Nouvelles lesbiennes

Nouvelle lesbienne : Bonus

Bonus est une nouvelle lesbienne qui parle d’amour mais pas que…

Le panneau annonçait quatorze kilomètres de bouchon pour cause de travaux. Sarah, coincée derrière une caravane, pestait après l’incivilité des conducteurs qui cherchaient à forcer le passage par la voie d’arrêt d’urgence en se rabattant devant elle à cause des bornes orange. Elle collait la remorque obligeant les chauffards à passer derrière. Pour couronner le tout une pluie drue se mit à tomber, rendant la circulation encore plus pénible.

Pourtant il y a trois mois, lorsqu’elle avait emprunté cette autoroute fluide avec Émeline, le soleil était au rendez-vous. Sarah ne soupçonnait pas qu’elles se quitteraient au retour de ce week-end qui pourtant avait si bien commencé. Émeline avait réservé une chambre supérieure, diner et petit déjeuner compris, dans un hôtel cinq étoiles par le biais d’un site internet qui offrait des promotions à prix cassés. La crise économique avait du bon car jamais elles n’auraient pu s’offrir un tel week-end dans un établissement de luxe. Ces derniers ne communiquaient pas trop sur la question et bradaient leurs chambres sur des sites de ventes privées. En effet Émeline en internaute avisée avait su depuis le début du net tirer parti des bons plans de la toile.

L’accueil fut à la hauteur du standing. Une hôtesse polie et distante leur souhaita bienvenue et leur demanda si elles avaient fait bonne route. Elle leur réclama aussi une pièce d’identité et une carte bleue. Après l’inscription, elle leur expliqua le fonctionnement de l’hôtel. Leur carte magnétique serait leur sésame aussi bien pour utiliser l’ascenseur que pour ouvrir la porte de leur chambre et allumer l’électricité. Si elles voulaient utiliser le spa, il leur suffirait de descendre au sous-sol par l’ascenseur, elles y avaient un accès direct. Peignoirs et serviettes seraient à leur disposition dans un casier à code au numéro de leur chambre. Enfin elle leur demanda à quelle heure elle devait réserver leur table au restaurant pour le diner et si elles avaient besoin d’un groom pour porter leurs bagages ! Il n’y avait pas à dire le service était à la hauteur des étoiles !

Émeline et Sarah découvrirent leur chambre donnant vue sur un parc paysager. L’hôtel au design moderne, tout en verre et en acier se trouvait dans le quartier des affaires. Un lit king-size au matelas épais recouvert d’une énorme couette faisait face à une télévision où le nom et le prénom d’Émeline étaient incrustés dans l’écran. Elles furent sensibles à cet accueil personnalisé et restèrent un moment à admirer la décoration moderne. Deux fauteuils en cuir bordaient un côté du lit et une longue tablette sous le mur du téléviseur, surplombée d’un miroir de la même taille où étaient gravées des arabesques sur le coin droit en verre poli, agrandissait la pièce.

Le reste des murs était recouvert d’un tissu marron foncé presque prune, doux comme du velours, chaud au toucher et à la vue. La salle de bain attenante avec une baignoire de balnéothérapie achevait ainsi de donner à l’ensemble un sentiment de luxe et de volupté. Sarah s’empressa d’ouvrir les placards, le mini bar et les tiroirs comme si elle partait à la chasse au trésor. Émeline moins excitée que sa compagne, s’empara de la bouilloire électrique et la remplit d’eau afin de préparer café et thé qui étaient à leur disposition.

Vraiment ce week-end commençait très bien ! Il n’était que quinze heures et elles avaient jusqu’au lendemain midi pour profiter de tout cela. Sarah tout en dégustant son thé proposa à Émeline de se rendre au spa. Pourquoi pas ? La carte des services proposait des massages à des prix abordables, elles pouvaient se le permettre. Émeline téléphona au numéro indiqué pour réserver une séance en couple. Elles avaient le temps de faire leurs séances de sauna juste avant. Elles se glissèrent dans leur peignoir et les chaussons fournis avec, après avoir enfilé leur maillot de bain. Leur look n’était pas très sexy, aussi elles hésitèrent un instant à sortir vêtues ainsi.

Mais quand elles aperçurent d’autres silhouettes blanches dans le couloir, leurs complexes tombèrent aussi secs. Comme cela leur avait été annoncé, un casier les attendait. Une hôtesse leur demanda leur numéro de chambre qu’elle nota sur un listing et les guida vers le sauna. Il était magnifique ! Immense, tout en bois clair, il pouvait contenir au moins vingt personnes. Une odeur d’eucalyptus se dégageait des pierres du poêle central. Un couple sortit au moment où elles entrèrent. Elles étendirent leur serviette sur les lattes et s’assirent face à face les jambes repliées. Elles commentèrent le luxe du spa et engagèrent la conversation sur leur soirée.

Émeline souhaitait visiter la ville. Mais Sarah avait des envies plus coquines. Sur le plan sexuel elles s’entendaient plutôt bien et Sarah ne comprit pas pourquoi Émeline ne montrait aucun enthousiasme. Pourtant c’est elle qui avait initié ce week-end et le massage en couple. Émeline argumenta qu’elle trouvait dommage de ne rester qu’à l’hôtel et d’avoir fait tous ces kilomètres pour rester enfermées. D’ailleurs ni Sarah ni elles ne connaissaient cette région, c’est aussi ce qui les avait motivées à choisir cette destination plutôt qu’une autre. Sarah plia sous les arguments car effectivement rien ne les empêcherait de s’aimer au retour de ballade.

