les archives et la salle de détente étaient dans les sous-sols du cabinet. Elle proposa à Jess de la rejoindre boire une tisane.

« Tu sais ce que Pauline mijote Jess ?

– Non.

– Pauline ne te confie pas ses secrets ?

– Non

– Je peux te parler Jess ?

– Oui.

– Je ne t’aime pas beaucoup.

– Et pourquoi tu ne m’aimes pas beaucoup ?

– Tu es une petite arriviste. Tu as réussi à manipuler Pauline pour obtenir d’elle ses faveurs. Regarde-toi ! Un costume que tu n’aurais jamais pu te payer. Et tu es passée sans transition de la cité à l’hôtel particulier.

– Tu as fini ?

– Je te préviens je t’ai à l’œil. Et si jamais je vois que ça va trop loin, j’ai l’oreille de Pauline tu dégages.

– Ce qui se passe entre Pauline et moi ne te regarde pas ! Et si tu ne m’aimes pas, ce n’est pas grave. On est là pour travailler ensemble.

– Tu vas en parler à Pauline ?

– Tu regrettes déjà tes menaces ?

– Non.

– Ne t’en fais pas ! Cela restera entre toi et moi. Je ne sais pas où je vais avec Pauline. Tout s’est passé très vite entre nous c’est vrai. Mais je suis sincère et j’ai des sentiments pour elle. Je sais que tu as vu Pauline hier et qu’elle t’a parlé. Elle t’a donc raconté que c’est elle qui est venue me chercher et non l’inverse.

– J’en ai connu des vierges effarouchées qui avaient déjà vu le loup.

– Je ne comprends pas ce que tu me racontes.

– Laisse tomber ! Demain je déjeune avec Pauline. J’aurais une discussion avec elle.

– Je peux à mon tour te poser une question ?

– Tu as déjà couché avec Pauline ?

– Non. Je suis hétéro.

– Et ça ne t’a jamais tenté.

– Je n’ai pas envie de te répondre.

– Tu es jalouse c’est ça ?

– N’importe quoi ? Pauline est une amie. Je la défends.

– Pauline est une femme forte elle peut se défendre toute seule. Elle n’a pas besoin de toi ! »

Caroline n’eut pas le temps de répondre car elles entendirent que Bertrand et Pauline étaient revenus. Chacune lava sa tasse et remonta à son bureau comme si de rien n’était.

Jess n’avait pas que des amis à l’agence. Elle qui pensait que sa période de harcèlement était derrière elle, réalisait que le monde du travail était un milieu violent malgré les apparences. Caroline se posait en rivale et jouait de sa proximité ainsi que de l’ancienneté de sa relation avec Pauline pour déstabiliser Jess.

Toute la question était de savoir maintenant à quel point elle avait de l’influence sur Pauline ? Mais il était certain que Caroline mettrait tout en œuvre pour les séparer.

Laisser passer l'orage : chapitre 21

Pauline s’enferma avec Bertrand dans son bureau. Ils avaient tous les deux la mine grave. Jess et Caroline se regardaient en chien de faïence. Heureusement Jess avait deux états des lieux à faire pour lui permettre de lever le camp. Ainsi elle n’aurait pas à repasser à l’agence et supporter Caroline. En effet elle les enchainait jusqu’à 18 heures. Elle rentrerait directement chez Pauline.

Cette dernière était dans son bain quand Jess franchit la porte. Elle frappa à la porte de la salle de bain pour savoir comment elle allait. Son comportement bizarre l’avait intriguée. Quelque chose allait mal mais quoi ? Pauline l’invita à entrer. Elle proposa à Jess de se déshabiller et de venir la rejoindre. Celle-ci accepta.

L’eau était chaude et la mousse formait une épaisse couche sur sa surface. Pauline se poussa au fond pour laisser Jess venir devant elle. La baignoire était comme les volumes de l’appartement. Démesurée. Elles tenaient facilement à deux sans avoir à se recroqueviller. Pauline prit un gant de toilette et commença à lui frotter le dos sans un mot. Puis le tendit à Jess qui continua à se laver. Ensuite elle rinça le savon avec le pommeau de douche.

Au moment de refermer l’eau Pauline attrapa Jess par la taille et se colla contre elle tendrement. Jess se pencha légèrement en avant pour attraper ses genoux et se caler. Elles restèrent ainsi un long moment. Jess sentait la chaleur du corps de son amante. C’était délicieux. Pauline finit par décoller sa tête de son dos pour l’embrasser. Sa main cherchait à se frayer un chemin entre les cuisses de Jess à la recherche de son clitoris qu’elle se mit à caresser lentement. Jess totalement passive se laissait aller au plaisir.

« Je jouis » dit Jess dans un souffle. Pauline serra de nouveau Jess contre elle. « Tu en as envie ? » demanda Jess. « Pas maintenant. J’avais envie de te caresser. Cela m’a procuré beaucoup de plaisir tu sais. » Pauline était habituée depuis des années à des soirées en solitaire. Redécouvrir la vie à deux était inespérée pour elle car elle avait fait une croix dessus depuis sa séparation. Elle se satisfaisait de ses rapports expédiés avec son ex. Jess était pour elle un cadeau du ciel.

Pauline confia à Jess qu’elle appréhendait l’assemblée générale. Jess lui proposa de l’accompagner. C’était nouveau pour elle. En plus d’apprendre le métier elle serait là pour la soutenir. Elles sortirent du bain et s’habillèrent. Pauline ne se remaquilla pas. Elles dineraient maintenant car la réunion était à 20 heures dans une salle prévue dans l’autre syndic. Il la louait cher à des heures de nuit. Pauline avait d’autres méthodes. La mairie mettait gratuitement à sa disposition des locaux. Ainsi elle n’étranglait pas ses clients financièrement.

Effectivement Pauline avait eu raison. Quand elle arriva l’ambiance était survoltée. Dans la salle elle reconnut l’ancien gestionnaire du cabinet venu avec sa comptable. Et un homme qui devait être le futur administrateur. Les copropriétaires s’étaient déplacés en nombre. Ils accusaient ouvertement Pauline d’avoir vidé les caisses.

Le président du conseil syndical prit la parole. Il demanda à inverser l’ordre du jour de l’assemblée et d’aller directement à la cinquième résolution. A savoir voter le quitus pour la gestion par le syndic. A l’unanimité les copropriétaires votèrent contre. Son cabinet était débarqué comme elle le prévoyait. Pauline qui n’avait même pas eu le temps de s’asseoir ni de poser ses affaires salua la salle sous les insultes et se retira. Jess qui n’avait rien compris à la scène la suivit inquiète.

Arrivée à la voiture Pauline appela Bertrand et l’informa de la situation. Ils en reparleraient demain à l’agence. Au moment où Pauline s’apprêtait à quitter le parking, elle entendit un bruit contre la vitre passager. Elle baissa la vitre de Jess. C’était une copropriétaire. « Merci Madame Legrand. A demain. »

Pour Jess le mystère s’épaississait. Pauline la rassura. Demain elle saurait tout. En attendant elle avait hâte de rentrer et de passer à autre chose. Jess admira la voiture de Pauline. Elle n’était jamais montée dans une berline de luxe comme celle-ci. Elle était épatée par toute sa technologie. Pauline alluma l’autoradio et monta le son. C’était la chanson du moment, un air latino assez dansant. Jess se mit à se trémousser sur son siège et à chanter à tue-tête. Pauline l’imita. En un éclair elle venait de tout oublier. Ce vent de jeunesse que lui procurait sa compagne fit monter en elle un désir puissant.

Il était 21 heures quand elles franchirent la porte. Pauline embrassa Jess et se mit à la caresser frénétiquement. Jess comprit que Pauline avait besoin qu’elle s’occupe d’elle. Elle l’entraina dans sa chambre où elles se déshabillèrent. Jess l’allongea sur le dos et lui prit les deux poignets alors qu’elle était sur Pauline. « Laisse-toi faire ». Elle l’embrassa. Puis glissa entre ses jambes afin de lui écarter les cuisses. Elle prit son sexe à pleine bouche. Pauline n’en revenait pas de son audace car elles en étaient restées aux caresses digitales.

Pauline aimait jouir ainsi. Chacune de ses amantes avait sa manière de faire. Jess découvrait le plaisir de lécher le sexe de Pauline. C’était totalement nouveau et inédit pour elle. Elle aimait sentir Pauline répondre aux mouvements de sa langue et gémir de plaisir. Ce goût salé l’excitait. Pauline ne mit pas longtemps à jouir. Jess refusa que Pauline la touche pour qu’elle profite pleinement de son orgasme. Cependant elle conservait son excitation. Elle se blottit dans les bras de Pauline qui s’endormit aussitôt. Contre la chaleur de ce corps abandonné elle se frotta très lentement contre sa cuisse sans la réveiller. Elle eut un orgasme d’une grande intensité qui lui vrilla le cerveau tant la décharge fut violente.

A cet instant elle ressentit tout l’amour qu’elle éprouvait pour Pauline qui était tout pour elle. Une amante, une mère, une sœur, une amie, une patronne. Elle était toutes les femmes. Jess pour la première fois de sa vie se sentait comblée. Pauline se réveilla et voulut rejoindre son lit.

« Reste avec moi. » Depuis qu’elle était née Jess avait toujours dormi seule. C’était la première fois là aussi qu’elle partageait son lit avec quelqu’un. Dans ces premiers fantasmes homosexuels inavoués elle se rêvait collée contre une femme. Pauline épuisée ne résista pas. Elle se roula en boule sur le côté droit. Et Jess vint se lover contre elle. Elles s’endormirent toutes les deux l’une contre l’autre dans cette position.

Pauline avait bien dormi, d’une traite sans insomnie. Elle se réveilla cinq minutes avant que le réveil ne sonne. Elle embrassa Jess dans le cou. « Je vais dans ma chambre me préparer. » Jess émergea tranquillement avant d’en faire de même.

Pendant que Jess préparait le café, Pauline s’affairait avec le pain toasté. Pauline avait déjà la tête au travail et demanda à Jess ce qu’elle avait pensé de la soirée. Celle-ci lui répondit qu’elle n’avait rien compris à la situation. Elle ignorait déjà tout de la tenue d’une assemblée générale. Mais là en plus ces copropriétaires mécontents qui la remerciaient alors qu’ils venaient de la virer, elle avouait qu’elle était dépassée.

Pauline la mit alors dans la confidence. Toute à l’heure elle annoncerait tout cela officiellement. Jess se figea devant la cafetière. Pauline qui s’attendait à une toute autre réaction voulut en savoir plus.

Jess s’approcha de Pauline. « Serre-moi fort dans tes bras, j’en ai besoin ». Pauline s’exécuta. Le cœur de Jess battait à toute vitesse. Elle sentit monter les pleurs. Toute l’émotion accumulée depuis des jours explosa. Jess se détacha de Pauline et alla s’écrouler sur la chaise la tête entre les bras. Elle sanglotait comme une enfant qui aurait un gros chagrin.

Pauline se sentit envahie d’un amour maternel pour Jess. Elle lui révélait une fibre qu’elle avait jusque-là réprimée. A cet instant elle ressentit tout l’amour qu’elle éprouvait pour Jess qui était tout pour elle. Une amante, une enfant, une sœur, une amie, une égale.

Laisser passer l’orage. Le coup de foudre avait frappé deux fois en moins de vingt-quatre heures.

Laisser passer l'orage : chapitre 22

Pauline sortit les toasts du grille-pain et versa les cafés dans les bols. Jess finit par se calmer. Elle s’essuya le visage et se moucha avec le papier jetable que lui tendit Pauline. Elle s’excusa pour la scène matinale. Ce n’était pas dans ses habitudes de se mettre dans des états pareils. En fait c’était un trop plein. Elle était touchée et bouleversée par ces propos et la remerciait.

Pauline s’excusa aussi. Elle ne voulait pas brusquer Jess ni être maladroite avec elle. Mais la situation était très critique pour l’agence. Elle n’avait pas véritablement le choix. Jess finit par demander ce que les autres en penseraient. Pauline répondit que leur avis n’avait aucune importance car tout le monde était sur le même bateau.

Elles déjeunèrent puis terminèrent de se préparer. Pauline proposa à Jess de ne prendre qu’une voiture car aujourd’hui elle n’aurait pas besoin de la sienne. Arrivées à l’agence, Pauline attendit l’arrivée de Bertrand et Caroline. Elle mit sur la porte un panneau indiquant que l’agence ouvrirait exceptionnellement à onze heures. C’était réunion de crise dans le bureau de Pauline.

Lors de la préparation des dernières assemblées générales, Pauline avait été prévenue par le président du conseil syndical qui l’avait débarquée la veille que les anciens gestionnaires avaient organisé l’insolvabilité de tous les comptes. Ils avaient ouvert un compte parallèle sur lequel était versé l’argent des budgets. Et depuis des mois ils ne payaient plus les différents prestataires. Ils avaient également évité de relancer les mauvais payeurs pour aggraver les comptes qui devraient être votés par les copropriétaires. En fait Pauline s’était fait escroquer avec ce rachat car on lui avait présenté des faux documents.

Par derrière les présidents des conseils syndicaux avaient été approchés par les anciens gestionnaires pour débarquer leur nouveau syndic contre rétribution en liquide. Le but de la manœuvre était de manipuler les copropriétaires pour leur faire croire à la faillite de leur copropriété. Et d’arriver à l’assemblée générale avec un nouveau gestionnaire qui serait leur sauveur. Comme la loi interdit de reprendre ses anciens clients, en fait c’était une coquille vide administrative qui leur servait pour ce montage ignoble. Un prête-nom. Celui de l’ex comptable qui n’était autre que la maitresse du gestionnaire.

Si Pauline avait été informée par ce président c’est parce que celui-ci avait constaté des malversations financières. En particulier des factures supérieures aux devis pour des prestations de mauvaise qualité. Il connaissait le travail de Pauline car sa belle-sœur était gérée par son cabinet. C’était la nuit et le jour. Si les autres présidents marchaient dans la combine c’étaient parce que l’appât du gain passaient avant l’intérêt général. Qui se ressemble s’assemble.

Hier elle s’était absentée avec Bertrand car ils avaient eu trois rendez-vous. Le premier avec un avocat car il fallait d’urgence par référé mettre ce compte sous séquestre avant que l’argent ne s’évapore. De l’autre nommer l’administrateur judiciaire pour éviter la mainmise de la copropriété par ces escrocs.

Ensuite ils avaient rencontré le père de Bertrand qui était le fondateur de ce cabinet. Il était encore dans les affaires. Il leur avait conseillé entre-autre de se séparer des anciens collaborateurs du cabinet. Pousser la comptable à la retraite avec une plainte pour détournement de fonds. Et se séparer des autres avec une rupture conventionnelle. Il y avait des moyens pour les dissuader de s’accrocher.

Ensuite embaucher une nouvelle comptable car il fallait tout remettre d’équerre. Et Caroline ne pourrait pas tout absorber. Enfin Pauline devait prendre un associé de confiance pour créer une autre agence car il allait falloir récupérer les clients. Sinon pour elle c’était le dépôt de bilan, le rachat lui avait coûté assez cher.

Bertrand ne voulait pas reprendre cette place. Aussi Pauline voulait que Jess le devienne. Elles travailleraient en binôme au départ afin de se former. Il faudrait aussi revoir son contrat de travail car elle ne serait plus salariée. Et pour ce qui étaient des transactions immobilières un autre collaborateur était nécessaire. Pauline avait des candidatures, elle commencerait rapidement les entretiens d’embauche.

Bien évidemment elle résiliait le bail de l’autre agence car elle devait couper les ponts avec tout ce qui la rappelait. C’était le troisième rendez-vous. Le cabinet devenait trop petit. Bertrand et Pauline avaient visité leurs futurs bureaux. C’était le double de superficie sur trois étages. Au premier un open-space pour les comptables. Au rez-de-chaussée les bureaux du syndic et de la gestion et vente immobilières. Au sous-sol les archives et la salle de détente. C’était le même prix qu’en ville, un grand parking en plus parce que c’était en périphérie.

Personne n’avait interrompu Pauline. Le visage de Caroline était fermé. Elle adressa un regard de haine à Jess qui n’échappa à personne. « Caroline tu veux dire quelque chose ? » demanda Pauline. Elle se leva sans un mot et claqua la porte. Ambiance.

Bertrand demanda à Jess ses impressions. Pauline l’avait lui aussi informé de sa relation avec Jess. Autant jouer la carte de la transparence sinon Jess ne pourrait jamais prendre sa place. Elle avoua sa peur de ne pas être à la hauteur. Et s’inquiétait de sa relation avec Caroline. Pauline en faisait son affaire car elle déjeunait avec elle à midi. Les crises de Caroline commençaient à bien faire.

Pour terminer la réunion Pauline proposa afin de laisser l’agence ouverte que Bertrand aille faire visiter les nouveaux locaux à Caroline maintenant. Elle emmènerait Jess ce soir après la fermeture. Bertrand était chargé de négocier le bail dans la journée car il fallait agir rapidement. Pauline avait un an jusqu’aux prochaines assemblées générales pour redresser la barre et rendre opérationnelle et indépendante Jess. Ce ne serait pas de trop. D’ici là les actions judiciaires auraient produit leurs effets en neutralisant l’escroquerie.

Cependant Pauline savait qu’il lui faudrait gagner la confiance des conseils syndicaux rompus aux méthodes des anciens gestionnaires. Cela signifiait des réunions régulières. Le suivi de leurs dossiers et travaux. Un travail minutieux qui se gagnait sur le terrain dans les relations interpersonnelles. Imposer Jess la novice ne serait pas chose facile. Sauf à lui donner ses clients et s’occuper des nouveaux. Mais dans un cas comme dans l’autre l’inexpérience de Jess lui reviendrait en boomerang. Aussi elle ne devait pas la lâcher.

Jess n’était pas mécontente d’échapper au logiciel comptable. C’était un conflit en perspective avec Caroline qui s’éloignait. Il restait encore quinze minutes avant l’ouverture de l’agence. Pauline ayant refermé à clé la porte et baissé le rideau proposa à Jess de prendre un café en salle de pause.

Alors que Pauline préparait les tasses et choisissait sa capsule, Jess l’enlaça tendrement par derrière. Elle l’embrassa dans le cou et la remercia. « Alors ça te plait Jess ? » « C’est un magnifique cadeau Pauline, merci ! »

Pauline prépara les deux cafés puis elle s’avança jusqu’à la table. Jess la suivit. Elle se replaça une nouvelle fois derrière elle. Elle l’enserrait à la taille tout en l’embrassant dans le cou. Pauline se laissait faire car les baisers de son amante lui procuraient une sensation de bien-être. « Tu en as envie ? » « Oui » murmura Pauline. Jess dégrafa le bouton de son pantalon et baissa la fermeture éclair. Elle plongea sa main à la recherche de son sexe. Pauline était excitée. Debout l’une contre l’autre, dans le silence du sous-sol Jess caressa Pauline jusqu’à l’orgasme. On entendait que le frottement de la main sur le tissu et la respiration accélérée de Pauline.

