Nouvelles lesbiennes

Nouvelle lesbienne : Résidence secondaire

Résidence secondaire est une nouvelle lesbienne sur l’invisibilité lesbienne et l’homophobie.

Margaux avait eu le coup de cœur quand elle avait aperçu depuis la route escarpée cette veille ruine, au milieu de ce jardin à l’abandon. Une pancarte à vendre, qui ne tenait plus que par un coin, se balançait au gré du vent, le long de la barrière. Elle avait stationné la voiture le moteur en marche, arraché l’écriteau, cette bâtisse serait à elle. Ce n’est pas Noémie qui la contredirait. A force de se croiser dans leur appartement parisien, elles avaient fini par ne plus rien concilier d’autre de commun que les factures. La notion de couple ne se résume pas à la notion de biens partagés. C’est aussi une communion de sentiments. Des souvenirs aussi qui soudent le lien quand la sexualité n’est pas qu’un besoin biologique à satisfaire.

Cette ancienne baraque serait le lieu de leurs retrouvailles, leur petit nid d’amour. De part leurs métiers respectifs elles mettraient en valeur cette maison qui aurait pour fonction de les unir au-delà des promesses non tenues de passion fusion pour toujours. Avant que l’usure ne les brise, avant que la routine ne les éloigne de manière irréversible, Margaux avait souhaité remettre en route leurs énergies créatrices. Et ainsi redonner à leur histoire une dimension qui lui manquait à cause de leurs vies professionnelles.

Noémie était décoratrice de cinéma et passait son temps sur la route et les plateaux. Leur appartement n’était pour elle qu’un camp de base pour déposer ses affaires sales, en reprendre des propres, garder le contact avec son réseau d’amis d’amis qui lui permettait d’enchaîner les tournages et les contrats. Margaux, elle était ébéniste de métier. Après une école très cotée, elle avait opté pour un compagnonnage qui avait duré cinq ans, apprenant au contact d’artisans un art plusieurs fois millénaire, une tradition qui se perdait et exigeait rigueur et talent. Les commandes affluaient du monde entier, car maintenant connue et respectée, sa petite entreprise lui assurait travail et revenus très confortables.

Noémie et Margaux vivaient depuis maintenant quinze ans cette existence de barreaux de chaises, trop occupées par la matérialité pour cultiver leurs jardins secrets. C’est en voyant cette vieille masure que Margaux avait eu cette envie subite de ne plus passer à côté de l’essentiel. De revenir à la source même de ce qui donnait un sens à ses valeurs. Et de séduire à nouveau Noémie qui inévitablement lui échapperait un jour.

Margaux n’eut aucun mal à faire baisser le prix à l’agence. Le propriétaire pressé car sa maison était depuis trop longtemps en vente et sans acheteur ne se montrera pas trop difficile. En plus Margaux payait en liquide, pas de problème de voir un refus de prêt. Il ne restait plus qu’à l’annoncer à Noémie. Cette dernière se montra immédiatement enthousiaste, elle rêvait depuis longtemps d’une gentilhommière à la campagne où les amis pourraient défiler, comme au bon vieux temps des films de Sautet.

Très vite elles prirent l’habitude de se retrouver à la « bicoque ». Elles se distribuèrent facilement les rôles, l’une s’occuperait du gros œuvre et l’autre de l’aménagement intérieur. Chacune son domaine et son commandement, même si elles travaillaient ensemble, elles respectaient cet accord tacite. Margaux avait son idée. Elle voulait respecter les volumes, les matériaux d’origine. Pendant la semaine, dès qu’elle avait une minute elle consultait des ouvrages techniques. Cela fut aussi pour elle l’occasion de reprendre contact avec d’anciens compagnons. Et certains, heureux de la sollicitation de leur ancienne apprentie qui avait dorénavant un nom, n’hésitèrent pas à lui prêter main forte.

