Nouvelles lesbiennes

Nouvelle lesbienne : Insatisfaite permanente

Insatisfaite permanente est une nouvelle lesbienne dont le sujet est la crise conjugale.

Main dans la main, Charlotte et Anne-Lise, remontaient l’allée boisée qui menait à la grande Halle de la Villette à Paris. En cette fin septembre, il était agréable de déambuler en début de soirée dans ce parc ombragé. Charlotte avait réservé en décembre dernier, deux places pour le concert de cette chanteuse, nouvelle révélation de l’année. Les places s’étaient arrachées et Charlotte savait qu’en cas de défection d’Anne-Lise elle aurait pu facilement les revendre. En effet c’était toujours sa préoccupation, dès lors qu’il fallait s’organiser des mois à l’avance. Elle avait également réservé une chambre dans un hôtel situé à la bordure du parc, sur le boulevard. Ainsi elles n’auraient à pas à craindre pour leur sécurité en sortant. Charlotte détestait les métros ou  les bus de nuit depuis qu’elle avait été agressée verbalement par un ivrogne qui lui réclamait une cigarette qu’elle n’avait pas.

Margaux et Clémence étaient quelques mètres devant elles, se rendant dans la même direction. Elles étaient descendues dans le même hôtel que Charlotte et Anne-Lise. Elles s’étaient mêlées à la foule joyeuse qui scandait les paroles des chansons de leur idole. Cependant à la différence de Charlotte, Clémence avait réservé les places sans crainte de ne pouvoir s’y rendre. Au contraire ce concert était pour elles un évènement car elles se rendaient rarement dans la capitale. Elles étaient enfermées dans une routine rassurante. Du moins Clémence car Margaux traversait la crise de la quarantaine depuis quelques mois.

Elle ressentait un besoin urgent de changement. En effet elle avait dressé un bilan sans concession de leur couple et il était assassin. Ainsi elle reprochait à Clémence d’être casanière car elle s’ennuyait dans leur vie étriquée. De temps en temps une sortie au cinéma ou au restaurant. Le reste du temps leurs loisirs consistaient en balade en forêt ou bien en repas de famille. Margaux ne supportait plus les barbecues l’été et les raclettes ou fondues l’hiver. D’autre part leur sexualité au fil du temps était devenue inexistante. Des rapports vite expédiés et de plus en plus espacés. Clémence ne la faisait plus vibrer. Pour autant Margaux n’avait pas sauté le pas d’aller voir ailleurs.

Une rupture même douloureuse est parfois plus salutaire qu’une haine recuite quand l’autre nous renvoie au quotidien à tous nos ratages dont nous le rendons entièrement responsable. Clémence ne comprenait pas les reproches de Margaux. Elles étaient deux dans cette relation et leur couple était aussi le produit de nombreux ajustements. Clémence se souvenait de leur rencontre, quand elle avait ramassé à la petite cuillère Margaux détruite par les infidélités de sa compagne.

Margaux avait été rassurée par le cadre protecteur qu’elle lui offrait et aujourd’hui elle étouffait dedans. C’est la raison pour laquelle Clémence avait organisé ce week-end en amoureuses. Elle voulait relancer le désir de Margaux et ainsi offrir à son couple une nouvelle chance. En principe une crise ce n’est pas fait pour durer car il y a toujours une sortie. Pourtant il en fallait plus pour déstabiliser Clémence qui connaissait aussi la personnalité de Margaux. En effet pour la taquiner elle l’avait surnommée « l’insatisfaite permanente » ce qui avait le don prodigieux d’agacer Margaux.

Au fur et à mesure qu’elles se rapprochaient de la grande Halle la foule devenait plus dense et aussi plus compacte. De longues files s’étaient formées devant les portes d’entrée. Les places sur les billets étaient non numérotées. C’est pourquoi Charlotte et Anne-Lise se dirigèrent naturellement vers le portique le plus proche. Margaux et Clémence s’étaient également installées dans la queue un peu plus loin. En effet le spectacle commençait dans une demi-heure, aussi l’attente devrait être de courte durée. Charlotte et Anne-Lise en profitèrent pour scruter les visages. Surtout des adolescents et de jeunes adultes. Aussi elles détonnaient un peu.

Elles aperçurent Clémence et Margaux, elles n’étaient donc pas les seules quadragénaires. Les fans étaient bruyants et surexcités. Des pakistanais, chargés de tee-shirts et d’affiches à l’effigie de leur idole, fendaient la foule pour vendre leurs camelotes qui s’arrachaient comme des petits pains. Il faut dire que le prix était attractif et la clientèle désargentée. Charlotte et Anne-Lise se sentirent vieilles tout d’un coup. De plus elle était loin l’époque où elles devaient regarder à la moindre dépense. En effet elles vivaient maintenant dans l’opulence. Toutes deux médecins, elles gagnaient bien leur vie. Charlotte avait un cabinet de médecine générale dans les beaux quartiers.

Quant à Anne-Lise, gynécologue obstétricienne, elle partageait sa vie entre l’hôpital et des missions humanitaires. Depuis ses études de médecine, Anne-Lise avait été attirée par la vie d’aventure. Elle avait choisi ce métier pour sauver des vies. Combien de femmes encore à travers la planète meurent chaque jour en mettant son enfant au monde ? En fait Charlotte avait pensé que cette vocation lui passerait avec l’âge. Mais en vieillissant on s’embourgeoise surtout dans un milieu où l’argent n’est pas une préoccupation. Matériellement elles ne manquaient de rien. Affectivement c’était autre chose car Charlotte avait développé un sens aigu de la jalousie au fur et à mesure des missions.

Elle savait qu’Anne-Lise plaisait et qu’elle en jouait. C’est humain que de chercher à rompre sa solitude alors qu’on vit loin de chez soi. Charlotte n’était pas non plus dupe des missions humanitaires car le fantasme du héros qui sauve des vies, c’est bon pour les campagnes de dons. Par contre la réalité était un peu moins glamour. Bien souvent c’était un travail de dispensaire dans un milieu hostile et reculé où il y a peu d’ouvertures sur l’extérieur. On se retrouve le soir entre expatriés célibataires où les seules distractions sont l’alcoolisme ou l’adultère quand ce n’est pas les deux à la fois.

