Nouvelles lesbiennes

Nouvelle lesbienne : Un fantôme du passé

Un fantôme du passé est une nouvelle lesbienne d’une rupture amoureuse.

Laurène avait su négocier habilement son stand sur la place de la Fontaine. De mai à septembre, elle participait chaque week-end aux marchés d’art ou d’artisanat dont elle tirait aussi ses revenus pour les mois où elle s’adonnait à ses œuvres. Laurène après une école de Beaux-Arts s’était installée dans un ancien corps de ferme à la campagne où elle vivait depuis avec sa compagne Marina.

Elle peignait essentiellement des scènes champêtres qui plaisaient énormément aux vacanciers. Sa région étant touristique, elle avait une clientèle variée et argentée entre les urbains venus se ressourcer dans leur résidence secondaire ou les étrangers attirés par les demeures de charme.

Ainsi allait sa vie entre créations et ventes. Parfois elle honorait des commandes, en particulier des portraits. Elle aimait aussi faire des nues de Marina qui se vendaient assez bien surtout auprès de vieux messieurs amateurs. Depuis vingt ans qu’elle peignait sa côte avait progressé. Elle avait eu des articles élogieux dans la presse, des expositions aussi dans des galeries assez fréquentées. En résumé, Laurène avait tout pour être heureuse même si ça n’avait pas toujours été facile pour elle.

La mairie avait organisé avec la guilde des commerçants un marché artisanal en centre-ville. Laurène avait ses habitudes car cette animation fêtait ses dix ans et elle avait été une des premières à y participer. Aussi pour mettre à l’honneur les plus fidèles participants, des stands dans les endroits les plus fréquentés leur avaient été réservés. Laurène avait choisi celui sur la place de la Fontaine car les lieux de restauration mais surtout le nouveau bar à bière branché attirait beaucoup de monde.

Le soleil était au rendez-vous et les chalands aussi. Laurène avait un emplacement couvert où elle avait accroché ses plus belles toiles. D’autres étaient aussi posées à terre à la verticale et sur la table des œuvres miniatures à des prix plus abordables. Laurène avait prévu également un catalogue avec les tarifs. Comme elle était là sur deux jours et que son atelier n’était pas loin, Marina pourrait aussi faire des allers et retours si nécessaire.

Le service de communication de la mairie avait été efficace car dès la fin de la matinée des articles et des photos avaient été mis en ligne sur les réseaux sociaux et dans la presse locale pour mettre en valeur les artisans. Laurène avait même eu le droit à un article avec sa photo ainsi que celle de son stand contrairement à d’autres qui n’avaient eu que leur nom cité. C’est pourquoi dès la parution Laurène en habituée avait demandé à Marina de surveiller le stand le temps qu’elle se restaure. Ensuite elle savait que ce serait la cohue, surtout une foule de curieux qui l’aurait reconnue.

Marina et elle se partageaient les tâches. Sa compagne était à la fois son attachée de presse, sa comptable et sa vendeuse. Elle libérait Laurène de toutes ces tâches ingrates pour la laisser se consacrer entièrement à sa peinture. Néanmoins Laurène restait présente lors de ces marchés car en habile communicante elle savait que ses toiles se vendaient mieux lorsque le peintre en vantait toute sa beauté.

Laurène avait déjeuné en moins d’une demi-heure. Aussi quelle ne fut sa surprise en revenant d’apprendre que sa plus grosse toile mais aussi la plus chère avait été vendue en cinq minutes sans elle. Marina avait pris soin de noter le nom et l’adresse car l’acheteuse n’avait pas le véhicule adapté pour cette toile de trois mètres sur quatre. Par ailleurs elle voulait aussi profiter de sa journée pour déambuler tranquillement dans ce marché d’art. Pourtant en lisant le nom Laurène faillit s’évanouir. En effet c’était un fantôme du passé qui remontait à la surface.