En quelques mois, la « bicoque » fut habitable, les poutres, les toitures et les façades extérieures remises en état. Il y avait moins urgences et elles pouvaient prendre leur temps pour tout aménager selon leurs goûts. Margaux, par exemple, souhaitait des vitraux au lieu de classiques fenêtres. Elle avait pour cela, en échange de la fabrication d’une superbe salle à manger en acajou, eu les services d’un artisan qui avait travaillé avec Chagall. Le résultat fut à la hauteur de la réputation du souffleur de verre, un chef d’œuvre.

L’été arriva et les premiers invités également. La maison ne désemplissait pas. Tout le monde y allait de son petit coup de main et c’est ainsi que le jardin prit forme. Désherbage, bêchage, plantations. Noémie tint à conserver les arbres qui avaient résisté à toutes les intempéries ainsi que la disposition initiale du verger et du potager. Elle installa table de jardin, chaise et balancelle à l’ombre des oliviers. La vigne vierge envahissait la véranda, rendant la « bicoque » accueillante au moment de l’apéritif.

Noémie et Margaux n’avaient guère eut le temps de se présenter à leurs voisins. Il faut dire qu’elles étaient isolées du hameau d’un kilomètre. Les travaux ne leur avaient guère non plus laissaient le loisir des relations sociales. Ainsi elles remplissaient la camionnette à ras bord de matériaux et victuailles à chaque week-end. Elles avaient ainsi vécu en autarcie, sans se soucier de savoir où se trouvaient les commerces. Elles avaient eu la bonne surprise de découvrir des bouteilles de vin dans le cellier, bien conservées, qui avaient fait la joie des soirées d’hiver.

Le premier à se présenter, à la fin de l’été, fut le maire du village qui était aussi cultivateur. Au nom de ses administrés il leur souhaita la bienvenue. Il les félicita également pour la remise en état de la vieille ferme du père Jean. Cela aurait été dommage pour le bourg qu’elle disparaisse. Elle avait son histoire. Avec la désertification des campagnes, trop de belles demeures disparaissaient. C’était tout un patrimoine voué à la destruction. Margaux et Noémie, fières de leur réalisation, invita le maire à visiter la « bicoque ».

Il n’en revint pas de la splendeur. C’était magnifique. Comment avaient-elles eu toutes ces idées ? Tout ce talent pour mettre en valeur ces pierres qui avaient résisté au temps et aux hommes. Ces « parisiennes » avaient un don. Noémie et Margaux protestèrent mollement quand il les traita de « parisiennes ». Elles étaient citadines certes mais de Lyon. Peu importe, elles étaient de la ville et pour ce trou qui comptait cinquante deux habitants, Lyon valait Paris. Le cultivateur fut heureux d’apprendre que ces « parisiennes » étaient avant tout des manuelles. Au moins ils n’auraient pas affaire au mépris de ces intellectuels qui savent tout sur tout. Mais qui sont incapables de se servir de leurs mains et relever leurs manches quand il s’agit d’aider dans les coups durs.

Le téléphone arabe avait bien fonctionné car en moins de quinze jours le village entier visita la maison. Chacun était venu avec, qui sa bouteille de rosée, qui son pot d’olives, qui sa miche de pain ou sa terrine fait maison. Ces « parisiennes » savaient recevoir. Elles avaient le sens de la fête et de la convivialité. Unanimement elles furent adoptées par la communauté. Chaque week-end, quand ce n’étaient pas les amis, ce furent les villageois, qui vinrent les encourager à poursuivre les rénovations. Noémie et Margaux, en échange, réparaient meubles et autres marqueteries. Ou bien elles apportaient à des intérieurs défraîchis des matières et des couleurs qui rendaient aux pièces toute leur richesse et leur chaleur. Elles avaient réussi leur intégration.

La camionnette de l’épicier passait deux fois la semaine. On y trouvait de tout : boulangerie, crémerie, boucherie et même un peu de quincaillerie. Noémie avait pris l’habitude de prendre tout ce qui était frais car la « bicoque » devenant de plus en plus agréable à vivre, il n’était pas rare que les week-ends se prolongent jusqu’au milieu de semaine. En effet dans la grange elle avait installé son atelier. Elle pouvait ainsi confectionner une bonne partie de ses décors.

