Nouvelles lesbiennes

Nouvelle lesbienne : le grand hôtel

Le grand hôtel est une nouvelle lesbienne dédiée à la femme de ma vie. Je l’écrivais quand nous nous sommes rencontrées…

Muriel fut très impressionnée par ce hall majestueux. En effet ce grand hôtel de la Côte d’Azur était un de ses palaces comme seuls les gens les plus riches peuvent se les offrir. Elle devait sa présence dans ce lieu à un concours. Cependant elle n’avait pas imaginé il y a trois mois que son nom aurait été tiré au sort. Une fois par mois Muriel s’imposait la corvée des courses en grande surface. Sa gourmandise l’avait poussée à déguster un nouveau chocolat et son goût du jeu à jeter dans l’urne son bulletin de participation. Muriel, sans être vraiment superstitieuse, se disait que son séjour était placé sous le signe du plaisir des sens.

L’accueil était à la hauteur de la réputation de ce genre d’endroit. Muriel sentit dans les paroles polies du Concierge qu’elle était attendue. Bien évidemment une immense boîte de chocolats l’attendait dans sa suite. Et rien à voir avec ceux de l’industriel. C’est pourquoi Muriel n’oublierait pas à son retour de vanter pourtant les qualités du produit qui lui devait d’être là. Comme une gamine, elle courut à travers toute la suite, ouvrant tous les tiroirs et portes de placard. Pourtant d’excitation, elle faillit tomber du balcon en voulant se pencher un peu trop dans le vide. Le groom lui avait assuré aussi qu’un acteur très célèbre séjournait juste en dessous. Mais Muriel ne vit rien. Elle se dit que si la chance continuait à être au rendez-vous, elle pourrait l’apercevoir au restaurant où une table lui était réservée.

Muriel eut vite fait de ranger ses quelques affaires. Bien que le séjour fût pour deux personnes, elle était venue seule. Elle n’avait aucune femme dans sa vie et ce n’était pas vraiment sa préoccupation du moment. En effet elle avait surpris son amante l’an passé au lit avec une autre femme et la cicatrice n’était toujours pas refermée. Muriel avait tout l’après-midi devant elle. Le cocktail de bienvenue n’avait lieu qu’à 20 heures. Elle choisit de visiter la ville.

Le soleil de mai était enveloppant et Muriel, en tenue légère et néanmoins élégante se promena dans les rues commerçantes. Ce n’était qu’un alignement de boutiques de luxe, inaccessibles pour son budget modeste. Mais le rêve n’avait pas besoin de devenir réalité. Dans une semaine Muriel retrouverait ses collègues et il lui faudrait oublier tout ce faste. Heureusement qu’elle s’était munie de son appareil photographique. Il lui resterait quelques souvenirs de ses vacances et les photos valideront le récit qu’elle en ferait. A son tour d’être la vedette !

La fontaine et ses jets d’eau étaient majestueux, dignes de ceux du château de Versailles. Muriel demanda à un couple d’américains de la prendre en photo. Plus qu’un souvenir, ce serait une preuve pour les quelques incrédules qui ne croyaient toujours pas à sa victoire. L’Américain dans un français parfait lui demanda si elle en souhaitait également une autre avec en toile de fond la façade du casino, célèbre dans le monde entier. Muriel accepta, un peu honteuse de son ignorance. Ensuite pour combler ses lacunes, Muriel se dirigea vers le casino. Mais celui-ci était encore fermé, n’ouvrant qu’en soirée.

En revanche à côté se trouvait un lieu moins prestigieux mais pourtant très fréquenté. Les machines à sous attiraient autant les touristes que les retraités de la région. La curiosité poussa Muriel à entrer. La fraîcheur de l’air climatisé la saisit et la fit frissonner. Mais c’était surtout le bruit métallique des pièces de monnaie tombant dans les gobelets des vainqueurs qui la surprit le plus. Les lumières, le volume sonore des bruitages des machines, la température. Tout était orchestré et savamment mis en scène pour pousser ainsi le joueur à rester le plus longtemps possible. C’était la première fois que Muriel pénétrait dans ce genre d’endroit.

