Nouvelles lesbiennes

Nouvelle lesbienne : Caddy Girl

Caddy girl est une nouvelle lesbienne qui traite du sujet tabou de l’alcoolisme féminin.

La pluie avait cessé quand elles arrivèrent sur Beaubourg. La météo une fois de plus s’était trompée mais heureusement qu’elles étaient prévoyantes car elles avaient pris la précaution de prendre un parapluie pour cette balade dominicale. Théa et Valou, main dans la main affichaient leur nouveau bonheur, demain elles fêtaient les un an de leur rencontre. Comme un pèlerinage elles avaient voulu revenir sur le lieu de leur coup de foudre, ce bar où un dimanche comme celui-ci elles s’étaient réfugiées trempées, surprises par un orage aussi soudain qu’imprévu. Elles connaissaient le trajet par cœur et prenaient le temps de remonter la rue comme elles remontaient mentalement leurs souvenirs. Premier regard, premier baiser, première nuit d’amour. Tout s’était enchaîné très vite, comme si elles s’étaient attendues toute la vie et enfin trouvées.

Sans vraiment y prêter attention, elles virent une femme, la bonne quarantaine, des cheveux blancs teints, une superbe mèche donnant à sa coiffure une classe folle, bien habillée, le genre très chic et bourgeois peiner à traîner un caddy rempli de victuailles dans une main, un panier tout aussi chargé de l’autre. Elle marchait au pas de course derrière elles ce qui vu de l’extérieur avait un petit côté cocasse. Qu’est-ce que cette femme pouvait bien faire à emboîter le pas à ses deux jeunes filles qui à elles deux n’avaient pas son âge, leur jean et Doc Martins dépareillant avec son tailleur à la coupe impeccable et ses chaussures à talons pas du tout faits pour la marche ?

Un décor kitch attira l’attention de Théa et Valou ce qui les scotcha devant la vitrine de fringues pour gays fashion victimes et permit ainsi à la belle inconnue de les dépasser. Encore dix mètres et elles iraient s’asseoir au bar, répétant un scénario mille fois fantasmé. Reprendre les mêmes places, redire les mêmes mots et qui sait faire l’amour à la va-vite dans les toilettes. Cependant il leur fallait traverser la rue car le bistrot était de l’autre côté du trottoir. Au moment où elles se prirent la main pour s’inviter mutuellement à se suivre, elles furent interpellées par l’inconnue. Celle-ci était pâle, au bord du malaise.

« Excusez-moi est-ce que vous ne pourriez pas m’aider, j’habite juste à côté et ce caddy est trop lourd pour moi ? Je ne pourrai pas y arriver seule.

– Si vous voulez ! répondit Valou sans hésitation »

Elle s’était adressée à Valou la plus masculine des deux. Inutile de la déshabiller pour s’apercevoir que sous sa veste en cuir des épaules puissantes et des bras musclés saillaient. Théa, regarda Valou, lui exprimant des yeux son étonnement. Mais qu’est-ce que c’était que ce plan ? Elle n’eut pas l’opportunité de s’interroger plus que la femme tituba et Valou eut juste le temps de la rattraper avant qu’elle ne tombe dans les pommes et l’assit sur une borne en béton.

« Oh là, qu’est-ce que vous nous faites ? Vous n’allez pas bien madame ?

– J’ai un peu couru, je n’ai pas l’habitude. C’est l’effort sans doute. Puis en plus je n’ai pas mangé à midi.

– Vous habitez où ? On va vous raccompagner car vous ne pouvez pas rester là. Théa prend le panier, moi je prends le caddy. Vous allez pouvoir marcher dès que vous irez mieux ?

– C’est bon on va y aller, c’est là, juste au bout de la rue à gauche, au deuxième étage. »

Le petit cortège se déplia et le trio pénétra sous un porche. Digicode. Grille. Un escalier vermoulu dans ce vieil immeuble du Marais, limite d’être coupe-gorge si on n’était pas en plein jour. Il faudrait les payer pour demeurer ici. Qu’est-ce qu’on pouvait bien trouver à un tel endroit si ce n’est son implantation au cœur de Paris ? De toute façon ça n’était pas dans leurs moyens. Elles furent interrompues dans leur méditation par leur inconnue.

« Je peux vous poser une question ?

– Oui.

