Nouvelles lesbiennes

Nouvelle lesbienne : Coeur brisé

Coeur brisé est une nouvelle lesbienne d’un chagrin d’amour.

Linda était transie de froid malgré la terrasse chauffée du bar où elle s’était installée pour guetter les entrées et sorties du bâtiment qui lui faisait face. Elle devait en être à son huitième café. Quand le garçon revint pour l’obliger à consommer elle commanda un chocolat chaud. Elle n’osait pas bouger de sa chaise malgré son envie pressante. L’idée de la louper lui était inconcevable. Les bureaux fermaient dans une heure, elle se devait de tenir.

Depuis dix heures du matin, Linda observait les allers et venues des employés de l’agence de services à la personne. C’était un ballet incessant de prestataires et de clients qui se déroulait sur le trottoir opposé. Linda scrutait les visages et chercher à deviner celui de Jennifer. Rien. Depuis dix jours qu’elle avait entrepris sa surveillance, nulle trace d’elle.

Les grands-parents de Linda avaient déménagé sur la côte atlantique lors de leur départ en retraite. Ils avaient emménagé dans un quartier résidentiel assez calme où les maisons mitoyennes possédaient néanmoins assez de terrain pour offrir à leurs habitants un cadre de vie agréable. Pour garder le lien avec leur petite-fille, les grands-parents de Linda avaient fait installer une piscine en béton coulé avec panneaux de coffrage et mosaïque au fond dans leur jardin. Autant dire que ça rendait très attractives les vacances et Linda qui était pourtant fille unique ne manquait pas d’y passer au moins un mois chaque été. Elle n’avait aucune difficulté à se faire des amis de circonstance. En effet tous les gamins qui n’étaient pas partis avec leurs parents adoraient profiter de ce bassin privatisé pour sauter et barboter.

A l’adolescence, Linda qui acceptait mal les transformations de son corps préférait la lecture en solitaire sous le parasol, allongée sur un transat. C’est à cette période que Jennifer entra dans sa vie. Son père qui avait été muté dans la région avait acheté le pavillon juste en face de celui des grands-parents de Linda. Jennifer avait cinq ans de plus que Linda, c’était déjà une jeune adulte. Elle revenait pour les vacances chez ses parents. Le reste de l’année, étudiante à la faculté, elle logeait dans un studio en ville. Autant Linda était mal dans sa peau, autant Jennifer était solaire. Ambitieuse, sûre d’elle, ayant déjà la maitrise de son pouvoir de séduction sur les autres, Jennifer irradiait.

A l’entrée du jardin, un banc abrité du regard par les longues branches pendantes d’un saule pleureur, était le refuge de Jennifer. C’était son bureau de jardin où elle révisait ses cours ou bien s’y détendait avec des romans ou des revues. Sans être vue, elle pouvait observer ce qui se passait dans le jardin d’en face. Ainsi quand Linda quittait son transat pour entrer dans la maison, elle n’en loupait pas une miette. Linda ne s’aimait pas mais pourtant elle avait un corps splendide. Jennifer avait une attirance pour les femmes et Linda la troublait.

Un après-midi, une averse soudaine éclata. Les deux femmes surprises par la météo se précipitèrent pour se mettre à l’abri. Voilà comment elles se virent pour la première fois. Ensuite Jennifer s’arrangea pour se trouver inopinément au bon endroit au bon moment pour entamer la discussion. Et rapidement, les deux femmes se retrouvèrent en maillot de bain, les pieds dans l’eau, assises sur le bord de la piscine à papoter comme si elles avaient toujours été amies.

Linda était fascinée par l’assurance et la maturité de Jennifer. Alors qu’elle entrait en seconde et ne savait pas ce qu’elle aimerait faire plus tard, Jennifer avait déjà bâti tout son plan de carrière. L’avenir était à l’entreprenariat. Jennifer voulait prendre le train en marche et créer sa propre boite. La population vieillissait, les femmes travaillaient, les services à la personne ne demandaient qu’à se développer. Aussi elle avait déjà en tête tout l’organigramme, le concept, la manière de lever les fonds et de recruter. Elle avait confiance en elle, comment échouer si en amont tout avait été pensé et étudié dans ses moindres détails ?