Vierge des sensations procurées par l’argent facile, Muriel ne demandait qu’à être initiée. D’un regard elle pouvait contempler l’alignement des machines et la frénésie des joueurs. Les gestes étaient toujours les mêmes : la main puisant dans le gobelet les pièces égrenées dans la fente selon un rite mystérieux, véritable chant d’amour entre l’homme et la machine. Muriel s’approcha alors d’un homme d’une soixantaine d’années, assis, qui appuyait calmement sur une série de boutons et ce toujours dans le même ordre. A ses côtés, une femme qui pourrait être sa fille s’agitait frénétiquement sur le bandit-manchot.

Elle glissait les pièces à une allure folle dans l’appareil. Rageusement, elle retourna son gobelet pour s’apercevoir qu’il était vide. Elle se pencha vers l’homme qui lui tendit un billet. Ensuite elle disparut pour réapparaître avec deux gobelets remplis à ras bord. Muriel était sidérée. Alors que ce billet correspondait à deux jours de travail il allait être englouti en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire par la machine. Elle ne préférait d’ailleurs pas se demander combien cette femme avait déjà perdu. Muriel prit conscience que l’argent n’avait pas la même valeur pour tout le monde. Et l’expression « l’argent facile » trouvait tout son sens en ce lieu. Ou bien cet homme et cette femme avaient perdu tout repère quant à sa valeur.

Muriel pencha plutôt pour la première hypothèse car il se dégageait d’eux et de leur habillement une certaine aisance financière. D’ailleurs ils étaient tellement absorbés par leur jeu qu’ils n’avaient absolument pas remarqué la présence de Muriel. Celle-ci se rapprocha de l’homme et regarda les rouleaux tourner. Sur le fronton étaient dessinées les figures gagnantes ainsi que leur gain en fonction des sommes jouées. Si la série finissait par une cerise le gain était doublé. Et c’étaient des queues de cerise par rapport au triple sept qui multipliait la mise par mille. L’homme enfilait trois pièces d’affilée avec une régularité d’une montre suisse. Il perdait, il gagnait, le compteur affichant les gains.

Quand le gobelet était vide, il appuyait sur le bouton « gain » et les pièces remplissaient le gobelet dans un bruit tant convoité des autres joueurs. Ce jeu durait depuis une heure et ni l’homme ni Muriel ne semblaient éprouver de la fatigue. En définitive seule la femme réclamant de nouveau un billet osait les déranger. Muriel observait l’homme et écoutait la machine. Cette dernière semblait lire dans les pensées du joueur. Comme si elle devinait ses actes ! Ou plus exactement comme si elle induisait ses actes. En effet elle lâchait toujours un peu d’argent quand l’homme se décourageait ou bien alors l’obligeait à jouer toujours plus sans rien lui donner quand elle le sentait trop sûr de lui. Ce qui confortait Muriel dans sa théorie, c’est qu’elle commençait à anticiper les gains et les pertes. Aussi quand elle vit l’homme mettre trois pièces, elle ne put s’empêcher de parler.

« Ne mettez qu’une pièce ! Le coup est perdant.

– Mais pas du tout. Regardez, je tourne autour des trois sept. Je suis sur le point de gagner. Vous dîtes n’importe quoi, » dit l’homme avec un fort accent.

Et l’homme joua ses trois pièces. Et perdit. Jusqu’à vider son gobelet. Avec ses gains, il continua. Une série de queue de cerises ne le lâchait plus. Les trois sept étaient loin. Alors qu’il ne lui restait que vingt pièces, il choisit de les jouer une par une pour faire durer le plaisir.

« C’est le moment ou jamais. Jouez par trois !

– Mais de quoi vous vous mêlez ? dit l’homme en colère.

–  De vous faire gagner. Ça me fait plaisir. C’est tout. »

L’homme qui n’avait plus rien à perdre écouta les conseils de Muriel. Le premier coup fut perdant. Mais au deuxième, qu’elle ne fut la surprise. Le triple sept sortit. L’homme était médusé. Et Muriel souriait. Plus que le gain, c’était sa victoire sur la machine qui la rendait heureuse. C’est alors que la femme attirée par le bruit des pièces s’approcha.

« Comment ça, chéri, tu as décroché le jackpot ? Et moi qui ne fais que perdre. La vie est trop injuste.

– Prends ces pièces, elles sont à toi ! Je suis fatigué de jouer. Je vais prendre un rafraîchissement au bar. Tu viens ?

