Nouvelles lesbiennes

Nouvelle lesbienne : Choix de vie

Choix de vie est une nouvelle lesbienne sur le désir de maternité.

Jeanne avait refermé doucement la porte d’entrée derrière elle. Laura dormait bien qu’il fût bientôt dix-huit heures. Elles avaient passé l’après-midi à faire l’amour. De celui torride quand l’amour est encore passion alors que les corps fusionnent. Elles ne s’étaient pas complètement abreuvées l’une de l’autre.

Jeanne était déjà dans la rue et s’apprêtait à descendre dans le métro. Elle voyait tous ces gens pressés de rentrer chez eux. Cela la ramena à une réalité plutôt brutale car elle rêvait encore des caresses de Laura.

Elles s’étaient rencontrées dans un bus. Laura s’était assise à côté de Jeanne pour échapper à un homme un peu éméché qui venait de lui tenir des propos quelque peu indécents. Laura encore toute retournée prit Jeanne à témoin.

« C’est incroyable comme les mecs se croient tout permis ! Sous prétexte qu’ils sont irrésistibles, ils s’imaginent que toutes les femmes sont à leurs pieds. Non, mais c’est vrai ! Pour qui il se prend ce con ? S’il savait…

– Ignorez-le sinon il va continuer à vous importuner ! C’est un pauvre type ! Remarquez, je le comprends. Vous êtes mignonne… » dit Jeanne qui avait su interpréter le « s’il savait ».

Elles se regardèrent longuement, la discussion devenant cependant inutile.

Arrivée à destination, Jeanne se leva pour descendre.

« Au revoir, alors… fit-elle.

– Attendez, dit Laura qui lui emboîta le pas. Je viens avec vous. »

Heureusement, il y avait un café à l’arrêt d’autobus. Jeanne proposa à Laura d’y entrer. Leur silence fit place à un long bavardage. Elles avaient en commun d’aimer les femmes. Pour le reste, c’était la nuit et le jour. Mais comme dit le proverbe, les contraires s’attirent.

Leur histoire débuta donc ainsi, par hasard, comme la plupart des histoires d’ailleurs. En effet Jeanne ne pouvait pas parler de coup de foudre mais plutôt de fascination. Laura était du genre sûr d’elle, assez extravertie aussi, prête à toutes les aventures. Laura appréciait le côté réfléchi de Jeanne qui tempérait ses excès et calmait ses ardeurs. Elles étaient libres l’une et l’autre mais Laura ne souhaitait guère s’engager dans une union durable. Elle était du genre volage et infidèle. Quant à Jeanne, elle ne voulait guère souffrir de son tempérament. Aussi elles limitèrent leur relation à une relation purement physique où l’affectif se limitait à susciter le désir et  ainsi à l’entretenir.

Laura et Jeanne, par chance, n’habitaient pas trop loin l’une de l’autre. Cependant pour garder une plus grande liberté, elles avaient décidé d’un commun accord de ne jamais passer la nuit chez l’autre, encore moins de s’y installer. Aussi lorsqu’il y avait rencontre, c’était sans ambiguïté. C’était pour se voir et pour s’aimer.

Sur ce dernier sujet, Jeanne n’avait rien à apprendre de Laura et réciproquement. En effet elles avaient chacune leur style et toutes les deux le souci de donner du plaisir à l’autre. Laura avait toujours un nouveau fantasme en tête et Jeanne, pour ajouter du piquant au récit, le mettait souvent en pratique. C’était justement ce qui avait plu à Laura car jusque-là elle n’avait jamais eu de partenaire qui acceptait de passer à l’acte. Néanmoins si elles en étaient arrivées à ce niveau d’intimité, c’était parce que par ailleurs elles ne cherchaient rien à se prouver. Aucun désir de composer ou de donner une fausse image. Elles exprimaient ainsi à travers leurs caresses érotiques leur propre « moi ».