Celle-ci resta accrochée à la table tant elle avait la tête dans les étoiles. Jess but son café et nettoya sa tasse à l’évier. Elle revint vers Pauline. « J’ai envie de toi, tout le temps et partout ! »

Alors qu’elle remontait au bureau, Jess entendit le premier client frapper à la porte. Pauline referma son pantalon et but son café. Elle avait trouvé une partenaire sexuelle à sa hauteur. C’était très excitant pour elle de se sentir désirée en permanence. Jess découvrait l’amour et voulait sans cesse l’expérimenter. C’était stimulant. Cela lui procurait une énergie incroyable. Elle avait attendu que la rougeur qui lui était montée au visage disparaisse. Puis elle se reprit et quand elle avait atteint le haut de l’escalier elle était redevenue la professionnelle qu’elle était.

Laisser passer l'orage : chapitre 23

Jess discutait avec la femme qui n’était autre que la copropriétaire qui avait frappé à la vitre la veille. Elle était accompagnée avec le président du conseil syndical. Pauline les fit entrer dans son bureau et leur proposa un café. Jess se chargea de leur préparer.

Ils étaient venus lui rendre compte de la fin de la réunion. Elle s’était passée comme prévu. Ils avaient évité la catastrophe avec la nomination de l’administrateur judiciaire. L’ancien syndic n’avait pas pu imposer le sien car ils n’eurent pas l’unanimité des voix. En effet l’administrateur qui avait été invité par le président du conseil sous l’impulsion de Pauline avait permis de révéler l’escroquerie. L’ancien gestionnaire et sa comptable étaient partis sous les sifflets. Une plainte allait être déposée. Cernés de toute part ils avaient compris que la fuite était la meilleure défense.

Leur préoccupation était de récupérer leur argent. Pauline les rassura c’était dans les mains de leur avocat. En revanche elle ne pouvait pas les reprendre car le quitus n’avait pas été voté. C’est pourquoi avec Jess qu’elle présenta comme son associée, elle avait décidé d’ouvrir un nouveau cabinet. Juridiquement rien n’empêchait de la choisir quand l’administrateur aurait repris leur dossier et payé les débiteurs. Dans trois mois il faudrait réunir une nouvelle assemblée et d’ici là le président devrait informer les copropriétaires. Pauline serait aux commandes car Jess et elles travaillaient main dans la main.

Les copropriétaires étaient rassurés. La catastrophe évitée ils n’auraient pas la crainte de retomber sur un cabinet véreux. Ils les remercièrent chaleureusement. Ils avaient confiance en elles, c’était l’essentiel. Les deux femmes les raccompagnèrent à la porte et les saluèrent. Jess n’en revenait pas de la facilité avec laquelle ils avaient accepté d’être gérée par elle.

Pauline lui expliqua qu’elle n’avait jamais dû être soutenue pour s’étonner d’une telle réaction. Elle lui donnait sa place à elle de la prendre. Jess avait une furieuse envie de l’embrasser mais Bertrand et Caroline rentraient de leur virée. Caroline était impressionnée par le local. Spacieux, confortable et aux dernières normes énergétiques, il était à son goût. Ils seraient plus à l’aise pour travailler. C’était le standing au-dessus de celui-ci.

Il était déjà plus de onze heures et l’agence fermait entre treize et quatorze heures pour la pause déjeuner. Heureusement que Pauline avait eu la bonne idée peu après le rachat de son concurrent de rapatrier ses archives dans les siennes. Comme elle se rendait régulièrement dans cette annexe, elle récupérait toutes les factures et autres devis une fois scannés.

La priorité pour Pauline était de faire un état des lieux des différentes copropriétés. Elle avait sorti la liste et pointait déjà celle qu’elle gérait. Comme elle les connaissait inutile de s’appesantir dessus. En principe les documents étaient gardés entre cinq et dix ans. C’étaient dans les attributions de Jess que de les ranger. Aussi malgré elle, elle connaissait bien les différentes copropriétés. Certaines n’avaient que les factures courantes alors que d’autres cumulaient interventions et travaux. Elle proposa de commencer par elles.

Bonne pioche. L’œil expert de Pauline repéra rapidement les incohérences entre les devis et les factures. Comment pouvaient-ils facturer autant de déplacements pour une même réparation alors que le prix était compris dans le devis ? Il était clair que les prestataires reversaient des rétrocommissions à l’ancien syndic. C’étaient des pratiques illicites. Voilà comment les budgets s’envolaient. En reprenant tous les contrats on pouvait leur faire économiser au moins 30%. Mais pour cela il fallait travailler main dans la main avec les conseils syndicaux. C’était l’épreuve qui les attendait.

C’était la première fois que Jess et Pauline travaillaient avec une telle proximité. Pauline qui était autodidacte et avait quitté le collège il y a plus de vingt ans à la fin de la troisième appréciait les raisonnements intellectuels de Jess. Elle n’appréhendait pas les problèmes de la même manière qu’elle. Elle synthétisait plus quand Pauline faisait appel à son expérience. Elles se révélaient assez complémentaires. En plus elles s’entendaient assez bien. Elles n’étaient pas complices que sexuellement. Elles partageaient aussi le même goût pour le travail. Jess avait refusé de continuer ses études mais était avide d’apprendre.

Caroline qui depuis son bureau avait une vue sur celui de Pauline, dont la porte était ouverte, observait la métacommunication de leurs corps. La distance habituelle entre un patron et un employé était abolie. Elles se frôlaient, se souriaient. La détente physique était visible, leurs corps ne trichaient pas. Caroline était jalouse de Jess car elle lui prenait sa place auprès de Pauline. C’était elle qui partageait d’ordinaire cette proximité.

Peu avant treize heures Pauline rappela à Caroline qu’elles déjeunaient ensemble. Elle avait réservé une table dans la rue piétonne, celles de bars et des restaurants branchés où elles passaient leurs soirées entre filles. Pour le midi l’un d’eux proposait une formule avec une entrée, un plat et un dessert du jour.  Le temps d’y aller et de revenir et de manger, elles seraient de retour vers 14h 30. Jess continuerait à travailler sans Pauline. Bertrand s’occupait du bail de la nouvelle agence.

Durant sa pause déjeuner, Jess plutôt que de rester enfermée dans la salle de détente à manger un plat réchauffé au micro-onde préféra un sandwich dans la rue. Malgré le froid de l’hiver c’était agréable de marcher. C’est surtout qu’elle était un peu angoissée par ce tête-à-tête entre Pauline et Caroline. Difficile de lutter contre une amitié de plus de vingt ans. Caroline avait des armes et des arguments que Jess ne possédait pas. Elle craignait son pouvoir de nuisance et ne le sous-estimait pas.

Jess s’en voulait d’avoir gardé pour elle son échange avec Caroline. Elle aurait dû être plus combative et ne pas se laisser imposer ce silence forcé. Parce que Caroline ne se priverait pas d’en balancer sur Jess. Et jusqu’à quel point Pauline était-elle influençable ? Elle l’avait vue en femme forte mais dans l’intimité elle découvrait ses fragilités. Caroline les connaissait et saurait en jouer. C’était inévitable et de bonne guerre contre une rivale.

Jess prenait conscience qu’on pouvait aimer les femmes et les détester ou les craindre. Ce n’était pas incompatible. Alors qu’elle déambulait dans les rues du centre-ville elle repéra une vitrine colorée par des inscriptions en lettres inconnues. En fait c’était un institut de massage. « Entrée libre et gratuite ». C’était une invitation qui ne se refusait pas. A l’intérieur de la boutique, une odeur inconnue la saisit. Agréable et apaisante, c’était un diffuseur d’huiles essentielles qui embaumait la pièce.

Elle commença à regarder les rayonnages. Des livres, des flacons et du matériel pour les massages. Une vendeuse vint à sa rencontre. Jess directe expliqua qu’elle était entrée par hasard mais n’y connaissait rien. La jeune femme qui connaissait bien son métier chercha à savoir si elle avait envie d’une expérience de massage avec son partenaire. Jess ne savait pas. La vendeuse lui fit alors l’article.

Elle prit un livre et montra les différentes méthodes. Puis continua avec les flacons. Enfin il y avait aussi les salons et les prestations étaient toutes indiquées sur le flyer qu’elle lui tendit.

C’était tentant. Jess acheta un livre et de l’huile de massage et plia le prospectus dans la poche de son costume qu’elle avait recouvert de sa veste polaire. Elle retourna à l’agence pour le feuilleter. C’était un univers totalement inconnu pour elle et elle se plongea dans la lecture. Elle était absorbée dedans quand elle entendit quelqu’un frapper. Il était 14h05 elle avait oublié d’ouvrir l’agence. C’était un prestataire qui venait chercher les clés d’un garage d’une copropriété pour une intervention.

Jess rangea son livre et son huile dans le tiroir de son bureau, elle les reprendrait avant de partir. Cette lecture lui avait permis d’échapper à l’angoisse de la rencontre avec Pauline et Caroline. C’était tant mieux.

Pauline savait que Caroline lui parlerait de Jess. Aussi elle la laisserait vider son sac sans l’interrompre. L’amour rend aveugle, Caroline avait toujours su lui ouvrir les yeux quand Pauline refusait de voir les évidences. Ce qui ne manqua pas. A peine la commande passée Caroline lança le sujet.

Pauline apprit ainsi l’existence de l’échange dont Jess ne lui avait rien dit. La différence d’âge était au cœur de la discussion. Pauline se rendait-elle compte de tout ce que cela impliquait de jouer les cougars ? On les prendrait éternellement pour la fille et la mère. La différence s’accentuerait avec le temps car Pauline vieillirait avec tous les problèmes que ça entraine. Tous les arguments et les préjugés y passèrent. Puis Caroline attaqua Jess sur le plan personnel. Elle allait se servir de Pauline pour grimper socialement. C’était une relation utile. Elle profiterait aussi de son argent et finirait pas vivre à ses crochets.

N’y pouvant plus Pauline arrêta Caroline. C’est elle qui avait embauché Jess qui ne lui demandait rien. Elle encore qui lui avait proposé de s’installer chez elle. Elle enfin qui avait initié leur premier rapport sexuel. Pour une arriviste Jess était surdouée pour l’avoir autant manipulée sans qu’elle n’y voie rien. Caroline se trompait de cible. Elle devait plutôt interroger sa jalousie.

La relation que Pauline avait avec Jess ne modifiait pas l’amitié qu’elle lui portait. Caroline comptait toujours pour elle. Celle-ci se mit à pleurer en écoutant ces mots de réassurance. Elle se sentait bête d’avoir accusé à tort Jess. Mais elle sentait que Pauline était devenue différente depuis qu’elle la connaissait. Peut-être que Pauline était amoureuse et attachée à Jess. Caroline ne l’avait jamais connue dans cet état.

Au moment du café, les deux femmes étaient réconciliées. Authentique et franche telle était leur relation. Caroline fit mettre dans un sachet les chocolats et le canelé qui accompagnaient le moka.

Jess était occupée avec les dossiers quand elles revinrent à l’agence. Elle avait décidé d’un code couleur sur la liste pour prioriser les copropriétés à suivre plus spécifiquement. Caroline se planta devant elle et lui offrit le sachet. « C’est pour toi Jess. Je me suis trompée sur ton compte. Je suis désolée ». Jess la remercia alors que Pauline qui était dans le dos de Caroline lui adressa un clin d’œil.

La voilà qui était momentanément rassurée sur les intentions de Caroline. Pour autant elle ne baissait pas la garde. Une femme jalouse reste toujours une rivale.

Laisser passer l'orage : chapitre 24

Comme promis Pauline emmena Jess visiter les locaux. De nuit avec la lumière artificielle, vides ils semblaient immenses. Pauline se projetait déjà dans sa nouvelle agence. Elle lui désigna les bureaux de chacun. Celui de Pauline était le plus grand car elle gardait la table de réunion. Celui de Jess était mitoyen. Elle pourrait ainsi passer d’un bureau à l’autre sans sortir. En face trois bureaux plus petits pour les commerciaux. Bertrand héritait du plus grand. Au bout du couloir qui les séparait un accueil.

A l’étage l’open-space pour les comptables. Et au sous-sol les archives et la salle de détente. Rien à voir avec le cabinet actuel. En plus c’était neuf. Pauline prendrait une entreprise pour déménager. Depuis l’annonce Pauline réfléchissait à la restructuration. En particulier sur la masse salariale. Le père de Bertrand avait vu grand et elle ne voulait pas rogner sur ses revenus. En effet elle n’était pas assurée de garder tous les contrats de syndic.

En fait elle voulait économiser sur le poste de comptable et de commercial. Et mieux répartir les tâches. Elle devait passer à la vitesse supérieure pour la comptabilité. Informatiser davantage quitte à envoyer Caroline en formation. Demander à Bertrand de former Jess à la vente immobilière. Et embaucher une personne qui remplacerait Jess et qui serait en appui à Caroline.

Bertrand ayant préféré le salariat, les commissions étaient versées à l’agence. Ainsi il avait des revenus réguliers et une prime d’intéressement. Il était motivé par le chiffre d’affaire la pression en moins. Jess demanda le salaire de Bertrand. Elle eut des étoiles dans les yeux en entendant le montant. Pauline lui assura que l’an prochain elle en aurait autant. Et dans quelques années si tout allait bien et que le cabinet continuait à prospérer et gagner des parts de marché, elle aurait autant que Pauline qui avait plus du double.

Jess avait le tournis. Elle avait passé son enfance à voir sa mère compter chaque centime d’euros. Jamais elle n’avait imaginé gagner autant d’argent en si peu d’années. Elle ne regrettait pas son choix d’avoir arrêté ses études. Pauline lui dit qu’elle avait mis dix ans à monter son affaire. Jess en mettrait cinq. Et quoi qu’il arrive c’est un métier qui ne connaissait pas la crise. Pauline regarda Jess avec attendrissement. Elle la serra fort contre elle. « Tu me donnes une telle énergie Jess. »

Jess était partagée entre l’envie de se projeter dans cette vie rêvée et celle de se dire que du jour au lendemain tout pouvait s’arrêter. Elle n’était pas certaine que la trêve proposée par Caroline soit sincère. Et inévitablement elle serait jalouse de son succès. Tôt ou tard elle remettrait sur le tapis son procès en arrivisme et manipulation.

Pauline proposa de rentrer. Jess n’avait pas dit un mot sur le chemin du retour. Pauline le mit sur le compte de l’émotion et ne chercha pas à la faire parler. En rentrant comme d’habitude Pauline s’enferma dans la salle de bain. Et Jess qui préférait se doucher en profita pour réchauffer au four un gratin pendant que Pauline se prélasser dans la baignoire. Le sandwich était loin et elle avait faim.

Revêtue d’un peignoir Pauline sortit de la salle de bain. Elle observait du haut de l’escalier Jess qui s’affairait à mettre la table. Cette vision lui procura une sensation de bien-être. Elle avait beau aimer la solitude et ne pas la craindre, que c’était bon d’avoir une compagne à ses côtés.

Elle était encore émue de la détresse que Jess avait difficilement camouflé durant la journée. D’abord avec Caroline. Ensuite à la nouvelle agence. Elle en était en partie en cause. Ce soir elle crèverait l’abcès avec elle.

A table Pauline raconta à Jess son déjeuner avec Caroline. Elle s’en voulait d’avoir laissé la situation déraper entre Caroline et Jess. Jamais Caroline n’aurait dû se permettre d’avoir ces propos déplacés dans la salle de détente. Ce qui se passait entre Jess et Pauline ne la regardait pas. C’était un enchainement de circonstances que personne n’avait choisi ou contrôlé. Jess demanda à Pauline pourquoi elle faisait tout ça pour elle. Finalement elles se connaissaient à peine. Et avoir eu des relations sexuelles ne l’obligeaient en rien.

Après tout elles étaient deux adultes consentantes. Elles se plaisaient, prenaient du plaisir ensemble. Il y avait un déséquilibre entre ce que Jess pouvait apporter et ce que Pauline lui donnait. Tout cela commençait à la mettre très mal à l’aise car elle passait aux yeux des autres pour ce qu’elle n’était pas. En fait tout ça allait trop vite !

Pauline comprenait Jess. Mais elle n’était pas dans la même urgence qu’elle. Elle approchait de la quarantaine et elle n’avait rien construit ou presque de sa vie affective. Elle avait instrumentalisé Bertrand pour échapper à son milieu. Et n’avait pas su répondre aux besoins de sa première compagne trop accaparée par son ascension sociale. Si elle tirait le bilan personnel il était maigre et pathétique.

Jess en fait arrivait dans sa vie comme un miracle et un cadeau. Elle réalisait qu’il était temps pour elle de s’occuper de la femme qu’elle était. Jess la comblait sur tous les points. Sexuel, affectif, professionnel. D’instinct Pauline savait qu’avec elle, elle ne se trompait pas. Ce matin, dans la salle de pause, quand Jess l’avait fait jouir elle avait vécu un moment inouï de bonheur et de complicité. Tout ça s’était passé si naturellement, sans mot ou presque. Pauline adorait cette tension sexuelle permanente entre elles deux. Cette énergie la portait, elle avait envie de conquérir le monde avec Jess.

Jess l’écoutait attentivement sans oser l’interrompre. Pauline se tut et lui demanda son avis. Jess reconnut qu’elle aimait être en phase avec Pauline. Sans se parler elles partageaient les mêmes fantasmes au même moment. Elle en tremblait encore de ces caresses matinales. Elle n’en revenait pas de cette transgression. Pauline aimait que Jess la surprenne et la désire en permanence. Au moment où elle devait invisible par son âge pour les hommes, elle existait dans les yeux de Jess. Mais ça elle ne pouvait pas lui dire.

Jess remercia Pauline. Cette discussion l’avait apaisée. Elle allait arrêter de s’angoisser pour l’avenir. Le présent était à construire. Comme tous les soirs Pauline invita Jess à partager son rituel de la tisane sur le canapé. Elle en profita pour lui annoncer le programme du lendemain. Elles termineraient de faire l’état des lieux des copropriétés et prendraient contacts avec les présidents de conseils syndicaux pour se réunir.

A la pause de midi, elle emmènerait Jess s’acheter un manteau car cette veste polaire n’allait vraiment pas avec son costume. D’autre part il faudrait d’acheter également un anorak et une tenue de ski car samedi elles partaient toutes les deux pour une semaine à la montagne en club. Jess n’était pas au courant. Pauline expliqua qu’elle prenait toujours la semaine qui précédait les vacances scolaires. Jess n’avait pas pris de vacances depuis presque un an et ça lui ferait le plus grand bien ! En plus elles avaient besoin de recharger les batteries avec ce qui les attendait au retour.

Jess n’était jamais partie aux sports d’hiver et elle ne savait pas skier. Pas de souci elle apprendrait pendant que Pauline skierait dans un groupe à son niveau. C’était tout l’intérêt d’un club. D’ailleurs elle avait découvert les joies de la glisse avec Bertrand qui lui avait connu ça dès son plus jeune âge. Elle transmettait à son tour à Jess. De toute manière dans peu de temps, le salaire de Jess allait s’élever, elle pouvait commencer à vivre selon ses futurs moyens.