– Non, je préfère continuer à jouer car il faut que je me refasse. Je dois lui faire cracher ce qu’elle a dans le ventre cette machine.

– Comme tu le souhaites », fit l’homme visiblement agacé par la vulgarité de sa femme.

Et la femme disparut à nouveau avec ses gobelets remplis.

C’est alors que l’homme se tourna vers Muriel.

« J’ai été un peu mufle avec vous. Aussi m’autorisez-vous à vous inviter à boire quelque chose ? Vous êtes, mademoiselle, mon porte-bonheur. Votre beauté n’a d’égal que votre bonté.

– D’accord, » fit Muriel enchantée par tant de compliments.

Ils s’installèrent au bar, plutôt désert cet après-midi. L’homme commanda un whisky et Muriel un Perrier.

« Que de sobriété ! s’étonna l’homme. Prenez autre chose ! Garçon, un cocktail aux fruits, s’il vous plaît. On peut être sobre mais bon vivant.

– Comme vous le souhaitez ! Après tout, je suis votre invitée.

 – Je ne me suis pas présenté. Charles-Henri Bertaut, comme les laboratoires pharmaceutiques du même nom que j’ai créés il y a trente ans. Je suis Suisse. Et vous ?

– Muriel. Muriel Martin, secrétaire dans une usine de produits chimiques. Je ne vois pas quoi dire d’autre, dit Muriel tout en s’amusant intérieurement d’avoir vu juste sur sa nationalité.

– Secrétaire ? dit-il en faisant un clin d’œil au garçon. Allons ! A d’autre qu’à moi. Vous êtes toutes pareilles ? Il n’y a que l’argent qui vous intéresse.

– Attendez, il y a méprise. Je ne suis pas celle que vous croyez, dit Muriel qui commençait à comprendre. Je suis vraiment secrétaire. J’ai gagné un séjour d’une semaine au palace grâce à un concours. C’est en me promenant que je me suis retrouvée ici par hasard. Je vous ai vu et je me suis approchée par curiosité. Comme ça, pour connaître. Et puis aussi pour raconter cela à mon retour. Si je vous ai parlé, c’est uniquement parce que je vous voyais perdre contre la machine et que ça me fendait le cœur pour vous. Vous savez tout cet argent.

J’ai un petit salaire et je n’ai pas l’habitude de le jeter par les fenêtres. Maintenant, si vous souhaitez me considérer comme une femme vénale, allez-y ! Mais si c’est cela votre vision des femmes et bien vous devez être très malheureux. Un porte-monnaie ne remplace jamais un cœur et les sentiments ne s’achètent pas. Au revoir Monsieur, fit Muriel en se levant.

– Restez assise, Muriel ! Je peux vous appeler Muriel ?

– Oui, fit Muriel d’un ton sec mais tout en se rasseyant.

– Vous avez raison. On peut dire qu’avec vous, je me conduis comme un rustre depuis le début. Vous savez ma femme est tellement cupide que j’ai complètement oublié qu’il existait des femmes généreuses comme vous.

– Votre femme, c’est celle que j’ai vue ?

– Oui. Elle est vingt ans plus jeune que moi. C’est une ancienne infirmière. Elle s’est occupée de moi, il y a dix ans lorsque j’ai eu mon infarctus. J’ai tout de suite compris qu’elle n’était pas insensible à ma fortune. Mais en même temps, cela me plaisait. D’ailleurs elle est comme mes enfants qui voient en moi un banquier et non un père. Je ne connais pas d’autre genre de rapport avec les gens. Pourtant si vous saviez, je suis d’un milieu pauvre. Ma mère était veuve. Je suis fils unique.

Elle a dû faire des ménages pour me nourrir. Je sais ce que c’est que crever de faim et considérer des pommes de terre au lard comme un festin. Je suis un autodidacte comme on dit. Cependant j’ai eu beaucoup de chance. C’est cela qui m’a permis de construire un empire et connaître la fortune. Mais ma première femme n’a pas supporté mon ascension. Par contre la seconde en profite bien. Pourtant je n’ai pas l’impression d’avoir tout gâché. Quant à mes enfants, je vous en ai parlé.