Anne-Lise détestait la boisson, aussi Charlotte n’était pas naïve. Mais ce qui rendait la situation supportable c’est que tout cela se déroulait à des milliers de kilomètres et qu’Anne-Lise avait appris très tôt le cloisonnement. Néanmoins quand Anne-Lise revenait en France, elle reprenait le chemin de la conjugalité. Quand Anne-Lise repartait en mission Charlotte savait que ses démons la reprenaient. Leur couple avait duré grâce à ces aménagements et pour Charlotte les apparences étaient sauves.

Aux yeux des autres elles étaient un couple parfait car personne ne pouvait soupçonner la souffrance de Charlotte. Pourtant un jour Anne-Lise ne pourrait plus partir à l’autre bout de la planète. Alors Charlotte assisterait impuissante aux infidélités d’Anne-Lise et sa vie volerait en éclats. Elle redoutait cet instant et pour conjurer le sort, elle profitait du temps présent comme un contre-pouvoir à ses profondes angoisses.

Les agents de la sécurité avaient enfin ouvert les portes. Les spectateurs rentraient au compte-goutte avec les dispositifs de fouille des sacs et des personnes. Quand elles pénétrèrent dans la salle elles furent déçues de constater que les places assises étaient très loin de la scène. Pour profiter pleinement du show il fallait rester debout dans la fosse envahie de jeunes fêtards déjà bien alcoolisés. A l’entrée on vendait de la bière en demi-litre. Rapidement la fosse fut remplie et grouillante. Elles décidèrent d’aller s’asseoir car elles ne supportèrent pas de se faire bousculer entre ceux qui revenaient avec les gobelets et ceux qui partaient aux toilettes les éliminer.

Margaux et Clémence firent le même constat. Elles s’installèrent aussi deux rangs plus hauts où elles furent rejointes par des jeunes bruyants qui hurlaient le prénom de la chanteuse.

Enfin le spectacle commença. Grandiose. L’osmose était totale entre l’artiste et son public. Avec l’essor des réseaux sociaux, les téléphones brandis captaient les chansons les unes après les autres. A un moment Clémence dût se fâcher car elle avait en permanence devant les yeux l’écran du smartphone l’empêchant de profiter pleinement des chorégraphies. En dehors de faire savoir à tous ses amis qu’on se trouve à cet instant précis au spectacle, Clémence se demandait bien quel était l’intérêt de tout filmer. Où est l’émotion ? De quoi se souvient-on quand on est préoccupé par le cadrage et qu’on ne prend pas le temps de se laisser aller ? Elle avait lu dans un magazine que la nouvelle génération avait besoin de ces concerts pour communier ensemble et ainsi retrouver de la relation humaine ce qui avait été perdu avec le virtuel. L’analyse était à revoir.

Quand les lumières s’allumèrent Charlotte et Anne-Lise laissèrent la salle se vider avant de se lever de leur siège. En effet elles étaient encore sous le charme de la chanteuse et s’étaient laisser prendre à la magie du show. Clémence et Margaux au contraire avaient filé dès la dernière note de musique car elles étaient affamées et avaient repéré près de l’hôtel un fast-food. Si elles voulaient manger assisses et ne pas attendre une heure qu’on les serve, il fallait arriver les premières.

Charlotte et Anne-Lise avaient prévu pour se restaurer de faire appel au service en chambre. Avant de partir Charlotte avait passé commande en calculant d’après les informations qu’elle était l’heure de leur arrivée en chambre. Elles n’attendirent pas plus de 10 minutes quand un serveur leur apporta une collation avec des boissons.

Elles étaient logées au premier étage de l’hôtel. Clémence et Margaux par le plus grand des hasards avaient la chambre mitoyenne. Quand ces dernières passèrent devant la porte de Charlotte et d’Anne-Lise elles n’entendirent pas que la pièce était occupée. Cependant à la fermeture de leur porte, l’insonorisation n’était plus tout à fait la même. En effet Clémence et Margaux entendirent les deux femmes faire l’amour. Les gémissements et les petits cris étaient pourtant sans ambiguïté. Après un moment de malaise, chacune vaqua à ses occupations. L’une se déshabillant, l’autre se lavant les dents et vice et versa. Puis elles éteignirent la lumière et se couchèrent. Par contre le couple d’à côté était toujours en plein ébat.

« Dis donc, ça dure. Pourtant je croyais que la femme avait joui vu les cris.

– Apparemment non, Margaux, si j’en juge les halètements.

– A ton avis elle est multi orgasmique ?

– Va donc lui demander !

– Rigolote.

– Ça ne t’excite pas ?

– Si bien sûr ?

– Tu en as envie ?

– Oui.

– Alors déshabille toi !

– Justement si pour une fois on prenait le temps ?

– Comme la première fois ?

– Oui comme la première fois. Tu te souviens comment c’était bien ?

– Et comment !

– Je me souviens j’avais commencé par caresser l’intérieur de tes cuisses pour t’exciter car tu portais une robe ce jour-là.

– Tu avais les mains douces, c’était exquis ! »

Charlotte et Anne-Lise étaient repues l’une de l’autre. Anne-Lise avait attiré Charlotte contre elle et lui caressait la tête tout en l’embrassant régulièrement sur le front.

« Que c’est bon de te retrouver mon amour après ces trois de mission !

– Pour ce que je t’ai manquée.

– Mais tu me manques toujours.

– Tu es jalouse ?

– On le saurait à moins. En effet une femme médecin en mission, seule. Il doit y avoir du monde pour la consoler alors que je ne suis pas dans les parages.

– Tu sais que l’hétérosexualité est la forme la plus répandue d’orientation. Que si tu prends mes missions pour un terrain de chasse, tu te trompes.

– Prends-moi pour une quiche Anne-Lise ! Je suis médecin comme toi mais je connais un peu la nature humaine. Quand on se retrouve dans un univers coupé de ses repères et que le manque affectif se fait sentir, peu importe le sexe du partenaire. En effet il y a de l’homosexualité de circonstances. Encore plus quand on sait qu’il n’y a pas à s’engager car c’est une expérience comme une autre.

– Je te l’accorde. Mais sache Charlotte que je t’aime et que tu es la femme de ma vie. Depuis 20 ans que nous sommes ensemble, en doutes-tu encore ?

– Je ne doute pas de ton amour mais je doute de ta fidélité. Tu dois te donner bonne conscience avec ces relations sans lendemain. Parfois je me demande pourquoi on reste ensemble si je ne te suffis pas.