Marina qui connaissait par cœur Laurence s’aperçut du trouble de son amante. Elle la fit asseoir au fond du stand et lui demanda ce qui n’allait pas. Laurène lui répondit ces simples mots. « Cette Justine, c’est ma Justine. » Marina avait compris. Elle sortit deux tasses et servit un thé gardé au chaud dans la bouteille Thermos. L’après-midi allait être long elles le savaient toutes les deux. Il faudrait que Laurène, totalement absente en esprit, face bonne figure aux éventuels acheteurs.

Laurène cependant ne désespéra pas de revoir Justine repasser au stand. En effet comment aurait-elle pu savoir qu’elle s’absenterait manger. Et puis était-ce véritablement un hasard sa venue et cet achat ? Laurène avait exposé maintes et maintes fois dans d’autres endroits, pourquoi aujourd’hui ? Les questions tournaient en boucle dans la tête de Laurène. Une en particulier lui brûlait les lèvres. Était-elle aussi belle qu’il y a vingt ans ? Elle n’osait le demander à Marina de peur de la blesser.

Laurène avait rencontré Justine lors de ses études. Elle était alors modèle pour les cours de peinture et de dessins. Habillée ou nue, Justine avait posé de longues heures devant les étudiants. Laurène avait été fascinée par la beauté de cette jeune femme, ses courbes, sa féminité. La rumeur circulait que le jeune modèle était la femme du professeur de dessin qui avait largement l’âge d’être son père si ce n’est pas de son grand-père. En dehors de cela, Justine était un modèle parmi tant d’autres à l’académie.

Laurène et Justine avaient la vingtaine. Entre la peintre en devenir et le modèle une relation s’était nouée. Au début par jeu car Justine aimait fixer du regard Laurène dans une envie de la séduire. Ensuite par amour car rapidement une attraction réciproque s’était révélée au grand jour. Elles se désiraient en permanence. Et cette attirance sublimait le dessin et la peinture de Laurène.

D’ailleurs son professeur de dessin s’en aperçut et poussa sa jeune élève à explorer ce désir. Pour lui les meilleurs peintres étaient ceux qui sexuellement avaient été attirés par leurs modèles. Les exemples ne manquaient pas dans l’histoire de l’art. Aussi tout naturellement Justine et Laurène consommèrent leur relation amoureuse sans modération.

Laurène habitait un studio non loin de l’école. Justine l’y rejoignait après les cours où elles faisaient l’amour. Laurène croquait ensuite Justine nue dans des poses lascives et suggestives. Elles vivaient intensément leur amour et cela libérait chez Laurène une énergie créatrice que jamais plus après elle ne retrouva. Pour autant elles ne vivaient pas ensemble même si par commodité Justine avait quelques affaires à elle chez Laurène. Le désir, rien que le désir et pas d’usure du quotidien.

Leur idylle dura deux ans pendant lesquelles Laurène fit des progrès remarquables en peinture comme en dessin. Cela lui valut même de sortir de l’académie primée. Et sa carrière démarra rapidement car Laurène produisait beaucoup et bien. D’ailleurs pour Laurène sa vie était toute tracée. Elle aimait Justine et se voyait vieillir à ses côtés. Et son œuvre serait celle de son modèle adoré et de portraits plus lucratifs car il faut vivre aussi de sa peinture.

Mais un soir en quittant son atelier pour rentrer chez elle, Laurène comprit que Justine l’avait quittée. Les placards étaient vides, Justine avait repris toutes ses affaires et était partie sans un mot ni une explication. C’est d’autant plus violent que rien ne l’avait annoncé. C’est alors que commença pour Laurène une descente aux enfers. En effet elle ne connaissait rien de Justine ou presque. Elle tenta tout pour la retrouver. Retourner à l’académie mais elle l’avait désertée en même temps qu’elle. Interroger leurs amis qui étaient avant tout les siens. Bref Justine était devenue en l’espace d’une soirée un fantôme du passé.