– Vous vous êtes coupé des gens sincères et vous vous étonnez des réactions de votre entourage. C’est comme pour la machine tout à l’heure. Pourquoi vous laisserait-elle gagner, puisque quoi qu’elle fasse vous lui donnez le maximum ? Vous ne savez pas créer le manque. Sans doute à cause de votre enfance. Les gens un peu fins vous cernent vite et en profitent.

– C’est la première fois que j’ai une conversation intéressante depuis des années. Parlez-moi encore !

– Ce que je vous dis, vous le savez. Ce qui vous plaît, c’est ma sincérité. Il y a bien longtemps que votre entourage ne vous livre plus le fond de sa pensée. Mais dans quelques instants, je vais sortir de votre vie. C’est pour cela aussi que vous acceptez mes propos. Par d’autres, vous les accuseriez d’insubordination. Aussi, je vais vous laisser là. D’ailleurs, voilà votre femme qui arrive. Elle doit manquer d’argent, dit Muriel légèrement ironique.

– Attendez, Muriel ! Je ne veux pas vous laisser partir comme cela. Je vous donne ma carte de visite. Appelez-moi quand vous voulez ! A Genève ou ici. Il y a le numéro aussi de mon portable. Tenez ! dit-il en glissant la carte dans la poche de sa veste. Appelez-moi ! » dit Charles-Henri sans pouvoir la retenir.

Muriel s’était levée brutalement car elle ne souhaitait pas rencontrer sa femme. Cette rencontre l’avait amusée et en même temps mis mal à l’aise. Elle avait le sentiment que Charles-Henri s’était joué de sa naïveté. Comment un homme qui avait réussi comme lui pouvait trouver de l’intérêt à une femme comme elle. Il y avait bien longtemps qu’elle ne croyait plus aux contes de fées. C’est pourquoi Muriel décida de retourner à l’hôtel car tout cela l’avait fatigué. Elle se retourna une dernière fois pour regarder le casino.

C’est alors qu’elle vit Charles-Henri et sa femme monter dans une Rolls conduite par un chauffeur. Muriel préféra oublier ce qu’elle venait de vivre. C’était un rêve qui faisait trop mal. Si lui ne connaissait plus le manque, elle, cependant vivait des frustrations quotidiennes. La vie était vraiment injuste. La Rolls la dépassa. Charles-Henri ne s’était même pas retourné sur son passage. C’était mieux ainsi.

A l’hôtel, Muriel en profita pour se changer. Il était beaucoup plus tard qu’elle ne le pensait et la réception en son honneur avait lieu dans une heure. C’est alors qu’elle se rappela la carte de visite. Qu’allait-elle en faire ? La jeter ? Ou la garder en souvenir ? Raconterait-elle sa rencontre à ses amis, ses collègues ? Muriel était partagée entre deux sentiments contradictoires. Plutôt que de trancher tout de suite, elle décida de la poser sur la table de chevet. Elle verrait plus tard.

Quelle ne fut sa surprise lorsqu’elle se rendit compte qu’avec la carte était attaché avec un trombone deux gros billets, l’équivalent d’une semaine salaire. La surprise fit place à la déception. Vraiment, il n’avait rien compris. Mais surtout, il l’avait considérée comme une femme vénale. Muriel en était profondément blessée. Elle était lesbienne et son opinion des hommes n’était aussi tranchée que certaines radicales féministes. Seulement quand ils se comportaient comme des phallocrates, elle savait se montrer mordante. Elle se saisit du téléphone.

« Charles-Henri ?

– Oui ?

– Muriel Martin. Vous vous souvenez ? Eh bien vous n’êtes qu’un goujat, sans correction. Pourquoi cet argent ? Vous ne connaissez rien d’autre ?

– Calmez-vous Muriel. Considérez cet argent comme un dû. Notre conversation m’a fait le plus grand bien. Je n’ai jamais vu de psychanalyste de ma vie. Et j’estime que ce que vous m’avez apporté est de cet ordre-là. Il est normal de payer sa séance. Vous m’avez laissé sur un tel sentiment de frustration, Muriel.

– Vous jouez avec moi. Ce n’est vraiment pas drôle. Mais vous avez raison. Je vais garder cet argent. Comme cela nous serons quittes ! Et puis de toute façon, vous ne connaissez rien d’autre », dit Muriel en raccrochant.

