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Nouvelle lesbienne : Le pont aux cadenas

Cadenas

Le pont aux cadenas est une nouvelle lesbienne d’un amour caché entre femmes.

Colombe regarda une dernière fois la pièce avant de refermer la porte de son bureau. Elle y avait passé quarante-deux ans de sa vie à établir des factures et des bilans comptables. A 60 ans, après une carrière longue elle avait pris sa retraite bien méritée. Elle était arrivée dans cette entreprise à 18 ans avec un bac en poche. Sans diplôme, elle avait été embauchée d’abord à l’accueil. Puis progressivement elle était montée en grade grâce à son ancienneté et une formation maison. Elle avait eu la chance de connaitre l’ascenseur social depuis bien grippé.

Sans s’en rendre compte le temps avait filé à toute vitesse et elle se retrouvait d’un seul coup libre de toutes contraintes professionnelles. L’émotion avait été à son comble quand ses collègues lui avaient remis des cadeaux lors de son pot d’adieu. Même le patron au moment du discours s’était laissé gagner par l’émotion. Colombe était un pilier, toujours fidèle au poste. Jamais absente ou presque. Elle était de la trempe de ces employées fidèles à leur employeur, prêts au sacrifice de leur vie privée pour la bonne marche du service.

Durant toutes ces années Colombe avait été d’une grande discrétion sur sa vie privée. Sans mari et sans enfant, c’était pour tout le monde une célibataire endurcie. En dehors des photos de son chat, personne ne lui connaissait de relation affective. Colombe était le prototype de la vieille fille à l’ancienne. D’ailleurs ses collègues pour sa retraite s’étaient empressés de lui offrir des cadeaux impersonnels, tels que des cartes cadeaux dans des magasins culturels ou ménagers. Seul une ou deux personnes s’étaient osées à lui offrir du thé car elle en buvait beaucoup au bureau. Ou bien un jouet pour son chat. C’est dire si on peut passer du temps dans une boite sans que personne ne vous connaisse.

Colombe était aussi transparente que les murs et cela lui avait plu. En effet elle avait cloisonné sa vie et sa vie professionnelle. Sa disponibilité lui épargnait les questions et les confidences. Elle s’était fabriqué l’image de l’employée modèle. Mais derrière cette paroi lisse qui était Colombe ?

Elle avait grandi à la campagne car ses parents étaient agriculteurs. Son frère ainé avait récupéré la ferme familiale à la mort de ses parents alors qu’elle avait quinze ans. Comme il n’y avait pas assez de terre pour eux deux, il fut décidé de l’envoyer à l’internat en ville pour qu’elle poursuive ses études au lycée. Colombe avait refusé une orientation professionnelle qui l’aurait préparé au métier de coiffeuse ou de secrétaire. Malheureusement faute d’argent et ne pouvant obtenir de bourse car la terre familiale avait de la valeur, à l’obtention du bac, Colombe dut se chercher un travail. C’est comme cela qu’elle trouva ce poste d’hôtesse d’accueil dans cette entreprise où elle effectuera toute sa carrière.

C’est à l’internat que Colombe connut sa première histoire d’amour. Comme elles vivaient entre filles, la promiscuité créait un climat assez particulier. Avec les hormones et l’adolescence, l’ambiance était survoltée. La plupart des filles étaient attirées par les garçons. Colombe eut conscience très tôt de sa différence. Elle préférait la compagnie des filles sans qu’elle ne s’explique pourquoi. Elle aimait la douceur de leur peau, leur odeur, leur conversation. Avec les garçons elle se sentait comme un objet à conquérir et à jeter dès qu’il avait été consommé.

Très tôt à la ferme, Colombe avait assisté à la reproduction des animaux. Sexuellement elle n’était pas ignorante des lois de la nature. Elle savait comment ça se passait même si ses parents ne l’avaient pas éduquée. Elle reprochait aux garçons de son âge d’être en rut et de ne pas se préoccuper du plaisir de leur partenaire. Colombe avait eu une mauvaise expérience juste avant de partir au lycée. Dans la grange sur la paille elle avait perdu sans plaisir sa virginité avec le fils de leurs voisins qui avait été du genre rapide. Celui-ci s’en était vanté dans tout le village. Colombe s’était sentie humiliée par sa vantardise alors qu’il avait passé sous silence ses piètres performances. En même temps, Colombe au plus profond d’elle n’aimait pas les garçons. Elle s’était juste confortée dans ses choix avec ce fiasco annoncé.

Au lycée, elle s’était éprise d’Inès. De parents illettrés immigrés espagnols, Inès était leur grande fierté. Elle était douée pour les études et ses parents se saignaient aux quatre veines pour les lui payer. Colombe et Inès s’étaient trouvées et retrouvées dans leurs nombreuses différences. Elles n’avaient rien à voir avec leurs camarades de classe. Leur attirance avait été immédiate. Elles s’étaient aimées au premier regard.

