Nouvelles lesbiennes

Nouvelle lesbienne : Comme une boule de flipper

Comme une boule de flipper est une romance lesbienne qui parle d’amour entre femmes.

Denise était assise dans le canapé, elle pleurait. Elle était en couple avec Agnès depuis sept ans. Tout jusque-là avait été bien entre elles. Leur vie n’était que bonheur et amour. Elles s’étaient rencontrées grâce au boulot de Denise, un salon de coiffure en vogue alors qu’Agnès était VRP dans une grande société de cosmétiques. Elles avaient eu un coup de foudre fracassant, magique comme on n’en voit que dans les romans d’amour.

Ainsi Agnès était revenue régulièrement pour les beaux yeux de Denise et lui avait fait une cour discrète mais néanmoins efficace. Un soir elle l’avait attendue à la sortie du travail et s’était lancée à l’inviter à boire un verre et aussi à la raccompagner chez elle. Leur relation fut d’emblée passionnée et fusionnelle. Les mois avaient passé où elles ne supportaient plus d’être séparées tant elles avaient un besoin constant d’être ensemble. En définitive c’est après avoir discuté longuement qu’elles décidèrent de franchir le pas et de se mettre en ménage.

C’est pourquoi elles avaient loué un petit pavillon à l’écart du centre-ville dans une zone résidentielle tranquille. Ainsi leur couple passait complètement inaperçu car elles s’étaient fondues dans le paysage. Elles vivaient leur amour caché et rien ni personne n’aurait pu le casser. Elles étaient aimées de tous. Leur famille les acceptait comme un couple hétéro et leurs amis étaient peu nombreux mais fidèles. Tout allait donc pour le mieux.

Mais depuis quelque temps Denise trouvait qu’Agnès s’éloignait d’elle sans raison apparente. Elle avait aussi remarqué des détails qui lui faisaient craindre une aventure de la part de sa compagne. Elle avait déniché dans la poche d’un jean sale un numéro de téléphone griffonné sur un bout de papier avec un petit cœur. Le prénom ne laissait aucun doute : Rosie. Denise avait entendu parler d’elle car la réputation de cette fille n’était plus à faire. Elle travaillait avec son amour. Agnès la trouvait sympa et jolie du moins elle la décrivait en ces termes. En effet elles assistaient aux réunions de synthèse ensemble d’où ensuite elles partaient pour manger au troquet du coin.

Ensuite le soir sa bienaimée rentrait plus tard que la norme, elle qui jusque-là se précipitait toujours pour être à la maison le plus tôt possible. Dossiers à régler prétextait-elle, oui mais avec qui ? En effet toujours la même ! Cette fille commençait à prendre de la place entre elles deux et Denise devenait ainsi de plus en plus jalouse du temps que lui accordait Agnès. Une petite distance était là aussi qui devenait de plus en plus grande avec les non-dits. En définitive rien n’était plus pareil entre les deux amantes, imperceptiblement leur relation avait changé insidieusement au fur et à mesure que la suspicion augmentait.

Denise voyait que son couple n’allait pas bien sans comprendre exactement ce qui se passait. Pourquoi Agnès si amoureuse jusque-là avait-elle été brutalement attirée par cette nana. Elle en conclut qu’elles devaient en parler afin de crever l’abcès. Enfin le week-end arriva. Comme à l’habitude elles partageaient les tâches habituelles, occupées ainsi chacune de leur côté, l’une par l’entretien du pavillon, l’autre par les courses. Denise prépara le repas de midi, en fait le plat préféré de sa belle.

En effet elle était tout excitée de continuer à la séduire avec des armes qui avaient largement prouvé leur efficacité. Là-dessus aucune rivalité à craindre ce n’est pas au bureau que Rosie se transformerait en chef étoilé. Installées à table Denise se jeta sur le plat pour servir Agnès alors trop contente de l’effet qu’elle allait produire.

« Denise, je n’ai pas très faim ! Cependant je mange juste un petit peu car je vois que tu t’es donné du mal et je vais bosser. J’ai du travail en retard.

– Tu aurais pu me le dire avant ! En effet je ne me serais pas décarcassée derrière les fourneaux toute la matinée car un plat congelé aurait très bien fait l’affaire. Pourtant c’est ton plat favori, je voulais te faire plaisir mais je vois que c’est raté. Ton boulot, tu ne peux pas le remettre à lundi ? C’est si urgent que ça ? On est en week-end ! Tu es rentrée tard toute la semaine, je voulais que toi et moi nous en profitions pour nous retrouver. D’ailleurs je pensais que l’on irait se balader ou bien on irait au cinéma, toutes ces petites choses insignifiantes qui nous rendent si heureuses, enfin peu importe. En fait je voulais être avec toi tout simplement !

– Mais je suis avec toi ! Je suis à la maison, je ne suis pas loin. Je sais aussi que tu voulais me surprendre et me combler, je le mangerai ce soir. Puis réchauffé c’est meilleur, non ? Pourtant c’est toi-même qui me le répétais quand je calais parce que tu m’en préparais toujours des tonnes. Tu te souviens mon amour ?

– Oui je me rappelle, je vais filmer la marmite et nous en ferons ensuite un bon dîner. Bien sûr tu es là ! Mais dans ton bureau devant ton ordinateur, tu parles d’un week-end pour nous deux. Tu comptes bosser toute la journée ? Au fait le numéro de téléphone avec le cœur, il est à ta collègue ?

– Non j’ai deux dossiers à revoir c’est tout, juste une question de deux trois heures. Oui le numéro est bien à Rosie ! Elle s’est fait un petit délire pour le cœur. Mais rien de grave. Pourquoi tout de suite tu dramatises une peccadille qui ne mériterait même pas d’être relevée ? Depuis quand tu fouilles mes poches ? La confiance règne à ce que je vois !

– Pourquoi rentres-tu si tard en ce moment ? Je m’inquiète dès que je ne te vois pas à la maison. Tu vas tenir le coup si tu travailles autant ? Elle accumule également les heures supplémentaires ta collègue ? Et puis je ne te flique pas Agnès mais si tu vidais mieux tes poches ça éviterait les peluches sur le linge dans la machine. C’est toi la spécialiste des mouchoirs en papier qui saccagent mes fringues quand je les retrouve en bouillie à l’étendage.

– D’accord autant pour moi sur ce coup ! Mon étourderie me joue de mauvais tours. J’ai du boulot tu sais ! Depuis les 35 heures, mes supérieurs me mettent la pression comme jamais pour ne pas embaucher et pour que je continue à être aussi productive. Oui Rosie ainsi que d’autres bossent comme des malades ! C’est ça ou la lourde, le chantage quoi ! Je ne vais tout de même pas faire un dessin ! Tu veux savoir quoi au juste ? Toutes ces questions sont nulles ! Mais tu as peur de quoi ?

– Tu as changé ces derniers temps, tu n’es plus du tout la même ! En effet tu es obsédée par ton job quand avant j’étais ton unique priorité ! En plus ta Rosie est toujours dans les environs, tu ne peux plus relire un dossier sans qu’elle ne soit derrière à tourner les pages ! Je crains pour notre couple, pour nous ! Tu ne t’en rends même pas compte mais tu vas t’enfermer dans ton bureau dès que tu as du temps de libre, tu me délaisses totalement. Nous ne sommes plus du tout ensemble ! Avant nous étions inséparables, tu avais en permanence les mains baladeuses, aujourd’hui il y a un espace énorme entre toi et moi, plus jamais tu ne me touches, on dirait que je suis transparente. Oui j’ai peur de ce vide, de ce fossé. Oui j’ai très peur de te perdre Agnès.

– Non tu ne me perdras pas Denise parce que Rosie n’est rien pour moi. C’est une fille avait laquelle je bosse, elle est cool, on se marre bien mais c’est tout ! Mais je n’ai pas de relation avec elle si c’est ça qui t’inquiète ! Je peux te jurer sur ce que j’ai de plus cher que je ne te trompe pas. Tu es la femme de ma vie et tu le resteras jusqu’à ma mort. La société va mal c’est pour cela que l’on trime autant, le cours de la bourse se casse la figure, t’as qu’à lire les journaux si tu ne me crois pas.

On essaie de démarcher de nouveaux clients, de garder ceux que nous avons et ce n’est pas évident car la concurrence est rude sur ce segment de marché. En effet tu es bien placée pour savoir au salon comment sont choisis les produits vendus aux clients ou que vous utilisez pour la technique. Voilà pourquoi je rentre tard et que je ramène du boulot à la maison. Aussi ne te mets pas de drôles d’idées en tête ! Je veux juste assurer ton bonheur et ça passe aussi par l’aspect matériel. Tu n’es pas heureuse dans ce magnifique pavillon ? Ou bien lorsque l’on part dans des hôtels de luxe ? Ou bien quand je t’offre un bon restaurant ?