Pour ainsi dire, elles se voyaient tous les jours. Soit après leur travail, soit leurs jours de repos qu’elles avaient fini par avoir en commun. Elles sortaient peu ensemble. Une exposition ou bien un restaurant. Tout cela pour ne pas dire que leur aventure était purement sexuelle. La cerise sur le gâteau aurait dit Jeanne.

Jeanne était maintenant dans le métro. Depuis six mois qu’elle empruntait ce nouveau parcours, elle avait fini par le connaître par cœur. Au départ, il lui paraissait trop long. Pourtant maintenant il lui paraissait trop court. Quitter les bras de Laura, se plonger dans le monde et retrouver la solitude de son appartement obligeait ainsi Jeanne à percevoir l’aspect lugubre de leur relation. D’autant plus que petit à petit, elle avait fait aussi le vide autour d’elle. Elle n’avait plus le temps de contacter qui que ce soit. Quand aurait-elle trouvé le temps d’une invitation à manger ou même d’une sortie ? En définitive sans en avoir l’air, cette passion la dévorait et commençait à détruire son équilibre de vie si chèrement acquis. Un spleen d’enfer l’envahit. Aussi se précipita-t-elle sur sa télé et son réfrigérateur pour éviter d’y songer. La soirée passerait plus vite pensa-t-elle.

Laura venait de se réveiller. Il était dix-neuf heures. Son corps était en éveil permanent des sens et tout cet amour l’épuisait physiquement. Elle n’en avait jamais assez. Et Jeanne était la première qui parvenait à satisfaire son besoin insatiable de caresses. A travers Jeanne, elle avait appris à s’aimer mais surtout elle avait découvert le plaisir d’aimer. Ses aventures multiples n’étaient que le reflet de son impossibilité à s’investir dans une relation et de son incapacité à trouver un partenaire capable de l’aimer vraiment. Son côté extraverti cachait un profond désarroi et Jeanne ne s’était pas laissé prendre au jeu. Laura commençait à s’attacher alors qu’elle ne voulait absolument pas de cela.

La situation pour l’une comme pour l’autre n’était plus viable. Pour Laura comme pour Jeanne, un changement dans leur relation s’imposait.

Laura essaya d’embrasser Jeanne mais cette dernière se déroba. Elle n’avait plus envie de continuer cette relation. Cette prétendue liberté la faisait souffrir horriblement car elle était des plus aliénantes. En effet Jeanne ne pouvait plus s’investir dans quoi que ce soit. Elle avait l’intention d’en parler maintenant.

« Laura, j’ai à te parler !

– Pas maintenant. J’ai envie de toi, dit Laura doucement.

– Pourtant il va falloir que tu m’écoutes. On ne peut plus continuer comme cela. Ce n’est plus possible car je suis en train de perdre mon temps. J’en suis arrivée à un stade de ma vie où j’ai envie d’une relation suivie.

– Mais c’est une relation suivie, rétorqua Laura qui tenta d’embrasser de nouveau Jeanne.

– Mais arrête ! dit Jeanne visiblement en colère de ne pas être prise au sérieux. Je te quitte !

– Comment ? demanda Laura qui redescendait enfin sur terre. Attends ! C’est trop facile. Tu étais d’accord pour ce genre d’aventure. Qu’est-ce qui te prends ? Tu as rencontré une autre femme ?

– Pas du tout. J’ai tout simplement envie de vivre en couple. Bref, mener une petite vie tranquille à deux.

– Ah ! Nous y voilà ! Tu cherches à me piéger ? Tu sais à quel point je suis attachée à toi. C’est facile de me faire du chantage affectif pour obtenir ce que tu veux. Mais je ne marche pas !

– Ce n’est pas du chantage. Je te quitte car je ne tiens pas à te changer. De toute façon tu me rendrais malheureuse car tu passerais ton temps à me tromper. C’est pour cela que je ne te demande rien. Nous avons vécu une belle histoire. Restons-en là avant de tout gâcher ! Je ne veux pas qu’on se déchire. »

Laura marqua un moment de sidération. Quelque chose venait de se briser en elle. Elle s’assit sur le bord du lit et se mit à pleurer. Jeanne était surprise de cette réaction. Elle ne s’attendait pas à voir Laura dans cet état. Elle n’avait pas mesuré l’ampleur de son attachement pour elle.