– Voilà je suis comme vous. Est-ce que vous ne connaîtriez pas un bar où je pourrais juste discuter, je ne cherche rien d’autre pour l’instant ? »

Valou avait beau être musclée, elle en bavait avec le poids du caddy et Théa tout autant avec le panier. Elles sentaient l’embrouille arriver. Si ça se trouve le mari attendait à l’étage et on allait leur faire un plan à trois avec le type qui matait. Ou bien la femme était seule et elle allait leur demander d’être des initiatrices. Elles avaient été repérées mais pour quelles raisons ? Essoufflées l’une l’autre elles apprécièrent de pouvoir déposer enfin leur fardeau.

« Vous connaissez une adresse sympa ? C’est chez ma fille, elle vient juste d’emménager, je ne vous fais pas entrer c’est en bazar. J’habite en province et disons que c’est tout nouveau pour moi.

– Le quartier est plein d’endroits comme vous en cherchez. Nous ne fréquentons pas spécialement le milieu mais sachez que de toute façon si vous plaisez vous allez vous faire draguer, c’est inévitable. Si vous voulez juste parler allez plutôt du côté des associations ! répondit Valou car Théa laissait sa compagne mener la discussion.

– Je débarque, je suis néophyte. Quelles associations ?

– Il y a une librairie juste en bas, je vous conseille d’acheter Lesbia Magazine. Vous ne serez pas déçue car vous aurez accès à toutes les informations qui vous manquent.

– Je veux juste parler, rien d’autre.

– Je ne vois pas ce que je peux vous proposer de plus.

– Vous savez ici c’est chez ma fille, elle est étudiante. Elle adore ce quartier, elle y a déjà beaucoup d’amis. Bon je vous dis merci et au revoir parce que je suis pressée, je dois ranger mes courses. »

C’est ainsi que sans ménagement et sans plus de façons l’inconnue mit fin à la conversation et à la rencontre. Valou et Théa dévalèrent à toute vitesse les escaliers et se mirent à courir jusqu’au bar. Elles n’avaient plus aucune envie de réaliser leurs fantasmes car la réalité les avait pris de court.

« Pourquoi elle nous a jetées comme ça ? Elle voulait parler et d’un seul coup elle a coupé le contact.

– Ne cherche pas Théa, encore une qui ne s’assume pas. Tu remarqueras qu’elle nous a mis dans la figure son passé hétéro avec sa fille et à l’écouter les lesbiennes sont des sauvages qui ne pensent qu’à baiser dès qu’elles tu leur adresses la parole. Encore une qui a des clichés et des préjugés qui lui servent de modèles.

– On peut rentrer Valou ? Je ne me sens pas bien.

– Qu’est-ce qui se passe mon chou ?

– Je ne sais pas, je me sens angoissée.

– Ne te rends pas malade pour cette femme, on ne la reverra jamais de notre vie. Et puis tu sais des comme elles tu vas en rencontrer plein.

– Non ce n’est pas ça le problème, c’est ma mère.

– Quoi ta mère ?

– eh bien je ne sais pas qui c’est.

– Mais ta mère on a mangé avec elle la semaine dernière. Tu veux dire que tu crois qu’elle est lesbienne elle aussi.

– Non je ne sais pas qui c’est car elle m’a abandonnée quand j’avais deux ans. En effet celle que tu connais c’est ma belle-mère.

– Merde alors. Excuse-moi pour la gaffe ! Tu as raison on va rentrer, c’est mieux. »

Théa se précipita sur le canapé et s’y jeta, Valou préféra le grand fauteuil. Elle savait que sa compagne avait besoin de tout lui raconter parce que ce secret lui pesait trop. Il fallait qu’elle le partage.

« Mes parents ont divorcé quand j’avais un an et je suis restée alors avec mon père.  Ne me demande pas pourquoi je n’en ai jamais rien su si ce n’est que ma mère s’est évanouie dans la nature sans laisser d’adresse. La femme que tu connais et que j’appelle maman est ma belle-mère, c’est elle qui m’a élevée. Elle s’est mariée avec mon père à la naissance de mon frère et m’a adoptée officiellement à ce moment-là. De toute manière de ma mère je n’ai plus aucun souvenir car j’étais trop petite pour cela. Les quelques photos conservées dans l’album familial ne me parlaient aucunement, à croire que ma mère voulait qu’on l’oublie définitivement.