Considérons que les vêtements étaient une gratification de Pauline pour sa promotion. Et les vacances, le moment idéal pour apprendre à se connaitre mieux et surtout loin des regards connus.

Ce n’étaient plus des étoiles que Jess avait dans les yeux mais toute la voie lactée. Jess proposa à Pauline d’abréger la soirée dans le salon et de monter dans sa chambre. Elle avait trop envie de lui faire l’amour.

Comme la veille Jess l’entraina dans sa chambre où elles se déshabillèrent. Elle l’allongea sur le dos et lui prit les deux poignets tout en se penchant pour l’embrasser. Puis glissa entre ses jambes afin de lui écarter les cuisses et prendre son sexe à pleine bouche. Alors que Pauline était bien excitée, elle s’arrêta et s’allongea à côté d’elle. Pauline les cuisses écartées était offerte à son amante. D’une main elle la pénétra et de l’autre stimula son clitoris. Une onde de plaisir envahit Pauline qui se mit à rougir.

Comment Jess avait-elle pu deviner qu’elle en avait autant envie ? Un cri déchirant traversa l’air. Jess s’allongea et prit Pauline dans ses bras. « Et toi ? » Jess ne répondit pas. Elle serra encore un peu plus tendrement Pauline contre ses seins. Cette dernière se mit à la caresser. Elle était tellement excitée qu’elle jouit tout de suite. Et tellement épuisées qu’elles s’endormirent dans cette position.

Au milieu de la nuit Pauline regagna sa chambre. Elle aimait la fougue de Jess et l’excitation permanente qu’elle lui procurait. Rien que d’y penser elle avait envie d’elle de nouveau. Pauline était amoureuse. Comme jamais elle ne l’avait été. Et maintenant c’était sûr elle voulait construire sa vie avec elle. Définitivement et pour toujours.

Laisser passer l'orage : chapitre 25

Pauline s’était levé la première et avait préparé le petit-déjeuner. Jess serait bien restée au lit car toutes ces émotions l’avaient fatiguée. Mais à peine avait-elle aperçut Pauline dans la cuisine qu’elle se sentait prête à affronter la journée. « Bien dormi mon amour ? » demanda Pauline.

C’était la première fois qu’elle l’appelait de la sorte. Jess vint se placer derrière elle et l’embrassa dans le cou. « Tu en as envie ? » « Oui » murmura Pauline. Et comme la veille contre la table de la cuisine elle la caressa pour la faire jouir. « C’était bon mon amour ? » demanda Jess. Pauline adorait comment Jess colorait sa vie en noir et blanc. Elle adorait la libido débordante de Jess. Elle n’en avait jamais assez. Elle l’embrassa pour toute réponse.

Comme la journée serait dense et qu’elle n’aurait pas trop d’intimité elle appréciait les initiatives de Jess. Ainsi elle partirait au travail avec son envie satisfaite mais aussi une tension sexuelle qu’elle garderait jusqu’au moment où Jess aurait envie de la prendre. Que c’était bon de se sentir désirée.

La matinée passa rapidement. Jess ne calcula pas Caroline. La veille Jess avait laissé volontairement son livre et son flacon d’huile dans le tiroir car elle voulait surprendre Pauline. Avec les achats du midi elle pourrait les dissimuler dans les sacs et les rapporter chez Pauline sans que celle-ci ne s’en aperçoive. Le mieux serait de l’expérimenter au club. Elles auraient tout le temps nécessaire pour un massage.

Pauline avait ses boutiques chics en ville. Elle avait repéré dans une vitrine un manteau droit mi long en drap de laine. Il existait en différents coloris. Jess ne savait que choisir. Elle laissa à Pauline le soin de trancher. Elle opta pour le bleu marine qui irait avec ses deux costumes. En ce qui concernait l’anorak et la tenue de ski, Pauline avait ses habitudes dans une boutique spécialisée dans les sports. Comme c’était de saison, il y avait un rayonnage conséquent.

Un vendeur se précipita sur elles. Pauline expliqua la situation. Comme Jess n’avait aucun équipement, il prit un panier et leur demanda de le suivre. Jess lui indiqua sa taille. Bonnet, gants, bottes de neige et autres accessoires, Jess était parée pour affronter son séjour à la montagne. Alors qu’elles étaient chargées de paquets et remontaient à pied la rue qui les menaient à l’agence, le téléphone de Pauline sonna. Impossible de répondre.

Pauline avait foncé directement dans son bureau. Jess descendit en salle de détente les sacs afin de ne pas encombrer l’espace de travail. Au préalable elle avait mis son livre et son flacon dans l’un d’eux. Caroline et Bertrand étaient déjà revenus de leur pause déjeuner. En remontant Jess vit Pauline au téléphone. En l’apercevant elle ferma la porte le visage fermé. Jess eut juste le temps d’entendre « Je ne peux pas ce soir ! »

Caroline regarda bizarrement Jess. Celle-ci n’avait pas compris comment en un si court instant la situation avait pu déraper. En même temps elle n’avait pas envie de se prendre la tête. Pauline avait vécu avant elle, elle ne pouvait pas exiger qu’elle fasse un trait dessus. Alors que Pauline et Jess devaient cet après-midi appeler les présidents de conseils syndicaux, Pauline annonça à Jess de fixer les rendez-vous toute seule. Elle lui laissait l’agenda. Sauf exigences particulières, les réunions auraient lieu dans les copropriétés car le déménagement aurait lieu à leur retour de vacances.

Ainsi Caroline apprit que les deux femmes partaient ensemble. En revanche elle ignorait la raison de sa sortie qui n’était pas prévue. Néanmoins elle s’en doutait un peu. « Elle est au courant ? » demanda Caroline au moment où Pauline passait devant elle en mettant son manteau. « Non. »

Pauline s’absenta durant deux heures. Pendant ce temps-là Jess avait bien avancé. En dehors de deux présidents injoignables tous les autres avaient fixé une date. C’était de bon augure. D’autre part Jess s’était arrangée avec Bertrand pour les états des lieux prévus la semaine prochaine. Elle en avait décalé trois à demain. Et il se chargerait des quatre autres. Quand Pauline revint Caroline était en bas à boire un thé car c’était sa pause de l’après-midi.

Pauline partit la rejoindre. Jess entendit des bruits de conversation mais sans en entendre le contenu. Quand Caroline remonta avec Pauline, un petit sourire s’affichait sur son visage. Jess ne sut l’interpréter. En attendant elle n’avait pas été dans la confidence. C’était assez délicat d’aller demander des explications à Pauline.

Jess eut toutes les peines du monde à rester concentrée. En fait son histoire avec Pauline avait à peine cinq jours qui lui paraissaient une éternité. Le jeudi précédent elle se souvenait de la sortie de Pauline avec son ex. Sans doute que ce jour était celui de leur rencontre hebdomadaire. Pauline ne lui avait pas précisé la fréquence de leurs rapports. Mais nous étions jeudi et les maigres indices concordaient. Il était clair que Pauline n’avait pas dû lui annoncer qu’elle était avec Jess. Et rien ne l’empêchait de mener de front deux histoires.

Jess découvrait les affres de la jalousie. Elle s’imaginait que Pauline durant ces deux heures était allée faire l’amour à une autre femme. Qu’elle s’était confiée à Caroline parce qu’elle avait besoin de soulager sa conscience. Le mieux était d’avoir une explication avec Pauline. Après tout elle aussi était allée voir Lola le lundi et avait couché avec. Elle ne pouvait pas exiger de Pauline ce qu’elle-même n’avait pas été capable de faire.

C’est avec soulagement que Jess accueillit la fermeture du cabinet. Elle prit ses affaires et rentra avec Pauline. Celle-ci était déjà dans les vacances. Le mieux était de commencer les sacs ce soir, elle lui prêterait une valise. Il faudrait retirer les étiquettes des nouveaux vêtements. D’autre part, elles partiraient avec sa voiture. Comme la nuit tombait tôt en montagne, avec le délai de route, elles partiraient avant 7 heures. Elles prendraient juste un café et sur la route elles s’arrêteraient pour manger. Avec l’autoroute elle comptait mettre huit heures.

Elle était aussi équipée de chaines. Avec la neige à cette époque ce serait mieux pour aborder la montagne. On ne sait jamais quelle épaisseur elle aurait. Mais juste avant d’aborder la montée, elles s’arrêteraient sur un parking pour les mettre. Pauline était joyeuse car elle connaissait ce club qu’elle affectionnait.

Comme d’habitude Pauline prit son bain. Et une fois douchée Jess commença à retirer les étiquettes comme lui avait conseillé Pauline. Elle n’avait pas l’habitude de partir en vacances et ne savait pas trop quoi prendre. Elle attendrait les consignes de Pauline plus aguerrie. Celle-ci contrairement aux autres soirs sortit rapidement de la baignoire. Elle rejoignit Jess dans sa chambre et lui indiqua quoi prendre.

Une fois leurs valises faites qu’elles complèteraient le lendemain avec les affaires de dernière minute tels que les chargeurs de téléphone, elles descendirent dans la cuisine. « Tu veux qu’on en parle ? » demanda Pauline. « Oui ! ».

Jess avait vu juste. Il s’agissait bien de son ex. Pauline et elles se voyaient tous les jeudis. Cependant pour ne pas avoir à rompre par sms ou téléphone, Pauline avait seulement annulé leur sortie. Mais son ex, insistante, l’avait rappelée sentant que Pauline avait rencontré quelqu’un. Aussi Pauline qui ne souhaitait pas entretenir la moindre ambiguïté avait quitté l’agence cet après-midi pour mettre un terme à leur relation de vive voix.

La confiance est le ciment d’un couple. Jess ne sut pas si Pauline avait eu une dernière relation sexuelle avec son ex. Mais au fond elle s’en moquait. Chacun fait comme il peut avec la séparation et l’abandon. Pauline avait aimé avant elle. Son expérience lui venait aussi de là.

Elles dinèrent. Puis ce fut Pauline qui entraina Jess dans sa chambre pour lui faire l’amour. Le sexe est aussi un autre ciment du couple. Les corps ne mentent pas. Ce fut animal entre elles deux, sauvage et doux à la fois. L’unique façon aussi d’éliminer les tensions accumulées et de ressentir la force de leur amour.

Laisser passer l'orage : chapitre 26

Aucune des deux ne toucha terre le vendredi. Il leur fallait tout boucler pour partir tranquille et en laisser le moins possible à Bertrand et Caroline. Pauline détestait de devoir gérer à distance les problèmes. Elle avait besoin d’une coupure durant ses vacances. Rien de tel que de ne pas débrancher pour s’épuiser inutilement avec une charge mentale. Elle avait des collaborateurs pour la seconder. A eux de faire aussi le barrage quand des clients ou des prestataires étaient trop insistants. A moins d’une catastrophe comme un incendie, le reste pouvait attendre son retour et être traité par d’autres.

Afin d’affronter la route reposée, Jess et Pauline se couchèrent tôt. Après un café vite avalé et les bagages chargés, direction la montagne. Pauline avait rentré les coordonnées du club dans le GPS de la voiture. Sans les pauses, elles avaient sept heures de voyage. Rapidement elles se retrouvèrent sur l’autoroute.

Vers huit heures, elles prirent une pause pour le petit déjeuner. Pauline proposa à Jess de prendre le volant. Impressionnée d’avoir entre les mains ce véhicule bourré de technologie, Jess prit rapidement goût à sa conduite. C’était reposant de rouler avec le régulateur de vitesse. Nouveau aussi.

En cette basse saison la circulation était fluide. Le paysage défilait, monotone. Elles se mirent à bavarder et de fil en aiguille commencèrent à se raconter. Peu ou prou à vingt ans d’écart elles avaient vécu les mêmes humiliations, la même pauvreté, les mêmes politiques des villes qui arrosaient d’argent public leur cité sans rien régler de leur précarité. Des échecs cuisants où la religion avait remplacé la politique, les banlieues rouges étaient devenues voilées. Le chômage de masse avait laissé prospérer les économies souterraines. La maison brûlait pendant qu’on regardait ailleurs abandonnant à leur sort toute une population fragile.

Jess comme Pauline avaient compris qu’elles devaient échapper à tout ça. Sans doute parce qu’avec leur homosexualité, reproduire les modèles forcément c’était plus compliqué. Cependant ce n’était pas dans leur milieu social qu’elles trouvaient les racines de leur orientation. Et il serait bien réducteur pour Jess de l’attribuer à sa mère célibataire et son absence de père. Pauline avait été élevée dans une famille aimante mais détruite économiquement par la crise sociale. Sans doute que la réponse était plus complexe.

En évoquant ses souvenirs, Jess se sentit triste. Elle prenait conscience que sa mère lui manquait. Depuis qu’elle était avec Pauline c’est la première fois qu’elle l’évoquait. Depuis qu’elle avait vu Elise, la colère était retombée. Sans le coup d’éclat de sa mère jamais elle n’aurait eu cette histoire avec Pauline. En même temps elle était aussi responsable de son éviction du foyer maternel. A force de répéter qu’elle ne continuerait pas ses études pour partir travailler, sa mère angoissée par le vide qui l’attendait avait précipité son départ.

Pauline avec sa maturité savait trouver les mots pour apaiser Jess et la décentrer de ses problèmes. Elle mettait en perspective les faits, les analysait et les replaçait dans le contexte. En fait Jess n’en voulait pas à sa mère de l’avoir poussée hors du nid mais de donner un père à son futur enfant. Son père lui manquait. Pauline voulut savoir si elle l’avait rencontrée. Jamais.

Il y avait une fêlure et une blessure profonde liée à ce manque. Mais Jess ne souhaitait pas pour autant faire la démarche de le voir. Sa mère n’avait jamais caché son identité. Sans doute que pour elle il était trop tôt pour effectuer cette démarche. Cela dit son père n’avait jamais cherché à la retrouver alors qu’il connaissait son existence.

Pauline en quittant sa cité n’avait jamais revu ses parents. Ils leur en avaient voulu d’avoir coupé avec ses racines ouvrières, de basculer dans le camp des patrons et des oppresseurs. Pauline assumait pleinement ses idées libérales, son goût pour le capitalisme. Difficile à admettre pour un père communiste qui rêvait encore de la révolution du prolétariat. Par moment elle le regrettait. Coupée de ses racines, sans branche, elle était un arbre mort. Chez Pauline aussi il y avait une fêlure et une blessure profonde liée à ce manque.

Jess n’était pas rancunière. Pauline l’engagea à revoir sa mère. Ce serait dommage après tout ce qu’elles avaient vécu de rompre la relation. Une mère on n’en a qu’une. Et puis Jess allait avoir un petit frère ou une petite sœur qui n’avait rien demandé. Il ou elle aurait le droit de la connaitre. D’ailleurs est-ce que Jess savait quand Vanessa devait accoucher ? Non. Mais étant donné que sa mère avait rencontré Kevin en août et que la grossesse datait de deux ou trois mois en janvier, ce serait pour cet été.

Le voyage passa à toute vitesse. Pause rapide le midi avec un sandwich hors de prix d’une enseigne connue. A quinze heures, elles étaient arrivées en bas de la montagne. Les flocons de neige commençaient à virevolter annonçant une chute plus conséquente. Sur un parking public Pauline déballa les chaines. Un routier qui était en pause en l’apercevant proposa son aide. Pauline le remercia. Cela lui évitait de se salir les mains. Lui était équipé de gants et avait une grande habitude. En deux temps trois mouvements l’opération avait été effectuée.

Durant une heure, en seconde la plupart du temps, Pauline négocia avec les nombreux virages et montées en pente raide. La vue était à couper le souffle. Des arbres enneigés à perte de vue à flanc de côteaux. Jess n’en perdait pas une miette. Elle découvrait la montagne et ses dénivelés. Elle avait les oreilles qui se bouchaient au fur et à mesure de la montée. Par moment elle éprouvait de la peur quand sur les lacets serrés, alors qu’elles étaient côté ravin, Pauline devait se mettre sur le côté pour laisser passer un large camion.

Quand enfin elles franchirent le col, elles virent la pancarte au nom de la station. Pauline savait où était le club. Elle s’y rendit sans hésitation. Et Jess ne fut pas mécontente de sortir de la voiture respirer un bol d’air. Elle était pâle et nauséeuse, il était temps d’arriver. La nuit commençait tout juste à tomber, comme la neige qui était déjà épaisse à cette saison. Pauline avait bien évalué le trajet et la météo. Tout s’était finalement bien passé.

A la réception l’hôtesse leur demanda si elles avaient fait bon voyage et leur remit les clés de leur chambre double ainsi que les documents d’accueil. Elles avaient le temps de s’installer et de se reposer un peu avant le pot de bienvenue qui aurait lieu à dix-huit heures au bar.

Autant Pauline était à l’aise avec les codes luxueux de cet hôtel cinq étoiles, autant Jess ne se sentait pas dans son élément. Elle avait le sentiment de dépareiller. D’être jugée et perçue comme une usurpatrice. Les autres membres du club se rendraient vite compte de ses origines. Toutes les humiliations passées remontaient à la surface. Pauline l’assura que ce ne serait pas le cas. De toute manière elles étaient là pour une semaine, elles seraient vite oubliées.

La chambre était située au dernier étage et avait vu sur les pistes de ski. Malgré la nuit noire l’éclairage permettait d’apercevoir les téléskis et les pentes qui serait damnées dans la soirée. Pauline avait réservé une chambre supérieure avec un lit king-size et une baignoire.

Elle adorait prendre des bains et ensuite rester au lit dans le peignoir épais en coton ultra moelleux prêté par l’hôtel. Son luxe était de ne rien faire ou presque. Skier, manger, dormir. Et bien évidemment faire l’amour avec Jess.

Elles déballèrent les valises et rangèrent leurs vêtements dans le dressing. Pauline proposa à Jess de prendre un bain mais elle refusa. Elle voulait s’allonger car elle ne se sentait pas très bien. L’altitude, l’émotion, la discussion, c’était un ensemble. Pauline n’insista pas. Elle se rappelait elle aussi qu’elle avait éprouvé le même malaise la première fois que Bertrand l’avait emmenée en vacances dans ce type d’établissement.

Jess devrait s’y faire. Si elle voulait socialement s’élever, elle serait prise dans ces conflits inconscients de loyauté. Ne pas se renier ni oublier d’où elle venait. Mais en même temps changer pour aller vers du meilleur. C’était cette délicate équation qui s’opérait en elle. Certains ont la réussite modeste, d’autres plus écrasantes. Pauline comme Jess étaient de la première catégorie.

Quand Pauline sortit de la salle de bain, Jess s’était endormie. Elle la réveilla et lui proposa de se laver et de se changer avant le pot de bienvenue. Elles avaient faim toutes les deux. Manger leur ferait du bien. Elles ne traineraient pas à table comme la plupart des clients qui étaient arrivés aujourd’hui. Elles se coucheraient tôt et demain serait un autre jour. Le premier de leurs vacances.

