Nouvelles lesbiennes

Nouvelle lesbienne : Sans jamais se voir

femme en noir

Sans jamais se voir est une nouvelle lesbienne qui explore un fantasme.

Déçue Prudence raccrocha le téléphone. Elle avait pourtant tellement besoin de ces vacances pour se reposer et se changer les idées. Jamais elle n’aurait pensé que des inondations viendraient bouleverser ses plans. En une semaine il était tombé l’équivalent d’un mois de pluie. Et la résidence où elle avait réservé une maisonnette venait de l’appeler pour lui annoncer qu’elle était fermée. En effet les dégâts importants liés à une coulée de boue les obligeaient à fermer temporairement le site. Elle aurait un avoir alors valable dix-huit mois car les prestataires seraient contents de la compter parmi ses fidèles clientes.

En fait ce qui préoccupait le plus Prudence à cet instant étaient ses billets de train. En effet elle les avait réservés il y a plusieurs mois déjà dans le cadre d’une offre commerciale très alléchante. Cependant ils n’étaient ni remboursables ni échangeables. C’est pourquoi Prudence se mit immédiatement en quête sur le net d’un bon plan pour les revendre. Elle avait entendu parler d’un site spécialisé dans ce type de commerce. De toute manière qu’avait-elle à y perdre ?

Elle mit une annonce en ligne. Parmi toutes réponses reçues, une seule ne comportait pas de numéro de portable. Aussi elle y répondit par mail en commençant par : « Bonjour mademoiselle, madame ou, monsieur » et y ajouta son numéro de téléphone mobile. Entre temps, un homme l’appela dans la détresse. Il était inquiet pour sa famille victime de la catastrophe naturelle. En particulier ses parents âgés ne lui donnaient plus de nouvelles. Il devait se rendre sur place. Sans discuter il acheta l’aller et le retour.

Le lendemain Prudence trouva un mail dans sa boite aux lettres. « Bonjour madame. Je suis une fille. Est-il possible de vous appeler à une heure de votre convenance pour discuter des modalités de la transaction ? Bien à vous. Jess ». Sans savoir ce qui lui passa par la tête, Prudence lui répondit du tac-au-tac. « Mademoiselle, j’ai déjà vendu mes billets. » Et Jess de lui répondre « Jusqu’à quel âge d’après vous quand on est célibataire, on se fait appeler mademoiselle ? »

C’est ainsi que débuta leur correspondance. En se livrant, elles découvrirent qu’elles avaient de nombreux points en commun. La trentaine, parisienne, en free-lance et célibataires. Très vite s’installa une certaine complicité, rassurées l’une et l’autre d’être en terrain connu. Elles ne manquèrent pas d’évoquer aussi la possibilité d’une rencontre, juste pour se voir dès le premier jour. Cependant chacune ne tenta d’organiser quoi que ce soit. Cette suggestion resta seulement à l’état de projet. Elles préférèrent les échanges quotidiens de mails ou de textos, à raison de 3 ou 4 par jour. Néanmoins au bout de deux semaines, Jess relança l’idée de se voir.

« J’aimerais te rencontrer mais dans un endroit moins impersonnel qu’un bistrot ou une chaine de fast-food. ». C’est alors que Prudence eut l’idée de proposer un restaurant dont le concept était de manger dans le noir. Elle l’avait découvert dans une émission de téléréalité destinée aux amateurs de cuisine. L’originalité de la démarche plut d’emblée à Jess. Quoi de mieux pour une rencontre que de sublimer d’autres sens ? « D’accord Prudence mais je pensais à autre chose qu’un restaurant. Sinon je suis sur la même longueur d’ondes que toi. ». Panique alors de Prudence qui sentait le contrôle lui échapper.

