Nouvelles lesbiennes

Nouvelle lesbienne : Biarritz Buenos Aires

Biarritz Buenos Aires est ma nouvelle lesbienne préférée car elle a transformé ma vie lors de sa parution…

Décidément Aline et Julie avaient eu de la chance pour leur séjour à Biarritz. Le soleil avait bien voulu montrer ses rayons tous les après-midis chassant ainsi les gros nuages gris. Mais pour justifier ses dégradés de verts et son record national de journées de pluie le pays basque n’avait pas voulu perdre son titre de champion pour elles.

Le vent s’était mêlé de leur gâcher leur balade pourtant bien commencée sur le bord de plage en retournant leur parapluie. Aussi pour passer agréablement une heure sans devoir être trempées comme des soupes, elles avaient laissé leur pas les guider jusqu’au musée du chocolat dictés par une gourmandise qu’elles avaient commune pour cette substance.

Elles n’étaient pas toutes seules à avoir eu cette idée. Une colonie de vacances également avec des moniteurs encore plus immatures que les gamins qu’ils étaient censés encadrer. Pour preuve ils n’avaient pas hésité à toucher les affiches malgré les interdictions. Ils s’étonnèrent tout penauds qu’elles se décrochassent si facilement.

La caissière, au gabarit impressionnant de maîtresse-femme, leur rappela le règlement d’une voix et d’un ton qui auraient fait retrouver la mémoire à n’importe quelle victime de la maladie d’Alzheimer. Le calme revint provisoirement dans le hall d’entrée qui servait également de salle d’attente à la visite guidée obligatoire.

Provisoirement car l’énervement vira à l’hystérie collective quand la matrone annonça à la cantonade qu’à la sortie une dégustation gratuite de chocolat attendait les curieux. Julie eut un pied écrasé et Aline eut juste le temps d’esquiver une grappe de mômes agressifs qui sous l’œil aveugle des moniteurs rackettèrent une gamine du contenu de son porte-monnaie et de son sac à dos. Aline s’osa à intervenir et pour réponse elle eut cette phrase.

« Elle dit qu’elle a dix ans mais elle a un QI d’une enfant de trois ans et encore je ne sais même pas s’il est calculable ». Elle se fit d’un coup moins critique à l’égard de l’encadrement. En effet elle se dit qu’au moins il y avait du bon à ne pas être mère, c’était un souci de moins pour leur couple. Quand ses copines idéaliseraient la maternité elle aurait ainsi la force de ne pas regretter son choix. Elle se répèterait comme une formule magique un terme emprunté à Freud quand il parlait de sexualité infantile à savoir « pervers polymorphe » pour chasser le chagrin qui l’avait plus d’une fois envahi !

La pluie redoublait dehors et d’autres touristes les avaient rejointes dans la pièce qui devenait minuscule. Pourquoi cette attente ? Nulle explication. Et maintenant qu’elles avaient acheté leur billet et que tout semblait contre elles, impossible d’échapper à cet ennui qui pointait son nez.

Enfin un brouhaha se fit entendre derrière la caisse et Aline et Julie furent prises dans un mouvement de foule qui les propulsa dans une salle sombre de projection mal éclairée.

Comme elles s’en doutaient les gamins s’assirent devant dans le désordre et le bruit et elles prirent place au fond à distance de l’écran ! Et comme elles s’en doutaient aussi avec la chance qui était la leur aujourd’hui un type immense s’installa devant Julie lui bouchant la moitié de la vue dans la hauteur et son épouse obèse devant Aline lui bouchant la moitié de la vue dans la largeur.

Un fou-rire libérateur s’empara d’elles et elles eurent juste le temps de se calmer lorsque la lumière s’éteignit. Et comme elles avaient décidément toujours beaucoup de chance elles se firent écraser les pieds par deux femmes qui étaient arrivées en retard et étaient restées debout et qui n’avaient plus d’autres choix que de s’installer à côté d’elles car la séance affichait complet et qu’on leur criait assis.

Le film était des plus pédagogiques et tout le programme de géographie de sixième y passa. Les pays producteurs de chocolat, le tonnage, le prix du cours, les différentes espèces, la récolte… Le commentaire était laconique et plat sans entrain et les nombreux étrangers qui ne comprenaient pas un mot de la langue de Molière s’essayaient à des traductions à haute voix pour leurs compatriotes car bien évidemment le film n’était pas sous-titré en anglais et rien n’avait été prévu à cet effet.

Des chuts fusèrent et il ne faudrait pas s’étonner ensuite que les français aient si mauvaise réputation pour l’accueil des vacanciers. Puis sur une vue de Biarritz et de ses surfeurs qui laissa la place au chocolatier fondateur du musée, la voix off qui était la sienne annonça dans une transition qui se voulait sans doute humoristique qu’on allait voguer sur une vague en chocolat.