Elle était toujours prise de loin ou de telle sorte que son visage ne soit pas identifiable. Ne voulant pas non plus faire souffrir inutilement cette femme qui me donnait tout son amour, je n’ai jamais souhaité poser à qui que ce soient des questions sur ma famille maternelle. En effet tout lien avait été rompu au moment de la disparition de ma mère. J’ai bien essayé à l’adolescence d’en savoir un peu plus quand je me suis posée des questions sur mon homosexualité mais à chaque fois je me heurtais au même blocus de mon père. Il me répétait qu’il préférait ne pas m’en parler car il allait m’en dire du mal et il ne voulait pas qu’un jour je vienne lui reprocher.

J’ai souvent rêvé qu’elle réapparaîtrait un jour pour tout nous expliquer et aussi nous demander pardon de nous avoir abandonné mon père et moi. Mais en même temps cette inconnue, débarquée de nulle part, qui viendrait chambouler une vie de famille si harmonieusement reconstruite après son départ, je ne l’imaginais pas trop. Bien sûr j’ai eu aussi de la haine pour elle d’avoir été aussi égoïste. En effet quel genre de mère était-elle ! Il faut avoir une pierre à la place du cœur pour rester insensible à une petite fille d’un an qui immanquablement a dû pleurer de douleur à la perte de sa mère. Comment a-elle pu croire que je resterai insensible ou que tout cela ne me détruirait pas psychologiquement ? Heureusement pour moi depuis je me suis réconciliée avec la gente féminine et ce ne sont pas les femmes maternelles qui m’ont manqué depuis. Toi la première Valou…

Ma vie a basculé le jour de mes 18 ans. Mon père pour la circonstance avait réuni toute la famille. Ma tante revenait d’un voyage à Bordeaux, nous habitions déjà la région parisienne à l’époque. Elle nous raconta qu’elle avait rencontré lors d’une visite d’une cave réputée une ancienne amie qu’elle n’avait pas revue depuis 20 ans. Celle-ci avait épousé un riche viticulteur Bordelais qui avait hérité d’un Château « quelque chose » qui était bien noté dans le guide Parker. Son amie avait une vie princière et elle fut tout émue de ses retrouvailles. Tout cela lui paraissait si loin. Après des échanges sur des connaissances communes, la châtelaine proposa à ma tante de lui offrir une caisse de son si précieux breuvage en souvenir des jours heureux passés.

Mais malheureusement elle dut s’absenter un moment car un nouveau groupe venait d’arriver et elle se devait de les accueillir. Aussi la laissa-t-elle entre les mains de son employée qui tenait la boutique, celle-ci ayant reçu des ordres bien précis.  Ma tante, toute retournée par ces événements raconta alors à la caviste comment les hasards de l’existence peuvent être parfois si surprenants. La discussion s’engagea entre elles deux et la femme lui parla de sa fille qu’elle n’avait pas revue depuis dix-sept ans.

Elle avait dans son portefeuille une photo d’une petite fille âgée d’un an. C’était moi et cette femme était ma mère biologique. Ma tante poussa un hurlement car elle me reconnut instantanément. En revanche elle n’avait pas du tout reconnu son ancienne belle-sœur. Il faut dire qu’elle avait tellement changé. Ma mère tremblante d’émotion la supplia de me remettre une lettre qu’elle avait toujours dans son sac afin de me pousser à reprendre contact avec elle. J’ai gardé le message mais je n’ai pas répondu. Je sais juste que ma mère est vivante et qu’elle habite Bordeaux. Voilà tu sais tout Valou ».

Théa s’écroula en pleurs dans les bras de sa compagne, débordée par l’émotion de son récit. Valou attendit qu’elle se calmât car des questions lui brûlaient les lèvres.

