Nouvelles lesbiennes

Nouvelle lesbienne : Envie

Envie est une nouvelle lesbienne où tout est dans le titre.

« C’est bon ça suffit, stooop ! » asséna Salomé. Tina suspendit immédiatement son geste, sidérée de la réaction de sa compagne. Ce baiser dans le cou, simple témoignage de tendresse à sa compagne ne méritait pas un tel ton. Quelle mouche avait piqué Salomé ?

Tina qui se sentait brusquement coupable d’une faute qu’elle ne se souvenait pas d’avoir commise chercha à avoir une explication. Pour seule réponse elle eut le droit à une réplique sèche sur le fait qu’elle se prenait inutilement la tête et afin de clore une discussion qui risquait d’être animée, Salomé courut à la porte. Elle attrapa au passage son blouson et sans un mot sortit. Tina était sidérée par une telle attitude.

Elle s’assit dans le canapé et alluma la télé, cherchant à calmer une angoisse montante. Les images silencieuses défilaient devant ses yeux pendant que d’autres défilaient dans son cerveau en ébullition. Elle fouillait sa mémoire à la recherche d’un indice qui pourrait la mettre sur la piste. De leur rencontre qui remontait à deux ans à aujourd’hui qu’avait-il bien pu se passer ? Pas grand-chose. Elles s’étaient aimées au premier regard dans une file de cinéma et ne s’étaient plus quittées depuis. On les décrivait comme fusionnelles, elles ne pouvaient rien faire l’une sans l’autre, c’était le couple parfait. Goûts communs, projet de vieillir ensemble, leur vie se résumait à un assemblage de clichés. Aussi tout ceci était plus qu’inattendu.

Tina avait bien remarqué que depuis quelques temps Salomé ne manifestait plus tellement de désir sexuel mais elle l’avait mis au compte d’un surmenage professionnel, banale baisse transitoire du désir qui saurait vite disparaître. En dehors de cela elle ne voyait rien. Quant à elle, elle était d’une fidélité exemplaire, plus amoureuse que jamais. Ce coup de tonnerre dans un ciel jusque-là serein lui rappelait que le bleu n’était pas l’unique couleur de la palette du peintre. Tout comme le soleil même s’il brillait encore très fort dans son ciel astral, elle espérait bien que le vent viendrait chasser ce nuage noir dans ce qui était leur paysage de carte postale.

Salomé rentra deux heures plus tard. Elle ne semblait pas calmée de sa colère et le regard sombre qu’elle lança à Tina la dissuada de relancer la discussion sur le sujet qu’elle avait unilatéralement clos. Tina n’avait pas voix au chapitre car elle était la fautive, quelle idée elle avait eu de vouloir l’embrasser ! Non mais c’est vrai ça vaut les foudres de sa compagne amoureuse, ça mérite une soirée gâchée et des questions sans réponse qui s’agiteraient en écho dès lors que l’envie de tendresse remonterait à la surface. Tina bouillait intérieurement mais elle savait que si elle montrait la moindre intention d’avoir une explication elle passerait définitivement pour l’agresseur.

Une colère l’envahit elle aussi mais elle la canalisa rapidement car elle craignait un dérapage. Comment avaient-elles pu en arriver à des émotions aussi extrêmes elles qui s’aimaient si fort ? L’amour avait ses raisons que la raison ignore. Suite à cet épisode une distance invisible s’installa entre elles. Tina contenait chaque mouvement affectif vis-à-vis à de Salomé, elle réprimait toute envie d’elle. Salomé ne montrait plus rien, n’exprimait plus rien, les je t’aime de Tina sonnaient dans le vide, se perdaient dans l’espace, Salomé restant de marbre et silencieuse.

Et dès lors que Tina tentait une amorce d’explication Salomé fuyait. Leur quotidien se résumait à du matériel et se dégrada encore d’un cran quand Salomé décréta que dorénavant elle mangerait devant son ordinateur, trop occupée à chatter avec des inconnues. Cela avait le don d’exaspérer Tina qui pourtant dans un premier temps s’en était amusé.