– D’accord, tu as raison, j’ai les réponses à mes questions. Excuse-moi mon cœur d’avoir été aussi suspicieuse et d’avoir déclenché ce psychodrame inutile. Viens que je te fasse un gros câlin d’amour pour me faire pardonner de ma jalousie mal placée. »

Denise avait enserré Agnès dans ses bras pour l’embrasser. Cependant comme à chaque fois depuis quelques temps l’étreinte ne dura pas. Celle-ci se dégagea très vite pour prétexter qu’elle voulait finir son très léger repas. Elle but son café en vitesse accompagné d’un carré de chocolat et ensuite alla s’enfermer à clé dans son bureau plantant Denise au milieu de la salle à manger la laissant débarrasser la table et s’occuper de la vaisselle.

Décontenancée par l’attitude fuyante et aussi très cavalière de sa compagne, elle se retint de pleurer ou même de hurler. Quelle mufle cette Agnès, pire qu’un macho ! En effet elle n’était pas sa bonne, là aussi il faudrait qu’elles aient une discussion ! Elle était au bord de la crise de nerfs quand le téléphone sonna. Comme Agnès ne daigna pas sortir de son antre aussi elle décrocha, prête à passer sa mauvaise humeur sur l’inconnu si c’était une erreur de numéro.

« Allo ! Bonjour c’est Rosie ! Pourrais-je parler à Agnès ?

– Elle n’est pas là elle est sortie ! Et puis arrêtez de la harceler en week-end. Vous ne pouvez pas respecter l’intimité de notre couple, vous osez … »

Agnès sortit de sa tanière comme un diable sort de sa boîte et vint arracher le combiné des mains de Denise. « Attends je te prends dans mon bureau, je bascule la ligne ! ». Au passage elle fusilla Denise du regard, elle aurait eu une kalachnikov à la place des yeux, Denise serait morte sur le coup.

Denise entendit à travers la porte quelques minutes plus tard des éclats de rire. Elle colla son oreille contre la serrure mais en vain car Agnès parlait à voix basse, les échanges étaient incompréhensibles. Pourtant leur conversation dura un très long moment. Pour tromper sa colère et sa souffrance, elle se mit dans le canapé devant la télévision. Elle regardait l’écran où défilait une série animalière mais son esprit était ailleurs. En effet son instinct lui disait qu’il y avait du danger. En général elle se fiait à lui car elle l’avait fiable pour ne pas dire infaillible. Il ne se trompait que rarement.

Là le signal avait viré au rouge. Denise aimait tellement Agnès que rien ne pouvait lui échapper de ses mouvements internes. Pourtant elle s’était laissé avoir à son baratin du midi mais la suite lui avait prouvé qu’elle lui mentait sur toute la ligne. En premier lieu Denise décida de rester sur le qui-vive. Elle se battrait de toutes ses forces pour la garder. D’autre part il était hors de questions de laisser partir la seule femme qu’elle ait vraiment aimée, avec laquelle elle vivait un grand bonheur, un bel amour même si depuis quelques temps il y avait eu un coup de canif dans le contrat. Elle était dans ses pensées quand Agnès fit irruption dans la pièce.

« Tu veux aller faire une balade car j’ai fini de bosser pour aujourd’hui ?

– Quelle heure est-il ? Je n’ai pas vu le temps passer.

– Dix-huit heures vingt. Alors tu viens ?

– Non pas maintenant, c’est trop tard, la nuit va tomber ! Tu as fini ce que tu voulais ?

– Presque, il me reste encore quelques appels à passer pour finir un dossier mais je peux considérer que pour ce week-end c’est bon. En revanche tu veux un coup de main pour le dîner ou bien préfères-tu que je t’invite à manger à l’extérieur ? J’ai une faim de loup !

– Il reste le repas de midi, on va le réchauffer si tu veux. Personnellement j’ai l’appétit coupé !

– Tu regardes quoi ? Tu avais l’air ailleurs !

– Je n’en sais rien je zappe en fait car j’ai passé mon après-midi seule à t’attendre mais ça tu t’en fous ! »

Agnès se mit à côté de Denise. Si leurs yeux fixaient la télé en fait leur tête était à des milliers de kilomètres. Elles ne se dirent pas un mot. En définitive un grand silence avait pris place dans la pièce et se mit à les envahir. Cependant à les voir ainsi on aurait dit un couple en instance de divorce. Elles finirent ainsi la soirée de la même façon, Agnès s’étant préparé un plateau repas, Denise ayant décliné l’invitation de passer à table. Ensuite elles allèrent se coucher dans ce même silence pesant, l’amour n’était pas au rendez-vous pour la première fois depuis leur rencontre. Dos à dos elles s’endormirent sans même se souhaiter bonne nuit ou s’embrasser.

Le dimanche fut presque identique au samedi. Mais Agnès lui accorda un peu plus de temps à travers un dialogue banal et sans aucun intérêt. Enfin le lundi arriva avec un réel soulagement pour elles deux. Agnès se rendit à la boite comme à son habitude car elle restait à l’état-major. En effet beaucoup de commerces sont fermés ce jour-là. Denise était de repos, aussi elle en profita pour traîner au lit et ensuite se balader en ville faire quelques emplettes. C’était aussi l’occasion pour elle d’aller voir son amie Anne car elle avait trop besoin de parler. Anne faisait partie maintenant de leur clan, elle l’appréciait aussi énormément pour sa discrétion et sa finesse d’esprit.

Denise savait qu’elle avait une oreille compatissante mais aussi qu’elle avait toujours eu un béguin secret pour elle. Entre elles deux il y avait toujours eu une grande complicité, une belle tendresse et si la timidité d’Anne ne lui avait pas joué des tours sans doute que Denise vivrait un grand amour avec elle. C’est pourquoi Denise lui passa un coup de fil afin de lui donner rencart. En effet elles se retrouveraient à leur salon de thé, celui qui préparait les meilleurs chocolats chauds de la ville servis avec des financiers frais à se damner pour l’éternité. Denise en attendant leur rendez-vous alla flâner dans les magasins et s’offrit des CD ainsi qu’une chemise pour laquelle elle craqua en l’apercevant dans la vitrine. En premier lieu ces achats compulsifs lui permettaient de juguler l’angoisse qu’elle sentait monter au fur et à mesure que la journée s’écoulait.

A l’heure dite, elle retrouva avec grand plaisir Anne qui comme d’habitude était ponctuelle. De toute évidence elles étaient ravies de se revoir. Denise parla de tout et de rien n’osant se lancer directement dans le vif du sujet. Puis Anne qui la connaissait bien lui tendit une perche pour aborder ce qui la minait dans son couple. Pas besoin d’être psychologue pour se rendre compte que Denise allait mal. Anne l’écouta attentivement sans prendre parti. Néanmoins Denise tenta de nuancer ses propos en évoquant des soupçons alors qu’elle n’avait en fait aucune preuve de ce qu’elle avançait.

Ce n’était que son ressenti et rien d’autre, elle ne devait pas aller trop vite et tirer des conclusions hâtives qu’elle risquerait de regretter par la suite. Ainsi elle minimisa l’affaire et Anne pour ne pas la déstabiliser davantage alla dans son sens, Agnès ne parlait pas de la quitter pourquoi anticiper une catastrophe qui peut-être n’existerait jamais. C’est pour pourquoi Anne par ces paroles apaisantes vit Denise se détendre et un sourire s’ébaucha sur ses lèvres. Elle avait ainsi pour un temps effacé les moments de doutes et permis à Denise de retrouver le moral et l’envie de croire encore à son histoire avec Agnès.

Denise se sentait bien et Anne en profita pour la complimenter sur sa beauté et son sourire charmant. En effet Anne était toujours aussi amoureuse, cela se voyait et s’entendait. Elle craquait pour Denise et sa détresse la rendait encore plus séduisante à ses yeux. Elle aurait tant voulu la serrer dans ses bras, la consoler et lui susurrer des mots doux afin d’apaiser son tourment intérieur. Mais elle se retint, d’abord parce qu’elles étaient dans un lieu public mais aussi par pudeur et par crainte de laisser croire à Denise qu’elle abusait de sa faiblesse et de sa vulnérabilité.

Enfin l’heure de se quitter arriva trop vite. Elles s’embrassèrent et se fixèrent un autre rendez-vous. Lorsque Denise rentra elle eut la mauvaise surprise de se retrouver seule. En effet Agnès avait laissé un message sur le répondeur lui expliquant qu’elle rentrerait très tard, inutile de l’attendre. Et son portable il était pour les chiens ! Denise aurait pu traîner en ville au lieu de se précipiter au pavillon pour l’attendre en vain. De dépit elle partit se coucher, elle avait besoin de se poser et de pleurer, ses nerfs lâchaient, elle craquait.