Sarah et Émeline sortirent au bout de dix minutes. Un jacuzzi bordé de plantes tropicales était libre, elles s’y installèrent avec délice. Les rares clients trempaient dans la piscine tout en mosaïque bleu azur mais elles préférèrent les éviter. Chacune se réfugia dans ses pensées, appréciant l’instant présent et la détente qui commençait à se faire sentir. Elles répétèrent ainsi trois fois l’opération sauna, jacuzzi, c’était un rituel bien rôdé chez elles. Le salon de massage était à l’écart du spa, équipé en tables dernier cri. Elles furent invitées à se mettre nues et à entourer leur taille d’une grande serviette éponge.

Elles s’allongèrent sur le ventre, les bras le long du corps et se laissèrent aller totalement sous les doigts experts et agiles de leur masseuse. En dix minutes elles se retrouvèrent dans un état de conscience modifié, complètement déconnectées du réel. Elles étaient dans un état proche du sommeil et l’odeur de l’huile essentielle qui servait au massage les mettait en état d’apesanteur. Leurs tensions d’abord mises à vif s’estompaient petit à petit pour laisser place à une détente totale du corps.

Quand le massage prit fin elles eurent un peu de mal à retrouver leurs esprits et à descendre de la table. Émeline tituba sur les premiers mètres. Heureusement qu’il leur restait deux heures avant de diner. Remontées dans leur chambre, elles jetèrent leur maillot dans le lavabo, les peignoirs trempés sur les fauteuils en cuir et se réfugièrent nues sous la couette moelleuse. Ce massage avait décuplé leur sens et elles s’aimèrent rapidement. Elles étaient trop excitées pour se caresser ou s’embrasser, en deux temps trois mouvements elles jouirent et s’endormirent de contentement. Cependant Émeline prit soin de programmer son téléphone pour éviter d’être en retard au diner ! Bien lui en a pris car c’est la sonnerie qui les réveilla !

Elles se préparèrent en catastrophe. Émeline rinça les maillots qu’elle mit à égoutter dans la baignoire, ôta les peignoirs qu’elle suspendit au porte manteau de la salle de bain prévu à cet effet. Sarah dut se passer la tête à l’eau tellement elle avait d’épis. Un petit coup de séchage et ça ferait l’affaire. Avec le sauna elle avait la peau du visage complètement desséchée. Un flacon de lait corporel à l’effigie de la marque du groupe qui détenait cet hôtel trônait au milieu d’autres produits : savon, shampooing et même un flacon de parfum d’un célèbre sellier. Émeline la pressa un peu car elle avait horreur du retard. C’était bien le moment d’essayer les cosmétiques.

A l’entrée du restaurant, une jeune femme leur demanda leur numéro de chambre avant de s’emparer de deux cartes et de les installer à leur table. Le design était le même que celui de l’hôtel hormis les décorations murales remplacées par des photos d’actrices de cinéma américain des années 50-60. Elles s’étonnèrent de ce choix un peu incongru mais néanmoins harmonieux avec le mobilier plutôt années 70 en plastique orange et blanc de formes ovoïdes. Leur formule comprenait une entrée, un plat et un dessert hors boisson. Il y avait trois choix de chaque.

Elles optèrent pour un repas tout poisson, saumon en entrée, lieu jaune en plat. Il n’y a que pour le dessert que leurs goûts divergeaient. L’entrée était plutôt une réussite. Servis avec des toasts, le saumon fumé par leurs soins et accompagné d’une petite sauce à l’aneth fut un régal. C’est qu’elles avaient faim, le sandwich avalé sur la route était bien loin ! En revanche le poisson fut une déception. Dur, mal cuit et servi froid, elles ne purent le finir. Comment le chef avait-il osé laisser sortir de sa cuisine un tel plat parce qu’un restaurant de ce standing ne peut se le permettre ?

C’est la réflexion qu’Émeline fit au garçon quand il vint débarrasser alors qu’il avait omis de leur demander si cela lui avait plu ! Heureusement elles se rattrapèrent sur le dessert, l’une une tarte à la quetsche, l’autre un gâteau au chocolat et au praliné. Elles sortirent de table avec un sentiment contrasté. Ce restaurant avait pourtant du potentiel mais mal exploité, elles avaient vu le résultat dans l’assiette !

Au moment où elles sortirent du restaurant, un orage éclata. Des trombes d’eau se déversèrent sur les vitres rendant la vision floue de l’extérieur. La visite de la ville tomba à l’eau, ce fut le cas de le dire. Cependant elles n’avaient pas envie de se coucher car leur sieste et leur massage les avaient ravigotées. Aussi elles décidèrent d’aller boire un café dans leur chambre.

Le service de nuit était passé. Les rideaux avaient été tirés, le lit refait, les produits cosmétiques et les peignoirs utilisés échangés contre des neufs, la poubelle vidée. Cependant leurs tasses sales avaient été oubliées et il n’y avait pas eu de réassort de thé et de café ! Dommage ! C’était le genre de détail qui passait mal et elles appelèrent la réception. On leur promit que quelqu’un allait monter et au bout d’une demi-heure ne voyant rien venir elles se demandèrent ce qu’elles allaient faire.

Sarah s’empara du classeur des prestations. L’essentiel des activités proposées étaient en ville. Sinon il y avait un théâtre et un casino pour ceux qui ne désiraient pas quitter l’hôtel, un accès direct depuis l’ascenseur donnait sur le demi-étage où ils se situaient. Décidément cet établissement était bien équipé pour occuper sa clientèle fortunée. Elles n’étaient pas emballées par le casino mais elles étaient encore moins emballées par une soirée télé dans la chambre.

Entre Sarah et Émeline un malaise s’était installé depuis le sauna et la suite de la journée n’y avait rien fait pour le briser. Mettre du monde et du bruit entre elles deux leur convenait. Elles avaient dû mettre les pieds dans un casino une fois dans leur vie et ça remontait à une éternité. Le souvenir qu’elles en avaient était des machines à sous où les gens faisaient la queue avec des gobelets de pièce d’un franc en attendant qu’une se libèrent, le but ultime étant de décrocher trois sept sur les rouleaux !