Quand tout était prêt elle appelait un transporteur qui se chargeait de livrer. Ainsi elle s’économisait des jours sur les plateaux de ciné. Elle ne s’y rendait que pour finaliser le projet. En revanche Margaux n’avait pas eu cette possibilité. En effet elle ne pouvait pas délocaliser son atelier. Aussi elle avait engagé des ouvriers très qualifiés qui n’auraient pas pu la suivre à deux cents kilomètres de là. Mais elle ne s’en plaignait pas car elle avait atteint avec Noémie un équilibre de vie. Au lieu de se croiser comme avant une fois de temps en temps, elles avaient en commun au moins deux jours par semaine si ce n’était pas plus quand il y avait les vacances.

C’est ainsi que tout naturellement elles se sont intégrées dans la vie du village. Pour les autochtones, les « parisiennes » y avaient leur résidence secondaire. On les trouvait bien un peu excentriques mais avec leur âme d’artiste, c’est le contraire qui aurait été anormal. Ils leur avaient fallu près d’une dizaine de week-ends pour rénover entièrement la salle des fêtes datant de la fin de la dernière guerre mondiale. En plus des décorations très tendances, elles avaient négocié avec une entreprise, pour un prix défiant toute concurrence qui n’avait pas nécessité moult appel d’offres, une salle de spectacle qui valait sur le plan technique ce qu’il y avait de meilleur.

Et avec les relations de Noémie, l’inauguration avait été sponsorisée par une grande maison de production. Cette dernière avait eu l’excellente idée d’inviter un artiste de renom qui avait déplacé les foules. Non seulement ce fut un triomphe mais en plus le bouche à oreille ayant parfaitement fonctionné, nombreuses les vedettes qui désiraient donner un concert privé, associaient automatiquement ce cadeau à leur public avec la bourgade perdue au milieu de nulle part. Pratiquement toutes les maisons du village avaient été refaites grâce au talent des deux femmes. Noémie avait très vite compris le bénéfice qu’elle pourrait en tirer.

En effet les réalisateurs étaient avides de tourner dans des lieux typiques. Dans des bâtisses somptueuses, qu’un décor bien discret pouvait transformer en château ou en ferme du XVIII è siècle. Les sommes colossales que les propriétaires en tiraient par journée de tournage remboursèrent vite les frais engagés à la rénovation.  Les sollicitations furent nombreuses et rapides aux alentours pour Noémie. Cette manne financière inespérée pour ces ruraux qui ne connaissaient que le prix du labeur fit de Noémie et Margaux des interlocutrices privilégiées avec les médias quand ce phénomène dépassa les frontières de la région.

Ainsi la France entière découvrit un soir de sept à huit qu’un petit village, perdu dans la campagne, était parvenu à un degré d’originalité et d’authenticité insoupçonnés. Après les artistes ce furent les journaux qui s’emparèrent de ce phénomène. De nombreuses maisons à l’image de celles photographiées dans les magazines les plus célèbres virent le jour un peu partout. Elles avaient ainsi remis les artisans au goût du jour. Les vraies vedettes étaient le village et ses habitants. Noémie et Margaux ayant refusé de se prêter à ce battage médiatique. Elles n’eurent des retombées que des seuls initiés. Le public ne sut jamais rien de la « bicoque » et du début de l’aventure. En effet le maire du village avait réussi à inventer une histoire bien plus romantique. Un trésor caché, un vieux manuscrit, qui fit vendre du papier et assura pendant des lustres sa réélection.

