Nouvelles lesbiennes

Nouvelle lesbienne : Fidélité

Fidélité est une nouvelle lesbienne sur la crise de la quarantaine.

« Joyeux anniversaire !!! Joyeux anniversaire Nathalie, joyeux anniversaire !!! »

 

Nathalie et Nicole, pour la circonstance, avaient choisi de réserver une salle d’un restaurant en soirée pour fêter l’événement qu’étaient les 40 ans de Nathalie. Elles avaient uniquement réuni leurs amis car aucune de leurs deux familles respectives n’avait accepté le couple qu’elles formaient depuis maintenant quinze ans. « Une passade » avait dit la mère de Nicole. « Ma fille est hétéro, cette Nathalie l’a détournée du droit chemin. Mais un jour Nicole se rendra compte de son erreur ».

De toute évidence, Nicole se dirigeait dans la vie sans boussole car elle était restée sur sa voie. Certes étroite et escarpée face au regard intolérant des gens bien-pensants mais qui suffisait à son bonheur. Nicole avait refusé de répondre aux désirs normatifs de sa mère et de la société, qui loin de la rendre heureuse, l’auraient sans doute aliénée. Coincée entre un mari qu’elle aurait fait semblant d’aimer et des enfants qui n’en auraient eu que faire de son sacrifice, Nicole n’avait pas hésité un seul instant quand elle avait ressenti pour Nathalie un attachement profond et troublant qui, comme une petite musique intérieure, fredonnait ce refrain : « Nat est la femme de ma vie, c’est avec elle que je veux vieillir et je ne peux concevoir l’avenir sans son sourire et son charme infini ».

 

Nathalie avait toujours refusé les concessions. C’était à prendre ou à laisser. Vous m’aimez comme je suis et ne me demandez pas de changer pour vous faire plaisir. Préférant ne pas répondre au chantage affectif de ses parents, elle avait coupé radicalement les ponts avec eux. C’est ainsi qu’elle était venue s’installer en région parisienne où la pression sociale et le regard des autres étaient moins forts. Parce que connaissant son caractère, elle savait qu’inévitablement les affrontements concernant sa sexualité auraient tourné en rapports de force violents. Assumant pleinement son homosexualité, Nathalie, sans pour autant être une militante acharnée, après avoir fréquenté un temps le milieu, avait vite eu envie de rencontrer une femme avec laquelle partager un bon bout de chemin.

 

Nathalie et Nicole s’étaient rencontrées par le plus grand des hasards au cours de vacances au ski. Elles avaient profité des prix imbattables que ce club renommé offrait à ses clients en ce début d’année. Deux semaines pour le prix d’une. Nicole et Nathalie, que les périodes scolaires rebutaient à cause de la cohue ambiante, au buffet comme sur les pistes, s’étaient laissé tenter par ce tarif promotionnel. Au moment de leur réservation à l’agence, elles avaient eu le choix entre un single facturé trente pour cent plus cher ou bien une chambre à deux lits à partager avec une inconnue. Aucune hésitation ! Leur budget n’étant pas élastique, elles s’en remettaient donc au hasard total, faisant confiance en leur bonne étoile.

 

Nathalie eut donc après une nuit blanche passée dans un train couchette la surprise de découvrir sa voisine de chambre. Il s’agissait d’une jeune divorcée, très mal remise de ses conflits conjugaux. Et qui qui avait l’intention de faire payer à la terre entière ses déboires amoureux. C’était simple, elle avait prévu de coucher avec tous les types valables du club. Et donc il n’était pas question pour Nathalie de se doucher le matin ou même de mettre le réveil pour être à l’heure au cours de ski qui débutait à 8 h 30. En effet elle avait besoin de récupérer pour être en forme le soir.

Nathalie ne savait pas si c’était la fatigue qui l’empêchait de répondre du tac au tac ou le culot de la fille qui avait décidé autoritairement de son emploi du temps. Mais elle ne fit ni une ni deux avec son sac et descendit se plaindre à l’accueil. Visiblement l’hôtesse ne fut pas surprise car la jeune femme en question avait déjà découragé six candidates la semaine précédente. Une seule avait tenu une nuit. Mais au prix d’une pneumonie. En effet la belle avait réussi à coincer la fenêtre on ne sait comment avant de partir en boîte. Et malgré trois couvertures et deux couettes, la température glaciale qui avoisinait les moins vingt degrés en ce mois de janvier à 2500 mètres d’altitudes dans les Alpes suisses avait eu raison de la résistance physique de la malheureuse.