Elles durent remonter dans leur chambre chercher leur pièce d’identité car elles ne savaient même pas que c’était devenu obligatoire. L’endroit était bruyant et peuplé d’une clientèle locale. Elles s’étonnèrent de ce brassage social important car elles s’étaient imaginé que le casino était réservé à la clientèle de l’hôtel. Les machines n’avaient plus rien à voir avec leurs souvenirs. Les euros avaient remplacé les francs, les billets les pièces, les graphiques de bandes dessinées les rouleaux de sept et de bar, une multitude de boutons le bandit manchot. Cet univers leur parut d’emblée hostile car elle n’y comprenait rien et n’avaient aucune idée de ce qu’il fallait faire. Désemparées elles décidèrent de rebrousser chemin. Cependant un employé s’en aperçut et vint à leur rencontre. Il leur expliqua le maniement des machines.

Il y avait plusieurs niveaux de jeu et de mises. Plus on jouait gros plus on gagnait. Mais on pouvait aussi miser petit pour s’amuser. Comme les explications succinctes ne les avaient pas éclairées plus, elles décidèrent de regarder les joueurs pour en apprendre plus. Les figures défilaient à toute vitesse, des lignes se formaient dans tous les sens pour indiquer les gains, vraiment elles n’étaient pas faites pour le jeu ! Mais ce qui les affolait le plus étaient les mises de joueurs. Elles commençaient à un, deux ou cinq centimes mais tout était organisé pour pousser les joueurs à miser entre une et vingt ou trente lignes quand ce n’était pas carrément cent ou cinq cents. C’est ainsi que sur certaines machines un billet de vingt euros était englouti en moins de dix minutes et de cinquante euros en un quart d’heure. Tout cela leur donna rapidement le vertige.

Si certains savaient récupérer leurs mises et leurs bénéfices d’autres plus cupides n’avaient pas de limites. Ce qui les étonna également c’est que certaines machines étaient prises d’assaut et d’autres étaient totalement boudées. En revanche ce qui les fascina et les mit dans la même excitation que les joueurs furent les bonus. De manière aléatoire les machines alignaient trois ou cinq figures annoncées par un jingle reconnaissable dès lors qu’une se présentait. Et quand elles tombaient ensemble, une sonnerie retentissait dans tout le casino prévenant qu’un bonus démarrait. Chaque machine déterminait la manière de distribuer ses bonus, c’étaient la plupart du temps des parties gratuites bien rémunérées ou alors une succession de tableaux qu’il fallait passer avec succès. C’était assez ludique et surtout très lucratif. Certains bonus s’élevaient à des centaines d’euros quand ce n’était pas en milliers quand les mises étaient importantes.

La soirée passa assez rapidement et quand la fatigue se fit sentir elles rejoignirent leur chambre. Elles s’endormirent rapidement sous l’épaisse couette, contentes de leur escapade amoureuse. Au petit matin, elles se levèrent en forme, bien décidées à profiter de l’hôtel jusqu’à leur départ. Émeline se dirigea dans la salle de bain afin de se doucher. Elle tourna à fond les robinets, pas une goutte ne sortit du jet ! Elle se précipita sur le lavabo pour vérifier qu’il ne s’agissait pas d’une coupure d’eau. Hélas si ! Elle appela la réception pour avoir une explication. L’hôtesse embarrassée lui garantit que tout était mis en œuvre pour rétablir au plus vite l’eau. Elle l’invita à prendre le petit déjeuner en attendant car le restaurant n’était pas victime de la panne.

Sarah acquiesça. Attendre ici ou devant un petit déjeuner ça n’accélérerait pas la réparation. Elles avaient pris un bain la veille, leurs ablutions matinales pouvaient être différées. La salle du restaurant était déserte. Apparemment les conseils de l’hôtesse n’avaient pas été suivis ou bien les clients étaient des adeptes de la grasse matinée. Un splendide buffet était dressé qui les faisait saliver. Salé et sucré se côtoyaient. Elles n’avaient que l’embarras du choix. Un garçon vint à leur rencontre leur demandant ce qu’elles buvaient. Pendant qu’il retournait aux cuisines, elles prirent des assiettes qu’elles commencèrent à remplir au gré de leurs envies.

Saumon fumé et fromage pour l’une, viennoiserie et confiture pour l’autre. Sarah chercha le beurre ne sachant où il était disposé. Un petit déjeuner sans beurre était pour elle inconcevable ! Une serveuse sortit de la cuisine avec une pile de serviettes pliées. Elle l’interpella pour lui réclamer le beurre. Il n’y en avait pas, elle allait en chercher. Émeline et Sarah s’installèrent à table et patientèrent. Comme leur boisson était servie, elles la burent tranquillement. Cependant dix minutes étaient passées et toujours pas de serveuse. Le jeune homme qui les avait pris en charge fut interpellé à son tour. Il disparut lui aussi dans les cuisines. Enfin la serveuse réapparut avec une nouvelle pile de serviettes pliées et passa devant elles sans sourciller. Le garçon sortit aussi de la cuisine avec deux tasses de café ! Trente minutes et pourtant toujours rien.

Émeline aperçut un responsable qui étudiait ses réservations du midi. Elle lui réclama le beurre et il revint cinq minutes plus tard avec du beurre demi-sel ! Avec la confiture ce n’était pas l’idéal. Leur journée démarrait bien mal. Tant pis elles se passeraient de beurre pour une fois. Elles avaient quasiment fini leurs tartines qu’un commis de cuisine vint leur apporter du beurre doux. Comme la veille elles regrettèrent que ce restaurant ne soit pas à la hauteur de l’établissement, comment un ingrédient aussi indispensable que le beurre pouvait-il avoir été oublié. Et surtout comment un service pouvait-il être aussi négligé ?