Ce comportement infantile dénotait une volonté inconsciente de la rendre jalouse car cela signifiait qu’elle l’aimait encore. Salomé n’osait-elle pas affirmer des fantasmes inavoués, des envies de sortir de leur routine ? Tina était prête à tout car elle aussi étouffait dans leur conjugalité, rêvait de pimenter leurs échanges afin de retrouver une sexualité qui commençait à lui manquer gravement.

Elles s’étaient endormies dans le ronron de leur couple en ayant émoussé leurs sens et Salomé l’exprimait à sa manière. A Tina de l’entendre et d’y répondre. Ce petit stratagème puéril dura deux mois jusqu’à ce qu’un soir Salomé partît en cuisine en oubliant de fermer la fenêtre de sa messagerie instantanée.

Ce qu’y lit Tina ne laissa place à aucune ambigüité. Salomé dans des mots assez crus et explicites invitait son interlocutrice à des jeux sexuels dont elle privait sa compagne depuis belle lurette. L’acte avait été de toute évidence consommé virtuellement et le je t’aime qui s’affichait en clignotant entre deux baisers rouge feu la transperça.

Un pan entier de sa vie s’écroulait et un gouffre s’ouvrait sous ses pieds. Depuis des semaines elle se mentait pour se protéger elle mais aussi leur relation, trouvant à Salomé bien des excuses. Elle avait voulu croire à une passade, à une petite crise existentielle pour relancer leur histoire. Elle avait refusé de voir la vérité en face qui venait néanmoins de lui exploser en pleine figure. Jamais elle n’avait imaginé être trompée de la sorte car comment se battre contre un fantasme virtuel ?

C’est facile planquée derrière son écran de s’essayer à toutes les positions et de faire jouir sa partenaire, dans la réalité il en allait bien autrement. Si encore elle explorait des facettes inavouées pour mieux lui en faire profiter mais c’était tout l’inverse.

Elle réservait le meilleur à des pétasses venues de nulle part pendant qu’elle se prenait en pleine face la mauvaise humeur de sa compagne et toutes les frustrations qu’offrait cette situation. Elle était au bord de la crise de nerf. Faire comme si elle n’avait rien vu ou bien faire éclater sa rage et son désespoir en plein jour ? Elle opta pour le silence ravageur espérant secrètement que ce non-dit calmerait Salomé dans ses frasques. A son plus grand étonnement Salomé ne parut pas gênée le moins du monde que Tina le vit. C’est ostensiblement en la regardant bien droit dans les yeux qu’elle cliqua sur le baiser rouge feu pour le renvoyer démultiplié et bruyant à son amante du net.

Les dents serrées Tina se retint de mettre son poing dans l’écran. Elle aimait Salomé, elle aurait encore voulu croire que leur histoire avait un avenir possible. Mais après un tel outrage, comment retrouver la confiance et la sérénité ? Elle était dans l’impasse. Avec une compagne qui refusait le dialogue et qui multipliait les provocations et les agressions, il était difficile d’envisager un dialogue constructif. C’est pourquoi elle se dirigea dans leur chambre et mit dans un sac de voyage quelques affaires. En effet sa sœur pourrait l’héberger, elle ne partait pas pour réfléchir, elle la quittait. C’en était fini, à quoi bon recoller des morceaux ?

Salomé se calmerait quelques temps puis repartirait de plus belle dans son addiction. Surfer était devenue une drogue, aux conséquences aussi dévastatrices que la consommation de produits illicites. Tina ne prit même pas la peine de lui dire au revoir, elle était trop occupée à débiter ses cochonneries à une chatteuse aussi excitée qu’elle.

La sœur de Tina l’accueillit totalement abasourdie par la nouvelle. Leur couple lui paraissait indestructible, comment avait-il pu se fracasser avec une telle violence ? Qui sait si un jour son mari ne sera pas lui aussi pris par un tel démon ? Elle en eut froid dans le dos et encore plus de compassion pour Tina, victime des temps modernes et de la misère sexuelle qui se nourrissait du bonheur des autres.

