Nouvelles lesbiennes

Nouvelle lesbienne : Bonne à rien, nulle en tout

Bonne à rien, nulle en tout est une nouvelle lesbienne  traitant de l’homophobie.

Bonne à rien, nulle en tout. Ce jugement paternel sans appel résonnait encore dans les oreilles d’Émilie. Elle en était profondément blessée car à quinze ans, on est sensible, les émotions étant exacerbées. Victoire était sa meilleure amie, à la vie à la mort. Inséparables elles étaient jusque dans la fusion. Rien de plus banal à l’adolescence que de traverser par cette étape, de l’amitié trouble qui ne dit pas son nom. Le père d’Émilie était un psychorigide qui n’acceptait pas de voir sa petite fille chérie grandir et devenir une femme. Il pestait contre Victoire qu’il voyait d’un mauvais œil car elle avait une influence détestable en détournant Émilie de ses études. Encore que ce fût vite dit.

Émilie était toujours une excellente élève, vouée à une carrière brillante. Bien qu’elle ne se consacrât plus uniquement aux études, elle apprenait également à s’éveiller à autre chose. Et la sexualité en faisait aussi partie. Durant des heures, elle restait enfermée dans sa chambre avec Victoire. En effet que pouvaient-elles bien faire ? Durant l’heure passée dans le bureau de son père à se faire sermonner, Émilie ne prononça pas une parole. Il pouvait bien parler, pester, rien ne la séparerait de sa meilleure amie. Certes Victoire n’était pas une élève très assidue mais elle était son amie. Et c’était tout ce qui comptait pour Émilie. Fille unique, elle ne pouvait compter sur le soutien de sa mère qui était trop terrorisée par son mari. Elle fut néanmoins soulagée de ne pas être punie après cette mise au point et que son père ne lui interdise pas de voir Victoire.

Victoire était la dernière d’une famille nombreuse et ses parents ne lui mettaient aucune pression concernant les études. En effet pour eux sa voie était toute tracée d’avance. Victoire se marierait et aurait des enfants qu’elle élèverait pendant que son mari trimerait dur pour nourrir sa famille. Le père de Victoire avait monté sa petite entreprise de plomberie, il ne comptait pas ses heures et sa famille ne manquait de rien. C’est pourquoi, on ne change pas un modèle qui gagne. Les parents de Victoire étaient flattés qu’Émilie soit l’amie de leur fille. La meilleure élève de sa classe, fille d’un notable, de surcroit élu local respecté de ses concitoyens s’intéressait à elle.

C’était d’autant plus inattendu qu’elles n’avaient rien en commun. Autant Victoire était réfractaire au math, tant Émilie était empotée quand elle courrait. En effet Victoire avait une passion pour la course. C’était même une drogue pour elle. Quelle que soit la météo, il ne se passait pas un jour sans qu’elle s’avale des kilomètres. Émilie avait tenté parfois de la suivre, néanmoins sans succès. Elle crachait ses poumons rapidement sur le bitume alors qu’elle n’en était qu’à la phase d’échauffement. Le père d’Émilie n’avait d’ailleurs pas manqué d’ironiser sur les performances de Victoire. Si elle éprouvait ainsi un tel besoin de courir c’est sans doute pour rattraper ses études qui l’avaient semée depuis belle lurette.

Bonne à rien, nulle en tout. Même là où Victoire excellait il ne le reconnaissait pas. Et ce qui mettait Émilie sans-dessus dessous, c’est lorsqu’il se moquait ouvertement du prénom de son amie. « Tu sais pourquoi ses parents l’ont appelée Victoire ? Tu en connais beaucoup de filles qui se nomment Défaite ! » Il partait dans un grand rire alors qu’Émilie le mitraillait du regard, impuissante devant une telle méchanceté.

Mais Émilie n’était pas une rebelle dans l’âme. Rompre avec ses parents n’était pas pensable. Elle était blessée mais pour autant son caractère obéissant l’empêchait de s’opposer à son père et de lui dire d’aller se faire voir. A cette heure elle avait besoin que Victoire la serre contre elle et la console de son chagrin. En fait son père ne s’en rendait pas compte mais plus il critiquait plus il la poussait dans ses bras.

Victoire s’était aménagée dans le grenier familial une pièce où enfant elle jouait. Elle l’avait transformée en salle de gym avec tapis de sol et rameur. Ses frères et sœurs avaient quitté la maison, ils avaient tous fait leur vie, aussi personne ne venait partager avec elle cet espace qui était bien à elle. Quant à sa mère, comme beaucoup de femme d’artisan, elle aidait son mari dans la paperasserie et ce jour-là elle était partie chez le comptable.

