Nouvelles lesbiennes

Nouvelle lesbienne : Faits divers

Faits divers est une nouvelle lesbienne inclassable.

Le paysage avait complètement disparu sous la neige. Il ne restait plus rien du traçage des routes et les arbres semblaient tenir stoïquement debout malgré le poids de leur épais manteau. Laure et Coralie étaient coincées dans leur chalet depuis deux jours. Au début, Laure peu encline au pessimisme, avait répété à Coralie inquiète que cela allait cesser très vite. Mais ensuite le vent avait redoublé et c’était une véritable tempête qui s’était abattue sur la station.

Hors saison, la priorité du ministère de l’équipement n’était pas de dégager les routes rapidement. En effet Coralie le savait car elle avait connu pareille expérience quelques années auparavant. Mais Laure n’avait pas voulu l’entendre. Il aurait fallu partir pendant qu’il en était encore temps. Maintenant c’était trop tard. Un mètre de neige bloquait la sortie et elles n’avaient pas eu le réflexe de prendre la pelle qui était dans le garage. Heureusement Coralie avait son portable et elle pourrait appeler au secours si la situation se dégradait davantage.

Deux jours, bloquées à attendre le retour au calme. Cependant Laure et Coralie, en vacances pour une semaine, n’avait pas jugé opportun de remplir leur garde-manger. Aussi lorsque le dernier bout de pain fut avalé et le frigo vide, le bel optimisme de Laure s’envola d’un coup sec. Coralie avait raison. En effet c’était la catastrophe. Il fallait maintenant agir. Aussi bien décidée à ne pas se laisser aller, Laure s’habilla chaudement. Elle devait chercher du secours car il était impensable de nos jours de rester sans aide.

Seulement lorsqu’elle ouvrit la porte, un gros bloc de neige lui barrait le passage. De rage, elle la referma et monta à l’étage. Le garage était enfoui sous les congères et il ne fallait compter ni sur la pelle, ni sur la voiture. Puisque que c’était ainsi, Laure passerait par la fenêtre. Cependant c’était sans tenir compte qu’elle allait s’enfoncer jusqu’à la taille si elle voulait rejoindre à pied le village qui était à deux kilomètres. Sans radio, sans journal et sans télévision, coupées du monde, elles étaient sans nouvelle de quiconque. C’était pourtant le moment ou jamais d’appeler les secours.

Coralie se saisit de son portable et composa le numéro des pompiers. Un silence puis une tonalité. Enfin une voix de femme. Elle débitait de manière laconique mais néanmoins agréable un message enregistré qui disait en substance de rappeler ultérieurement car le système n’était pas en service, toutes les connexions étant coupées. Un comble. Ce n’était pas du pessimisme qui s’abattit sur elle mais du désarroi. C’était la fin. Elles allaient ainsi mourir de faim à cause d’une tempête de neige et surtout à cause d’une mauvaise appréciation de la situation.

Il fallait tenter le tout pour le tout. Quitte à mourir autant que ce le soit à sauver sa peau. Laure chaussa ses skis et sauta de la fenêtre. Elle atterrit un mètre plus bas. C’était la fin de l’après-midi et le jour commençait à tomber. Deux kilomètres en ski ce n’était pas le bout du monde. Sauf qu’avec la neige qui l’empêchait de voir à plus d’un mètre et qui avait supprimé tout repère, l’affaire était loin d’être classée. Avancer de 50 mètres, tourner à gauche, avancer encore de 100 mètres et tourner à droite. Facile à dire.

Mais la route n’existait plus et les panneaux étaient illisibles. Quant à savoir où elle était maintenant, c’était impossible. Même le chalet semblait s’être volatilisé. Avancer. Il ne lui restait plus que cela. Un froid pénétrant lui glaçait les articulations et lui brûlait les yeux et le visage. Son corps en quelques minutes n’était devenu que douleur et la faim, tapie avec l’anxiété, venait de se réveiller, impérieuse, ne demandant qu’à être satisfaite. Ne pas pleurer. Avancer. Coralie comptait sur elle et elle ne devait pas la décevoir.

Il y avait maintenant plus d’une heure que Laure était partie. Coralie l’imaginait au village, racontant leurs déboires. Dans peu de temps, elles seraient délivrées de leur calvaire. Elle était loin de la réalité. Laure, aveuglée par la neige, s’était éloignée de la bonne direction et errait dans les champs qui constituaient habituellement les pistes de ski se répandant ainsi à perte de vue. Laure commençait à sentir qu’elle n’allait nulle part. En dehors d’elle, il n’y avait plus aucune empreinte de vie humaine et au fur et à mesure qu’elle se hâtait ses traces s’effaçaient comme par magie.

C’est alors qu’elle aperçut l’arbre. Un conifère immense, majestueux, qu’elle avait pris en photo au cours d’une de leurs ballades, quelques jours auparavant. Elle ne pouvait pas se tromper. Il était unique, reconnaissable parmi des milliers. Laure était loin du bourg mais elle n’était plus perdue. Il fallait maintenant qu’elle suive la lisière de la forêt en partant de la gauche de l’arbre. Et lorsqu’elle arriverait à cette ancienne église en ruines, le village ne sera plus qu’à quelques foulées. Là il y aurait de la lumière pour la guider.