Laisser passer l'orage : chapitre 27

Elles s’endormirent rapidement. A neuf heures après le petit déjeuner elles devraient choisir leur groupe selon leur niveau de ski. Jess dans les débutants, Pauline dans les confirmés. Avant de pouvoir descendre des pentes Jess devait acquérir les bases.

Elle se levèrent naturellement vers sept heures et choisirent de déjeuner avant de se préparer. Ainsi elles seraient tranquilles et éviteraient la cohue au buffet. Le choix était impressionnant. Pauline conseilla à Jess de ne pas charger son assiette pour éviter à la fois le gaspillage et la prise du poids. Elles étaient là pour une semaine, Jess aurait le temps de tout goûter.

Elles apprécièrent de se retrouver toutes les deux. A huit heures elles étaient à nouveau dans leur chambre. Jess et Pauline s’organisèrent pour occuper à tour de rôle la salle de bain. Elles mettraient leur tenue de ski juste avant de partir. Il leur restait encore une demi-heure avant de rejoindre le hall d’entrée où aurait lieu la sélection des skieurs. Jess n’y tenant plus embrassa Pauline qui terminait de faire un chignon pour dissimuler ses cheveux sous le bonnet devant la glace de la salle de bain.

« Tu en as envie ? » demanda Jess. « Oui ». Jess se colla derrière Pauline qui l’observait dans la glace. Elles se voyaient l’une contre l’autre. Jess glissa sa main dans la culotte de Pauline et commença à la caresser lentement. « Viens ! ». Pauline entraina Jess sur le lit et elles se caressèrent mutuellement jusqu’à l’orgasme. Elles avaient un peu honte d’aller vite et en même temps d’être déjà aussi excitées. Mais l’idée de se séparer alors que depuis des jours elles ne se quittaient plus expliquait cette précipitation.

A neuf heures elles étaient dans le hall de l’hôtel où les moniteurs avaient convié les skieurs pour former les groupes. Jess était toute seule à débuter. A cette saison, il n’y avait pas encore d’enfants. Et tous les adultes présents étaient des habitués. Essentiellement des retraités ou des jeunes couples sportifs. Pauline s’intégra dans un groupe de confirmés.

A midi elles se retrouvèrent dans la chambre. Jess était plutôt contente de son premier cours. Elle aimait ce sport. Sa monitrice avait son âge et était très sympathique. Jess bénéficiait d’un cours individuel, aussi elle avait largement eu le temps de pratiquer tous les exercices du programme matinal. Elle savait déjà pratiquer le chasse-neige arrêt, indispensable pour commencer.

Pauline de son côté avait un groupe de son niveau. Elle avait oublié combien les cuisses étaient sollicitées. Elle craignait d’avoir des courbatures. Sinon ils avaient dévalé une piste assez technique où les sensations de glisse étaient incroyables. Les cours reprenaient à quatorze heures pour deux heures car ensuite la nuit tombait et les remonte-pente s’arrêtaient.

A table elles s’étaient retrouvées avec des membres du groupe de Pauline. Ils parlèrent de leur matinée et du moniteur qui était un excellent skieur. Il avait mis la barre un peu haut pour un premier jour. Mais ce défi n’était pas pour leur déplaire. La piste était rouge mais elle aurait pu être classée noire. Jess restait silencieuse car elle se sentait un peu exclue du groupe. Personne ne lui demanda qui elle était, ni dans quel groupe elle était. Pauline en revanche était à son aise avec eux.

Le plus difficile fut de remettre leur tenue mouillée qui n’avait pas eu le temps de sécher durant la pause déjeuner. Jess n’eut qu’une heure de cours car sa monitrice estima qu’elle avait acquis tout le programme prévu pour la journée. A cette vitesse là Jess saurait skier correctement à la fin de la semaine. Elle était contente de son élève. Aussi inutile de trop en faire pour un premier jour.

Jess profita de cette heure pour prendre un bain chaud. Elle sentait que certains de ses muscles avaient travaillé, en particulier ceux qu’elle ne sollicitait pas habituellement. Elle but aussi beaucoup pour éliminer l’acide lactique car elle craignait comme Pauline les courbatures. Quand Pauline rentra à son tour elle en fit de même.

Alors qu’elle sortait de son bain, Jess lui proposa un massage. Elle tenait le flacon dans une main et raconta à Pauline où et comment elle se l’était procuré. Jess avait envie de tester avec Pauline d’autres manières de se toucher et de se donner du plaisir. Pauline apprécia la surprise car elle était déjà bien douloureuse après une première journée de ski.

Jess étendit une grande serviette sèche sur le matelas et laissa Pauline s’allonger nue dessus. La température était idéale dans la chambre, elle ne risquait pas d’avoir froid. Jess versa un peu d’huile sur son dos et débuta le massage. Elle avait en mémoire les conseils lus dans le livre. Bien se positionner. Doigté ferme. Commencer par le bas puis remonter les lignes énergétiques à la recherche des nœuds. Et redescendre. Puis recommencer jusqu’à sentir les tensions se dissiper.

Pauline avait le dos douloureux et contracturé. Jess le sentait sous ses doigts. Durant une heure que dura le massage, Pauline avait senti que ses contractures lâchaient les unes après les autres. Depuis combien de temps ne s’était-elle pas sentie aussi bien ? Avec ce massage, elle était plongée entre la veille et le sommeil qui la mettait dans un état de conscience modifié. Elle ressentait au contact des doigts de Jess sur sa peau physiquement l’amour qu’elle avait pour elle.

Celle-ci voyant que Pauline était détendue termina le massage en couvrant Pauline avec son peignoir afin qu’elle ne ressente pas le froid provoqué par le relâchement musculaire. Elle la laissa se reposer et s’allongea à côté d’elle afin de l’observer. Jess se sentait bien avec Pauline.

Des images lui revenaient en tête. Sa première rencontre dans le bar, leur entretien d’embauche. Ses pleurs au bureau quand sa mère l’avait mise à la porte. Pauline avait su être présente au moment où elle en avait le plus besoin. Elle avait su aussi remplacer sa mère momentanément défaillante. Même si la différence d’âge n’était pas pour elle un problème, elle se rendait pourtant compte que ça déséquilibrait la relation.

Certes Pauline l’aidait à gagner dix ans dans le monde du travail en lui mettant un tel pied à l’étrier. Mais en même temps Jess n’avait pas eu le temps de rêver sa vie ni d’explorer tout le champ des possibles. Cependant tout cet argent la fascinait car cette vie matérielle facile réparait les manques de son enfance.

Sans Pauline elle aurait galéré surtout sans formation. De plus combien de gens se lancent dans des études ou un métier pour se rendre compte ensuite qu’il n’était pas fait pour eux ? D’accord Pauline dirigeait sa vie mais n’était-ce pas inconsciemment ce qu’elle recherchait avec elle. Jess aimait la sécurité matérielle et intérieure que Pauline lui apportait. Pourtant une phrase que sa mère lui répétait enfant lui revenait quand Jess la questionnait sur son père. « On n’épouse pas son premier amour. »

Et si c’était vrai ? Est-ce que Jess à trente ans ne se réveillerait pas un matin en regrettant de ne pas avoir connu d’autres femmes ? Pour l’instant elles étaient sexuellement sur la même longueur d’ondes. Mais à cinquante ans, est-ce que Pauline n’aurait pas une baisse de la libido avec la ménopause ? Ce n’était pas glamour de le formuler ainsi mais c’était une réalité biologique.

Jess prit son téléphone et commença à chercher sur un moteur de recherche « libido femme de 50 ans ». Et là oh surprise ses préjugés en prirent un coup. C’était au contraire l’âge du bien-être où les femmes qui connaissaient bien leur corps et étaient débarrassées des risques de la maternité éprouvaient sexuellement le plus de plaisir. Bien évidemment pas un mot sur les lesbiennes. Mais ce qui s’appliquait pour les hétéros valait largement pour toutes les femmes quelle que soit leur orientation.

Jess lâcha son portable et regarda en souriant Pauline. Elle la trouvait belle abandonnée dans les bras de Morphée. Cette femme forte avait su lui dévoiler ses faiblesses. Jess comprenait que ses rituels rassurants comblaient ses manques et ses peurs. Et que leur histoire était aussi le reflet d’une crise existentielle chez elle, celle de la quarantaine. Jess s’inquiétait de leur avenir commun mais Pauline pouvait se lasser d’elle la première. Cette incertitude partagée rendait leur présent intense. Elles tiraient leur énergie de cette crainte du lendemain. Il n’en tenait qu’à elle de le dépasser.

Jess en apercevant l’heure sur le réveil de Pauline placé sur la table de nuit, se pencha et l’embrassa pour la réveiller. L’heure du diner approchait elles devaient se préparer.

Laisser passer l'orage : chapitre 28

Pauline eut du mal à quitter la chaleur du lit. Néanmoins elle avait faim avec ces deux heures de folles descentes et ce massage. Jess aussi était affamée. Elles évitèrent de se remettre à table avec les skieurs du midi. Après s’être servies au buffet elles choisirent de se mettre seules à une table de huit. Rapidement les places furent occupées. Comme à chaque fois les gens se présentaient par leur prénom et éventuellement leur pays ou leur région. Il y avait des étrangers dans ce club car les pistes françaises sont mondialement réputées.

Les discussions étaient superficielles et ça leur convenait bien. On les prenait pour une mère et une fille et elles ne démentirent pas. A quoi bon ? Pauline ne souhaitait pas qu’on lui colle l’étiquette de cougar lesbienne. Et Jess ne s’assumait pas encore suffisamment pour détromper ses interlocuteurs. Elles se rendirent compte que sorties de leur bulle, exposer leur couple au regard extérieur était un exercice difficile.

En fait c’était surtout parce que leur histoire débutait et qu’elles même ne savaient pas quelle direction elle allait prendre. Une brève aventure ou bien une longue histoire d’amour ? Avaient-elles seulement en dehors du travail des projets communs ? Des centres d’intérêt ? Pour l’instant Jess suivait Pauline mais pour combien de temps ? Elle devait aussi vivre sa jeunesse.

Pauline regrettait déjà ces vacances en club. Si le format était idéal quand elle était célibataire ou même en couple avec Bertrand, c’était assez inadapté avec Jess. Pauline brûlait les étapes avec son amante. Elle ne respectait pas son rythme ni ses besoins. Elles auraient été mieux dans une location à consolider leur idylle plutôt que de l’exposer sans filtre à des inconnus.

Alors qu’elles en étaient à déguster le dessert, une annonce micro invita les vacanciers à se rendre à la salle de spectacle pour le show du soir. Pauline fit un signe à Jess de laisser filer les autres membres. Et pour une fois demanda à Jess son avis ? Voulait-elle y assister ? A vrai dire Jess n’était pas très à l’aise avec toute cette ambiance surjouée.

Aussi Pauline invita Jess au bar pour le rituel de la tisane. A cette heure il était déserté et elles s’installèrent dans des gros fauteuils en cuir, profonds et confortables. En recréant cette atmosphère familière Pauline redonnait du cadre à Jess qui en manquait depuis quelques jours. Elles dégustèrent une infusion à la menthe fraiche des montagnes. Idéal pour digérer car même si elles avaient fait attention à leurs portions, elles avaient quand même trop mangé pour le soir.

Elles se dévoraient des yeux. Jess appréciait les ajustements de Pauline car elle avait peur d’une dérive autoritaire dans leur couple. Pauline gardant son ascendant sur Jess même dans l’intimité. Mais en fait Pauline qui avait déjà vécu en couple avait su tirer la leçon des expériences passées. En particulier laisser à sa compagne un espace de liberté suffisant grâce à la confiance.

Une fois la tisane bue elles regagnèrent leur chambre où elles firent l’amour. Elles avaient envie de prendre leur temps malgré la fatigue. Elles s’endormirent nues d’épuisement dans les bras l’une de l’autre.

Le lendemain matin Pauline au lieu d’intégrer son groupe demanda à la monitrice de Jess si elle pouvait skier avec elles. Elle allait s’ennuyer rétorqua la jeune femme. Pauline lui expliqua qu’elle avait envie de partager avec Jess cet apprentissage. Le client étant roi, la formatrice accepta. Elle ignorait la nature exacte de leur relation mais comprenait qu’entre Pauline et Jess c’était autre chose qu’une relation mère fille. Sans doute parce qu’avant elles, elle en avait vu d’autres. De toute manière elle avait pour ordre de satisfaire la clientèle.

Jess se débrouillait bien et Pauline fit en sorte de ne pas trop marquer la différence. Elle exécuta les exercices sans en rajouter. En même temps c’était physiquement moins éprouvant que les descentes sur les pistes bosselées. Pauline était de nouveau à éprouver un amour maternel pour Jess à son corps défendant bien sûr.

Cette deuxième journée se déroula mieux que la première. A quinze heures elles avaient terminé la leçon. Elles prirent leur bain et décidèrent de visiter la station. Il y avait pas mal de magasins de location de matériels de ski et de souvenirs. Mais aussi des salons de thé. Elles déambulèrent sur les trottoirs glacés se tenant l’une et l’autre par le bras pour ne pas glisser. Les vacanciers qu’elles croisaient leur souriaient.

C’était la première fois qu’elles s’affichaient avec une telle proximité physique. En ville elles marchaient à un mètre l’une de l’autre. Comme si elles se protégeaient des regards et des jugements. Mais là, dans cet endroit où elles ne connaissaient personne elles osaient des gestes plus intimes.

Avec la nuit le froid devenait plus piquant. Malgré les vêtements elles sentaient les morsures du gel sur leur peau. Pauline proposa à Jess de s’asseoir dans un salon de thé. En pénétrant dans la bâtisse en bois elles furent saisies par la chaleur mais aussi l’odeur sucrée et chocolatée. C’était la spécialité de la maison.

Sur la carte il y avait un choix de thé, de cafés et de tisane. Mais c’est le chocolat chaud qui leur fit envie. Jess repensait à sa mère avec cette boisson. Pourquoi depuis qu’elle était partie en vacances, son souvenir revenait sans cesse ? Pauline dut s’en apercevoir car elle lui posa directement la question. Sans être devin, elle se doutait que ce chocolat la ramenait vers l’enfance.

Jess qui avait débuté ses confidences dans la voiture les poursuivit. En fait ces vacances avaient déclenché un processus psychique qu’elle ne contrôlait plus. Tout ce qu’elle avait tenté de mettre sous le tapis remontait à la surface. Quand elle était enfant en dehors des colonies de vacances, jamais elle n’était partie en vacances. Ainsi avec sa mère elle n’avait jamais partagé d’autres moments que dans sa cité.

C’est pourquoi enfant quand elle voyait partir ses camarades de classe au ski ou à la mer avec leurs parents, elle s’imaginait adulte emmener sa mère en vacances. Elle avait placé ce rêve comme celui à atteindre et pour elle sommet de la réussite sociale. Se retrouver là avec Pauline réactivait la blessure. Elle savait que bientôt elle aurait moyen de concrétiser ce fantasme réparateur. Mais elle était fâchée avec sa mère. Jess se disait que pour elle tout bonheur était impossible.

Pauline lui fit remarquer que sa mère avait utilisé Elise pour lui faire passer un message. Qu’il n’en tenait qu’à Jess de reprendre le contact. Même si des excuses étaient nécessaires pour reprendre une relation apaisée, Jess n’était pas dans une impasse. Dans une relation on est deux. Si tu bouges un bout de la relation, forcément en face ça bouge aussi. Pourquoi Jess se cabrait d’un côté et de l’autre elle se lamentait ? Elle devait comprendre cette contradiction.

 

En fait Jess ignorait pourquoi pour l’instant elle était bloquée. La grossesse peut-être ? Son homosexualité ? Pauline lui fit remarquer que sa mère devait s’en douter un peu. Pas de petit copain. Le harcèlement au lycée et la convocation par le conseiller principal d’éducation qui avait dû lui faire état de la rumeur qui circulait sur son orientation sexuelle. Et Lola qui avait dû parler à Elise qui en avait parlé à Vanessa.

Est-ce que Vanessa ne laissait pas le choix à Jess en lui demandant de faire le premier pas ? Elle ne lui imposait pas de reprendre une relation mais lui ouvrait le champ des possibilités. Pour l’instant Jess se réfugiait dans la fuite. Là encore trop près trop loin, elle ne trouvait pas la bonne distance avec elle.

Ce que Jess ne voulait pas dire à Pauline c’est qu’elle craignait que derrière l’amour qu’elle éprouvait pour elle, se cachait un autre amour. Plus dévorant, plus interdit pour sa mère. Elle oubliait juste que si elle avait été hétéro et qu’elle avait eu un père elle se serait posé la même question. D’ailleurs Pauline le lui fit remarquer.

Jess se sentait mal car elle cherchait à se sortir de la confusion dans laquelle la plongeait encore la découverte de son homosexualité. Elle aimait les femmes et devait l’accepter pour elle. Les autres suivront. Elle craignait que sa mère la rejette de nouveau. C’est aussi pour cela qu’elle hésitait à la recontacter. Sa propre sexualité faisait écho à celle de sa mère qui était à répéter le même schéma que lorsqu’elle était adolescente.

Il était clair que le choix de Pauline n’était pas innocent. Mais dès lors que notre inconscient nous mène par le bout du nez et nous oblige à répéter des schémas inconscients, autant qu’on en ait des bénéfices secondaires.

Et Pauline comme Jess dans cette relation et cet amour y retrouvaient leur compte. Mais lequel ?

Laisser passer l'orage : chapitre 29

Pauline regarda Jess. Fragile et touchante, une nouvelle fois encore elle avait fait vibrer en elle la fibre maternelle. Alors que Jess ne cessait de penser à sa mère, Pauline se surprit à penser à cet enfant qu’elle n’avait jamais désiré. Pourtant elle avait payé cher ce refus. Par la séparation et la perte de l’être aimé homme ou femme. Même si les chiffres sont contestés, à peine 15% d’enfants sont hébergés par des couples homosexuels. Aussi Pauline était dans la large majorité des lesbiennes.

En fait avec Jess, Pauline avait pris conscience que depuis toujours toute son énergie et ses objectifs étaient tournés vers la réussite sociale et le dépassement de soi. Elle avait brisé le tabou du prédéterminisme en social en refusant de s’inscrire dans les pas de son père. Elle ne croyait pas à l’utopie collectiviste du communisme ni aux lendemains qui chantent. Mais à quoi bon tout cet argent pour n’en jouir que solitairement et in fine le laisser à l’état quand elle disparaitrait.

Avec l’enfant se posait la question de la transmission et du sens qu’elle comptait donner au reste de sa vie. Elle s’était prosternée devant le dieu argent. Pourtant combien de fois son père lui avait répété cette phrase de Karl Marx. « La religion est l’opium du peuple. » Si elle avait coupé avec ses parents et surtout son père c’est parce qu’il ne supportait pas l’évolution de la société. L’effondrement des pays de l’est, le déclin du parti communiste, la montée mondialisée des religions et des idées néoconservatrices avaient été un mur d’incommunicabilité qui s’était dressé entre eux.

