Nouvelles lesbiennes

Nouvelle lesbienne : L'ascenseur

ascenseur

L’ascenseur est une nouvelle sur l’invisibilité lesbienne.

Cathy, la jeune femme de l’agence, appuya sur le bouton d’ascenseur. Julie et Emma voulaient emménager au plus vite car leur appartement était devenu trop petit pour elles deux. En effet impossible d’inviter amis ou parents à dormir, d’organiser une petite fête ou même de garder quelques objets fétiches, vestiges de souvenirs en commun, d’émotions partagées. Ce trois-pièces était situé au cinquième étage, exposé sud-est, idéal pour l’ensoleillement. La terrasse immense ne devrait pas les décevoir et à elle seule elle justifiait le tarif très au-dessus du prix du marché. Mais qu’était-ce en comparaison du coup de cœur qu’elles devraient avoir ?

Sur la fiche mise à sa disposition par le directeur de son agence Cathy savait qu’elle pouvait leur proposer ce qu’il y avait de mieux et qu’il y avait peu de chance pour qu’elles rechignent sur ce léger dépassement. Cathy tout en débitant ses explications colla l’oreille contre la paroi de l’ascenseur. Il en mettait du temps ! Un coup sec sur le bouton, trois quatre coups du revers de poing sur la porte, un sourire commercial aux deux tourterelles et un bruit de courroie ne tarda pas à se faire entendre. Julie se crispa au bras d’Emma. Pourquoi ne pas prendre les marches ?  En effet Julie souffrait de claustrophobie et d’ici que la cabine ressemblât à une boite à sardines, il n’y avait pas loin.

Le regard d’Emma se voulut rassurant, le genre « tu ne crains rien avec moi mon amour » et l’arrivée de l’ascenseur mis un point d’arrêt à leur échange non verbal. Cathy s’effaça pour laisser Julie et Emma pénétrer et la porte se referma sur elle trois tout en douceur. 1…,2…,3…. Julie ferma les yeux et compta mentalement les étages à chaque soubresaut de l’appareil lorsque brutalement celui-ci se figea et la lumière s’éteignit. Non pas ça !!! Cathy, maîtresse d’elle-même alluma un briquet afin de regarder la notice toujours présente en cas de panne.

Pas de panique, ce n’était rien. Cathy n’eut pas le temps de lire quoi que ce soit qu’un cri lugubre lui déchira les tympans. C’était Julie qui était prise d’une crise de nerf. Un immense craquement suivit ce hurlement et figées toutes les trois par la peur, elles assistèrent impuissantes, collées aux parois de la cabine, à une descente vertigineuse. La courroie venait de lâcher.

Cathy ouvrit la porte et Emma sortit en compagnie de Julie qui n’en menait pas large. Elles se trouvaient dans un lieu sombre, à peine éclairé, sentant le renfermé, où des murmures leur parvenaient, étouffés, à travers les hauts murs de dédales sans fin. Cathy, comme si rien ne venait de se produire continua la visite. Les caves étaient habitées et l’une de celles-ci devait convenir à Julie. Emma en accord avec Cathy approuvait ce choix et Julie entièrement passive se laissait guider dans ce labyrinthe de plus en plus inquiétant. Les pièces étaient sordides et leurs habitants avaient des têtes effrayantes.

Julie avait le sentiment qu’ils lui voulaient du mal à cause de leurs mines patibulaires. Ses yeux s’étant habitués à l’obscurité, Julie s’aperçut que de la colle blanche suintait des murs et en séchant réduisait l’espace habitable. Cathy, soucieuse de rassurer Julie lui dit que ce n’était rien. Julie ne s’en laissa pas compter et demanda à visiter d’autres appartements. C’est alors qu’en passant devant un qui était ouvert, Julie tomba nez à nez avec un couple figé dans de la glu durcie, deux femmes pétrifiées, mortes vivantes en sursis, la suppliant du regard.