Malgré le froid, la faim et la peur, Laure skia sans relâche pendant une heure encore. Lorsqu’elle vit enfin jaillir comme des étoiles les éclairages des maisonnées, Laure sut qu’elle était sauvée. Les montagnards s’étaient organisés pour déblayer les rues et les pas de porte, se relayant sans cesse. Laure frappa à la première bâtisse venue. C’était le presbytère. Le curé, lorsqu’il ouvrit, n’en crut pas ses yeux. Laure était pour lui une miraculée. En effet comment avait-elle pu résister à ce déchaînement météorologique ? Il la fit entrer après l’avoir aidée à déchausser ses skis. Ensuite il l’installa près de la cheminée et la déshabilla. Enfin il lui donna des couvertures pour la réchauffer et des vêtements à sa taille qu’il avait réservés pour ses œuvres humanitaires.

Laure, la mâchoire figée par le frimas, ne pouvait plus articuler aucun son, y compris pour s’excuser d’avoir lâché le bol de bouillon qui s’était échappé de ses mains gelées et qui s’était brisé sur le carrelage. Quand, au bout d’une demi-heure, Laure put raconter son histoire, le curé avait déjà appelé le médecin qui était également le maire de la commune. Coralie était en danger. En effet dans moins d’une heure, elle n’aurait plus d’électricité et seule dans le noir et dans le froid, privée de nourriture, elle n’y survivrait pas. Il fallait faire vite.

En dehors de quelques engelures, Laure allait bien. Le médecin lui ordonna surtout du repos, de la chaleur et un bon repas. Il passa quelques coups de téléphone, appelant en renfort des hommes qui, comme lui, connaissaient bien la région. Équipés, grâce au chasse-neige, ils ramèneraient Coralie dans les plus brefs délais. Laure devait avoir confiance.

Laure s’endormit de fatigue et d’épuisement. C’est le baiser de Coralie qui la tira des bras douillets de Morphée. Serrées l’une contre l’autre, elles pleuraient de joie, se confondant en remerciements. A cause de l’heure tardive, les effusions furent brèves. Le curé leur avait préparé un lit à l’étage, il serait temps d’en reparler le lendemain.

Dans la nuit, la neige cessa de tomber. Au matin, l’air était encore vif et le ciel gris. La luminosité donnait à la station une atmosphère particulière comme si le paradis était descendu sur terre. Coralie et Laure se croyaient encore dans leur rêve quand elles franchirent la porte mais les flashs qu’elles reçurent en plein visage les ramenèrent à la réalité. Un des sauveteurs était également journaliste et il avait vu dans cette aventure l’occasion de tirer un bon papier qui ferait vendre. Il avait eu la décence d’attendre de les voir sortir du presbytère pour les saisir.

Coralie et Laure acceptèrent de raconter les détails de leur histoire. On leur avait sauvé la vie et elles étaient reconnaissantes à tous les gens de s’être mobilisés autour d’elles. Et puis si leur témoignage pouvait éviter à d’autres leur mésaventure, cet article aurait son utilité. Leur récit terminé, les routes étant à présent en partie dégagées, elles pouvaient regagner leur chalet sans peine. Elles en profitèrent également pour faire quelques courses.

Cet endroit leur faisait peur maintenant. Elles devaient partir au plus vite. Un engin mécanique avait déblayé leur porte ainsi que celle de leur garage. Coralie n’en eut pas pour longtemps à faire les bagages pendant que Laure équipait les roues de la voiture avec les chaînes. Dans quelques heures, ce cauchemar ne serait plus qu’un vilain souvenir. C’était sûr l’an prochain, elles préféreraient le soleil des Antilles à la beauté des forêts enneigées. Il leur faudrait un peu de temps pour cicatriser la plaie.

Elles roulaient depuis six heures. Dans moins d’une heure, elles seraient chez elles. Le paysage leur était familier et la grisaille de la banlieue ne leur avait jamais apparu aussi agréable. Fini de voter écologiste. La civilisation et le progrès avaient du bon. Elles avaient décidé de laisser la nature où elle était. A d’autre mais plus à elles. Citadines elles étaient, citadines elles resteraient. Demain partout dans la presse, on parlerait des miraculées de la neige. Elles qui aimaient la discrétion devraient affronter la curiosité d’autrui. Vraiment ces vacances elles s’en souviendraient.

Laure en regardant le tableau de bord s’aperçut qu’il ne restait plus beaucoup d’essence dans le réservoir. Il ne manquait plus qu’une panne sèche et se serait le bouquet. Leur inconséquence leur avait déjà joué des tours ce n’était pas la peine de tenter le diable. Une station était indiquée à un kilomètre. Ce serait l’occasion de faire une pause. C’était toujours dans les fins de parcours, statistiquement, qu’avaient lieu les accidents.

La pompe était déserte. Laure n’en eut pas pour longtemps à faire le plein. Elle invita Coralie à descendre avec elle boire un café. Dans le relais, les journaux du soir étaient arrivés. On y voyait leur photo en dernière page, dans la rubrique des chiens écrasés, avec un titre racoleur qui donnait envie d’en savoir plus. Coralie voulut acheter le journal. Un souvenir ! Laure approuva. Finalement, dans quelques années, loin du danger, elle aussi serait contente de raconter l’aventure, preuve à l’appui.

Elles se dirigèrent vers la caisse pour payer. Dans leur excitation elles n’avaient pas vu l’homme à la cagoule, ni même le pompiste apeuré. Pas plus d’ailleurs que le fusil à pompe qui les tua net.

Laure et Coralie firent la une des journaux le lendemain. On parla d’elles à la télévision et à la radio. Ce qui avait frappé les imaginations était que ce fait d’hiver dans son côté « faits divers» nous rappelait que malgré des effets divers, on n’échappe pas à son destin.

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