« Pourquoi tu ne veux pas la revoir ? Tu as vu dans quel état tu es, tu ne peux pas continuer à fuir ton passé. Une mère c’est une mère, bonne ou mauvaise on n’en a qu’une. Toute cette histoire te fait très mal, tourne donc la page une bonne fois pour toute et qu’on n’en parle plus ! »

Théa s’empêtra dans des justifications hasardeuses. Une discussion âpre s’engagea entre les deux amantes, toutes les petites difficultés du quotidien trouvaient un sens avec la levée de ce secret de famille. Théa avait des mouvements brusques d’humeur qui désarmaient Valou et celle-ci en avait assez de se reprendre une colère qui ne lui était pas adressée. Théa finit par capituler aux arguments de Valou. Elle se devait de retrouver ses racines car sans cela un arbre sous la tempête ne survit pas. La vie se chargerait bien de semer sur sa route des ouragans et elle devait s’armer pour y résister.

Théa avait gardé la bouteille du Château « quelque chose » où y figurait l’adresse du domaine viticole. D’un commun accord elle décida de s’y rendre sans Valou. Elles firent leur compte afin de réunir l’argent pour le voyage et l’hébergement car Théa partait à l’aventure sans savoir où elle mettait les pieds. Elle n’avait aucune autre information que celles données par sa tante et qui dataient. Et si sa mère était remariée ? Si elle avait des enfants ? Elle ne savait pas ce qui l’attendait. Elle espérait secrètement ressembler à sa mère sur certains points, que le cœur parlerait avant la raison.

Théa n’y allait pas pour régler ses comptes, sa vie était construite maintenant. En fait c’était la curiosité qui la poussait à l’aventure. Qu’est-ce qui avait pu pousser sa mère à lâcher mari et enfant, une vie bourgeoise et confortable pour un autre destin que celui tracé d’avance par ce mariage sans surprise ? Aimait-elle elle aussi les femmes et les circonstances de l’époque l’avaient elles obligée à l’exil ? Théa se devait de tourner un page de son histoire qui lui pourrissait l’existence quand l’angoisse de ses origines la titillait. Elle voulait tordre le coup aux peurs infantiles qui la rongeaient encore et qui ne demandaient qu’à rester dans le placard où son père, pour la consoler de ses chagrins de petite fille triste, les enfermaient avec calme tous les soirs où Théa n’en pouvait plus de l’absence et du silence maternel.

Théa prit son sac à dos, sa meilleure paire de Doc et sans même un regard pour Valou qui retenait ses larmes sur le quai de la gare s’engouffra dans le TGV. Elle débarqua à Bordeaux en début d’après-midi et se précipita grâce au premier taxi dans le fameux vignoble. L’amie de sa tante la reçut très aimablement. Elle se rappelait son employée mais celle-ci l’avait quittée peu après la visite de sa tante, elle n’avait plus eu aucune nouvelle. Théa éclata en sanglots, sachant pourtant que des difficultés l’attendraient. Émue par son histoire qu’elle soupçonnait car sa tante y avait fait allusion dans la lettre de remerciements qu’elle lui avait adressé au sujet de la caisse de vin, elle prit sur elle de lui transmettre l’ancienne adresse de son adjointe.

C’était mieux que rien et qui sait si quelqu’un pourrait lui en dire plus. Dans sa bonté elle lui offrit aussi un petit en-cas car Théa ne devait pas avoir eu le temps de manger depuis son départ. Des forces il allait lui en falloir pour mener à bien son entreprise. D’autre part elle ne devait pas non plus rouler sur l’or et les taxis n’étaient pas bon marché. Son maître de chais devait se rendre à Bordeaux pour une commande. Si elle voulait il pourrait la déposer non loin de là car c’est à peine si pour lui ce serait un détour. Ensuite ce serait facile à trouver, avec un plan qu’elle lui donna c’était un jeu d’enfant. Théa la remercia vivement, il n’y avait pas que les mauvaises fées qui s’étaient penchées sur son berceau.

Dans la voiture, la conversation tourna autour de sa venue dans la région. Elle raconta pour la deuxième fois son histoire et l’homme lui apprit que sa mère n’habitait plus depuis belle lurette à cette adresse. A demi-mot il lui avoua avoir été son amant et pris à partie l’intelligence de Théa pour ne pas le juger d’avoir rompu avec sa mère, d’elle-même elle se ferait sa propre opinion. Il ajouta des considérations un peu trop philosophiques et œnologiques dont elle ne comprit pas le sens et le remercia néanmoins de son honnêteté. L’homme n’arrêta même pas le moteur pour qu’elle descende du véhicule, d’un geste de main il lui fit signe que c’était là. Elle ne pouvait pas se tromper.

