Nouvelles lesbiennes

Nouvelle lesbienne : Faites vos jeux, rien ne va plus !!!

roulette

Faites vos jeux, rien ne va plus  est une nouvelle lesbienne qui traite du chagrin d’amour.

« Un déca, s’il vous plait ! »

La barmaid, vêtue d’un pantalon bleu marine et d’un tee-shirt rayé noir et blanc, petite brune frisée, au physique classique, l’air bourru, sans un mot, s’activa près de son percolateur. D’un geste brusque elle fit pivoter la poignée afin de remettre dans le filtre une nouvelle dose de café après avoir vidé celle usagée. Elle appuya sur le bouton d’arrivée d’eau chaude et le temps de taper la note sur sa caisse, elle avait posé devant Élise le breuvage fumant et sous la soucoupe le ticket.

On entendait résonner le bruit des machines à sous, véritable vacarme assourdissant organisé pour pousser les joueurs à tenter leur chance. Une sonnette, venue du fond de la salle, attira son regard. Élise remarqua une lumière verte qui clignotait au-dessus du bandit manchot. Elle n’avait jamais mis les pieds dans un casino, elle était complètement néophyte dans les jeux de hasard. C’était en fait la pluie qui l’avait amenée à rentrer dans ce lieu. Une averse inattendue l’avait surprise lors de sa balade quotidienne au bord de la mer et en moins de temps qu’il n’en avait fallu pour la regarder tomber du ciel, elle avait été aussi trempée qu’une madeleine pleurnicheuse.

Élise avala son café, absorbée par ses pensées. En effet si cette station balnéaire bretonne huppée était réputée, ce n’était pas la raison de sa venue dans cet endroit. Ce qui était un éden pour des vacanciers aisés, dont elle avait fait partie à une époque, était pour elle synonyme de descente aux enfers. Élise avait été cadre d’une grosse boite informatique, spécialisée dans la conception de logiciels professionnels, où elle avait à force de ténacité, sérieux et compétence contraint ainsi l’admiration de toute sa hiérarchie. C’était d’autant plus à souligner que dans ce milieu machiste par excellence, être reconnue et valorisée était pour une femme une distinction qui valait toutes les légions d’honneur et autres hochets de la vanité.

Son PDG n’avait pas compris son départ précipité, il avait du mal à croire que des raisons « familiales » étaient à l’origine de ce suicide professionnel. Il avait pourtant tenu à la recevoir en entretien afin d’entendre de sa bouche ses motivations car la rumeur avait vite enflé depuis son annonce. Si elles étaient liées à un désir de gagner plus ou bien de créer sa propre entreprise, étant donné ses talents ce serait une concurrente redoutable, il avait des arguments valables pour l’aider à reconsidérer la question : les stock-options, carotte préférée des cadres, avaient de quoi l’obliger à réfléchir et repenser son année sabbatique.

Si c’était un désir d’enfant qui la titillait, grâce à ses relations, il la mettrait en contact avec une nounou aux horaires très flexibles, qui comme lui, ignorait tout des 35 heures. En fait ce n’était ni l’un ni l’autre. Élise refusa cependant de livrer les clés de son mystère à ce patron qui ne manqua de lui laisser sa porte ouverte. « Tant bien même que je vous remplacerai, personne ne vous arrivera à la cheville, à qualification égale et formation identique. »

Comme elle les clients affluaient à cause de l’orage qui avait maintenant éclaté. Le tintamarre devenait assourdissant et on lui fit vite sentir que si elle avait fini de siroter son petit kawa, d’autres piaffaient pour prendre sa place. Afin de se donner une contenance, elle commanda un chocolat chaud, envoyant dire à l’occasion aux mal élevés que les premiers ne sont pas les derniers. La barmaid lui envoya un clin d’œil et s’empressa de la resservir. Elle en profita ensuite pour empocher les pièces qu’Élise avaient déposées sur le comptoir et quinze minutes plus tard tous les excités attendaient tout aussi agressivement leur tour à une machine, qui avec une boisson dans une main, qui avec un godet rempli de jetons de l’autre, piaffant comme des gosses capricieux. Sur quelle planète Élise avait-elle atterri ?

« Je vous dois combien ?

– C’est offert !

– Merci. C’est en quel honneur ?

– C’est offert, c’est tout !

– Alors merci.

– Je ne vous ai jamais vu ici. C’est la première fois ?

– Oui et sans doute la dernière, ce genre d’endroit n’est pas pour moi. Trop bruyant !

– C’est parce que vous n’êtes pas habituée. C’est aussi parce que vous n’avez pas le virus du jeu.

– Vous devriez dire dépendance. C’est pire qu’une drogue pour certains. On dirait des bêtes féroces. Regardez-les !

– Je les connais vous savez. J’en ai vu avec eux des vertes et des pas mûres mais c’est tellement inracontable… Tiens on dirait que le soleil repointe son nez !

– Tant mieux ! Je vais reprendre ma balade là où je l’avais interrompue.

– Au plaisir de vous revoir alors ?

– Certainement pas. Enfin je ne dis pas ça pour vous, je parle du casino. Euh… Merci et au revoir.