Pauline avait préféré accompagner la marche du monde et jouer avec les règles qui s’imposaient plutôt que de lutter contre cet individualisme en toute bonne libérale qu’elle était devenue. Elle savait que le combat de son père était perdu d’avance. Et avec son homosexualité elle appréciait les mouvements sociétaux qui s’accompagnaient de plus en plus de droits. Pourtant même si l’homosexualité se banalisait pour autant il continuait à être difficile à vivre et à assumer. Parce que les droits n’ouvrent pas toutes les consciences.

Avec Jess, elle avait trouvé un substitut de maternité. Elle aimait jouer les pygmalions avec elle comme lui apprendre son métier ou à skier. En même temps Pauline avait encore le temps de devenir mère physiologiquement. Il n’était pas encore trop tard. La procréation médicalement assistée ne l’attirait pas car elle avait été mariée à Bertrand. Les injections d’hormones, les voyages hors de France, la médicalisation. En fait ce qui la rebutait c’est qu’on rendait compliqué quelque chose qui n’aurait pas dû l’être. Sans compter les droits de l’enfant et de reconnaissance pour l’autre parent.

Pauline comme Jess était aussi en pleine confusion. Ce qui la soulageait momentanément c’est que Jess comblait en partie ce désir. Mais elle ignorait si leur histoire avait un avenir. En effet Jess une fois formée sera sur un même pied d’égalité ou presque dans leur association. Sauf à avoir un projet d’enfant ensemble, Jess aura peut-être envie d’une compagne de son âge. Leur histoire était belle et angoissante à la fois.

Pauline sortit de ses pensées quand Jess qui s’était levée pour aller payer les boissons et aller aux toilettes revint s’asseoir. Elles décidèrent de rentrer à l’hôtel pour se reposer avant le diner. Il restait deux heures.

Alors qu’elles se déshabillaient dans la chambre car le contraste de chaleur était saisissant entre dehors et dedans, Jess vint enlacer Pauline. « Tu es triste mon amour ? Je t’ai contrariée avec mes confidences sur ma mère ? ». « Fais-moi l’amour Jess, j’ai trop envie de toi. ». Elle s’exécuta car elle sentit qu’une blessure s’était réveillée chez Pauline. Aussi elle mit énormément de tendresse dans ses caresses. Et refusa que Pauline ne la touche car elle voulait qu’elle s’abandonne totalement. Pauline eut un orgasme long et violent qui la secoua de la tête au pied. Jess ne l’avait jamais vue dans cet état.

Elle la serra dans ses bras et replia la couette sur elles. Pauline saurait lui parler quand elle se sentirait prête. Cette décharge émotionnelle lui avait permis d’évacuer le trop plein. Pauline avait envie de plus avec Jess. Mais plus de quoi ?

Comme la veille elles dinèrent à une table d’inconnus puis se retrouvèrent au bar pour leur rituel tisane. Pauline observait rêveusement Jess tout en lui souriant. « Dis-moi ce qui te préoccupe Pauline ! » « Tu veux vraiment savoir ? »

La réponse fut affirmative. Aussi Pauline lui fit part de ses réflexions. Jess l’écouta en silence. Elle débutait sa vie adulte et sexuelle. Lesbienne de surcroit. Et elle était mal placée avec son enfance et la grossesse de sa mère pour savoir quoi répondre aux interrogations existentielles de Pauline. Son horloge biologique aussi était en marche mais pas dans la même urgence que Pauline.

N’était-ce pas cette échéance qui réveillait ce désir ? Pourquoi en avait-elle envie au moment où elle ne pourrait bientôt plus le réaliser ? Pour amorcer un deuil ou parce qu’elle était prête ? Jess contrairement à Pauline n’envisageait pas du tout les moyens naturels. Déjà parce qu’elle n’avait pas envie d’une relation sexuelle avec un homme. Mais aussi parce qu’elle n’avait pas envie de connaitre le père de son enfant. L’insémination artificielle lui paraissait une meilleure solution. Et passer par la procréation médicalement assistée réglait également les risques liés aux maladies sexuellement transmissibles.

Pauline ne put s’empêcher de lui faire remarquer qu’elle répétait son histoire avec son père alors qu’elle en souffrait. Et que certes les maladies sexuellement transmissibles ça existe mais qu’elle ne s’était pas posé la question avec Pauline. Pourtant il y en avait dans une moindre mesure entre femmes. Cela dit Jess lui fit remarquer qu’elle avait suffisamment d’hygiène pour ne pas l’infecter. Ongles courts et mains propres. Et de l’autre même si l’une et l’autre n’avaient pas eu leurs règles, elle s’abstiendrait durant cette période plus à risques à pratiquer certains gestes.

La discussion prenait un drôle de tour car de toute évidence Pauline comme Jess abordait le sujet avec leur histoire et leur âge. Pas les mêmes envies, pas la même mentalité. Leurs différences commençaient à émerger. Si elles ne pratiquaient pas les ajustements nécessaires tout de suite, la sortie de route était inévitable.

Pauline mit un terme à la discussion. Jess avait raison. Sans doute que l’approche de la quarantaine l’obligeait à revisiter la question de la maternité. Et que la jeunesse de son amante aussi l’avait réveillée. Mais si elle voulait être honnête ce qui la taraudait le plus c’était l’avenir de sa relation avec Jess. Elle craignait qu’en dehors du projet professionnel commun elles n’aient rien à partager. Que tôt ou tard Jess la quitterait pour une plus jeune.

Mais où est-ce que Pauline allait chercher tout cela ? Jess vivait au jour le jour cette relation. Elle la construisait avec elle dans le présent et avec les souvenirs qu’elles se composaient ainsi que le lien entre elles qui se renforçaient au quotidien. Jess ne se prenait pas la tête. Elle était aussi de son époque et de sa génération qui avait intégré la fragilité de l’être et de l’existence.

Ce qui rassemblait Jess et Pauline à cet instant c’était leur maturité. Elles percevaient que la vie avait ses aléas et ses épreuves. Qu’on ne pouvait ni les contrôler ni les anticiper mais les gérer. Chacune servait à l’autre de tuteur de résilience. Pauline pouvait enfin envisager la maternité autrement qu’en terme de souffrance. Jess pouvait éprouver l’amour qu’elle avait pour sa mère grâce au tiers séparateur que Pauline constituait. Sans crainte d’être dévorée. Avec la bonne distance émotionnelle.

Laisser passer l'orage : chapitre 30

Jess n’avait jamais vécu en couple et encore moins avait eu de grandes discussions avec sa mère. Elle appréciait les échanges avec Pauline. Elle n’imposait rien et partageait ses doutes et ses interrogations. C’est sans doute ce qu’elle appréciait le plus dans sa personnalité. Son ouverture d’esprit derrière un caractère fort. Pauline savait reconnaitre comme valable le point de vue de Jess et savait aussi le lui dire. Elle n’avait pas une pensée figée, elle évoluait et s’adaptait. Sans pour autant être influençable, elle entendait les arguments et en tenait compte.

Pauline avait ainsi confié à Jess son envie d’une relation dans la durée mais aussi sa peur de la perdre. Jess ne savait pas encore ce qu’elle voulait précisément. Mais la situation actuelle lui convenait. Elle s’y sentait bien et se projetait avec Pauline dans une vie à deux. D’emblée elle avait eu sa place chez son amante. Avec cette discussion elle aimerait bien officialiser l’installation.

Ne plus être recueillie provisoirement mais vivre chez sa compagne. Une domiciliation en bonne et due forme. Pauline approuva. C’était un bon début. Quand elles rentreraient, elle lui laisserait plus de place dans l’appartement. Et reverraient ensemble la décoration et l’aménagement pour qu’elle se sente chez elle.

Ces vacances avaient du bon car elles prenaient le temps de poser les bases de leur vie à deux loin du tumulte du cabinet. Pour l’argent Jess voulait participer aux frais. Même si ça partait d’un bon sentiment, Jess se sentait dominée par Pauline. Même si ça avait été symbolique elle avait apprécié de payer les chocolats chauds. Petit à petit, elles mettaient un cadre et des limites à leurs rapports. Pauline et Jess apprenaient à communiquer et à surmonter les malentendus.

Elles aimaient cette franchise de ton dans le respect mutuel. En une semaine elles avaient franchi une étape dans leur relation. Sexuellement aussi. Pauline avait confié à Jess certains de ses fantasmes qu’elles avaient expérimentés ensemble. Entre 17 et 20 heures elles s’enfermaient dans la chambre. Et elles faisaient l’amour durant ces trois heures. Jess découvrait son corps avec Pauline. Dans ce qu’il pouvait lui apporter de plaisir ou en donner.

Quand la fin des vacances arriva, ce furent pour elles un déchirement que de rentrer. Elles auraient aimé prolonger cette intimité. Ce qui au départ pour Jess avait été un grand malaise était devenu pour elle un révélateur. Celui de fonder un couple. De sortir de la confusion. Et assumer son homosexualité. Elle était fière d’être qui elle était grâce à Pauline. Il ne lui viendrait plus à l’idée de se dire ou se penser hétéro. Fondamentalement elle aimait les femmes et ne s’imaginait pas autrement.

Le mois de leur retour fut dense et intense à cause du déménagement du cabinet. Il leur fallait à la fois administrer la gestion courante et s’installer dans leur nouvel espace de travail. Jess avait été chargée de s’occuper des archives et de son rangement. Et Caroline avait dû composer avec la nouvelle recrue. Sans compter sur les copropriétaires qui continuaient à se rendre à l’ancienne adresse et qui perturbaient l’organisation des rendez-vous avec leurs retards.

Heureusement cette situation transitoire ne dura pas trop longtemps. Chacun finit par trouver ses marques. Bertrand habitait juste à côté et rentrait manger tous les midis avec ses enfants. Caroline après avoir bien critiqué l’aide comptable en avait fait sa meilleure amie de commérages. Elles passaient leur temps à critiquer tout et tout le monde dès qu’elles avaient un moment de libre. C’étaient les avantages et les inconvénients de ces bureaux décloisonnés. Caroline même si elle s’en défendait avait pris ombrage de la relation entre Jess et Pauline. Elle n’avait plus l’exclusivité des confidences. Et se sentait reléguée au deuxième plan.

Pauline la découvrait frustrée et aigrie. Leur amitié qui les avait tant soudées par le passé se dressait comme un mur entre elles. Caroline dès qu’elle le pouvait taclait Jess à la moindre occasion, prenant parfois à partie sa collègue qui la soutenait. Pauline n’avait pas prévu une telle évolution de la situation. Aussi elle ne savait pas quoi faire.

Soit répondre à l’injonction non formulée de Caroline de se séparer de Jess, soit lui parler de son homosexualité refoulée. Mais Pauline gérait des biens immobiliers, elle n’avait pas ouvert un cabinet de psy. Jess était souvent en rendez-vous extérieur. Elle était même assez autonome dans l’organisation de son emploi du temps.

Ainsi Bertrand avait commencé à la former à la vente immobilière. Jess avait vu dès le premier mois ses revenus s’élever. Pauline qui souhaitait conquérir des parts de marché avait décidé de revoir les ouvertures de l’agence. De 9 h à 19 heures du mardi au samedi et le lundi de 10 heures à 18 heures. Avec Jess elle s’occupait des samedis et des ouvertures et fermetures. Pour éviter la grogne, elle avait laissé à Caroline et Bertrand leurs anciens horaires. En fait c’était surtout leur couple qui avait absorbé les heures en plus.

Jess y avait vu bien des avantages. Déjà elle échappait en grande partie à la présence de Caroline quand elle était au bureau. Ensuite à quelques centaines de mètres du cabinet une salle de sport avait ouvert. Elle s’était pris un abonnement et s’arrangeait dans sa journée pour y caser une heure. Comme il y avait une douche, elle avait dans le coffre de sa voiture en permanence un sac prêt pour suer sur les tapis ou les machines. Jess s’entretenait et adorait voir son corps s’affermir et se muscler. Elle était devenue totalement accro au sport.

Elle s’appropriait son identité et se forgeait un style plus en adéquation avec ce qu’elle était. Elle assumait ses costumes masculins, ses bras musclés et sa coupe de cheveux plus courtes et plus modernes. Pauline la laissait explorer son nouveau look, elle aussi s’était cherchée pour se construire. Jess s’estimait mieux et avait gagné de la confiance en elle.

La métamorphose physique entrainait aussi une métamorphose psychique. Après la fermeture de l’agence, pour décompresser elle entrainait Pauline à aller boire un verre en ville. Parfois elles dinaient même au restaurant. Ainsi quand elles rentraient vers 21 heures Pauline n’avait plus qu’à prendre son bain pendant que Jess après s’être douchée lui préparait sa tisane. C’était une vie facile et agréable. Si la fatigue n’avait pas raison d’elles, elles faisaient l’amour sur le canapé ou dans un de leur lit.

Jess et Pauline aimaient aussi continuer à faire l’amour au bureau. C’était très excitant pour Pauline de débuter une journée par un orgasme. Jess marquait aussi son territoire. Dans la journée elles entretenaient leur désir par des messages téléphoniques. Et quand elles rentraient directement à la maison, elles continuaient à se dire des mots d’amour entre deux conversations sur le travail. Les week-ends elles se reposaient car ces premiers mois de changement étaient éprouvants.

Leur couple prenait un rythme de croisière. Pauline était nourrie de l’énergie de Jess qui s’épanouissait dans le travail comme dans sa vie amoureuse. Chaque jour elle était davantage amoureuse de sa jeune amante qui avait toujours autant envie d’elle. C’étaient des moments merveilleux qu’elle ne croyait pas un jour vivre.

Un an s’était déjà écoulé depuis le jour où elles s’étaient rencontrées au bar au début du printemps. Jess avait décidé pour l’occasion de fêter cet anniversaire. C’était pour elle comme une naissance. Elle mesurait en un an tous les progrès réalisés, les changements aussi. Jess se revoyait timide à la recherche d’un emploi, amoureuse de Lola sans même savoir qu’elle était lesbienne. Aujourd’hui elle s’assumait et avait trouvé sa place. Dans le monde du travail et dans la vie de Pauline.

Laisser passer l’orage disait Vanessa. Elle avait bien raison sa mère. Tout comme Jess avait eu raison d’interrompre ses études et de travailler. Même avec des diplômes elle n’aurait pas eu cette ascension fulgurante. Le facteur chance avait été plus fort que les prédéterminismes sociaux. Et son envie de réussir avait été pour beaucoup dans ce coup de pouce du destin.

C’est ainsi que Jess pour cet anniversaire avait invité Pauline dans un de leur restaurant préféré du centre-ville. Elle avait réservé une table pour vingt heures. Pauline s’était voulue séduisante pour Jess et avait revêtu une robe de soirée. C’était chic et habillé. Jess s’était convertie aux costumes et ne les quittait que pour mettre ses tenues de sport. Elles s’affichaient ainsi en ville main dans la main pour se rendre au restaurant quand elles rencontrèrent Elise qui sortait d’un bar accompagné d’un homme que Jess ne connaissait pas.

Laisser passer l'orage : chapitre 31

Elise se précipita sur Jess. C’était sa mère Vanessa. Il lui était arrivé quelque chose de grave. L’homme était son mari médecin, il était venu l’aider. Jess était sous le choc. Elle n’avait plus de nouvelles de sa mère depuis des mois, elle ignorait de quoi il lui parlait. Elise lui raconta l’histoire d’une traite.

Kevin était un homme violent. A peine Vanessa s’était installée chez lui qu’il s’était mis à la battre malgré la grossesse. Elise avait tenté de la raisonner et de lui conseiller de le quitter mais elle n’avait rien voulu entendre. Il accusait Vanessa d’être enceinte d’un autre homme car en fait il ne voulait pas de cet enfant. Aujourd’hui une crise plus violente avait eu lieu. Et il avait massacré Vanessa à coups de poings y compris au ventre.

Celle-ci était donc hospitalisée. Elle avait enfin ouvert les yeux. Et Elise accompagnée d’un de ses collègues étaient allés récupérer ses affaires chez Kevin. Quand elle sortirait Vanessa viendrait habiter provisoirement chez Elise en attendant de retrouver un logement. De toute manière jusqu’à l’accouchement Vanessa ne travaillerait plus, elle aurait le temps d’entreprendre des démarches.

C’est ainsi que Jess apprit qu’elle allait avoir une sœur et que sa naissance était prévue pour juin, dans deux mois. Jess remercia Elise pour tout. Et sans réfléchir demanda à Elise où sa mère était hospitalisée, elle voulait aller la voir. Elise lui donna l’information. Et chacun reprit sa direction.

Pauline n’était pas intervenue dans l’échange. Jess qui n’avait pas envie de gâcher la soirée avec les problèmes de sa mère réussit à éviter le sujet durant le repas qu’elle voulait intime et dédié à leur amour. Mais sur le chemin du retour, n’y pouvant plus elle craqua. Comment sa mère en était-elle arrivée là ? Jess culpabilisait. Pauline la rassura. Sa mère était adulte et Jess n’était responsable en rien du mauvais choix de son partenaire.

Pauline proposa à Jess d’aller la voir seule. Jess refusa. Elle n’avait aucune envie de mentir ou protéger sa mère de son homosexualité. Se revoir dans de telles conditions était violent mais la réconciliation si elle devait avoir lieu ne pouvait pas se faire sur de mauvaises bases. Jess avait accusé le choc de l’agression, sa mère pourrait absorber celui de son coming-out. Après est-ce que Pauline avait envie de rencontrer Vanessa ?

Peut-être que ce serait la seule occasion. Autant ne pas la rater. Leur anniversaire de rencontre avait été gâché par ce fait-divers sordide. On pense toujours que ça n’arrive qu’aux autres. Hélas pour Vanessa, son prince charmant s’était rapidement transformé en bourreau.

Avant de se rendre à l’hôpital, Pauline et Jess étaient passé dans une épicerie acheter les pâtes de fruits préférés de sa mère. Jess avait des souvenirs avec Vanessa. Elles en mangeaient pour fêter des événements. La dernière fois c’était pour la réussite de son bac. Jess gardait un lien nourricier avec sa mère.

La chambre fut facile à trouver, Elise avait donné les bons renseignements. En revanche Jess faillit s’évanouir en voyant le visage déformé et tuméfié par les coups. Elle avait la lèvre fendue et gonflée. Les yeux rouges et injectés de sang, des points de suture sur l’arcade sourcilière. Le nez avait été cassé. Vanessa portait sur elle toute la violence de la scène entre elle et Kevin.

Ce fut un choc aussi pour Vanessa de revoir Jess dans ces conditions. Les velléités de Jess en matière d’excuses s’étaient évanouies devant l’horreur.

Après les salutations d’usage et les remerciements pour les confiseries, Vanessa leur proposa de s’asseoir. Elle était seule dans sa chambre. Jess approcha sa chaise du lit de sa mère. Pauline était restée en retrait, debout.

« Maman, avant de se parler je voudrais te présenter Pauline.