Il fila ensuite à toute vitesse comme s’il avait eu le diable à ses trousses. En fait il s’agissait d’un terrain vague, en dehors de Bordeaux, les mauvaises herbes et les canettes de bière vides servaient de jardin à une caravane qui composait la seule habitation des environs. Théa frappa. La porte s’ouvrit et là… Théa n’avait aucun mot pour décrire ce qu’elle ressentit. Une femme sans âge, hirsute, complètement édentée, sale se posa devant elle et sur un ton gouailleur lui demanda ce qu’elle voulait. « Je suis Théa » balbutia la jeune femme.

La femme, les yeux injectés de sang, la peau rougie par l’alcool et la couperose, sentant la vinasse ouvrit la bouche d’où sortit un rot sonore. Titubant sur le marchepied elle hurla avant de s’écrouler le nez dans la poussière « mon dieu ! ». Sa mère se redressa péniblement, Théa était trop tétanisée pour oser un seul geste. Sa mère voulut la prendre dans ses bras mais sa fille la repoussa, envahie par un sentiment de malaise. Que faire, que dire ? La femme l’invita à entrer. Théa, terrorisée à l’idée de plonger encore plus dans le sordide proposa une balade.

Très vite la balade vira au cauchemar. Qu’est-ce que cette jeune fille de bonne famille faisait avec cette clocharde ? Un policier les aborda et demanda à Théa si elle avait besoin d’aide. Sa mère lui colla une honte pas possible en l’insultant et le traitant de tous les noms. Qu’il se mêle de ses affaires, quelle était la loi qui interdisait à une mère d’être fière de sa fille ? Théa confirma la version maternelle, l’agent de la force publique la regarda en lui faisant comprendre que la vie ne l’avait pas gâté. Sa mère exultant de joie grâce à ce revers du destin décida de fêter l’événement. Là sa mère la traîna de bar en bar.

Elle était connue comme le loup blanc par tous les poivrots du quartier. Au fur et à mesure de la tournée, l’ivresse de sa mère prit une tournure effroyable. En effet à demi nue sur une table, elle entreprit de donner du plaisir à tous les hommes qui le demanderaient. Le cafetier qui n’avait pas envie de tomber pour proxénétisme les chassa sans ménagement, mettant un terme à la virée infernale. Le retour fut des plus pitoyables, sa mère gerbant tous les vingt mètres dans le caniveau. Entre deux, sa mère se mit à insister pour qu’elle vienne s’installer sans la caravane mais Théa ne s’imaginait pas y mettre les pieds. Elle inventa une sombre histoire de boulot, de chef qui l’attendait à l’hôtel. C’est limite du coma éthylique qu’elle la coucha dans son lit.

Théa, au moment de partir, promit de revenir le lendemain, sa mère la suppliant de tenir sa parole sinon elle se suiciderait, la fille la suppliant d’être à jeun.

Théa appela Valou mais n’osa pas lui avouer la réalité, elle resta dans la vague. Non elle n’avait pas encore retrouvé sa mère mais elle suivait une piste sérieuse. Pour l’heure elle était crevée et souhaitait dormir. Vers midi elle était devant la caravane, sa génitrice avait décidé de l’emmener dans une gargote de son quartier. Leur entrée fut remarquée comme la veille car elles ne passaient pas inaperçu. Surtout quand d’une voix de stentor la clocharde se mit à réclamer une table bien placée. Le serveur les colla d’emblée à côté des toilettes dans l’endroit le plus désagréable du restaurant et tira la porte pour les planquer derrière.

Sa mère qui n’était pas encore imbibée d’alcool commença une lente confession. Le face à face commençait réellement. Elle expliqua qu’elle avait été très malheureuse quand son mari l’avait quittée pour son actuelle belle-mère. Théa ignorait ces faits car on lui avait toujours raconté que son père avait rencontré sa future femme lors de son déménagement, à une ville située à 300 km de son ancien domicile. Qui mentait ? Sa mère entra d’emblée dans des détails scabreux. Elle révéla à sa fille que son père était un homo refoulé, obsédé de la sodomie et des fellations. Il l’obligeait quotidiennement à ses perversions abjectes et elle, frigide, n’en pouvait plus de ce calvaire.