Cathy, flegmatique, débita sur un ton mécanique un discours appris par cœur, expliquant que le mieux qu’elle pouvait lui proposer était un très grand loft, comme cela la colle mettrait du temps avant de l’engloutir. Stupéfaite Julie refusa, Cathy trouvait-elle son offre sérieuse, franchement quel avenir pour Julie, qui voudrait accepter cela ? Cathy lui fit comprendre qu’elle n’avait pas le choix, qu’elle ne pouvait plus revenir à la surface de la terre. Emma viendrait lui rendre visite mais n’habiterait pas avec elle. Julie se mit alors à courir et trouva un ascenseur.

 

« Réveille-toi ma chérie, tu as fait un cauchemar ! »

 

Julie, en sueurs, fit un bond en avant et se retrouva assise au milieu du lit. Elle avait la gorge serrée et sèche, des visions lui revenant sous forme de flash. Ce n’était pas la première fois qu’Emma assistait à ses angoisses nocturnes et Julie assommée par la fatigue, se saisit d’une bouteille d’eau, avala une goulée et sombra de nouveau dans le sommeil. Elle se levait dans trois heures, si elle voulait être fraîche pour sa journée de travail, il ne lui restait plus tellement de temps.

Oubliant sa claustrophobie Julie s’engouffra dans l’ascenseur. Emma et Cathy lui emboîtèrent le pas, Cathy lui interdisant de remonter à la surface. Insensible à cette injonction Julie refusa de descendre et une bataille s’ensuivit entre Cathy et Julie alors qu’Emma avait appuyé sur le bouton indiquant le rez-de-chaussée. La cabine s’immobilisa net à l’entresol sous l’effet du mouvement des deux corps en lutte et Julie put apercevoir une pièce très spacieuse à vivre, conviviale, où il n’y avait que des lesbiennes à l’air très sympathique. Julie voulut s’y rendre car cela lui convenait très bien, en tout cas c’était mieux qu’au sous-sol, si elle ne devait plus retourner à l’air libre. C’est alors que Cathy sortit promptement de l’appareil, tira Emma d’une main tout en repoussant du pied Julie pour qu’elle resta dans le monstre de fer. Elle ferma la porte et renvoya Julie pour l’éternité dans les ténèbres.

Un cri perçant déchira le calme de la chambre et Emma faillit en tomber par terre sous l’effet de la surprise. Julie avait les yeux grands ouverts et regardait fixement l’horizon.

« Calme-toi Julie, ce n’est qu’un rêve, tu ne crains rien, je suis là !

– Oh Emma, si tu savais ce que je viens de vivre, c’est épouvantable. Tu étais avec moi… C’était horrible, je me croyais en enfer…

– Chut ! Tais-toi, ne parle pas ! Essaie de te calmer !

– Je ne peux pas, tout paraissait si vrai. Toi, cet agent immobilier, ce couple soudé, l’ascenseur…

– Ah évidemment si tu étais prisonnière dans un lieu fermé…

– Non tu ne peux pas savoir !

– Bon on ne va pas y passer la nuit, moi j’ai sommeil et demain, je devrais plutôt dire tout à l’heure, j’ai une dure journée qui m’attend. Tu te rendors ou tu prends un livre mais détends-toi car ce n’est pas en t’énervant après moi que ça va changer quelque chose à tes angoisses ! »

Julie, vexée du manque total de compréhension d’Emma, se leva et décida de finir la nuit sur le canapé. Il lui restait encore une heure et demie avant que son réveil ne sonne et elle décida d’écouter de la musique avec les écouteurs.

Julie faillit arriver en retard au boulot. A force de croire qu’elle avait de l’avance elle avait traîné et du coup elle fut prise dans des embouteillages. Sa collègue de bureau, Suzanne, lui trouva une petite mine qu’assurément elle mit sur le compte d’une nuit de folie, de corps à corps torrides et sensuels, normale pour la lionne qu’elle était. En effet Julie venait de rencontrer le grand amour. Suzanne l’avait entendu à la radio, Capucine la célèbre voyante que le tout-Paris vénérait, l’ayant même répété deux fois car Vénus qui passait dans le ciel de ce signe de feu était en train d’influencer son destin.