– Arrête de te raconter des histoires. Bien sûr que tu me suffis. La preuve. D’ailleurs n’as-tu pas ressenti ce soir tout le désir que j’ai pour toi ?

– Si.

– Alors la discussion est close.

– Tu sais pourtant que j’ai raison Anne-Lise. Tu as une addiction au sexe que tu entretiens avec tes missions. Et si nous avons pu durer c’est aussi parce que bien malgré moi je l’accepte.

– Tu dis n’importe quoi. Ne gâchons pas ce bon moment par une dispute stérile. Tu sais que je dois repartir bientôt.

– Tu te rends compte, tu viens de partir 3 mois et tu repars pour la même durée.

– Je te l’ai dit, je ne peux pas faire autrement car je pars dans le cadre d’une mission pour mettre en place un planning familial. Heureusement qu’il y a des gouvernements responsables qui acceptent la régulation des naissances.

– Tu auras toujours une bonne raison.

– Ta jalousie te fait dire n’importe quoi.

– Je parie que tu es en train de t’attacher à une jeune infirmière. Pour qu’à ton âge tu cours comme ça et que tu ne prennes pas le temps de récupérer entre deux, c’est qu’elle doit être mignonne et bonne au lit.

– Je déteste ta vulgarité. Et pourquoi une jeune infirmière ? Tu fantasmes totalement.

– Hélas non ! Evite de te laisser prendre en photo quand tu enlaces tendrement une femme en mission. Parce qu’elles sont postées sur les réseaux sociaux et qu’on peut t’identifier. Et par le biais d’amis, d’amis, tu peux lire les commentaires explicites. Au fait tu retires ton alliance quand tu la baises ?

– Charlotte, ça suffit cette grossièreté.

– Je n’en peux plus Anne-Lise de tout ça.

– Mais pourquoi tu veux absolument gâcher cette magnifique soirée ?

– Je ne veux rien gâcher. Tu fuis depuis des mois. Jusqu’à présent tu savais te montrer discrète, c’est pourquoi j’ai fermé les yeux. Cependant si je suis tombée sur cette photo, notre entourage aussi. As-tu pensé au scandale et à la déception que cela va susciter ?

– Je vais arranger ça.

–  Tu as plutôt intérêt.

– Écoute.

– Quoi ?

– A côté. Tu entends les gémissements ?

– En effet tu as l’ouïe fine.

– Tu crois qu’ils nous ont entendus.

– Certainement.

– Tu n’es pas discrète ma chérie quand tu jouis.

– Ça t’excite bien de m’entendre alors qu’on fait l’amour.

– Oui c’est vrai. D’ailleurs je remettrai bien ça.

– Mais tu es insatiable.

– C’est toi qui as parlé d’addiction au sexe. En effet j’ai une addiction à ton sexe mon amour.

– Je suis fatiguée.

– Menteuse. Tu es trempée. Ta tête dit non mais ton corps dit oui.

– C’est vrai que ce couple à côté m’excite.

– On se caresse mutuellement pour jouir ensemble et après on se couche. Cela te va ?

– Très bien ! »

Margaux fondit en larmes dans les bras de Clémence. Elle était débordée par l’émotion car elle pensait à jamais disparue cette sensation de plénitude avec l’être aimé

« Comment en est-on arrivées là, Clémence ?

– Arrivées où ?

– Dans cette routine ennuyeuse.

– Quelle routine ?

– Tu le fais exprès de répondre à une question par une question ?

– Qu’est-ce que tu veux que je te réponde ? A quoi ça sert de gâcher un bon moment ? Je ne m’interroge pas sur notre relation car je suis bien avec toi. Et ça suffit à mon bonheur.

– Il ne te faut pas grand-chose pour être heureuse.

– Il te manque quoi ? Quitte-moi si tu t’ennuies. On croit toujours que l’herbe est plus verte ailleurs. Pourtant tu as oublié tes ex qui avaient su te démolir. En effet tu détestes ta vie de maintenant comme tu détestais ta vie d’hier qui était tout l’opposé. Insatisfaite…

– Insatisfaite permanente. Je sais ! Tu n’arrêtes pas de me le rabâcher. Comme ça tu ne te remets pas en question, c’est bien.

– Tu me soules Margaux. On est bien et tu me prends la tête. J’ai organisé ce week-end pour justement te sortir de la routine et ça ne va pas encore. C’est quoi ton problème ?

– Le problème ce n’est pas moi, c’est toi car tu es casanière. Tu ne veux pas voyager, vivre dans l’imprévu, tout doit être organisé, prévu. Ce week-end par exemple. Cela fait des mois que tu m’en parles. Aussi aucune surprise, rien.

– Et l’émotion tu en fais quoi ? Partager le projet ? En parler ? En rêver ? Lâcher prise pendant trois jours. Ne s’occuper que de soi. Se retrouver. Il y a cinq minutes tu pleurais de joie. Et à peine séchées tes larmes, c’est un torrent de récriminations infondées.

– On n’a pas la même vision du rêve. Je reconnais que le spectacle était bien. Mais je n’ai pas ressenti le grand frisson car j’ai besoin d’admirer, de m’extasier. Je voudrais être embarquée dans un tourbillon exaltant, où je frissonnerais d’amour.

– Madame Bovary.

– Moque-toi ! Je me livre à cœur ouvert et tout ce que tu sais faire c’est m’humilier.

– Je t’écoute.

– Tu ne me transportes plus Clémence. Je te connais par cœur. Tu vois cette discussion, on tourne en rond car on l’a déjà eu des dizaines de fois et c’est l’incompréhension la plus totale.

– Tu es incapable de définir ce que tu attends de moi. A part me culpabiliser d’être ce que je suis, je ne vois pas où tu veux en venir.

– En fait je voudrais qu’on quitte tout ce qu’on a et qu’on reparte à zéro ailleurs.

– Et ?

– Et quoi ?

– On va où, on fait quoi ? On démissionne et on va élever des moutons dans le Larzac ?

– Je n’ai pas vraiment réfléchi. Mais quelque chose comme ça. Ouvrir un gite pour rencontrer du monde et avoir une certaine qualité de vie.

– Ma pauvre. Tu idéalises totalement car tu vas être taillable et corvéable à merci 365 jours par an de 6 heures à minuit tous les jours. Tu vas vite regretter ta routine crois-moi.

– Voilà. On ne peut pas discuter avec toi. Tout de suite c’est non. Aucune ambition, aucune sortie de route. On reste sur les rails, bien tranquilles à attendre que la vie passe.