La voisine d’Aline qui s’était déjà fait remarquer par son retard commenta tout haut le manque d’originalité du texte et ajouta ironiquement qu’il avait eu raison de faire chocolatier, tout le monde n’avait pas des talents littéraires. Encore une qui avait été diplomate dans une vie antérieure.

Alexia n’en pouvait plus de souffrir. Elle avait besoin de savoir pourquoi Laurence l’avait quittée et surtout pour qui elle l’avait quittée. Leur relation fusionnelle et passionnée avait été ponctuée de déchirures et de retrouvailles, de cruauté et de douceur.

Leur rupture avait été aussi soudaine qu’imprévue et Laurence était partie sans laisser d’adresse. C’est par une gaffe de sa sœur lasse d’être persécutée par ses coups de téléphone qu’Alexia su que Laurence avait trouvé refuge en Argentine. Elle s’était découvert des talents d’écrivain inconnus de tous jusque-là. Et elle avait sur un coup de tête décidé de chercher l’inspiration dans cette partie du globe.

C’était du moins la version officielle. Alexia suspectait des motivations beaucoup moins nobles, son clitoris qu’elle avait assez sensible la poussait davantage à l’action qu’à la réflexion. Pourquoi lui avait-elle fait ça ? Quitte à rompre autant que ce soit après une explication franche, elle avait besoin de savoir pour tirer un trait ensuite.

Ce qui était moins avouable c’est qu’elle en crevait de jalousie, son imagination la poussait à inventer toutes sortes de scénarii plus érotiques les uns que les autres où Laurence était la vedette principale dans des postures trop indécentes pour être racontées. L’Argentine c’était grand mais puisque Laurence avait choisi de devenir Marguerite Duras elle serait Kay Scarpetta, à chacune ses idoles !

Une agence de voyage spécialisée dans les billets en partance pour tout le continent sud-américain, un coup de fil à son employeur pour prendre un congé sans solde et un saut à la banque pour acheter des traveller’s chèques elle était prête.

Quelques affaires jetées dans une valise, ici c’était l’automne mais là-bas le printemps et demain Alexia embarquait pour le vol A 830 en partance pour Buenos Aires. Elle savait que le mystère était entier, elle était prête à être surprise, même à se prendre une claque dans la figure mais elle avait un compte à régler avec Laurence et aussi elle-même !

Catastrophe ! Alexia ne pouvait plus mettre un pied par terre, elle était coincée au lit avec une affreuse douleur qui lui torpillait le bas du dos et toute la jambe droite en irradiant principalement dans la fesse et la cuisse. Elle tenta de se lever mais dû se recoucher car les supplices provoqués par l’effort provoquèrent un malaise.

La poisse, dans huit heures elle devait être à l’aéroport pas question de manquer son vol. Elle prit le téléphone qui était à portée de main sur la table de nuit et fit le 15. La voix de la coordinatrice fut d’emblée rassurante. Non ce n’était pas grave, qu’elle lui donne une adresse, un numéro de téléphone et d’ici trente minutes un médecin généraliste viendrait la voir. Il y avait un interphone, un code d’accès ?

A peine avait-elle raccrochée que l’espoir revint. Cela lui donna l’énergie suffisante pour surmonter la décharge électrique qu’elle ressentit en se sortant de son lit. S’accrochant à tout ce qu’elle trouva à portée de main, elle alla d’abord jusqu’aux toilettes car sa vessie allait exploser puis entrouvrit la porte d’entrée pour enfin aller s’écrouler en sueurs sur son lit de souffrance.

Un coup de sonnette bref et une femme, la trentaine, une brune aux yeux marrons assez mignonne, poussa la porte à l’injonction d’Alexia qui en profita également par cette occasion pour se localiser dans l’appartement. On la sentait fraîchement sortie de la faculté encore pleine d’enthousiasme pour sauver le monde de la misère et de la maladie.

Elle n’était pas encore pervertie par la paperasse que la Sécurité Sociale ne manquerait pas de lui faire avaler jusqu’à l’indigestion. Ni n’avait encore pensé qu’elle s’était trompée de vocation et qu’elle aurait mieux fait de se faire au choix assistante sociale, psychanalyste, conseillère conjugale ou petite-fille modèle pour personnes âgées délaissées ou les quatre à la fois.