Le club connaissait ce genre d’individu qui pour éviter de payer le single s’arrangeait pour l’obtenir gratuitement en décourageant toutes les candidates désignées par le sort. L’hôtel étant loin d’être complet, il était impossible pour le directeur de ne pas rentrer dans le jeu de cette cliente qui avait bien saisi la philosophie et le concept du système qui était de vendre du rêve à tout prix. Pas question pour Nathalie qui venait pour la première fois de repartir insatisfaite et de le faire savoir à tout son entourage. Le bouche à oreille est la publicité la plus efficace et la moins chère que connaissent les entreprises. Surtout quand on sait qu’un mécontent le fait savoir à dix-neuf personnes contre sept quand il est content !

 

Nicole de son côté n’avait guère eu plus de chance. Sa voisine de chambre avait demandé à changer car elle ne supportait pas l’orientation plein nord de la chambre. Son gourou avait été formel : sa tête de lit devait impérativement se trouver tournée vers le sud. Sinon de mauvaises ondes interféreraient sur son destin et sa durée de vie ! Nicole était folle d’accepter de rester dans cette zone si négative et remplie de mauvaises énergies. « Une névrosée » pensa Nicole insensible à ce genre d’arguments mais pas aux odeurs d’encens et aux bougies parfumées qui envahissaient la pièce.

 

C’est ainsi que Nicole et Nathalie partagèrent la même chambre. L’une étant indifférente aux prophéties apocalyptiques et l’autre soulagée de savoir qu’on pouvait partir à la montagne pour skier ! C’est donc par une crise de fou rire que débuta leur histoire. Grâce à ces deux allumées, Nicole et Nathalie avaient, après avoir pensé que le célibat ne réussissait pas aux femmes, été rassurées de se rendre compte que ce n’était pas leur cas.

 

De balades à ski endiablées, aux repas partagés et aux confidences murmurées, les deux amies étaient vite devenues inséparables. Si Nathalie avait déjà eu des aventures avec des femmes, ce n’était pas le cas de Nicole. D’emblée Nathalie avait révélé ses choix affectifs à Nicole, son caractère trop direct ignorant parfois la diplomatie. Nicole avait recueilli la nouvelle par un « ça ne te dérange pas que je sois hétéro ? » ce sur quoi Nathalie avait répliqué « hétéro plus pour longtemps ! ».

Nicole s’en était à peine défendue, ayant ressenti au plus profond d’elle depuis un moment déjà qu’avec les hommes quelque chose ne fonctionnait pas. Et aussi que certaines femmes l’émouvaient au plus haut point. Aussi quant à la veille de son départ Nathalie l’embrassa alors qu’elle l’a rejointe dans son lit, Nicole se laissa faire, surprise de l’audace de sa main, qui naturellement avait éteint la lumière dans un premier temps pour dans un deuxième chercher le chemin qui mènerait Nathalie à la jouissance.

 

Depuis quinze ans, elles ne s’étaient plus quittées au point que leurs amis les décrivaient comme un couple fusionnel. Poussant jusqu’à les assimiler à des sœurs jumelles. Leur mimétisme étant tel qu’elles avaient les mêmes tics de langage ou mimiques, voire la même morphologie. Personne ne les imaginait autrement que vieillir ensemble main dans la main, Nathalie et Nicole étant la fidélité incarnée. C’était à la fois rassurant de se les représenter ainsi mais aussi étouffant car n’était-ce pas le deuil absolu de toutes les autres à venir. Le comble de l’ennui pour qui se voulait ouvert sur les infinités de possible que la vie offre à chacun d’entre nous. Certains se demandaient d’ailleurs comment elles pouvaient au bout de toutes ces années entretenir et susciter le désir de l’autre. Se surprendre encore, elles qui n’avaient plus aucun secret non partagé.

