Nouvelles lesbiennes

Nouvelle lesbienne : Histoires d'amour

Histoires d’amour est la première nouvelle lesbienne parue en ligne.

Un après-midi froid et ensoleillé d’hiver. Anne avait envie de profiter de ce dimanche. Elle habitait et travaillait en banlieue. Sa vie était calme et rangée. Elle passait ses distractions à Paris. Avec le train et la carte d’abonnement, c’était facile de s’y rendre. Son plus grand plaisir était ainsi d’errer sans but dans les rues de la capitale. Au gré de son humeur et de ses pensées, elle découvrait un monde qui lui paraissait inaccessible.

Anne aimait avant tout observer les gens dans ce qu’ils ont de plus insignifiant. Un détail, une attitude, des paroles et elle pouvait du reste inventer un scénario. Elle mettait en scène ses rêves, ses désirs, ses peurs et ses angoisses. Tour à tour bourgeoise, SDF, étudiante ou touriste, elle imaginait ce que devait être leur vie. Cela lui permettait entre autres d’accepter les contraintes et les frustrations de la sienne, d’en assumer les paradoxes.

Elle préférait ainsi oublier que sa famille s’était écartée d’elle lorsqu’elle lui avait révélé que ses choix affectifs ne rimaient pas avec préservatifs, contraception ou mariage. Anne avait aussi trouvé un équilibre entre intégration sociale et amour marginalisé. Ses collègues ignoraient tout de ses amours et ses amis de son travail. Elle avait compartimenté et cloisonné ses deux univers. Ainsi rien ne pouvait les interpénétrer. Elle n’avait jamais démenti les rumeurs de couloir concernant ses nombreuses conquêtes masculines. Sa lâcheté était son bouclier contre l’intolérance. Pour ses amis, sa disponibilité lui évitait de répondre à bien des questions.

Sans s’en rendre compte, Anne remontait l’Avenue des Champs Elysées depuis la Concorde. Sur le coup, elle n’avait pas compris pourquoi la foule était si nombreuse en ce dimanche. Très vite, elle se souvint que Botero y exposait ses sculptures. Les formes généreuses et exagérées de ces corps de femmes la replongèrent dans un souvenir ancien.

Ce soir-là, le monde n’affluait pas encore sur la piste de danse. Anne, tout en sirotant un coca, ne quittait pas du regard une femme qui épousait parfaitement le rythme de la musique. Il se dégageait d’elle une sensualité énorme, aussi épanouie que les courbes de son corps. A l’arrêt de la musique, la belle inconnue vint s’asseoir à côté d’Anne. Un rien provocant, elle lui vida son verre sans rien lui demander.  Anne fut à la fois irritée et troublée par ce comportement. Et encore plus, lorsque la danseuse commanda un coca qu’elle offrit à Anne.

« Je m’appelle Patricia. Je pourrais boire la mer et ses poissons lorsque je danse comme cela. Vous venez souvent ici ? Je ne vous ai jamais vue. Pourtant je suis une habituée. »

Anne n’osait lui avouer en réalité qu’elle venait là pour la première fois. Elle avait eu du mal à se décider à venir dans cette discothèque réservée aux femmes. Anne était partagée entre sa timidité de surmonter l’inconnu et le désir de rencontrer des femmes, qui comme elle, n’étaient pas seules au monde à aimer des femmes. Le chemin parcouru depuis cette découverte jusqu’au moment de l’accepter et de l’assumer avait été long et sinueux.

Elle n’avait même pas réussi à remplir un rayon de sa bibliothèque aux ouvrages consacrés au sujet ou aux histoires d’amour. Et les quelques articles racoleurs l’avaient laissée sur sa faim. Elle avait alors saisi tout le sens du mot invisibilité. Anne n’eut même pas le temps de répondre à Patricia qu’une musique assourdissante couvrit le son de sa voix. Patricia prit la main d’Anne et l’entraîna dehors. Sous un porche, elle l’embrassa longuement.

Rapidité et manque d’originalité pensa Anne un peu déçue. Leur aventure dura trois mois. L’accord des corps fut parfait. Patricia, très experte, avait initié Anne au plaisir. Ce n’étaient pas les décibels qui avaient empêché le dialogue. Elles n’avaient tout simplement rien à se dire. Patricia quitta Anne, assoiffée qu’elle était de consommer d’autres corps de femmes et d’autres histoires d’amour.