– Bonne fin de soirée à vous ! »

Ses vêtements n’avaient pas eu le temps de sécher et son pantalon collait. Quant à ses petites chaussures en toile n’en parlons pas. Une odeur de renfermé la prit à la gorge quand elle rentra dans son meublé. Encore une journée de finie, une autre recommencerait demain, tout aussi oisive et vide. En attendant c’était le lit ou la télé qui lui tendait les bras car elle n’avait pas le courage de se plonger dans un bon bouquin. Et si c’était dans un gros bain chaud qu’elle allait se plonger ? Les images des mois passés défilaient dans sa tête. Elle ne donnait toujours pas de sens au comportement de Gwenaëlle. Pourquoi était-elle partie sans laisser d’adresse ?

Si Élise n’avait pas eu un coup de pouce du destin, elle n’aurait jamais pu retrouver sa trace ? En griffonnant un soir de rage le bloc note près du téléphone était apparu un numéro de portable qui l’avait amené jusque-là. La dernière phrase qu’elle avait prononcée avait été : « j’ai besoin d’intimité !» Qu’est-ce que cela signifiait puisqu’elles partageaient la vie commune depuis un an ? Avait-elle rencontré une autre femme ? Ne l’aimait-elle déjà plus ? Comment ? Pourquoi ? Les questions se bousculaient alors que les réponses ne se laissaient pas attraper facilement. C’est qu’Élise en était raide dingue de sa Gwenaëlle.

Au premier regard elle avait craqué pour cette jeune fille rousse aux yeux verts. Sa fraîcheur l’avait changée de ces femmes aguerries qui n’ignoraient plus rien des codes de la séduction. Elle adorait la faire rougir sous les compliments et la voir ainsi baisser ses longs cils car sa timidité l’empêchait de soutenir les œillades coquines de son amante. Elle ne se lassait pas de l’entendre sortir des « Mon Dieu ! » dès que quelque chose d’inattendu venait contrarier ses lubies et craquait littéralement devant elle quand, d’un doigt léger et gracile, hors de sa conscience, elle caressait sensuellement le bord de son verre, en lui susurrant des « j’ai envie de toi. »

Rien n’était trop beau pour séduire Gwenaëlle. Tout le temps que dura leur idylle, elle ne lui refusa rien. Les week-ends dans les relais châteaux, les fringues hors de prix avec les accessoires assortis, les meilleures tables de Paris, la petite voiture intérieur cuir, les bijoux…. Son salaire de cadre lui permettait toutes les largesses, Gwenaëlle acceptait ses absences liées à son boulot contre une vie matérielle très confortable.

Cela aurait pu être le bonheur absolu et les gens heureux n’ayant pas d’histoire, pas de quoi écrire deux lignes là-dessus. Puis vint ce fameux jour où elle appela Gwenaëlle pour la prévenir qu’elle rentrait plus tôt que prévu afin de l’emmener à un vernissage. Le ton avait été glacial et laconique, Gwenaëlle visiblement mal à l’aise ne parvenait pas à cacher sa gêne. Elle déclina l’invitation car elle avait besoin d’intimité. Élise perturbée écourta les mondanités et comprit que son pressentiment était juste. Gwenaëlle avait pris toutes ses affaires, de sa présence dans leur appartement ne restait qu’une photo dans un cadre, cachée dans la bibliothèque.

La télévision de la bignolle résonnait dans son meublé. C’est tout ce qu’elle avait trouvé pour se loger et étant sans ressource, elle avait été soulagée du prix du loyer. En effet elle n’avait eu droit à aucune allocation, elle avait démissionné de son poste et la loi était très précise à cet égard. Elle vivait de ses économies mais à la vitesse où ça filait, il allait lui falloir aussi repenser sérieusement à la question. Tout au plus elle avait sept huit mois pour voir, à condition de ne pas gaspiller. Bruit dans le couloir, coup de sonnette insistant, voix haut perchée. Vraiment la concierge ne lui épargnait rien. Non seulement les murs étaient fins comme du papier à cigarette mais en plus elle devait être sourde pour transformer tous ses faits et gestes en autant d’agression pour son voisinage.

Voilà pourquoi l’appartement avait été vacant, qui pouvait tenir dans de telles conditions sonores. Idem pour la barmaid, les décibels élevés devaient altérer son ouïe, la surdité la guettait tôt ou tard à travailler ainsi exposée. Pourquoi Élise avait-elle été aussi désagréable avec elle ? C’est vrai qu’elle avait l’air peu engageant mais en y regardant de plus près elle l’avait plutôt bien traitée. On ne peut pas en dire autant du reste de la clientèle avec laquelle elle avait été plus que distante et professionnelle. Personne ne l’avait obligée à lui offrir ce chocolat. Le casino est dans une logique de profit, l’humanité n’est pas leur préoccupation première. On peut comprendre l’effort commercial auprès d’un gros joueur qui perd ou bien d’un client régulier qu’il est nécessaire de fidéliser pour qu’il revienne, mais elle !

