Nouvelles lesbiennes

Nouvelle lesbienne : Les sept chats bleus

Les sept chats bleus est une nouvelle lesbienne sur une histoire d’amour qui finit mal.

Elle ralentit son coupé à l’approche de l’ambassade. Elle ne souhaitait rencontrer personne seulement rejoindre son « chez elle » sans tarder. Durand devait encore travailler à cette heure et il ne manquerait pas de l’alpaguer sous un quelconque prétexte dans son plus pur style de fayot (« Madame, vous avez vu comme je trime encore quand les autres se sont éparpillés ! »). Ce jeune homme n’avait pas encore compris qu’une carrière de diplomate ne se construisait pas dans l’ombre d’un bureau, aussi doré et feutré soit-il, mais en se pénétrant des pays donnés en pâture au fil des nominations. Il fallait à tout prix comprendre les peuples, mais surtout les méandres des pouvoirs, officiels et officieux.

Sa discrétion avait payé. En effet elle venait de refermer la porte de ses appartements sans la moindre rencontre. Ensuite elle s’assit sur son bureau puis posa dessus un petit paquet sorti de sa poche. C’est alors qu’elle le contempla un bon moment, immobile, le regard fixe, comme si l’ouvrir allait constituer un acte demandant de la précision, de la concentration.

Enfin elle retint son souffle et plongea sa main dans le paquet. Puis elle en sortit lentement son poing fermé, l’amena devant son visage, lui fit faire une savante rotation. En particulier elle ouvrit alors les doigts laissant apparaître au creux de sa paume un petit chat bleu en porcelaine. Le prenant entre deux doigts de son autre main ; elle le scruta sous tous ses angles.

Elle se leva ensuite et traversa la pièce vers une vitrine qu’elle ouvrit. L’étagère centrale était occupée par un groupe de six chats bleus en porcelaine, ne se distinguant les uns des autres que par la pose de chaque félin miniature. Ils étaient disposés de telle manière qu’un espace restait manifestement vide, comme orphelin. En y plaçant leur nouveau compagnon, on eut dit qu’elle venait de compléter un puzzle. L’ajout vint embellir le tableau, telle une note enrichissant l’harmonie d’un accord.

Elle rejoignit enfin son bureau, s’y assit, fit glisser un tiroir et en sortit une épaisse chemise. Elle l’ouvrit avec minutie comme si, l’ayant achetée dans un magasin de farces et attrapes, elle craignit une mauvaise surprise. Pourtant la coupure de journal qui apparut, elle l’avait lue et relue à chaque fois qu’elle avait ouvert cette chemise. Et cela depuis qu’elle l’y avait placée six ans auparavant, déjà. Elle n’y fit pas exception.

Une photo de femme : du style Photomaton, imprimée sur papier journal de mauvaise qualité. On la reconnaissait à peine en fait. Un titre : « L’épouse d’un diplomate décède dans un accident de la route ». Impersonnel et factuel. Un texte court : rapide compte-rendu d’un quotidien de province. On y apprenait qu’elle avait connu une mort banale, que son mari était un brillant diplomate depuis peu à la retraite. Et encore qu’elle eût, en vrac, 58 ans, une fille, une Clio, un coup de malchance, une fracture du crâne (mortelle). Elle se dit que, puisque ce journaliste se permettait de juger cette mort « banale » et son mari « brillant », rien ne lui interdisait de le traiter de « minable ». Cette pensée d’ailleurs lui était venue à l’esprit maintes fois. En effet il fallait bien rejeter un peu de la responsabilité de la mort de Claire sur quelqu’un.

Elle retourna ensuite la coupure avec précaution puis s’empara de l’épaisse pile de feuilles sur laquelle elle trônait encore il y a un instant. Elle la tint un long moment comme pour la soupeser puis en extirpa la dernière page. S’étant saisie de son stylo à plume, elle commença alors à compléter de son écriture soigneuse les quelques lignes qui la noircissaient déjà.