A la vue d’Alexia au visage déformé par une grimace elle se sentit un devoir que de la remettre sur pied, c’était le cas de le dire. Après les politesses d’usage, Alexia entra dans le vif du sujet. Elle expliqua ce qui lui arrivait mais aussi son voyage auquel elle ne voulait renoncer. Un examen minutieux et le diagnostic tomba : sciatique paralysante. Traitement : huit jours de repos absolu et médicaments antalgiques et anti-inflammatoires, plus question de prendre l’avion.

Alexia écouta silencieusement le médecin puis avant qu’elle ne puisse articuler un mot éclata en sanglot. Elle souffrait mais pas seulement du dos. Ce qu’elle avait portait un nom : maladie d’amour. Un destin cruel s’acharnait contre elle et la poussait au désespoir. Si elle ne partait pas elle se jetait par la fenêtre. Le médecin déstabilisé par la réaction d’Alexia s’assit sur le bord du lit et lui prit la main.

Sur un ton doux et compassé elle lui expliqua que ce n’était pas très raisonnable de partir mais qu’elle avait entendu sa détresse, elle allait l’aider à réaliser son projet, les blessures de l’âme sont les plus difficiles à soulager et soigner pour un médecin c’est aussi accompagner son patient dans son désir d’être.

Elle plongea la tête la première dans son sac et sortit seringue aiguille alcool coton et ampoules. Après s’être lavé les mains dans la salle de bain, elle prépara et pratiqua l’injection. Alexia ne sentit même pas l’aiguille et elle regarda cette femme qu’elle aurait trouvé désirable en d’autres circonstances, sensuelle dans son rôle d’infirmière dévouée.

Elle ne savait rien d’elle et si son cœur et son esprit n’étaient pas ravagés par sa rupture avec Laurence elle aurait sans doute tenté une approche mais là elle n’était pas à son avantage. Le médecin lui assura que d’ici une heure elle se sentirait mieux, elle lui rédigeait une ordonnance et elle pourrait embarquer normalement comme prévu.

Elle devait se méfier néanmoins des effets sédatifs et ne pas trop forcer avant le départ sur les prises, elle aurait tout le temps de se rattraper en vol. Alexia bafouilla des remerciements embarrassés et paya sa consultation.

Au moment de partir le médecin dans un sourire lumineux lui donna un dernier conseil : « je connais un bon antidépresseur naturel, le chocolat. Faites-vous une bonne tasse ou une bonne tartine comme dans votre enfance, je suis sûre que vous ne mangez plus rien depuis quelques jours. Il vous faudra des forces pour votre projet. Et ne vous inquiétez pas on guérit d’un chagrin d’amour à condition de savoir tourner la page ! ».

Fiat lux ! Pour Julie et Aline le cacao n’avait plus de secrets ou presque, ce n’était pas comme le chocolat où les recettes étaient mieux gardées que la Maison Blanche. Les gamins n’avaient pas attendu le générique ni la lumière pour filer dans la pièce d’à côté où trônait une exposition de sculptures en chocolat.

Elles reconnurent la caissière métamorphosée en guide et d’emblée d’un ton autoritaire elle obtint le silence. Explications, descriptions, historique et encouragement à s’attarder sur les objets d’art. Julie fut davantage intéressée par la collection de moules en différents matériaux et aux motifs inspirés par les époques.

Médailles, insignes aristocratiques et militaires, animaux sauvages, portraits de roi ou de comtesses remplacés depuis par des formes géométriques assez impersonnelles ou des classiques ayant traversés les âges comme les lapins, les poules ou les œufs.

Elle eut l’œil attiré par deux moulages : un basset et un de Bécassine. Avant qu’elle n’en voie davantage, elle entendit que l’attention était demandée à tous afin d’entendre le récit de ces deux pièces uniques.

Le dessinateur de Bécassine avait intenté un procès à l’industriel qui dura plus de vingt ans. En effet le copyright n’existant pas, il avait réclamé des droits d’auteur que ce dernier s’était bien gardé de lui verser puisqu’il n’avait même pas demandé l’autorisation à son auteur d’utiliser son personnage. Quant au basset il n’en sortit que sept exemplaires car trop fragile dans sa largeur. La figurine en chocolat se cassait systématiquement en son milieu au démoulage. C’est ainsi que furent définies les caractéristiques des moulages, plus hauts que larges, le volume ayant son importance limitant ainsi les modèles.

Les deux retardataires ne quittaient pas des yeux Julie et Aline, surtout Aline. Julie en prit ombrage et le fit remarquer à Aline qui haussa les épaules. Et alors elles étaient homos elles assumaient, ça les prendrait avant que ça ne me reprenne. Dans moins d’une heure elles disparaissaient de leur vie pas besoin d’en faire toute une pendule. D’accord c’est gênant d’être dévisagée mais le regard était loin d’être hostile, plutôt sympathique même et après tout peut être qu’elles aussi… Un grand claquement de mains retentit les invitant à changer d’endroit, machines et affiches meublaient les lieux.