« Tu as de la peine. Mais c’est mieux ainsi, dit Jeanne.

– Je t’aime Jeanne. Et je ne veux pas te quitter. Tu es la femme de ma vie.

– Tu ne le penses pas car tu dis ça pour me retenir. Cependant ce n’est pas une bonne idée. Retrouvons notre liberté.

– Pourquoi faire ? Je ne peux pas vivre sans toi !

– Mais si. Et tu le sais.

– Non. Toi, ce que tu ne sais pas, c’est à quel point tu as bouleversé ma vie. C’est vrai qu’il y a encore une heure, je pensais pourtant à te tromper. Mais je n’avais pas pris conscience de l’importance que tu avais pour moi. L’idée même de ton absence m’est insupportable. Néanmoins de me l’avoir formulée ainsi m’a révélé la force de mon amour pour toi. Ne me quitte pas Jeanne. Donnons-nous le temps de la réflexion !

– D’accord. Je te laisse accuser le coup. Mais comprends que notre histoire est sans issue. Je te laisse le soin de me contacter. Je vais rentrer chez moi. C’est mieux ainsi. »

Les semaines et les mois passèrent. Jeanne avait retrouvé sa vie d’avant. Morne et routinière. C’était le prix de sa liberté. Mais Laura lui manquait. Ne plus faire l’amour avec elle était une souffrance qu’elle n’avait jamais éprouvée jusque-là. Plus d’une fois, elle avait failli l’appeler mais elle restait fidèle à sa parole. C’était mieux ainsi. Il fallait faire le deuil de leur histoire. Sans cela, elle ne pourrait jamais rencontrer une autre femme.

Laura, après avoir laissé passer le choc de l’annonce, avait donné raison à Jeanne. En effet leur histoire était sans lendemain et la rupture était la meilleure solution. Laura avait repris ses habitudes de prédateur. Plus d’une fois, elle s’était réveillée à côté d’une femme dont elle ne connaissait même pas le prénom. A travers tous ses corps, elle recherchait sans le savoir celui de Jeanne. Cependant si elle avait toutes les libertés du monde, elle sentait qu’il lui manquait l’essentiel. Cette succession de conquêtes lui laissait un goût amer. Jeanne lui avait offert une stabilité qu’elle avait refusée. Jeanne. Pensait-elle seulement encore à elle ? Avait-elle refait sa vie ? Leur dernière discussion remontait à dix mois maintenant. Pourtant il fallait qu’elle lui parle. Laura décida d’appeler Jeanne.

« Allô !

– Bonsoir Jeanne. C’est Laura ! Tu te souviens ?

– Oui, fit Jeanne un peu froide.

– J’avais envie d’entendre ta voix. Tu ne peux pas savoir ce que tu m’as manqué.

– Attends, je t’arrête tout de suite. Si c’est parce que tu es seule ce soir et que tu as le cafard, tu t’es trompée d’adresse. J’ai souffert avec toi et je viens seulement de t’oublier.

– Non, ce n’est pas cela. J’ai pris le temps de la réflexion. C’est vrai, depuis que nous nous sommes quittées, j’ai mené une vie dissolue. Mais j’ai aussi mesuré à quel point tu m’avais stabilisée. J’ai couru après des plaisirs éphémères qui ne m’ont apporté aucune satisfaction. Notre rupture a été la plus grande erreur de ma vie.

– Tu as fini ?

– Oui. Je t’aime, Jeanne.

– C’est trop tard Laura. J’aspire à autre chose qu’une aventure. Je veux vivre pleinement avec la femme que j’aime. Une femme fidèle sur laquelle je pourrais compter en toutes circonstances. Je ne pense pas que tu correspondes à ce modèle.

