Nouvelles lesbiennes

Nouvelle lesbienne : Vivons heureux vivons cachés ?

 Vivons heureux, vivons cachés ? est dédiée à S., lectrice de la première heure.

Elaine alluma machinalement l’autoradio pour programmer l’itinéraire à l’aide de son GPS et se ravisa. Même s’il y avait longtemps qu’elle n’était pas allée dans ce gite, elle avait tant de fois parcouru la route qu’elle saurait retrouver son chemin. Comme au bon vieux temps, en cas d’hésitation elle consulterait la carte routière qu’elle avait pris soin de ranger dans la portière. Nostalgique elle avait recopié grâce à une clé USB l’intégralité des chansons qu’elle écoutait. Avec des évolutions technologiques, son autoradio ne lisait plus les compacts discs.

Et ne parlons pas de son téléphone portable, une antiquité qu’elle serait bien incapable d’utiliser pour envoyer un sms. Elle se souvenait aussi de la ruine que constituait le début de leur relation. Elle achetait des cartes prépayées car les abonnements ne prévoyaient que l’envoi de 100 sms par mois. Au total, c’est ce qu’elle envoyait en deux jours. Elle dépensait une fortune car l’illimité n’existait pas encore. Rien qu’à ces souvenirs elle mesurait le temps passé. Quinze ans déjà. L’internet de masse en était à ses débuts, le prix des abonnements se comptait en heure avec un modem qu’il fallait brancher sur une prise téléphonique. Le wifi n’existait pas. Pas à dire les progrès connus en moins d’une décennie avaient été prodigieux.

Elaine avait rencontré Alicia sur un forum de discussions fermé depuis. Rapidement leur relation avait pris un tour plus intime car les échanges s’étaient poursuivis sur la messagerie personnelle du site. Puis sur une messagerie instantanée. Elles s’étaient découvertes tellement de ressemblances et de points en commun qu’elles avaient d’emblée installé la relation sur un mode fusionnel.

Les bagages avaient été rangés dans le coffre. Elle avait prévu un week-end prolongé de trois jours. Elle consulta une dernière fois la météo avant de partir et alluma le moteur. Elaine avait un trajet de quatre heures pauses comprises. Le site de trafic consulté sur internet indiquait une circulation fluide. Tout se présentait sous les meilleurs auspices.

Sortie de la zone urbaine, Elaine s’étonna de reconnaitre aussi facilement la route. Lors de leur première rencontre elle avait été surprise à cet endroit en raison de la neige. Bloquée elle avait cru qu’elle ferait demi-tour. Alors qu’Alicia venue du sud avait un temps ensoleillé elle ne comprit pas sur le coup le sms d’Elaine qui parlait d’annulation. Elle pressentait une reculade, un mensonge éhonté pour fuir. A l’osmose virtuelle elle imaginait un retour au réel brutal et violent pour les deux femmes.

Après tout elle connaissait d’Elaine que ce qu’elle avait bien voulu raconter. Qui sait ? Peut-être avait-elle mari et enfants et toute cette histoire n’était qu’un feu de paille né de leur imagination fertile. Ou bien c’était un homme qui savait que la rencontre signerait la fin de leur aventure. Alicia avait vu à la télévision des témoignages effarants à ce sujet. Grâce à l’anonymat des pseudonymes qui les protégeait, des brouteurs chassaient sur le net leur proie. Des victimes au profil fragile, en quête d’amour et de mots doux qui se laissaient embobiner sans rien voir. Finalement quand elles découvraient le pot aux roses, le mal était fait.

Réputation salie, photos intimes postées à la vue de tous, détournements de fonds voire viols ou agressions physiques. Les préjudices étaient nombreux et les acteurs de ces délits étaient sans limite pour parvenir à leurs fins grâce à la mondialisation. En effet certaines victimes l’étaient à distance sans jamais voir leur bourreau. Tout n’avait été que manipulation par l’intermédiaire de photos ou de vidéos truquées. Entre confiance totale et paranoïa comment trouver la bonne distance ? Heureusement pour Elaine l’épisode neigeux dont elle était prisonnière était repris en boucle sur toutes les radios. Cela avait su ainsi rassurer Alicia qui avait bien voulu l’attendre au gite.