D’emblée elle avait annoncé la couleur, elle ne jouait pas et n’avait pas l’intention de s’y mettre. Avait-elle profité de sa situation pour la draguer ? Dans ce cas, elle avait été bien aveugle et si telle était l’évidence, Élise n’avait pas envie de s’engager dans une aventure sans lendemain. Elle était ici pour Gwenaëlle, leur histoire était loin d’être finie et elle en était toujours autant amoureuse. Élise détestait les rapports ambigus, aussi elle voulait en avoir le cœur net, elle se devait de retourner au casino afin de clarifier la situation. Élise avait le sentiment que la barmaid avait vu sa faille interne et cela lui était insupportable à concevoir. Elle sortit de son bain, s’habilla, trop contente d’échapper à sa bignolle et sa petite vie de ménagère de moins de cinquante ans qui plait tant aux publicitaires et responsables des chaînes de télévision privées.

La barmaid était occupée avec un groupe d’hommes bien habillés, véritable clientèle des casinos, rien à voir avec ces retraités ou ces femmes seules accro des machines à sous. Eux flambaient gros et étaient la manne financière des propriétaires. La barmaid l’avait reconnue et lui adressa un sourire discret qui cependant l’irrita car après tout seul les imbéciles ne changent pas d’avis. Ce n’est pas ce qu’elle croyait, elle n’était là ni pour jouer, ni pour se faire draguer, simplement remettre des pendules à l’heure.

« Qu’est-ce que je vous sers ?

– Je ne sais pas. Un coca.

– Vous ne préférez pas un petit cocktail maison ? J’en compose un excellent sans alcool. Cela vous tente ?

– C’est combien ?

– Je vous l’offre ! Cadeau !

– Je vous trouve bien généreuse. Si vous faites ça avec tous vos clients, vous allez ruiner la boutique.

– Disons que vous êtes une « hôte privilégiée » …

– Vous avez une drôle de conception du mot « privilégié ». Je ne joue pas et n’ai pas l’intention de commencer. Qui vous permet de croire que je vais prendre un abonnement à votre bar ? Je suis revenue uniquement pour mettre les points sur les i parce que je n’apprécie pas du tout votre manière de vous comporter avec moi.

– Quelle agressivité ! Vous êtes ainsi tout le temps ou bien j’ai le droit à un régime de faveur ? Je vous ai sentie désespérée lorsque vous êtes entrée pour la première fois, croyez-en mon expérience, vous n’avez rien à voir avec les zozos qui traînent ici. Vous êtes différente, pas besoin d’être devin pour savoir que c’est une peine de cœur qui vous met dans cet état.

– Vous pouvez vous garder votre psychologie de bazar, il pleuvait, j’étais trempée, un point c’est tout.

– Qu’est-ce que vous pouvez être susceptible ! Pour votre gouverne, je n’ai nulle velléité de vous psychanalyser, sinon j’aurais ma plaque sur un immeuble cossu et je n’aurais pas à galérer pour gagner ce salaire de misère.

– Désolée, je ne voulais pas vous blesser. Je suis très à cran et je pars en vrille très facilement. Je vais partir, j’ai été stupide de revenir ici.

– Non, non, ne partez pas. Je ne crois pas aux hasards, si vous êtes de nouveau là c’est que vous cherchez quelque chose. Laissez-moi deviner ! Vous voyez la grosse dame blonde qui enfile les pièces dans le goulot de la machine comme d’autres enfilent des perles ?

– Oui.

– Qu’est-ce que vous lisez sur le cadran le plus haut et le plus à gauche ?

– 868.

– C’est une machine à 50 centimes d’euros, elle a donc gagné 434 euros. Dans moins de trente minutes, elle va être ratissée. Sa cupidité lui a ôté tout bon sens mais surtout le cercle vicieux excitation-frustration-impulsion la rend complètement aliénée à l’appât du gain.

– Excusez-moi mais je ne vous suis pas bien.

– Observez-là et nous en reparlerons un peu plus tard ! En attendant je vous prépare mon petit cocktail et je vais commencer ma tournée, la maison régale tous les bons clients d’une boisson et d’une collation. Vous avez mangé ? Sinon je vous conseille les sandwiches au thon ils sont délicieux. A plus tard… »

Élise se régala car la barmaid avait un sacré coup de main pour confectionner des mets délicieux. De son tabouret de bar, elle surplombait la salle et ne quittait pas du regard la fameuse joueuse. Les gains augmentaient, elle lisait maintenant 1134. Élise ignorait la mise de départ. Tant bien même, elle devrait récupérer la somme qui était belle, rien n’assurait que les trois sept sortiraient ce soir. Cela dit si le hasard voulait que le jackpot tombe, ce serait rageant de le voir remporter par un autre. Quand arrêter ? La question était tout aussi délicate que la réponse. Systématiquement et de manière frénétique, voire automatique, la femme nourrissait la machine, avec à chaque coup, le maximum de jetons autorisé.

Alors que des combinaisons gagnantes revenaient souvent, Élise remarqua que la case crédit ne bougeait plus d’un iota, la dame alternant remplissage et réinvestissement immédiat de ses gains. Quinze minutes s’étaient écoulées et le godet se trouva vide. Encaisse, marmonna Élise. Tu ne vois pas que la machine a enclenché un cycle perdant. Au lieu de cela, elle vit la joueuse continuer à appuyer sur les boutons et la case crédit décroître lentement mais sûrement jusqu’à atteindre le niveau zéro. La barmaid avait raison, elle avait été refaite en un peu moins d’une demi-heure. La dame, les doigts noircis, s’empara d’une lingette fournie par le casino, incapable de se lever de son siège. Depuis combien de temps était-elle là ? Combien avait-elle perdu ? Mais surtout quel rêve brisé venait de mourir ici et maintenant en ce lieu ?