 

Le gâteau venait d’être découpé. Chacun des convives, une assiette à la main, avait maintenant les yeux rivés vers Nathalie. Elle ouvrait le cadeau de Nicole, une montre de prestige, gravée au dos du boîtier. « Pour tes 40 ans. Que ce présent te rappelle qu’à chaque seconde mon cœur bat pour toi ». Applaudissements. Nathalie ouvrit un à un tous les paquets, embrassa et remercia chaleureusement chaque invité. La fête était réussie. Il était une heure du matin quand chacun se décida à rentrer, le restaurant n’ayant pas l’autorisation de nuit.

 

Nathalie et Nicole seraient bien parties se coucher si deux de leurs amies ne leur avaient proposé de finir la soirée en boîte. Elles n’y avaient plus mis les pieds depuis le début de leur rencontre. Ce genre d’endroits n’étant pas propice à l’intimité et aussi parce que leur rythme s’accordait mal avec les horaires tardifs d’ouverture. Nathalie et Nicole étaient plutôt le genre couche-tôt, lève-tôt afin de pouvoir pendant leurs loisirs s’adonner au sport qui restait leur activité préférée. D’habitude elles auraient décliné l’invitation mais Nicole accepta sans que Nathalie n’eût le temps de réagir. N’étant pas le genre à régler leurs comptes en public, Nathalie fronça les sourcils, regarda sa montre. Mais le sourire désarmant et coquin de Nicole stoppa net les arguments silencieux de sa compagne.

 

L’atmosphère enfumée et bruyante de la boîte déplut d’emblée à Nathalie qui regretta immédiatement de s’être laissé entraîner dans ce plan. Leurs deux amies, familières du lieu, se volatilisèrent sur la piste de danse, de cet endroit uniquement réservé aux femmes qui aiment les femmes. Nathalie hurla dans le creux de l’oreille de Nicole. « Viens, on s’en va. N’oublie pas que demain nous avons prévu une randonnée. » Nicole répondit que ce n’était pas poli de partir sans dire au revoir à leurs amies et proposa de rester une demi-heure. Elles prétexteraient ensuite la fatigue pour s’éclipser. Nathalie approuva et elles cherchèrent en vain un endroit pour s’asseoir.

Le monde avait envahi tout l’espace disponible. Seul au bout du comptoir du bar, deux tabourets venaient de se libérer. L’entrée leur donnait droit à une boisson. Nicole et Nathalie commandèrent chacune un cocktail non alcoolisé, afin de garder les idées claires. Le bruit empêchait toute discussion. Seul regarder le spectacle de ces femmes dansant sur de la musique techno pouvait leur donner une contenance. Nicole et Nathalie ne possédaient pas tous les codes de communication. « On se croirait à l’école maternelle. Tu as vu leur âge ? » hurla Nicole. La voisine de bar qui avait malgré tout entendu la réflexion et qui avait dû se reconnaître dans la description, avec son piercing au sourcil et ses cheveux très courts mit un coup de coude à Nathalie : « Alors la vieille on n’est pas encore couchée ? Vous avez le droit à un tarif réduit avec votre carte vermeil ? »

 

Piquée au vif Nathalie regarda l’effrontée droit dans les yeux et sans la quitter du regard commença à danser sur la musique. Nicole, médusée de constater que Nathalie se débrouillait plutôt bien, l’encouragea à continuer d’un hochement de tête. « Je m’appelle Sandra et toi ? » « Nathalie ». Sandra sauta de son tabouret et se lança à l’assaut de Nathalie. C’était à qui allait apprendre à l’autre. Nicole commença à ressentir un malaise quand la lumière se fit plus sombre et que Sandra sans même attendre que le DJ ne lançât le slow se colla effrontément contre Nathalie qui ne montra aucune résistance ni même l’ombre d’un sursaut.

Nicole ne pouvait plus détacher ses yeux du pubis de Sandra qui allait et venait au rythme des paroles langoureuses contre la cuisse de Nathalie. Nathalie semblait jouir alors du contrôle qu’elle avait du désir de Sandra. Elles se chuchotaient à l’oreille des mots qui ne semblaient faire rire qu’elles. Et Nicole sentit qu’elle allait exploser quand dans un grand sourire Nathalie lui fit un clin d’œil.