Une semaine passa sans que Salomé ne se manifeste. Elle avait donc rayé de sa vie deux ans, Tina n’avait-elle donc pas existé pour elle ? Avait-elle été reléguée à un produit de consommation, jetable dès lors qu’on n’en n’a plus d’usage ? Le net, ce supermarché de chair fraiche pour créatures en manque d’affectif   l’avait-il transformé en une prédatrice du sexe facile ? Tina refusa de répondre à ces questions douloureuses, aussi elle devait allait jusqu’au bout de la rupture. Le bail était à leur deux noms, elle avait encore des biens dans leur appartement, elle se devait aussi de tout régler matériellement.

Elle passerait ce week-end chez ce qui fut chez elles, son beau-frère aurait à sa disposition la camionnette de son entreprise pour son déménagement. Elle avait loué un garde-meuble en attendant de se relouer quelque chose. Quand elle entra dans l’appartement c’est comme si la vie s’était arrêtée. Elle retrouva Salomé dans la même position que lorsqu’elle l’avait quittée. Devant son ordinateur avec un sourire béat pour une crétine qui devait avoir le même face à son écran. Camoufler sa rage lui était une épreuve. Elle composa un sourire de façade pour la circonstance et en quelques allers et retours avait pris l’essentiel de ses biens.

Restait le canapé et … l’ordinateur. Elle interrompit Salomé dans son activité. Savait-elle composer aussi bien qu’elle ou bien était-elle indifférente à la rupture, c’est à peine si elle semblait troublée par sa vision ? Tina entra dans le vif du sujet. Elle lui présenta les factures des objets et lui réclama la moitié de la somme. Elle lui annonça également qu’elle écrirait au propriétaire au sujet du bail.

Le ton sec et monocorde eut l’effet d’une douche froide, Salomé jusque-là imperturbable se mit à trembler de tous ses membres. Elle venait prendre conscience de l’aspect irréversible de leur divorce, tel un enfant qui avait cassé son jouet, elle regrettait ses comportements passés. Elle se mit à pleurer et à la supplier de lui laisser encore une chance, elle promettait de ne plus recommencer, d’abandonner le net et ses chats endiablés. Tina s’attendait à ces promesses d’ivrogne et resta sur ses positions. Pas question ! Elle n’avait qu’à y réfléchir avant. Tina avait été invisible pendant des mois, maltraitée, niée dans ses besoins et ses envies, que pouvait-elle attendre de bon ?

Les pleurs de Salomé redoublèrent. Des torrents de larmes dévalaient sur le parquet. Jamais elle ne l’avait vue dans un tel état. Dans un cri déchirant elle hurla : – ne m’abandonne pas ! -. Tina en eut la chair de poule. Elle découvrait chez Salomé une blessure profonde, tue depuis trop longtemps. Aussi elle l’a pris dans ses bras et comme une mère le ferait pour son enfant elle la berça contre ses seins pour la consoler de son chagrin.

Elle lui embrassait le front, caressait ses cheveux, tentait d’apaiser son désespoir par un amour débordant. Petit à petit Salomé se calma. Elles retrouvaient l’une envers l’autre les gestes de tendresse, les baisers et les caresses, preuve aussi que leur attachement était encore vif malgré la discorde. Tout naturellement elles s’assirent sur le canapé. Pendant que Salomé séchait ses larmes, Tina leur prépara un thé. Au fond du sofa, Salomé tentait tant bien que mal de juguler ce qui débordait d’elle. Elle n’en pouvait plus de se taire. Sa mère l’avait abandonnée à sa naissance, elle ne l’avait jamais connue, celle qu’elle appelait maman et que Tina connaissait était en fait sa mère adoptive.

Cette faille originelle l’avait sans cesse poussée à se faire aimer d’une femme puis de toutes les femmes, l’angoisse d’abandon la menait par le bout du nez. A avoir voulu toutes les avoir, elle n’en avait eu aucune et elle remerciait Tina de lui avoir imposé malgré elle cet électrochoc.

Elle n’était pas obligée de la croire mais elle était sincère quand elle l’implorait de revenir, Tina était la femme de sa vie, elle ne se pardonnerait jamais de l’avoir tant fait souffrir. Tina était partagée entre l’envie de la croire et de se protéger. L’amour ne guérissait pas de tout, l’instabilité affective de Salomé avait des racines profondes mais Tina n’avait pas pour vocation d’être sa thérapeute.