Au réveil elle vit qu’Agnès n’avait pas dormi avec elle. Elle descendit dans la cuisine se préparer un café et à sa grande stupéfaction trouva sa compagne douchée et habillée prête à partir. Agnès s’excusa de son retard de la veille et expliqua qu’elle avait préféré ne pas la réveiller et avait passé la nuit dans le clic clac de son bureau. Ainsi elle n’avait pas fini sa phrase que son portable sonna. Elle décrocha et se trouva gênée de répondre à son interlocuteur devant Denise. C’est pourquoi elle abrégea en disant d’un air doucereux « On verra ça toute à l’heure ! Là je ne peux pas te parler, je ne suis pas seule » Denise se retint pour ne pas pleurer ni la gifler. En effet elle ne se cachait même plus de la tromper ouvertement.

Agnès quitta la cuisine sans rien dire. Elle laissa Denise avec ses doutes qui se transformaient maintenant en certitudes. Agnès refusait de percevoir sa détresse, sa douleur et tout le mal que son amour ressentait à ce moment-là. Elle était d’une cécité absolue. En définitive rien ne semblait l’atteindre ni la toucher, seul comptait ses frasques et sa nouvelle maîtresse. Ainsi elle n’avait même pas eu un mot, ni un geste pour Denise en voyant son visage défait par la blessure qu’elle lui avait infligée à travers cet appel. Pourtant elle aurait pu tout aussi bien le refuser. Elle ne tentait même plus de sauver les apparences. Denise la regarda partir sans même la retenir. A quoi bon ? Elle devait garder la tête hors de l’eau et ne pas sombrer.

Elle ne devait pas flancher, elle allait se battre pour la reconquérir. Mais comment ? Denise travailla d’arrachepied pour éviter de penser et de souffrir. Elle enchaîna cliente sur cliente sans même prendre de pause. Ensuite à midi quand sa patronne exigea qu’elle s’arrête un peu, Denise eut une idée saugrenue dictée par la jalousie. En effet si elle allait manger avec Agnès. Après tout elle savait où celle-ci déjeunait et qu’elle sache elles étaient toujours en couple, Agnès était encore officiellement sa conjointe. Elle s’installa au fond de la brasserie en retrait et guetta la porte d’entrée. C’est ainsi qu’elle vit arriver Agnès et Rosie bras dessus bras dessous alors qu’elles semblaient détendues et riaient aux éclats.

Ces deux femmes qui n’étaient pourtant que deux collègues se dévoraient avec des regards troublants. C’en était trop pour Denise, elle détenait là la preuve de son infidélité. D’ailleurs elles étaient tellement préoccupées à se séduire et à roucouler ensemble qu’aucune des deux ne reconnut Denise assisse à quelques mètres d’elles. Le garçon qui les connaissait les installa à leur table habituelle. Denise crut défaillir en entendant ces mots. Pendant qu’elles consultaient la carte Rosie frôla la main d’Agnès. Celle-ci se laissa faire y prenant même un plaisir, ce petit jeu malsain était loin de lui déplaire, elle en paraissait au contraire très heureuse. Denise en avait assez vu pour aujourd’hui et quitta le restaurant en pleurant. L’idée du scandale lui effleura un millième de seconde l’esprit mais son instinct lui souffla la prudence, c’était là aussi le meilleur moyen de la jeter définitivement dans les bras de sa rivale !

Elle retourna au salon, les yeux rougis par les larmes. Ensuite elle eut du mal à se concentrer sur son programme technique. Cependant ses clientes huppées eurent la délicatesse non seulement de ne pas lui faire remarquer sa mauvaise mine mais réussirent à l’entraîner sur des superficialités d’usage. Enfin leur égocentrisme fit le reste, Denise put ainsi pour un temps oublier l’infamie et la trahison de la femme de sa vie. A la fermeture elle prit le chemin du retour sans grand enthousiasme. Néanmoins elle ne trouva pas la force de se préparer un dîner et avala un yaourt sans appétit. Elle prit un cachet pour dormir et alla droit au lit.

Quand Agnès rentra elle trouva la maison dans le noir alors qu’il n’était pas 20 heures. Les affaires de Denise étaient en boule sur chaise du salon et Agnès monta dans la chambre inquiète de cette mise en scène. Elle trouva Denise profondément endormie. Déboussolée par l’attitude de sa compagne, elle retourna dans le salon. Ce n’était pas son genre de se coucher de bonne heure, encore moins d’être désordonnée. Pourtant elle alla s’enfermer dans son bureau et prit le téléphone.

« Allo c’est moi. Non elle dort. Je ne comprends pas ce qui lui arrive, elle est bizarre depuis quelques temps. Je ne sais pas ce qu’elle me couve ! Que fais-tu ?

– Je suis en train de me caresser en pensant à toi !

– Ne fais pas de bêtise sans moi coquine ! Tu me manques beaucoup, si tu veux je te rejoins ? J’aime être avec toi tu sais. Tu me fais un bien fou, j’aime te voir rire, tu es belle à croquer quand tu me désires. Je craque et je fonds. Tu comptes beaucoup pour moi, tu as pris une grande place dans ma vie.

– Pour moi aussi tu comptes beaucoup mais je voudrais plus de toi tu sais mon amour !

– Je n’ai rien dit à Denise, je ne sais pas comment lui dire ni comment faire. Elle souffre déjà assez comme ça. Je ne suis pas au clair avec elle et je m’en veux de ma lâcheté. Cependant Denise a compris ce qui se passait car elle me connaît à fond, je ne peux rien lui cacher. Elle a deviné que je t’aimais. Elle n’a pas la certitude mais elle n’en est pas loin. Il va falloir que je prenne mon courage à deux mains et que je lui avoue mon attirance pour toi. Je verrai ça un peu plus tard, en attendant je t’embrasse tendrement, tu me manques … Pense à moi et à demain ! »

Agnès raccrocha. Denise était derrière la porte, elle avait entendu toute la conversation. Elle avait de quoi être encore plus chamboulée car elle avait bien senti les choses en voyant le changement et entendu le pourquoi de ce comportement distant. Pourtant elle avait constaté qu’une fois de plus le gouffre s’était encore agrandi. C’est pourquoi elle repartit se coucher comme si de rien n’était, Agnès ne pouvait deviner que rien ne lui avait échappé de son échange salace avec Rosie. D’ailleurs elle fit semblant de dormir mais des larmes coulaient de ses yeux. Agnès resta encore dans son bureau un bon moment.

Ensuite elle vint s’allonger près de Denise, se collant à ce corps qui était chaud et qu’elle avait tant aimé. Elle lui murmura à l’oreille combien elle la désirait mais n’eut aucune réaction en retour. De dépit elle bascula sur son bord et s’endormit comme une masse. Denise en revanche ne put fermer l’œil de la nuit. Aussi elle préféra aller dans le salon. Elle prit une couverture et s’installa sur le canapé. Au petit matin elle sombra dans un sommeil agité. En définitive c’est Agnès qui vint la réveiller, surprise de la voir là.

« Pourquoi as-tu dormi ici ? Tu es malade ? Ça ne va pas ?  Tu as une sale mine !

– En effet j’ai été patraque toute la nuit, je ne voulais pas te déranger ! Mais ne t’en fais pas ça va mieux maintenant. Je vais prendre un café et une douche après j’irai bosser. Si je ne suis pas bien, je rentrerai.

– Tu as vu ta tête ! Tu ne peux pas aller travailler dans cet état, c’est de l’inconscience car tu vas faire fuir la clientèle ! Reste donc à la maison, un peu de repos ne peut que t’être profitable, tu as l’air fatiguée en ce moment. Téléphone pour les prévenir et prends soin de toi, tu en as besoin. J’essayerai de rentrer de bonne heure, on passera la soirée ensemble si tu le souhaites, je m’arrangerai pour être un peu plus disponible. On fera même l’amour si tu en as envie !

–  Non je vais travailler car j’ai besoin de voir du monde. Je ne veux pas rester seule ici à broyer du noir. J’ai besoin d’être entourée, de me sentir utile, de savoir que je sers à quelqu’un et à quelque chose. On verra pour ce soir, chaque chose en son temps ! D’ici là l’eau va couler sous les ponts. Ensuite si c’est pour penser à une autre pendant que tu es avec moi et par la même occasion te donner bonne conscience, je préfère éviter !

