Nouvelles lesbiennes

Nouvelle lesbienne : Le petit cahier vert

Le petit cahier vert est une nouvelle lesbienne sur la maladie mentale.

Alix et Caroline venaient d’emménager au dernier étage de ce petit immeuble. Il y a deux mois elles s’étaient installées ensemble, après trois ans de relation suivie.  Leurs petits moyens leur avaient néanmoins permis de louer cet appartement. Caroline avait épluché consciencieusement les petites annonces dans le journal local et celle passée par leur propriétaire avait été très alléchante. Le loyer était modique car l’immeuble était ancien et mal situé. Loin de la gare et loin du centre-ville. Et l’appartement au 4ème étage sans ascenseur. Mais elles étaient jeunes et un peu d’exercice ne leur faisait pas peur.

Le contact téléphonique avec Mme Lucas, la propriétaire avait été des plus brefs. En effet elle avait voulu les voir avant de conclure l’affaire en leur donnant rendez-vous dans l’après-midi.

Alix et Caroline étaient bien contentes de quitter leurs parents respectifs pour enfin vivre ensemble. Trouver la rue fut plutôt difficile car leur plan de la ville datait un peu et la rue avait été depuis rebaptisée rue Céline au lieu de rue Lénine. La nouvelle majorité et la chute du mur de Berlin avaient eu raison de Vladimir Illitch. Il n’y avait eu que la consonance pour les aider à s’orienter. En définitive à la lecture d’une plaque marquée de l’ancien et du nouveau nom, elles surent qu’elles étaient au bon endroit. Mme Lucas les reçut dans sa cuisine. C’était une femme d’une soixantaine d’années, déjà très marquée par la vie.

Elle habitait l’immeuble, au rez-de-chaussée et servait de concierge. Ainsi elle pouvait surveiller les allers et venues. Elle prétendait que tous ses locataires étaient respectables et que son immeuble était bien tenu. Elle veillait aussi sur son bien disait-elle car c’était sa seule fortune. Son mari, un riche industriel, était mort dans un accident de voiture. Après avoir réglé toutes ses dettes, il ne lui était resté que cet immeuble. Et quand elle ne serait plus là, ce serait sa fille unique qui en hériterait. En effet la pauvre ne s’était jamais remise de la mort de son père et son état l’obligeait à de fréquents séjours dans des cliniques.

C’est pourquoi, Mme Lucas n’avait pas les moyens d’embaucher un couple pour effectuer tout le travail nécessaire à l’entretien. Et si le loyer était modeste, c’était pour garantir le paiement régulier et des appartements toujours occupés. Et puis les hommes n’hésitaient pas à lui donner un coup de main pour les petits bricolages ou soulever des objets lourds. Tout le monde connaissait tout le monde et il ne régnait pas ici un climat d’indifférence propice à la délinquance et au désespoir.  La tournure des événements ravit Alix et Caroline. L’endroit leur plaisait et Mme Lucas les aimait déjà bien. Elle leur proposa de visiter l’appartement.

Mme Lucas leur expliqua tout en montant qu’elles seraient tout seules sur le palier. En effet, sa fille Hortense, occupait les deux appartements mais elle y vivait rarement. En dehors des hospitalisations, elle habitait avec sa mère car la solitude l’effrayait. Mme Lucas avait installé une serrure sur la porte d’accès du palier, sur la demande de sa fille. Sinon il n’y aurait qu’Hortense et elles qui posséderaient la clé, Mme Lucas n’en possédant pas le double. Aussi devaient elles veiller à ne pas la perdre car la porte étant blindée et d’un modèle ancien, il n’y aurait aucun moyen d’en refaire une autre.

Alix et Caroline étaient plutôt surprises d’habiter Fort Knox. Mais de toute évidence, Hortense avait un sérieux grain et sa mère avait depuis longtemps renoncé à la contrarier. Une fois la porte du palier ouverte, Alix et Caroline purent accéder à l’appartement. Il était simple et propre et avec un bon coup de peinture et de papier peint il serait comme neuf. Mme Lucas se montra enthousiaste puisque bien évidemment les frais étaient à leur charge. Aussi elles signèrent rapidement le bail.