– Ce n’est pas ta patronne ?

– C’est plus que ça maman. C’est ma compagne.

– Ah !

– Tu es choquée ?

– Choquée par quoi ?

– De me voir en couple avec une femme ?

– Non. Si tu es heureuse comme ça. Tu as grandi sans père et sans homme autour de toi. J’ai ma part de responsabilité aussi.

– Alors pourquoi cet ah ?

– Pauline a mon âge. Tu m’as déjà remplacée ?

– N’importe quoi maman. Je ne suis pas venue pour qu’on se dispute. Tu ne trouves pas qu’on a déjà trop souffert toi et moi ?

– Si.

– Maman c’est comme ça. J’aime Pauline et son âge n’a rien à voir avec toi. Ce sont les circonstances de la vie.

– Et Lola ?

– Tu es au courant pour Lola ?

– Avec Elise on a vu le bracelet avec le cœur fendu que tu lui as offert. Et Elise m’a dit que vous vous étiez revues en ville. Je sais aussi que Lola a quitté Romain et que depuis elle est officiellement célibataire. On pensait avec Elise que vous étiez ensemble.

– Lola ne parle pas à sa mère ?

– Lola est comme toi assez secrète sur ce sujet. Elise lui a demandé mais elle a répondu que ça ne la regardait pas.

– Disons que Lola a été mon premier amour. Mais c’est fini entre nous.

– Jess je voulais te présenter mes excuses. Je n’aurais jamais dû te mettre dehors comme je l’ai fait. Si tu savais comme je le regrette.

– Pourquoi tu ne m’as pas appelé au téléphone pour me le dire ?

– Je ne pouvais pas.

– Ah bon ?

– Je me suis fait rouler dans la farine avec Kevin. Il a su me séduire en me sortant le grand jeu. Les mots d’amour, les bouquets de fleur, la vie à deux, un enfant. Il m’a isolé et su me couper de toi sans que je ne m’en aperçoive. Et dès que j’ai quitté l’appartement l’enfer a commencé. D’abord des insultes et des dénigrements. Et puis une gifle.

– Je ne sais pas si j’ai envie de tout savoir maman, dit Jess en réprimant un sanglot. Tu as vu dans quel état il t’a mis ?

– C’est parce que j’ai voulu le quitter. Elise s’est rendu compte des coups car j’avais des bleus partout. Je lui ai parlé et elle m’a conseillé de voir l’assistante sociale du personnel. J’ai porté plainte contre lui et c’est ça qui a déclenché sa crise de rage. Maintenant je suis à la rue, sans logement, enceinte de lui qui ne reconnaitra pas la petite.

– Mais comment tu as pu être aussi aveugle ?

– J’étais tellement désespérée par ton départ, j’ai fait n’importe quoi. C’est sûr je l’ai payé cher.

– A croire que tu aimes galérer pour te mettre dans des embrouilles pareilles. Tu vas faire quoi pour le logement ?

– Notre ancien appartement a été reloué. Je ne sais pas. Dans l’immédiat je vais vivre chez Elise. Puis ce sera l’hôtel social ou une foyer. Qu’est-ce que tu veux que je trouve seule avec ma paie ? Et même si je suis prioritaire pour une demande d’HLM ça va prendre des années. Je n’aurais jamais dû résilier le bail.

– C’est certain que ta connerie tu vas te la manger pendant des années.

– Si je peux me permettre d’intervenir, dit Pauline, vous pouvez vous loger dans le privé même avec vos revenus. Il faudrait faire une demande d’aide personnalisée au logement. Avec un enfant à charge vous êtes certainement bénéficiaire. Vous avez des propriétaires qui achètent des biens afin d’alléger leurs impôts et se créer une rente. Vous avez un profil qui peut les intéresser.

– Ah bon ? Je vois mal des bailleurs faire dans le social.

– Détrompez-vous ! D’ailleurs Jess tu devrais penser à t’acheter ce type de bien. Tu pourrais le louer à ta mère.

– Tu as raison Pauline, je devrais l’envisager.

– Ne te mets pas un crédit sur le dos pour moi Jess. Avec ton petit salaire rien ne dit que le banquier va te prêter l’argent.

– Maman tu n’as pas entendu ce qu’à dit Pauline. Si je dois penser à acheter ce type de bien c’est parce que je vais payer beaucoup d’impôts. Je gagne très bien ma vie tu sais.

– Ah oui ? Comment c’est possible.

– Parce que Pauline n’est plus ma patronne, nous sommes associées. »

Vanessa fondit en larmes. C’étaient trop d’émotions pour elle.

Laisser passer l'orage : chapitre 32

On frappa à la porte. Vanessa se pencha sur la table de nuit pour prendre un mouchoir afin de s’essuyer le visage. C’était la sage-femme qui venait pour poser un monitoring. Jess proposa de sortir mais Vanessa refusa. « Tu vas entendre le cœur de ta petite sœur ». En deux temps trois mouvements la sangle avait été mise et le capteur posé. Le bruit d’un galop d’un cheval envahit la pièce.

La sage-femme nota le nom de sa patiente ainsi que l’heure de la pose et resta quelques minutes afin de s’assurer que tout allait bien. Elle reviendrait dans une demi-heure. La grossesse de Vanessa devenait brutalement concrète pour Jess. Elle prenait conscience de la venue de cette petite sœur comme l’appelait déjà tendrement Vanessa. Durant le temps de l’enregistrement la discussion prit un tour moins agressif.

Vanessa voulait tout savoir de la vie de Jess. Où elle habitait ? En quoi consistait son travail ? La mère reconnut que la fille avait eu raison de ne pas continuer ses études. Elle avait eu une réussite rapide grâce à Pauline. Vanessa la remercia d’avoir été là quand Jess en avait eu besoin. Elle regrettait déjà sa réflexion sur Pauline. Une amante ne remplace pas une mère même si la relation entre femmes peut parfois prendre ce chemin.

Quand la sage-femme revint Jess demanda à quoi correspondaient les deux courbes. L’une captait les contractions et Vanessa en avait. Et l’autre enregistrait le rythme cardiaque fœtal qui battait entre 120 et 160 battements par minute. Le double d’un cœur d’adulte. On vérifiait ainsi la bonne vitalité du bébé. Le rythme était normal. En revanche il y avait des contractions encore irrégulières et espacées. Elle reviendrait avec le médecin toute à l’heure pour une visite et faire le point avec Vanessa.

Jess remarqua pendant que la sage-femme essuyait le gel du ventre de Vanessa des bosses. C’était le bébé qui donnait des coups de pied. Vanessa proposa à Jess de la toucher afin qu’elle les ressente. Jess s’exécuta. Elle fut bouleversée de sentir cette petite vie sous ses doigts. C’était incroyable de sentir le bébé bouger. Jess eut envie de se précipiter dans les bras de sa mère pour un câlin mais elle se retint à cause des blessures.

Pauline mit fin à la visite car elle voyait Jess submergée elle aussi par les émotions. Vanessa devait se reposer. Et le médecin n’allait pas tarder à arriver. Jess promit de rappeler sa mère pour prendre de ses nouvelles. En sortant elles croisèrent Elise qui venait elle aussi rendre visite à Vanessa. En fait tout l’hôpital avait été mis au courant. Et le défilée dans la chambre de Vanessa ne faisait que commencer. Elles partaient au bon moment.

Sur le chemin du retour, Jess laissa éclater sa peine. Elle s’était retenue devant sa mère mais pas devant Pauline. Celle-ci reconnut que sa mère avait été bien amochée. Elle était surtout préoccupée par les aspects matériels. En particulier celui du logement. Pauline était sérieuse quand elle parlait à Jess d’investir dans la pierre.

Elle proposa également de faire un détour avant de rentrer. Il y avait un projet immobilier qui se réalisait non loin du bureau. La ville avait ouvert les portes aux investisseurs depuis que la SNCF avait ouvert une gare car un gros pôle universitaire avait installé son campus non loin de là. Il y avait des opportunités car au moment de la revente la plus-value serait juteuse. Et entre temps Jess aurait allégé son impôt sur le revenu tout en se créant du patrimoine.

C’était nouveau pour Jess qui appréciait de s’initier aux revenus locatifs grâce aux montages autorisés par la loi. Pauline avait des vues sur un appartement. Elle en possédait déjà d’autres. En fait elle avait envie que Jess commence elle aussi à en acheter à crédit. Les loyers encaissés paieraient les mensualités. C’était surtout un investissement sûr pour l’avenir.

Pauline ne se voyait pas travailler encore des années même si elle aimait ça. Elle souhaitait un jour vivre de ses rentes et profiter de l’existence. Son objectif était d’ici une quinzaine d’années avoir amassé suffisamment de capital pour vivre de ses intérêts. Elle avait commencé tôt et s’était imposé un rythme infernal. Plutôt que d’arriver usée à la retraite, elle comptait s’arrêter quand elle sentirait qu’elle avait fait le tour de la question.

Et à la vitesse où évoluait le monde et les relations sociales, ce temps arriverait assez rapidement. Depuis qu’elle avait rencontré Jess ses priorités avaient changé. Elle aimait partager et transmettre. Mais elle aimait aussi prendre son temps et construire sa vie intime et de femme. Le travail ne méritait pas qu’on lui sacrifie tout. Un rééquilibrage devenait nécessaire. Et la visite à Vanessa avait été de ce point de vue assez instructif.

Jess partageait le point de vue Pauline. Elle avait assez vu sa mère compter l’argent quand elle était enfant et s’inquiéter de ses fins de mois. Même si l’argent n’était pas un but en soi, quand matériellement on a été en insécurité ça rassure d’en avoir devant soi. D’ailleurs elle regrettait que sa mère durant toutes ces années où elle avait payé un loyer n’ait pas pensé à acheter un logement. Celui lui aurait évité d’être aujourd’hui à la rue.

Devant les immeubles encore en chantier, un bureau de vente était ouvert. Le commercial était seul à son bureau. Elles décidèrent de rentrer se renseigner. Le vendeur connaissait bien les différentes dispositions législatives. Il restait encore beaucoup d’appartements à vendre car une deuxième tranche venait d’être lancée. Il fallait compter dix-huit mois avant livraison. C’était le bon moment pour Jess de se lancer.

Pauline lui conseilla de prendre un studio. C’était le produit idéal pour le louer aux étudiants. Il y aurait peu de temps où le bien serait inoccupé. Surtout si le jeune avait un travail à côté et un cursus de trois ou cinq ans après le bac. Jess sous l’impulsion de Pauline prit une option. Pauline lui donna encore quelques conseils pour bien le choisir parmi ceux existants. De toute manière tant que la banque n’avait pas accordé le prêt rien n’était définitif.

En rentrant chez elles, Jess n’en revenait pas de sa journée. Elle remercia Pauline de l’avoir encouragée à devenir propriétaire. Pauline était contente aussi pour elle. Quant à Vanessa, elle avait reçu un mandat pour un appartement de trois pièces dans un état assez délabré. C’est un bailleur qui vendait son bien dégradé par des locataires indélicats. Il ne cherchait pas à faire de plus-value mais à se débarrasser rapidement de cet appartement qui ne lui avait apporté que des ennuis. Il était à vendre à la moitié du prix du marché car il y avait de gros travaux de rénovation à effectuer.

Jess dit que sa mère n’avait pas les moyens de refaire cet appartement. Pauline lui expliqua qu’elle connaissait « quelqu’un » avec lequel elle travaillait. C’est aussi comme ça qu’elle avait pu s’acheter des appartements. Acheté au départ une bouchée de pain et refait ensuite à moindre coût car payé de la main à la main, elle gagnait de l’argent à la revente. C’est ce bras de levier qui lui avait permis d’en acquérir autant. Certes pas très légal mais c’était dans le cadre privé.

Au total le bien lui revenait à 70% de sa valeur. Vanessa devrait commencer à réfléchir à l’accession à la propriété et se protéger de ce côté-là. Ce serait bien de lui en reparler assez rapidement car Pauline ne pourrait pas garder le mandat sous le coude indéfiniment.

Jess lui dit que c’était dommage de ne pas lui en avoir parlé avant car elle n’aurait pas acheté le studio mais plutôt cet appartement pour loger sa mère. Pauline lui sourit. Louer, sa mère trouverait mais là elle lui parlait d’acheter. Sauf à payer pour elle. Mais est-ce que Vanessa l’accepterait de Jess ? Jess devait commencer à avoir la bonne distance avec sa mère. Lui laisser aussi ses responsabilités au moment où elle était mère une nouvelle fois.

Pauline savait que Vanessa l’avait placée dans une rivalité inconsciente avec elle. Il ne fallait pas qu’elle se sente infantilisée par sa fille. Et Jess ne devait pas culpabiliser des choix de vie de sa mère. Elle l’aiderait à se loger, s’il le faut financièrement aussi. Mais elle ne substituerait pas à elle pour prendre des décisions.

C’est un coup de fil qui interrompit leur discussion.

Laisser passer l'orage : chapitre 33

C’était le portable de Jess. Vanessa avait des contractions de plus en plus rapprochées. Le médecin qui l’avait examinée avait constaté aussi des modifications du col. Par mesure de prudence, on la descendait en salle de naissances pour lui administrer un traitement par perfusion qui devait arrêter la menace d’accouchement prématuré. Jess demanda à sa mère ce qui arriverait si on ne pouvait pas bloquer les contractions. Vanessa se voulut rassurante. Jess était née à terme c’était juste une fausse alerte.

Pauline ne sut pas trop quoi dire pour réconforter Jess. Elle lui proposa de se laver puis de diner. Demain c’était leur jour de repos et elles n’avaient rien prévu de particulier. Elles savaient s’aménager des temps de pause pour que leurs corps ne les lâchent pas. De toute manière Vanessa était entre de bonnes mains. Et elles étaient impuissantes à l’aider dans cette situation.

Alors qu’elles étaient à table, la sonnerie du téléphone de Jess retentit à nouveau. C’était un numéro inconnu qui s’affichait. Elle décrocha. C’était une sage-femme qui appelait. Vanessa était en travail et elle souhaitait la présence de Jess à ses côtés. Ce serait bien de venir rapidement car l’accouchement pouvait se produire rapidement. Jess raccrocha paniquée.

Pauline lui proposa de l’accompagner. Elle resterait dans la salle d’attente. Quand elles arrivèrent à la maternité vers vingt heures, l’endroit semblait désert. Elles se dirigèrent avec les panneaux à l’entrée qui indiquaient de suivre la couleur verte sur les murs. Effectivement au bout d’un long couloir, elles aperçurent au-dessus d’un sens interdit collé sur une porte battante en grosses lettres les mots « salle de naissances ». Sur le mur un interphone. Jess sonna.

Une voix lui demanda ce qu’elle voulait. Elle se présenta et un « j’arrive » résonna dans le micro. C’était une femme habillée en tenue de bloc avec une blouse blanche par-dessus. Elle se présenta par son prénom et sa fonction. Elle était l’aide-soignante. Elle indiqua à Jess un casier dans lequel mettre sa veste. Et lui tendit une surblouse et une charlotte. Jess s’exécuta malgré le stress et le malaise qu’elle parvenait difficilement à contrôler. Puis se passa les mains au gel hydroalcoolique.

Vanessa venait d’avoir la péridurale. Les douleurs avaient disparu. Elle accueillit sa fille avec joie. Jess observa la salle. Il y avait du matériel et des tuyaux, un lavabo et une paillasse. C’était à la fois un mini-bloc et un endroit assez simple. Sa mère était couchée sur une table confortable. Jess en avait vu dans des émissions de téléréalité, elle avait l’impression qu’une caméra les observait. Mais en fait elle était bien dans la réalité, celle de la naissance de sa petite sœur.

Jess lui demanda comment elle se sentait. Vanessa lui expliqua dans le menu ce qui s’était passé depuis son départ. Puis ayant épuisé le sujet, elle en aborda un autre. Celui de Pauline. Vanessa reconnaissait que la différence d’âge l’avait perturbée. Cependant elle devait admettre que cette rencontre avec elle avait très bénéfique à Jess. Elle était devenue adulte, plus mature et surtout elle était impressionnée par sa réussite sociale.

En fait Vanessa appréciait déjà beaucoup Pauline. Elle avait été touchée par sa proposition d’aide. Et sa simplicité ainsi que sa discrétion l’avaient rassurée. Cette différence de génération avait aussi pour conséquence que « bru » et « belle-mère » avaient le même âge. C’était un peu déstabilisant pour Vanessa car quelle distance devait-elle mettre ? Jess commençait à se sentir mal. La chaleur ? L’émotion ? Le fait une fois de plus de ne pas être à sa place et de ne pas avoir su le dire à sa mère ?

Elle n’eut pas le temps de trouver la réponse que son corps parla pour elle. Elle pâlit et dut sortir précipitamment avant de s’écrouler dans le couloir de la salle de naissances. Le personnel alerté par le bruit sourd de la chute vint à son secours. Heureusement c’était sans gravité car Jess sentant le malaise vagal arriver avait eu la bonne idée de se baisser pour s’asseoir. L’aide-soignante lui proposa de la suivre dans leur salle de détente une fois qu’elle eut retrouvé ses esprits. Elle lui proposa un verre d’eau et l’installa sur un fauteuil. Quand ça irait mieux elle pourrait rejoindre la salle d’attente. Ce n’était pas une bonne idée qu’elle retourne auprès de sa mère.

Vanessa depuis son lit avait tout entendu de la scène. De son côté le travail avancé. D’ici une heure elle aurait accouché. Jess qui s’était remis de son malaise récupéra sa veste dans le vestiaire et rejoignit Pauline. Elle lui raconta les événements. Le mieux étaient qu’elles attendent là.

Au bout d’une demi-heure Jess vit sortir l’aide-soignante et elle revint avec une couveuse et un médecin. Elle s’adressa à Jess pour lui dire que c’était le pédiatre et que sa mère était sur le point d’accoucher. Il était 22 heures. Elle reviendrait vers elle un peu plus tard. Pauline et Jess qui n’avaient pas bougé de leur siège se regardèrent. Tout allait si vite, c’en était presque surréaliste.

Pauline demanda à Jess si elle connaissait le futur prénom du bébé. Aucune idée car elle n’avait pas eu le temps de poser la question à sa mère. Etonnamment elles avaient été seules durant ces deux heures où elles avaient attendu. Il se passa encore une heure avant que la porte ne s’ouvre à nouveau. C’était le pédiatre et l’aide-soignante toujours avec la couveuse. Vanessa avait mis au monde un enfant prématuré qui nécessitait des soins en néonatologie.

Néanmoins avant de partir dans le service, les deux soignants s’arrêtèrent pour que Pauline et Jess contemplent quelques minutes cette petite fille d’à peine deux kilos vêtue d’une couche et d’un bonnet en jersey. Il y avait des tuyaux partout. Elle était née à 22h15 et elle s’appelait Ella. Elles auraient aimé s’attarder mais le service de pédiatrie attendait ce nouveau-né pour le mettre en condition.