Quand elles remontèrent dans leur chambre l’eau coulait enfin dans la baignoire. Une chance qu’Émeline n’ait pas fermée la bonde, sinon il y aurait eu une inondation. Quand elles sortirent de la salle de bain il était déjà plus de 11 heures. A cause de l’attente au petit déjeuner, elles avaient perdu beaucoup de temps. Et l’envie n’y était plus de profiter du spa comme la veille.

A la réception des clients en colère exigeaient de voir un responsable. Émeline demanda la note qu’elle régla, Sarah était restée en retrait.

Le soleil était de retour et elles sortirent rapidement de la ville en direction de l’autoroute. Un silence pesant s’était installé entre elles deux. Au bout d’une heure Sarah décida de le rompre.

« Tu en as pensé quoi de cet hôtel Émeline ?

– Il aurait été parfait si nous n’avions pas eu autant de soucis au restaurant. A la limite la panne d’eau m’a à peine gênée.

– Pour ma part c’est le spa que j’ai préféré. Nous devrions recommencer ici ou ailleurs. Finalement ce n’était pas si cher que ça.

– ….

– Cache ton enthousiasme !

– Je ne voulais pas aborder cette discussion dans la voiture avec toi. En fait je n’imaginais pas que nous allions accumuler les petites déconvenues lors de ce séjour.

– Qu’est-ce que tu racontes ? Explique-toi car je ne comprends rien.

– J’avais organisé ce week-end pour que tu en gardes un souvenir éblouissant. Et aussi pour que notre rupture ne soit pas trop douloureuse.

– Notre rupture ?

– Je te quitte Sarah !

– Tu me quittes ?

– Oui.

– Mais qu’est-ce que je t’ai fait ?

– Rien ! Mais j’en aime une autre c’est tout. Je t’ai aimée mais c’est fini. Et comme tu es une chic fille je voulais te faire ce cadeau de rupture.

– Salope ! Et tu comptais me le dire quand ? Ce week-end tu aurais dû te le mettre là où je pense. Cela relève de la cruauté mentale Émeline, tu devrais te soigner.

– J’aurais mieux fait de me taire.

– Tu aurais mieux fait. En définitive tu me trompes depuis combien de temps ?

– Six mois.

– Et je n’ai rien vu !

– Je ne voulais pas te faire souffrir.

– Mais tu vis dans quel monde Émeline ? Le monde de Oui-oui. Tu crois que parce que tu m’as entrainée dans cet hôtel de luxe la blessure de la trahison en sera atténuée. Mais tu rêves ma pauvre fille !

– Je ne veux pas me disputer avec toi. En rentrant je prends mes affaires et je disparais de ta vie.

– Tu avais tout bien organisé, bien manigancé dans mon dos ! Comment tu as pu me faire ça après toutes ces années ? Disparais de ma vie tu as raison ! Je veux t’oublier très vite. »

Et Sarah éclata en sanglots. Des torrents de larmes. Elle n’en revenait pas du coup de couteau dans le dos, surtout qu’elle ne l’avait pas vu arriver. Son monde s’effondrait. En effet elle avait élevé Émeline sur un piédestal, elle avait une confiance absolue en elle et jamais elle n’avait pensé qu’elle la tromperait. D’un seul coup le couple qu’elle avait érigé en rempart contre la médiocrité, en refuge contre ce monde de plus en plus hostile devenait le lieu de toutes les batailles et les bassesses. Une colère sourde l’envahie ainsi que des envies de vengeance. Elle se mit à rêver qu’elle assassinait sa rivale et qu’avant elle lui infligeait les tortures les plus sadiques. Cela l’apaisa un peu et l’aida à supporter la fin du voyage.

Émeline ne s’attarda pas. Elle jeta la totalité de sa garde-robe dans deux gros sacs et conseilla à Sarah de se débarrasser du reste. Quant à ce qu’il y avait dans l’appartement, elle lui laissait tout. Elle ne gardait rien de sa vie d’avant. Émeline était déjà arrivée dans la vie de Sarah avec deux sacs, elle repartait avec les deux mêmes. La fin de leur histoire était inscrite dans le début. Émeline n’était pas du genre à se fixer ni à accumuler. Toujours en partance pour une autre aventure, une âme de nomade, elle savait plier bagage et ne pas s’encombrer de ses différentes amours. Elle disparut de la vie de Sarah comme elle y était apparue.

Sarah eut du mal à trouver le sommeil. Leurs deux derniers jours passaient en boucle dans sa tête. Tout s’éclairait maintenant. La distance d’Émeline, le choix de cet hôtel. Pour tromper l’insomnie, Sarah se leva et rédigea une lettre de plainte. Comme elle ne pouvait retourner sa colère contre Émeline, elle déversa toute sa frustration sur le directeur de ce complexe hôtelier. L’humour était cinglant, l’ironie amère. Néanmoins elle termina sa missive par une note d’espoir. Elle priait cet homme de la faire rêver. Après tout, ces hôtels ne sont-ils pas là pour donner l’illusion le temps d’une nuit ou d’un week-end que tout peut être magique ?

La réponse fut rapide. Ses réprimandes étaient justifiées, aussi lui offrait-il la même formule pour deux personnes afin qu’elle efface de sa mémoire ce mauvais souvenir. Plus facile à dire qu’à faire. Surtout à deux ! Sinon elle avait trois mois pour en profiter.

La date de validité était arrivée à échéance. Sarah n’avait toujours pas digéré sa rupture encore moins de la disparition des radars d’Émeline. Elle avait totalement disparu de sa vie, pas un signe de vie, rien. Sarah avait hésité longuement à retourner sur ce qu’elle appelait dorénavant le lieu du crime. Une partie d’elle était morte là-bas, elle n’avait toujours pas digéré la trahison. Cependant au fond d’elle quelque chose la poussait à y revenir. Sans doute un sentiment de contrôle, comme si elle pouvait remonter le temps et réécrire l’histoire en sa faveur. Ou alors quelque chose de plus malsain, comme un pèlerinage pour entretenir sa douleur. Sarah n’arrivait pas à tourner la page et elle mettait toutes les femmes dans le même sac qu’Émeline. C’est comme ça qu’elle appela le numéro joint à la lettre et réserva sa chambre supérieure pour ce week-end.