Muriel fut vite prête. Elle était attendue par la chargée des relations publiques de la marque de chocolat. Elle était ravie d’avoir à faire à une si belle jeune fille. Un peu trop dragueuse pensa Muriel. L’unique avantage c’est qu’elle ne se sentait pas seule pour sa première soirée à l’hôtel. Et puis il y avait bien longtemps qu’on ne s’était pas intéressé à elle physiquement. Si cela pouvait conclure heureusement la soirée, elle en serait ravie.

Le dîner fut à la hauteur de la réputation de l’établissement. La cuisine était inventive et ce fut un régal. Muriel apprit quelques potins sur les clients de l’hôtel. Elle sut aussi ce qu’il y avait à visiter dans la région. Muriel en profita aussi pour faire dévier la conversation sur le casino. C’est ainsi qu’elle eut le fin mot de l’histoire concernant l’attitude de Charles-Henri à son égard. En effet, les prostituées ont l’habitude d’aborder leur client aux tables de jeu. Elles se mettent en position de porte-bonheur et si le joueur gagne, elles touchent un bénéfice sur les gains. Et puis si le client le souhaite, la soirée peut se finir ailleurs. En revanche sur Charles-Henri elle n’apprit rien d’intéressant. Comme beaucoup de millionnaires, il avait une somptueuse villa dans la région. Cependant Muriel se garda de dire qu’elle l’avait rencontré.

La chargée des relations publiques se montra une amante médiocre. Sans doute était-elle pressée d’en finir ? Ou alors le repas l’avait-elle privée de ses moyens ? Muriel n’avait pas l’intention d’inscrire cet intermède dans ses souvenirs. Elle apprécia néanmoins la brièveté des ébats afin de pouvoir enfin dormir.

Le séjour de Muriel fut excellent. Elle en profita aussi pour visiter la ville et la région. Le personnel de l’hôtel avait été aux petits soins pour elle. Elle ne revit pas la chargée des relations publiques mais cela ne la chagrina pas. Cependant plus d’une fois, elle crut reconnaître Charles-Henri ou sa Rolls. Mais en vain. Elle eut beau retourner au casino et ses environs, elle ne le revit pas. C’était mieux ainsi. Le retour à la réalité serait moins difficile.

Ses collègues ne lui laissèrent pas le temps de poser ses affaires qu’elle fut assaillie de questions. La carte postale qu’elle leur avait envoyée leur avait mis l’eau à la bouche. Muriel raconta dans les détails sa rencontre avec Charles-Henri et passa sous silence sa petite aventure. Néanmoins on jasa dans son dos. Il y eut quelques envieux qui la traitèrent de mythomane. Et puis le train-train reprit le dessus. Fini le palace, fini le casino. Bonjour la grisaille et la monotonie.

Un soir le téléphone sonna alors que Muriel était déjà couchée. Si c’était pour lui vendre une cuisine aménagée ou une véranda, ils s’étaient trompés d’adresse. Muriel avait laissé son répondeur branché. C’était tant mieux. Elle n’aurait pas à se lever. Elle n’entendit qu’un blanc après le bip sonore. Ce fut ainsi tous les soirs suivants pendant deux semaines. Muriel observait ses collègues afin de savoir qui était son correspondant anonyme. Cela ne pouvait venir de sa famille car personne ne s’amuserait à ce jeu. Non. Quelqu’un voulait effrayer Muriel. Ou alors n’osait lui parler. Mais pourquoi ? Qui pouvait être timide à ce point ? Qui ne pouvait se présenter à elle ? Le mystère était entier.

Les appels anonymes s’espacèrent puis disparurent. Malgré ses réclamations à France Télécom, elle ne sut rien de plus. Les appels étaient donnés de cabines publiques et jamais les mêmes. Muriel qui n’avait rien dans sa vie de palpitant à raconter était devenue le centre d’intérêt au travail. Ses collègues étaient friands de détails. Muriel n’hésitait pas à en donner. D’abord un souffle entendu. Puis un murmure et enfin son nom. Mais la voix était inconnue. C’était celle d’un homme. C’est tout ce qu’elle pouvait dire.