Elle l’écouta jusqu’au bout de sa confession, la remerciant de sa confiance et craqua à son tour. En effet elle avait accumulé tant d’émotions contradictoires, de ressentiments, d’espoirs qu’elle vacillait sur ses positions. Elle se voulait ferme mais en elle une petite voix lui susurrait de succomber à l’offre. Elle appela son beau-frère, il pouvait venir récupérer la camionnette, elle n’en avait plus besoin. Salomé l’aida à réinstaller ses affaires, elle irait chez sa sœur dans la semaine récupérer le reste. Cette dernière au téléphone la mit en garde, les problèmes de Salomé ne s’effaceraient pas d’un coup de baguette magique.

Elle le savait mais elle ne se sentait pas le cœur d’abandonner Salomé, c’était le cas de le dire. Elle l’avait appelée à l’aide et ne l’avait pas entendue. Mais maintenant que tout était verbalisé, il serait plus aisé au prochain dérapage de donner du sens à ce qui arriverait et aussi à changer le cours désastreux des choses. En effet il n’y avait plus de raison que Salomé reprenne ses vagabondages virtuels, Tina était revenue, c’était la promesse de ne plus être livrée seule à ses démons.

La vie conjugale reprit son cours. Chacune observant ainsi l’autre, attentive à ne pas remettre sur le tapis, ce passé récent. Salomé avait remisé l’ordinateur dans un placard, elle avait axé tout son temps libre sur sa vie de couple. Elle s’ennuyait parfois mais ne s’en plaignait pas. Quand Tina proposait une sortie elle suivait. Mais à peine dehors elle n’avait qu’une obsession rentrer. Sa tactique était toujours la même. D’abord des soupirs, ensuite des borborygmes exprimant la désapprobation, enfin regarder sa montre toutes les deux minutes.

Tina hâtait la balade et le huis-clos qui s’opérait entre elle tournait aux non-dits. Aucune des deux n’abordait les sujets qui fâchent, un observateur extérieur aurait pu croire qu’elles vivaient seules, côte à côte. Que partageaient-elles ? Les repas ? Chacune se préparait son plat et mangeait sans ne se parler ni se regarder. Les activités ? Pendant que l’une regardait la télévision, l’autre écoutait son baladeur. Quant à l’affectif, c’était le désert absolu, comme si Salomé avait eu honte de s’être épanchée.

Tina regrettait de s’être laissé avoir mais elle avait trop de fierté pour reconnaitre son erreur. Et surtout elle se sentait piégée car partir c’était l’abandonner. Un après-midi Tina annonça qu’elle sortait en ville, elle avait besoin d’aller à la librairie, elle adorait lire et avait commandé un ouvrage ancien. Elle en profiterait pour feuilleter les derniers best-sellers, qui sait, elle s’en offrirait peut-être un ou deux. Salomé insista pour l’accompagner. Tina qui ne souhaitait pas qu’elle lui gâche son plaisir la mit en garde qu’elle prendrait son temps. Elle connaissait Salomé, pas question de rentrer rapidement.

Elle promit d’être patiente. Salomé se montra très surprenante. Alors qu’elles étaient arrivées en bas de l’immeuble, Salomé prit amoureusement la main de Tina. C’était très doux, Tina croyait rêver. A la librairie, Tina alla directement à la caisse chercher son livre. Elle avait repéré une pile où un de ses auteurs préféré figurait en bonne place. En effet elle n’avait pas eu le temps de lire le quatrième de couverture que Salomé vint l’arracher à ce délicieux moment. Elle avait faim, elle voulait partir. Tina l’incita à aller à la boulangerie et de revenir la chercher.

Pas question. C’étaient toutes les deux et maintenant. Tina renonça à son quart d’heure de plaisir pourtant tant attendu et fila avec Salomé à la boulangerie. Finalement elle n’était plus aussi affamée, ça attendrait leur retour à la maison. Tina était furieuse. Et elle le fut encore plus, quant au détour d’une rue, Salomé sauta au cou d’un ancien camarade de lycée qu’elle n’avait pas revu depuis des années. Elle se montra enjouée et dragueuse, tendre et provocante, se blottissant dans ses bras en évoquant le bon vieux temps.