Sarah en était là de ses pensées quand l’autoroute se dégagea brutalement car une déviation avait été mise en place pour ceux qui se rendaient en centre-ville. Elle n’eut aucun mal à retrouver l’hôtel qui se voyait de loin car il surplombait tous les autres bâtiments alentour.

Pure coïncidence car ce fut la même hôtesse qui l’accueillit. D’ailleurs elle aussi reconnut Sarah qui maladroitement lui expliqua qu’elle était invitée. Elle lui tendit son carton en papier glacé. L’hôtesse imperturbable s’en saisit et composa un numéro de téléphone : « elle est arrivée ». Ce fut tout. Sarah lui demanda si elle voulait sa carte d’identité et son numéro de carte bleue. Pas la peine. Sarah insista car ce n’étaient pas ses coordonnées bancaires qui avaient été enregistrées la première fois. L’hôtesse lui sourit et d’un geste de la main lui indiqua que monsieur le directeur voulait lui parler. Fichtre !

Affable, très grand, il lui serra la main et lui souhaita la bienvenue dans son établissement. Il lui demanda si elle avait fait bonne route malgré les embouteillages dus aux travaux et la remercia de sa lettre. En effet cet établissement venait d’ouvrir et cherchait à atteindre la perfection. Sarah avait eu raison de pointer que c’est dans le détail qu’elle se débusque. Aussi elle était son invitée. Elle constaterait ainsi par elle-même que toutes ses remarques avaient été entendues et que cet hôtel méritait bien ses cinq étoiles. Surtout qu’elle n’hésite pas à dire ce qui n’allait pas. Il fit signe à l’hôtesse de reprendre les formalités avec sa cliente et la salua avant de prendre congé.

Sarah, tout embarrassée de tant de déférences ne savait plus où se mettre. Avait-elle besoin qu’on lui réexplique le fonctionnement de la carte magnétique ou bien de l’accès au spa ? Gardait-elle la même heure que la dernière fois pour diner ? L’employée lui tendit sa carte magnétique et avant que Sarah n’ait eu le temps de dire quoi que ce soit, un jeune homme s’était emparé de son bagage. Il l’accompagna jusqu’à l’ascenseur et monta avec elle. Direction dernier étage. Sarah vit sur le bouton que c’était l’étage des suites. Il devait s’agir d’une erreur, le carton parlait d’une chambre supérieure. Elle en fit la remarque à Jonathan, prénom inscrit sur le badge.

Pas du tout, ce n’était pas une erreur. Sarah était logée dans une suite panoramique avec la plus belle vue sur la ville car elle était située à la pointe de ce grand paquebot en verre. Effectivement en entrant la vue fut à couper le souffle. La ville s’offrait à ses pieds, comme si elle y régnait en maitre. Un sentiment de domination et de puissance s’empara de Sarah. Jonathan lui expliqua qu’il était affecté entièrement à son service. Il lui fit visiter la suite. Tout d’abord la salle de bain avec douche et baignoire qui trônait au milieu. Ensuite le salon avec fauteuils en cuir et table basse où une bouteille de champagne l’attendait.

Si elle ne la buvait pas tout de suite, elle serait mise au frais, il suffirait qu’elle appelle pour qu’on vienne lui apporter. A côté du bureau un percolateur haut de gamme pour préparer son expresso. Et là pas de risque de rupture de stocks, des dizaines de capsules de différents arômes étaient ordonnancées dans un écrin en bois et velours. Enfin la chambre avec un lit king-size et un home cinéma, de quoi passer d’agréables moments si jamais la pluie ne cessait pas. Jonathan lui montra comment s’en servir tout comme du système perfectionné de lattes qui permettait de conserver son intimité vis-à-vis de l’extérieur. Sarah ne soupçonnait pas une telle débauche de luxe. Avant de partir Jonathan lui donna les instructions pour l’appeler. De toute façon il serait au restaurant pour le diner. En attendant qu’elle profite bien de son séjour.

Quand il eut refermé la porte, Sarah se jeta dans l’épaisse couette. C’était quoi ce délire ? Une suite ! Tout ça pour du beurre manquant et un poisson pas cuit ? Il n’y a pas à dire la crise avait du bon. Dérouler le tapis rouge pour des clients qui n’avaient même pas payé plein pot, c’est dire qu’un client est un client. Ou alors c’est ça la définition même du luxe, une classe et un savoir vivre aujourd’hui oubliés devant l’incivilité qui s’érige comme nouveau code social. Avec la pluie, le programme était tout trouvé. Le spa ! Elle appela Jonathan pour qu’il s’occupe de lui réserver une place au massage.

C’est qu’elle avait pris rapidement des goûts de luxe. Elle n’avait même pas eu le temps d’ouvrir son sac qu’il lui confirma que dans une heure Mélanie l’attendait. Quelle classe et quel service ! Elle avait le temps de profiter du sauna. Ainsi en deux temps trois mouvements elle avait sauté dans son maillot de bain et son peignoir. Quel bonheur pour elle que de se plonger avec délice dans la chaleur du sauna ! Depuis qu’elle était arrivée elle n’avait même pas pensé à Émeline. Il y avait enfin du progrès. Cependant c’est dans le jacuzzi que lui revint en flash des bribes de mémoire la concernant. Néanmoins elle s’empressa très vite de chasser ces images.