Pauline et Jess reprirent leur place sur le siège car elles étaient encore trop sous le coup de l’émotion pour rentrer. Jess raconta à Pauline que sa mère adorait cette chanson de France Gall. Quand elle était petite elle se souvenait que sa mère parodiait la chanteuse et l’imitait en play-back. Cela les faisait rigoler toutes les deux. Jess retrouvait le lien charnel avec sa mère en évoquant ces bons moments.

L’aide-soignante était déjà de retour. Elle proposa à Jess de retourner voir sa mère si elle le voulait. Pauline l’encouragea. Elles n’étaient plus à une heure près pour rentrer. Jess recommença le même cérémonial de l’habillage. Vanessa se reposait dans la salle où elle devait rester deux heures après l’accouchement. Elle était contente de revoir Jess et s’inquiéta de son malaise. C’était passé.

Jess ne pouvait toujours pas serrer sa mère contre elle. Aussi elle s’assit à côté d’elle et lui prit la main. Vanessa lui sourit. « Tu as pu voir ta petite sœur ? » « Oui maman, elle est belle Ella ». Le prénom plaisait à Jess. Elles se mirent à fredonner en chœur le refrain et s’éclatèrent de rire. Leur complicité était intacte. Vanessa lui expliqua les horaires de visite et elle aimerait que demain elles aillent ensemble voir Ella. Vanessa compter l’allaiter. Le mieux était de se tenir au courant. Jess s’adapterait aux horaires, elle était de congé le lendemain.

Jess prit congé de sa mère car la sage-femme venait d’entrer dans la chambre pour vérifier les saignements. Elle rejoignit Pauline dans la salle d’attente. Elles pouvaient aller se coucher. Elles étaient trop bouleversées pour échanger quoi que ce soit. Chacune resta dans ses pensées jusqu’à l’arrivée à l’appartement.

Il était environ une heure du matin. Pauline entraina Jess dans sa chambre où elles firent l’amour. Elles s’écroulèrent de fatigue et d’émotions. Elles n’avaient qu’une hâte. Revoir Ella.

Laisser passer l'orage : chapitre 34

Pauline, exceptionnellement, avait dormi avec Jess. Elles se levèrent à neuf heures. Durant le petit déjeuner elles revinrent sur leur journée de la veille. Jess devait prendre rendez-vous avec son conseiller bancaire pour une demande de prêt. Quant à Pauline elle allait contacter son bricoleur pour la remise en état de l’appartement. C’était une bonne affaire à saisir car l’appartement était situé dans un bon quartier. Même si Vanessa ne le prenait pas, elle l’achèterait. Pauline ne se refaisait pas, c’était une femme d’affaires.

Bien évidemment elles parlèrent de la naissance d’Ella. Jess avait été surtout marquée par la petitesse du bébé. A cause du bonnet elle n’avait pas vu la couleur des cheveux. Elle revoyait encore son corps tonique avec ses bras qui s’agitaient alors que ses jambes se tendaient. Cette naissance lui avait fait oublier sa colère car elle avait repris le lien avec sa mère comme si de rien n’était. Comme sur une ardoise magique Jess avait tout effacé de sa mémoire ou presque avec Ella.

En fin de matinée une fois les affaires courantes expédiées, Pauline proposa de se rendre en ville afin d’acheter un cadeau pour Ella. Elle pensait à de la layette car Vanessa n’avait sans doute pas prévu d’accoucher si tôt. Jess approuva. Dans le magasin elles demandèrent conseil à la vendeuse. En plus des vêtements elle leur recommanda aussi du linge pour le bain. De toute manière même si la maman en avait, on en avait toujours l’usage avec un bébé.

Elles rentrèrent et attendirent le coup de fil de Vanessa sur le canapé après avoir déjeuné. Elles seraient bien sorties se promener mais avec les giboulées du mois de mars, les averses fréquentes étaient dissuasives. Il était 16 heures et toujours pas de nouvelles de Vanessa. Jess commençait à s’inquiéter. C’était largement l’heure des visites à l’hôpital et Vanessa aurait déjà dû appeler.

Jess n’y tenant plus appela sa mère. Mais après quelques sonneries elle entendit le message de son répondeur. C’était bizarre et inattendu. Pauline était aussi étonnée qu’elle de cette situation. Depuis samedi que Vanessa était remontée à la surface, dans leur vie ce n’était que tourbillon. Laisser passer l’orage aurait dit Vanessa. Mais là on était en plein dedans.

Pauline conseilla à Jess d’appeler le service afin d’avoir des nouvelles. Elles trouvèrent le numéro de la maternité sur le net ainsi que celui du service où était hospitalisée Vanessa. Au bout du fil une voix jeune. Jess se présenta et expliqua qu’elle n’arrivait pas à joindre sa mère. Il y eut un silence puis en fond une autre voix qui disait à la jeune femme de ne pas donner d’informations, c’est elle qui s’en chargeait.

Jess sentit à la voix plus autoritaire que la précédente qu’elle avait une cadre du service au bout du fil. Effectivement celle-ci se présenta comme telle. Elle expliqua à Jess qu’elle ne pouvait pas lui parler au téléphone car ne pouvant vérifier son identité, elle était tenue au secret professionnel. Cependant si Jess pouvait venir à la maternité maintenant elle aimerait la recevoir. Elle lui indiqua où était son bureau et l’attendait.

Jess et Pauline en étaient bouche bée. Il s’était passé quelque chose de grave. Elles pensèrent immédiatement à Ella. Elles prirent leurs cadeaux et en route pour l’hôpital. La cadre les attendait dans son bureau, elle avait laissé la porte ouverte car elle guettait Jess. Elle ne s’étonna pas de recevoir un couple de femmes. Elle les invita à entrer et fermer la porte derrière elles puis elles s’assirent.

La cadre voulut savoir ce que Jess connaissait de l’histoire de sa mère avec Kevin. Jess lui raconta ce qu’Elise lui avait rapporté. En fait c’était plus complexe que ça. Vanessa avait bien porté plainte contre Kevin mais elle l’avait aussi retirée pensant que déménager suffirait à régler l’affaire. Il lui avait mis la pression, disant qu’à cause d’elle, il allait perdre la garde de ses autres enfants. Vanessa s’était laissé embobiner et avait accepté sa demande.

Hier soir après l’accouchement, Vanessa avait appelé Kevin une fois remontée dans sa chambre pour lui annoncer la nouvelle. Pourtant Vanessa savait qu’il était violent. Elle lui avait donné le numéro de sa chambre et il avait attendu l’heure des visites pour la voir. Vanessa n’avait alerté personne de ce coup de fil sachant qu’elle avait pris un risque. Et l’après-midi même si le personnel est attentif car on savait qu’il pouvait venir, personne ne l’avait vu rentrer dans la pièce. Ce sont les hurlements de Vanessa qui les avaient alertés.

Il l’avait poignardé à plusieurs reprises et avait réussi à s’enfuir. Heureusement une infirmière avait eu le réflexe d’appeler la sécurité et il avait été arrêté dans un couloir par les hommes du poste de contrôle. Il avait été facilement identifiable à cause du sang qu’il avait sur lui. A cet instant la cadre arrêta son récit car Jess fondit en larmes à cause de l’effroi que ce récit avait suscité en elle.

Comment allait sa mère ? Elle était en réanimation dans un état grave, plongée dans un coma artificiel. Elise avait livré en partie la clé de l’histoire. Effectivement Kevin n’était pas le père d’Ella. Vanessa n’avait pas fait suivre sa grossesse non plus. Cette enfant était née à terme. Ce qui était trompeur c’est qu’elle était de très petit poids. Mais ce n’était pas grave maintenant qu’elle était sortie de l’utérus maternel, il suffirait de bien l’alimenter. Mais alors qui était le père demanda Jess ?

La cadre fut gênée de donner ce détail sur la sexualité de sa mère. En fait elle était enceinte depuis la fin de l’été, vraisemblablement c’était durant ces vacances que cette enfant avait été conçue. Voilà pourquoi Vanessa lui avait dit qu’elle avait fait n’importe quoi. Voilà pourquoi aussi elle avait jeté son dévolu sur Kevin et tout était allé aussi vite. Même si ça ne justifiait pas sa violence, ça l’expliquait. Il avait compris que Vanessa cherchait à lui faire endosser une paternité qui n’était pas la sienne.

Le ciel s’abattait sur leurs têtes. Jess demanda ce qui allait se passer pour Ella car sa mère n’allait pas pouvoir s’en occuper. Pour le moment elle resterait hospitalisée en pédiatrie. Jess pourrait aller la voir si elle le voulait car sa petite sœur allait souffrir de l’absence de sa mère. Après l’entretien elle l’accompagnerait. La priorité c’était Vanessa. Les prochains jours allaient être cruciaux.

Jess avait compris que sa mère ne s’en sortirait certainement pas. Que deviendrait Ella si Vanessa décédait ? Comme Vanessa n’avait rien anticipé ce serait au juge des tutelles de décider. Jess étant majeure elle pourrait demander sa garde puisque le père est inconnu. Ses grands-parents maternels aussi ont des droits. Jess balaya l’hypothèse car Vanessa avait coupé les ponts avec eux depuis sa naissance. Sinon ce serait l’aide sociale à l’enfance et l’adoption.

Elles se regardèrent avec Pauline. C’était tout vu, elles n’avaient pas besoin de se parler. Il n’était pas question qu’Ella connaisse une enfance encore plus difficile que la leur. Elles avaient assez souffert comme ça pour ne pas la lui souhaiter. La cadre mit fin à l’entretien et les emmena dans le service de pédiatrie.

Le personnel du service prit le relais avec Jess et Pauline. Elles furent habillées toutes les deux comme la veille et se lavèrent les mains avant de rentrer dans le service. Ella était dans une chambre individuelle, habillée et dans un berceau. Jess donna ses cadeaux à la jeune femme qui les accompagnait. C’était une infirmière. Elle la remercia car Vanessa n’avait rien laissé comme affaires, heureusement que le service avait des dons pour s’occuper des enfants comme elle.

L’infirmière souleva de son berceau Ella qui avait les yeux grands ouverts. Elle la tendit à Jess pour qu’elle la prenne dans ses bras. Quel poids plume s’exclama Jess ! Elle pesait 2200 grammes. Ce petit corps chaud contre elle la bouleversa. La soignante l’incita à la mettre contre son épaule afin qu’Ella respire son odeur. Ce qui leur arrivait était violent, elles avaient besoin l’une comme l’autre de se rassurer.

Jess se mit à lui fredonner doucement la chanson qui portait son prénom. Immédiatement le corps du bébé se détendit, elle avait dû l’entendre quand elle était dans le ventre de sa mère. Pauline était attendrie de découvrir une fibre aussi maternelle chez Jess. Celle-ci lui proposa de la tenir et de se présenter à elle. Ella faisait partie de leur vie maintenant qu’elles le veuillent ou non.

Elles accueillaient cette petite fille qui n’avait pas eu le temps de connaitre sa mère. Elles ne combleraient sans doute jamais cette absence mais elle ne la laissait pas seule avec. Elles l’aimaient déjà.

L’infirmière les encouragea à parler à Ella et à être présente, elle en avait besoin. Elles pouvaient rester le temps qu’elles voulaient. Le service était ouvert 24 heures sur 24 aux parents, il n’y avait aucune limitation pour préserver le lien entre l’enfant et eux. Même si l’infirmière ne le disait pas, elle les considérait déjà comme tels. D’ailleurs c’était bientôt l’heure du biberon, Jess si elle en avait envie pourrait lui donner. Elle accepta.

Laisser passer l'orage : chapitre 35

Jess s’installa dans le fauteuil placé dans le coin de la pièce. L’infirmière était revenue avec un biberon. Elle expliqua à Jess comment le mettre dans la bouche d’Ella en fonction du choix du débit de la tétine. Jess s’étonna de la petite quantité. Son interlocutrice voyant qu’elle était totalement ignorante en puériculture la rassura. C’était normal car Ella buvait toutes les trois heures et progressivement les doses augmenteraient en fonction de sa prise de poids. Jess avait tout à apprendre en accéléré.

Ella regarda sa grande sœur tout en tétant avec avidité. Elle se sentait en sécurité dans ses bras. L’infirmière qui l’observait la félicita car Ella jusque-là n’avait pas fini ses biberons s’endormant dessus. Jess se découvrait une fibre maternelle et y prenait plaisir. Pauline s’émerveillait du naturel de Jess. Elle l’enviait de tenir ce bébé entre ses bras. Alors que le biberon était vide, Jess se leva du fauteuil et le posa sur la paillasse qui servait aussi de table à langer. Puis elle prit Ella contre elle pour qu’elle puisse faire un rôt.

Ensuite il fallut changer la couche. L’infirmière lui montra les gestes pour nettoyer Ella, jeter la couche puis la remettre. La prochaine fois qu’elle viendrait ce serait elle qui s’en chargerait. Ella renvoyait Jess à ses besoins fondamentaux, boire manger et dormir. Il commençait à se faire tard et le lendemain elles travaillaient. Après avoir recouché Ella dans son berceau, elles s’en allèrent. C’était reposant pour elles de savoir que le personnel hospitalier veillait sur Ella.

Jess en avait presque oublié Vanessa. Elle n’avait pas demandé à la voir, se protégeant de l’image abimée qu’elle aurait de sa mère. En fait elle n’avait pas encore intégré pleinement la nouvelle. Avec Ella, Jess n’avait pas pu rester longtemps dans la sidération. Sa petite sœur avait besoin d’elle. C’était cela aussi qui la poussait dans l’action. D’ailleurs demain elle irait travailler comme si de rien n’était alors qu’elle était en état de choc.

En rentrant Pauline invita Jess à prendre un bain avec elle. Elles avaient besoin de se retrouver toutes les deux. Comment gérer une situation qui nous dépasse ? Elle était en train de bouleverser leur vie à jamais, les faisant sortir de la trajectoire initialement prévue. Accepter de prendre Ella c’était revoir leurs priorités. Organiser leur vie autrement. Etaient-elles prêtes ? C’était mignon de donner un biberon et changer une couche. Mais quand il fallait le faire de nuit, en plein sommeil alors que le lendemain une grosse journée de travail les attendait c’était autre chose ?

N’allaient-elles pas regretter ? Cette enfant n’était pas leur choix. Même si elles avaient évoqué le désir de maternité pour autant elles n’avaient pas de projet concret. Mais en même temps savoir qu’Ella disparaitrait de leur vie alors que Vanessa peut-être ne survivrait pas à ses blessures était difficilement imaginable voire envisageable. Pauline avait encore le choix. Mais Jess ? Quoi qu’elle décide le fardeau serait lourd à porter. Elle n’avait pas eu le temps de débuter sa vie que déjà elle se retrouvait à répéter celle de sa mère qu’elle s’était jurée pourtant de ne pas suivre.

Pauline tenta de la rassurer. Déjà elles étaient deux. Ensuite matériellement, elles avaient de quoi subvenir aux besoins de cette enfant. Et si Jess voulait se donner à fond dans le travail, moyennant finance il y avait des modes de garde adaptés à ses horaires. De toute manière comment faisaient les mères de famille ? Elles sacrifiaient leur carrière répondit Jess.

C’est là que leur différence devenait leur force. Pauline n’avait plus rien à se prouver professionnellement. Elle avait suffisamment d’expérience pour trouver la bonne organisation entre vie privée et professionnelle.

Et les vacances scolaires ? Comment ça allait s’organiser à l’agence ? Pauline reconnut que ce serait sans doute source de conflits. Mais les enfants de Caroline et Bertrand grandissaient. Et Ella n’était pas encore scolarisée. D’ici là l’eau aurait coulé sous les ponts. Jess en écoutant Pauline avait le sentiment que toutes les questions avaient une réponse. Comme si elle était prête à s’occuper d’Ella.

En fait Jess était partagée entre son désir de jouir égoïstement des plaisirs de la vie. Et celui plus primal de la survie de l’espèce. Pauline lui avait exprimé la vacuité de son existence. Leur rencontre était survenue au moment où elle ne savait plus quel sens elle donnait à sa vie. Elle se sentait prête à affronter cette épreuve avec Jess.

Elles dinèrent avec appétit. Jess voulait passer voir Ella avant l’ouverture de l’agence car elle n’aurait pas le temps dans la journée. Elle était en train de s’attacher à elle. Le manque était palpable. C’était tellement bouleversant pour elle de sentir ce petit être qui dépendait d’elle et en sécurité dans ses bras. Pauline approuva la décision de Jess.

Si elle voulait, Pauline pouvait lui prendre un de ses rendez-vous extérieur. C’était une visite de chantier pour un ravalement. Pauline connaissait le président du conseil syndical. Elle abrègerait pour être à l’heure au sien. En jonglant un peu elle y arriverait. Elle excuserait Jess occupée par une urgence. Cela ne remettait pas en cause son sérieux ni la réputation de l’agence.

Jess apprécia la proposition mais la déclina. Elle avait aussi besoin de s’occuper l’esprit avec le travail. Elle sentait qu’elle perdait le contrôle, c’était un moyen de le récupérer. Et puis elle ne savait toujours pas si sa mère allait s’en sortir. Autant ne pas commencer à s’absenter.

La soirée commençait et elles n’avaient envie de rien tellement ces événements avaient été perturbants. Jess s’allongea en chien de fusil sur les genoux de Pauline. Elle était littéralement vidée. Pauline lui caressait les cheveux en silence. Cela leur faisait du bien d’éprouver un peu de répit. Jess commençait à s’endormir quand son téléphone sonna.

Les deux femmes se tétanisèrent sur le canapé. C’était le service de réanimation. Malgré l’intervention chirurgicale, l’état de Vanessa s’était dégradé. Si elle voulait voir sa mère c’était maintenant. La nouvelle tant redoutée venait de tomber. Elles repartirent pour l’hôpital malgré la fatigue. Elles avaient l’impression d’un cauchemar éveillé.

A l’entrée du service de réanimation Jess sonna fébrilement à l’interphone. Elle se présenta. Une infirmière, l’air grave l’accueillit et l’habilla pour l’emmener auprès de sa mère. Dans la salle de réanimation, un médecin était en train de régler le débit d’une seringue électrique. Vanessa était livide, un drap remonté jusqu’au visage encore plus tuméfié que la veille. C’est à peine si Jess la reconnut.

Jess se précipita vers sa mère en pleurs. « Maman, ne t’en va pas. Ella a besoin de toi. » Vanessa était dans le coma. Le médecin assura Jess que Vanessa l’entendait. Il lui laissait un moment seul à seul avec sa mère afin qu’elle lui dise au revoir. Il ne rentrait pas dans les détails médicaux mais des organes vitaux touchés n’avaient pu être réparés chirurgicalement. Elle pouvait la toucher si elle voulait, Vanessa ne ressentait plus la douleur. Il reviendrait dans un moment.

Jess embrassa sa mère et lui dit tout son amour pour elle. Elle s’en voulait d’être partie, elle s’accusait du sort de sa mère. Puis elle sanglota comme une enfant, étouffée par la culpabilité. C’était trop pour elle. A peine avait elle retrouvé sa mère qu’elle la perdait définitivement.