Le soir dans le dortoir, quand tout le monde dormait, à tour de rôle elles se rejoignaient dans le lit de l’une ou de l’autre. Dans la journée elles n’avaient cessé de s’échanger des regards et dès que l’occasion s’en présentait quand elles se retrouvaient seules, elles s’embrassaient. Aussi dès que leurs peaux se touchaient sous la couverture, leurs mains s’aventuraient sur leur corps. Elles se caressaient en silence en guettant le moindre bruit. Aucun bruit ne s’échappait de leur gorge au moment de jouir. Cela n’en était que plus puissant.

Leur relation dura trois ans jusqu’à l’obtention du bac. Elles étaient dans l’instant présent et ne se projetaient pas dans la vie. Quand on est jeune on pense que tout est devant, on a hâte que les choses arrivent. Jamais on ne s’imagine qu’un jour tout sera derrière. On construit sans peur car on sait qu’on aura le temps de se tromper et de recommencer. Aussi quand elles eurent leur diplôme, aucune n’avait imaginé que la vie les séparerait.

Inès choisit une fac où elle apprendrait le droit. Elle se destinait à devenir avocate ou juriste. Ses parents rêvaient pour elle d’une réussite sociale et d’un beau mariage. Inès ne voulait pas les décevoir car elle était leur fille unique. Colombe et Inès malgré leur séparation jurèrent de rester en contact. Pour la première fois depuis qu’elles se connaissaient elles osèrent sortir des grilles du lycée et se promener en ville.

Elles déambulèrent côte à côte silencieuses et tristes. Comment allaient-elles vivre l’une sans l’autre ? Colombe devait travailler et Inès ne pouvait s’affranchir des règles familiales. Leur relation était dans l’impasse. Elles devaient accepter cette inévitable séparation. Sur le pont qu’elles franchirent pour se rendre sur l’autre rive, elles s’arrêtèrent un instant pour contempler le fleuve. Elles se sentaient seule au monde.

« Rendez-vous l’année prochaine au même endroit à la même heure Inès ? »

En guise de réponse Inès lui sourit. Un an c’est tellement long et tellement loin. De toute manière elles garderaient le contact. Aucune des deux ne pouvait envisager de ne plus se revoir.

Chacune se lança dans la vie, l’une étudiante l’autre active. Elles s’écrivirent régulièrement en se racontant dans le menu leur quotidien. Inès aimait apprendre et passa en deuxième année sans aucun souci. Colombe de son côté cherchait déjà à progresser. Les possibilités de promotion interne existaient encore. Aussi elle ne ménageait pas sa peine pour y parvenir.

Chacune fut ponctuelle au premier rendez-vous. Elles n’avaient pas trop changé. Leur désir était toujours aussi intact. Colombe invita Inès chez elle. En une journée elles récupérèrent une année de manque. Elles n’avaient plus à guetter les bruits ni à se réfréner dans leur plaisir. La chambre fut envahie de leurs cris et gémissements.

Durant cinq ans, elles continuèrent ainsi leur relation. Le temps pour Inès de finir ses études et pour Colombe de prendre le poste qu’elle gardera toute sa carrière à la comptabilité. Elles s’aimaient c’était une évidence. Mais les contraintes sociales les obligeaient à rester dans le secret.

Inès devint avocate et se lança dans la vie active. Elle rencontra son mari qui était juge au palais de justice. Rapidement elle eut trois enfants de lui. Cela combla les parents de Inès. Beaucoup moins Colombe qui en devint jalouse. Les lettres qu’elles s’envoyaient s’espacèrent, la relation s’étiola. Elles n’avaient plus rien à se dire ou presque car leur chemin avait pris des directions opposées. Cependant elles gardèrent l’habitude de se voir une fois par an, le jour de leur rencontre, sur le pont uniquement.

Colombe connut quelques aventures sans lendemain. Inès était trop dans sa tête et dans son cœur pour être remplacée. Jusqu’au jour où une missive envoyée à Inès revient à Colombe avec l’adresse barrée et l’ajout de la mention NPAI au tampon à l’encre rouge. N’habitude plus à l’adresse indiquée. Pour Colombe se fut le coup de grâce. Elle avait quarante ans.

Elle se replia sur elle-même et adopta une chatte qui sera son unique compagne. Tous les ans à la date anniversaire de leur rencontre, Colombe se rendait sur le pont à l’heure dite. Elle attendait en vain une heure et passait le reste de la journée à avoir le cafard. Jusqu’au jour où elle cessa et même l’évita pour ne plus y penser. Voilà comment une vie peut passer vite et qu’on se retrouve un beau jour à la retraite sans rien avoir vu.

Colombe s’en voulait d’être restée figée à attendre une femme qui depuis longtemps avait dû l’oublier. Pourquoi n’avait-elle su pas tourner la page ? Colombe se sentait seule maintenant qu’elle n’avait plus le travail pour remplir ses journées. Elle avait du mal à les occuper. Une fois son ménage et ses courses faites, l’après-midi s’étirait en longueur. Elle passait un peu de temps sur le net à regarder des vidéos, lires les nouvelles et des recettes de cuisine.