Elaine détestait cette partie du trajet. La traversée des champs dont la couleur changeait au gré des saisons étaient d’une triste monotonie. A l’aller elle n’en voyait pas le bout, au retour elle était en proie aux angoisses de la séparation. C’est à ce moment qu’elle choisit d’écouter sa sélection musicale. Depuis combien de temps n’avaient-elles pas entendu ces morceaux ? En même temps que la bande son défilait, les souvenirs aussi.

Les mentalités avaient beaucoup évolué en quinze ans. Se rencontrer sur internet relevait en résumé de la science-fiction pour le commun des mortels. Tous les fantasmes étaient permis car le net était un espace de liberté totalement dérégulé. Derrière la virtualité, les sentiments bien réels rendaient la relation perturbante. Elaine oscillait entre la passion amoureuse et la paranoïa protectrice. Elle croyait tout connaitre d’Alicia tout en doutant de la véracité de ses déclarations enflammées. Si tout ceci n’était que la projection de ses désirs ?

Rapidement Elaine avait souhaité provoquer une rencontre. C’est ainsi qu’elles s’étaient donné rendez-vous dans ce gite. Espace neutre et de fuite au cas où l’essai n’était pas transformé. Elaine savait qu’elle avait parfois enjolivé sa biographie. Physiquement elle avait aussi quelques complexes liés à des bourrelets disgracieux. Elle n’avait pas un corps de top model. Le net avait ouvert le champ des possibles. Jusque-là les rencontres avaient lieu dans le cercle familial, amical ou professionnel. Plus rarement dans le monde de la nuit comme les dancings ou les bars où la relation éphémère ne dépassait pas le stade de quelques plans sexes aussi brefs que vite oubliés quand l’alcool venait en effacer le souvenir glauque. Certes cet élargissement mondialisé ouvrait des possibilités insoupçonnées.

Cependant cela transformait le chasseur en chassé tout aussi parfait que la proie convoitée. Elaine avait vécu le début de leur relation dans un état de grande euphorie proche de la jouissance d’un toxicomane. La réalité lui paraissait d’une fadeur totale. Elle ne pensait qu’à se brancher sur sa messagerie et vivre sa passion électronique. Elle se souvient des sensations corporelles qui la traversaient. De la tension sexuelle et du désir permanent qui s’emparait d’elle à la moindre évocation d’Alicia. C’était douloureux et délicieux à la fois.

Elaine avait idéalisé Alicia, projetant sur elle tous ses rêves de vie en couple. Son célibat lui pesait également. Elle avait eu quelques relations de transition insatisfaisantes qui lui avaient permis de ne pas sombrer après une séparation déchirante. Sa compagne l’avait quittée après dix ans de vie commune. Elles n’avaient pas su évoluer ensemble, chacune avait des aspirations différentes. Cette séparation avait été pour Elaine un constat d’échec. Elle n’avait pas compris les reproches qui lui avaient été faits et malgré un travail d’introspection, elle continuait à accuser sa compagne de tous les maux. Alicia avait su relancer son désir. Elle s’était sentie et écoutée. Et avait pu admettre que dans une relation on était deux. Et donc qu’elle avait participé malgré son déni à cette rupture. Elaine avait posé la première pierre de sa reconstruction. Ces échanges avaient été cathartiques.

Alicia en miroir avait ressenti ce même yoyo émotionnel. Contrairement à Elaine elle n’avait pas la crainte d’avoir derrière son écran un individu peu scrupuleux. Son ressenti ne pouvait mentir. Un escroc ne pouvait pas avoir la capacité de susciter un tel apaisement intérieur. Encore moins d’offrir un tel espace de paroles, de disponibilité sans exiger en retour une contrepartie financière. Alicia ne diabolisait pas l’internet. Ce n’était qu’un outil de communication qui avait juste le pouvoir d’étendre l’espace géographique. Pour le reste, les aigrefins qui abusent des personnes fragiles n’avaient pas attendu le net pour escroquer leurs victimes.

Elles avaient passé de longues soirées à discuter de leur première rencontre qu’Alicia voulait à tout prix romantique. Elle avait demandé à Elaine de lui laisser tout organiser. Elle voulait la surprendre.