Poussé par l’adrénaline du stress elle répondit : « Chiche Jess. Que proposes-tu pour une rencontre ? »

« Une nuit sensuelle où on se touchera sans se voir, où on se sentira ? ». Prudence en fut d’abord décontenancée. Elle n’était pas lesbienne. A l’adolescence elle avait été attirée par sa meilleure amie mais ça lui était vite passé. C’était quoi ce plan ? Cependant Prudence célibataire depuis de nombreux mois était aussi en mal d’affection et de tendresse. Après tout ça pouvait être une expérience intéressante. Et si ça ne lui plaisait pas elles se quitteraient bonnes amies. Prudence de nature entreprenante fut à la fois excitée et amusée par la proposition.

Elle répondit alors à Jess qui commençait à lui plaire : « Chez toi ou chez moi, le noir me convient parfaitement ? ». Et c’est ainsi que rendez-vous fut pris le week-end suivant chez Jess. Prudence fut envahie d’une peur panique toute la semaine. Elle regrettait déjà d’avoir accepté. Cette plongée dans l’inconnu avait fait voler ses repères en éclats. Une aventure avec une femme, elle l’hétéro, l’excitait au plus haut point. Par ailleurs Jess lui envoyait des mails et des textos rassurants auxquels Prudence répondait en pesant chacun de ses mots. Elle lui avoua que pour elle c’était la première fois avec une femme. Elle répondit qu’elle aussi. Elles se promirent aussi d’arrêter si l’expérience était trop pénible.

De mails en mails, arriva enfin le week-end. La veille du jour J Jess envoya par texto l’adresse ainsi que les règles du jeu. « Tu sonnes à l’interphone, je t’ouvre mais on ne se parle pas. Ensuite tu montes au 2ème étage. J’aurai ouvert la porte. Tu entres, tu refermes et tu te diriges tout droit. C’est la deuxième porte. Je t’attends. » Les consignes étaient précises et directes. Depuis le début de leur rencontre, elles n’avaient fait qu’échanger par mails ou par textos. Elles n’avaient jamais entendu le son de leur voix. Prudence était surexcitée. En même temps elle craignait pour sa vie. Et si derrière ce plan s’en trouvait un autre plus glauque ?

En définitive l’envie du grand frisson prit le dessus. Prudence néanmoins assura ses arrières. Elle écrivit une longue lettre détaillant son histoire qu’elle laissa bien en évidence sur son ordinateur au cas où il lui arriverait un malheur. Ensuite elle se prépara. Comme elles ne devaient pas se voir mais juste se toucher et se respirer Prudence opta pour un gommage total du corps et du visage. Elle devait avoir la peau douce. Pas de parfum qui pourrait incommoder Jess, juste un savon bio à la senteur équilibrée. Elle opta ensuite pour des sous-vêtements affriolants ainsi qu’une robe légère de saison. Et un léger maquillage. Elle s’admira dans le miroir, contente de son effet. Et tout ça sans savoir qui était réellement Jess.

Elles avaient rendez-vous à 20 heures. Prudence s’engouffra dans le métro, un nœud à l’estomac. L’histoire prenait une tournure délirante mais le trip était trop bon pour y renoncer. Arrivée un peu avance devant l’immeuble de Jess, Prudence repartit dans l’autre sens. Elle avait besoin de marcher pour se détendre. Puis elle revint et sonna. Un silence. Et le bruit de la porte qui s’ouvre. Prudence s’engouffra dans l’ascenseur vide et respira un grand coup. En effet son cœur battait tellement fort dans sa poitrine qu’elle pensa défaillir. Enfin elle sortit et vit sur le palier la porte ouverte. Elle s’engouffra dans l’appartement.

D’une main tremblante elle referma la porte. Elle attendit un peu que ses yeux s’habituent à l’obscurité et se dirigea tout droit au fond du couloir. Dans sa tête c’était le chaos. Où allait-elle ? Que faisait-elle là ? Pourquoi cette envie de se mettre ainsi en danger ? Elle pouvait repartir dans l’autre sens. Cependant une force inconnue l’encourageait à pousser la porte et entrer dans la chambre. Elle s’accrochait aux consignes. Elle pénétra dans la pièce et referma la porte. C’est alors qu’une main douce prit la sienne. « Viens je te fais visiter ! » La voix de Jess était rassurante alors qu’un peu grave et masculine. Elle la guida dans les lieux plongés dans la pénombre.