Pas de scandale dans cet endroit, cela ferait désordre mais surtout trop plaisir à Sandra. Ce genre de filles devait raffoler exciter les femmes en couple. Comme les hyènes qui se nourrissent des cadavres, Sandra se repaissait de la jalousie qu’elle savait si bien faire jaillir en utilisant un truc vieux comme le monde. L’attrait de la nouveauté. Nicole se contenta de lever le poignet très haut et de tapoter sa montre, dans le genre « tu as vu l’heure, je te rappelle que demain nous avons programmé une randonnée ! ».

 

Nathalie ne se fit pas prier. Sandra commençait à la coller d’un peu trop près. En effet l’idée qu’elle puisse éprouver un orgasme en public l’affolait quelque peu. L’expression « des femelles en chaleur » lui vint à l’esprit. Elle aurait préféré que ce soit au singulier et non au pluriel. Nathalie avait voulu jouer, elle s’était bien amusée et là elle risquait de faire mal à Nicole. La perversion avait ses limites. Surtout quand on n’a aucune affinité pour ce genre et la finalité de tout cela lui échappait. A bien y repenser elles auraient dû déjà être parties. Elles oublièrent de saluer leurs amies car il fallait qu’elles quittent ce lieu immédiatement. C’était presque une question de vie ou de mort. Sandra se retrouva plantée au beau milieu de la piste et hurla : « salope, quand on allume, il faut savoir éteindre » et fit un doigt d’honneur en guise d’au revoir.

 

Nathalie et Nicole s’étaient couchées sans un mot. Il serait bien temps d’en rediscuter plus tard car il n’était pas question d’annuler la balade. La nuit fut courte et le réveil douloureux, là encore régna un silence de plomb entre elles deux. Heureusement le temps fut magnifique. Et leurs corps habitués à de longues marches se mirent sur pilote automatique jusqu’à ce que l’une et l’autre enfin émergea de ses pensées.

 

« Qu’est-ce qui t’a pris hier de te donner en spectacle avec cette punkette ? Tu avais perdu le sens de la mesure ?

– J’avais envie de lui donner une bonne leçon. Elle m’avait énervée d’emblée avec son insolence, on ne lui parlait pas que je sache.

– Oui mais qui a voulu absolument y aller ? Nous n’avions rien à y faire ! Je me suis senti ridicule quand j’ai vu la moyenne d’âge. Et toi au lieu de partir quand elle nous a répondu, tu en as rajouté. A croire que tu tombais de la dernière pluie et que tu ne l’avais pas vu arriver avec ses gros sabots !

– Eh ! Mais tu es en train de me faire une vraie scène de jalousie ma parole ! Atterris Nicole, je ne t’ai pas trompée, ni en pensée, ni en parole, ni en acte. Pourquoi tu te mets dans cet état pour une fille qu’on ne reverra pas ? Qu’est-ce que tu fais de nos quinze ans d’amour et de fidélité ?

-… »

 

Nicole n’avait plus envie de discuter. Nathalie avait sans doute parfaitement raison mais pourquoi avoir agi de la sorte. Il valait mieux ne pas chercher à analyser plus, cela ne pourrait mettre que de l’animosité entre elles deux. Elle ne voulait pas non plus donner plus d’importance qu’elle ne le méritait à cette Sandra. Après tout Nicole était restée passive face à la scène. Elle avait aussi participé à sa façon au déroulement des faits. « Oublions tout cela ! » fut le mot de la fin.

 

Le ver avait été mis dans la pomme. Nicole ne pouvait plus ignorer que Nathalie avait une part d’ombre qui lui échappait et que ce serait-il passé si elle n’avait pas été là ? La fidélité coulait de source tant que Nathalie n’avait pas eu ce comportement ambigu. Mais dès que Nathalie attardait un peu trop son regard sur une femme ou prononçait une phrase qui pouvait prêter à confusion, l’esprit de Nicole se mettait en grande effervescence.

Nicole pour calmer ses inquiétudes se rassurait en se répétant que la confiance ça se construisait sur des années. Ce n’est pas parce qu’un soir de fête, Nathalie s’était simplement amusée que tout de suite elle l’avait trompée, que leur histoire était finie. Petit à petit tout rentra dans l’ordre. Nathalie et Nicole retrouvèrent leurs habitudes et leur routine. Au bout du compte cela avait eu l’avantage de renforcer leur amour l’une pour l’autre, tant est qu’il en eût besoin.