La barmaid avait son plateau chargé de tasses et verres vides. Elle remplit rapidement son lave-vaisselle qui se logeait sous son bar. Élise la détaillait des pieds à la tête. Elle avait envie de la connaître davantage, elle ne saurait dire pourquoi mais pourtant quelque chose en elle la touchait profondément. Elle n’avait pas l’habitude qu’on prenne autant soin d’elle, ni spontanément ni même de manière intéressée. C’était d’autant plus anachronique qu’un casino n’avait rien d’un endroit feutré et discret, encore moins d’un divan à confidences.

« Ça y est, elle s’est fait plumer la blondasse !

– Exactement comme vous l’aviez décrit. Incroyable !

– Je n’ai aucun mérite vous savez, tous ces névrosés sont tellement prévisibles. Ils sont obsédés par le fric mais par-dessus le marché ce sont surtout des radins infinis, il n’y a aucune générosité dans leur dispendieuse folie. Leur prodigalité est de façade, ils n’ont pour unique but que de recevoir plus qu’ils n’ont donné. Je devrais dire qu’ils ont avancé car ils ne pensent qu’à un retour sur investissement massif, allant du simple au mille. Une pièce contre 2500 voire 10000 pour certaines machines.

– J’ai du mal à saisir ce qui les pousse à croire à ce mirage. Il est évident que la martingale ne se produit que rarement, qu’en fait leurs pertes sont supérieures à leurs gains. Le seul qui s’y retrouve c’est le casino. Enfin je ne vous apprends rien, ce sont des lieux communs qui traînent partout sur le sujet.

– Si vous avez du mal à comprendre c’est parce que vous-même vous fonctionnez comme eux et que cette vérité sur vous-même vous aveugle. Elle vous est trop insoutenable et votre mépris pour les joueurs n’est que le reflet de la mauvaise estime que vous vous portez.

– …

– Ça ne va pas ?

– Pas très bien. Vous êtes toujours aussi directe pour porter vos estocades ?

– Si vous préférez vous mentir à vous-même et être malheureuse le restant de vos jours, libre à vous. Mais si les machines ont autant de succès c’est que plus elles volent les gens, plus ils désirent la détrousser de ce qu’elles possèdent dans le ventre. Alors ils la nourrissent, surveillant coup après coup la position des rouleaux, et leur excitation est à son comble quand il ne manque qu’un petit tour pour que la combinaison soit gagnante.

Le désir naît de ce manque et plus la frustration est intense, plus ils s’acharnent à les remplir pour mieux leur faire cracher leurs entrailles. D’ailleurs quand on y pense elles n’ont aucun intérêt à leur donner satisfaction car elles perdraient alors tout leur attrait. Ils veulent avoir ce qu’ils n’ont pas, ce qu’ils ont ils n’en veulent pas, rares sont ceux qui prennent leur gain au bon moment. Leur jouissance est inouïe et sans partage dans la répétition et c’est en véritables drogués qu’ils reviennent chercher leur dose de plaisir dans les casinos. Bon j’ai un client il faut que je vous laisse. »

Élise était sous le choc. La barmaid avait tapé là où ça faisait le plus mal. A moins de lire dans ses pensées, elle ne pouvait rien savoir de ce qu’elle avait vécu avec Gwenaëlle. En dehors de son obsession pour son ancienne compagne, elle ne voyait pas en quoi elle ressemblait à tous ces joueurs invétérés. Elle n’était pas une machine et n’entretenait pas avec Gwenaëlle des relations d’objet. Elle n’était pas non plus avare, sa générosité n’était pas feinte et Gwenaëlle n’avait jamais eu à se plaindre de quoi que ce soit. Au contraire, elle calmait les ardeurs d’Élise, Gwenaëlle n’était pas une fille vénale. La barmaid revint vers Élise afin de lui dire que son service se terminait. Élise voulut reprendre la conversation mais la serveuse refusa. Elle devait laisser des consignes à son collègue et n’avait plus le temps. Cependant elle l’invita à revenir le lendemain.

Élise ne put fermer l’œil de la nuit car elle était trop bouleversée et remuée pour trouver le sommeil. Elle avait tout plaqué pour retrouver Gwenaëlle et maintenant qu’elle touchait au but elle se dégonflait. Elle vivait dans ce meublé depuis plus d’un mois et elle n’avait rien tenté pour approcher son ancienne amante. Ce qui la bouffait de l’intérieur était d’avoir été plaquée sans un mot, pire qu’un chien qu’on abandonne le long d’une autoroute la veille des vacances. Sans parler du désir qu’elle avait pour elle et qui lui déchirait le ventre…

Au petit matin, ses belles résolutions cédèrent le pas devant la peur. Peur d’être déçue, peur d’être de nouveau rejetée. La barmaid avait vu juste. Si au fond, sa souffrance, son incapacité à oublier Gwenaëlle n’était qu’une défense qui la protégeait de Sa Vérité et lui évitait ainsi la confrontation avec elle-même. Que redoutait-elle qu’il lui soit révélé ? Cette lutte intérieure l’avait tellement épuisée qu’elle dormit toute la journée. Elle n’entendit pas les bruits incessants de sa concierge et malgré le volume de la télévision, rien ne la sortit de ce sommeil de fuite et de plomb qu’elle connaissait trop bien. Le réveil fut douloureux.