– J’ai changé Jeanne. Tu m’as fait toucher du doigt ce qui n’allait pas dans ma vie. Avec toi, j’ai découvert l’amour réciproque et partagé.

– J’ai du mal à te croire. « Chassez le naturel et il revient au galop. » Il me faudrait plus pour être convaincue.

– Je n’ai rien de plus à te proposer. Pourtant il faut que tu me fasses confiance.

– C’est à mon tour de réfléchir, Laura. Je n’ai pas envie de recommencer à souffrir. Je t’appellerai. Laisse-moi un peu de temps !

– Comme tu veux ! Est-ce que je peux venir chez toi maintenant ?

– Non. Il vaut mieux en rester là. Je t’appellerai. Au revoir ! »

Jeanne, pour la première fois se trouva désemparée. Laura lui proposait ce qu’elle désirait depuis longtemps et voilà néanmoins que la peur s’emparait d’elle. N’était-ce pas elle qui finalement ne voulait pas ? En fait, Jeanne cherchait à se protéger d’une désillusion. Elle ne pouvait se convaincre du changement de Laura. Tout bêtement, elle ne lui faisait pas confiance. C’est vrai, elle l’aimait. Mais était-ce suffisant pour construire son bonheur ? Jeanne était déchirée par un conflit intérieur qui ne pourrait trouver de résolution si elle ne surmontait pas ses peurs. Que risquait-elle d’essayer ? Laura l’avait déjà fait suffisamment souffrir et elle n’avait rencontré aucune femme pour l’instant. Ce serait seulement du temps perdu.

Jeanne appela Laura une semaine plus tard. Elle voulait être sûre de ne pas changer d’avis. Laura fut réjouie par la nouvelle. Il fut ainsi convenu que Laura s’installerait chez Jeanne.

Jeanne vécut sur un petit nuage pendant plus d’un an parce que Laura était d’une fidélité sans faille. Jeanne avait eu raison de lui faire confiance car elle accédait enfin au bonheur tant rêvé. Ce soir-là, Jeanne se dépêchait de rentrer car avec Laura elles avaient décidé d’aller au cinéma à la séance de 20 heures.

Il était 19h45 et Laura n’était toujours pas là. Jeanne était légèrement inquiète car Laura n’était jamais en retard. Que pouvait-il lui être arrivé ? Le téléphone sonna. Jeanne se jeta dessus.

« Laura ?

– Oui. Calme-toi, Jeanne. Je vais bien. Tu ne seras jamais ce qui m’est arrivé. J’ai rencontré une amie d’enfance dans le métro. Nous avons discuté et je n’ai pas vu l’heure passer. Je crois que pour le ciné, c’est râpé !

– Tu l’as dit. Et puis d’ailleurs, je n’ai plus envie d’y aller. J’ai un autre programme… Dépêche-toi, mon amour. Je t’attends.

– Je suis désolée, Jeanne, dit Laura d’un air sincèrement confus.

– Ce n’est pas grave. Rentre ! Il est normal que tu aies une vie sans moi. »

Après ce retard, Laura fut d’une ponctualité absolue. Alice, l’amie d’enfance de Laura leur avait rendu visite et le déballage de ses photos de famille avec mari et enfant rassura Jeanne. Celle-ci reconnut d’ailleurs que l’homme était plutôt beau. Alice n’était pas à proprement parler une jolie femme mais elle possédait des atouts pour séduire. Jeanne se méfiait d’elle car elle savait que Laura ne résistait pas trop longtemps à la tentation.

Cependant l’attitude de Laura, depuis son retard, avait été on ne peut plus rassurante. Non seulement elle était rentrée à l’heure tous les jours, mais encore elle s’était montrée d’une tendresse et d’un amour sans limite pour Jeanne. C’était simple. Laura faisait l’amour à Jeanne tous les soirs avec une passion qui ne pouvait être feinte. Laura osait des caresses que Jeanne découvrait à son tour. Jeanne était comblée et voyait l’avenir avec Laura en rose. Elle se mit en tête d’acheter un appartement pour officialiser leur vie en couple et ainsi concrétiser leurs projets de vie en commun.