– Comme tu veux ! Tes propos n’engagent que toi, je voulais t’être agréable et te montrer que je me souciais de toi, que je t’aimais ! Si tu le prends ainsi, je vais prendre une douche en vitesse sinon je vais être en retard. »

Denise alla boire un café. Il avait du mal à passer. Elle resta jusqu’à ce qu’Agnès vienne lui faire la bise avant de partir. Agnès, contre toute attente la prit contre elle et l’embrassa fougueusement. Ce coup-ci ce fut Denise qui se dégagea brutalement de l’étreinte. Elle courut vers la salle de bain en entendant la porte d’entrée claquer. Visiblement son comportement avait glacé sur place Agnès qui avait voulu maladroitement lui faire comprendre ce que c’était que d’être rejetée, que de souffrir. Pourtant Denise ne lui voulait pas de mal, pourquoi ce besoin de lui infliger cette rebuffade ?

Il fallait crever l’abcès et vite. Savoir s’il y avait toujours un espoir pour leur amour, pour leur vie de couple. Denise avait envie d’en parler à Anne, sa confidente, elle seule savait calmer ses angoisses d’abandon. Pourvu qu’elle décroche son portable car elle avait horreur des messageries vocales. Anne répondit à la première sonnerie, le nom de son correspondant était inscrit à l’écran. En quelques mots Denise lui narra les derniers rebondissements. Le coup de fil d’Agnès à Rosie, la culpabilité de sa compagne. Denise pleurait à chaudes larmes. Anne réagit vivement, elle ne supportait pas de voir son amie aussi triste.

« Téléphone à ton boulot pour les prévenir de ton absence ! Habille-toi, je viens te chercher. Nous passerons la journée ensemble. Je ne vais pas te laisser seule et dans cet état. Fais-toi belle ! D’ailleurs j’arrive à tout de suite.

– Tout ce que tu veux Anne ! »

Denise alla se préparer. Peu de temps après une voiture s’arrêta devant le pavillon. Anne frappa et entra. Elle prit Denise dans ses bras et la serra contre elle.

« Prends ton sac je t’emmène à la mer. Je vais te faire changer d’air !

– Mais je ne peux pas, pas comme ça, c’est de la folie Anne. Et si Agnès appelle parce qu’elle a appris que je n’étais pas au salon !

– Tu as ton portable ? Si t’es pas au boulot ni à la maison, tu vas l’obliger à se poser les bonnes questions.  C’est ce que tu veux non ? Alors en route ! »

Anne et Denise prirent la route de la côte. A la radio passait une chanson comme une boule de flipper qui fit pleurer Denise. Anne lui remonta le moral comme elle put alors que toute deux avaient compris que le couple vivait certainement sa dernière ligne droite. Pourtant Anne blaguait sur ses conquêtes et ses bides. Elle réussit à lui rendre le sourire avec ses échecs sentimentaux qu’elle savait rendre cocasses. La route avait été rapide, pas de circulation en ce milieu de matinée. Le soleil avait décidé d’être également de la partie. Elles garèrent la voiture sur un parking près de la plage.

 « Viens, on va se balader sur la plage, j’en ai toujours rêvé ! Surtout de le faire avec toi Denise. C’est une fantaisie que je garde au fond de moi depuis des années. J’espère que tu ne m’en veux pas !

– Anne tu es géniale. Si cela te fait plaisir il n’y a pas de problème. Je peux bien t’offrir un cadeau car celui-là ne me coûte pas cher et il est plaisant en plus. »

Denise prit le bras de son amie. Elles se promenèrent sans trop se parler. Par instant elles se regardaient, se souriaient. Denise se serra un peu plus contre celle qui lui avait redonné le sourire. Le vent froid les obligea à aller prendre une boisson chaude et surtout un repas consistant car le petit déjeuner était déjà très loin. Anne les emmena dans un restaurant de crustacés. Elles mangèrent tout en se cherchant du regard. Leurs sourires disaient tout le bien qu’elles avaient à être ensemble. Ensuite une fois le ventre rempli elles allèrent visiter le port qui était magnifique et vivant. Elles en profitèrent aussi pour chiner dans les boutiques qui étaient le long du quai. Pourtant c’est un magasin d’articles de la mer qui les arrêta.

En effet Anne eut le coup de foudre pour un pendentif en argent, en vitrine, sensé porter bonheur, en forme de nœud marin. Elle l’offrit à Denise lui souhaitant de retrouver la joie de vivre et l’amour. Denise fut touchée par ce geste qui en ces circonstances avait une portée symbolique assez forte. Elle lui fit une bise sur la joue en guise de remerciements. Pourtant Anne fut déçue de ce baiser qu’elle aurait aimé avoir eu sur les lèvres. Mais peu importe ce petit cadeau serait sur son aimée, c’était là l’essentiel. L’heure avait tourné sans qu’aucune ne s’en rende compte. Denise en avait même oublié d’allumer son portable, c’est une remarque d’Anne sur le silence d’Agnès qui la fit réagir.

En fait il y avait plusieurs messages qui l’attendaient car Agnès était vraiment inquiète. Denise l’appela pour la rassurer, elle resta floue sur l’endroit de sa fugue, elle serait à la maison très tard. Anne avait tout écouté, préférant se taire afin de ne pas trahir sa présence. Cet appel fut le signal du retour. Elles reprirent la route dans l’autre sens. Anne sentant que la situation l’y autorisait, avoua à Denise ses sentiments pour elle.

Qu’elle était amoureuse d’elle depuis le premier jour mais que jamais elle n’avait osé lui en parler tellement elle avait peur que ce ne soit pas réciproque. La crainte de la perdre avait fait qu’elle avait choisi l’amitié à l’amour. Denise lui dit qu’elle savait tout cela, Anne savait mal dissimuler ses émotions, son amour pour elle crevait les yeux et elle en était flattée. Denise savait qu’elle pouvait toujours compter sur son soutien et sa tendresse, que pour être honnête avec elle, elle ne lui était pas indifférente. Se penchant vers Anne elle déposa un baiser léger sur sa joue.

« Je n’ai pas de chance, je n’ai droit qu’à des baisers chastes. Je vais m’en contenter puisque tel est mon destin ! C’est toujours ça de pris. Je croise les doigts pour un jour avoir un peu plus. J’attendrai, après tout je ne suis pas pressée, je n’ai que toi dans mon cœur, aucune autre femme ne trouve grâce à mes yeux !

– Je sais ce que tu ressens, ça me touche énormément ce que tu fais pour moi. Je voudrais te donner plus… Mais je ne peux pas ! Pas pour le moment. Tu comptes beaucoup pour moi, je me suis peut-être trompée d’histoire d’amour avec Agnès. Je suis en pleine noyade, tu me sauves et tu me redonnes espoir. Mais je ne sais pas la suite avec Agnès, tout va dépendre de son attitude, de sa franchise envers moi. Cependant je veux juste qu’elle soit sincère et honnête, qu’elle cesse ses mensonges avec moi.

– Il faut que vous ayez une bonne discussion toutes les deux, vous ne pouvez pas continuer à vivre dans cette atmosphère de soupçons et de non-dits. Quoi qu’il arrive je serai là ! Amie ou amante, je ne veux pas te perdre !»

Anne ramena Denise chez elle. Elles étaient toutes deux heureuses de cette escapade. Elles promirent de rester en contact et de se revoir très bientôt. Agnès l’attendait dans le salon, assise sur le canapé, la lumière était tamisée. A voir sa tête elle n’était pas à prendre avec des pincettes. C’est qu’elle s’en était fait du souci, on n’a pas idée de disparaître sans crier gare surtout quand le matin même on était à l’agonie. Denise l’embrassa en feignant ne rien avoir capté des reproches et alla directement à la cuisine. Elle lui annonça simplement qu’elle avait passé la journée avec Anne qui l’avait réconfortée et soutenue dans ce désert d’incompréhensions.

Agnès, mouchée par l’assurance de Denise, baissa d’un ton et lui fit juste remarquer qu’elle aurait pu être prévenue. Puis comme à son habitude elle partit s’enfermer dans son antre. Peu de temps après Denise l’entendit sa voix à travers la porte. Apparemment elle devait être en ligne sur son portable avec Rosie. Cependant elle n’eut pas envie d’entendre ses roucoulades et monta se coucher. Aussi elle repensa à son échappée où elle avait été bien avec Anne car elle s’était sentie aimée. Alors elle s’endormit sur l’image d’Anne lui offrant le pendentif, le serrant entre ses doigts en l’embrassant tendrement. Au réveil elle était de joyeuse humeur. Elle prépara du café, des toasts et du jus d’orange. Agnès avait déjà pris sa douche, elle était habillée, lui restait à prendre le petit déjeuner. Elle trouva une Denise souriant aux anges, rêvassant, mordillant distraitement une tartine beurrée.