 

Créteil, le festival de films de femmes. C’était un rendez-vous annuel incontournable pour Nathalie. Nicole n’aimait pas cette ambiance. Cette cohue pour des œuvres toujours programmées dans des salles trop petites. L’hypocrisie des organisateurs qui feignaient d’ignorer que la majorité du public était lesbien et qui s’évertuaient à tout faire pour attirer un public hétéro et parisien qui n’en avait rien à faire que des femmes portent un regard différent des hommes sur le monde.

Nathalie prenait en général quelques jours de vacances pour être sûre de voir tout ce qui d’après le catalogue semblait intéressant et qui correspondait à ses goûts et centres d’intérêt. Surtout ce qui lui plaisait par-dessus tout c’était d’assister aux débats organisés après la projection à la « piscine ». En général d’une année sur l’autre, elle revoyait les mêmes têtes, apprenant au gré des clans qui se formaient ou des femmes qui venaient en couple à quel point le besoin d’amour ou d’amitié occupait une place primordiale. Elle regrettait d’y venir seule car elle savait qu’on devait la croire célibataire. D’ailleurs elle était la première à faire des supputations sur les unes ou sur les autres. Mais en même temps elle savait que pour la bonne santé de leur couple, elles se devaient l’une et l’autre de cultiver leur jardin secret.

 

Il était dix huit heures, la séance allait commencer et Nathalie hésitait. Elle en était à son quatrième film de la journée. En effet elle avait quitté une projection tant la manière de traiter le sujet l’ennuyait. Et aucun débat ne l’avait vraiment accroché. Le festival manquait de rythme, on était pourtant mardi et cela se sentait dans sa fréquentation. Elle relisait encore une fois le catalogue pour ne pas avoir de regret quand elle entendit une voix lui dire « salut ». Elle leva les yeux pour apercevoir une jeune femme, assez belle à son goût, du genre androgyne, qui connaissait c’était sur son pouvoir de séduction. Nathalie lui sourit et l’inconnue s’approcha d’elle.

« Salut ?

– Tu n’as pas l’air de me remettre. Sandra ! Tu te souviens la boite de nuit, le slow…

– Ah oui ! Tout à fait. Disons que c’était juste un amusement, l’envie de te défier car je t’avais trouvé un peu insolente. Je suis du genre très fidèle, si tu vois ce que je veux dire. Ainsi que les choses soient claires entre nous, dit Nathalie agacée qui avait envie de s’en débarrasser au plus vite.

– Faut que tu arrêtes de te la jouer. Je ne te drague pas, tu étais déjà trop vieille pour moi il y a quelques mois. Ce n’est pas pour te trouver jeune aujourd’hui. J’ai simplement dit salut, c’est tout, alors te fais pas tout un cinéma autour !

– Excuse-moi, je ne voulais pas te vexer. Tu as raison, tu n’as rien dit d’autre que salut. Tu es là depuis le début du festival ou bien tu es juste là pour le seul film lesbien de la sélection ?

– J’ai pris une carte d’abonnement et j’ai prévu d’aller voir tout ce qui m’intéresse. Je t’avais déjà repéré mais je n’étais pas sûre car tu étais seule. Ta copine n’est pas là ? Elle semblait du genre possessif. Je ne m’imaginais pas un instant qu’elle ait pu te laisser sans elle dans un endroit aussi dangereux qu’ici ?

– Fidèle ne veut pas dire fusionnel. Nous existons l’une sans l’autre et Nicole a confiance en moi. Le danger vient davantage de soi que des autres en amour.

– C’est toi qui le dis ! »

 

Nathalie préféra ne pas répondre car Sandra l’énervait quelque peu avec son assurance. De toute façon les portes de la salle venaient de s’ouvrir et il y eut comme une poussée venue de l’arrière qui les propulsa vers l’ouvreuse. C’est tout naturellement qu’elles s’assirent l’une à côté de l’autre. Sandra ne fit même pas semblant de reconnaître une vague copine et Nathalie d’être indifférente à la situation. Le film fut à la hauteur de leurs espérances : l’histoire avait de la consistance, les sentiments amoureux exprimés avec finesse et les scènes érotiques on ne peut mieux filmées. Les spectatrices réagissaient aux rebondissements du scénario et certaines s’embrassaient même lorsque l’action était moindre.