C’est comme si un camion lui était passé dessus, tout son corps était endolori et verrouillé. Elle finit d’émerger dans un bon bain chaud et ensuite prit soin de choisir ses vêtements. Pour la première fois depuis des mois, elle se maquilla légèrement et se parfuma avant de sortir. Un rire nerveux la secoua, non elle ne courait pas au casino, pas plus qu’elle ne cherchait à séduire la barmaid. Afin de se le prouver elle ne changea pas ses habitudes et entreprit sa balade quotidienne. Ses pas la guidèrent tout naturellement le long de la plage. Elle s’offrit une crêpe qu’elle dévora en trois coups de dents et en reprit une autre un peu plus loin. L’air du large lui avait ouvert l’appétit. Sans qu’elle ne s’en aperçoive, elle était entrée dans le casino et la barmaid fidèle au poste l’accueillit d’un large sourire.

« Bonsoir, on s’est mise en beauté ! Cela fait plaisir à voir ! Qu’est-ce que je vous sers ?

– Un cocktail. Il était fameux et je ne peux résister à en goûter un autre de la même veine.

– Et encore vous ne savez pas tout ce que je sais faire…

– J’imagine qu’effectivement vous êtes très douée et pas seulement dans ce domaine. Vous me mettez l’eau à la bouche et me donnez envie d’en savoir un peu plus sur l’âme humaine.

– Je peux savoir ce qui vous a métamorphosé à ce point ? Hier vous sembliez au bord du gouffre et aujourd’hui je vous sens épanouie.

– Ne vous fiez pas aux apparences, mon cœur saigne de l’intérieur. »

Élise déballa toute son histoire, en prenant bien soin de ne pas prononcer son prénom et en la désignant par le doux euphémisme « d’amie ». Quel bonheur que la voyelle soit muette, autant que la douleur qui était la sienne depuis sa rupture. La barmaid fut très attentive et ne perdit pas une miette de ses aveux.

« Merci de la confiance que vous me faites. Votre ami finalement s’est comporté comme les machines à sous. Pourquoi vous aurait-il respecté et comblé puisque quoi qu’il fasse vous lui donniez ce qu’il vous demandait ?

– Mais mon amie ne me demandait rien, au contraire je l’entendais me répéter sans cesse que c’était trop, que je ne devais pas.

– C’était un discours de circonstance mais la réalité était tout autre. Ce qui l’attirait chez vous, c’était cela. Et si vous voulez un avis qui n’engage que moi, je suis persuadée que s’il est parti c’est que, soit il espérait que vous lui en donniez plus, soit il s’en est trouvé une plus friquée que vous. Si vous aviez eu davantage confiance dans votre richesse intérieure, jamais vous n’auriez eu à ce point besoin de séduire avec votre paraître et votre avoir car votre être aurait suffi.

– Vos mots m’apaisent, vous ne pouvez pas savoir à quel point ça m’a fait du bien de parler. J’avais un poids en moi qui m’empêchait de vivre.

– Tournez la page définitivement et passez à autre chose. Ce type ne vous mérite pas, vous valez mieux que ce rapiat.

– Impossible. Je ne peux pas, cette blessure est trop profonde et trop récente pour qu’elle se referme.

– Il ne vous reste plus qu’à aller le trouver et vous verrez bien son comportement. Je suis prête à mettre ma tête sur le billot et vous parier qu’il va tenter de vous soutirer de l’argent.

– Vous êtes sûre de vous !

– Comme vous vous ne l’êtes pas, ça fera ainsi une bonne moyenne.

– Cela dit si ce que vous dites est vrai, qu’est-ce qui va se passer s’il cherche à me faire cracher au bassinet ?

– Regardez à gauche, vous voyez cet homme au profil de fouine ?

– Celui qui ressemble à un rat ?

– Oui. Celui-là est le seul qui a vraiment compris comment gagner de l’argent dans un casino. Il applique la méthode des charognards. En effet il attend qu’un pigeon se fasse plumer et va mettre au maximum trois pièces dans la machine. Il a bien cerné la stratégie qui consiste à appâter le gogo pour le pousser à jouer. Afin de lui faire croire qu’il va décrocher le gros lot la machine va lâcher deux, cinq ou dix pièces voire cinquante ou cent ou dès l’amorce.