Elles ne risquaient pas d’être dérangées. Victoire était longue et fine, sa poitrine menue gonflait à peine son tee-shirt. Émilie. A peine arrivée dans leur refuge secret, éclata en sanglots. Victoire, démunie devant la détresse de son amie, l’attira tendrement contre elle. Émilie adorait se coller contre son corps chaud et tonique et entendre palpiter son cœur au rythme lent. Cela la rassurait et la plongeait dans un état de régression qui lui procurait des sensations inédites. Elles restèrent un long moment dans cette position sans bouger jusqu’à ce que les larmes d’Émilie sèchent définitivement. Victoire resserra un peu plus son étreinte et approcha ses lèvres de celles d’Émilie, sa langue chercha la sienne. Émilie se tétanisa ne sachant que faire, elle était raide comme un piquet.

Victoire lui prit la main et l’entraina sur le tapis de sol. Elle lui dégrafa le pantalon et lui ôta, la petite culotte connut le même sort. Elle retira elle aussi ses vêtements pendant qu’Émilie finissait de se déshabiller. Victoire attrapa une couverture qu’elle jeta sur leurs corps nus. Elle sentait Émilie trembler mais elle ne savait pas si c’était de peur ou de froid. Enfin Victoire la serra contre elle afin de la réchauffer et se mit en même temps à l’embrasser dans le cou. Émilie était tendue. Victoire lui murmura que tout irait bien, qu’elle devait se laisser faire. Confiante Émilie cessa de trémuler et se mit à rendre à Victoire ses baisers. En effet elle apprenait vite.

Leurs langues se cherchaient. Victoire enhardie posa une main sur le sein de son amie qu’elle commença à caresser lentement puis plus frénétiquement. Émilie se mit à l’imiter tout en couinant de plaisir. Elle n’avait jamais pensé que toucher le corps d’une femme pouvait à ce point l’émoustiller. En revanche Victoire, excitée, se tortillait dans tous les sens. N’y tenant plus, sa main descendit le long du corps d’Émilie pour s’arrêter un instant sur le pubis et de ses doigts agiles, Victoire entreprit un aller et retour incessant sur son clitoris. Émilie totalement ignorante de ce qui se passait mit un bras sur ses yeux pour ne rien voir.

Elle était submergée par une chaleur qui lui irradiait le bas du ventre. Elle sentait que son sexe gonflait sous les caresses et se demandait par quel miracle l’index de Victoire pouvait glisser autant. C’était si bon, elle ne voulait pas que Victoire s’arrête. C’était ça faire l’amour ? Au moment où elle se le formula, son corps fut parcouru d’une onde aussi brève que puissante. Un petit cri lui échappa. Victoire arrêta net son geste et la regarda rougir. Elle s’allongea alors contre Émilie, l’attira contre elle pour la prendre dans ses bras et tira la couverture jusqu’au cou.

Victoire lui demanda si ça lui avait plu. Évidemment. Avait-elle joui ? Émilie lui avoua qu’elle ne savait pas ce que c’était qu’un orgasme car c’était la première fois. Victoire comprit qu’elle n’avait jamais dû se masturber et pour ne pas la mettre mal à l’aise ne lui posa pas la question. Émilie avait envie de recommencer mais cette fois ci c’était elle qui caressait Victoire. Pourquoi pas toutes les deux ?

Après avoir tâtonné un petit peu avant de trouver la bonne position, elles finirent par s’ajuster et frénétiquement se donnèrent mutuellement du plaisir. Émilie découvrit ce qu’était qu’un sexe mouillé et cela ne fut pas pour lui déplaire. C’était même plutôt excitant. Cependant Victoire n’osa pas lui faire remarquer qu’elle était un peu brutale et que c’était peu agréable tant c’était rapide et toujours localisé au même endroit. Il faudrait qu’avec tact elle l’initie au plaisir saphique. Néanmoins elle fit semblant de jouir quand Émilie eut atteint l’orgasme parce que c’était déjà beaucoup pour une première fois. Émilie, repue, lui fit remarquer que dans ce domaine elle avait du talent et que son père avait tort de la juger aussi durement. En effet elle était loin d’être bonne à rien nulle en tout !

Le chagrin d’Émilie avait été de courte durée et les paroles paternelles avaient perdu de leur impact sous la couverture de Victoire. Émilie n’avait plus qu’une envie : recommencer encore et encore. Dès qu’elles le pouvaient les deux jeunes filles se retrouvaient au grenier. Au fur et à mesure de leurs rencontres Victoire transforma sa salle de gym en petit nid d’amour. Elle remplaça la couverture par une vraie couette et disposa des bougies afin de créer une ambiance plus romantique.