Durant des mois Laurène chercha du sens et des explications à ce départ inopiné. Pourquoi ? Était-elle partie pour une autre ? Qu’avait-elle fait pour lui déplaire ? Mais surtout le pire c’est qu’elle la voyait partout. Quand elle sortait dans la rue elle scrutait chaque visage à la recherche du sien. Le deuil de cette histoire tourna à l’obsession. Au point qu’elle perdit son inspiration et ne put plus peindre.

C’est ainsi qu’elle quitta la ville pour s’installer dans ce corps de ferme acheté avec ses derniers tableaux. Marina était la fille de l’agent immobilier qui avait été chargé des transactions entre le propriétaire et Laurène. Elle était tombée immédiatement amoureuse de Laurène. Son malheur n’avait pas été pour lui déplaire car elle la savait célibataire et ne demandant qu’à être consolée. Ainsi elle s’était rapprochée petit à petit de Laurène. Puis lentement lui avait permis de reprendre goût à la vie.

Marina l’avait aidée à transformer ce corps de ferme en atelier galerie. Et aussi pris en main sa carrière. Elle savait que la création se nourrissait de la douleur. Que le temps ferait son œuvre également. Et qu’avec de la patience, le potentiel artistique de Laurène se bonifierait. D’ailleurs elle ne s’y était pas trompée. Laurène finit par oublier Justine et leur amitié se transforma en histoire d’amour. Ainsi la carrière de Laurène redécolla leur permettant de vivre de son art.

C’est pourquoi le retour de Justine n’arrangeait pas Marina. Toute la journée elle guetta Laurène du coin de l’œil. Qu’est-ce qui pouvait lui traverser l’esprit ? Difficile de lutter contre une femme idéalisée et encore jeune dans le souvenir ? Laurène était une artiste qui savait parfois s’affranchir des conventions. Il était certain qu’elle ne laisserait pas Laurène livrer seule son tableau à l’adresse indiquée. Ou du moins pas avant d’avoir eu une solide discussion avec son amante.

Marina savait que Justine était restée une très belle femme. Elle savait aussi que Laurène n’oserait pas lui demander.  D’ailleurs elle se gardait bien de lui dire. La vente avait été rapide mais avec leur site internet qui mettait en valeur les tableaux de Laurène, Marina n’avait pas été étonnée. En principe les meilleurs partaient rapidement et en début de foire. Les amateurs ne s’y trompaient pas. Heureusement la journée passa vite car avec le beau temps et le plan communication de la mairie ce fut une réussite. Elles avaient quasiment tout vendu.

En rentrant Laurène s’enferma dans l’atelier pour peindre. Elle voulait éviter la confrontation avec Marina. Justine n’avait pas réapparu. Laurène avait donc peu d’espoir de la revoir. Sauf à livrer la toile avec Marina. Mais était-ce une bonne idée ? Néanmoins l’occasion de la revoir ne se représenterait pas, elle devait aussi creuser l’abcès.

Laurène compta les heures le dimanche car la nuit de sommeil avait été brève. La foule et le bruit eurent raison de sa patience en milieu d’après-midi. Elle s’octroya une longue sieste dans le camion pendant que Marina en bonne commerciale tentait de vendre ce qui restait des œuvres. Pour autant elle ne brada pas les toiles et préféra distribuer les cartes de visites et prendre des rendez-vous pour d’éventuelles commandes. Elle recrutait aussi sa clientèle durant les marchés car cela facilitait les prises de contact direct.

Le dimanche soir quand vint l’heure des comptes le bilan de l’opération s’avéra très positif. Une fois les frais déduits de la location du matériel et de l’emplacement, Marina avait dégagé deux fois l’objectif fixé. Laurène qui était pourtant assez déconnectée de cette matérialité savoura cette annonce. Sa côte progressait et ses tableaux avaient la reconnaissance d’un public de plus en plus nombreux. C’était très encourageant pour dépasser certains passages à vide.