Répétée ainsi des dizaines de fois dans la soirée, la méthode se révèle efficace. Les petits ruisseaux faisant les grandes rivières car il empochera deux à trois fois sa mise malgré quelques pertes. A la différence des autres joueurs, il ne connaît ni la frustration, ni le plaisir de se laisser bercer par l’illusion de contrôler la situation. Il est dans la maîtrise totale. Cependant statistiquement il a autant de chance de toucher le jackpot qu’un autre. Et aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est en réprimant son impulsion qu’il a le plus de jouissance. Avec votre ami, inversez la tendance et plutôt que de lui donner ce qu’il attend de vous, refusez-le-lui. Vous serez très surprise du résultat. »

Élise n’avait pas dit à la barmaid que c’était sur le plan sexuel que Gwenaëlle avait été la plus frustrante. Autant au départ elles faisaient l’amour nuit et jour, autant sur la fin elle devait la supplier. Elle avait occulté dans son souvenir que Gwenaëlle ne se donnait à elle que lorsque matériellement Élise avait été généreuse, l’idée que leurs rapports pouvaient être tarifés lui était irreprésentable. Elle voulait encore croire que des sentiments existaient entre elles, que Gwenaëlle n’était pas une femme d’argent, ni une maîtresse entretenue.

Pourtant face à cette vision, ses certitudes vacillaient. Et si son obsession n’était qu’une dépendance, un désir de revanche et de vengeance. Et si son obsession n’était qu’un désir inavoué de la posséder comme on possède un objet. De l’avilir comme elle l’humiliait en la renvoyant à la bestialité de ses besoins sexuels. C’en était trop pour elle. Elle quitta précipitamment le casino, elle devait respirer l’air de la mer, un vertige la saisit, la menaçant de perdre connaissance.

Gwenaëlle travaillait « aux ptits loups de mer », une halte-garderie en plein centre-ville. Élise attendit qu’elle soit sortie pour l’aborder. En effet inutile de prendre le risque d’un scandale public. C’est à peine si Gwenaëlle fut surprise de la voir face à elle, comme si elle attendait cette rencontre depuis longtemps. Elle lui proposa immédiatement de l’emmener chez elle, elle avait à lui parler. Élise était quelque peu déstabilisée car autant en discutant avec la barmaid tout semblait simple et limpide autant d’un seul coup la situation lui parut confuse et compliquée. Ce n’était pas du tout ce à quoi elle s’attendait et elle craignait de se faire piéger.

Gwenaëlle habitait une petite maison à proximité de la plage. C’était limite d’être un taudis. Ce fut un choc pour Élise qui prit conscience qu’elle ne connaissait pas du tout son ex-compagne. Elle avait toujours été très vague sur son passé et Élise n’avait pas souhaité pousser ses investigations. Cependant elle savait qu’elle avait eu une enfance difficile mais rien de plus, la misère et la pauvreté, c’était bon pour les infos que sa bignolle ne ratait sous aucun prétexte le midi et le soir. Gwenaëlle l’invita à s’asseoir et lui sortit une vieille boite en carton avec un assortiment de thé.

« Rien à voir avec ceux que tu m’as fait découvrir.

– Ce n’est pas grave, ça me convient. Tu voulais me parler je t’écoute.

– Je sais que tu ne vas pas me croire mais pourtant si j’ai fui ce n’est pas parce que je ne t’aimais plus mais au contraire parce que je t’aimais trop. Je ne voulais que ton bonheur et je ne voulais pas te faire souffrir.

– Et bien c’est réussi car vois-tu c’est tout le contraire qui est arrivé !

– Pourquoi as-tu cherché à me retrouver ? Tu aurais dû m’oublier et refaire ta vie.

– Tu en as de bonnes ! En effet tu disparais dans la nature sans explication et je devrais te remplacer comme si de rien n’était ! C’est du délire Gwenaëlle.

– J’ai une maladie incurable Élise, je vais crever. C’est ça que tu veux ! »

Élise resta interdite. La barmaid avait tout faux. Heureusement qu’elle n’avait pas parié sa tête sur le billot… La terre s’ouvrit sous ses pas et elle se sentit chavirer. Gwenaëlle dans un ultime geste d’amour s’était sacrifiée pour ne pas qu’elle souffre. Comme son cœur battait, comme elle avait envie de la serrer contre elle et de la consoler de toute sa peine. Comment Gwenaëlle vivait elle ses angoisses dans ce gourbi infâme ? Dans pareilles circonstances il était essentiel d’être bien entourée.

« Pourquoi tu ne m’as rien dit ? Pourquoi tu es partie ? Je pouvais affronter avec toi cette épreuve.

– Je ne voulais pas gâcher ta vie ni ta carrière. Et comme je le l’ai dit, je t’aimais trop pour t’imposer cela.

– Maintenant nous sommes deux mon amour, je vais veiller sur toi. »

Jamais elles n’avaient fait l’amour ainsi, aussi intensément, aussi passionnément. Une parenthèse de plusieurs mois venait de se fermer, leur histoire renaissait de ses pleurs, Gwenaëlle comme Élise ne souhaitaient briser cette fragile réconciliation. Pas question de reprendre la vie commune, il était nécessaire de réapprendre à se connaître à défaut d’élaborer des projets d’avenir. Elles promirent après cette nuit de retrouvailles de se revoir le surlendemain, en effet Gwenaëlle avait rendez-vous à l’hôpital et ne voulait pas qu’Élise l’accompagne, c’était encore trop tôt. Élise était à la fois déçue et soulagée, cependant elle était au fond bien contente d’échapper à cet univers qui l’angoissait. Gwenaëlle avait sans doute eu raison d’agir de la sorte car elle avait dû sentir que cette épreuve était au-dessus de ses forces.