Une de ses collègues, Sylvie, lui proposa de passer la soirée avec elle afin de démasquer l’individu. Muriel accepta. Sa solitude lui pesait et cette compagnie lui ferait agréablement oublier son célibat. Et à croire que le destin était avec elle. Non seulement l’appel anonyme eut lieu mais la nuit fut torride. Muriel sans être vraiment amoureuse de Sylvie la trouvait néanmoins séduisante. Leur histoire fit le tour du service en une journée. Vraiment, Muriel était une sacrée fille. Que pouvait-elle avoir de plus que les autres pour attirer autant les femmes que les hommes ?

A la coupure de midi, Muriel et Sylvie évitaient la cantine du personnel après le repas et se donnaient rendez-vous au café du coin. Quel ne fut le choc de Muriel lorsqu’elle vit la Rolls la dépasser lentement puis accélérer comme pour éviter qu’elle ne reconnaisse le passager arrière ! Sylvie avait elle aussi assisté à la scène.

« C’est Charles-Henri. J’en suis sûre. Comment a-t-il fait pour me retrouver ?

– Charles-Henri ? Tu es certaine ? Mais pourquoi te cherche-t-il ?

– Je ne sais pas. Cela doit être important. Les appels anonymes. C’est lui. C’est sûr. Et pour des raisons que j’ignore, il ne peut me parler. Sans doute sa femme ? Ou alors ses enfants ? Sa vie affective est un désastre. Peut-être cherche-t-il un peu de réconfort ?

– Ah bon ! Tu crois ?

– Arrête de poser toutes ces questions, crétine ! Tu ne peux pas comprendre. Ce qui s’est passé entre nous a été très fort. Je ne peux pas t’expliquer car tu ne pourrais pas comprendre.

– Tu changes de ton, s’il te plaît ! Je ne suis pas une imbécile. Et puis si ton Charles-Henri est si bien que ça va le rejoindre, dit Sylvie visiblement agacée.

– Puisque c’est comme ça, je te quitte. Je ne vais pas perdre plus de temps avec une ignare de ta trempe.

– Tu étais bien contente de la trouver l’ignare pour faire le ménage. Au moins Charles-Henri ne se tapera pas les vieilles toiles d’araignée. Les bi vous êtes bien toutes pareilles, les femmes c’est uniquement quand vous ne pouvez pas vous taper des mecs ! La prochaine fois je m’assurerais que c’est une homo pure et dure, j’en ai marre de souffrir inutilement » répondit Sylvie piquée au vif et blessée dans son amour propre.

Sylvie se chargea de raconter leur rupture elle-même sans mentionner la dernière phrase. Cela ne regardait que Muriel. De toute manière cela n’avait aucune importance puisque Charles-Henri l’avait retrouvée.

Le lendemain et les jours suivants, Muriel commença une lente métamorphose. Elle qui ne se maquillait jamais ne pouvait plus se montrer sans. Quant à ses bijoux, elle en changeait tous les jours. Ses tenues étaient des plus élégantes. Tout le monde pouvait remarquer l’influence positive qu’exerçait Charles-Henri sur Muriel. Elle était enfin hétérosexuelle en apparence pour la plus grande joie des mâles du service. Son patron aussi fut très attentif à cette évolution. D’ailleurs comme dit le proverbe, un bonheur n’arrive jamais seul et Muriel eut une promotion. En fait, ses supérieurs hiérarchiques espéraient tirer profit d’une telle relation. D’autant plus que Charles-Henri était aussi actionnaire de l’entreprise où travaillait Muriel. Cette dernière n’hésitait pas à lui répercuter les différentes informations qui pouvaient favoriser les contrats. A Charles-Henri de les utiliser ou pas.

En presque vingt ans, Muriel grimpa tous les échelons et c’est avec fierté qu’elle reçut le titre de directrice adjointe. Sa relation avec Charles-Henri était des plus discrètes et on en parlait comme d’un secret d’état. Muriel mesurait son pouvoir aux bruits des murmures lors de ses passages. Mais maintenant peu lui importait. Muriel était devenue quelqu’un. Elle était à la fois crainte et respectée. Et tout cela grâce à Charles-Henri.