Anne se demanda devant cette statue de chat ce qui avait bien pu pousser les badauds à lui arracher les moustaches. De félin, Jacqueline n’en avait eu que le regard. C’est ce qui avait surpris Anne lorsqu’elle était entrée dans ce bar. Avec Patricia, Anne était devenue familière de ses endroits.  Anne détestait le mot ghetto mais il était révélateur de l’ambiance et des rencontres. Jacqueline n’était pas à proprement parlé le type de femme qui lui plaisait.

Le style petite secrétaire qui vient s’encanailler pour avoir quelque chose à raconter lundi au bureau l’agaçait. Anne était venue se détendre pour la soirée. Sa journée avait été stressante et elle ne voulait pas rentrer directement chez elle où sa solitude l’attendait. C’est Jacqueline qui l’aborda, profitant d’une place qui se libérait au bar pour se rapprocher d’Anne. Sans doute aidée par sa vodka orange, Jacqueline livra sa vie en bloc.

Elle avait connu, à l’adolescence, le grand amour avec une jeune fille de son âge. Puis avait rencontré un homme, un soir, pour avoir un enfant. Enfin son désir de maternité était comblé mais sa vie affective et professionnelle était un gouffre et un désastre. Pourtant, elle avait été chanteuse dans un groupe punk et attendait encore son heure de gloire. Pour l’instant, elle était secrétaire dans un ministère. Sur ce dernier point, Anne ne s’était pas tout à fait trompée.

Pour le reste de sa biographie, Anne pouvait engager un nègre. Cela ferait le best-seller de l’été. Anne souriait, amusée de ce mélange de détresse et d’imagination si fournie. Jacqueline était contente. Personne jusqu’à maintenant ne l’avait écoutée avec autant d’intérêt. Pas même les éditeurs qui lui avaient renvoyé le manuscrit de son roman. Anne n’avait pas cru un mot de son récit mais curieuse, elle voulait savoir ce qui poussait Jacqueline à agir de la sorte. Aussi, elle ne refusa pas de donner son numéro de téléphone quand Jacqueline le lui demanda. Anne pensait contrôler la situation. Elle serait faire marche arrière à temps.

Jacqueline et Anne se revirent souvent. En tout bien, tout honneur. Au musée, au cinéma, au théâtre, à la piscine, au restaurant. Tout était prétexte à être ensemble. Jacqueline avait laissé tomber son côté mythomane. Elle avoua à Anne que son grand Amour était resté très platonique et non partagé. Et qu’Anne était la deuxième femme pour qui elle éprouvait des sentiments. A ce stade de leur amitié, Anne sentit que la situation lui échappait. En effet, un soir, sur son répondeur, Jacqueline lui avait laissé un message.

« Il y a quelques heures quand tu es partie, je me suis sentie très mal à l’aise parce que j’avais réellement envie de te serrer contre moi, de sentir ta peau contre la mienne, de savourer ta chaleur. Quand je t’ai connue, je ne cherchais rien. Ou peut-être un peu d’amitié. Seulement quand tu parles, que tu souris, on a vraiment envie de croquer ta bouche. Et tes mains me donnent envie que tu les poses sur moi. J’ai envie de te découvrir et de te regarder.

Je crois que je commence à tomber amoureuse parce qu’il y a des signes qui ne trompent jamais. Mais je ne veux pas tout précipiter. Je voudrais avoir le luxe de prendre tout mon temps parce que je sais que je n’ai pas beaucoup d’histoires d’amour à vivre. Je meurs de trac à l’idée que ce ne soit pas réciproque. J’ai besoin de temps pour tout quitter et partir avec toi. Je t’embrasse comme tu le désires. »

Histoires d’amour… Anne ne sut que faire. Être ferme et n’en rester qu’à l’amitié. Ou bien céder à la demande de son amie. Anne n’était pas amoureuse de Jacqueline. Elle avait peur de la blesser. C’est par faiblesse qu’elle accepta. Mais très vite, la vie d’Anne tourna au cauchemar. D’abord Jacqueline n’avait ni l’expérience, ni la sensualité de Patricia. Ensuite sous l’emprise de l’alcool, elle reprochait à Anne de l’entraîner dans la marginalité. Ou alors de perturber l’équilibre psychologique de sa fille. Jacqueline ne s’assumait pas, préférant accuser l’autre de son échec. Anne préféra rompre.

Anne avait remonté les Champs Elysées jusqu’aux chevaux de Marly. L’œuvre de Botero lui avait beaucoup plu. Il était enfin temps de rentrer. Dans le couloir du métro, elle fut bouleversée par un couple de femmes main dans la main. Une scène anodine pour les autres voyageurs. Un signe du destin pour elle. Ce fut le déclic. Il y avait ainsi quelque part une femme qui l’attendait. Anne savait qu’en dehors de certains lieux, la probabilité de rencontrer une femme comme elle était aussi bien mince.