« Tu es bien gaie ce matin ? Tu as bien dormi on dirait ! Qu’est-ce qui te rend si insouciante ? Tu es amoureuse ?

– En effet, j’ai passé une excellente nuit. Eh oui je suis amoureuse. De toi évidemment ! Et toi, as-tu bien dormi ?

– Non. Il faut que l’on se parle. J’ai des choses à te dire, nous avons à mettre au clair notre relation. Je rentre tôt ce soir. On pourra discuter, on aura plus de temps que ce matin, je veux que cette mise au point se fasse calmement. »

Agnès but à peine son café. Elle embrassa Denise sur le front et partit. Le baiser n’eut aucun effet sur elle, pas plus que le ton mélodramatique d’Agnès. Denise planait toujours à quinze mille au-dessus. Quand enfin elle regarda sa montre elle vit qu’il était temps de mettre le turbo. Elle travailla dans un état de béatitude qui ne passa pas inaperçu. Les commentaires allaient bon train dans son dos. « Elle est amoureuse, ça se voit. Pour être de si bonne humeur il n’y a pas cinquante solutions. » Le soir en sortant elle reçut un coup de fil d’Anne sur son portable qui voulait savoir comment elle allait, si leur sortie n’avait pas fait flamber la situation.

La réponse fut négative. Denise lui expliqua qu’elle avait décidé de rester zen et de mettre Agnès devant ses incohérences et ses contradictions, lui montrer qu’elle la trahissait. Elle ne voulait ni cri, ni larme. C’est pourquoi elle coupa court aux inquiétudes d’Anne et promit de la tenir au courant en rentrant directement pour ne pas exaspérer Agnès si elle l’attendait. En effet Agnès était présente comme elle l’avait dit. Elle avait même préparé le repas ce qui était devenu vraiment rare chez elle ces derniers temps. Avait-elle des choses à se faire pardonner ?

« Bonsoir, tu es rentrée il y a longtemps ?

– Une bonne heure, j’ai pu m’arranger. J’ai préparé le dîner comme tu l’aimes. Tu as le temps de prendre une douche afin de te mettre à l’aise, après on pourra passer à table si tu veux. Je te sers un apéritif ? Un porto ?

– Oui merci, je me dépêche. »

Denise alla se laver. Elle revint en survêtement et s’installa à sa place. Agnès arriva avec une grosse salade niçoise.  Elle fit le service. Le repas se passa dans le calme. A part des banalités sur le travail et l’actualité, elles savaient que le vrai dialogue aurait lieu après le dîner. Agnès débarrassa la table et fit la vaisselle. Elle leur prépara un déca et apporta le tout dans le salon avec des fruits. Elle jugea opportun d’entrer enfin dans le vif du sujet. C’est à ce moment que son portable se mit à vibrer. Celui-ci ne la quittait plus. A croire qu’elle se l’était greffé sur la hanche. Denise explosa.

« C’est trop te demander d’éteindre ce fichu téléphone. Tu ne pourrais pas le débrancher quand tu es à la maison ? Dis-lui de te lâcher un peu ! Surtout quand tu es avec moi ! Qu’elle ait au moins la correction de ne pas t’appeler ici !

– Je réponds si tu le veux bien et ensuite on met les choses au clair entre nous deux ! »

Agnès répondit à sa correspondante sur un ton ferme. La personne au bout du fil avait dû comprendre qu’elle tombait mal. L’échange ne dura pas longtemps. La voix d’Agnès s’était radoucie quand elle annonça à Denise qu’elles ne seraient plus dérangées. Elle ferma une fois pour toutes son mobile et s’installa dans le fauteuil face à sa compagne.

« Qu’as-tu à me reprocher ? En ce moment rien ne va plus entre nous. Tu crois que je te trompe c’est ça ? Que je suis amoureuse d’une autre femme ? Tu te fais un film super huit, ça me met en rogne, tu t’imagines des choses qui ne le sont pas.

– Mais tu te fous de ma tête ou quoi, tu me prends vraiment pour une conne ! Je suis tombée sur une carte virtuelle sur ton ordinateur en faisant le ménage. Fait attention de bien le fermer la prochaine fois et aussi de nettoyer le disque dur. C’est vrai que ce genre de petit mot ne laisse place à aucune ambiguïté. Je te le cite si tu l’as oublié. « Je t’aime, j’ai toujours envie de toi, de tes baisers et de tes caresses, de tes mains sur mon corps excité » tout ça avec des petits cœurs qui clignotent sur une musique sirupeuse. C’est quoi ? Une lettre type pour démarcher un client ? Un jeu avec ta Rosie ? Tu en as encore beaucoup des amusements de ce type ?

Ah oui, j’oubliais aussi. Tes coups de fils. Là également tu fais fort ! Lundi soir je ne dormais pas, je suis allée en cuisine pour boire un verre d’eau et je t’ai entendu parler. Je vais te rafraîchir la mémoire. Tu disais à une certaine personne « Si tu veux je te rejoins ? J’aime être avec toi tu sais. Tu me fais un bien fou, j’aime te voir rire, tu es belle à croquer quand tu me désires. Je craque et je fonds. Tu comptes beaucoup pour moi, tu as pris une grande place dans ma vie. …. » Comme tu peux le constater j’ai une meilleure mémoire que toi. C’était pour qui toutes ces belles paroles ? A l’évidence elles ne m’étaient pas adressées. Alors qu’as-tu à répondre à tout ça ?

– Ce ne sont que des mièvreries sans conséquence que l’on s’envoie avec Rosie. Elle adore me taquiner. Tu sais on a une telle pression au boulot qu’il faut bien décompresser un peu sinon on va devenir dingues ! Pour les coups de téléphone aussi, c’est comme pour ma carte virtuelle : ce ne sont que des blagues entre amies, un simple jeu bien innocent. Il n’y a rien de sexuel ni de l’ordre des sentiments. Un jeu rien qu’un jeu ! Je te l’accorde bien stupide mais qu’un jeu tu peux me croire.

– A ce jeu il y a un moment que n’y avons pas joué toi et moi ensemble. Tu en as peut-être assez d’avoir toujours la même partenaire, de ce fait ce n’est plus très amusant pour toi, tu ne découvres plus rien de nouveau ! Les niveaux ne sont pas identiques, je n’ai pas ses gros seins et je ne baise pas. Je fais l’amour avec toi, nuance de taille pour moi. Tu aurais tort de ne pas aller voir ailleurs si c’est ça qui t’intéresse chez une femme ! Notre partie dure depuis sept ans, elle a l’air d’être trop longue pour toi ! Mais méfie-toi, à ce jeu il y a aussi des perdants… et ça ne sera pas moi !

– Je te le répète. Ce n’est qu’un jeu rien de plus ! Rosie est une collègue de travail rien d’autre. Je t’aime comme au premier jour ! Tu es la femme de ma vie, je ne veux pas te perdre. Ne crains rien, fais-moi confiance ! Tu es la seule qui compte à mes yeux. »

Agnès se leva et prit Denise dans ses bras qu’elle serra très fort contre son corps. Elle l’embrassa avec passion pour lui montrer que son amour était toujours présent. Pourtant, malgré toute cette démonstration affective, Denise n’arrivait pas à croire à ses belles paroles. Pour ce soir elle mettrait de côté ses incertitudes et sa colère. Elles firent l’amour comme des enragées. Une pareille passion datait de leurs premiers ébats. Agnès devait penser avoir endormi les doutes de sa belle mais c’était mal la connaître. Cependant les jours qui suivirent se passèrent un peu mieux que les précédents car Agnès déploya des efforts considérables pour ne pas contredire ses mensonges.

Elle évitait de s’enfermer pour téléphoner, Rosie ne la contactait plus au domicile, elle rentrait aux heures attendues. Elle s’arrangeait pour ne rien laisser paraître. Denise avait constaté que l’ordinateur était bien éteint mais les coups de fils avaient été remplacés à présent par des SMS. Agnès faisait semblant de rien pour les lire ou en envoyer. Elle se croyait discrète mais il lui aurait fallu prendre des cours pour l’art de la dissimulation si elle voulait être crédible dans sa tromperie. Denise restait pareil à elle-même. Leur relation s’était quelque peu améliorée mais sans plus. Voyant que rien n’avait vraiment changé, qu’elle ne supportait plus de ne pas savoir vraiment ce qu’il se passait, Denise se mit en tête de trouver des preuves de son infidélité.