– Ne me demande pas de changer Margaux. Je t’ai prise comme tu étais, accepte qu’il en soit de même pour moi. Je me répète. Si notre relation ne convient plus, on se sépare.

– Vraiment tu es incroyable. Je ne peux pas émettre un avis différent du tien. Tout de suite les grands mots. On se quitte.

– Tu proposes quoi ?

– Je ne sais pas.

– Comme ça je décide pour toi et tu pourras me le reprocher. Trop facile.

– Je ne suis pas bien en ce moment. Je ne sais peut-être pas ce que je veux mais je sais ce que je ne veux plus.

– J’ai vu.

– On va dormir !

– Tu as raison, dormons. Demain il fera jour, tu y verras plus clair.

– Bonne nuit.

– Bonne nuit. »

Il était 9 heures du matin quand Margaux et Clémence descendirent au restaurant pour prendre le petit déjeuner. Un couple de femmes devant elles attendait qu’une table se libère. Un groupe de touristes étrangers les occupait toutes et ils avaient fait une razzia sur le buffet. Le personnel débordé s’affairait à remplir les assiettes et les panières au fur et à mesure qu’elles étaient vidées. Les touristes n’en finissaient plus de manger.

Afin de ne pas obliger les quatre femmes à remonter dans leur chambre, un serveur leur proposa d’occuper ensemble pour la circonstance une table qu’il avait été obligé de réquisitionner car le groupe avait pris ses aises. Si Clémence et Charlotte ne semblaient pas enchantées de cette union forcée, Anne-Lise et Margaux voyaient dans cette opportunité l’occasion d’échapper à la discussion de leur compagne dès le réveil. Elles firent les présentations et s’installèrent en attendant que le buffet soit réapprovisionné. Heureusement le distributeur de boissons chaudes était accessible et elles purent commencer à se servir car le personnel avait été efficace entre temps.

« Nous ne sommes pas habituées à tout ce monde car nous venons rarement à Paris, lança Margaux.

– Nous y habitons, aussi cela ne nous gêne pas, répondit Anne-Lise.

– Ah bon ? Si ce n’est pas indiscret, pourquoi dormir à l’hôtel plutôt que chez vous ?

– Nous étions au spectacle hier soir et Charlotte déteste prendre le métro de nuit.

– Comme nous ! Je me disais que vous ne m’étiez pas inconnues. Vous étiez assises deux rangs devant nous ! Tu te souviens Clémence ?

– Vous avez aimé ? demanda Charlotte

– Beaucoup ! Cette artiste mérite d’être vue en concert, répondit Margaux.

– Oh oui ! Les places ont été prises d’assaut. D’ailleurs je n’ai pas réfléchi quand j’ai vu que la location était ouverte. J’ai pris deux places même si j’ignorais les disponibilités d’Anne-Lise.

– Ce n’est pas notre cas parce que notre vie est réglée comme du papier à musique, ironisa Margaux.

– Parfois j’aimerais bien, surenchérit Charlotte.

– Tu vois que ma routine ne déplait pas à tout le monde, tacla Clémence.

– Est-on obligé d’aborder de bon matin les problèmes qui fâchent ? marmonna Anne-Lise.

– Quel problème ? demanda Clémence.

– Charlotte me reproche d’être un courant d’air et supporte de plus en plus mal mes missions humanitaires.

– Comment vous le reprocher ? J’aimerais tellement avoir une compagne comme vous. Vous devez en avoir des histoires à raconter ! Et puis quelle vie passionnante. Ce n’est pas comme nous ! Vous êtes médecin alors ? s’enthousiasma Margaux.

–  Vous idéalisez ce que vous ne connaissez pas ! En effeet je peux vous raconter l’envers du décor. Vous allez vite comprendre que ce n’est pas aussi glamour que ça, répondit Charlotte.

– Tu vois Clémence que je n’ai pas que des défauts ! Être présent au quotidien ça peut aussi faire rêver !

– Je confirme. Avoir une compagne qui passe plus de temps avec les autres que vous, au bout d’un moment on ne le supporte plus. Je n’ai pas fait le choix de m’engager dans une vie de couple pour me retrouver seule les trois-quarts de l’année.

– Vous idéalisez aussi. Être en permanence collées l’une à l’autre, au bout d’un moment on ne le supporte plus non plus. Vous connaissez par cœur votre partenaire. Au moins vous avez les joies des retrouvailles.

– Tu vois Charlotte, je sais au moins entretenir ton désir.

– Croyez-moi ne plus avoir de désir, c’est pire que d’être seule, rétorqua Margaux.

– Tout dépend où vous mettez le désir sur votre échelle de valeur, répondit du tac au tac Charlotte. Avoir du désir pour une compagne lointaine qui ne peut pas l’assouvir quand il est là, c’est douloureux aussi. Le désir nait du manque. Et quand le manque est grand, le désir peut aussi vous consumer de l’intérieur. Surtout si vous n’allez pas papillonner ailleurs… »

Cependant la dernière remarque de Charlotte jeta un froid. Anne-Lise sentait que la situation dérapait car Charlotte avait trouvé une alliée en Clémence. Et Margaux avec son admiration béate renforçait les critiques féroces de Charlotte. C’est pourquoi pour faire diversion elle se leva pour aller se servir un café. A son retour la conversation avait changé de ton. Margaux et Clémence se renseignaient auprès de Charlotte des endroits à visiter dans la capitale. Elles restaient encore une nuit à l’hôtel aussi Charlotte fit alors une proposition détonante.

« Anne-Lise, si on restait nous aussi une nuit de plus à l’hôtel ? Puisque le hasard nous a réuni, pourquoi ne pas en profiter pour une expérience ? Je passe la journée avec Clémence et toi avec Margaux.

– Tu aurais pu me concerter avant de changer de programme ?

– Alors c’est oui ?

– Tu me mets devant le fait accompli. Mais qu’en pensent Margaux et Clémence ?

– Excellente idée, s’exclama Margaux.

– Clémence ? demanda Anne-Lise.

– En effet, pourquoi pas ? Je n’ai aucune raison de ne pas faire plaisir à Margaux. Et puis comme ça, nous sortirons de la routine.

– D’accord, fut contrainte de répondre Anne-Lise. Je vais m’occuper auprès de la réception de réserver une chambre. »

Anne-Lise revint quelques minutes plus tard. Elles pouvaient conserver leur chambre.