Des lois furent votées pour rendre inconstructibles les terrains alentours et ainsi conserver tout son cachet à ce bourg exceptionnel et classé. A force de raconter aux journalistes ce qu’ils voulaient entendre, on finit petit à petit par oublier les apports de Noémie et de Margaux à ce projet initial. Les indigènes s’étaient organisés en association et géraient en main de maître les contrats et les interviews. Cette discrétion plaisait aux deux femmes qui n’avaient jamais eu un tempérament à se mettre en avant. C’était pour elle le prix de leur intégration dans cette communauté à la mentalité d’un autre âge.

Combien s’étaient lamentés de les savoir célibataires, une femme digne de ce nom ce doit d’être mariée ? Avec tous ces amis qui défilaient sans cesse dans la « bicoque » leurs amants respectifs devaient s’y trouver. Et c’était tant mieux si personne ne savait leur nom. Le pêché quand il est commis doit l’être dans la retenue. Ah quelle est belle l’hypocrisie !!! Si les premières années, le sujet avait alimenté quelques rumeurs, l’envie et la jalousie avaient poussé tous les candidats au bonheur à pactiser avec les « parisiennes » plutôt que de se voir repoussés au prétexte de leur avoir déplu par des ragots que des délateurs zélés se seraient empressés de déformer. Là encore le roman populaire avait opéré. Et chacun s’était accommodé d’une vérité par trop dérangeante pour leurs mœurs qui se voulaient bonnes.

Margaux avait mis ce soir là les petits plats dans les grands. En effet après une carrière brillante dans l’ébénisterie sa petite entreprise mondialement connue venait d’être rachetée par un grand groupe industriel réputé dans le luxe. La plus-value dégagée de la vente lui permettrait de se couler des jours heureux sans peur de l’avenir. C’est surtout qu’enfin elles pourraient réaliser leur rêve. S’installer définitivement à la « bicoque » toutes les deux et achever leur œuvre commencée il y a plus de vingt ans.

Faire du bourg un centre artistique international. Comme Dali avait voulu à une époque faire de l’arrière de la gare de Perpignan le centre du monde. Mais là ce n’était pas une utopie mais une réalité à portée de main. Après un repas très arrosé, elles refirent toutes les révolutions culturelles. Et la soirée finit dans une orgie de caresses et de baisers fougueux. Que c’était bon enfin de former un couple. De pouvoir se poser et de se reposer mutuellement sur l’épaule de sa bien-aimée.

C’est donc avec une joie non feinte que Margaux et Noémie se rendirent à la réunion hebdomadaire du comité des fêtes. Habituellement en ce milieu de semaine, Margaux était dans son atelier, jamais personne ne l’avait croisée au comité d’administration. Le maire, qui était aussi le président, les salua à leur entrée et s’étonna de cette présence inhabituelle. Margaux, ravie de l’occasion, annonça son installation définitive au bourg.

Congratulations, félicitations et encore plus quand elles révélèrent leurs ambitions. Les bouchons de champagne sautèrent dans toute la pièce à peine achevée les questions du jour. Les retombées économiques seraient sans précédent. L’immortalité était au rendez-vous du destin de ce village qui était mourant avant l’arrivée des deux femmes. Le maire en profita pour annoncer qu’aux prochaines élections, son successeur politique serait le ministre de la culture lui-même. Le village n’aurait ainsi aucun souci à se faire pour les subventions en tout genre. Il omit de donner les détails des tractations souterraines. Combien avait-il négocié son siège d’élu ? Quelles promesses avaient pu lui être faites pour qu’il se réjouisse de quitter cette place qu’il avait refusée de céder pendant trois décennies ? Il y a des questions qu’il ne vaut mieux pas poser, chacun a ses secrets, seul compte l’intérêt général.

Et en parlant d’intérêt général, la région se vit offrir une belle autoroute avec une desserte à quinze minutes du village ainsi qu’un petit héliport juste à côté de l’aérodrome. Là encore à vingt minutes du bourg. La France est un pays sensible à la culture. N’allez pas croire qu’il se cache d’autres ambitions ni d’autres privilèges et lutte de pouvoir quand il s’agit de mettre en valeur le patrimoine national. Les élections démarrèrent sans surprise. Le ministre s’installa à l’auberge dans la plus belle chambre et prit ses quartiers chez le futur ex-maire. Afin de préserver l’univers pittoresque de la cité, les deux têtes de liste qui s’affrontaient, décidèrent d’un commun accord de ne pas coller sauvagement leurs affiches. Le tableau prévu par la loi serait installé à l’abri dans un coin de la mairie.