Comme tous les jours, depuis deux mois Jeanne était enlacée dans les bras de Laura après l’amour.

« Laura ?

– Oui !

– Je suis bien avec toi.

– Moi aussi, mon amour, murmura Laura.

– Tu sais, j’aimerais qu’on habite ensemble.

– Mais c’est déjà fait.

– Non, non. Je voudrais qu’on possède quelque chose à nous. Tu sais j’ai de l’argent hérité au décès de mon père. Il y en assez pour acheter un petit appartement. Nous pourrions mettre l’acte de vente à nos deux noms. Comme cela, nous serions chez nous. Vraiment chez nous.

-…

– Tu ne dis rien ?

– Si… Non… Enfin…

– Qu’est-ce qu’il y a ? Cela n’a pas l’air de te plaire ?

– Si ! Si ! Mais c’est si soudain. Pourquoi m’en parles-tu maintenant ? Pourquoi pas avant ?

– Mais avant quoi ?

– … Rien … Tu as raison, c’est une bonne idée, répondit Laura pas vraiment enthousiaste.

– En fait, j’ai signé cette après-midi. Il faudrait que tu ailles chez le notaire demain et nous pourrons emménager à la fin du mois. C’est un logement neuf qui est à deux pas de ton travail.

– Ah, fit Laura pensive.

– Embrasse-moi, » fit Jeanne qui visiblement n’avait pas remarqué les hésitations de Laura.

Celle-ci s’exécuta mollement.

« Qu’est-ce qu’il y a ? Ça ne te plaît pas mon idée ?

– Si. Mais j’ai l’impression de me faire mettre la corde au cou.

– Ah, c’est cela. Alors ce n’est pas grave !

– Si justement.

– Alors, chassez le naturel et il revient au galop ? Ne me fais pas croire Laura que tu en aimes une autre ?

– Pas du tout, idiote ! Tu sais très bien que tu es l’unique femme de ma vie. Je te l’ai déjà prouvé et je vais te le montrer encore », dit Laura qui cette fois-ci embrassa langoureusement Jeanne.

Elles refirent une nouvelle fois l’amour et c’est Jeanne qui cria grâce. Pour fêter l’événement, elles burent du champagne.

Le réveil fut difficile pour les deux et plus particulièrement pour Laura qui tenait une bonne cuite. Elle n’en finissait plus de vomir mais tint néanmoins à aller au travail.

Quand Jeanne rentra, elle eut la surprise de voir Laura au lit. Elle avait l’air défaite.

« Pourquoi ne m’as-tu pas appelée ? Moi aussi je serais rentrée plus tôt ? Ça ne t’a pas réussi de boire !

– C’est la catastrophe, Jeanne !

– Voyons ! Ne dramatise pas ! Tu as la gueule de bois c’est tout !

– Oooh… » fit Laura qui se précipita aux toilettes pour vomir.

C’est alors que le téléphone sonna.

« Laura ?

– Non pas du tout.

– Je ne suis pas chez Laura ?

– Si. Mais je ne suis pas Laura.

– Excusez-moi ! Je suis Jacques Laurent, le directeur des ressources humaines. Je voulais avoir des nouvelles de Laura car elle ne semblait pas dans son assiette. Nous nous sommes faits du souci pour elle. Vous savez nous sommes une petite entreprise et tout le monde se connaît.

– Elle vous a raconté ?

– Oui…

– Elle vous a dit que nous avions fêté un heureux événement et qu’elle avait un peu abusé du champagne.

– Ah bon ?

– J’ai fait une gaffe, s’inquiéta Jeanne.

– Non pas du tout. Mais je n’avais pas compris que cela la rendait en définitive heureuse.

– Ah bon ? fit à son tour Jeanne en revanche un peu déçue.