Jennifer avait eu une influence positive sur Linda car l’année suivante quand elles se revirent, Linda était fière de lui présenter elle aussi ses projets. Elle se lançait en free-lance dans la création de sites internet, la vitrine virtuelle des entreprises comme la sienne. D’ailleurs elle serait très heureuse d’avoir comme première cliente Jennifer. L’attractivité qu’exerçait Jennifer sur Linda allait au-delà de la fascination intellectuelle. Linda qui était sexuellement inexpérimentée ignorait le désir tout comme ses manifestations physiques.

En présence de Jennifer, elle ressentait une excitation inédite. Elle avait envie de l’embrasser et de sentir ses mains sur elles. Quand elle fermait les yeux, son périnée se contractait et elle avait l’impression de perdre le contrôle de son corps. Qu’est-ce qui pouvait la mettre dans un état pareil ? Jennifer sentait le trouble de Linda mais feignait de ne pas le voir. Quand elle lui parlait ou souriait, elle mettait une distance émotionnelle entre elles en répétant à l’envi que c’était sa sœur de cœur.

En dehors des vacances Linda et Jennifer ne communiquaient pas. Chacune avait son existence bien cloisonnée. En fait c’étaient des amies de vacances comme d’autres sont des amours de vacances. Parfois Linda pensait à Jennifer quand elle se sentait seule mais ça s’arrêtait là.

L’année du bac fut pour Linda celle aussi de ses 18 ans. Engagée dans ses études, elle s’était détournée des préoccupations habituelles pour son âge. En effet elle n’avait eu aucun flirt ni même le commencement d’une quelconque amourette. Les parents de Linda qui connaissaient leur fille avaient remarqué un changement de comportement à l’adolescence. Linda qui était une enfant plutôt joueuse et active était devenue cérébrale et mature. Elle était passée sans transition de l’enfance au monde adulte.

Était-ce lié à l’époque insécure ? Dans l’entourage de Linda, qui avait pu lui servir de modèle ? Ils ignoraient tout de l’existence de Jennifer et encore plus du monde secret que s’était bâti leur fille.

Linda aimait Jennifer. Ses parents croyant bien faire lui avaient offert pour son anniversaire un séjour en club pour l’été. Au lieu du séjour sempiternel chez les grands-parents, Linda aurait ainsi l’occasion de faire des rencontres de son âge. Et qui sait ? Enfin d’avoir un premier petit copain. Leur fille pouvait ainsi s’accorder du bon temps. Mais contrairement à leurs attentes, ce cadeau plongea Linda dans la dépression. Séparée de Jennifer, Linda ne supporta pas l’ambiance trop libertine du club. Ou plutôt trop hétérosexuelle. Repousser les avances des hommes eut pour effet de l’exclure du groupe. Et les remarques homophobes la renvoyèrent à une sexualité qu’elle ne soupçonnait pas encore chez elle.

C’est pourquoi cet été fut aussi celui de la révélation. Après ce séjour raté, Linda termina ses vacances chez ses grands-parents. Quand elle raconta à Jennifer ses déboires sentimentaux, cette dernière comprit dans quelle ignorance d’elle-même elle se trouvait. Jennifer entreprit de l’éduquer sexuellement. D’abord le baiser.

C’est ainsi que sous le saule pleureur, caché par les branches, Jennifer et Linda s’embrassèrent pour la première fois. Linda adorait ces moments où tout en s’embrassant elles se caressaient aussi les seins. C’était tellement bon toute cette excitation. Leur relation ne dépassa jamais ce stade durant cet été. Linda était comblée. Et Jennifer n’en exigea pas plus.