Marina s’empressa d’organiser la livraison de la toile achetée par Justine. Elle ne voulait pas que Laurène l’accompagne. A quoi bon remuer un passé douloureux ? Ou plutôt laisser à l’artiste sa part de douleur créatrice. Marina connaissait aussi le fonctionnement de Laurène. Jamais elle ne peignait mieux et beaucoup que quand elle allait mal. C’était pervers mais aussi lucratif. Toute l’ambivalence de leur relation tenait aussi à la création dont elles tiraient leurs revenus.

La bâtisse était imposante. Située à une trentaine de kilomètres de leur atelier, cette demeure bourgeoise avait tout d’un petit château. Marina avait prévenu de son arrivée. C’est ainsi qu’au moment où sa camionnette s’arrêta quelques secondes devant la porte grillagée, elle s’ouvrit comme par miracle. En fait il y avait des caméras partout et un système de vidéo-surveillance avait permis d’actionner l’ouverture automatique du portail.

Dans la cour gravillonneuse, un homme attendait Marina. Il l’aida à sortir la toile du véhicule et ensuite lui indiqua la direction à prendre. Le tableau serait exposé dans un pavillon attenant au manoir. C’était un jardin d’hiver avec des verrières et un salon fort bien agencé. Justine devait passer énormément de temps dans ce boudoir moderne car tout y était marqué de son empreinte très féminine.

En quinze minutes la toile fut accrochée au mur. Elle contrastait singulièrement avec l’aspect bourgeois des lieux. L’homme disparut comme il était arrivé et Justine apparut pour contempler l’œuvre de Laurène. Elle proposa à Marina un café et celle-ci l’accepta. Elles s’installèrent l’une dans le fauteuil, l’autre dans le canapé alors que Justine avait grâce à une machine haut de gamme préparé les boissons.

« Ainsi vous travaillez avec Laurène ? demanda Justine.

– Non seulement je travaille avec elle mais je suis aussi sa compagne.

– Ah !

– Cela vous choque, demanda faussement Marina.

– Non. Cela devrait ?

– Non. En fait je connais votre histoire avec Laurène.

– Vous n’en connaissez qu’une partie.

– C’est vrai vous avez raison. En revanche vous ignorez combien la rupture a détruit Laurène.

– Autant que moi.

– Vous en dites trop ou pas assez. C’est pourtant vous qui l’avez quittée sans explication et sans possibilité de vous retrouver. Que s’est-il passé ?

– J’ai quitté Laurène parce que je l’aimais.

– Alors là je ne comprends pas. Pourquoi la quitter si vous l’aimiez ?

– Parce qu’à cette époque j’étais mariée avec un homme plus vieux et surtout très riche. J’ai connu la misère enfant. Je n’ai pas pu faire d’études et j’ai commencé à poser nue dans l’école des beaux-arts pour gagner ma vie. Le professeur de dessin me recommanda à un de ses amis assez riche, mon futur mari qui peignait à ses heures perdues. Rapidement une idylle est née entre nous. J’ai rapidement compris l’opportunité que cela représentait pour moi et la vie confortable qui viendrait réparer mon enfance.

– Et Laurène dans tout ça ?

– Mon mari était amoureux, follement amoureux. Mais ce n’était pas tout à fait réciproque car il aurait pu être mon père. Cependant j’avais une grande affection pour lui et une immense reconnaissance. À la suite d’un accident au début de sa vie adulte il était devenu impuissant. Il consacra alors toute son énergie à bâtir sa fortune, se forgeant une réputation de célibataire bourreau de travail. Son secret a toujours été bien gardé.

– Justement pourquoi vous ?

– Parce qu’il était arrivé à un moment de sa vie où la solitude lui pesait trop. Il ne savait pas à qui léguer sa fortune. En quelque sorte nos histoires ont eu des résonnances. Il me réparait des manques matériels, je le réparais de ses manques affectifs. Sexuellement il ne pouvait me combler comme un homme. C’est pourquoi il me poussa à prendre des amants.