Elles se donnèrent rendez-vous dans le hall trente minutes plus tard, le temps que chacune finisse de se préparer.

A peine arrivée dans la chambre, Anne-Lise explosa.

« Mais qu’est-ce qui t’a pris de faire cette proposition ? Je n’ai aucune envie de jouer les guides touristiques avec ces provinciales qu’on connait de nulle part. On ne passe déjà pas beaucoup de temps ensemble.

– Justement. Pour une fois, c’est moi qui décide de te laisser seule et de profiter d’une inconnue.

– Tu ne vas pas recommencer avec ta jalousie ?

– Quelle jalousie ? Tu devrais te réjouir d’avoir une groupie béate devant tes exploits de médecin humanitaire. Cela ne t’amuse plus ?

– Je préfère me les choisir si tu n’y vois pas d’inconvénients.

– Et bien justement j’ai choisi avec qui je voulais passer la journée. Tu ne m’en voudras pas d’inverser les rôles. Quand c’est dans l’autre sens, je dois l’accepter. La réciproque doit être vraie.

– Je ne vais pas discuter avec toi. De toute manière ce n’est qu’une journée. Si cela t’amuse, vas-y !

– Merci. Cette expérience va être bénéfique à notre couple, crois-moi. »

Margaux attendait surexcitée l’arrivée d’Anne-Lise. Elle avait déjà son programme en tête. Tour Eiffel et bateau mouche. Tout ce que détestait Anne-Lise. Clémence avait plutôt envie de se laisser guider par Charlotte.

Elles partirent chacune dans leur direction. Charlotte proposa une balade à pied dans le Paris historique car elle connaissait bien les rues et les lieux. Elle affectionnait un parcours qu’elle voulait partager avec Clémence.

Anne-Lise de son côté pour gagner du temps pris le métro avec Margaux pour traverser Paris et commencer par visiter la tour Eiffel. L’idée de perdre ainsi du temps dans une longue queue l’irritait déjà. Margaux l’agaçait à s’émerveiller de tout ce qu’elle voyait. La journée risquait d’être longue.

Afin de ne pas s’épuiser Charlotte proposa à Clémence de prendre un bus pour les rapprocher du centre. Après quinze minutes de trajet, elles descendirent. Comme un vieux couple, elles marchèrent côte à côte sans se parler. Clémence tentait de trouver des repères dans les rues. Elle était fascinée par la facilité de Charlotte à prendre les embranchements, suivre les artères quand enfin elles aperçurent les premiers monuments. C’était intimidant pour Clémence que de contempler toute cette beauté. Charlotte prit soin de lui donner le nom de chacun des édifices.

Elles déambulèrent ainsi un long moment quand enfin Clémence lui demanda comment elle connaissait si bien la capitale. Charlotte lui raconta qu’enfant son père l’emmenait le dimanche dans Paris qu’il connaissait comme sa poche. Il l’avait initié à cette culture et son sens de l’orientation fit le reste. Ensuite étudiante en médecine, elle fréquenta longuement le quartier latin dont elle connaissait le moindre recoin.

Clémence exprima son envie de voir où était son ancienne faculté. Surprise et émue Charlotte l’entraina vers la place Saint-Michel où elles remontèrent une partie du boulevard jusqu’à la station de métro Odéon. Le quartier avait pas mal changé. Les nombreuses librairies avaient fait place aux magasins de téléphonie et de vêtements. Et les petits bistrots aux grandes enseignes. Cependant la faculté était toujours là, aussi vétuste et imposante.

Anne-Lise et Margaux patientaient depuis une heure dans la file qui n’avançait pas. Régulièrement Anne-Lise poussait des soupirs d’exaspération. Cependant l’excitation de Margaux était bien retombée. Aussi elle proposa de quitter la queue pour une balade en bateau mouche. Anne-Lise accepta trop heureuse de passer à autre chose. Une chance. Au moment où elles arrivèrent prendre des places un départ s’annonçait alors qu’il restait encore des tickets en vente.

Les sièges sur les côtés extérieurs du bateau étaient tous occupés. Aussi elles s’installèrent à l’intérieur. Une bande son dans plusieurs langues annonça le début de la croisière. Durant une heure tous les noms des monuments visibles du bord de la Seine furent égrenés ainsi qu’une brève description de leur histoire. Margaux n’en perdait pas une miette. Anne-Lise l’observait. Elle l’avait mal jugée. Cette femme avait quelque chose de troublant dans sa manière de vouloir exister. De ne pas se laisser enfermer dans des zones de confort. Il y avait quelque chose de l’enfance dans son regard qu’elle portait sur le monde et la vie en général.

Anne-Lise fut saisie d’une furieuse envie de l’embrasser. Elle désirait cette femme. Elle posa sa main sur la sienne. Margaux ne tenta pas de retirer la sienne. Elles restèrent ainsi tout le long de la croisière, chacune regardant le paysage défiler. Ni mot ni regard ne furent échangés. Dans la tête de Margaux une petite voix lui dictait de revenir à la raison. Pourtant son corps lui envoyait les signaux contraires. Son cœur battait à la chamade et elle sentait une douce excitation l’envahir. L’afflux des voyageurs vers la sortie du bateau mit un terme à ce charmant moment. Les deux femmes suivirent la longue file des touristes et se retrouvèrent sur le quai qui se vida rapidement.

« Viens ! On va à l’hôtel, intima Anne-Lise à Margaux.

– Clémence et Charlotte ?

– On s’en moque !

– Mais elles peuvent avoir la même idée.

– De ce côté-là, aucune inquiétude. Elles sont trop sages et trop coincées.

– C’est que…

– Tu en as envie autant que moi. Charlotte me connait par cœur. Elle savait très bien comment ça allait se terminer entre toi et moi.

– Pas Clémence.

– A toi de voir. Mais j’en ai très envie tu sais et je sais que c’est réciproque.

– Je ne sais plus où j’en suis. J’en ai envie mais pas comme ça aussi vite car on se connait à peine.

– Fais-moi confiance. Je commande un VTC parce qu’on ira plus vite qu’en métro. »

A peine arrivées dans la chambre d’Anne-Lise et Charlotte, Margaux avait oublié tous ses scrupules. Elle embrassa goulument Anne-Lise qui l’entraina directement sur le lit. Leurs ébats furent tendres et furieux comme l’envie qui les tenaillaient toutes les deux.