Théa, gênée de ce déballage intime commanda une bouteille de rouge pour ne pas sombrer dans la déprime. Sa mère l’aida à siroter ce breuvage local et sous l’effet de l’alcool proposa à Théa de se barrer en courant à la fin du repas pour ne pas à avoir à payer l’addition. L’attitude maternelle choqua profondément la fille. Heureusement qu’elle ne l’avait pas idéalisée sinon elle tomberait de haut.

Les entrecôtes frites tardaient à arriver et la mère, impatiente, se mit à devenir grossière et vulgaire avec le serveur qui la méprisait du regard pour ne pas à avoir à lui taper dessus. Théa avait tellement honte que si elle avait pu disparaître dans un trou de souris elle l’aurait fait immédiatement. Elles avalèrent rapidement leur repas. Le patron, quand il se rendit compte de leur présence embarrassante, fit activer le cuistot pour s’en débarrasser au plus vite et au moment du café les invita à aller le prendre ailleurs.

Sa génitrice opta pour un troquet où l’accueil serait meilleur. Le hasard voulut qu’un clochard qui avait vécu avec sa mère avant qu’elle ne devienne définitivement SDF lui apprenne enfin la vérité. En fait sa mère buvait déjà et son père l’avait mise à la porte car il n’en pouvait plus de ses excès mais surtout de ses multiples amants. Il avait demandé le divorce et elle ne s’était jamais présentée au tribunal. Elle avait préféré fuir, mener une vie de routarde puis de clocharde, son intermédiaire au Château « quelque chose » avait été le dernier jalon de sa vie avant la dégringolade. Personne n’avait su pourquoi elle en était arrivée là.

Était-ce la chaleur, la viande limite d’être avariée, le rouge ? Théa fut prise d’un malaise qui l’obligea à s’allonger sur la banquette. Quand elle reprit conscience sa mère était complètement saoule. C’en était trop, bien plus qu’elle n’aurait pas dû le supporter. Avant de haïr cette femme qui était sa mère, avant qu’irrémédiablement l’image intérieure qu’elle en avait soit brisée, Théa devait fuir au plus vite.

Elle se leva et partit du troquet sans un regard derrière elle car sa vie maintenant était devant. Elle n’avait pas fait trois mètres qu’elle entendit des hurlements de chatte en rut. C’était sa mère qui lui ordonnait de revenir. Elle était tellement en colère qu’elle agrippa Théa et la colla contre un mur. Elle leva une bouteille d’un air menaçant tout en criant : « Tu es tout à moi, jamais tu ne me quitteras, tu restes avec moi à jamais ! ». Terrorisée par la peur d’être défigurée Théa se débattit et parvint à s’échapper après avoir à moitié assommée son agresseur. Jamais elle ne pourrait se laisser aimer par elle ni l’aimer en retour. Fin de l’aventure.

Quartier du Marais à Paris. Valou et Théa dégustaient tranquillement un café à une terrasse. Elles jouissaient paisiblement de l’existence, rien ne pouvait entraver leur insouciance. Le spectacle de la rue suffisait à les occuper. Garçons et filles passaient, les trottoirs étaient envahis de monde. Un bruit les détourna de leurs pensées volages, c’était un bout de métal qui arrachait le bitume. Une clocharde traînait un caddy usé, rempli de bouteilles de vin rouge, qui était en train de rendre l’âme.

« Tu te rends compte Valou, quand je pense que ma mère s’est remariée avec un riche viticulteur et qu’elle vit à l’heure actuelle en Australie, cela me donne envie comme elle de partir loin d’ici.

– Dommage que tu n’aies pas pu la revoir avant son départ. Au moins tu es rassurée sur elle car tu sais que c’est quelqu’un de bien, toi qui craignais les pires choses. Tiens regarde Caddy Girl, qui en voudrait pour mère ?

– Tu as l’art de gâcher une si belle journée avec des questions idiotes. Mais franchement où as-tu la tête ?

– Tu as raison Théa je ne sais pas ce qui m’a pris ! Mate la fille, tu ne trouves pas qu’elle est canon ? Au fait ta mère sait que tu es lesbienne ou bien elle est trop collée montée pour l’accepter ? Son mari est millionnaire, j’espère qu’il nous invitera au pays des kangourous. Tu nous imagines dans sa piscine, servie par des boys. Elle n’est pas belle la vie ?»

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