A cet étranger, elle venait de lui accorder affectivement en quelques minutes bien plus que ce qu’elle avait pu lui donner en plusieurs mois. La coupe était pleine. Tina sentit qu’elle allait exploser et plutôt que de rester impuissante à assister, pathétiquement, à cette mise en scène elle préféra les planter là et rentrer à la maison. Tina était dans la cuisine à boire un thé pour tenter de calmer sa colère quand Salomé débarqua dans l’appartement. Elle était hors d’elle. Alors que jusqu’à présent elle avait évité les explications, elle attaqua bille en tête Tina sur son comportement dans la rue.

Tina qui n’en pouvait plus de se retenir depuis des lustres déballa toutes les rancœurs, les accumulations, les frustrations et les déceptions. Salomé écouta sans mot dire et furieuse de l’image qui lui était renvoyée d’elle prit le bol et le jeta à travers la pièce. Tina la mitrailla du regard et lui ordonna de sortir, elle en avait plus qu’assez de sa violence. Elle en avait plus qu’assez d’une compagne qui n’avait jamais envie de rien, qui était devenue un boulet à trainer et qui savait lui sabrer ses rares moments de plaisir.

Qu’était devenue la Salomé rieuse et enthousiaste, la femme tendre et amoureuse du début ? Plutôt que d’y répondre, Salomé claqua bruyamment la porte de sa chambre dans laquelle elle s’enferma. Tina en avait plus que soupé de ses bouderies, elle n’en pouvait plus de cette gamine immature qui avait refusé de grandir. Elle avait été abandonnée, c’est une blessure immense, Tina en convenait puisqu’elle s’était fait avoir aux sentiments mais était-ce une raison pour le lui faire payer ?

Salomé avait exigé qu’elle ne l’abandonne pas contrairement à sa mère mais en échange elle ne lui offrait rien en retour que ce piège mortel où elle se consumait à petit feu. Tina était jeune, débordait d’énergie, elle ne s’imaginait pas vieillir aux côtés d’une femme qui ne la touchait plus, ne l’aimait plus physiquement, qui systématiquement lui sabordait le moral et la culpabilisait stérilement.

Elle n’avait pas pour vocation de devenir une sainte. La bouderie dura une heure. Tina n’avait pas quitté la cuisine, elle était complètement vidée, incapable de prendre une décision. Elle avait bu thé sur thé. Elle n’attendait plus rien de Salomé. Inconsciemment par ses attitudes agressives, Salomé poussait Tina à la rupture et dans le même temps elle lui reprochait avec ses mêmes comportements de l’envisager. Quant Salomé ouvrit le frigo pour se préparer un en-cas, Tina resta concentrée sur son sachet qui infusait.

Elle était résignée. A quoi bon s’expliquer ? Leur histoire était finie, elle en arrivait même à souhaiter que ce soit Salomé qui la quitte, cependant elle ne savait pas être odieuse. Elle l’avait aimée, l’aimait encore mais pour combien de temps ? A ce régime sec, ça risquait d’aller vite. Elle subissait une situation qu’elle n’avait pas choisie ni voulue, comment avait-elle pu à ce point se tromper sur Salomé ?

Elle pensait tout connaitre d’elle et elle découvrait une inconnue dont elle se demandait bien si elle l’avait un jour aimée. Quand elle repensait à leur rencontre, elle se demandait si c’était bien la même personne. Elle avait mal et elle paierait cher pour retrouver leurs moments d’intimité, leur complicité. Elle se sentait ridicule en se remémorant le début de leur crise conjugale, tout ça pour un baiser volé.

Tout remontait à la surface. Sans un mot elle se leva. Salomé la regarda méchamment, sur la défensive. Tina attrapa son gilet, ses clés et claqua la porte. Elle aussi avait ses humeurs. Salomé l’avait maltraitée à la librairie, elle ne l’avait pas respectée avec son caprice. Une fois encore elle l’avait frustrée dans son plaisir malgré ses mises en garde. C’est pourquoi Tina avait bien l’intention de réparer ça et retournait seule à la librairie. Au moins elle saurait au retour pourquoi Salomé lui faisait la tête !