Sans rien dire elle posa des jours de récupération pour la semaine suivante. Vu que les clientes ne se battaient pas au salon, la patronne lui donna l’autorisation sans sourciller, elle pourrait ainsi compter sur elle quand l’affluence reviendrait. Elle ne préviendrait pas Agnès et ferait semblant d’aller bosser en gardant ses horaires du matin et du soir. Cependant elle s’était acheté des pellicules pour son appareil, là au moins avec des photos sous le nez, elle ne pourrait plus nier avec des « ce n’est qu’un jeu, il n’y a rien de sexuel ni de l’ordre des sentiments. ». Ainsi elle raconta son plan à Anne qui trouva l’idée géniale. Il fallait la mettre le dos au mur.

« Agnès aurait dû être honnête avec toi, au moins tu saurais ce que tu dois penser et à quoi t’en tenir. » Anne se proposa de jouer au détective avec Denise. La semaine fut sans grande surprise. Agnès emmena sa légitime au cinéma et au restaurant. Elle avait bien évidemment sur elle toujours son portable à portée de main. Il vibrait régulièrement ce qui avait le don d’énerver Denise. Des SMS encore et toujours.

C’était encore plus pénible que les coups de téléphone. Elles firent l’amour tous les soirs comme pour se prouver que leur couple était encore vivant. Le lundi alors qu’Agnès était partie bosser, les deux amies se retrouvèrent pour voir de quelle façon elles allaient procéder. Elles en rigolaient jaune car pour en arriver là il fallait vraiment douter et ne plus avoir confiance. Tout était réglé : l’heure, le lieu, la voiture. Elles se retrouveraient le lendemain en fin de matinée devant la société d’Agnès, leur plan était au point.

Le soir Denise attendit que son adorable amante vienne pour le repas, elle avait déjà plus d’une heure de retard. Visiblement Agnès n’en pouvait plus de simuler la comédie du bonheur avec Denise, chassez le naturel il revient au galop. La sonnerie du téléphone la fit sursauter.

« Allo amour c’est moi. Il y a un pot au bureau je rentrerai très tard, ne m’attends pas pour dîner ! Va te coucher et à demain matin. Je t’aime très fort.

– Un pot en quel honneur ?

– Un chef de produc qui est muté en province, il l’a su en soirée. On fête ça maintenant car il part dans la foulée, il tenait absolument à ce que j’y sois et je n’ai pas pu refuser. Je soigne mon carnet d’adresses, tu sais la boite va mal, il pourra m’aider si j’ai un coup dur, c’est un type qui a le bras long.

– C’est sympa de m’avoir prévenu, je commençais à m’inquiéter, à me demander si tu n’avais pas eu un accident. Ne bois pas de trop, ça ne te réussit pas. Rentre doucement avec la voiture. Bonne soirée mon cœur et à demain, amuse-toi bien ! Je t’aime. »

Denise n’en croyait pas un mot. Elle prit son manteau, son appareil et fonça au boulot d’Agnès. Il y avait encore de la lumière, on pouvait apercevoir de nombreuses silhouettes derrière les vitres de la salle de restauration. Sur ce point Agnès n’avait pas menti, il y avait bien un raout organisé, les bruits qui lui parvenaient confirmaient son impression. Son fameux instinct lui commanda de rester encore un peu. Elle se pelotonna dans son siège. Elle s’était garée face à la sortie. Rien ne pouvait lui échapper. Pour prendre des photos c’était pareil. Elle était en planque depuis des heures, il était presque onze heures et Agnès n’avait toujours pas pointé son nez dehors.

Denise eut des doutes, si ça se trouve il y avait longtemps qu’elles étaient loin d’ici. Elle allait partir quand elle vit sa belle et Rosie. Elles étaient collées l’une à l’autre. Elles se dirigeaient vers la voiture d’Agnès. Denise était avec l’appareil à la main prête à la shooter. Rosie embrassa à pleine bouche Agnès, celle-ci répondit à son baiser sans se faire prier. Denise qui n’avait rien perdu prit ses clichés avec son appareil ultrasophistiqué qui n’avait pas besoin de flash pour mitrailler. Elle nota l’heure et le lieu sur un papier. Le début des preuves. Le dossier mensonge était ouvert. Denise avait déjà des clichés, elle pouvait rentrer. Elle était contente d’elle. Elle se pressa d’aller au lit. Agnès la suivit sans le savoir quelques minutes après prenant soin de ne pas faire de bruit.

Tout se déroula comme à l’habitude au petit déjeuner. Denise fit semblant de partir et rentra chez elle. En fin de matinée elle irait se mettre en planque. Elle attendit Anne pour cela. Celle-ci était ravie de participer au piège. Denise lui expliqua les premières photos. Il était un peu plus de midi quand Agnès et Rosie sortirent bras dessus, bras dessous. Elles se dirigèrent non pas vers leur restaurant mais vers le véhicule de Rosie. Elles partaient mais pour où ? Il fallait les suivre. Anne prit le volant et se mit d’emblée à distance afin de ne pas être repérées par les deux amantes qui allèrent se garer sur le parking d’un hôtel bon marché. Denise était pâle. Elle avait du mal à digérer la pilule.

Elle nota quand même le lieu, l’heure et le nom de l’hôtel, elle prit également avec écœurement des photos. Une fois disparues dans le hall de l’hôtel, Denise éclata en sanglots, sans était trop pour elle. Anne la prit dans ses bras et la consola, tant est, si on peut consoler dans de telles circonstances. Elles attendirent cachées. Agnès et Rosie ne disposaient que de deux heures, elles ne devraient pas être en retard pour la reprise du boulot. Elles sortirent toutes les deux en s’embrassant encore comme si leur envie n’était pas assouvie. C’était Anne qui se chargerait du développement des épreuves photographiques car Denise n’était plus en état de quoi que ce soit.

Denise en arrivait à se demander si elle n’allait pas quitter Agnès sur le champ. Elle était dégoûtée d’en être arrivée à la surveiller et à l’épier, de découvrir au fond ce qu’elle refusait de voir et d’admettre. Agnès avait abusé de sa confiance et de son amour. Elle l’avait trompée, trahie, lui avait menti, elle avait été malhonnête. Agnès l’avait prise pour une imbécile, c’était l’humiliation de trop. Denise sanglotait. Anne bouleversée par son amie en pleurs voulait s’expliquer avec Agnès sur le parking. Elle voulait lui démolir le portrait. Denise eut beaucoup de mal à la raisonner. Anne changea son fusil d’épaule et l’invita chez elle. Un remontant pour elles deux seraient le bienvenu.

Anne prit soin de Denise le restant de la journée. Elle aurait voulu lui montrer son amour mais ce n’était pas le moment. Elle se contenterait de la chaleur de ce corps en la prenant tendrement tout contre elle. Denise s’était enfin calmée à son contact, elle ne tremblait plus, elle se détendait tranquillement. Elles discutèrent longuement pour savoir s’il fallait continuer cette filature et combien de temps. Denise lui dit que le seul moyen de les coincer sans qu’elles ne puissent nier l’évidence serait à présent de les surprendre au lit. Comment faire ? Elles concoctèrent un plan diabolique. Une parente malade qui avait besoin d’un coup de main pour quelques jours.

Comme Denise avait pris des congés cela tombait à pic, elle sortirait ainsi partiellement du mensonge. Elle annoncerait à Agnès qu’il lui faudrait partir le lendemain matin pour au moins cinq jours. En fait elle irait dormir chez Anne pour crédibiliser son scénario. Denise avait réglé les moindres détails. Elle le mettrait en route avec la même détermination que le précédent. Anne la raccompagna à sa voiture. Puis sans y réfléchir elle se lança et embrassa Denise sur la bouche. Celle-ci n’y répondit pas et lui dit à demain feignant de ne pas voir le trouble et la gêne de son amie. Le soir dès qu’Agnès fut rentrée elle trouva Denise en train de faire un sac de voyage.

« Que fais-tu ? Tu me quittes ?

– Non pourquoi ? J’aurais des raisons de le faire ? Tu as quelque chose à te reprocher ? Je pars chez ma tante Ginette, tu sais celle qui habite en province, elle s’est cassée col du fémur elle a besoin de moi jusqu’à vendredi ou samedi. J’ai mon portable et je te téléphonerai. Je pars demain matin. Cela ne t’ennuie pas ?

– Non bien sûr, si elle a besoin de toi. Mais ta tante elle n’a pas quelqu’un de plus proche que toi pour s’occuper d’elle ? Tu ne pars pas longtemps mon amour sinon je ne pourrai pas tenir. Tu vas me manquer. Je vais aller nous préparer à manger pendant que tu finis ton sac.

– Je sais à quel point je vais te manquer, plus amoureuse que toi de moi je ne connais pas. Mais tu sais Tante Ginette a du caractère et elle a promis de nous léguer sa maison en Bretagne, ça vaut bien quelques sacrifices.