Charlotte et Clémence s’étaient installées sur les banquettes confortables d’un bar parisien non loin de la faculté de médecine. Etudiante Charlotte y avait ses quartiers. Elle avait beaucoup de bons souvenirs et ce n’est pas sans émotion qu’elle commanda un café. Le décor avait été rafraichi et le bar était avant tout fréquenté par les touristes. La nostalgie déforme considérablement la réalité. C’est souvent décevant de retourner sur les lieux où l’ont a été heureux et insouciants. La réalité affadit la sensation excitante qu’on a de se replonger dans l’ambiance. Reste juste quelques anecdotes à raconter mais qui n’éveillent rien chez son interlocuteur.

Clémence se montra néanmoins intéressée par les propos de Charlotte. Il y avait de l’éclat dans l’expression triste de son visage.

« Quelque chose ne va pas Charlotte ?

– Cette évocation me rend à la fois mélancolique et heureuse. Heureuse car je me rappelle combien le champ des possibles qui s’ouvrait à moi me rendait la vie exaltante. Mélancolique parce qu’une fois passée la sensation d’être la reine du monde, je me suis enfermée dans une vie bourgeoise qui aujourd’hui ne me comble plus.

– Je ne cesse de répéter à Margaux qui est une insatisfaite permanente que dans la vie il vaut mieux être riche de liens que riche de biens. Le bonheur s’obtient par la relation et non par l’argent. Même si pour ce dernier en avoir n’est pas négligeable aussi.

– Je finis par le penser. Pourtant Anne-Lise a été et reste le grand amour de ma vie. J’ai accepté de lui laisser une liberté totale car je savais que si je voulais la retenir je ne devais pas lui mettre d’entraves. Elle me reviendrait toujours et c’est d’ailleurs le cas. Cependant je reconnais qu’en vieillissant je supporte de moins en moins ses tromperies. Les réseaux sociaux sont d’une cruauté à toute épreuve. Récemment elle s’est affichée avec une femme qui a l’âge d’être sa fille. Comment puis-je lutter contre cela ?

– Pourquoi t’infliger un tel traitement ? Anne-Lise ne te respecte pas ? dit Clémence qui était passée directement au tutoiement devant ces confidences.

– Hélas ce n’est pas Anne-Lise qui me l’a infligé, c’est sa jeune maitresse.

– Je suis désolée mais Anne-Lise est responsable car elle s’est affichée en public alors qu’elle aurait pu l’éviter. Elle est trop intelligente pour ignorer le fonctionnement des réseaux sociaux. Même si ce n’est pas conscient il y a quand même une envie de blesser.

– Peut-être. Mais je ne l’avais pas vu comme ça.

– Je donne mon avis mais je reconnais que cela ne me regarde pas. En effet je ne suis pas obligée moi non plus d’ajouter du malheur au malheur.

– Tu as raison je n’ai personne à qui en parler. Depuis des années nous jouons la comédie du couple fusionnel et aimant à notre entourage. J’ai fini par me convaincre de mes mensonges. Pourtant je n’ai pas non plus le courage de quitter Anne-Lise. C’est confortable d’avoir une compagne de temps en temps qui vient rompre ma solitude dont je m’accommode parfaitement.

– C’est un constat lucide. Et je suis bien mal placée pour te faire la leçon car comme tu as dû le voir ce matin au buffet avec Margaux nous traversons une crise sévère.

– C’est la raison aussi pour laquelle j’ai proposé cette journée. Margaux ne mesure pas sa chance d’avoir une compagne aimante et soutenante.

– Tu crois qu’elles vont coucher ensemble ?

– Si tu poses la question c’est que tu as la réponse.

– Si ce n’est pas avec Anne-Lise c’est avec une autre. Votre couple est trop enfoncé dans la crise pour que Margaux te reste fidèle encore longtemps.

– Je ne comprends pas Margaux. Avant de me rencontrer elle a beaucoup souffert de ses compagnes instables et infidèles. Elle est totalement amnésique pour rejeter à ce point la vie que je lui apporte.

– C’est normal car son souvenir est déformé. Et comme elle s’est reconstruite avec toi elle ne voit plus combien elle était détruite en te rencontrant. Anne-Lise a dû lui rappeler une de ses ex. Tu ne peux pas te battre à armes égales avec les fantômes idéalisés du passé.

– Je ne l’avais jamais vu comme cela ce matin. Depuis des mois, je sens qu’elle veut me quitter. Aussi j’ai organisé ce week-end pour la retenir. Qu’elle ressente combien je l’aime. Que notre couple ait encore de l’avenir et qu’on doit se donner une seconde chance. Néanmoins j’ai compris ce matin en la voyant admirative devant Anne-Lise que notre histoire était finie. Margaux s’ennuie avec moi. Ses reproches ont fini aussi par saper l’estime que j’avais de moi et ma capacité à rendre une femme heureuse. C’est un constat douloureux.

– Et lucide. Tu dois me haïr d’avoir organisé cette journée.

– Tu n’es pas responsable de l’échec de notre couple. En effet avec ou sans toi, Margaux va me quitter. Pourtant j’en éprouve presque un soulagement d’en connaitre les circonstances et les conditions. C’est illusoire que d’obliger quelqu’un à t’aimer. En ce sens avec Anne-Lise tu as eu raison. Rien ne sert de mettre en cage l’être aimé. C’est peut-être ce qui m’est arrivé avec Margaux. A force de la protéger je l’ai enfermée dans un amour étouffant.

– Chacun a sa définition du bonheur et de la partenaire idéale. A moins qu’on ne désire ce qu’on n’a pas. Ce matin j’ai pris conscience moi aussi que je n’en pouvais plus des incartades d’Anne-Lise. Que j’aspirais à une vie paisible avec une compagne fidèle et aimante. En définitive, une femme comme toi.

– C’est à se demander comment nous avons pu nous attacher à des partenaires qui ne nous conviennent pas.

– Parce qu’au moment où nous sommes tombées amoureuses elles nous convenaient. Nos routes au lieu de rester parallèles ont divergé. Nos aspirations d’hier ne sont pas celles d’aujourd’hui car  nous n’avons pas mûri de la même manière. Anne-Lise et Margaux ont conservé leurs idéaux adolescents. Par contre nous sommes plus adultes qu’elles, davantage les pieds sur terre. Elles s’en sortent bien avec nous car elles n’ont pas à grandir, nous prenons tout en charge. Elles sont sans doute en train de faire l’amour au moment où nous nous lamentons sur notre sort.