 

Nathalie sentait Sandra se tortiller sur son siège, elle n’était pas insensible à ce que ça réveillait en elle et, Nathalie, stoïque, pensait à Nicole pour éviter de se donner en spectacle. Il n’y avait rien de tel pour la mettre de mauvaise humeur qu’une femme ou un homme qui ne cachait ni son désir ni son excitation. Ce qui était intime devait le rester et l’étalage et la crudité des mots et des gestes dont certains étaient experts la mettaient mal.

Sandra qui n’en pouvait plus de s’agiter seule sur son fauteuil voulut savoir si Nathalie partageait ses fantasmes et aussitôt plaça sa main sur le genou de cette dernière avec l’envie de remonter le long de sa cuisse. Nathalie ne lui laissa pas le temps de son exploration qu’elle prit sa coquine menotte pour la claquer un peu violemment sur l’accoudoir. Sandra, surprise, fit comme si rien ne s’était passé et continua à se concentrer sur l’écran. En revanche son agitation motrice cessa subitement, comme si elle s’était pris un seau d’eau froide sur la tête. Fin du film. Applaudissements et évacuation de la salle.

 

Sandra regarda ses chaussures et les marches ne sachant quoi dire ou quoi faire afin de ne pas perdre sa prestance. Nathalie gênée de la violence de sa réaction voulant rattraper le coup mais sans non plus s’excuser ni lui donner de faux espoirs se mit à réfléchir à toute vitesse. La lumière crue du jour les ramena à la réalité et Nathalie proposa à Sandra de prendre un café.

 

« Va donc rejoindre ta copine puisque tu ne peux pas vivre sans elle !

– Jalouse avec ça ? Ce serait plutôt à moi de te reprocher quelque chose, n’inverse pas les rôles ! J’ai horreur des gens qui se posent en éternelles victimes. Tu as pris des risques, tu assumes, je t’avais dit que j’étais fidèle. »

 

Sandra éclata de rire. D’accord elle s’était pris un râteau mais elle savait aussi où elle mettait les pieds. Les forteresses imprenables c’était son truc et Nathalie l’intéressait au plus haut point. « OK, j’ai joué j’ai perdu ! Mais qui ne tente rien n’a rien, de toute façon je t’aurai ! » se dit-elle intérieurement. Sandra et Nathalie échangèrent leur point de vue sur le film. C’est sûr il aurait le prix du public vu l’enthousiasme général. Elles voteraient bien évidemment pour lui. Sur ces considérations, elles se quittèrent, le festival durant encore quelques jours, elles auraient l’occasion de se revoir.

 

Nathalie raconta à Nicole sa rencontre avec Sandra mais omis de lui parler de la main baladeuse. Elle fit un récit factuel, s’appesantissant plus sur leurs points en commun de cinéphiles et de festivalières que de leurs divergences sur les aventures extra-conjugales. Nicole qui avait toute confiance en Nathalie voyait même la situation d’un bon œil car cela la déculpabilisait de ne pas partager la passion de son amie. Nathalie avait voulu que Nicole l’accompagne au moins une fois à Créteil afin de se montrer avec elle et faire savoir à toutes ces chasseresses qu’elle était en couple. Mais Nicole était au-dessus de tout ça et ignorait totalement les codes et les fantasmes que ce lieu véhiculait. Elle avait accepté une fois de s’y rendre mais tous ces regards braqués sur elle l’avaient fait fuir et Nathalie avait dû se faire une raison.

 

La nuit fut agitée. Nathalie rêva du film et à la place des actrices, c’étaient elle et Sandra qui faisaient l’amour. Le plaisir la submergea autant que la culpabilité qui l’étreignit à son réveil. Les images continuaient à s’imposer d’elles-mêmes et c’est troublée qu’elle partit pour Créteil après avoir serrée très fort Nicole dans ses bras. Leur sexualité avait pris un rythme de croisière et même si ce n’était plus aussi passionnel qu’au début, l’intensité et la profondeur de leurs rapports donnaient une force particulière à leur amour.