Mélanie vint la chercher au sauna car Sarah avait perdu totalement la notion du temps. La pièce où elle l’emmena était très différente de la précédente. Toute en pierres rondes et en bois, la pièce bien chauffée à l’éclairage tamisé rendait l’atmosphère à la fois zen et chaleureuse. Mélanie proposa à Sarah différents types de massage. La réalité vint se rappeler à Sarah, en fait combien cela allait lui coûter. Mélanie sourit car c’était compris dans le prix de la suite. Elle l’ignorait sans doute mais elle avait la plus grande et la plus belle et un classeur sur le bureau lui indiquait toutes les prestations annexes.

Sarah se sentit toute bête, que devait pensait d’elle Mélanie ? Rien en fait parce qu’elle était là pour lui faire plaisir, qu’elle choisisse. Comme elle n’y arrivait pas, elle laissa Mélanie décider pour elle. Cette fille avait des doigts de fée. Ses mains agiles enduites d’huile de massage glissaient sur son corps, elle savait lui dénouer toutes les tensions. En moins de dix minutes Sarah se retrouva dans le même état que la dernière fois.

A la fin du massage elle l’aida à descendre de la table. Elle lui remit un petit sac avec des produits de soins afin de retrouver chez elle le plaisir du spa. Mélanie lui expliqua les utilisations des huiles essentielles. Si elle le souhaitait elle pouvait se rendre sur le site spiritnat car elle aurait la garantie d’y trouver les conseils d’une professionnelle et de surcroit des huiles de qualité si jamais elle ne pouvait plus s’en passer. Sarah était sur un petit nuage. Elle remercia Mélanie qui lui conseilla de se reposer afin de conserver les bénéfices liés à la détente.

Sarah eut envie de tester la baignoire. Le bain à remous acheva de la détendre totalement. Elle remercia mentalement Émeline, sans laquelle elle n’aurait jamais connu une telle extase. Elle commençait à voir les côtés positifs de ce week-end de rupture, elle comprenait mieux maintenant ce qui avait poussé son ex-compagne à réserver une chambre. Dans un monde aussi déconnecté de la grisaille quotidienne, les chocs du monde s’en trouvaient atténués. Elle avait eu raison quelque part de penser que la rupture aurait été moins douloureuse. Les blessures n’étaient-elles pas en train de cicatriser sous les bulles de mousse ?

En sortant de l’eau elle n’eut pas envie de dormir. Elle avait encore une heure devant elle avant de diner. Et si elle allait au casino. Qui sait, elle aurait peut-être une chance de cocue ? En sortant de l’ascenseur elle passa devant la réception. Elle ne se souvenait plus où se trouvait le casino. Il était un demi-étage plus haut. L’hôtesse appela Jonathan qui la rejoignit devant l’entrée. Sarah apprécia qu’il soit là pour lui réexpliquer le fonctionnement des machines à sous. Elle avait quelques billets. Elle se sentait en veine et avait envie de tenter sa chance. Avec quelle machine voulait-elle commencer ? Elle ne savait pas.

Pour s’initier pourquoi ne pas commencer avec des machines à un centime ? Jonathan l’emmena dans un carré réservé à celles-ci. En fait elles étaient regroupées selon leurs mises, c’était plus simple pour se repérer dans l’établissement. Mais à un centime toutes les machines étaient prises d’assaut. Alors à deux centimes ? Même chose. Sinon à cinq. Une machine était libre, Jonathan l’invita à s’asseoir et commença à lui expliquer l’intérêt des différents boutons. Sarah était troublée par la gentillesse et la patience de Jonathan. Comme il n’avait pas le droit de jouer, il encouragea Sarah à appuyer sur les boutons.

La chance du débutant, un bonus tomba. Cela alla tellement vite que Sarah ne comprit rien de ce qui se passait. Avec un euro elle venait d’en gagner 90 ! Jonathan l’encouragea à prendre ses gains et à changer de machine. Cependant il remarqua au carré à un centime qu’un client s’était assis devant une machine inoccupée à côté de celle de sa femme pour la regarder jouer. Il pria Sarah de le suivre et chassa l’indélicat du siège. Sarah commençait à se familiariser avec l’univers du jeu. Là encore la chance du débutant car une belle figure lui permit de gagner 50 euros avec cinquante centimes. Elle empocha ses gains et partit à la recherche d’une troisième machine.

Et là encore 20 euros avec un bonus. En moins de dix minutes elle venait de gagner 160 euros. Néanmoins Jonathan l’encouragea à garder ses gains et à ne jouer que la mise qu’elle s’était fixée. Le plus difficile était d’arrêter de jouer. Sarah l’écouta attentivement. Sinon elle remarqua qu’elle ne passait pas inaperçue avec Jonathan. Les gens la regardaient avec curiosité. Qui était-elle pour avoir un employé accroché à ses basques ? Ensuite elle s’installa à une quatrième machine. Comme elle avait compris le fonctionnement, elle le congédia. Il lui rappela qu’il serait à son service pour le diner. En attendant si elle avait besoin qu’elle le fasse appeler.

« Ce n’est pas possible ! Ce n’est pas possible ! Mais qu’est-ce que c’est que ce casino ? Je viens de lâcher 300 euros à cette machine et elle n’a rien recraché ! Aucun bonus ! Ce n’est pas possible ! Ce n’est pas possible ! »

C’était la voisine de jeu de Sarah qui pestait ainsi devant ses pertes et son absence de bonus. Sarah connaissait cette voix mais d’où. Elle se tourna pour voir qui c’était. Carole Lamour. Égérie d’un grand réalisateur aujourd’hui décédé, immense vedette de cinéma et de théâtre il y a vingt ans, tombée depuis dans les oubliettes, cette actrice avait été pourtant la préférée de Sarah quand elle avait quinze ans. C’était pour elle le modèle de la femme fatale, que de fantasmes elle avait eu en s’éveillant à la sexualité. Carole était de ces femmes inaccessibles, un mythe vivant qui incarnait toutes les qualités dont Sarah se croyait dépourvue. Prise par l’émotion, Sarah ne sut que lui adresser un sourire grimacier. Cependant cela n’eut pas l’air de déplaire à la star.