Durant les cinq années qui suivirent, Jennifer et Linda continuèrent à se voir durant les étés. Entre le saule pleureur et la piscine les deux jeunes femmes s’aimaient. Il leur était impossible d’user de l’intimité de leur chambre pour explorer davantage leurs désirs. D’abord les grands-parents de Linda ne comprendraient pas cette relation exclusive.  Et encore moins cet enfermement. Quant aux parents de Jennifer, ils avaient interdit à leur fille de faire pénétrer qui que ce soit chez eux. Traumatisés par un cambriolage, ils avaient installé des caméras de surveillance dans toute la maison. Difficile alors d’échapper à la surveillance car le père de Jennifer était immédiatement alerté dès lors que l’escalier menant aux chambres était emprunté.

L’une et l’autre réussirent à mener à bien leurs études supérieures et à concrétiser leurs projets. C’est ainsi qu’elles continuèrent à se fréquenter mais cette fois-ci professionnellement.

Jennifer avait loué en ville des locaux où elle avait installé ses bureaux. Elle y recevait les familles et y recrutait également ses salariés. Son affaire était prospère car la demande était forte et soutenue. Et l’offre aussi. C’étaient pourtant des métiers difficiles mais comme les salaires étaient dans la fourchette haute du secteur elle avait des candidats et évitait ainsi un trop important turn-over.

Linda comme promis avait crée le site internet de son agence et en assurait la maintenance. Elles se rencontraient tous les mercredis pour les mises à jour et les analyses du trafic. En marketing, chaque clic doit se transformer en vente. C’est pourquoi il était stratégique de bien placer les appels à l’action pour inciter les familles à faire appel à son entreprise plutôt qu’une autre.

Ce qui s’était passé entre elles durant les années antérieures ne s’était jamais reproduit depuis. En effet Jennifer ne retournait plus chez ses parents avec lesquels elle était fâchée. Linda n’en savait pas plus sur le sujet. Quant aux vacances chez les grands-parents s’en était fini aussi car ils étaient décédés d’un accident de voiture. Un chauffard alcoolisé avait pris l’autoroute à contre-sens. Le face à face avait été fatal pour eux.

Linda connaissait Jennifer depuis une dizaine d’année maintenant. Ni les hommes ni les femmes ne l’attiraient. Elle aimait Jennifer un point c’est tout. Sa seule présence la comblait. Quant à Jennifer, Linda voyait bien défiler des femmes dans sa vie mais elles ne restaient pas. L’homosexualité était un sujet tabou pour Linda et Jennifer respectait ce non-dit. De toute manière ce n’était pas Linda qu’elle aimait.

En effet si Linda aimait Jennifer la réciproque était moins vraie. Jennifer s’assumait et ses amantes étaient expérimentées. Cela lui avait plu d’initier Linda mais c’était tout. Leur relation à force de rester platonique avait perdu de son attrait. Leurs routes s’étaient croisées par hasard et avaient pris de voies différentes. Alors que Linda rêvait en secret au grand amour, Jennifer papillonnait et refusait encore de s’engager. L’amour était pour elle trop sérieux pour s’attacher à la légère.

L’agence venait de fermer. Le garçon annonça à Linda que l’heure était écoulée et qu’elle devait commander si elle voulait rester à la terrasse. C’en était fini pour aujourd’hui. Linda courut aux toilettes et rentra ensuite chez elle.

En fait sa surveillance avait débuté quand Jennifer ne s’était pas rendue à leur rendez-vous hebdomadaire. Depuis Jennifer ne répondait plus à ses messages vocaux ou écrits. Ce n’était pourtant pas dans ses habitudes de s’absenter sans prévenir.

Inquiète Linda interrogea le personnel. Les salariés trouvaient assez disproportionnée l’angoisse de cette prestataire. Pour gagner des parts de marché, Jennifer avait de nombreux rendez-vous extérieurs. Elle gérait elle-même son agenda. C’est pourquoi le mieux était d’attendre calmement son retour. Néanmoins Linda refusa de céder à la rationalité. Il était arrivé quelque chose de grave à Jennifer. Malgré tout elle dut se rendre à l’évidence, elle avait reçu une fin de non-recevoir.