Le jour anniversaire de leur promesse arrivait, c’était dans deux jours. En surfant sur le net, dans un article de la presse locale, une photo attira le regard de Colombe. Le pont où jadis elle donnait rendez-vous à Inès était devenu le nouveau rendez-vous des amoureux. En effet par un effet de mode, les couples y déclaraient leur amour en accrochant sur le grillage un cadenas dont ils jetaient au fleuve la clé. Colombe sourit. Les commentaires étaient nombreux sous l’article. Entre ceux qui étaient contre cette pollution de l’eau et les autres qui adoraient le romantisme du geste, les avis étaient tranchés.

Voilà la sortie idéale pour le lendemain. Colombe ne reconnut pas tout de suite l’endroit. Les alentours avaient bien changé. Aux deux extrémités du pont des échoppes qui vendaient les fameux cadenas. L’édifice avait été condamné aux véhicules pour devenir piétonnier grâce à une rocade qui avait permis de dériver la circulation en périphérie. La mairie l’avait sacrifié en échange de la manne touristique qui alimentait l’économie de la ville. Plus rien à voir avec ses souvenirs.

Colombe passa devant une boutique totalement consacrée au pont aux cadenas. Le phénomène était mondial. Photos, ouvrages, cadenas originaux, bracelets et bijoux, c’était l’endroit idéal pour les passionnés. Le propriétaire offrait même la gravure des prénoms et la date de leur rencontre pour l’achat d’un cadenas. Colombe l’espace d’un instant se revit avec Inès sur le pont, ce jour de juillet où elle lui avait proposé de la revoir chaque année, le même jour à la même heure.

Elle repéra sur le présentoir un cadenas en forme de cœur qui lui plaisait. A la caisse elle demanda combien de temps il faudrait pour la gravure. Le vendeur lui répondit qu’il avait la machine et qu’elle était effectuée sur place après encaissement. A peine cinq minutes. C’était parfait. « Inès et Colombe. 9 .7. 79, c’est possible ? »

L’homme s’exécuta. Au moment de lui rendre, il voulut savoir s’il devait l’emballer ou si c’était pour le fixer tout de suite. Colombe répondit en souriant qu’elle était venue exprès pour cela sur le pont aux cadenas.

Colombe chercha un endroit encore libre sur le grillage. Les cadenas s’étalaient à perte de vue. C’était impressionnant tous ces objets brillants qui symbolisaient autant d’amour. L’occasion aussi pour Colombe d’avoir une dernière pensée pour Inès.

Elle accrocha le cadenas et après l’avoir fermé jeta la clé à l’eau. Alors qu’elle se recueillait deux hommes s’approchèrent d’elle et l’encadrèrent. « Colombe ? » « Oui » répondit l’intéressée surprise qu’on connaisse son prénom. « Police nationale, suivez-nous s’il-vous-plait ! »

Colombe n’opposa pas de résistance. C’était le vendeur qui avait donné son signalement. Les deux inspecteurs invitèrent Colombe à s’asseoir dans un bureau du commissariat dès leur arrivée.

« Vous connaissez cette femme ? » demanda un des deux hommes en lui tendant une photo. Malgré les traits vieillis et les cheveux blancs Colombe reconnut immédiatement Inès. « Oui. C’est mon amie de lycée Inès. Pourquoi m’interrogez-vous à son sujet ? Je ne l’ai pas revue depuis vingt ans vous savez ! »

Inès l’an passé avait acheté un cadenas dans la même boutique que Colombe. Elle l’avait fait graver des mêmes prénoms et de la même date avant de l’accrocher sur le pont et de disparaitre sans laisser de trace. Ce geste totalement inexpliqué avait ravagé toute sa famille. Une enquête avait été ouverte afin d’élucider ce drame car aucune piste n’avait été écartée.

Colombe en apprenant la nouvelle s’effondra en pleurs sur sa chaise. Elle ignorait tout de la disparition d’Inès et se garda néanmoins de donner la nature exacte de leur relation. C’était juste de l’amitié. L’interrogatoire n’apporta rien aux enquêteurs car Colombe semblait sincère dans ses propos. Ils étaient dans l’impasse car rien ne reliait Colombe à Inès. L’étude des fadettes avait montré qu’Inès n’avait pas cherché à la contacter. Inès était adulte, elle avait aussi le droit de ne plus donner signe de vie à son entourage. Aussi dur que cela pouvait être.

Les inspecteurs ramenèrent Colombe chez elle. Elle les autorisa à visiter son appartement même hors procédure afin de prouver sa bonne foi. En effet nulle autre trace que sa propre présence et celle de son chat.

Quand elle se retrouva seule, Colombe tapa dans le moteur de recherche les mots clés « disparition Inès pont aux cadenas ». Il y avait un lien qui pointait sur un article du journal local. Celui-ci relatait le fait-divers. Sous le récit des commentaires. L’un d’eux attira son attention. Il était signé de Palindrome. « 9.7.79. Que cache cette date qui se lit dans les deux sens ? »

Son cœur battit la chamade. Colombe répondit au commentaire. « Une promesse ? »

La réponse arriva dans la minute. « Rendez-vous demain au même endroit à la même heure ? »

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