– J’ai fait une gaffe moi aussi, fit M. Laurent.

– Sacrée Laura, dit Jeanne dans un grand rire.

– Sacrée Laura, reprit-il aussi en riant.

– Je vous tiens au courant. Bonsoir ! » fit Jeanne en raccrochant.

Elle prit conscience qu’elle ne s’était même pas présentée. Elle ignorait cependant ce que Laura racontait de sa relation avec elle. De toute évidence, elle n’avait pas tout raconté à cet homme. Néanmoins Jeanne se rendit au chevet de Laura.

« Ça va mieux ? Je viens d’avoir un coup de fil de M. Laurent. Il s’inquiétait.

– Il s’inquiétait ?

– Oui. Pourquoi ça t’étonne ? Je me mets à sa place. Il cherchait surtout à savoir la durée de ton absence. Tu sais, il n’y a que ça qui intéresse les employeurs.

– Tu as raison. Je deviens parano. J’espère que tu ne lui as rien dit sur nous.

– Non car je ne savais pas si tu lui avais parlé de nous deux.

– Euh ! Je lui ai raconté que je vivais avec ma demi-sœur. Tu sais, les gens…

– Oui, je comprends. Mais je ne suis pas vexée. En effet il faut savoir se protéger de l’intolérance.

– C’est ça. Se protéger… »

Le lendemain et les jours suivants Laura eut une petite mine. Depuis que Jeanne avait parlé de l’achat de leur appartement, plus rien n’était comme avant. Laura n’était toujours pas allée signer l’acte chez le notaire. Et elle n’avait plus refait l’amour. Sinon Jeanne commençait à s’en vouloir de ses initiatives. Elle ne pensait pas que cette nouvelle la mettrait dans un état d’angoisse pareil.

Le week-end fut lugubre. Laura passa son temps à pleurer. Jeanne regrettait son geste. Sans en parler à Laura, elle décida le lundi de ne pas aller au travail. Elle se rendit chez le notaire pour modifier l’acte d’achat. L’appartement lui appartiendrait et elle le mettrait en location. Ainsi elles reprendraient leurs habitudes et Laura aurait le sentiment de récupérer sa liberté.

C’est le cœur léger que Jeanne rentra à la maison. Il était tôt. Elle avait du courrier en retard et elle allait enfin en profiter pour s’y mettre. Alors qu’elle avait presque terminé  elle s’aperçut qu’il lui manquait une enveloppe. Elle n’avait pas envie de sortir pour en acheter. Demain, elle passerait à la papeterie car c’était sur son chemin. Elle savait que Laura avait une petite réserve dans son bureau.

Jeanne ouvrit le tiroir du meuble et tomba immédiatement sur un paquet neuf. Il y avait également une grande enveloppe brune. Jeanne eut un geste de curiosité. Que pouvait-elle bien contenir ? Le comportement de Laura avait trop inquiété Jeanne ses derniers temps. Elle se saisit de l’enveloppe et l’ouvrit. Elle contenait un texte au nom de Laura et des photos. Sur le coup, Jeanne n’y comprit rien. Sauf que la date correspondait au « lendemain de fête ». Et que le texte concluait à « une grossesse mono fœtale de 14 SA en rapport avec le terme théorique».

Jeanne s’assit, complètement effondrée par la nouvelle. Laura était enceinte. Tout s’éclaircissait. Mais alors, Laura avait un amant. Pour Jeanne, c’était l’effondrement. En effet comment Laura avait-elle pu la tromper ? Et de surcroît avec un homme ? Qui était-ce ? Jeanne voulait savoir. Comment Laura avait-elle pu aussi lui faire l’amour alors qu’elle couchait avec son amant ? Une nausée immense l’envahit. Il fallait qu’elle lui parle. En effet elle voulait une explication.