– Je ne comprends plus rien.

– Vous allez comprendre. Mon mari exigeait que je lui raconte dans les détails mes ébats avec eux. Ce partage était le socle de notre sexualité non consommée. Je pouvais jouir mais pas tomber amoureuse.

– Le professeur de dessin était au courant ?

– Oui car il servait même de rabatteur. Ou bien je couchais avec d’autres modèles ou bien avec des étudiants. Mon mari aimait les jeunes mâles virils qui lui servaient de substituts. Par procuration il en jouissait car il me savait pleinement comblée. Cependant j’étais frigide, je simulais et lui racontais ce qu’il avait envie d’entendre. Ne comptait pour moi que la sécurité matérielle. J’étais prête à tout pour la conserver.

– Comment vous pouviez le supporter alors ?

– Je me croyais heureuse et pleinement satisfaite jusqu’à ma rencontre avec Laurène. Le coup de foudre fut immédiat. Jamais de ma vie je n’avais aimé avec une telle intensité. Au point que je voulais quitter mon mari pour elle. L’amour semblait à ce moment là plus fort que l’argent.

– Semblait ?

– Oui semblait. Je me suis confiée à mon mari à qui j’ai expliqué mon attraction pour Laurène. Je savais que je trahissais notre pacte. Mais je pensais à tort que le fait que Laurène soit une femme ne comptait pas pour lui. Mais c’est là que je me suis trompée. En effet lui aussi pouvait me faire jouir comme Laurène. Après tout nous aurions pu aussi nous contenter d’une sexualité plus orale et disons plus digitale.

– C’est vrai. Mais pourquoi ne pas l’avoir envisagée ?

– Tout simplement parce qu’avec lui comme avec les autres hommes j’étais frigide. Mais surtout Laurène m’a révélé ma nature profonde. Je suis lesbienne. Si j’avais pu épouser cet homme c’est parce qu’avant tout je savais qu’il ne me toucherait pas. Je supportais le partage intellectuel mais c’est tout. Je jouissais avant tout de sa fortune. Ensuite je ne partageais que de l’affection ou de la tendresse. Mais jamais je n’aurais pu éprouver une passion amoureuse.

– Pourtant vous êtes restée avec lui. Et vous avez eu des amants.

– Oui. C’est ainsi. Il m’a laissé deux années avec Laurène car il espérait secrètement que je m’en lasse. Puis il a fini par me poser un ultimatum. C’était elle ou lui. Le principe de réalité a repris le dessus. Vivre avec une jeune artiste c’était retourner à ma vie d’avant. Alors qu’avec lui j’avais une telle sécurité matérielle que je n’éprouvais plus aucune angoisse de l’avenir. Mon choix fut vite fait.

– En effet au moins c’est plus clair comme ça.

– J’ai quitté Laurène et j’ai continué à enchainer les amants sans passion pour conserver mon mari. Durant des années j’ai vécu une vie certes riche matériellement mais tellement pauvre affectivement. Il n’y a pas un jour de ma vie où je n’ai pas pensé à Laurène.

– Vous n’avez pourtant jamais cherché à la recontacter. Pourquoi maintenant revenir sur le devant de la scène ?

– Je suis veuve depuis six mois. Grâce à internet j’ai pu suivre à distance la carrière de Laurène. Avec l’héritage que m’a laissé mon mari j’ai acquis cette propriété pour me rapprocher d’elle.

– Comment ça vous rapprocher d’elle ?

– Je compte bien la reconquérir.

– Laurène n’est pas à vendre.

– Qui vous parle de l’acheter ? Elle est toujours amoureuse de moi. Je le sais. Il n’y a qu’à voir son œuvre. Je suis partout.

– Je l’ai ramassée à la petite cuillère après votre départ. Laurène et moi nous nous aimons et je ne compte pas vous laisser la place libre.

