Nouvelles lesbiennes

Nouvelle lesbienne : Partir un jour ?

Partir un jour ? est bien une nouvelle lesbienne …

Irène avait connu Audrey sur les bancs du lycée. Elles partageaient alors la même bande de copains. L’adolescence. Premiers émois. Première fois. Chagrin d’amour. Irène et Audrey étaient devenues amies, se réconfortant l’une l’autre quand les ruptures se faisaient blessantes. Elles se racontaient leurs peines de cœur. Mais aussi les milles et un détails du quotidien. Ou encore leurs expériences sexuelles avec les garçons qu’elles savaient séduire mais pas forcément retenir.

Puis elles se suivirent sur les bancs de la fac. Autre bande de copains. Elles rêvaient de changer le monde et se projetaient dans l’avenir avec beaucoup d’angoisses mais également beaucoup d’énergie. C’est à cette époque qu’Audrey connu son plus gros chagrin d’amour. Elle était tombée amoureuse de Mateo, garçon aussi brillant que séduisant. Leur passion avait duré deux ans puis Mateo l’avait quittée brutalement. Il ne voulait pas être l’homme d’une seule femme, il aimait trop sa liberté. Irène avait été une confidente attentive et elle avait su l’écouter. Elle l’avait consolée en lui racontant qu’elle aussi avait du mal à trouver chaussure à son pied. Cela n’avait rien d’héroïque ni de pathétique que d’avouer ses faiblesses.

C’est ainsi que toutes deux avaient pris pour partenaires des hommes rassurants, aussi fraternels qu’amants. Irène eut une fille avec Philippe. Et Audrey deux filles et un garçon avec Marc. Pour chacun des couples c’était comme une évidence. Ils se voyaient vieillir ensemble. Irène et Audrey étaient également restées amies. Elles continuaient ainsi à se fréquenter très régulièrement. C’était l’occasion de parler de leur mari. Sans se plaindre vraiment, elles avaient établi le même constat. La relation qu’elles avaient avec leur mari ne les comblait pas. Certes elle était réelle et profonde. Mais en définitive c’était une relation insipide. Ce qui avait le don de les insupporter.

« Le sentiment amoureux me manque, le désir aussi. En plus j’en veux tellement à Philippe d’aimer cette petite vie pépère, de ne faire aucun effort pour ranimer la flamme. Si je ne fais rien, il ne bougera pas. Mais ma fille est encore trop petite je ne peux pas le quitter. » se confiait Irène.

« Moi non plus je ne peux pas quitter Marc. Je ne suis pas prête à payer ce que moi-même j’ai fait payer à ma mère quand elle a quitté mon père. Et que nous avons dû ma sœur et moi vivre avec elle. Mes enfants sont également trop jeunes pour le comprendre » répondait ainsi en écho Audrey.

Elles ne voulaient pas être les méchantes, celles qui cassent la famille. Elles s’en voudraient et le vivraient comme une injustice. Par ailleurs elles avaient peur de la réaction de leur mari. Comment réagiraient-ils ? Utiliseraient-ils leurs enfants contre elles ? Leur histoire personnelle les renvoyait à des souvenirs douloureux. Chacune avait des parents divorcés et elles se rappelaient la douleur du parent quitté. Aussi elles appréhendaient cette situation.

Ainsi Irène et Audrey passèrent des années à établir des constats plus ou moins lucides. Elles avaient connu tous les stades avec leurs maris. Amourette, amitié, passion, amour paisible, haine, amour fraternel. Et à quelques orages près même frère et sœur. Une part d’elle, pourtant rêvait d’autre chose. En fait l’ennui s’était installé à la naissance de leur premier enfant. Même si c’était la marque d’un nouveau départ, d’une joie folle, la relation s’est vite resserrée sur cette parentalité.