Et surtout le tapis de sol avait une épaisseur plus confortable. Émilie progressa rapidement car dès qu’elle le pouvait chez elle, elle s’enfermait dans sa chambre. Elle explorait son corps à la recherche de zones érogènes et elle fut surprise de découvrir qu’elle savait se donner autant de plaisir. Leur histoire dura un an et s’arrêta brutalement quand le père d’Émilie fut muté à l’autre bout du pays. Dire que ce fut un arrachement était en dessous de la réalité. Émilie vécut cette rupture douloureusement. Leur correspondance assidue, chacune se répondant dès réception de la lettre, ne fut d’aucun apaisement. Le père d’Émilie refusa que Victoire lui rende visite ou qu’elle aille la voir et le téléphone coûtait beaucoup trop cher pour en abuser.

Le temps fit son œuvre et petit à petit Émilie apprit à vivre sans Victoire. Au début elle occupait totalement ses pensées. Il ne se passait pas un jour sans qu’elle ne se demande où elle était, avec qui. Puis leurs échanges épistolaires s’espacèrent. Émilie avait continué brillamment ses études et était devenue ingénieure. Victoire n’avait pas eu son bac, elle avait intégré l’entreprise familiale comme secrétaire à la fin de sa première. Victoire se montrait très discrète sur sa vie amoureuse, elle était surtout factuelle dans ses récits qui ne laissaient aucune place aux questions indiscrètes. Émilie n’avait jamais aimé depuis Victoire une autre femme. Elle s’était tournée tout naturellement vers les garçons quand elle se fut sortie de cette histoire. Elle sentait que Victoire n’appréciait pas ce changement.

Pour Émilie, Victoire avait été une parenthèse dans sa construction identitaire. Pour Victoire sans doute qu’il en avait été autrement. Mais en vieillissant Émilie avait compris ce que son père avait voulu lui dire ce fameux jour dans son bureau. Derrière ses jugements hâtifs, une peur panique que sa fille chérie ne se révèle lesbienne au contact de Victoire qui ressemblait tant à un garçon manqué. Bonne en rien, nulle en tout, une autre définition de l’homosexualité ? C’est au moment où elle devint mère qu’elle cessa tout contact avec Victoire. En effet le temps avait passé, elles n’avaient plus grand-chose en commun. Leur relation s’était nourrie de souvenirs d’adolescence. Cependant les adultes qu’elles étaient devenues les avaient éloignées de leurs rêves de jeunesse, d’un amour éternel et inaliénable.

Émilie venait d’accoucher de son deuxième enfant. Ses parents étaient fous de joie. Après une fille un garçon. Mais son mari était contrarié car sa femme devrait partager sa chambre. Il aurait préféré qu’elle soit seule pour qu’elle puisse se reposer. Quand sa voisine de lit ne recevait pas sa smala, elle se collait devant la télé. Vive le service public et sa mixité sociale ! Heureusement que le séjour ne durait que trois jours si tout allait bien. En revanche le moment le plus compliqué à gérer pour Émilie était la tétée. Mettre au sein son fils quand la chambre débordait de visite n’était pas aisé. Comme elle était assez pudique et cela n’avait rien de naturel pour elle. Pour le coup, la télévision se montrait une bonne alliée. En effet quand le bébé criait, ses parents se tournaient vers l’écran et attendaient qu’Émilie ait fini pour revenir vers elle.

Son mari se joignait à eux afin qu’ils ne se sentent pas mis à l’écart. Il faisait ainsi d’une pierre deux coups. Fan de sports, cela lui permettait de suivre en pointillé les jeux olympiques d’été. Les États-Unis venaient de gagner une médaille d’or en natation masculine et un présentateur demanda à prendre l’antenne pour l’arrivée en direct du marathon féminin. La caméra suivait ainsi la future championne. En effet elle s’était détachée du peloton. A moins d’une catastrophe elle était sûre de gagner la course avec plus de dix minutes d’avance sur ses rivales.

Le speaker hurlait des encouragements. D’une voix rapide il commentait la fin de l’épreuve et la manière dont la sportive l’avait mené de bout en bout. La caméra était face à la ligne d’arrivée et zooma sur le visage en sueur déformé par l’effort de la marathonienne. Au moment où elle franchit la ligne elle leva les bras et des deux doigts en signe de V. « Victoire de Victoire ! » s’écria le journaliste !

« Émilie, ce n’était pas ta copine d’école ? demanda le père.

– On dirait !

– Tu n’étais pas restée en contact avec elle ?

– Si mais je n’ai plus de ses nouvelles depuis des années.

– Tu crois que pour ma réélection tu pourrais l’inviter dans le département ? C’est toujours bien pour un député de connaitre des sportifs. Et puis le marathon incarne nos valeurs : le travail, la patience, l’effort. J’ai toujours su qu’elle finirait bien cette petite !

– Papa ce n’est pas le moment, tu vois bien que j’allaite, éluda Émilie embarrassée. »

Bonne à rien, nulle en tout Victoire ? Ce jugement paternel sans appel résonnait encore dans les oreilles d’Émilie.

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