Elaine avait aperçu le panneau qui annonçait la station à essence à 20 kilomètres. Enfin elle pourrait y faire une pause.

Elle se souvenait de son stress la première fois où avait perdu deux heures sur le temps de trajet. Elaine avait hâte d’arriver car la neige avait perturbé ses plans. En effet elle détestait conduire sur des longues distances. Cela exigeait de la vigilance qui l’épuisait. C’est dans cette station qu’elle avait reçu le sms d’Alicia qui lui annonçait ainsi son installation. Elle l’attendait.

Son arrivée au gite deux heures plus tard avait été en outre un immense soulagement. Alicia avait transformé la pièce en petit nid d’amour. Des bougies partout, une table joliment décorée. Et dans le four un plat qui finissait de gratiner. On aurait dit finalement qu’elle attendait le retour du travail de sa compagne.

Elaine entra sans frapper. La rai de lumière et l’odeur qui se dégageait sur le pas de la porte indiquaient une présence rassurante. Alicia était allongée sur le lit, une revue à la main. Elle se leva précipitamment pour l’accueillir.

« Fais-moi l’amour Alicia. Tout de suite ! ordonna Elaine en lâchant son sac sur le sol.

– Bonjour mon ange. Tu ne veux pas te détendre un peu avant ? Tu dois avoir faim.

– Maintenant. Je ne peux plus attendre.

– Nous avons tout notre temps. Je voudrais aussi te masser avant. Tu es toute contracturée par ces heures de route.

– Prends-moi ! Si je me pose, je ne pourrai plus oser me déshabiller devant toi. Je suis complètement folle d’être ici avec toi.

– Alors embrasse-moi ! »

Elles passèrent leur week-end du lit à la table et de la table au lit. Alicia avait prévu suffisamment de victuailles pour tenir un siège. L’entente corporelle avait été immédiate. Elles furent étonnées de s’apercevoir que leur relation n’avait rien de virtuelle. Ce qui avait été exacerbé sur le net l’était aussi dans la vraie vie. C’était une explosion de plaisir sous chacune de leurs caresses, le sentiment de se connaitre depuis longtemps. L’idéalisation n’avait pas altéré leur sens du réel. Elle n’était pas déçue par la rencontre. Bien au contraire.

Le week-end passa à une vitesse supersonique. Leur première séparation fut un déchirement. Il leur faudrait maintenant supporter et gérer cette relation à distance. Lors du voyage retour Elaine n’avait cessé de pleurer. Elle sentait encore sur son sexe les doigts et la langue de son amante. Elle l’ignorait encore mais elle allait découvrir le sexe par téléphone puis par caméra quand l’attente entre deux escapades deviendrait trop insupportable.

Une place venait de se libérer juste devant l’entrée de la station-service. Ce n’était plus la même enseigne qui était néanmoins montée en gamme. En premier lieu, Elaine se laissa tenter par un café et une viennoiserie. Elle jeta un coup d’œil nerveux à son smartphone car elle n’avait aucune nouvelle d’Alicia. Elle lui envoya néanmoins un sms pour lui annoncer sa position. Aucun retour.

Quand Elaine remonta dans sa voiture, elle sentit les larmes monter. Elle avait espéré recevoir un sms avant de reprendre la route. En allumant l’autoradio, elle reconnut immédiatement les premières notes. Cette chanson c’était leur chanson. En effet, Alicia adorait faire l’amour en musique. Lors de leur deuxième rencontre elles avaient décidé de passer un long week-end dans le même gite. Alicia souhaitait aussi faire découvrir à Elaine les vertus et les bienfaits du massage. Elaine se souvint qu’après avoir passé la matinée à cuisiner, elles s’étaient retirées dans leur chambre après le déjeuner.

Alicia avait proposé à Elaine de la masser avec de l’huile tiède. Elaine, bien que novice, se mit sur le ventre. Les doigts experts d’Alicia glissèrent sur son dos, dénouant ici et là les nombreux nœuds de tension. Elaine lâcha prise envahie par un bien-être tel qu’elle n’en n’avait jamais connu jusque-là. En arrière-fond, le lecteur de CD d’Alicia diffusait, par ailleurs, une playlist composée par ses soins. Elaine s’abandonnait ainsi sous le double effet de la musique et du massage.