Alix et Caroline bricolèrent ainsi quatre week-ends de suite pour transformer leur appartement en petit nid de rêve. A la finition, Alix souleva Caroline de terre et lui fit franchir la porte dans ses bras car elle ne voulait pas que les traditions se perdissent. A défaut d’être mariées, elles étaient unies.  Alix n’ayant pu lui offrir de voyage de noces, elle pouvait donc se montrer des plus galantes et des plus attentionnées.

Leur lune de miel dura un mois. Le temps de leurs vacances. Elles invitèrent famille et amies à pendre la crémaillère. Il y avait tous les jours quelqu’un chez elles. Puis l’automne arriva et Alix et Caroline reprirent le chemin du travail. Si la gare était loin, par contre le terminus des bus était au coin de la rue. Et par chance, Alix et Caroline, bien que ne travaillant pas ensemble, pouvaient chacune prendre un des bus qui les déposait au bon endroit, sans changement. Leur bonheur était parfait. Il n’y manquait rien. Ou si. Un enfant. Mais Alix et Caroline avaient déjà le projet d’une insémination artificielle.

Caroline rentrait une heure avant Alix. Elle faisait la journée continue alors qu’Alix avait une coupure d’une heure pour manger. Comme Alix ne voulait pas que Caroline effectuât seule toutes les tâches ménagères, il fallait bien qu’elle s’occupât. On est un couple moderne, disait-elle, loin des schémas types et du modèle patriarcale. D’ailleurs Caroline ne se plaignait pas. Quand Alix entendait ses collègues plus âgées, elle mesurait sa chance d’être lesbienne. Elle était très amoureuse et son unique souhait était de rendre Caroline heureuse. En cela, elle réussissait parfaitement.

Caroline, en l’attendant, comme tous les soirs, consignait minutieusement les détails de sa vie dans son journal. Malgré ses 23 ans, Caroline se comportait comme une adolescente attardée. Elle avait beau avoir rencontré « la princesse charmante », elle y croyait encore. De sa grosse écriture ronde et régulière, à l’encre bleue, elle décrivait ses états d’âme, son emploi du temps et aussi la « technique » amoureuse d’Alix. C’était un patchwork naïf et sincère de ses émotions et de sa vie quotidienne. C’était surtout pour elle une manière de se souvenir. Parce qu’elle voulait surtout ne rien oublier de son bonheur avec Alix. Et quand plus tard, ses enfants lui poseraient des questions, elle pourrait ainsi mieux y répondre.

Soudain un bruit la fit sortir de ses pensées. Elle avait entendu une clé tourner dans la serrure d’à côté. Pourtant c’était trop tôt pour le retour d’Alix. Caroline se précipita sur la porte. Ce devait être Hortense Lucas, sans doute sortie de sa clinique. Caroline voulait savoir à quoi elle ressemblait. Elle voulait aussi faire connaissance. En effet l’ambiance dans l’immeuble était des plus agréables car tout le monde se connaissait. Et si Hortense était fragile, elle avait certainement besoin de beaucoup de sollicitude. Caroline fut surprise à l’ouverture de la porte de constater que les autres portes des logements étaient entrebâillées.

Une silhouette se découpa de l’une d’elle. De ce que Caroline put entrevoir des appartements la laissa stupéfaite. Elle constata un immense champ à ordures dans les pièces. C’était un capharnaüm sans nom. Un entassement d’objets hétéroclites, pour la plupart cassés ou rouillés, complètement inutilisables. Un véritable bric-à-brac. Hortense fouillait avec frénésie dans une vieille malle où elle extirpait des vêtements déchirés et des vieux couverts oxydés. Elle semblait très préoccupée par ses fouilles.

Caroline ne put retenir un éternuement ce qui fit sursauter Hortense. Le regard qu’elle lança à Caroline la glaça jusqu’au sang. Il y avait comme un mélange d’angoisse et de cruauté. Caroline, apeurée ferma la porte à clé. C’était la première fois qu’elle était confrontée à quelqu’un qui souffrait de troubles mentaux mais l’expérience lui avait suffi pour aujourd’hui. Elle se précipita alors sur son journal intime pour y décrire ses émotions.