Pour l’instant, elle n’avait pas eu de chance. Mais avait-elle exploré toutes les possibilités qui lui étaient offertes ? Anne avait toujours eu peur des petites annonces. Comment faire un choix ? Aussi elle prit son courage à deux mains et ouvrit le dernier numéro de LM. Au bout du compte, une seule retint son attention.

« JF, 31 ans, masculine, sincère et tendre, romantique à souhait, cherche JF 25-40 ans pour amitié et plus si affinité. A vos stylos. »

Silence de la part de la claviste.

Finalement pourquoi celle-là et pas une autre ? Anne n’avait plus envie de se poser des questions. Elle devait elle aussi, par les mots susciter le goût d’être lue car elle n’était pas toute seule à répondre. Ni à rêver d’histoires d’amour.

Quelques jours plus tard le facteur déposa enfin une lettre dans la boîte d’Anne. Avant de l’ouvrir, elle fut saisie d’une émotion jusque-là jamais ressentie. L’adresse était rédigée d’une écriture agréable à lire, régulière, bien espacée, aux caractères bien dessinés et ordonnés. Ainsi se dégageait à la fois de la douceur et de la solidité, de l’harmonie et de la personnalité. L’imagination et les fantasmes d’Anne se mirent en route.

Qui était cette femme ? Qu’avait-elle répondu ? Son cœur s’emballa. Soudain Anne prit conscience que jusqu’alors elle n’en était restée qu’à l’enveloppe charnelle. Elle n’avait jamais accédé au contenu. De toutes les lettres que Viviane avait reçues, c’était celle d’Anne qui l’avait le plus touché. Elle avait apprécié son style sobre et simple, sa sensibilité et sa finesse d’esprit. Anne fut émue aussi de la gentillesse et de la spontanéité de Viviane.

Entre elles deux s’étaient créé une complicité instantanément. Le ton fut très vite à la confidence. Malgré les délais de la poste, elles partageaient une intimité de l’esprit, inconnue jusqu’alors. Au bout d’un an de correspondance acharnée, Viviane eut envie de rencontrer Anne. Elle était ainsi tombée amoureuse d’Anne sans jamais la voir en photo ni même l’entendre au téléphone. Pour Anne, il en était de même. Cependant elles craignaient de s’être idéalisées. Anne se demandait si l’imagination n’était pas préférable au réel. L’amitié une valeur plus sûre que l’amour. C’était la panique.

C’est Viviane qui trouva tout naturellement la réponse. Peu importe l’aspect physique puisque ce qui enrichit et nourrit l’amour et le désir se voit avec les yeux du cœur. Le jour et l’heure de la rencontre furent fixés.

Il était 16 heures ce samedi 12 juin. Un coup de sonnette bref. Anne ouvrit la porte. Viviane était là souriante. Elle lui tendit une rose. Anne prit Viviane par la main et referma la porte. Anne avait tout de suite vu les épaules puissantes de Viviane. Elle savait qu’enfin elle pouvait s’y blottir et trouver la protection qui lui manquait tant. Viviane craqua pour la voix d’Anne. Si calme, si tranquille. La douceur de sa peau également l’avait troublée. L’alchimie de l’amour opérait. Leur rencontre fut un nouveau coup de foudre.

Il est tard maintenant. Isabelle vient de lire cette histoire à Véronique.

« Un peu trop autobiographique, pensa Isabelle.

– Juste assez pour que nos amis nous reconnaissent. Mais pour la lectrice que je suis que deviennent Anne et Viviane ? répliqua alors Véronique.

– Je manque d’inspiration. Toutefois je me suis laissé prendre au jeu de ce concours de nouvelles et de ces histoires d’amour. Nous sommes ensemble depuis quatre ans et c’est avant tout le bonheur absolu. Si j’écris une telle fin, elle me paraîtra trop convenue.

– Tu as raison. Notre rencontre comme celle d’Anne et Viviane est à cet égard atypique. Tu sais comme moi qu’on sourit lorsque nous la racontons. Mais ce qui importe, c’est de nous aimer et de le vivre au quotidien. Et pour une fois que la réalité est plus belle que la fiction, répond Véronique.

– Comme toujours j’admire ton raisonnement, dit Isabelle. C’est aussi pour cela que je t’aime. Demain, je terminerai ce récit. Mais pour l’instant embrasse-moi et serre-moi avant tout dans tes bras ! »

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