Jeanne s’installa dans le canapé pour attendre Laura. Celle-ci rentra à la même heure que d’habitude. Elle comprit au regard sombre de Jeanne qu’elle avait découvert le pot aux roses. En revanche elle ne pourrait plus fuir cette fois-ci.

« Laura, comment as-tu pu me faire ça ? lui lança-t-elle à la figure en même temps que le compte-rendu d’échographie.

– Tu sais maintenant. Que rajouter de plus ?

– Tu te fous de moi ou quoi ? Tu n’es pas la Sainte Vierge que je sache. Ce n’est pas le Saint-Esprit qui t’a mise enceinte ? Alors avec qui ?

– Tu ne le connais pas ! Et puis quelle importance !

– Arrête ! Tu m’as trahie. Mais comment as-tu pu faire ? Pourquoi ?

– Parce que… En fait parce que je voulais savoir si je pouvais renoncer aux hommes à tout jamais. En effet c’est bien ça que tu me demandes en voulant me garder pour toi.

– … »

Jeanne avait du mal à accuser le choc. Tout était confus d’un seul coup. Que voulait lui dire Laura ?

« Tu crois que j’aime les femmes parce que je déteste les hommes ? Mais pas du tout. Je t’aime toi et je te suis fidèle. D’ailleurs l’amour se moque des genres puisqu’il peut être masculin ou féminin selon les accords. Le problème c’est que tu m’as trompée, un point c’est tout. Et avec un homme de surcroit. Et maintenant tu m’accuses d’être responsable de la situation. Je ne peux pas l’admettre. En revanche je crois plutôt Laura que tu es incapable de faire des choix. Et vivre avec moi, inévitablement t’oblige à renoncer aux hommes. Mais vivre avec un homme, Laura, t’obligera à renoncer à faire l’amour avec une femme. Et ça, le pourras-tu ? Finalement, je ne t’ai jamais sentie si heureuse et si épanouie que lorsque tu me trompais. Mais que dois-je faire ? T’aimer comme cela et souffrir ? Ou bien te quitter et souffrir ?

– C’est étonnant que tu ne m’aies pas posé le problème de la contraception alors que j’ai pris des risques insensés. Pour moi. Pour nous. Cependant se détacher des hommes, c’était ne jamais être mère. Nous en aurions sans doute parlé un jour ou l’autre et il aurait bien fallu aborder le problème de la conception. C’est peut-être préférable de régler tout cela avant de nous mettre ensemble. Je pense aussi que tu le veux toujours ton appartement avec moi ? Non ?

– Ben … Oui… Si tu savais comme je t’aime, dit Jeanne qui fondit en larmes.

– Moi aussi, dit Laura qui la prit dans ses bras. Pardonne-moi de ne pas t’en avoir parlé auparavant. Mais tu sais j’avais peur de ta réaction.

– Que tu es bête ! Je suis vraiment une terreur ?

– Faut pas croire mais tu n’es pas toujours facile à convaincre quand tu as décidé que ce serait comme ça et pas autrement.

– Je sens pourtant que je l’aime déjà cet enfant, dit Jeanne qui posait affectueusement sa main sur le ventre de Laura. Tu ne veux vraiment pas me dire qui est le père ?

– C’est Jacques Laurent. Il le sait mais pas sa femme. Tu te doutes bien qu’il n’est pas heureux de la situation. Il m’a demandé d’avorter. Mais il n’en est pas question. Ça lui apprendra à ne pas vouloir mettre de préservatifs. Il m’a menacé de me faire licencier. Mais je m’en moque. Au moins, il disparaîtra de notre vie. Et puis maintenant, l’avenir, il est ailleurs.

– C’est vrai. Du travail, tu en retrouveras. Quant à cet enfant, nous l’élèverons ensemble. C’est sans doute le meilleur lien qui nous unira car il te permettra de concilier la maternité et ton amour pour moi. Enfin j’espère. As-tu déjà pensé aux prénoms ?

– Eh bien si c’est une fille ce sera… »

Copyright ©2004 Nouvelles et romans lesbiens – Littérature lesbienne