Ce week-end elle irait chez les parents de Jennifer. Eux devaient savoir. Retour aux sources. Depuis la vente de la maison de ses grands-parents, elle n’y était pas retournée. Quel choc à son arrivée ! Le saule pleureur avait été abattu et à la place un champ de tournesols avait été planté. Devant la maison une femme enceinte vidait le coffre de sa voiture des courses alimentaires qu’elle venait d’effectuer. Linda proposa son aide et engagea la conversation. C’est ainsi qu’elle apprit que les parents de Jennifer avaient vendu la maison, le père ayant eu une autre mutation. La nouvelle propriétaire ignorait où les joindre. L’affection était à l’étranger. Et à vrai dire elle commençait à trouver l’insistance de Linda déplacée. Aussi elle mit vite la conversation.

En rentrant de son périple Linda fut rappelée à la réalité. Comme elle avait négligé ses propres clients, l’un d’eux avait saturé son répondeur car son site avait planté. Il la menaçait de poursuites judiciaires tellement il était furieux d’avoir perdu des ventes. Linda passa une partie de la nuit à réparer le bug lié à une mise à jour du système.

Pour autant Jennifer ne quittait pas son esprit. Où était-elle ? Rester des heures à guetter son retour s’était montré improductif, elle devait passer à la vitesse supérieure. C’est pourquoi le lundi matin elle se présenta au commissariat pour déclarer sa disparition. L’accueil fut glacial. S’il fallait rechercher tous les adultes qui s’absentent sans prévenir leurs amis anxieux, les effectifs de police ne suffiraient pas. Eventuellement si la famille se manifestait, ils étudieraient la plainte.

Linda déçue ne désarma pas pour autant. Elle rédigea un texte avec une photo de Jennifer qu’elle avait utilisé pour la création de son site qu’elle posta sur les réseaux sociaux. En dehors des partages pourtant nombreux, ce fut un échec. Nulle trace de Jennifer.

Au fur et à mesure que les jours s’écoulaient, Jennifer prenait une place de plus en plus importante dans la vie de Linda. Elle occupait non seulement toutes ses pensées mais elle éveillait aussi du désir en elle. Linda était traversée d’émotions fortes. Elle retrouvait en elle les sensations et l’excitation qu’elle éprouvait quand adolescente, elle l’embrassait sous le saule pleureur.

Il y avait maintenant un mois que Jennifer avait disparu. Linda avait suspendu sa surveillance et s’était reprise professionnellement en main. Cependant Jennifer l’obsédait toujours autant. L’espoir de la revoir était ce qui la maintenait en vie.

C’est par un coup de fil que le destin frappa à nouveau. C’était la secrétaire de l’agence de Jennifer qui lui annonçait la vente de l’entreprise. Elle conservait sa raison sociale, cependant le site internet fermait car c’était un réseau de franchises déjà bien établi qui reprenait l’enseigne. Il serait nécessaire que Linda vienne la voir le lendemain matin afin de lui régler le solde de tout compte.

Linda n’en dormit pas de la nuit. Son sommeil fut agité car elle s’attendait au pire. Ainsi il était arrivé quelque chose à Jennifer. Mais pourrait-elle le supporter ? Elle se prépara comme elle put à l’annonce de la mauvaise nouvelle.

La secrétaire proposa à Linda un café et l’installa dans la salle de réunion. Alors qu’elle soufflait sur le breuvage trop chaud, Linda faillit s’étrangler en voyant Jennifer entrer. Cette dernière, radieuse n’était pas seule. Une femme volubile l’accompagnait. Elle tenait absolument à connaitre Linda car sa nouvelle épouse Jennifer n’avait cessé durant leur voyage de noces de faire l’éloge de son amie. Linda n’entendit pas le reste, le mariage-surprise, le secret gardé jusqu’à la dernière minute, la vente de l’agence car elles partaient s’installer en Espagne. Elle s’évanouit.

Le SAMU avait été appelé et malgré le massage cardiaque Linda n’était pas revenue à elle. Le décès fut prononcé. Jennifer totalement ravagée par l’annonce demanda au médecin ce qui avait pu provoquer une telle catastrophe. Un choc émotionnel combiné à une fatigue intense très certainement. L’autopsie le dirait mais pour lui c’était le syndrome de Takotsubo aussi nommé syndrome du cœur brisé.

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