C’est à l’aube qu’elle referma son outil. La pile était plus épaisse de quelques pages et elle la contemplait de ce même regard qui avait scruté le petit chat bleu. Elle se décida enfin à se saisir d’une grande enveloppe dans laquelle elle enfourna cette pile de feuilles qu’elle avait constituée au fil des ans tel un maçon. Son ciment avait été l’encre. Et soudain, telle l’ultime brique est nécessaire pour achever le mur, la dernière feuille avait converti la pile de feuilles en un livre. D’ailleurs le nom qu’elle inscrivit sur l’enveloppe était celui d’une vieille amie, aujourd’hui éditrice à Paris.

La fatigue qu’elle ressentit alors, l’énorme vide, n’avait rien à voir avec la nuit blanche qu’elle venait de passer. Une histoire s’achevait. Une quête aussi avait pris fin. C’était pour elle bien plus que son livre qui lui échappait. Durant ces années, elle avait eu un fil conducteur pour la guider. Elle était parvenue à son extrémité et l’avait enfin lâchée.

7ème chat. Budapest. 25 juillet 1992.

Elle restait sous l’impact d’Abou Simbel : la rencontre d’un des joyaux de la civilisation égyptienne avec la technologie occidentale du vingtième siècle. Cet ensemble monumental où tout impressionne, tant les dimensions énormes que le sens du détail, sauvé des eaux par les efforts conjugués de tant de nations qui vingt ans avant s’entre-déchiraient à coup de Deuxième guerre Mondiale et trouveraient toujours d’autres occasions de guerroyer entre elles. Son admiration allait de la même manière aux pharaons et à ses contemporains.

Pour terminer sa journée en beauté, elle avait invité son hôte à l’hôtel Cataract pour profiter du fameux buffet. Elle avait dû faire preuve de tact. Ne pas laisser entendre que sa table où elle était reçue ne valait pas celle de l’hôtel. Éviter toute méprise engendrée par l’origine coloniale de l’hôtel même si les lieux étaient l’œuvre des anglais et non des français. Heureusement l’Égyptien, parmi ses frères arabes, est des plus conciliants.

L’adresse était à la hauteur de sa réputation. Le buffet excellent, la salle magnifique, l’animation – chants et danses – du meilleur goût. Toutes proportions gardées, le lieu était une nouvelle démonstration de la rencontre possible entre l’Égypte et l’Occident. De quoi illustrer son propos à l’avenir. Son arrivée en Égypte était encore récente et le temps des certitudes n’était pas encore venu.

Elle était encore pensive en parcourant le grand couloir la menant vers la sortie, lorsqu’elle passa devant un petit meuble abritant divers objets. L’artisanat égyptien n’y rencontrait pas l’Occident mais l’Asie, sous la forme d’une petite porcelaine bleue représentant un chat !

La séance dans le bureau du responsable de l’hôtel fut pénible. Digne d’un commissariat pour le ton. Elle appréciait cependant le confort du fauteuil. Les questions fusaient. Son ami égyptien fut aussi interrogé. Ce qui ne manqua pas de l’ébranler d’autant plus que cette entrevue il l’avait lui-même sollicitée à la demande de la française et sans en comprendre le motif ! Quand le responsable considéra qu’il avait pris toutes les garanties requises, il bascula soudain vers son plus grand sourire, vers un discours hautement chaleureux. Il souhaita pouvoir les accueillir souvent, in chaa allah, et même plus souvent, un bakchich discret lui étant parvenu. Il espéra aussi revoir Madame Claire. Une bien belle femme, s’il pouvait se permettre. Bien qu’un peu maigre pour le goût local. La dernière fois, elle était accompagnée d’une riche américaine, une relation de son mari. Il ne l’avait plus vue depuis longtemps.

Elle devait revenir plusieurs fois à l’hôtel Cataract. Dans le petit meuble du couloir, elle découvrait un chat… en albâtre dans le plus pur style égyptien.

1er chat. Assouan. 8 avril 1976.