Elle ne comprit pas tout de suite qu’Alicia avait commencé à lui faire l’amour. Elle était tellement détendue et offerte qu’elle pensait qu’Alicia continuait son soin. Alicia s’était couchée sur elle et l’avait lentement pénétrée. Elle allait et venait au rythme du râle profond d’Elaine et de la voix de la chanteuse. Elaine sentit une déflagration dans son cerveau qui envahit tout son corps d’une énergie vibratoire. Alicia accéléra le geste et sentit les spasmes de plaisir qu’elle lui procurait. Elle attendit de voir son corps de détendre pour venir frotter son sexe sur les fesses de son amante et jouir à son tour. On n’entendit plus que la chanson dans la pièce, les deux amantes apaisées étaient collées l’une à l’autre s’embrassant tendrement.

Elaine et Alicia se construisait une bulle protectrice lors de ces escapades. Elles se racontaient et se livraient comme jamais elles ne l’avaient fait. Elaine se projetait dans une vie de couple. Alicia était fortement attachée à sa liberté. Elle freinait les ardeurs de sa compagne. Carpe diem, tel était son credo.

Durant plusieurs années elles prirent le chemin du gite pour des week-ends en amoureuses. Leur relation était avant tout sexuelle même si elles s’en défendaient. C’était une orgie. A peine arrivées elle se jetaient l’une sur l’autre affamées qu’elles étaient de désir. A peine la tension était-elle apaisée qu’elles remettaient ça. Au point qu’à la fin du week-end c’est à peine si elles ressentaient encore du plaisir tellement elles avaient eu d’orgasmes.

C’est alors que des dissensions apparurent. Aux longues discussions écrites du début les discussions téléphoniques avaient pris le relais. Les progrès technologiques et les prix des forfaits avaient eu raison des cartes prépayées et des messageries instantanées. Alicia avait su trouver un équilibre entre sa vie quotidienne et ses week-end coquins.

Elaine aspirait à une vie à deux et d’un autre investissement de la part d’Alicia. Si Alicia y retrouvait son compte, Elaine s’inquiétait du temps qui passe. Cette précarité affective commençait à lui peser. Elle s’abrutissait dans le travail pour ne pas ressentir la solitude. Elaine ne vivait en définitive que pour ces moments volés. Elle avait aussi besoin de tendresse, de ressentir la chaleur d’un corps le soir avant de s’endormir. Elle aurait aimé aussi construire des projets de couples.

Alicia n’assumait pas son homosexualité. En définitive la vivre loin de chez elle et de son cercle professionnel et familial lui convenait parfaitement. Elaine avait déjà connu la vie à deux, elle n’avait pas caché à son entourage son orientation. Aussi elle ne comprenait pas les réticences d’Alicia. Les premières disputes apparurent à ce sujet. Elaine reprochait à Alicia son conformisme, sa peur de ne pas décevoir quitte entre autres à passer à côté de sa vie.

Leur relation évolua progressivement. Elles se lassèrent du gite en raison de la longue route. Elles se virent moins souvent mais plus longtemps au cours de semaines de vacances. Elaine appréciait aussi cet ersatz de vie à deux. Elles avaient un semblant de vie conjugale et d’activités communes. Elles adoraient découvrir à vélo ou à pied la région. Le bonheur simple d’un verre en terrasse ou d’une glace en cornet sur un banc face à la mer.

Alicia montrait un enthousiasme modéré quand Elaine l’incitait à parler à sa famille de son homosexualité. Elles étaient invisibles quand elles se promenaient. Certains les prenaient même pour des sœurs. C’est dire si ça ne posait aucun problème quand on voulait vivre cachée. Alicia argumentait que les vacances étaient une chose, la vie quotidienne une autre. Il serait difficile de cacher aux voisins la nature de leur couple. Et dans une petite ville elles finiraient par être vues toujours ensemble, elles ne seraient pas à l’abri de la bêtise et de la cruauté. Alicia ne se sentait pas l’âme militante. Vivons heureux, vivons cachés ? Pas si sûr.