– Elle a pourtant de l’argent ta tante, pourquoi elle ne se prend pas une aide-ménagère ?

– Te voilà suspicieuse maintenant ! Si la confiance ne règne plus, on s’en va où ! Si tu ne me crois pas appelle là !

– Non c’est bon, pas de ça entre nous ! Ta tante mérite bien que tu lui consacres un peu de temps, elle doit s’ennuyer dans le plâtre, les journées doivent être longues ! Finis tes valises, je descends mettre la table »

Denise l’avait bien jouée et son bluff avait bien marché. En effet elle savait qu’Agnès sauterait sur l’occasion d’avoir le champ libre car elle en rêvait depuis longtemps. C’est pourquoi elle avait fermé son bagage et allait retourner dans la cuisine quand elle entendit Agnès en pleine conversation. En définitive elle savourait l’instant.

« Tu ne vas pas me croire, elle part jusqu’à vendredi car elle va aider une vieille tante malade. On va pouvoir être ensemble toutes les nuits. Comme je suis impatiente d’être à tes côtés mon amour. Je ne peux pas parler plus fort car elle est dans la chambre. Mais je t’expliquerai demain, je te laisse car j’ai peur qu’elle arrive. Mon amour je t’aime. Bisous. »

Agnès eut le temps de raccrocher et de faire semblant de chercher dans le frigo la vinaigrette qu’elle avait déjà sorti alors que Denise montrait le bout de son nez.

« Alors on mange quoi ?

– Du rôti avec une salade et du fromage. Cela te convient-il ?

– Oui je suis fatiguée ce soir, je vais me dormir de bonne heure, j’ai de la route qui m’attend demain. Merci de t’occuper de tout.

– Il n’y a pas de quoi, tu as raison de te coucher tôt. Avec ta tante tu vas avoir du travail. Tu ne vas pas rire tous les jours. N’oublie pas de me tenir au courant. Et préviens-moi de ton retour, je te ferai une surprise !

– Je te téléphonerai tous les jours, tu vas me manquer, c’est la première fois où l’on sera séparées. Tu te rends compte ! J’ai un peu les boules. Mais c’est pour la bonne cause. Et toi que feras-tu sans moi ? Tu ne vas pas t’ennuyer ?

– Je vais bosser encore plus pour ne pas penser que je serai seule le soir je ne sais pas encore, je finirai des dossiers clients très certainement… Enfin je verrai bien, je n’y suis pas. Laisse la vaisselle je m’en charge va donc te coucher. Je te rejoins tout de suite.

– Tu es un ange, je t’attends. »

Denise aurait voulu l’étrangler parce qu’elle arrivait à jouer une comédie presque parfaite. Cependant elle n’en oubliait pas pour autant tout ce qu’elle avait vu et pu ressentir cet après-midi. Elle avait réussi à maîtriser ses émotions et à faire taire sa douleur qui ne demandait qu’à sortir. Agnès vint se coucher et prit son petit bout de femme dans ses bras. Celle-ci piqua du nez rapidement ce qui frustra Agnès de ne pas pouvoir lui faire l’amour. En fait le somnifère avait agi plus vite que prévu ce qui arrangeait bien Denise.

Avant le lever du soleil, le sac à la main, Denise embrassa Agnès en lui promettant de l’appeler dès son arrivée. Elle prit la route direction le pâté de maison un peu plus loin. Anne l’accueillit à bras ouverts. Elle lui montra sa chambre, le coin où déposer ses affaires. Elles discutèrent de l’infidélité d’Agnès en attendant l’heure de midi pour planquer, Denise avait besoin d’évacuer ses angoisses. La sortie du bureau avait sonné.

Les deux amantes avaient préféré la sécurité et étaient retournées à leur lieu de débauche. En effet Agnès savait qu’il était trop tôt pour amener Rosie au pavillon. En attendant Denise continuait d’accumuler les preuves. Agnès n’attendait qu’une chose pour franchir la ligne jaune à savoir recevoir le coup de fil lui indiquant l’arrivée de Denise chez la tante Ginette afin d’installer sa maîtresse dans le lit conjugal. N’ayant pas besoin de d’assister à l’intégralité de leurs ébats, Anne invita au restaurant son amie. Denise en profita entre deux plats pour appeler Agnès et lui faire son grand numéro.

« Allo, oui c’est moi, j’ai eu du monde sur la route, après j’ai eu le droit à des travaux. Quel cauchemar ce voyage, je n’en voyais plus le bout ! En plus je me suis perdue, il y a longtemps que je n’étais pas retournée la voir, ils ont mis des ronds-points partout, je suis tombée sur des déviations. Elle est vraiment en piteux état la tante Ginette. On va faire un relais avec ma mère. Ma tante t’embrasse et regrette que tu n’aies pu te libérer. Aussi je t’appellerai en soirée. En effet je te laisse car je vais faire manger la tante. Je t’aime je t’embrasse mon amour, à demain. »

Anne avait du mal à ne pas prendre l’appareil pour l’insulter. Elle préféra manger sans attendre Denise. C’était une faute de savoir-vivre mais elle sentait qu’elle allait exploser sinon. Agnès dépassait les bornes avec Denise et quand on est aimée d’une femme comme elle on s’arrange pour la garder, pas pour la tromper avec la première pétasse venue. Elle garda pour elle sa rancœur, inutile d’accabler plus son amie. Le repas fut reposant pour Denise. Avec Anne elle redécouvrait les premiers temps de sa relation avec Agnès. La douceur des regards, les gestes timides et tendres. L’envie d’aller plus loin sans pouvoir le faire.

Cette façon d’être courtisée, toute cette gentillesse à son égard la rendait toute chose. Tout cela lui permettait oublier momentanément Agnès. Elle était vraiment heureuse. Elle voulait que cela dure encore et encore. Anne commençait à prendre une sacrée place dans sa vie, dans son cœur. Elles retournèrent chez Anne après le repas et y restèrent toute la journée, Agnès ne se montrerait pas imprudente aujourd’hui. Au moment du coucher il y eut comme un malaise entre elles. Anne voulait un autre type de relation, Denise ne savait pas où elle en était. Elle interpréta la proposition d’Anne comme une invitation sexuelle. Anne voyant sa gêne dissipa très vite le malentendu.

« Non tu dors avec moi ! Ne me laisse pas seule, pas maintenant, pas ce soir. Je sais que tu ne feras rien sans mon accord, je sais combien tu me désires. Je vais rester dans mon coin pour ne pas te mettre à rude épreuve.

– Ok je reste avec toi. Je vais être sage. Mais je vais calmer mes envies car je t’aime trop pour aller contre tes désirs. Comme tu le sais je t’attendrai…. Je sais que c’est toi la femme de ma vie. Je ne veux pas te perdre pour une connerie. Viens ! On va se coucher. »

Anne tint sa promesse, elle embrassa gentiment son amie, se mit sur le côté en se calant bien et s’endormit. Le lever fut de toute beauté. Un plateau avec croissants, pains au chocolat et café attendait Denise. L’odeur du moka lui fit ouvrir un œil puis le deuxième. Anne était là avec une rose rouge en signe de bonjour. Denise n’avait jamais eu un tel réveil, elle en était tout émue et la remercia de sa solide amitié. Une larme coula le long de son visage. Anne s’approcha, la prit dans ses bras et lui embrassa la joue avec une infinie tendresse, avalant avec délectation cette petite goutte d’eau salée.

« Allez ma belle, ne pleure plus. Tes yeux sont trop beaux pour être emplis de souffrance. Offre-moi ton plus joli sourire, cela sera mon remerciement et mon cadeau de la journée !

– Agnès n’a jamais eu une attention pareille pour moi. C’est dingue sept ans de vie commune et c’est ma plus proche amie qui me le donne. Si tu continues sur cette lancée je ne pourrai plus partir ni me passer de toi ! Je sais ce que je t’impose car je sais que c’est dur pour toi ! En effet je suis dans ton lit, tu ne peux pas me toucher, tu ne peux pas m’aimer physiquement. Je ne te laisse qu’une relation platonique, tu mériterais tellement mieux ! Tu fous ta vie en l’air, tu m’attends en espérant plus qu’une amitié. Je ne sais pas si je serai en mesure de te donner plus.

Je tiens toujours à Agnès, on vit une mauvaise période, mais il y a toutes les années de vie commune que ne peux effacer pour l’instant de ma mémoire, je ne sais pas si je le pourrai et combien de temps cela mettra. Vis pour toi… Un jour viendra où l’on en rira ensemble de notre filature. Ne gâche pas ta vie à espérer ce que je ne peux te donner dans les mois à venir, ni dans les années qui vont suivre. Tu comptes énormément pour moi. Je regrette parfois de ne pas t’avoir rencontrée avant Agnès. C’est la vie… On doit faire avec.