C’était son deuxième séjour dans la Principauté. Elle était fébrile. Ici elle ne disposait ni du Consulat comme camp de base, ni d’une longue période pour construire un parcours progressif, ni de son statut pour s’ouvrir des portes. Elle n’était qu’une simple touriste curieuse. Et fébrile. Le palais princier, le musée océanographique, le jardin botanique… et pourquoi pas un appareil photo autour du cou et un short ! Elle avait passé une nuit au casino et une autre au café de Paris. Elle n’avait pas perdu un seul centime mais seulement de l’énergie et du sommeil. Son périmètre d’investigation était très limité et, cependant, elle se sentait impuissante, désarçonnée. Tel un archéologue habitué à de longues fouilles systématiques qui serait convié à une « chasse aux trésors » d’une journée.

Ce soir-là, c’est pour chercher un peu de réconfort qu’elle avait décidé de dîner au Louis XV à l’Hôtel de Paris. Le grand jeu. En attendant, elle s’était installée au bar. Lorsque le barman lui demanda ce qu’elle désirait boire, elle chercha l’inspiration parmi les bouteilles présentées devant lui. Elle trouva l’illumination mais aucun liquide alcoolisé n’en fut la cause.

« Vous me mettez un whisky sec et vous me donnerez le petit chat bleu en porcelaine : je suis venue le chercher. »

Le barman avait l’air interloqué mais il lui remit immédiatement l’objet. Puis lui apportant son « baby », il se décida à lui demander si ce petit chat lui appartenait. Un « bien entendu » convaincant lui suffit.

« Vous n’étiez pas là quand on l’a amené pour moi ?

– Ma foi, je ne l’avais pas remarqué ! Mon rayon, ce sont plutôt les bouteilles… »

Plus tard dans la soirée, un homme vint s’asseoir à sa table. Juste après le dessert. L’homme aurait regretté de ne pas la rencontrer après s’être demandé bien longtemps si quelqu’un viendrait effectivement chercher le chat bleu. Il lui parla longuement de cette blonde. Spontanément. Il n’aimait pas les play-boys italiens qui l’accompagnaient parfois. Mais elle fréquentait aussi des princesses et des stars. Elle l’avait fait inviter une fois à un cocktail au Consulat. On racontait que deux hommes s’étaient battus en duel pour elle. Il lui offrit le café et le digestif. Pas le repas. Les affaires sont les affaires.

2ème chat. Monte Carlo. 28 juin 1978.

Prendre en charge les visiteurs français de marque n’avait jamais été sa tasse de thé. Elle s’arrangeait la plupart du temps pour que d’autres soient de corvée (certains se portaient facilement volontaires, se sentant en ces occasions véritablement utiles…) Mais cette fois-ci pas d’échappatoire, l’ordre venait de Monsieur l’Ambassadeur de France en Argentine en personne. Le visiteur était de sexe féminin mais il ne s’agissait pas non plus d’une bonne nouvelle.

Eût-elle été une jolie fille qu’elle aurait trouvé sans problèmes l’endroit idéal pour profiter de ce bel automne. Mais elle héritait d’une vieille bigote revêche. Et la qualité de l’accueil qu’elle recevait tenait plus à sa fortune familiale qu’à la beauté de son esprit. Une amie argentine le lui avait conseillé et elle n’en démordait pas : elle se devait de connaître les festivités pascales à Tandil. Elle aurait traduit cela par « se taper des bondieuseries pendant quatre jours dans un bled de la Pampa ».

Elle avait espéré profiter autrement de ces quatre jours fériés. Sa quête argentine était restée vaine jusqu’alors et on évoquait déjà sa mutation. Mais prendre son mal en patience, elle connaissait… D’ailleurs, elle avait imaginé le pire. Lors du chemin de croix, elle avait trouvé belle la ferveur de certains Argentins. Il avait lieu sur une colline couverte d’eucalyptus, dédiée à cet office et surplombée par une immense croix. On l’appelait d’ailleurs le Calvario. La campagne environnante lui évoquait certains paysages méditerranéens et il faisait un temps splendide. Le Son et Lumière retraçant les derniers jours du Christ s’avéra beaucoup moins grotesque qu’elle ne l’avait imaginé : beaucoup de figurants, de beaux effets et pas de prêchi-prêcha. Elle croisa aussi quelques officiels argentins en représentation avec lesquels elle put avoir de brèves discussions. Ce qui rappelait à sa grenouille de bénitiers que ses fonctions ne se limitaient pas à guide touristique.