Élise hésita toute la journée à retourner au casino. A quoi bon vexer la barmaid ? Elle avait été le catalyseur de la réaction. Sans chercher à ménager Élise, elle l’avait pourtant aidée à y voir plus clair en elle en l’obligeant à se poser les bonnes questions. C’est au cours de sa balade quotidienne, qu’elle opta pour informer de manière neutre la barmaid des faits récents, après tout sans cette main secourable tendue, elle serait toujours autant malheureuse. Ce serait aussi une bonne manière de lui dire au revoir et la remercier, Élise n’était pas une ingrate ni du genre à utiliser les gens.

« Bonsoir, j’ai pensé à vous hier soir quand je ne vous ai pas vu. Rien de grave j’espère ?

– Non pas du tout, au contraire, je l’ai revue.

– Ah bon ?

– J’ai énormément réfléchi à ce que vous m’avez dit et j’ai décidé de me remettre en contact avec mon amie. Je ne vais pas vous faire un dessin mais ce fut encore plus fort qu’au premier jour. Ne prenez pas mal ce que je vais vous dire mais je crois que vous vous êtes trompée, cette personne n’a pas cherché à me soutirer de l’argent.

– Pas encore !

– Ce que vous êtes pessimiste. Pourquoi voyez-vous le mal partout ? Déformation professionnelle ?

– Disons plutôt que je suis très intuitive car je fonctionne à l’instinct. Et à votre différence j’ai la distance nécessaire pour appréhender la situation sous un angle plus objectif. J’espère sincèrement me tromper. Pour conclure je dirais que si ma parole peut se permettre d’être aussi si vraie et libre c’est parce que je ne suis ni psy, ni votre amie et que je ne tire aucun bénéfice de tout ça.

– Je suis désolée mais je vous ai encore blessée. Je suis vraiment très maladroite avec vous. C’est que je n’ai pas demandé à être aidée.

– C’est vrai. Et d’ailleurs j’aurais refusé de le faire, c’est vous qui transformez une simple conversation de bar en psychodrame.

– Autant pour moi. Je manque de légèreté, parfois je suis aussi très lourde. A force de solitude, je me suis transformée en ours mal léché.

– Vous avez dû rattraper votre retard à voir votre mine épanouie, question léchage. »

Elles partirent toutes les deux dans un grand éclat de rire. La discussion continua sur Gwenaëlle.

« Je parie que votre ami va essayer de vous extorquer une grosse somme d’argent car il a vu que vous aviez mordu à l’hameçon. Il a disparu sans laisser d’adresse et vous l’avez malgré tout retrouvé. Il a su créer chez vous la dépendance, exactement comme le casino avec les joueurs. Vous avez perdu totalement votre libre-arbitre avec lui. Si vous voulez voir clair dans son jeu, faites comme les charognards. Laissez-lui croire que vous allez lui donner ce qu’il attend mais s’il se montre frustrant avec vous, stoppez net le jeu. Et là vous saurez qui il est vraiment et quelle est l’affection qu’il vous porte réellement ! C’est en reprenant en main votre désir et votre vie que vous pourrez sortir de cette aliénation.

– Votre analyse est fascinante. Comment pouvez-vous connaître aussi bien les gens sans même les avoir vus ?

– Tenez-moi au courant, je suis obligée de vous laisser, j’ai des clients à servir. »

Faites vos jeux, rien ne va plus !!!

Élise s’enferma dans son meublé, elle était complètement groggy par les révélations de la barmaid. Elle était douée d’un sixième sens hors du commun, ce qu’elle racontait se tenait, elle s’était hâtée de la juger trop vite. Élise se repassa tout le film de sa relation avec Gwenaëlle. Si elle avait été gravement malade, elle s’en serait aperçue. En effet c’est difficile de cacher à ce point son état de santé. Ne serait-ce que les examens laissent parfois des traces, demandent du temps et qu’un traitement est forcément prescrit. La barmaid avait une fois de plus raison, ça sentait l’embrouille. Et dire qu’elle allait gober l’œuf, la poule, les plumes et le poulailler !

Gwenaëlle avait préparé un petit dîner en amoureuses. Élise était sous le charme, d’habitude c’était l’inverse. Elle jubilait autant extérieurement qu’intérieurement car elle ne perdait pas une miette du petit jeu de son amante. Gwenaëlle, prit l’initiative, une fois les agapes consommées, de déshabiller Élise et de se donner à elle comme jamais. Élise attendait avec impatience la suite et poussa le vice jusqu’à en redemander alors qu’elle avait eu sa dose. Gwenaëlle attendit qu’elle récupère et vint se blottir dans ses bras.

« Mon amour, si tu savais comme tu m’as manqué. J’en ai pleuré des nuits entières à t’imaginer dans le désarroi. Si tu savais comment j’ai culpabilisé de mon geste. Je ne voulais pas t’infliger mon calvaire, c’est un fardeau trop lourd à porter.

– C’est vraiment si grave que ça ? Tu as quoi exactement ?