– Pour le moment ma vie c’est toi ! Quand j’en aurai marre de t’attendre j’irai chercher ailleurs. Sache que dans mon cœur ton prénom est gravé en lettres capitales. Déjeune tranquillement, je vais faire des courses. Tu veux quelque chose de particulier ?

– Non, j’ai tout ce qu’il me faut merci. A tout à l’heure. »

Denise prit le temps de savourer ses croissants et son café. Elle prit une douche et se prépara tranquillement. Anne arriva avec ses provisions et se mit à préparer un bon petit plat pour lequel Denise lui prêta main forte. Toutes deux étaient en parfaite harmonie. Dans l’après-midi Anne travailla à la maison grâce à son ordinateur. Elle n’avait que peu de contact avec son employeur, sauf quelques réunions pour des futurs projets. On aurait pu croire à un couple en les voyant ensemble. Elles n’en avaient pas oublié pour autant Agnès et sa Rosie. Denise voulait clore le dossier mensonge rapidement.

Elle supportait mal le fait de savoir qu’Anne souffrait à cause d’elle. Denise se rendait compte que l’amitié qu’elle avait envers Anne se transformait petit à petit en amour. Elle en était arrivée à prier le seigneur pour que tout se termine très vite. Elles savaient que les deux amantes ne perdraient pas une seconde, elles piaffaient trop. Le soir venu après le rituel du coup de téléphone à Agnès, Denise irait en direction du pavillon voir sur place ce qui se passait. Anne serait bien évidemment présente. Elle avait peur des réactions de Denise devant ce qui serait la mort en direct de son couple. Elle voulait être présente pour la soutenir et l’aider dans ce pire instant, la fin d’un amour.

Il était déjà une heure très avancée dans la nuit quand Anne conduisit Denise jusqu’à chez elle. La voiture de Rosie était garée un peu plus loin. Denise fit le tour du pavillon. Elle vit de la lumière dans la chambre et entendit des voix. Elle revint sur ses pas et fit signe à Anne de la rejoindre. Denise fit tourner la clé doucement dans la serrure. La luminosité qui filtrait sous la porte du nid conjugal éclairait légèrement le couloir et l’entrée.

Denise avait son appareil photo à la main. Anne se tenait derrière et la suivait pas à pas. Les bruits qui venaient de la chambre lui étaient familiers. C’étaient ceux de deux personnes qui gémissaient et se donnaient du plaisir. Denise tremblait, ses nerfs étaient à rudes épreuves. Sa main était sur la poignée de la porte. Elle fit un signe de tête à Anne afin qu’elle la rejoigne. Elle ouvrit brutalement la porte et trouva Agnès et Rosie en mauvaise posture, la bouche de l’une sur le sexe de l’autre et réciproquement. Les photos d’elles qu’elle prit s’enchaînèrent les unes derrière les autres.

« Contente de ma surprise ? Tu étais en train d’étudier un gros dossier car il y avait du boulot apparemment. C’est pourquoi tu suais tellement dessus que tu as éprouvé le besoin de te mettre nue au lit, de surcroît avec ta collègue. En effet tu n’es pas près de le finir. Rosie tapait à la machine, c’est pour cela que son visage était à la hauteur de ton sexe, sa langue en rythme pour chercher le bouton qui allumerait le clavier. Vraiment tu as un dur métier qui te demande des heures de nuit ! Je ne sais pas comment tu fais pour tenir dans de telles conditions ! Enfin ne te dérange pas pour moi, je prends mes affaires et je pars ! Je ne voudrais pas t’empêcher de travailler sur tes dossiers.

Au fait je voulais aussi t’informer, c’est fini entre nous ! Tu viens de me prouver à quel point tu m’aimes et combien je compte à tes yeux. Tu es une menteuse, malhonnête, je n’ai plus confiance en toi car tu m’as trahie. Je viendrai chercher le reste de ce qui m’appartient dans la semaine. Je suis chez Anne qui comme tu le constates est également témoin de tes actes immondes. Ne cherche pas à me joindre. Allez les filles au turbin sinon votre patron ne va pas être content de vous payer en heures supplémentaires pour un boulot saboté ! »

Denise prit la valise qu’elle avait préparée. Anne l’attendait à la porte. Elle était admirative. Celle-ci avait montré un tel aplomb, était restée si calme. Elle n’avait pas été agressive, n’avait pas utilisé de mots orduriers. Rien d’un mélodrame, pourtant il y avait de quoi. Agnès, après un temps de latence lié à l’effet de surprise, courut nue après Denise.

« Ne me quitte pas, je ne te tromperai plus. Rosie n’est qu’une aventure sans lendemain, elle n’est rien à mes yeux ! Elle m’a détournée de toi, de notre couple. C’est sa faute, c’est elle qui m’a allumée. Toi seul compte. Tu es ma vie ! Reste avec moi, ne pars pas ! Je t’en prie ! Je t’aime, je t’aime. »

Denise la regarda droit dans les yeux et toujours aussi calmement lui répondit.

« C’est trop tard, je t’ai assez tendue la perche et tu ne l’as pas saisie. Tu m’as certifié que Rosie n’était qu’une collègue, rien de sexuel, ni de sentimental. Tu as continué ton petit jeu derrière mon dos. Je t’ai suivi à l’hôtel bon marché, j’ai des photos de vous deux, j’ai les dates et les heures aussi ! Cela fait des mois que tu me prends pour une conne. Tu as joué et perdu ! Je t’avais prévenu que la perdante ça ne serait pas moi !  Retourne à tes dossiers ça vaut mieux ! »

Rosie avait tout entendu. Elle arriva en furie et se lançant sur Agnès lui retourna une gifle digne d’un film d’action en lui hurlant.

« Ah je ne suis rien pour toi ! Je ne suis qu’une aventure ! Rien de sexuel ni de l’ordre des sentiments ? Tu es gonflée de dire que c’est moi qui t’ai allumée. Tu n’assumes même pas tes conneries. Facile de jeter ses fautes sur les autres ! Tu m’as prise aussi pour une idiote !  Ton aventure te dit va au diable ! »

Denise partit avec Anne. Rosie qui avait eu le temps de se rhabiller sortit derrière elles en laissant Agnès en plan. Elle venait de tout ficher en l’air. Elle avait un petit bonheur tranquille, une femme qui l’aimait à la folie, avait un boulot sympa, un joli pavillon. Aujourd’hui elle se retrouvait seule, définitivement seule dans ce lieu qui maintenant lui rappellerait son échec et sa trahison. Elle avait tout perdu.

Denise vécut avec Anne le temps de se trouver un appartement. Elle mit longtemps à récupérer de cette rupture. Elle ne fréquenta personne pendant des mois n’arrivant plus à donner sa confiance et son amour. Anne était restée en contact avec elle et l’avait soutenue du mieux qu’elle avait pu. Agnès avait fait une dépression, elle n’avait pu rester vivre dans ce qui la mettait chaque instant face à ses erreurs. Elle avait même quitté le pays. Elle était partie s’installer à l’étranger. Aux dernières nouvelles elle s’était remise en ménage. Pour Denise le temps avait cicatrisé ses plaies. Anne avec beaucoup d’amour et de tendresse, lui avait montré que toutes les femmes n’étaient pas identiques, qu’elles n’étaient pas toutes des menteuses invétérées.

Denise avait succombé au charme d’Anne. Elles avaient bâti une relation solide et unique. Anne avait été d’une patience exceptionnelle. L’amour avec un grand A, voilà ce qu’elle voulait lui offrir. Denise ne se sentait pas encore prête pour une vie de couple, elle n’avait qu’une crainte perdre Anne à cause de son mal être. Si elle avait pu refaire surface pourtant c’était grâce à elle. Cependant cet amour était si grand et si puissant qu’il lui faisait peur et qu’elle le repoussait. Anne attendrait comme elle l’avait toujours fait. Par amour, elle était capable de tellement de choses pour combler la femme de sa vie.

Et puis un jour Denise avoua à Anne.

« Tu te rappelles ce nœud marin que tu m’avais offert lors de notre escapade à la mer. Plus jamais il n’a quitté mon cou. Tu m’avais dit qu’il me porterait bonheur et tu avais raison. En effet tu es maintenant toute ma vie ! Tu as su me rendre heureuse alors que j’étais au fond du gouffre. Je t’ai depuis ce moment aimé un peu plus chaque jour. Jamais tu ne m’as fait du mal. Je t’aime à en mourir. Si tu le veux toujours, je reste à tes cotés ! Il te suffit d’un mot !»

Copyright ©2004 Nouvelles et romans lesbiens – Littérature lesbienne