Mais le véritable bénéfice de ce long week-end fut tout autre. Elle le dut de façon inattendue à sa visiteuse. Enthousiasmée comme il se doit, par la procession du vendredi, elle souhaita se rendre de nouveau le samedi au Calverio. Elles remontèrent à pied la grande avenue s’achevant par les escaliers montant à la croix. A leurs pieds étaient installés quelques kiosques proposant cartes postales, croix, icônes et tout autre souvenir de ce haut lieu de la religion en Argentine.

Bien entendu, la vieille bigote s’arrêta au premier puis au deuxième. Elle allait sortir de ses gonds lorsqu’elle le vit ! Sa visiteuse allait s’en saisir et le marchand lui expliquait déjà que ce chat n’était pas à vendre, qu’il lui appartenait. Quand la femme s’éloigna un peu vexée vers la troisième boutique, elle demeura et récupéra son bien. L’Argentin en fut comme soulagé, de multiples touristes lui ayant fait des offres alléchantes. Mais le mari de la dame avait été un très bon client. Alors il avait eu des scrupules.

Lorsqu’elle offrit à la vieille l’icône qu’elle avait acheté son visage exprima la plus totale incompréhension. Après s’être ressaisie et l’avoir remerciée, elle lui déclara.

« Vous avez vu ce chat bleu, je jurerai qu’il s’agit d’une porcelaine chinoise : que peut-elle faire ici ? »

En fait elle l’écoutait à peine. En effet elle pensait que bien sûr Claire était la plus parfaite mécréante qui soit mais qu’Henri était pratiquant. D’ailleurs elle se dit qu’elle ne devait plus négliger ce genre d’élément. 

3ème chat. Tandil. Pâques 1981.

Elle n’avait pas voulu écouter ses pairs. La vague d’attentats se poursuivait. Le couvre-feu était déclaré. Les voyages touristiques annulés. Mais il avait refusé de demeurer à Colombo. Ce voyage à Kandi, l’ancienne capitale, lui tenait à cœur. Elle devait rentrer en France sous peu et avait promis à une amie qui allait se fiancer de lui ramener un beau saphir. On lui avait donné une bonne adresse. Un marchand d’une grande intégrité et possédant de beaux joyaux. Depuis quelques mois, elle n’était plus béotienne en la matière. Le sujet était devenu sa passion. Tout avait commencé parce que Claire adorait les bijoux. C’était une piste sérieuse.

Elle avait rendez-vous l’après-midi. Elle passa la matinée au jardin botanique, lieu peu probable à son avis pour un attentat. Un vieux guide édenté l’accompagnait. Elle avait aimé les « têtes de négresses ». Et la serre d’orchidées. Et les grandes pelouses dignes d’un parc londonien. Mais la tondeuse était tractée par des bovins.

L’homme lui avait présenté de superbes saphirs. Elle en avait choisi un pour son amie concordant avec son budget. Elle hésitait à acquérir la plus belle pièce du lot.

« Il y a bien longtemps que je n’ai vendu un tel joyau. La dernière fois, c’était pour une de vos compatriotes.

– Une blonde, il y a environ sept ans ?

– Oui cela correspond. Est-ce elle qui vous envoie ?

– D’une certaine manière, oui. Nos goûts communs comprenaient le bleu mais plutôt pour les porcelaines que pour les saphirs.

– Et quel objet en porcelaine est particulièrement à votre goût ?

– Les petits chats comme celui que vous allez me remettre. »

Le joaillier sourit et sortit le chat de sa poche.

« Lorsque l’on m’a averti de la visite d’une française, j’ai pris ce chat sur moi.

– Il était dans de bonnes mains. »

Tout à sa joie, elle acheta le superbe saphir. Puis put rejoindre Colombo sans encombre.

4ème chat. Kandi. 12 juillet 1984.