 

Nathalie se mit à penser dans sa voiture que Sandra y avait gagné en charme et en beauté à s’être laissé pousser les cheveux. Ils étaient encore très courts mais ils lui donnaient un côté androgyne qu’elle adorait chez les femmes. Nathalie devait se l’avouer, Sandra correspondait à son idéal de lesbienne et si elle n’avait pas un air si sûr d’elle, sans doute la chair serait-elle faible. Pour ce qui était de la fidélité des sentiments, Nathalie était certaine d’elle, pour ce qui était de celui du corps, elle vacillait sur ses principes.

Le problème c’est qu’elle ne se voyait pas coucher avec Sandra sans éprouver un minimum d’amour et elle savait également qu’elle mettait le doigt dans un engrenage qu’elle ne contrôlerait pas. Sandra pourrait très bien ne pas se contenter de la bagatelle et lui réclamer l’exclusivité. Autant ne rien entreprendre que de se plonger dans la gueule du loup. La fidélité était surtout un rempart contre les questions métaphysiques et les éventuels conflits d’intérêt qu’une aventure pourrait faire surgir. Elle n’avait pas envie de faire souffrir Nicole ni de se compliquer l’existence, après tout sa relation actuelle la satisfaisait largement.

 

Sandra était arrivée avant elle. Visiblement elle avait quitté la séance précédente de midi car elle regardait la grille de programmation avec attention. Nathalie avait préféré venir pour le film de treize heures. Elles se firent un petit signe amical de reconnaissance. La cohue de la veille n’était plus qu’un vieux souvenir, en dehors des festivalières habituelles et des professionnels, peu de visages nouveaux. Nonchalamment Sandra s’approcha de Nathalie. Elle engagea la conversation sur des banalités d’usage et lui expliqua qu’elle pouvait éviter le long métrage de fiction bosniaque. Nathalie avait prévu de voir deux ou trois films aujourd’hui, Nicole rentrant tard à cause d’une réunion de service qui risquait de durer. Sandra ne voulut pas lui avouer mais le premier de sa liste n’était pas terrible.

Cela ne l’empêcha pas d’entrer avec Nathalie et de s’asseoir à ses côtés. Les deux court-métrages leur plurent et lorsque la salle fut de nouveau plongée dans le noir, Nathalie comprit, rien qu’au générique qu’elle allait s’ennuyer. Elle se donna une demi-heure pour sortir, parfois elle avait eu de bonnes surprises. « Quel navet ! » glissa-t-elle à l’oreille de Sandra. « Je sais je l’ai déjà vu ! » Troublée par sa réponse, Nathalie se raidit sur son siège. Pourquoi lui avait-elle caché ce détail ? Que penser de son attitude ? A trop se poser de questions, elle en oublierait presque que Sandra avait respecté son choix et l’avait laissé libre de son désir.

Après tout, si elle le lui avait dit avant d’entrer, elle lui aurait peut-être gâché sa joie et l’aurait empêché de se faire par elle-même une opinion. Sandra remonta dans son estime et Nathalie se dit qu’elle n’avait pas que des défauts. Elle se laissa glisser dans son fauteuil et cette détente corporelle n’échappa pas à sa voisine. Sandra marquée par l’expérience de la veille préféra ne rien entreprendre. Elle aussi s’affala dans son siège et malgré elle son genou alla cogner celui de Nathalie. D’un geste brusque elle resserra les jambes ne voulant pas briser cette délicieuse intimité. Nathalie la regarda en souriant et Sandra étonnée le lui rendit.

Elle reprit alors la pose et Nathalie dans un mouvement de la pointe du pied caressa le genou de Sandra. Encouragée elle se retourna légèrement et posa sa main sur la face interne de la cuisse de Nathalie, ne bougeant que les doigts. Au fur et à mesure que le film avançait, la salle se vidait de ses rares spectatrices et toutes celles qui restaient étaient plusieurs rangs devant elles. Pendant une heure encore personne ne pouvait les déranger et Sandra sentit que ce genre d’occasion risquait de ne plus se reproduire. Nathalie entièrement absorbée par le plaisir que lui procurait Sandra en oublia complètement Nicole, le festival, ses aprioris sur Sandra, ses grandes théories sur la fidélité bref la réalité. Sandra, experte dans l’art de faire perdre la tête aux plus résistantes savait que Nathalie était en train de succomber.