Muriel avait eu un bon coup de pouce du destin. Elle continuait à aimer le chocolat par-dessus tout. Et bien évidemment le chocolat suisse. Aussi ses vacances dans un palace de Saint-Moritz lui permirent d’assouvir sa passion. Elle préférait les salons de thé aux pistes de ski. Tout d’ailleurs comme ce vieux monsieur de quatre-vingt-un ans, accompagné d’un jeune homme à la fière allure. Il était malgré son âge avancé encore attiré par la beauté des femmes mûres. Muriel avait maintenant plus de cinquante ans. Aussi accepta-t-elle avec empressement l’invitation du vieil homme à partager sa table.

« Madame, dit l’homme tout en l’accompagnant d’un baisemain. Me ferez-vous l’honneur de boire un thé en ma compagnie ? Ou bien un chocolat ? J’ai vu que vous étiez amateur.

– Bonjour monsieur. Je vous remercie de votre invitation. C’est avec plaisir que je boirai un chocolat. Je vois que vous m’avez bien observée.

– Excusez-moi d’avoir été curieux. Mais vous savez à mon âge, les activités sont plutôt réduites. Gaétan, mon secrétaire particulier, ne peut pas me faire la lecture toute la journée. Ni même me rendre mes jambes. C’est mon seul lien au monde. Mes enfants qui sont déjà à la retraite ont une santé encore moins bonne que la mienne. Quant à ma femme, la maladie l’a foudroyée très rapidement il y a trois ans. Mais rassurez-vous, je ne suis pas un veuf inconsolable. Je suis juste un vieux monsieur qui finit tranquillement sa vie dans les palaces et qui ne pourra même pas dépenser toute sa fortune. Et qui profite de tous les bons moments que la vie peut encore lui apporter, dit-il en lançant un regard appuyé. Et vous, que faites-vous ici ?

– Je suis en vacances. Et comme pour moi, l’heure de la retraite va sonner dans quelques années, je suis à la recherche d’un lieu où je pourrai passer tout mon temps. La Suisse est un endroit rêvé. Et c’est surtout pour moi ma patrie de cœur.

– L’amour ! C’est ce qu’il y a de plus beau entre les êtres. Je partirai sans savoir ce que c’est vraiment. Mais j’aurai connu tant d’autres joies. »

Ils passèrent une bonne heure à bavarder de tout et de rien. Ils avaient eu des vies bien différentes et beaucoup de choses les opposaient. Muriel tout comme le vieil homme s’en rendirent compte et c’est poliment que le vieil homme mit fin à la conversation.

« J’ai été très heureux de faire votre connaissance. Je pense que par le passé je ne vous aurais même pas remarqué tant vous êtes aux antipodes des femmes que j’ai épousées. Mais maintenant je suis devenu plus sage et votre compagnie m’a été très agréable. Aussi vais-je prendre congé de vous car je suis fatigué. A demain ?

– A demain. »

Muriel était charmée par les manières du vieil homme. Mais c’était tout. Au plus profond d’elle, elle restait toujours attirée par les femmes.  Il était trop âgé pour elle et il avait une vue du monde trop déformé par l’argent. Elle avait mené sa vie privée dans le plus grand des secrets. Rien d’étonnant qu’il finisse sa vie seul. Enfin pas tout à fait seul. En compagnie de sa fortune. Pour cela Muriel l’enviait. Mais elle ne pouvait se l’avouer. C’est sans doute pour cette raison que leur conversation en était restée à des banalités et qu’elle trouvait des bonnes raisons pour ne pas le trouver tout à fait sympathique.

Le lendemain, à l’heure prévue Muriel fut au rendez-vous. Quelque chose l’avait poussé à venir.

Elle attendit plus d’une heure. En vain. Elle retourna à l’hôtel assez déçue. C’était mieux ainsi. Il aurait fallu qu’elle lui parle de Charles-Henri et cela ne l’emballait guère.

A la réception, Gaétan l’attendait. Il avait l’air grave.

« Je n’ai pu vous joindre car j’étais trop occupé. Monsieur s’est éteint cette nuit tranquillement dans son sommeil. Il vous avait cette enveloppe.

– Merci. Toutes mes condoléances, Gaétan. »

Muriel attendit d’être dans sa chambre pour ouvrir l’enveloppe. Il y avait une carte de visite et deux gros billets attachés avec un trombone.  Et elle lut : Charles-Henri Bertaut…

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