Elle avait tourné un bon moment. Toutes ces rues se ressemblaient. Tous ces pavillons avaient un air de parenté. De plus à cette heure (et aux autres ?), le quartier était un véritable désert. Impossible de demander son chemin. Aller sonner chez quelqu’un… autant jouer à la roulette russe, les chiens méchants étant aussi à la mode que les maisons piégées.

Mais elle avait fini par trouver et, précisément, la sonnette venait de retentir. Une jeune femme ouvrit. Tee-shirt, jean et tennis. Cheveux blonds et courts. Elle ne dit rien mais son regard suggérait un « de quoi s’agit-il ? » à peine poli.

« Agathe ?

– Oui.

– Je suis une amie de vos parents, peut-être vous souvenez-vous de moi ?

– Votre visage évoque un vague souvenir, mais ne me demandez pas dans quel pays nous nous sommes croisées. Je déteste les devinettes.

– La Chine. Mais c’est à Ceylan que j’ai appris la mort de votre mère. Trop tard pour assister à son enterrement. Je voulais vous présenter mes condoléances.

– Et pourquoi à moi plutôt qu’à mon père ?

– Disons que, lorsque nous nous sommes connus, j’avais plus d’affection pour vous que pour lui.

– Peut-être, mais pour moi vous n’êtes qu’un vague fantôme de mon enfance et, moi non plus, je n’étais pas à l’enterrement, mais volontairement !

– Vraiment ?

– Disons que cela constituait une petite vengeance personnelle envers mon père et, à titre posthume, envers ma mère. Ils n’avaient pas assisté à mon union avec Béatrice.

– …

– Avez-vous des enfants ?

– Non.

– Certains parents n’aiment pas leurs enfants, mais l’idée qu’ils se font d’eux. Les miens n’ont pas admis mes choix de vie.

– Il est vrai que je n’aurais jamais imaginé vous retrouver ici.

– Un de plus… Les excès appellent les excès contraires. A force d’être déracinée, j’ai fini par m’enraciner profondément.

– Je comprends. J’ai souffert d’une jeunesse dans une petite ville de province où rien n’arrivait jamais. J’ai choisi un métier me permettant de voyager à travers le monde. Je suppose que nos démarches sont analogues.

– Probablement.

– Lorsque vous aviez dix ans vous sembliez adorer votre mère… »

Tout en parlant, Agathe l’avait fait pénétrer chez elle. Elles étaient maintenant dans le salon. Elle se mit à lui parler de Claire, sa mère. De leurs rapports au fil du temps. Manifestement, Agathe ne le faisait pas pour sa visiteuse. Ce sujet lui tenait à cœur, en discourir semblait la soulager. Elles étaient assises Puis, alors qu’Agathe s’était lancée dans un long monologue qu’elle se contentait de diriger habilement, tels les rails pour un train lancé à grande vitesse, elle se leva et s’approcha de la bibliothèque. Elle contenait une foule de bibelots, de babioles de toute provenance.

« Vous voyez, je n’ai pas très bien supporté notre périple mais, sans en avoir la nostalgie, j’en garde le souvenir sans rancune.

– J’ai aussi connu un bon nombre de ces pays, je les aimés, mais mes seuls souvenirs sont gravés dans mon esprit et dans des carnets. »

Elle ne s’était pas levée pour se replonger dans le passé. Tous ces objets l’indifféraient, sauf un.

« Je l’ignorais en entrant mais ma visite aura un second motif. Je vais repartir avec ce chat bleu en porcelaine.

– Vous êtes donc la femme qui devait venir le chercher ! Il faisait partie de mon héritage avec une lettre. Vous avez de la chance, j’avais demandé que l’on détruise tout sans me l’envoyer, mais on m’a fait changer d’avis. Il y a un message pour vous : « Elle a respecté son contrat jusqu’au bout mais elle ignore elle-même pourquoi. » Mystère, mystère ! »

Malgré son insistance d’enfant gâté, elle ne voulait rien lui raconter. Agathe bouda. Puis finit par la renvoyer. A peine poliment.