Un quotidien pesant avait fini par s’installer ainsi que de l’insatisfaction. Une image étriquée de la famille avait aussi achevé le tableau. C’est ainsi que la vie a commencé à devenir insupportable. Les deux amies avaient maintenant passé la quarantaine. Les enfants devenus adolescents s’émancipaient. Elles se revoyaient à leur âge quand elles-mêmes s’étaient connues. La bande de copains. L’adolescence. Premiers émois. Première fois. Chagrin d’amour. Puis le départ à la fac.

Et la cinquantaine arriva. Philippe avait toujours trompé Irène. Elle avait épousé un coureur de jupons, elle le savait même si dans ses conversations avec Audrey elle préservait la façade et l’image du couple uni. En fait elle avait une théorie là-dessus. Quand on vient d’une fratrie on a l’habitude de partager. On n’est jamais l’unique. Au mieux la préférée. Cela apprend le partage. C’était un secret partagé entre les époux. Le plus souvent il la trompait avec une collègue de travail. Parfois il lui avouait. Et elle naïvement pensait que la relation était terminée. En fait non il la mettait juste au courant.

Curieusement passé le cap du choc et de la colère, elle y trouvait son compte. Cet aveu renforçait sa place d’épouse. Et il lui permettait d’entretenir son incapacité à le quitter même si sa relation ne la comblait plus. Ce qu’Irène ignorait c’est que Marc avait le même comportement que Philippe. Le même cavaleur. Et Audrey comme Irène y avait ses bénéfices secondaires. Vraiment Audrey et Irène avaient bien des points en commun. Et une trajectoire assez parallèle. L’histoire aurait pu durer ainsi encore des décennies. C’était sans compter la crise de la cinquantaine aussi chez leurs maris !

Ils s’étaient entichés de maitresses qui avaient l’âge d’être leur fille pour Philippe et pour Marc d’en plus être une bimbo. Pour Irène et Audrey qui traversaient difficilement la période de la ménopause, ces adultères furent vécus comme une trahison. Alors que leurs corps se transformaient, qu’elles se sentaient moins féminines et désirables, leurs hommes avaient trouvé dans cet élixir de jouvence un remède contre les affres du temps.  Elles se laissèrent alors aller à des confidences.

Au fond être trompées n’était pas aussi humiliant qu’il n’y paraissait pour les deux femmes. Elles attendaient que cette histoire comme les précédentes s’éteignent d’elle-même. Ensuite elles ne souffraient pas à plein temps. En fait cette tromperie leur donna l’occasion de se voir davantage. Les enfants partis, les maris absents, elles organisèrent à tour de rôle le week-end chez l’une ou chez l’autre. Comme au bon vieux temps de l’adolescence.

Elles s’étaient mises en tête de reconquérir leur homme avec leurs armes de femmes mâtures et expérimentées. Cela flattait leur ego d’avoir pour concurrente des femmes sublimes ou plus jeunes. Mais c’était sans compter sur la connaissance qu’elles avaient du corps de leur mari. En effet ces femmes avaient l’avantage de caresses nouvelles qui procuraient de l’excitation. D’ailleurs elles le savaient, c’est qui érotise la relation débutante. Aussi comment lutter contre le fantôme du corps de l’autre ? C’est pourquoi elles avaient mis au point le stratagème suivant. Elles exigeraient de leur mari que lorsqu’ils leur feraient l’amour, ils leur prodiguent les caresses apprises avec leur maitresse.

Cela eut un effet dévastateur chez Irène et Audrey. Elles ne purent s’empêcher durant l’acte de penser que justement il pensait à sa maitresse. Pourtant quand un homme infidèle fait l’amour à sa femme c’est bien elle qu’il aime à ce moment-là. Si cette rivale entretenait leur désir, elle entretenait aussi leur haine. Elles se mirent à regarder leur homme autrement. Comme un étranger que l’on découvre, ou plutôt comme sa maitresse le voit. On le trouve plus viril, on se rappelle qu’il est encore beau. C’est tout un art d’accepter l’infidélité de l’autre, cela demande une bonne dose d’estime de soi. Fermer les yeux est un réflexe de survie du couple. Mais les ouvrir est-ce pour autant sa fin ?