« Bonjour. Carole Lamour. Votre visage me semble familier. Nous nous connaissons ?

– Euh… Pas du tout, répondit Sarah qui ne put s’empêcher de rougir jusqu’aux oreilles. En fait je suis une de vos fans.

– C’est vrai ? Comme c’est adorable. Vous venez souvent ici ?

– C’est la deuxième fois.

– Et ce jeune homme qui vous accompagne ?

– Ah Jonathan ? Il est à mon service pour toute la durée de mon séjour. En effet il est à mon entière disposition.

– Ah oui ? Vous êtes cliente de l’hôtel alors !

– Oui, je loge dans la suite panoramique !

– Vraiment ? La meilleure suite de l’hôtel.

– Vous devez sûrement la connaitre ?

– Pas encore.

– Je peux vous la faire visiter si vous voulez.

– Volontiers ! C’est quand vous voulez.

– Je ne vais pas tarder à diner, après si vous êtes libre.

– Vous dinez seule si je ne suis pas trop indiscrète ?

– Oui. Vous voulez vous joindre à moi. Ce serait un tel honneur et un tel plaisir. J’ai tellement de questions à vous poser sur votre carrière.

– Des amis devaient me rejoindre mais ils ont dû avoir un empêchement car je ne les vois pas. J’accepte volontiers votre invitation.

– Alors allons-y ! »

Jonathan attendait Sarah à l’entrée du restaurant. Il lui avait réservé la meilleure table, au fond où on pouvait voir toute la salle sans être dérangé par le passage des clients. Exactement le genre de table dont raffolait Carole. En traversant le restaurant, Sarah entendit des murmures d’admiration de la part du personnel. Qui était cette inconnue qui accompagnait Carole ? Elle était déjà invitée de l’établissement et en plus elle avait caché que la star serait avec elle. La bouteille de champagne les attendait.

Carole s’empressa de lancer un toast à leur rencontre. Visiblement elle devait être affamée car elle ne laissa pas à Sarah le moindre amuse-bouche. Jonathan s’occupa de tout. De la commande et du service. Elles s’étaient laissé guider dans le choix des mets du menu gastronomique. Rien à voir avec celui de la fois précédente. Raffiné, élégant, ce repas était à la hauteur d’un cinq étoiles. Sarah n’eut même pas besoin de questionner Carole sur sa carrière. Cette dernière envahit l’espace de parole et les tables d’à côté profitèrent de ses anecdotes croustillantes qu’elle avait dû maintes fois raconter. En effet Carole était intarissable. Sarah avait des étoiles plein les yeux.

Elle avait pour elle, tout un soir, la vedette de ses quinze ans. Jamais elle n’aurait pu imaginer qu’un jour cela lui arrive. Elle voulait du rêve, elle en avait ! Pour le coup tout était magique. A la fin du repas elle demanda à Jonathan s’il pouvait la photographier avec son téléphone en compagnie de Carole. Celle-ci très cabotine se colla à Sarah dans une pose très suggestive, laissant planer le doute sur leur relation. Sarah aurait ainsi un très beau souvenir de cette soirée.

A la fin du repas, Sarah demanda discrètement à Jonathan l’addition. Il répondit que là encore c’était offert et Carole ne put s’empêcher de demander à quel titre. Jonathan répondit que Sarah était leur invitée. En définitive cela ne fit qu’accroitre la part de mystère qui entourait Sarah depuis leur rencontre au casino. Sarah proposa de retourner jouer. Carole lui proposa d’être son porte-bonheur. Effectivement Carole eut un peu plus de chance qu’avant le diner. Elle récupéra sa mise et alors qu’elle se croyait bénie des dieux et voulait tout remettre en jeu, Sarah décida de prendre pourtant congé d’elle.

« Vous partez déjà chère amie ? Ne devions-nous pas visiter votre suite ?

–  Je l’avais complètement oublié. Montons maintenant car je suis fatiguée et j’aimerais dormir. »

Les deux femmes empruntèrent l’ascenseur pour monter jusqu’au dernier étage. Sarah était troublée par la présence de Carole. Cette femme était toujours aussi belle et séduisante malgré les années.

La suite avait été préparée pour la nuit. Les lattes avaient été mises en position pour préserver leur intimité, le dessus de lit plié, la lumière tamisée allumée et une boite de chocolats trônait sur l’oreiller. Les carrés avaient la particularité d’avoir été recouverts d’une fine pellicule de chocolat blanc qui dessinait tel un puzzle les contours d’une photo de l’hôtel. C’était visuellement très beau à voir. Pourtant Carole ne fit même pas mine d’être blasée.

Elle adorait le luxe ça se voyait et elle était comme un poisson dans l’eau. Comme une gamine mal élevée elle courut dans tous les sens, ouvrit tous les tiroirs et fit comme chez elle. Elle déplaça une latte et ne put réprimer un cri d’admiration devant la ville illuminée qui s’offrait à elle. Sarah lui proposa un café qu’elle accepta. Elles burent ainsi leur expresso en silence. Carole tout d’un coup devint songeuse, presque triste. Sarah en profita pour lui poser une question qui lui brûlait les lèvres.

« Votre histoire d’amour avec Catherine, c’était vrai ou pas ?

– Vous aussi vous voulez savoir ?

– Les rumeurs les plus folles ont couru sur cette aventure.

– C’est normal. Entre l’égérie du plus grand réalisateur intellectuel du cinéma français et le sex-symbol féminin qui représentait la femme libérée de l’époque, les spéculations sont allées bon train.

– Il y avait quand même eu ce baiser sur la bouche lors de la remise de votre prix d’interprétation.

– Ah oui ce baiser… Quel souvenir !

– Alors ! C’était votre amante ou pas ?