5ème chat. Drancy. 22 octobre 1986.

Elle avait longtemps attendu avant de se décider à venir visiter Petra. L’enthousiasme unanime autour de ce haut lieu du tourisme jordanien s’était révélé un frein. Elle préférait sortir des sentiers battus. D’ailleurs la soirée l’avait confortée. Elle avait choisi une période tranquille et, en contrepartie, son hôtelier s’était purement et simplement installé à sa table en l’absence d’autres clients, lui imposant son bavardage. Elle avait peu appris sur l’histoire du site mais tout sur Harrison Ford, Georges Lucas et le tournage du troisième Indiana Jones. Qui, c’était certain, devait beaucoup à cet hôtelier. Le comble fut que ce bavard se mit en devoir de lui faire un cours sur la politique du pays. Mais elle demeura… diplomate.

Elle n’avait pas changé d’avis. Parcourir ce défilé à l’aube, seule à cheval, ne l’avait pas laissé insensible. Lorsque la « Cathédrale » se dressa devant elle, ses dernières réticences s’envolèrent. Le site était fabuleux et unique. Ces édifices taillés dans la roche étaient si étranges. Les formes que leur avaient données le temps et son outil implacable, l’érosion, évoquaient des objets en plastique qui auraient partiellement fondu sous l’effet d’une source de chaleur.

Un homme la héla. Il la conviait à venir prendre un thé dans sa gargote. Il l’avait installée dans une cavité au pied de la falaise. En fait, plus qu’un débit de boisson, il s’agissait d’un bric-à-brac où se désaltérer était un prétexte à attirer le client. Cartes postales, robes typiques locales, poignards … constituaient la marchandise de ce commerçant qui était pour l’instant occupé à démontrer ses talents de polyglotte.

« Quel souvenir veux-tu de ton passage chez moi ?

– Je ne ramène jamais de souvenir mais j’emporterai ce petit chat bleu.

– Non, mon amie, ce n’est pas possible. Ce chat n’est pas d’ici et il n’est pas à vendre. C’est un cadeau que m’a fait, il y a longtemps, une belle touriste.

– C’est faux. Elle te l’a seulement confié pour que je vienne le récupérer un beau jour. »

Le jordanien était interloqué. Si le chat s’était mis à marcher, sa stupeur n’aurait pas été plus grande.

« J’avais cru à une fable pour que j’accepte le présent sans protester. Je lui avais offert une robe en échange ! »

Lorsqu’elle reprit son chemin à la découverte du reste de Petra, elle ne savait que faire de cette robe qu’elle avait dû se résoudre à acheter. Mais elle avait le chat bleu en poche. C’était vraiment sa plus belle journée en Jordanie.

6ème chat. Petra. 10 novembre 1990.

Son studio, son antre de jeune diplomate, son premier poste. Sa maîtresse, sa contribution aux ragots de l’ambassade, sa première conquête adultère. Un goût d’insouciance et de fruits interdits aussi. Mais l’heure de tourner la page était arrivée.

Claire s’était rhabillée et s’était assise en tailleur dans le fauteuil pendant qu’elle était encore nue dans le lit.

« Je dois y aller. Agathe m’attend chez les Barnes. Et Henri va pester si je suis une fois de plus en retard, même le jour de notre départ.

– Je te sens légère. Je me sens comme un mouchoir en papier que l’on s’apprête à jeter à la poubelle.

– Et crois-tu qu’un mouchoir en papier prenne du plaisir quand on se mouche dedans ? Écoute ! Je t’ai vraiment aimée. Tu sais les bons moments que nous avons passés ensemble mais je n’ai pas le choix. Alors j’évite de me rendre malheureuse avec des choses face auxquelles je suis impuissante.

– Tu ferais encore quelque chose pour moi.

– Oui, si c’est quelque chose d’assez raisonnable.

– Tu te souviens de ce petit chat bleu en porcelaine acheté avec toi. Je suis retournée dans le magasin hier et j’en ai acheté six autres. Ils sont dans le petit sac sur la petite table près de l’entrée. Tous les sept. Sept comme le nombre de fois où nous avons fait l’amour.