En effet, une grosse production en costumes d’époque tournée par la télévision avait débuté pour une durée de trois mois. Pas question de la saboter. De toute façon le résultat était quasi joué d’avance. Tous les habitants étaient unanimement convaincus du bien-fondé d’avoir pour nouveau maire le ministre. La deuxième liste n’était là que pour sauver le jeu de la démocratie. Est-ce par excès de zèle ou par ordre du ministre, toujours est-il que le maire s’étonna, alors que Margaux et Noémie s’étaient installées définitivement à la « bicoque » qu’elles n’aient pas pensé à s’inscrire sur les listes électorales ? Fâcheux oubli de leur part effectivement. Elles se dépêchèrent de réparer cette malencontreuse erreur.

Et toujours dans un excès de zèle, afin de rassurer les uns et les autres sur le sérieux de sa candidature, le ministre se renseigna sur chacun de ses futurs administrés afin d’envoyer une profession de foi personnalisée. Évidemment la légende se fissura un peu sous le poids de la vérité. Il fut rendu justice vingt après le début de cette aventure à Margaux et Noémie. Ainsi c’étaient elles qui avaient créé de toutes pièces ce paradis terrestre. Rendu mondialement célèbre le village et apporté gloire et richesse à tous ces gens du terroir. Un courrier ne suffirait pas pour ces deux artistes hors du commun, l’homme d’état se devait de les rencontrer. Il demanda au maire d’organiser une petite soirée entre « amis » chez lui, il avait quelque chose d’important à leur dire.

Noémie et Margaux ne souhaitaient nullement sortir de l’ombre. Si elles avaient été à l’origine de ce succès, il était tout autant celui de tous ceux qui y avaient participé. Quand le ministre parla d’en faire des citoyennes d’honneur et de leur remettre à chacune la légion d’honneur des arts et des lettres elles refusèrent. Elles avaient compris que le piège de la célébrité allait impitoyablement se refermer sur elle. Finie leur tranquillité et leur anonymat. Le maire, déçu par tant de modestie, insista pour que les « parisiennes » réfléchissent tranquillement à cette proposition, un jour elles le regretteraient.

Non c’est non, inutile d’y revenir. Le ministre, ignorant leur surnom, s’en fit expliquer l’origine. L’atmosphère se détendit de nouveau, tout le monde rigola de ce côté très gaulois qui voulait que les français soient si nuls en géographie. Le maire assura que malgré cette appellation, l’adoption était totale par les villageois. Finalement n’était-ce pas ça l’essentiel ? Et au ministre de rajouter, les renseignements généraux avaient parfaitement fait leur travail, qu’effectivement pour la communauté gay, c’était la preuve que l’homosexualité était une richesse pour une société moderne. Le reste de la soirée se déroula sans souci, les deux femmes sous le charme du ministre, acceptant de réviser leur jugement sur sa proposition.

Était-ce le dîner qui avait été trop arrosé ou bien le fait de voir leur avenir transformé, Noémie et Margaux se réveillèrent avec une angoisse sourde au fond du ventre ? Elles n’avaient pas couru après les honneurs pendant toutes ces années, qu’avaient-elles besoin de succomber aux sirènes de la gloire. Elles décidèrent de rédiger une lettre de refus, neutre et polie et de la poster au plus vite, le ministre étant déjà reparti sur la capitale.