Heureusement c’était tout petit. « Là c’est la cuisine ! » Prudence s’installa sur un tabouret de bar et ne bougea plus. Jess lui demanda ce qu’elle voulait boire et Prudence demanda un grand verre d’eau. Avec le stress, elle était déshydratée. Jess chercha à tâtons une bouteille d’eau et Prudence découvrit combien c’était bizarre de boire sans jamais rien voir. Assez vite Jess réclama de toucher Prudence pour imaginer à quoi elle ressemblait. Comme un aveugle elle commentait. « Tu as la peau douce ! Tes mains sont fines et délicates. Tiens, on dirait un grain de beauté. » De son côté Prudence aussi explorait le corps de Jess. Ses cheveux, son visage, ses épaules. C’était très troublant pour elles deux de toucher un corps de femme. Et encore plus avant même de le voir.

En même temps, elles se posaient toutes sortes de questions. De quelle couleur sont tes cheveux ? Tes yeux ? Et de répondre. Imagine ! Ou pour brouiller les pistes d’affirmer. Mais peut-être pas ! De fil en aiguille les questions sont devenues de plus en plus intimes. En fait c’est fou comme avec une inconnue on peut se lâcher très facilement. Surtout quand elle n’a pas de visage ! Jess a commencé à parler de sa vie. Puis ce fut le tour de Prudence. Elles devenaient de plus en plus à l’aise, l’une avec l’autre.

Au fur et à mesure que la soirée se déroulait, elles finirent par physiquement se rapprocher. Et tout naturellement à se caresser et s’embrasser. C’est plutôt tendre comme si elles se connaissaient bien. En fait elles attendaient ce moment depuis longtemps. Même si les gestes étaient gauches, ils étaient prévenants. Elles avaient tellement envie que cette première fois se passe bien. Tout doucement Jess entraina Prudence dans sa chambre. Aussi intimidées qu’excitées elles se déshabillèrent et se couchèrent nues l’une à côté de l’autre. Dans la tête des deux femmes tout allait très vite. Comment faire l’amour avec une femme ? Qui fait quoi ? Jess entreprit de glisser sa main entre les cuisses de Prudence afin de lui caresser le sexe. Prudence à son tour l’imita maladroitement. Elles ne jouirent pas car elles étaient trop concentrées sur les émotions qui les traversaient. Cependant cette expérience érotique leur procura un immense plaisir.

Si cette première fois ne fut pas franchement un souvenir impérissable, elles décidèrent de se revoir le week-end prochain. Elles étaient assez fières d’avoir surmonté ce premier cap plein de promesses. Prudence rentra chez elle vers les 5 heures du matin ravie refusant cependant la proposition de Jess de rester dormir chez elle. Toute la semaine, elles s’échangèrent des mails pour faire plus ample connaissance. Elles parlèrent de leur famille, amis et de leurs projets professionnels. Il était difficile pour Prudence de rester concentrée sur son travail. En fait elle commençait à s’attacher à Jess. Sa première préoccupation le matin était de lui écrire. Et ensuite dans la journée de surveiller ses mails et ses textos.

Le week-end arriva. Cette fois-ci la rencontre eut lieu chez Prudence. Elle avait préparé plein des petites bouchées à picorer. Chacune faisait manger l’autre. Elles jouaient à goûter, à reconnaitre les mets, à chercher la bouche de l’autre. Le noir exacerbait leurs sens. Tout devient alors inédit, démultiplié. En plus elles pouvaient imaginer ce qu’elles voulaient de l’autre et aussi inventer ce qu’elles voulaient sur elles-mêmes. La réalité devenait fluctuante. La première fois Prudence pensait que Jess était brune. Or elle avait trouvé sur sa robe un cheveu blond. En revanche elle la savait mince, de la même taille qu’elle. Une poitrine plus généreuse que la sienne. Mais ses yeux ou même sa carnation elle ne pouvait que fantasmer dessus et le modifier selon son humeur. Tous ces possibles étaient grisants.