Les années passèrent dans le statu quo. Alicia comme Elaine tenait à cette relation mais pas pour les mêmes raisons. Alicia parce qu’elle avait une partenaire sexuelle qu’elle pouvait garder à distance. Elaine parce qu’elle voyait en Alicia la compagne qui l’avait aidé à se reconstruire et qu’une autre rupture détruirait à jamais. Elle ne perdait pas non plus espoir de la voir changer d’avis.

Elaine se soumettait à Alicia. Sexuellement aussi. Alicia la dominait. Elaine aimait en définitive qu’Alicia prenne les initiatives. Elle ne lui mettait aucune limite quand Alicia se montrait parfois animale. Elaine se laissait pénétrer brutalement. Elle savait qu’elle aurait des orgasmes puissants car Alicia l’excitait savamment dans un va et vient long et lent dont elle avait le secret. Quand Elaine était sur le point de jouir elle stoppait tout et attendait qu’Elaine la supplie de continuer. Sa langue prenait le relais de ses doigts agiles et Elaine se tortillait de plaisir dans tous les sens avant de hurler de plaisir sous la fulgurance de l’orgasme.

Le temps avait passé. Elaine n’était plus dans le déni où elle était au moment de sa rencontre avec Alicia. D’une part elle avait progressé dans l’analyse. D’autre part l’internet n’avait pas aboli la distance géographique. La fusion émotionnelle du début ne s’était pas émoussée. Elles étaient pourtant toujours autant attirées sexuellement l’une vers l’autre. Cependant en dehors de leurs retrouvailles, chacune reprenait sa vie sans donner de place à l’autre.

Elles n’avaient eu aucun projet de couple refusant de se confronter ainsi à l’usure du quotidien. Leur relation se vivait dans l’instant guidée par la pulsion sexuelle qui avait pris le pas et commandait leurs instincts. C’était la force et la faiblesse de cette relation suspendue. Elaine savait que l’usure du couple aurait eu raison de sa sexualité. Le bon côté de cette relation à distance avait été en premier lieu d’entretenir leur désir et la richesse de leurs ébats. Elles étaient disponibles l’une à l’autre sans que ne viennent se parasiter les tracasseries inhérentes au quotidien. Mais en dehors de cela c’était aussi le degré zéro de la relation.

Le temps avait fait son œuvre. Ce qui aurait dû être une relation éphémère avait duré malgré tout. La distance n’avait pourtant pas eu raison de leur attachement. De ce constat Elaine avait conclu qu’Alicia devait s’engager avec elle. Un jour elles ne pourraient plus parcourir tous ses kilomètres. Et leur sexualité ne serait plus le moteur de leur relation. Elles vieillissaient tout simplement et ce n’était pas une honte que de le dire et se l’avouer. L’amour ne connait pas d’âge.

Elaine avait écrit un long mail à ce sujet à Alicia. Elle lui avait donné rendez-vous au gite de leur première rencontre. Si Alicia acceptait de la rejoindre c’était pour enfin s’établir avec elle. S’occuper l’une de l’autre et s’aimer chaque jour davantage. Sortir du mensonge dans lequel elles s’étaient enfermées en cherchant à se convaincre qu’elles étaient heureuses ainsi. Alicia ne répondit pas. Ni au mail, ni aux appels téléphoniques, ni aux sms. Ainsi elle avait toujours tenu le même discours durant ces quinze ans. Bien que sa personnalité dominatrice ne supportât pas la contrariété, Elaine avait pourtant pris le risque de la perdre en la sommant de se décider et de s’assumer au grand jour avec elle.

Elaine venait de garer sa voiture dans la cour du gite. La propriétaire avait laissé les clés sur la porte en raison de l’heure. Elaine avait payé par chèque. « Vous êtes comme chez vous » lui avait elle écrit par mail.

En pénétrant dans le studio Elaine eut un pincement au cœur. Une bouffée d’émotions s’empara d’elle. Elle était assaillie par des réminiscences car les images défilaient dans sa tête. Alicia n’était pas là. Elle consulta son téléphone. Aucun signe de vie. Elle déposa son sac et s’allongea sur le lit. Elaine s’endormit et se réveilla au milieu de la nuit. Elle était seule. Désespérément seule. Elle avait faim aussi.