– Et nous sommes trop sérieuses et accrochées à nos valeurs pour les imiter.

– Exactement. Mais tu sais Anne-Lise ne me quittera pas. Et Margaux a aussi ses bénéfices secondaires dans la plainte. Anne-Lise n’est pas une compagne pour elle. Elle va le découvrir. Au moins cet échange aura fait du bien à un couple. Quant à moi, je devrais trouver le courage avec cette discussion de me séparer d’Anne-Lise.

– Je te le souhaite aussi. Continuons notre visite de la capitale. Nous leur enverrons un sms pour les prévenir de notre retour. »

Anne-Lise et Margaux sirotaient un apéritif au bar de l’hôtel quand Charlotte et Clémence descendirent respectivement de leur chambre où elles s’étaient rafraichies après cette longue journée.

Comme ces deux dernières étaient affamées elles exigèrent de passer directement à table. Très vite la conversation s’engagea sur l’expérience initiée par Charlotte.

« Vos impressions sur cette journée un peu particulière ?

– J’étais la moins enthousiaste mais je dois reconnaitre Charlotte que tu as eu une excellente idée. En effet Margaux est une femme exquise et dépaysante.

– Dépaysante ? grimaça Margaux vexée par l’adjectif qu’elle devinait méprisant dans la bouche d’Anne-Lise.

– Disons que tu n’as rien à voir avec les femmes que j’ai pu rencontrer lors de mes rencontres humanitaires car tu es à part, lui lança t’elle tout en lui adressant un clin d’œil complice.

– Merci du compliment, j’en rougis, roucoula Margaux.

– Et toi Charlotte ? Cette expérience, c’est ce que tu en attendais ?

– Je te connais tellement Anne-Lise que je n’attends plus grand-chose de toi qui me surprenne dans l’autre sens. Pourtant j’ai passé une journée magnifique en compagnie de Clémence comme je ne l’avais jamais passé avec toi. Une femme attentive et à l’écoute, c’est une belle personne.

– C’était réciproque Charlotte. Tu as su apaiser mes tourments et m’aider à prendre de la distance. Je te remercie de ton aide. Cette journée restera inoubliable car il y a des rencontres fondatrices et avec toi elles en font partie. Je ne te remercierai jamais assez.

– Si on commandait, j’ai faim, conclut Charlotte. »

Ensuite la conversation tourna autour de banalités après ces propos liminaires. En effeet chacune attendait avec impatience de retourner dans sa chambre pour une franche explication avec sa partenaire.

Elles se quittèrent sur le pas de leur porte pour se donner rendez-vous au petit déjeuner du lendemain.

« Clémence, pourquoi tu m’as trompée avec Charlotte ?

– Calme-toi mon amour ! Il ne s’est rien passé. Je suis exténuée par ma journée de marche, j’aimerais dormir.

– Trop facile ! Tu ne vas pas t’en tirer comme ça !

– Va droit au but ! Tu veux qu’on se quitte ?

– Non pourquoi tu dis ça ?

– Quand on veut tuer son chien on dit qu’il a la rage. Tu m’accuses bille en tête d’adultère alors que tu sais très bien comment tu as passé la journée avec Anne-Lise. Qu’attends-tu de cette dispute ?

– J’ai bien vu ton regard tendre et complice avec Charlotte. Et la manière que tu as eu de parler d’elle.

– Tu es jalouse ?

– Oui.

– C’est bien la première fois.

– Il faut un début à tout.

– Margaux si nous sommes ici c’est parce que notre couple bat de l’aile. Depuis des mois je tente de recoller des morceaux, de partir à ta reconquête. Cependant rien n’a de de grâce à tes yeux. Pourtant ce matin j’ai accepté la proposition de Charlotte car j’ai vu combien la présence d’Anne-Lise t’excitait. J’ai senti que je devais te rendre ta liberté car tu n’es plus heureuse avec moi. Pour être honnête je m’attendais que ce soir tu m’annonces notre rupture. Mais je ne m’attendais certainement pas à une crise de jalousie.

– Je n’ai pas envie de te quitter. Je suis une insatisfaite permanente, tu ne cesses pourtant de le répéter.

– Tu te rends compte que c’est difficilement supportable pour moi d’être entrainée dans tes incohérences.

– En effet je me suis rendu compte avec Anne-Lise que c’était toi que j’aimais.

– Tu peux m’expliquer le raisonnement car j’ai très peur qu’à peine rentrées à la maison, la crise ne reprenne.

– Je n’ai pas aimé la réflexion d’Anne-Lise à table.

– Celle où elle t’a traité de dépaysante.

– Oui.

– Et ?

– Et quoi ?

– En quoi ce mot a été un déclic ?

– J’étais la favorite du moment dans un harem avec elle alors qu’avec toi je suis l’unique et l’éternelle. Charlotte en souffre aussi car c’est la place qu’elle lui donne. Et j’ai vu dans ses yeux combien elle enviait ma place avec toi.

– Quelle belle déclaration d’amour ! Viens dans mes bras, que je t’embrasse ! »

Les mots de Charlotte résonnaient dans la tête de Clémence. Margaux ne la quitterait pas mais elle saurait pourtant continuer à en jouer pour lui pourrir le quotidien. Un enfer domestique en perspective. La crise était bien plus profonde qu’elle ne le pensait. C’est pourquoi comme Charlotte il allait lui falloir le courage pour se séparer.

Dans la chambre d’à-côté la discussion battait aussi son plein.

« Je suis déçue Charlotte par ton comportement !

– C’est l’hôpital qui se moque de la charité. Tu as baisé Margaux dans ce lit toute la journée et tu viens me reprocher mon comportement ! De qui te moques-tu ?

– Justement. Tu savais très bien ce que tu faisais ce matin en me collant dans les bras cette madame Bovary en mal d’amour. Cela ne pouvait pas se terminer autrement qu’ici. En revanche que tu te tapes Clémence, c’est insupportable.

– Mais tu es jalouse on dirait !

– Oui. Ce ne sont pas nos règles.

– Tes règles Anne-Lise. Tes règles que tu m’imposes depuis des années sans t’inquiéter de savoir si elles me conviennent.

– Qui ne dit mot consens ! Toutes ces années, tu m’as encouragé à partir en mission. Jamais tu ne t’es plainte de quoi que ce soit.