Pendant un mois elles se virent ainsi du bout des doigts. Chez l’une, chez l’autre. Elles firent l’amour de mieux en mieux dans une jouissance jusque-là inégalée. Elles étaient tellement bien comme cela. Et surtout elles s’attachaient l’une à l’autre. Et même à devenir amoureuses. Leurs mails devenaient de plus en plus tendres et érotiques.

Au bout d’un mois, Jess proposa de se voir enfin. D’aller au restaurant, au cinéma. Prudence ne souhaitait pas passer trop vite à la lumière. Aussi elle refusa. Un week-end Jess partit sans laisser de mail. Prudence en fut toute bouleversée. A son retour elle lui envoya un texto. « Je t’ai manqué ? » Pour lui manquer, elle lui avait manqué. Elle était tombée amoureuse et sentait que Jess aussi.

A la fin de l’été Jess lui annonça qu’elle partait aux États-Unis pour un mois. Sa start-up avait été sélectionnée pour participer à un séminaire. Elle en profiterait pour prolonger son séjour et visiter ainsi le grand Ouest dont elle rêvait depuis longtemps. C’est alors que Jess insista pour se voir. Et elle avait raison. En effet combien de temps tout cela pouvait continuer ainsi ?

La vendredi soir, la veille du week-end Jess lui proposa de se retrouver à une soirée donnée par les organisateurs du séminaire. Prudence finit par accepter. Jess avait convenu de la retrouver sur place. Prudence arriverait la première et au moment de monter, Jess l’appellerait. Prudence était encore plus anxieuse et excitée que la première fois. Elle avait le ventre tordu de douleur. Malgré tout elle s’y rendit. La fête avait lieu au troisième étage d’un immeuble cossu dans les beaux quartiers. Il y avait déjà du monde. Elle se mit à l’écart sur le palier et attendit.

Quand elle entendit la sonnerie du téléphone, son cœur se mit à battre la chamade. Elle en avait le souffle coupé. Elle se précipita sur son portable et lui envoya un texto. « Je suis là, je t’attends. ». Jess ne prit pas l’ascenseur. Elle aussi devait redouter cet instant. Prudence entendait ses pas se rapprocher. Afin de retarder ce moment, Prudence se plaça dos à l’escalier pendant que Jess ralentissait sur les dernières marches.

Et soudain, Prudence sentit Jess toute proche. Elle hésita encore un peu puis se retourna. Cela dura une seconde et elles se virent enfin. Et ni l’une, ni l’autre se plurent. Pourtant Jess était une jolie femme. Et Prudence aussi. Mais la magie n’opérait plus. Il manquait quelque chose. Et ce n’était pas une question d’apparence physique. En fait telles qu’elles étaient, elles ne pouvaient pas se plaire. En effet elles n’étaient pas les femmes fantasmées qui s’étaient aimées dans le noir. Trop réelles…

Elles étaient tellement dépitées qu’elles ne réussirent pas à se parler. Elles auraient voulu s’expliquer. En particulier que la femme qui était en face d’elle n’était pas celle qu’elle connaissait. Jess est partie la première. Dans la soirée Prudence appela Jess. La situation était assez particulière. Elles pleuraient ensemble un amour mort. Alors que tout leur semblait possible dans le noir, dans la lumière il n’en était plus rien.

Le plus ironique dans l’histoire fut ce mail que Prudence trouva dans sa boite aux lettres. Le vendredi après-midi elle était tellement stressée par la rencontre qu’elle n’avait pas ouvert ses mails, remettant au lendemain leur lecture. C’était un mail de Jess qui contenait juste ces quelques mots. « Ne vaudrait-il pas mieux rester comme ça sans jamais se voir ? »

Copyright ©2004 Nouvelles et romans lesbiens – Littérature lesbienne