Ainsi est vite remonté le leitmotiv, partir un jour ? En germe depuis des années, Audrey et Irène l’évoquèrent à nouveau. Pourtant impossible de faire le grand saut. Ce n’est pas faute non plus de tirer des plans sur la comète. En effet les enfants étaient grands. Ils se remettraient d’un divorce. Et c’étaient des femmes autonomes et accomplies professionnellement. Nul besoin d’un mari pour exister. Mais curieusement elles restaient, retardant le grand soir. Mais qu’est-ce qui peut rendre la rupture si difficile ? Y-a-t-il des séparations impossibles ? Peut-on finalement réussir à s’échapper ?

C’est Audrey qui osa la première. Un soir elle asséna sans bien comprendre d’où ça sortait à Marc. « Je vais partir ». Néanmoins il fut moins surpris qu’elle. Il lui demanda cependant de leur donner encore une chance. Leur couple avait vécu tellement d’épreuves. Il lui jura fidélité. Terminé les maitresses. Il en avait fait le tour. Mais étonnamment Audrey ne céda pas. Partir un jour ? Oui car on rompt souvent au moment où l’on s’y attend le moins.

Irène accueillit son amie chez elle. Entre instinct de conservation et pulsion de vie Audrey avait choisi. La pulsion de vie va de pair avec la pulsion de mort. A ne pas vouloir mourir à quelque chose, elle était en train de crever toute seule dans son coin. Philippe se fâcha avec Marc qui lui reprochait de ne pas exercer suffisamment de solidarité masculine à son encontre. Philippe avait compris qu’Irène suivrait le même chemin qu’Audrey. Il était trop attaché à son petit confort et l’image qu’il donnait de son couple. Aussi inutile de se mettre en danger pour lui.

Plus de six mois avaient passé. Puis les démons de Philippe refirent surface. Il se mit en tête de séduire Audrey. Dès qu’il le pouvait il la touchait, la frôlait. Se montrait tendre et prévenant. Irène ne fut pas longue à s’en rendre compte. Audrey ne répondait pas à ses avances mais pour autant ne les rejetait pas non plus. Il y avait quelque chose de délicieux pour Irène de voir son homme désirer Audrey.

Partir un jour ? En fait Irène n’en avait plus envie du tout. Jamais de sa vie elle ne s’était sentie aussi bien avec Philippe. Audrey en prit ombrage et sombra petit à petit dans la dépression. Elle aurait voulu partir de chez Irène mais rien que le fait d’y penser lui paraissait au-dessus de ses forces. Irène ne savait plus comment faire pour l’aider à aller mieux. Audrey pleurait souvent. Puis elle commença par ne plus manger, ni se laver. Jusqu’au jour où elle ne put même plus sortir de son lit.

Inquiète Irène appela son médecin. Ce dernier accepta de se déplacer à domicile. Il constata l’état d’incurie dans laquelle Audrey se trouvait. Il lui prescrivit un traitement et lui conseilla de consulter un psychiatre. La dépression se guérit très bien. A condition aussi de mettre des mots sur les maux.

Audrey avait accepté de rencontrer un spécialiste. Très empathique, ce dernier l’avait mise à l’aise. Aussi c’est sans difficulté qu’elle se confia à lui. En une heure de temps que dura l’entretien elle lui raconta dans les grandes lignes sa vie et les derniers mois où elle avait sombré peu à peu dans la dépression. Partir un jour ? C’est sur ces mots que le médecin mit fin à la séance. Il lui proposa de la voir deux fois par semaine si elle était d’accord. Elle accepta.

Il la raccompagna jusqu’à la porte et vint s’installer à son bureau. Avant de refermer son dossier il ajouta cette dernière ligne à ses notes.

Hypothèse de travail : Partir un jour ? = Homosexualité refoulée Audrey et Irène ? A travailler +++

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