Lorsqu’elle eut terminé, Caroline prit soin de ranger son grand cahier vert d’eau dans la bibliothèque parmi les livres car elle estimait que c’était sa place. Il y a tant de gens qui se proclament écrivains et qui pourtant n’ont jamais écrit une ligne disait-elle. Alix fut ponctuelle comme d’habitude. Caroline s’empressa de lui raconter sa rencontre avec Hortense Lucas. Elle en frissonnait encore d’effroi. Néanmoins elle s’étonna que Mme Lucas n’ait pas pris le soin de les prévenir voire de les présenter. Aussi elle lui en toucherait un mot demain.

Le lendemain soir, Caroline se rendit chez Mme Lucas. Elle entendit à travers la porte des éclats de voix. En premier lieu Mme Lucas reprochait à Hortense son désordre et surtout d’être rentrée dans sa chambre sans autorisation. C’est la raison pour laquelle Caroline préféra ne pas déranger Mme Lucas. De toute évidence,  le comportement bizarre de sa fille la débordait. Il ne servait à rien d’en rajouter. Aussi comme tous les soirs, Caroline se plongea dans son cahier pour y narrer sa journée en détail.

Cela lui permettait d’attendre Alix sans trop d’ennui. Elle entendit encore du bruit derrière la porte. Cependant Caroline se contenta de regarder à travers le judas les faits et gestes d’Hortense. Celle-ci s’affairait à tordre des clés dorées dans toutes les serrures qu’elle trouvait. Caroline constata le sol jonché de papiers comme si on avait, de colère, déchiré un annuaire. Vraiment, cette jeune femme avait des agissements des plus inquiétants. Caroline observa Hortense pendant plus d’une heure.

En effet elle voulait comprendre ce qui poussait Hortense à être ainsi. Caroline se prenait au jeu à cause de la fascination qu’exerçait sur elle l’extravagance d’Hortense. Cette dernière s’autorisait ce que Caroline s’interdisait. C’est pour cela que Caroline en avait très peur. D’autre part elle pensait comme beaucoup de gens qu’une censure de ses pulsions agressives était nécessaire pour vivre en communauté. Pour Caroline, Hortense était bonne à enfermer. Enfin comment les psychiatres pouvaient-ils lui signer son bon de sortie ? Ne sont-ils pas les garants de l’ordre moral de la société ?

Alix n’était pas rentrée que Caroline lui raconta en détail tous les faits et gestes d’Hortense. Cependant Alix trouvait que cette curiosité virait à l’obsession. Pour couper court à toute cette logorrhée, Alix entreprit de lui faire l’amour. Mais Caroline n’y prit aucun plaisir. Aussi Alix s’endormit de frustration. Et Caroline de fatigue, d’un sommeil agité.

 Elle rêvait qu’elle était couchée auprès d’Alix qui dormait profondément. Elle rêvait de son appartement. Son journal intime avait été déplacé. Quelqu’un l’avait lu et cela la réveilla. Elle se précipita sur sa bibliothèque et ouvrit son cahier. Elle n’en croyait pas ses yeux. Il était raturé par endroit. Des passages entiers avaient été réécrits d’une petite écriture noire et serrée. Sur certaines pages, on avait collé des photos de vedettes découpées dans des magazines. Et sur la dernière page figurait le récit de sa dernière étreinte avec Alix. Elles avaient été observées à leur insu. C’est alors qu’une angoisse insupportable l’envahit.

 

Caroline était assise en sueur dans son lit. Elle venait de faire un cauchemar. C’était tellement réel que ça pouvait être vrai. Il était 3H16 sur le cadran lumineux du réveil. Alix était profondément endormie à côté d’elle. Elle se saisit de son briquet et se dirigea vers la bibliothèque. Quelqu’un avait bougé son journal de place. Caroline sentit l’angoisse monter. Elle se saisit de son cahier et se dirigea dans les toilettes. Elle s’enferma et alluma la lumière. Et là se fut le choc.

Comme dans son cauchemar, son journal avait été lu, réécrit et censuré par les collages. Et comme dans son rêve y figurait à la dernière page le récit de sa soirée. Caroline éprouva une panique sans nom. On s’était introduit à son insu chez elles. C’en était plus qu’elle ne pouvait supporter. Il fallait qu’elle échappe à tout ça.  Elle devait fuir. Tout cela était l’œuvre d’Hortense. Elle devait quitter cet endroit tout de suite. Sans réfléchir plus longtemps, elle sortit des toilettes et saisit son manteau, oubliant Alix.