– Je vais devoir vous quitter !

– Déjà ?

– Vous n’étiez pas fatiguée ?

– Si mais avec le café je n’ai plus sommeil. On peut se revoir demain ?

– Je ne sais pas.

– Ah !

– Je ne sais déjà pas où je vais passer la nuit. Alors demain…

– Restez !

– Vraiment ?

– Oui j’insiste et en échange vous me raconterez votre histoire.

– D’accord. J’ai laissé mes affaires au vestiaire du casino.

– J’appelle Jonathan. Donnez-moi le numéro de votre ticket ! »

Carole laissa glisser son manteau le long du fauteuil. Son visage qui s’était assombri retrouva de nouveau son éclat. Elle avait repéré une demi-bouteille de champagne dans le mini-bar. Elle proposa à Sarah de la partager. Jonathan venait de frapper à la porte, il tenait à la main un gros sac de voyage. Sarah le remercia et lui indiqua que pour ce soir elle n’aurait plus besoin de ses services.

Carole s’installa dans le fauteuil et pria Sarah de faire de même. Elle était prête à lui raconter toute l’histoire. A l’origine, ce devait être un coup de pub. Pour l’une relancer une carrière déclinante pour l’autre lancer une carrière débutante. Le baiser avait été soigneusement préparé car elles avaient besoin toutes les deux d’une couverture médiatique importante. Tout laissait penser que Carole aurait le prix et leurs agents s’étaient arrangés pour que ce soit Catherine qui annonce les nominées. Comme prévu la presse s’est emballée car la provocation avait fait vendre et leur carrière avaient connu ainsi un joli coup de pouce.

Catherine et elles avaient joué aux lesbiennes devant les médias mais en dehors elles avaient chacune leur vie privée avec un homme. C’était une légende de plus comme savent les fabriquer ceux dont c’est le métier de raconter des histoires. Sarah fut déçue de cette révélation. En définitive elle aurait préféré ne pas connaitre le fond de l’histoire. Mais Carole qui était lancée ne s’arrêta pas là. Elle lui conta l’envers du décor, le moment où les projecteurs ont commencé à s’éteindre, le téléphone ne plus sonner, les réalisateurs en désirer de plus jeunes qu’elle. Combien elle avait été imprévoyante et lorsqu’elle réalisa qu’elle était passée de la lumière à l’ombre, il ne lui restait plus de ses cachets de quoi s’offrir un modeste deux pièces dans la capitale.

En effet pas de quoi faire des folies. Et aujourd’hui elle vivait des aides sociales. Ainsi quand le spleen la submergeait, qu’elle repensait trop à ses heures de gloire, elle prenait un ticket de train et partait à l’aventure. Il y avait toujours quelqu’un pour la reconnaitre et l’inviter. D’habitude c’étaient plutôt des vieux messieurs à qui elle rendait en nature le prix du week-end dans un hôtel de seconde zone. C’était la première fois qu’elle tombait sur une jeune femme qui l’invitait dans une suite luxueuse, il fallait bien un début à tout !

Sarah sourit. Ainsi si elle voulait, elle pourrait mettre Carole une nuit dans son lit et s’offrir un fantasme vieux de vingt ans. Carole comprit au sourire qu’il allait y avoir une contrepartie à donner. Elle annonça qu’elle n’embrassait pas. Cela eut pour effet de faire pleurer Sarah. Comment Carole qui avait connu la gloire et la beauté pouvait-elle être descendue aussi bas ? Néanmoins Carole qui jusque-là n’avait parlé que d’elle fut touchée par la réaction de Sarah. Pour la première fois depuis le début de la soirée elle s’intéressa à elle et lui posa des questions.

Au tour de Sarah de déballer toute son histoire avec Émeline, la lettre de plainte à l’hôtel, la suite panoramique. Carole se jeta sur le mini bar et sortit toutes les bouteilles d’alcool. Elles devaient noyer leurs chagrins respectifs dans les mignonettes. Ensuite elles se mirent à partir dans des délires et c’est ivres qu’elles se couchèrent.

C’est Jonathan qui les réveilla alors qu’il apportait un plateau pour le petit déjeuner. Sarah lui demanda s’il pouvait les prendre en photo au lit. En effet elle voulait garder une trace de ce moment parce qu’avec la cuite qu’elle se tenait elle voulait être certaine qu’elle ne l’avait pas inventée. Carole avait tellement la gueule de bois qu’elle n’émit pas d’avis sur la question.

Ensuite ce fut le trou noir. Ni Sarah ni Carole ne purent se souvenir de leur départ et de leurs adieux. Sarah avait oublié que le directeur était venu la saluer et elle ne sait même pas comment elle a pu conduire jusqu’à chez elle.

L’histoire aurait dû en rester là. Sarah avait passé un week-end extraordinaire dont elle se souviendrait toute sa vie. Mais c’était sans compter son goût pour les lettres. Elle écrivit le récit de leur rencontre, photos à l’appui. Et elle l’envoya à la presse à scandale qui sut en faire ses choux gras. Des années après les révélations sur le couple de Catherine et Carole, les ragots faisaient vendre encore et sur l’ex-star déchue encore plus. Carole malgré elle occupait de nouveau le champ médiatique. Elle avoua la supercherie car il y avait prescription, c’était une autre époque. Elle s’étala aussi grandement sur sa splendeur et sa décadence. Un réalisateur à la mode la contacta et sa carrière prit enfin un second souffle. Quand la mauvaise conscience d’une profession renifle l’argent, elle n’hésite pas à faire son mea-culpa.

A la demande d’un éditeur, elle écrivit ses mémoires qu’elle intitula « bonus » en hommage à sa rencontre avec Sarah qui était devenue depuis une amie. Après tout n’était-ce pas là « bonus » le mot qui à lui seul résumait cette renaissance artistique qu’elle devait autant à la chance qu’à son talent ?

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