Le médecin revint. Ce n’était plus qu’une question d’heures. Est-ce que Jess voulait accompagner sa mère ? C’était au-dessus de ses forces. Elle sentait que son esprit vacillait et que son corps comme pour la naissance d’Ella allait lui jouer des tours. Elle le remercia et s’en alla.

Jess se jeta dans les bras de Pauline en sanglots.

Pauline lui proposa de rentrer. Elle n’eut pas le temps de le dire que l’infirmière appela Jess. C’était fini. Si elle voulait revoir sa mère elle le pouvait. Elle proposa à Pauline de l’accompagner si seule c’était trop difficile. Ainsi elles se recueillirent devant le corps de Vanessa quelques minutes. Jess ne put en supporter plus.

Ensuite l’infirmière expliqua à Jess les formalités qui l’attendaient. Mais elle n’entendit rien car elle venait de s’évanouir.

Laisser passer l'orage : chapitre 36

Jess fut installée dans un fauteuil. Elle retrouva ses esprits difficilement. L’infirmière s’adressa à Pauline. Le corps de Vanessa allait être transporté à la morgue. Le mieux était qu’elles s’y rendent demain matin afin d’organiser les funérailles avec les pompes funèbres. Vanessa était connue de tout l’hôpital. Elle-même était touchée de perdre sa collègue dans ces conditions sordides. Elles ne devaient pas s’inquiéter la solidarité des soignants se manifesterait à leur égard. Elles seraient aidées dans cette épreuve.

Pauline ramena Jess chez elles. Elles dormirent ensemble d’un sommeil de fuite. Elles se levèrent épuisées, les yeux gonflés par les pleurs. Pauline appela Bertrand afin qu’il annule tous leurs rendez-vous pour la journée sans rentrer dans les détails de la cause du décès. Il adressa toutes ses condoléances à Jess. Pauline savait compter sur Bertrand.

A la morgue, Jess et Pauline furent étonnées de voir un groupe de soignants qui les attendait. La nouvelle s’était répandue comme une trainée de poudre dans l’hôpital. Elise embrassa Jess et pleura avec elle. Elle s’en voulait de n’avoir rien vu et d’avoir entrainé Vanessa avec elle. La culpabilité était aussi dans son camp. Le choix des pompes funèbres fut rapide. Il avait été suggéré par le cadre de la morgue qui avait l’habitude de travailler avec eux. Leur prestation était de qualité pour un prix abordable.

L’enterrement n’aurait pas lieu tout de suite à cause de l’autopsie car une enquête judiciaire avait été ouverte pour homicide volontaire. Kevin était déjà mis en détention provisoire et il attendrait en prison son jugement. Jess était impatiente de retrouver Ella, de la serrer contre elle. Sa petite sœur ne devait pas comprendre ce qui lui arrivait. Jess en empathie avec elle éprouvait le chagrin qu’elle devait ressentir face à l’absence maternel.

Pauline était émue tout comme Jess par ce drame. Les questionnements de la veille étaient déjà balayés. C’était une évidence que Jess s’occuperait d’Ella. Pas question de rajouter à cette petite fille un poids encore plus lourd à porter. Pauline inconsciemment s’identifiait à Ella et voulait à tout prix la réparer de cette blessure.

Le personnel de pédiatrie avait été prévenu du décès de Vanessa. Une psychologue diligentée par la direction de l’hôpital avait mis en place un groupe de soutien à tous ces collègues choqués par l’agression dont avait été victime Vanessa dans l’enceinte de l’hôpital. Quand on travaille avec de l’humain, les drames personnels sont en résonnance avec d’autres problématiques. La frontière est parfois poreuse et mince. Parmi le personnel très féminisé, d’autres agents devaient aussi avoir un conjoint violent.

Cette psychologue avait aussi parlé à Ella. Même si ce n’était qu’un nouveau-né de quelques jours, il était essentiel de mettre des mots sur des maux. Ella à travers son corps avait ressenti l’absence. Elle mangeait mal en dehors du biberon donné par Jess. Elle ne pleurait pas pour exprimer ses besoins. C’est ce signe qui les inquiétait le plus.

Quand Jess pénétra dans la chambre d’Ella celle-ci était figée les yeux grands ouverts. Elle souleva le petit corps tonique qui immédiatement au contact du corps de Jess se détendit. Jess qui avait beaucoup pleuré se sentit envahie d’une tristesse joyeuse avec Ella. Elle aimait déjà énormément cette enfant. Elle s’assit dans le fauteuil et colla Ella contre elle. Au bout de quelques instants, la petite fille se mit à hurler. Elle avait faim. L’infirmière alertée par le bruit alla chercher son biberon. Elle se jeta goulument dessus. La vie reprenait ses droits. Pendant quelques minutes Jess avait oublié la mort de sa mère.

C’était l’heure du bain d’Ella. Si Jess voulait elle pouvait lui donner. L’infirmière fit couler l’eau dans une baignoire en plastique rangée sous la paillasse et s’assura de la bonne température en plongeant son coude dedans. Puis Jess déshabilla Ella dont la couche était pleine. Il fallut déjà lui nettoyer les fesses avant de la plonger dans l’eau. Ella adorait le bain. Jess la tenait fermement. Avec ses petits bras Ella tapait d’excitation sur la surface de l’eau et s’étonnait des éclaboussures.

Pauline s’attendrissait devant ses mimiques. C’est incroyable la capacité qu’ont les enfants de vous ramener vers l’essentiel. Elles restèrent jusqu’en fin de matinée avec Ella. Jess éprouva un grand coup de fatigue, elle exprima le besoin de rentrer s’allonger. Alors qu’elles sortaient du service de pédiatrie, Elise en compagnie d’un homme les attendait. L’infirmière du service avait dû les prévenir de leur départ.

C’était le directeur de l’hôpital. Il voulait recevoir Jess et Pauline dans son bureau maintenant si elles étaient disponibles. Elles acceptèrent. Une fois installées et assises devant un café qui leur avait offert, il leur présenta toutes ses condoléances. Ce qui venait de se produire était un électrochoc pour tout l’hôpital. Le personnel est victime de nombreuses violences et l’institution n’avait pas su protéger sa mère. Kevin n’aurait jamais dû entrer dans le service. Des mesures correctives seraient prises comme un interphone devant la porte d’entrée.

Les frais d’enterrement seraient pris en charge par l’hôpital. C’était le minimum qu’il pouvait faire. Par ailleurs une cagnotte circulait pour Ella. Il voulait savoir si Jess avait pris une décision. Elle allait répondre quand Pauline lui coupa la parole. Ella resterait avec elles. Le directeur prit son téléphone et appela l’assistante sociale du personnel afin qu’elle s’occupe de saisir le juge des tutelles au plus vite. Pour le bien d’Ella il serait souhaitable que dès que son état de santé permettait une sortie du service de pédiatrie, elle puisse être accueillie dans chez elles.

D’autre part, Vanessa avait fait une demande de place en crèche du personnel pour Ella. Il l’avait accepté. Bien évidemment si Jess souhaitait en bénéficier pour Ella, il serait heureux de lui conserver. Contrairement aux autres mères, Jess n’avait pas vraiment eu le temps de s’y préparer ni de s’organiser. De toute manière depuis peu la crèche était ouverte aux mères de la ville, la seule différence étaient les tarifs. Là encore c’était celui qu’aurait payé Vanessa qui lui serait facturé.

L’infirmière de réanimation avait eu raison, la solidarité fonctionnait à plein. L’entretien prit fin. Quand la date des obsèques serait connue il fermerait le service de consultations durant la demi-journée pour que ses collègues proches puissent s’y rendre. Jess et Pauline le remercièrent et rentrèrent chez elles.

Pauline sortit du congélateur deux plats cuisinés. Depuis ce matin tout s’enchainait et elles ne touchaient plus terre. Jess remercia Pauline de sa présence et son soutien. Elle lui demanda aussi si elle n’allait pas regretter son choix de garder Ella. Pauline lui répondit qu’il ne s’agissait pas d’un choix mais d’une évidence. Le contraire serait impossible.

Jess voulut s’allonger après le repas mais son esprit tournait à cent mille à l’heure. Des images de Vanessa lui apparaissaient en flash, c’était insupportable. Pauline lui demanda ce qu’elle pouvait faire pour l’aider. Jess n’avait pas envie de retourner tout de suite voir Ella. En fait elle avait besoin d’aller à l’agence, retrouver un cadre rassurant. Pauline approuva. Son coup de fil du matin avait dû tous les inquiéter.

Pauline annonça leur venue par sms. Quand elles franchirent le pas de la porte, Caroline et Bertrand se précipitèrent vers elles. Tout le monde pleurait. Pauline ferma l’agence pour une heure car les rendez-vous ayant été annulés, ils n’attendaient personne. Et dans la salle de détente autour de boissons Pauline et Jess racontèrent toute l’histoire.

Caroline en resta médusée. Pauline endosser l’habit maternel. Elle hallucinait. Quel revirement et quel chemin depuis qu’elle la connaissait ! Sa relation avec Jess l’avait métamorphosée. Pauline avait pris Jess en photo avec son téléphone portable. Bertrand s’extasia devant Ella. Caroline fit remarquer que ce n’était pas le bon moment, quand Jess et Pauline s’associaient pour agrandir l’agence, d’envisager cette adoption.

« De quoi je me mêle » tacla Bertrand. Si Jess et Pauline avaient un mode de garde, ça ne changerait rien ou presque puisque déjà elles consacraient un nombre d’heures incalculable. Bertrand félicita Pauline de sa décision. C’est ce non-désir d’enfant qui les avait séparés. Il connaissait son ex-femme ainsi que ses fragilités. Il était heureux pour elle qu’enfin elle se sente prête. Ils eurent un regard complice qui n’échappa à personne.

Laisser passer l'orage : chapitre 37

Ensuite ils discutèrent des jours à venir. La date de l’enterrement étant encore inconnue elles conserveraient leur activité durant les prochains jours. Il faudrait naviguer à vue mais comme elles avaient un jour de repos dans la semaine c’est celui-là qui servirait de variable d’ajustement pour recaser les rendez-vous décalés.

Ce qu’elles ignoraient encore c’est que le meurtre de Vanessa avait fait les titres de la presse locale. Jess en consultant ses mails professionnels juste avant de partir avait reçu des condoléances de la part de certains prestataires et présidents de conseils syndicaux. Bertrand avait annoncé le décès de la mère de Jess pour justifier les annulations de rendez-vous. Et avec le nom de famille, le lien avait été immédiat. Même si sur le coup ce fut un choc de savoir son drame en plein journal étalé, au moins cela lui faciliterait la situation quand il faudrait recommencer les reports.

Pauline et Jess retournèrent voir Ella. Cette fois-ci ce fut Pauline qui lui donna le biberon tandis que Jess les observait. Elle organisa les jours à venir avec l’infirmière. Elle viendrait le matin pour donner le bain et le biberon. Et elle repasserait le soir pour un autre biberon et le change. Elle craignait trop si elle s’arrêtait de s’effondrer. Travailler la maintenait dans l’action et elle aurait besoin de cette énergie pour s’occuper d’Ella. Chacun compose comme il peut avec sa souffrance.

L’infirmière nota les propositions de Jess afin qu’on l’attende sur ces deux créneaux. Ensuite elle la trouvait admirable avec sa petite sœur, personne n’avait à la juger. Ella était là encore pour un moment, celui du juge qui rendrait sa décision et celui d’Ella pour prendre du poids. Elle ne pesait plus que deux kilos, c’était encore insuffisant pour quitter le service. Elle régulait mal sa température interne et risquait aussi les hypoglycémies. Une surveillance médicale était encore nécessaire. A sa manière aussi Ella entamait le deuil de sa mère.

Durant les deux semaines qui suivirent précédant les obsèques, Jess se rendit deux fois par jour à l’hôpital où Ella l’attendait. Elle avait repéré la régularité des venues et les infirmières racontaient à Jess comment sa petite sœur s’excitait quand l’heure arrivait. Ella et Jess commençaient à tisser un lien fort et indéfectible. Chacune s’accrochait à l’autre pour tenir. Pauline venait le dimanche et le lundi. Ella s’attachait aussi à elle.

A l’agence, elles étaient happées par le travail. Par moment Jess était submergée par les pleurs mais elle se ressaisissait vite. Quand elle rentrait de l’hôpital, elle était épuisée. Pauline l’attendait pour diner. Elles ne parvenaient plus à faire l’amour. Elles avaient néanmoins des gestes tendres. Jess avait pris l’habitude de s’allonger sur le canapé et de poser sa tête sur les genoux de Pauline tout en elle lui racontant les progrès d’Ella. Elle prenait des photos de la petite et elles s’émerveillaient de ses nombreuses mimiques.

Quand le corps fut rendu à la famille, les obsèques furent fixées au lundi suivant. Vanessa était connue et appréciée car des centaines de personnes que Jess ne connaissait pas étaient présentes. Collègues, patients, enfants des personnes âgées dont elle s’était occupée. C’était émouvant de la savoir si entourée pour ce dernier adieu. Vanessa n’étant pas croyante, la cérémonie se déroula au cimetière avec la lecture de textes. Jess revit Lola qui était venue avec sa mère. Elle fut très touchée par cette marque d’affection.

Le juge des tutelles se prononça sur la garde d’Ella durant son hospitalisation. Jess devenait sa tutrice, personne d’autre quelle n’en avait réclamé la garde. La nouvelle arriva le lendemain des obsèques de Vanessa car l’assistante sociale avait fait valoir l’urgence de la situation.

Pauline et Jess étaient aux anges. L’appartement de Pauline n’avait pas été prévu pour accueillir un enfant. Aussi dans un premier temps, le bureau de Pauline, situé au même étage du duplex que leur chambre, fut transformé et aménagé. Elles avaient opté pour une chambre évolutive avec lit à barreaux en forme de courbes et à tiroirs, commode et plan à langer. Au-dessus un mobile en forme d’oiseaux et de branches pour éveiller son attention.

Elles avaient aussi complété sa garde-robe avec tubulette et gigoteuse. Ainsi que des vêtements et autres bodys. Cette chambre devait être pour Ella un lieu de sérénité. Un fauteuil douillet pour lui donner le biberon complétait le mobilier. Quant à la luminosité, la fenêtre était équipée de volets roulants et double voilage. Enfin elles s’étaient dotées d’un babyphone indispensable quand elles n’étaient pas au même étage.

Ni Pauline ni Jess ne bénéficiaient de congé de maternité. Il était encore trop tôt pour mettre Ella à la crèche car cela retarderait sa socialisation. Il leur fallait envisager une solution innovante. Financièrement elles devaient travailler pour maintenir l’agence à flot sinon elle coulait. Ce projet d’enfants n’était pas le leur mais elle l’assumait.

Ella resta en tout six semaines dans le service de pédiatrie. Elle avait eu beaucoup de mal à prendre du poids. Sa mère lui manquait. Et Jess ne venait pas suffisamment dans la journée. Sur les huit biberons elle en donnait deux ce n’était pas assez. Le pédiatre que Jess avait rencontré avait insisté sur la nécessité de donner un cadre rassurant à Ella et de ne pas la confier trop tôt à une nourrice ou la crèche. Au mieux vers huit ou neuf mois. Ella était marquée par l’abandon précoce. Et même si Jess l’aimerait comme son enfant, elle ne remplacerait jamais sa mère.

C’est Pauline qui trouva la solution. Il restait dans l’agence un bureau inoccupé et plutôt au calme. Elle l’aménagea en chambre pour Ella. Ainsi elles pourraient aller et venir et s’occuper d’elle. Quand elles seraient en rendez-vous extérieurs ensemble, Caroline ou Bertrand s’en occuperait. L’idée avait germé alors que Pauline en discutait autour d’un café avec Bertrand. Celui-ci racontait que sa femme étouffait un peu à la maison avec les enfants et qu’elle regrettait de ne pouvoir s’aménager un bureau à domicile pour une activité en free-lance. Pourquoi pas l’inverse ?

C’était une affaire de mois. Pauline comme Jess avaient revu leur organisation. Ce bébé mettait beaucoup de joie et d’animation au cabinet. Caroline était de bonne humeur et dès qu’elle le pouvait elle réclamait de donner son biberon à Ella ou de la changer. Finalement ce fut moins compliqué à mettre en place qu’elles ne le redoutaient. Ella était une enfant facile à vivre. La nuit elle les réveillait une à deux fois mais elle se rendormait dès le biberon but.

Jess et Pauline accusait la fatigue mais c’était aussi une telle émotion pour elles que de sentir cette enfant leur rendre tout cet amour. Ella savait séduire son entourage. On ne pouvait rien lui refuser. Elle était rieuse et affectueuse. Jess comme Pauline découvraient les joies de la maternité. Lors des rendez-vous avec le pédiatre pour les vaccins ou le suivi, elles étaient félicitées pour leurs compétences maternelles. Ella se comportaient avec elles deux comme si c’étaient leurs mères.

Pour l’instant elles ne s’étaient pas posé la question de la place ni du nom. En fait c’est Ella qui choisirait. Cela viendrait spontanément avec le langage. Les enfants ont des capacités surprenantes.

Quant à neuf mois Ella alla en crèche, Jess et Pauline avaient réussi leur pari professionnel. Non seulement elles avaient gardé leurs copropriétés mais elles en avaient acquis d’autres. Leur sérieux, la qualité des prestations et leurs tarifs les rendaient compétitives et attractives. Pauline avait eu raison de dire à Jess que ses revenus s’envoleraient. Jamais le cabinet n’avait dégagé de tels bénéfices. La prime annuelle avait même doublé.

Maintenant qu’Ella était là, Pauline et Jess aspiraient à un autre mode de vie. Pauline revit son patrimoine immobilier. Elle se concentra sur les biens les plus rentables et engagea Jess à la suivre dans cette voie. En revendit certains qui ne tarderaient pas à se déprécier en raison des avantages fiscaux qui disparaitraient. Avec l’argent elles s’achetèrent une résidence secondaire en bord de mer qui était à deux heures de chez elles. Ainsi elles y passeraient leurs vacances et leurs week-ends.

Le 14 février pour la Saint Valentin, Kevin toujours en détention provisoire dans l’attente de son procès se suicida en prison en criant tout son amour pour Vanessa. Jess comme Pauline furent abattue par sa lâcheté. Il n’y aurait jamais de justice pour Vanessa et Kevin resterait à jamais innocent pour la loi.

Quand Ella eut un an, elles prirent conscience que cet anniversaire serait à jamais marqué par la mort de Vanessa. Elles décidèrent de se marier ce même jour pour se protéger l’une l’autre des aléas de la vie. Ce fut une sobre cérémonie en petit comité. Les mariées et les deux témoins Caroline et Bertrand.

Sur leur alliance, à l’intérieur elles avaient gravé cette phrase de Vanessa qui restait très présente dans leur cœur. « On n’épouse pas son premier amour. »

Copyright ©2004 Nouvelles et romans lesbiens – Littérature lesbienne