– Tu as la mémoire courte. Hier soir….

– Oui la dernière mais les autres tu n’as rien dit.

– Dans quel état ça te met de m’imaginer au lit avec Clémence. Je ne regrette pas d’avoir échangé nos partenaires et nos vies l’espace d’une journée. C’est instructif à bien des égards.

– Tu es mon phare dans la tempête Charlotte. Tu connais mes démons.

– Arrête ta comédie Anne-Lise. Depuis des années tu nies mes besoins affectifs et tu ne veux rien savoir de ma souffrance et des mensonges que tu m’obliges à produire. Clémence a été éclairante en ce sens qu’elle m’a permis d’entendre cette petite voix qui m’implore de prendre soin de moi. J’ai besoin d’une compagne aimante et attentive au quotidien. Tout le contraire de toi.

– Je te promets je vais changer. Cette mission est la dernière…

– Je ne te demande pas de changer. Tu en serais bien incapable. A moi de me trouver la bonne partenaire pour continuer ma vie.

– Charlotte je t’en supplie ne me quitte pas. Sans toi je ne suis rien. Mariée j’attire bien plus les femmes que si j’étais célibataire.

– Mariée ou célibataire tu ne t’engages pas. Et ensuite assume ton inconstance et ta superficialité. Je ne veux plus passer ma vie parce que je n’ai pas le courage de te quitter. Et j’en ai assez de ces mensonges pour te protéger alors qu’ils me détruisent. Cela va surprendre notre entourage. Mais passé le choc de la nouvelle, ils l’accepteront.

– Comment avons-nous pu en arriver là ?

– Parce que les compromis et les ajustements dans le couple ont toujours été en ta faveur. Je t’ai tellement aimée que je me suis oubliée. J’ai des torts aussi.

– Viens dans mes bras ! Je ne veux pas te perdre ! »

Les mines des unes et des autres étaient défaites lorsqu’elles se rejoignirent dans la salle à manger pour le petit déjeuner. Ce tourbillon d’émotions avait eu raison de leur sommeil réparateur.

Anne-Lise avait perdu de sa superbe et Margaux avait perdu toute béatitude à son encontre. En l’espace d’un week-end la vie des deux couples avait basculé. Ce qui au départ avait été un jeu de rôles s’était mué en véritable catharsis. Les masques avaient été mis bas, les vérités criantes. Il y a des prises de conscience salvatrices. Margaux et Anne-Lise tellement autocentrées et immatures avaient repris en boomerang dans la figure les effets que cela suscitait chez leur compagne. Charlotte et Clémence dans leur abnégation et leur idéal de couple s’étaient oubliées au point de croire qu’elles n’étaient plus désirables que par leur compagne.

Elles expédièrent le petit-déjeuner et se donnèrent rendez-vous dans le hall de l’hôtel avant de se quitter.

Clémence et Charlotte s’étaient chargées des dernières formalités en réglant la note, laissant Anne-Lise et Margaux dans le salon d’attente avec les bagages.

Au moment des adieux, Charlotte et Clémence ne purent retenir leurs larmes. Margaux attrapa vigoureusement la main de Clémence pour bien faire comprendre à Charlotte qu’elle était à elle. Quant à Anne-Lise elle était sur son portable, déjà ailleurs et loin d’ici. Elles se souhaitèrent une bonne continuation.

Clémence et Margaux avaient pris place dans le train. Margaux qui n’avait pas envie d’engager la conversation se cala dans son fauteuil pour dormir. Clémence profita de ce temps libre pour regarder un film. Elle était assise côté couloir, au niveau du dernier rang du wagon. Les voyageurs arpentaient les allées traversant les rames pour se rendre au bar ou aux toilettes. Un appel micro annonça la présence des contrôleurs. Margaux dormait à poings fermés quand ces derniers exigèrent les billets à Clémence. Elle fouilla dans son bagage à main et présenta les titres de transport.

Elles étaient en règle. En rangeant les documents, Clémence écrasa maladroitement la facture de son séjour à l’hôtel. Elle en avait besoin pour sa comptabilité car elle était assez maniaque avec la tenue de ses comptes. Comme elle s’ennuyait elle entreprit d’en faire une lecture détaillée. Qu’elle ne fût sa surprise de découvrir que l’employé de l’hôtel s’était trompé. Le montant affiché était différent de celui qu’elle avait réglé. En particulier des frais liés à une commande au roomservice. Le nom sur la facture n’était pas le sien mais celui de Charlotte avec toutes ses coordonnées mails et téléphoniques. Clémence en tremblait d’émotion. Elle jeta un œil furtif sur Margaux qui dormait toujours. Elle se saisit de son téléphone et le reposa.

C’est le moment que choisit Margaux pour se réveiller. Elle se colla tendrement à Clémence, la tête sur son épaule.

« On est bien toutes les deux, tu ne trouves pas ?

– C’est vrai tu as raison.

– J’ai compris ce week-end combien je tenais à toi et à notre vie.

– J’y tiens aussi Margaux mais plus à n’importe quel prix.

– Comment ça ?

– Ton insatisfaction permanente te rend malheureuse et moi avec.

– Je suis guérie. La journée avec Anne-Lise m’a ouvert grand les yeux. J’idéalisais totalement ce genre de femmes. Mais derrière cette vie d’aventurière, tu as une femme qui ne s’engage pas dans son couple et une compagne qui souffre. Et pour tout t’avouer je ne me suis pas sentie à l’aise avec elle.

– Oublions tout ça ! Ce week-end a été surréaliste même si j’ai trouvé la rencontre avec Charlotte émouvante. Cette femme me touche beaucoup.

– C’est normal car tu as dû t’identifier à elle.

– Tu n’es pas Anne-Lise je te rassure. Je ne sais pas comment elle fait pour la supporter.

– Et bien justement elle ne la supporte pas, elle n’est jamais là, toujours en mission.

– Charlotte est le genre de femmes avec lequel je me serais bien entendue.

– Vous auriez même formé un couple très fusionnel.

– Tu crois ?

– C’est sûr !

– Tu vas devenir comme moi une insatisfaite permanente si tu continues à penser à elle.

– Certainement pas Margaux ! Contrairement à toi, je sais ce que je veux » dit Clémence en se saisissant de sa facture pour la ranger précautionneusement dans son bagage à main.

Copyright ©2004 Nouvelles et romans lesbiens – Littérature lesbienne