Alors qu’habituellement le village était constamment animé, aujourd’hui il était déserté. Un rassemblement avait lieu à l’auberge, elles entendirent des bruits de voix, on aurait dit qu’il s’y donnait un meeting. Que se passait-il ? Pourquoi personne ne les avait alertées ? Elles hésitèrent à s’imposer, de toute façon tout se savait très vite au bourg, avant la fin de l’après-midi elles seraient au courant. Elles postèrent leur lettre et rentrèrent à la « bicoque », elles avaient mis en chantier l’aménagement de leur grange, elles avaient décidé d’en faire un atelier d’ébénisterie.

Quelle ne fut leur surprise de trouver dans leur boite aux lettres de la bouse de vache. La plaisanterie était de mauvais goût et si certains trouvaient ça drôle, elles pas du tout. Elles ne reçurent aucune visite, même pas du facteur, ni ce jour, ni les jours suivants. Elles mirent à profit ce calme pour avancer dans leurs travaux. C’est Noémie qui s’inquiéta la première quand elle ne vit pas la camionnette de ravitaillement klaxonner comme tous les jeudis devant leur barrière. Qu’était-il arrivé à l’épicier ? Le frigo était vide, il fallait aller au ravitaillement, ce serait l’occasion d’en savoir un peu plus sur ce comportement étrange.

Était-ce la jalousie qui avait rendu les habitants distants ? La maire avait dû bavarder et la nouvelle se répandre comme une traînée de poudre. Ce serait l’occasion de remettre les pendules à l’heure et d’expliquer à tous qu’elles refusaient médailles et autres hochets de la vanité. Margaux et Noémie, paniers à la main arrivèrent au village le sourire aux lèvres. L’atmosphère était pesante, glaciale, difficile de trouver les mots pour décrire l’état d’hostilité dans lequel elles trouvèrent ce qui étaient leurs voisins et « amis ». Les regards étaient mauvais, les visages fermés, le silence général répondit à leur bonjour. Les commerçants baissèrent leur rideau, il était évident qu’on ne voulait pas les servir. Noémie et Margaux n’insistèrent pas, elles firent machine arrière et prirent leur camionnette pour aller en ville se ravitailler.

Les jours et les semaines qui suivirent se transformèrent petit à petit en cauchemar. Pneus crevés, murs repeints en partie, végétations sauvagement arrachées, j’en passe et des meilleures. Le message était clair. Elles étaient devenues persona non grata. Le maire refusait de les recevoir ou de les prendre au téléphone, de répondre à leurs nombreux courriers. Elles étaient molestées à chaque fois qu’elles allaient au village par des agresseurs encagoulés, leur vie était devenue un enfer.

Elles avaient eu quelques lettres anonymes disant en substance « les parisiennes foutez le camp ! » mais aucune raison pouvant expliquer ce soudain harcèlement. Devant tant d’acharnement, l’intelligence prit le pas sur la haine et elles déménagèrent pour la ville, par une de leur amie elles avaient loué un appartement en attendant de trouver mieux. Elles tireraient un bon bénéfice de la vente de la « bicoque », le bon sens paysan faisant qu’en dépréciant un bien, c’étaient tous les autres qui le seraient et un sou étant un sou, elles avaient au moins la garantie de ne pas voir saboter la transaction.

C’est donc sans surprise que le ministre fut élu à la tête de la mairie. Invité au journal de 20 heures pour commenter les résultats des élections, il en profita pour remercier tous ceux qui l’avaient soutenu dans sa campagne. En direct du bourg, un journaliste, le micro à la main, tout en commentant la beauté architecturale interpella un passant. Que pensait-il de ce résultat sans précédent où le candidat avait reçu 100% voix, de surcroît avec 100% de votants, ce qui signifiait que ses opposants n’avaient même pas voté pour eux-mêmes ?

La réponse tomba comme un couperet : c’était normal, tout le monde s’était rangé derrière le ministre pour la défense du patrimoine… Le ministre convié à commenter cette phrase, le journaliste parisien coupa brutalement la parole à l’autochtone. Personne ne put donc entendre la suite : « c’est à cause des pédés si la culture est devenue décadente, toute cette vermine n’apporte rien à la France ni à son rayonnement. »

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