– Madame est diplomate et apothicaire !

– Non, gourmet et attentive. Je voudrais que tu emmènes ces sept chats avec toi. Je saurai les pays où tu iras. J’irai un jour à mon tour, pour mon travail ou en voyage. Tu laisseras un chat dans chaque pays quelque part où il pourra demeurer. Le moment venu, je le chercherai, suivant ainsi ta trace, apprenant ce qu’y fut ta vie. En acceptant et en essaimant les sept chats, tu me prouveras que tu m’as aimée et que tu ne m’as pas oubliée.

– Voilà qui est relativement raisonnable pour ce qui m’incombe, mais toi tu déraisonnes. Cela n’a aucun sens. Parfois je me demande si tu n’es pas un peu folle.

– Oui, mais c’est ce que tu aimes en moi, n’est-ce pas ?

– Disons que ce qui a émoustillé la femme rangée et ébranlé la femme déjà vieillissante que je suis. C’est ensuite que je t’ai aimée, pour d’autres raisons.

-Vieillissante ! Tu as à peine quarante ans et ton charme m’illumine de tout son éclat.

– Arrête, s’il te plaît. L’heure n’est plus à la flatterie mais aux adieux.

– D’adieux, il n’y a pas si tu accèdes à ma dernière volonté.

– Ta dernière volonté ! Tu n’es pas mourante que je sache…

– Je le serai si ton esprit me délaisse. Mais si tu respectes ma demande, je n’aurai rien d’autre à demander, tu me maintiendras en vie ! »

Claire se leva brusquement et se figea. Ces adieux ne se déroulaient pas tels qu’elle les avait imaginés. Rien ne s’était jamais déroulé comme elle avait pu l’anticiper avec cette jeune femme. Une fois de plus elle l’agaçait. Mais à chaque fois, plutôt que de s’éloigner d’elle, cet agacement provoquait une attirance puissante. Mais cette situation, qui si souvent avait été synonyme d’excitation, générait en ce jour un terrible désarroi. Claire sortit le plus tranquillement possible pour qu’elle ne la vit pas fuir d’impuissance. En sortant, elle prit le sac contenant les sept chats.

Pékin. 18 mars 1970.

Le livre avait été publié. Ce portrait de femme scandaleuse n’était pas à proprement parlé un gros succès d’édition. Mais elle avait trouvé de nombreuses lectrices dans un certain milieu. D’autant que Claire y était clairement nommée. Cela lui avait valu un courrier abondant. Les amis de Claire et Henri l’affublaient de noms d’oiseaux. Les jaloux, les éconduits et les épouses bafouées lui décernaient des médailles d’ordre créées pour la circonstance. Henri avait porté plainte pour diffamation mais elle n’avait pas été jugée recevable. Côté officiel, le ministre lui avait adressé une réprimande orale, légère et polie, « comme l’occasion s’en présentait ». La diplomatie française s’en remettrait sans mal. Tous ses membres ne pouvaient pas épouser des saintes.

Elle n’avait pas voulu lever le voile sur le titre de son ouvrage : « les sept chats bleus ». Parmi ses lectrices, seule Agathe détenait un indice. Elle l’appela. L’encensa. Lui avoua qu’elle la considérait comme son bras vengeur. Voulut tout savoir sur les sept chats. Elle refusa sèchement. Agathe la réprima alors, tout de même pour ce livre. Et lui révéla qu’il avait été l’occasion de renouer avec son père. Paix et pardons.

Comment aurait-elle pu expliquer et justifier à Agathe ces années de recherche ? Et lui faire comprendre ses motifs et la poursuite de son acharnement alors même que Claire était morte ? Aurait-elle dû lui parler d’humiliation ou d’orgueil exacerbé ? De vengeance ou de projet littéraire ? De jalousie ou de mépris pour Henri ? D’un caprice ou d’un besoin vital ? Saurait-elle retracer l’évolution de ses motivations durant plus de vingt ans ? En y réfléchissant, elle prit une chemise puis une feuille de papier sur laquelle elle commença à écrire.

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