Elle se pencha vers Nathalie et se mit à l’embrasser fougueusement. Nathalie répondit à son baiser et se mit à lui caresser la poitrine. Rien ne pouvait les stopper et dans un même élan elles glissèrent par terre. Oubliant l’inconfort du lieu, Sandra couchée sur Nathalie se frotta contre sa cuisse. Elle était sur le point de jouir quand Nathalie la repoussa vigoureusement, elle étouffait comme si elle avait un étau qui lui serrait les poumons. Elle ne pouvait pas tromper Nicole, elle ne pouvait pas dans un moment d’égarement détruire quinze ans de vie commune. Sandra pouvait être sa fille, Nicole pouvait être sa mère.

Sandra était sans doute une bonne amante mais pas la femme de sa vie et s’envoyer si minablement en l’air dans une salle de cinéma, elle avait passé l’âge. Elle se releva, prit ses affaires et sans un geste descendit les escaliers vers la sortie. Eberluée Sandra ne fit rien pour la retenir, coincée entre l’envie de lui crier « salope » et de calmer manuellement son excitation. Elle opta pour la deuxième solution mais le soufflé était largement retombé, le spasme final fut plutôt douloureux. Elle sortit aussi de la salle et jeta un œil aux alentours afin d’apercevoir Nathalie. Il était clair qu’elle avait dû filer.

 

En fait Nathalie était assise et buvait tranquillement un café comme si de rien n’était. Sandra fonça sur elle voulant à tout prix une explication.

 

« Assieds-toi, tu veux un café ?

– Tu te fiches de moi, tu m’allumes et tu me plantes là, à quoi tu joues ?

– A rien ! Je t’ai dit que j’étais fidèle, c’est tout, tu n’as pas voulu l’entendre, est-ce de ma faute ? Tu es mignonne Sandra, très désirable, tu as toutes les qualités pour rendre une femme heureuse, le seul hic c’est que j’ai déjà quelqu’un. Cela ne m’intéresse pas un petit coup à la va-vite. Il valait mieux s’en arrêter là !

– Parle pour toi ! Qui te dit que justement je ne suis pas intéressée par ce genre d’aventures ?

– Moi pas. Cela va ne nous mener nulle part et je n’y tiens pas. Franchement tu nous vois un avenir ensemble ? »

 

Nathalie avait marqué un point. Sandra ne savait pas trop où cette histoire allait la mener. C’était avant tout une blessure d’amour propre. Elle venait d’apprendre à ses dépens qu’il y avait des forteresses imprenables, que son charme avait des limites et que certaines valeurs avaient encore cours. Elle regarda Nathalie droit dans les yeux et lui sourit.

 

« C’est bon, j’ai compris, entre nous deux ce n’est pas fini puisque ça n’a même pas commencé. A bien y regarder je suis en colère et frustrée mais en même temps je trouve ça rassurant. Je sais qu’on peut se jurer fidélité et s’en tenir à ses promesses. Quand on aime et qu’on respecte l’autre, c’est évidemment plus facile à tenir. Tu dois me trouver bien égoïste d’avoir agi ainsi avec toi. Tu vois je n’arrive pas à renoncer à toutes les autres.

– A chacun sa manière d’être heureux. Être fidèle c’est effectivement faire le deuil de tous les amours que l’on n’aura pas. Si mon couple avait traversé une crise, tu aurais sans doute eu un autre discours. Mais l’image de Nicole m’est apparue brutalement et je savais que j’allais la retrouver tout à l’heure. Je voulais continuer à lui faire confiance, à me regarder dans la glace sans avoir honte de moi. Est-ce que tu comprends ? »

 

Sandra se leva et partit sans se retourner. Nathalie se plongea dans le catalogue. Le prochain film était un documentaire sur le PACS. Il n’est jamais facile pour une femme de vieillir et la crise de la quarantaine interroge son rapport au désir et à la fidélité. Sandra sans le savoir, en réveillant son démon de midi, venait de lui éviter une chute encore plus brutale. La première fidélité est à soi. Et Nathalie savait que c’est finalement la plus difficile à maintenir.

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