L’arrêt de bus était en bas. Leur ronde ne s’interrompait jamais. Un signal vert annonçait un prochain départ. Caroline accéléra le pas. Mais qu’elle ne fut sa surprise lorsqu’elle vit Hortense déjà installée dans le bus. Qu’à cela ne tienne, un autre bus partait. Caroline se mit à courir. Et là encore, Hortense était assise dans le bus. Caroline fit tous les bus un à un. Ce fut à chaque fois la même chose. Hortense avait des pouvoirs que Caroline ignorait. Il fallait qu’elle réveillât Alix. Elle devait pouvoir l’aider.

La porte du palier était fermée à clé. Encore un coup d’Hortense. Les portes des deux appartements étaient ouvertes. Hortense lui tournait le dos, trop occupée à écrire des insanités sur les murs au papier peint arraché. Alix dormait encore. Caroline la secoua vigoureusement. Elle était dans les brumes et ne comprenait pas le récit confus de Caroline. Son débit était rapide et ses pleurs rendaient la compréhension encore plus difficile. Elle avait à la main la PREUVE des méfaits d’Hortense. Alix essaya de calmer Caroline mais rien n’y fit. Elle était dans un très grand état d’agitation. Alix comprit que la situation était grave. Elle proposa à Caroline d’aller voir ensemble la police. Elle appela un taxi.

Au commissariat, Alix et Caroline furent reçues par un inspecteur qui les écouta attentivement. L’entretien fini, il proposa à Caroline de passer dans le bureau d’à côté pour signer sa déposition avec un agent. L’inspecteur en profita pour parler avec Alix. Le discours de Caroline était inquiétant. Il essaya de faire comprendre à Alix que l’équilibre nerveux de Caroline était des plus fragiles. Il lui conseilla de rentrer chez elles et de veiller sur son amie. Elle avait besoin de repos.

A leur retour, elles croisèrent Mme Lucas. Elle s’inquiéta de la pâleur de Caroline. Alix n’eut pas le temps de lui parler d’Hortense que Mme Lucas lui annonça qu’elle serait absente toute la journée. En effet, elle rendait visite à sa fille cet après-midi. Elle ne l’avait pas vue depuis très longtemps car elle était hospitalisée depuis trois mois à 200 km d’ici et n’était pas près de sortir même pour une permission. En effet elle souffrait d’une grave dépression. Alix et Caroline ne savaient pas ce que c’était que d’avoir une bonne santé.

Ce fut au tour d’Alix d’être angoissée. Visiblement Caroline n’avait pas réagi aux propos de Mme Lucas. Alix ne savait plus qu’y croire. Tout s’emmêlait dans sa tête. Les paroles de Mme Lucas et de l’inspecteur. Et puis le cahier et le récit de Caroline. Alix se sentit devenir folle.

Au lieu de monter, elle prit Caroline par la main et l’entraîna dehors. Une chance pour elle, le taxi était encore là. Elles montèrent dedans et demanda au chauffeur de les emmener aux urgences de l’hôpital.

L’interne qui les reçut les écouta attentivement. Tout comme l’inspecteur. Mais à la différence de l’inspecteur, il prit très au sérieux les propos de Caroline. Il lui proposa de l’hospitaliser immédiatement pour qu’elle puisse se reposer. Elle accepta et Alix aussi car elle était soulagée qu’on les aidât. En effet elle se sentait dépassée par les événements. Elle devait retourner aussi à la maison chercher les affaires de Caroline.

En se présentant à l’hôpital une heure plus tard, elle fut surprise d’apprendre que Caroline était dans le service de psychiatrie. L’interne qui les avait accueillies le matin même lui raconta toute l’histoire.

Caroline, alors que l’interne était parti rédiger ses prescriptions, avait été laissée seule. A son retour le médecin trouva le box complètement ravagé. Caroline accusait Hortense. Mais personne ne pouvait rentrer dans la pièce sans être vue. Un psychiatre appelé d’urgence préféra l’hospitaliser dans son service. Pour lui Caroline souffrait de troubles graves.

Avant de partir, Alix eut la permission de voir Caroline. Elle était quelque peu abrutie par le calmant qu’on lui avait administré. Elle ne dit rien. Sauf au moment de regagner sa chambre. Caroline, en voyant son propre reflet dans la vitre, prononça le nom d’Hortense.

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