Elle sortit de son sac une tablette de chocolat qu’elle grignota. Demain elle repartirait. Son histoire avec Alicia se terminait là où elle avait commencé. Elle lui manquait déjà. Elle se mit à sangloter à l’idée que plus jamais elle ne la reverrait. Il était encore trop tôt pour envisager une nouvelle relation mais elle ne se voyait pas à son âge se relancer dans une aventure. Elle s’en voulait à cet instant de ne pas avoir su choisir une partenaire avec laquelle construire une relation stable et continue. Qui sait ? Elle aurait pu être mère. Au lieu de quoi elle avait bâti une relation amoureuse basée sur le plaisir et l’instant présent. Un feu de paille qui venait de connaitre l’embrasement.

Elaine sombra dans un sommeil de fuite. C’est une odeur de café qui l’a sorti de sa torpeur. Alicia s’affairait en cuisine. Elaine crut qu’elle rêvait. Mais pas du tout. Alicia l’invita à prendre place à table. Elle était passée à la boulangerie car elle se doutait qu’Elaine n’avait pas dû s’y rendre.

« Je ne t’attendais plus. Pourquoi ce silence depuis des jours ?

– J’ai vécu ta demande comme un ultimatum. Je te déteste quand tu me renvoies à ma lâcheté. Je sais que sur le fond tu as pourtant raison. J’ai construit toute ma vie sur des mensonges et des dissimulations. Et je reste bien planquée derrière une hétérosexualité de façade. C’est quand j’ai compris que j’allais te perdre et perdre avec toi tout ce qui me rendait cette mascarade acceptable que j’ai paniqué. J’ai appelé mes parents. Je voulais qu’ils sachent qui est leur fille. Quand je leur ai révélé mon homosexualité j’ai entendu dans leur voix de la haine et du dégoût. Qu’allaient penser la famille, les voisins ? Et qu’allait-on dire d’eux ?

En résumé ils étaient plus préoccupés par le jugement des autres et à sauver les apparences que par mon bonheur. C’étaient eux, eux, eux. Je n’existais pas. Ou si j’existais juste pour les valoriser et leur renvoyer une image conforme à leur idéal parental. Toutes nos disputes me sont aussi revenues. Mes parents me préféraient malheureuse et peu importe si je passais ainsi à côté de mon épanouissement. Ce fut donc une claque magistrale. Je m’étais aussi raconté des histoires pendant des années à leur sujet.

Je les avais protégés de je ne sais quoi pour apprendre qu’eux ne me ménageaient pas. Finalement, j’ai eu honte d’avoir sacrifié notre relation pour leur plaire. Quand j’ai raccroché je me suis effondrée. Tout mon monde intérieur s’écroulait. Je n’avais rien construit avec toi ni avec quiconque. Quinze ans venaient de s’écouler et j’étais passée totalement à côté de l’essentiel. Nous aurions pu être tellement heureuses ensemble. Avoir des amis, fonder une famille, nous marier.

– Il n’est pas trop tard tu sais.

– Pour les enfants si.

– Pas pour le mariage ni la vie ensemble.

– C’est pour cela que je suis ici. Je n’aurais pas supporté te perdre également. Tu es la seule à m’avoir vraiment aimée. Telle que je suis. Pour ce que je suis.

– Nous n’aurons certainement pas une vie facile. Mais nous l’aurons choisie. Tu vas voir, c’est quand même plus simple de ne plus se mentir en permanence. Et de laisser libre cours à ses sentiments.

– J’ai refusé longtemps d’ouvrir les yeux à causes des préjugés homophobes que j’avais si bien intégrés. C’est la peur de te perdre qui m’a décillé. Tous ces intolérants ne méritent pas qu’on gâche leur vie pour se conformer à modèle que les hétéros piétinent déjà depuis si longtemps. Le mariage, la famille, les enfants…

– Vivons heureux, vivons cachés ?

– Oui ! Vivons heureux, vivons cachés !

– Alicia on va avoir tout notre temps pour refaire le monde. En attendant, embrasse-moi ! J’ai tellement envie de toi. »

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