Tina se dirigea vers la pile de son auteur favori. Elle se plongea dans la lecture du premier chapitre. Il laissait présager d’un excellent roman comme elle les adorait. Elle avait besoin de se changer les idées, de s’évader dans la fiction. Le réel lui pesait. Elle prit le bouquin et se dirigea vers un autre stand. Elle feuilleta un ou deux ouvrages qu’elle reposa. Un troisième attira son attention. Il était placé haut, elle dut lâcher son pavé, elle avait besoin de ses deux mains, l’une pour conserver l’équilibre, l’autre pour s’en saisir. C’est alors qu’elle était sur la pointe des pieds, qu’une jeune femme s’empara de son bouquin.

« Ne vous gênez pas, il est à moi !

– Excusez-moi, je ne savais pas ! C’est mon auteur préféré, j’ignorais qu’il en avait sorti un nouveau !

– Moi non plus je l’ai découvert tout à l’heure mais j’ai dû partir avant de l’acheter, c’est pourquoi je suis revenue exprès !

– Vous savez de quoi ça parle ?

– D’après le quatrième de couverture, il s’agirait d’une histoire d’amour.

– Ce n’est pas son genre.

– J’ai hâte de découvrir.

– Et moi donc.

– Le tour de force tient dans le fait qu’il se met dans la peau d’une femme.

– Je sens que je ne vais pas le lâcher.

– Cela me fera du bien, j’en ai besoin.

– Ah oui ?

– Je traverse une période difficile. La lecture permet de s’évader et aussi de trouver des pistes de réflexion.

– Pas seulement.

– Ah bon et quoi d’autre ?

– L’envie.

– L’envie ?

– Oui.

– C’est pour cela que vous êtes revenue chercher ce livre.

– Je ne vois pas le rapport !

– Vous m’avez dit : je l’ai découvert tout à l’heure mais j’ai dû partir avant de l’acheter, c’est pourquoi je suis revenue exprès !

– Oui. Et ?

– Tout cela est lié.

– C’est pourquoi vous êtes partie et revenue.

– Vous m’intéressez ! Continuez !

– Il n’y a rien à dire de plus. Vous savez pourquoi vous êtes partie et revenue. Ce roman parle d’une histoire d’amour.

– Et ?

– Il faut que ce sujet vous parle pour que vous ne puissiez pas acheter ce livre alors que vous êtes là et que vous reveniez exprès.

– D’accord je vois. Vous êtes fine. C’est exact. Cela dit vous auriez pu dire ça tout à fait par hasard. A qui ça ne parle pas une histoire d’amour ?

– C’est vrai. C’est comme l’envie, à qui ça ne dit rien ?

– Détrompez-vous j’en connais !

– …. (Sourire)

– Et bien moi ça ne m’amuse pas !

– Je m’en doute, c’est ce que vous disais, c’est pour cela que vous êtes revenue.

– Soyez plus claire, parce que vos devinettes, je n’aime pas trop !

– …. (Sourire) »

Salomé l’attendait les bras croisés, le visage fermé sur le canapé. Visiblement elle n’avait pas apprécié l’escapade, elle ne tolérait pas que Tina la prenne pour modèle.

« J’étais morte d’inquiétude ! Pourquoi tu m’as abandonnée ? Où t’étais ?

– Chercher ce livre que tu m’as empêché d’acheter cet après-midi, tout ça pour une faim que tu n’avais pas !

– Tu ne pouvais pas attendre ?

– Non j’en avais envie !

– Comment ça envie ? Et moi ? Tu y as pensé à moi ?

– Moi, moi, moi ! Et moi tu y penses ?

– Tu sais que je souffre dès que tu me quittes ! »

Tina sentit la rage monter. Elle savait que continuer la discussion serait inutile car Salomé saurait se poser en victime. Aussi elle attendit que cette dernière dorme profondément pour mettre quelques affaires dans un sac. Elle partait chez sa sœur. Sa décision était prise elle la quittait définitivement. En guise d’adieu et d’explication elle lui laissa ces deux mots, comprenne qui pourra : en vie

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