Julie haussa les épaules, ce genre de prédiction elle n’y croyait pas et si Lucifer alias Cathy pouvait l’oublier la nuit prochaine ce serait mieux. En attendant Julie était crevée et la curiosité déplacée de Suzanne l’irritait au plus haut point. Elle cachait à tout son entourage son goût pour les femmes mais surtout sa vie de couple avec Emma. D’emblée elle avait clos le débat en annonçant qu’elle vivait avec son amie, le « e » ne se prononçant pas, chacun comprenait ce qu’il voulait.

Après avoir expédié les affaires courantes, Julie s’attela au dossier Dubouchon, son plus gros client et si elle mettait les bouchées doubles il serait bouclé d’ici une semaine. Une occasion pour réclamer une augmentation à son chef de projet, Julie se défonçait pour sa boite qui avait été menacée durement par la concurrence. Elle allait photocopier les derniers documents mis au propre quand le téléphona sonna. C’était son chef. Parlez du loup et vous voyez la queue… Il voulait la voir tout de suite maintenant, la situation était trop grave pour attendre. Julie, qui pensa, que vraiment aujourd’hui ce n’était pas son jour de chance, abandonna son dossier à regret pour se rendre en traînant des pieds dans le superbe bureau de son supérieur hiérarchique. Qu’est-ce qu’il pouvait bien lui vouloir ? Elle frappa à la porte.

« Entre Julie, assieds-toi !

– Fais vite Marc car j’ai du boulot jusque par-dessus la tête !

– Tu sais que les Suédois voulaient nous racheter parce que nous avions des activités complémentaires ? Eh bien c’est fait, ça été signé hier. Il va donc y avoir des doublons sur des postes, Suzanne par exemple va sauter, tu le gardes pour toi tant que ce n’est pas officiel. Toi en revanche tu grimpes dans l’organigramme car tu as du potentiel mais surtout parce que tu es hyper disponible, travailleuse, discrète sur ta vie privée… Au fait tu n’as pas l’intention de faire un gosse tout de suite car je te préviens il va falloir que tu assures ?

– Non, pourquoi cette question ? Tu sais bien que mon job passe avant tout.

– Tu es ambitieuse Julie, pas besoin de me le rappeler. Alors d’accord pour cette promotion ?

– Et si on parlait salaire ?

– Deux fois celui-ci pour l’instant, trois fois si tu conviens au nouveau PDG. Tu veux réfléchir ?

– C’est tout vu ! J’accepte !

– L’entretien est fini Julie, j’en réfère à la direction. Au fait pendant que j’y pense, il y a un séminaire organisé la semaine prochaine pour souder les équipes de management. Le nouveau boss veut impérativement rencontrer tous les conjoints de ses collaborateurs. Tu viens avec ton ami ! Tu ne peux pas refuser, c’est obligatoire. Et ne me dis pas que tu l’as quitté hier, je ne te croirai pas. Enfin on va voir l’homme invisible, petite cachottière… »

Julie sortit du bureau dans un état second. Elle ne savait pas si elle devait se réjouir ou pleurer. Si elle avait pu disparaître sous terre à la dernière phrase de Marc… tiens, tiens ! …  L’air lui manquait comme si d’un coup d’un seul un piège s’était refermé sur elle. Tout son cauchemar lui revenait : le couple englué, la colle qui suintait des murs, vivre en dehors des autres, cachée de tous… Et dire qu’elle vantait les mérites de l’invisibilité lesbienne. A moins de payer une opération à Emma, elle n’envisageait aucune solution réaliste. Ou alors demander à un copain de se faire passer pour son ami.

« Le braillement des cochons me laisse indifférente c’est pour cela que je n’en mange pas d’ailleurs je hais la charcuterie ! 

– Tu as fumé la moquette Emma ? Je te parle sérieusement. Je suis dans la mélasse jusqu’au cou. Comment je vais faire ?

– eh bien assume-toi ! Pourquoi veux-tu constamment donner une image fausse de toi ? Parce que madame a souhaité que tout le monde sache qu’elle avait une vie sexuelle, tu as parlé de ton « ami ». Tu aurais très bien pu dire que tu étais célibataire, aujourd’hui tu ne te poserais pas toutes ces questions.