– Ce sera à Laurène de trancher. Croyez-vous que vous fassiez le poids face à un fantôme du passé ? Laurène sait que j’ai acheté sa toile et j’habite à proximité de son atelier. Forcément elle aura envie de me revoir.

– Oui mais rien ne dit qu’elle a encore envie de souffrir à cause de vous.

– C’est une artiste. Son moteur c’est la souffrance.

– Justement. Si vous la comblez elle ne peindra plus.

– Je sais sur quels boutons appuyer avec Laurène pour ne pas éteindre son élan créateur. Croyez-moi on peut aimer passionnément et douloureusement. J’en sais plus que vous sur les tourments intérieurs de Laurène.

– Pour vous aussi Laurène est un fantôme du passé. Vous avez beaucoup de certitude pour quelqu’un qui n’a pas su faire le choix de garder l’être aimé. Est-ce que vous lui direz la vérité ?

– Je lui dirai ce qu’elle a aura envie d’entendre.

– Vous la prenez pour une idiote ?

– Comment ça ?

– Avec tout votre argent, vous pourriez avoir une compagne très facilement. Pourquoi vous accrocher à une femme que vous avez quittée il y a vingt ans ?

– Parce que c’est le seul amour de ma vie.

– En plus d’aimer douloureusement vous aimez mal.

– Nous allons arrêter cette discussion. Entre l’eau tiède et le feu de la passion nous verrons ce que Laurène choisira. »

Marina préféra ne pas répondre à l’insulte. L’arrogance de Justine faisait monter en elle une sourde violence. Elle se retenait de ne pas physiquement l’agresser. Derrière ses certitudes Justine pouvait très bien avoir raison. Laurène entretenait une mélancolie depuis cette rupture qui avait nourri sa peinture. Elle pouvait aussi très bien avoir attendu ce moment sans jamais oser l’avouer à Marina. Le fantasme pouvait être partagé entre Justine et Laurène.

Marina rentra de sa course totalement déstabilisée. Son monde qui venait de vaciller pouvait tout aussi bien s’écrouler. Laurène se rendit compte du trouble de Marina au déjeuner. N’y pouvant plus, Marina raconta son entrevue avec Justine sans rien omettre. Y compris ses doutes et ses craintes.

Laurène écouta le récit en silence sans rien dire. Puis elle s’enferma dans son atelier où elle peignit toute la nuit. Le lendemain elle demanda à Marina d’informer Justine d’une livraison d’une toile. Un cadeau de Laurène à Justine. Avant de remettre le tableau à Marina, Laurène avait pris soin de l’emballer dans une caisse en bois afin de ne pas abîmer la peinture encore fraiche. Mais surtout pour que Marina la découvre en même temps que Justine.

Marina était à la fois excitée et angoissée. L’heure de vérité approchait. Justine attendait Marina dans le jardin d’hiver comme la veille. Elle aussi était pressée de connaitre la surprise que lui réservait Laurène.

Marina équipée pour ouvrir la caisse ne se fit pas prier. En deux temps trois mouvements les clous avaient sauté et elle extirpa avec douceur l’œuvre de l’artiste. Marina et Justine connaissaient cette toile. Justine car c’était la dernière que son amante avait peinte avant son départ. Marina parce que cette toile n’avait jamais quitté le mur de l’atelier depuis que Laurène s’y était installée. Laurène avait peint une copie.

Marina et Justine se regardèrent dubitatives. Pourquoi la copie de ce nu de Justine ? Laurène avait peint avec volupté le corps de son amante juste après l’amour. Cette dernière lascive, couchée sur le côté, les yeux à demi-clos s’abandonnait à la plénitude que lui avait procuré l’orgasme. Cependant un détail avait varié.

En effet derrière le lit en plus des reflets dans la vitre de la fenêtre ouverte des habitations d’en face, on reconnaissait la silhouette de Laurène. Habillée tout de blanc elle franchissait la porte pour s’en aller. Tel un fantôme du passé elle quittait pour toujours cette pièce qui avait rassemblé tant de souvenirs heureux.

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