– Je ne peux pas en parler, c’est trop dur. »

Gwenaëlle versa des larmes de crocodile et Élise n’en fut pas dupe de sa comédie. La jouissance montait en elle et elle ne voulait pas la laisser éclater au grand jour, l’orgasme n’en serait que meilleur.

« Le médecin m’a parlé d’un traitement expérimental. Seulement comme les médicaments ne sont pas commercialisés, il faut payer pour les obtenir. Ce n’est pas avec mon maigre salaire que je vais pouvoir me l’offrir. Je n’ai pas eu la chance d’être née du bon côté de la barrière.

– …

– Dis quelque chose c’est angoissant !

– Tu m’aimes combien ?

– Je ne comprends pas.

– Tu as besoin de combien ?

– 10 000 euros. Je sais c’est une somme mais je te promets dès que je le peux je te rembourse.

– Bigre, c’est une somme.

– Si la santé n’a pas de prix elle a un coût. Est-ce de ma faute s’il existe une médecine à deux vitesses ?

– Non. Ce n’est pas de la mienne non plus. Cela dit je n’ai pas dix mille euros à te prêter.

– Ce n’est pas grave. Tu peux me dépanner de combien ?

– Je n’ai plus un sou Gwenaëlle. J’ai pété un plomb car ton dernier message m’a rendu folle de douleur. Après ton départ j’ai quitté mon boulot, j’ai démissionné, c’est-à-dire que je ne touche pas une seule indemnité de chômage ou de licenciement. J’ai moins d’argent que toi pour vivre ma belle, tu as frappé à la mauvaise porte pour ce genre de demande.

– Comment ça tu n’as plus d’argent ? Pourquoi tu ne me l’as pas dit hier ?

– Tu regrettes nos deux nuits d’amour c’est ça ? Tu as monnayé par avance ton corps et tes sentiments ?

– Pas du tout. Pour qui me prends-tu ?

– Mais pour ce que tu es et que tu as toujours été.

– Je t’aime Élise, pourquoi vas-tu inventer des horreurs pareilles ? Tu n’étais pas aussi méchante avant. Je ne voulais pas te faire du mal mais je me suis expliquée, pourras-tu un jour me pardonner ?

– Alors si je comprends bien notre histoire continue et nous allons reprendre la vie ensemble !

– Je ne sais pas. J’ai besoin de réfléchir. Je ne m’attendais pas du tout à ça, je suis complètement retournée par la nouvelle, je ne te reconnais plus.

– Tu veux dire que tu as les boules. Je deviens moins intéressante quand je ne lâche plus mon fric aussi facilement, quand c’est moi qui reçois au lieu de donner !

– Garce ! Tu as tout manigancé pour m’humilier, tu voulais te venger, c’est ça ?

– N’inverse pas les rôles veux-tu !

– Fous le camp d’ici ! Je ne veux plus jamais te voir. Tu auras ma mort sur la conscience. C’est ça que tu veux radine ?

– Je te quitte Gwenaëlle, ce n’est pas toi qui me chasses, c’est moi qui pars. Tes menaces et ton chantage ne m’impressionnent pas. Je vais enfin pouvoir tourner la page et passer à autre chose. Je te plains plus que je ne te hais. Adieu ! »

Élise regarda sa montre. La barmaid devait encore être là. Si elle ne lui avait pas révélé la face obscure du mal, elle aurait pu encore continuer longtemps à souffrir à cause de Gwenaëlle. Pourtant combien autour d’elle avait essayé de lui ouvrir les yeux sans résultat ? Qu’est-ce qui avait déclenché le déclic ? Dans son aveuglement, elle n’avait pas compris que l’émotion qui l’étreignait quand elle se rendait au casino s’apparentait à de l’amour. Le don de soi dont la barmaid avait fait preuve n’était-il pas l’aveu de la réciprocité ? Confrontée à de l’amour vrai, Élise avait par comparaison ressenti la fausseté de celui de Gwenaëlle. Elle savait maintenant ce qui lui restait à faire car une nouvelle vie affective s’ouvrait à elle.

Le casino était désert. La municipalité avait offert un buffet en l’honneur de la venue d’une célébrité locale, tous les radins étaient partis se rincer gratuitement aux frais des contribuables. Derrière le bar, un homme rangeait des bouteilles.

« Elle n’est pas là la barmaid ?

– Vous voulez parler de Morgane ?

– Je ne connais pas son prénom, une brune, frisée.

– Elle est partie ce matin.

– Comment ça partie ?

– Définitivement. Elle m’a chargé de vous remettre ce petit mot, elle savait que vous viendriez ce soir.

– C’est tout, elle n’a rien dit de plus ?

– Oui c’est tout. »

Élise sortit du casino, les larmes aux yeux. Dans la nuit, les reflets des réverbères sur la mer ressemblaient à des feux follets. Dans cette Bretagne où les contes et légendes continuaient à se raconter selon la tradition orale, Élise avait rencontré une fée délicieuse du nom de Morgane. Et comme dans Cendrillon, elle s’était volatilisée aux douze coups de minuit. Il ne lui restait de cette rencontre que cette lettre. D’une jolie écriture ronde, sur un carton elle put lire la phrase suivante : c’est parce que je reconnais l’autre différent de moi que je lui permets d’exister.

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