– Mais attends ! Je te rappelle que je travaille dans la communication, tu voulais que je passe pour une asociale, une mal b… Tu es gentille !!! Puisque c’est comme ça je ne te demanderai plus de m’aider, je vais me débrouiller sans toi !

– Et en plus susceptible ! Après tout c’est ton problème pas le mien encore que tu ne me demandes pas ce que je ressens d’être à ce point cachée par toi, rayée de ta vie sociale, inexistante en tant que femme, juste bonne à être imaginée comme un homme hétéro-accepté. Tu as honte de moi ou quoi ?

– Mais non pas du tout. Je pense à ma carrière, c’est tout !

– Donc si je comprends bien, je suis un frein à ton ascension, je ne peux t’apporter que du négatif !

– Tu dramatises tout Emma, je n’ai pas dit ça. Enfin… si…

– Bon si tu ne vois pas d’inconvénient, je vais sortir prendre l’air car je trouve l’atmosphère irrespirable à tes côtés.

– Reviens Emma, ce n’est pas toi qui me déranges mais le regard des autres.

– eh bien change ton regard et tu verras que celui des autres changera ! Salut ma vieille. Ne m’attend pour cauchemarder ! »

Julie s’effondra en pleurs. Le séminaire avait lieu dans une semaine et elle n’avait pas envie de s’y rendre avec Emma. Quitte à mentir autant aller jusqu’au bout. Elle demanderait à son frère de l’accompagner, lui au moins lui permettrait de sauver les apparences dignement sans risque de gaffes ou de petites phrases sibyllines.

Le grand soir arriva très vite. Tout ce que la boîte comptait de cadres était présent avec femme et mari. Julie ne connaissait qu’un quart des participants car nombreux étaient les salariés de l’entreprise suédoise. Heureusement qu’elle se débrouillait plutôt bien en anglais. Marc fit les présentations avec ceux qui constitueraient son futur environnement professionnel et il fut ravi d’enfin rencontrer son « ami ».

Le frère se prêta à merveille à cette mascarade, espérant secrètement que sa sœur reviendrait sur le droit chemin. Marc lui annonça que le PDG voulait serrer la main de tous ces nouveaux collaborateurs afin de pouvoir mettre un nom sur un visage et re dynamiser les équipes. Julie, ravie de cette rencontre, partit se mettre un peu de rouge à lèvres, elle se devait d’être séduisante avec cet homme. Et puis après tout elle était une femme, hétéro de surcroît pour la circonstance. Autant être parfaite jusqu’au bout !

Niels, un grand gaillard blond, taillé comme un bûcheron, lui écrasa la main. Il avait l’air décontracté et se présenta comme son boss. D’emblée il annonça la couleur. Pour les ambitieux et les bosseurs il y aurait des opportunités à saisir, il avait l’intention de doubler voire tripler la taille actuelle de sa PME et d’après son dossier Julie avait un profil de gagnante. Comme un comprimé effervescent d’aspirine au contact de l’eau, Julie se mit s’agiter et à expliquer les sacrifices sur sa vie privée pour en arriver là et si elle devait quitter « son ami » qu’elle désigna du doigt, il avait préféré la compagnie du buffet et des petits fours, elle était prête.

Niels lui demanda si elle avait des enfants et l’intention d’en avoir et Julie fermement répondit que non. C’est alors qu’un homme s’approcha et leur proposa à chacun une coupe de champagne. Julie trop occupée à réfléchir à son plan de carrière le prit pour un serveur et le renvoya d’un geste sec et méprisant du revers de la main. Niels se figea, sa mâchoire se serra et son regard se durcit. Visiblement Julie pouvait dire adieu à son futur poste de manager, elle avait commis une bourde mais ne savait pas laquelle. A tous les coups c’était le Directeur des ressources humaines ou le responsable des finances. Julie quelle boulette !!!

« Julie je vous présente Olaf, c’est mon ami. Eh oui il va falloir vous habituer à un patron homosexuel ! Si vous avez des préjugés sur la question, il va falloir en changer car j’ai choisi bon nombre de mes proches adjoints sur ce critère, ils ont une disponibilité que les autres n’ont pas… J’espère que vous n’avez rien contre ? »

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