Re belote, explications, descriptions, historique et encouragement à s’attarder sur les objets. Julie et Aline étaient collées par les deux femmes cela commençait à en devenir embarrassant surtout qu’elles s’échangeaient des commentaires à voix basse dans l’oreille. Puis enfin le moment tant attendu, la dégustation de chocolat.

Alexia avait écouté le conseil du médecin et se força à avaler un bol de café avec des tartines. Pour le chocolat elle remettait à plus tard. Elle n’en avait pas envie. C’était trop associé au plaisir et à Laurence.

En effet elles s’étaient rencontrées autour d’une glace au chocolat au jardin du Luxembourg, dans la queue d’un célèbre traiteur. Laurence n’avait rien trouvé de mieux que de lui décorer ses sandalettes d’une boule marron qui avait eu la délicatesse de fondre rapidement sur ses orteils au moment où elle se retournait. Laurence avait proposé de l’aider à se nettoyer avec des mouchoirs jetables en attendant de trouver un point d’eau pour achever la mise au propre. Pour se faire pardonner de sa maladresse elle l’avait invitée à consommer au salon de thé. Celui-là même où l’incident s’était produit la gourmandise de son choix. De bien entendu elles avaient commandé un chocolat liégeois. Leur histoire avait pris aussi rapidement que la crème chantilly qui ornait les coupes.

L’effet de la piqûre se fit sentir et Alexia put aller à la pharmacie acheter ses médicaments. Elle mit le sachet dans son sac de voyage et se reposa jusqu’au départ. Taxi, aéroport, zone d’embarquement, place dans l’avion côté couloir et enfin le décollage.

L’arrivée à Buenos Aires fut décevante, en bout de piste dans des locaux minuscules. Là elle devait trouver une aiguille dans une botte de foin. Autant dire mission impossible mais depuis vingt-quatre heures plus rien ne l’effrayait. Commencer par le commencement.

Avec ses rudiments d’espagnol elle loua une chambre pour la nuit près de la place de Mai. Un chauffeur de taxi lui vait donné l’adresse contre un généreux pourboire en dollars. Quelques empanadas, spécialités locales, petits chaussons fourrés de viande ou de légumes. Une bonne nuit sans oublier les médicaments. Et Alexia fut d’attaque.

Elle se rendit sur-le-champ dans une agence de voyage et acheta un billet pour le Nord-Ouest argentin. Ce sont trois provinces, Tucuman, Salta et Jujuy qui invitent à la rencontre de deux rêves.

D’une part, l’Amérique du Sud avec son passé indien. Celle de la Bolivie et du Pérou. Celle de Machu Picchu et de la pub pour Nescafé. Celles des hauts plateaux andins. D’autre part une Amérique du Sud des grands espaces. Celles où on vient tourner des westerns. Celle qui peut regarder sans rougir l’Ouest Nord-Américain même si elle est moins connue, vantée, médiatisée, touristisée en masse…

Et puis c’est encore l’Argentine avec ses qualités et ses défauts, ses petits grains de folie. Mais aussi une civilisation de type européen bien implantée. L’embarquement avait lieu immédiatement au bord d’un bus où elle y dormirait une nuit sur deux tant le périple était long.

Le groupe était constitué uniquement d’Argentins. Elle fut d’emblée adoptée par tous. La France étant le pays de leurs origines et aussi la patrie de Carlos Gardel leur idole. Elle sentait qu’elle symbolisait leurs rêves. Celui d’échapper à un pays en voie de tiers-mondisation, qui à ce moment n’avait pas encore rendez-vous avec le destin tragique économique que l’on connaît aujourd’hui et toujours angoissé par les effets de la dictature du régime des colonels.

Au revoir Buenos Aires, bonjour la pampa et la Cordillère des Andes. Assise au bord de la fenêtre, à la première place qui se trouvait juste à l’entrée de l’autocar à droite, Alexia eut tout loisir d’admirer le paysage, varié, surprenant, loin d’être un tout uniforme.

Le trajet entre San Miguel de Tucuman et Cafayate le démontra brillamment. Du vert foncé à l’ocre en passant par le vert tendre. De la forêt subtropicale luxuriante au désert peuplé de cactus en passant par une haute vallée tempérée. Le Nord-Ouest offrait un véritable festival de formes taillées par la nature et de coloris témoins d’une richesse minérale énorme.

On surfait du jaune au gris, du rouge à l’ocre, du blanc au cuivre, des verts aux marrons, du violet aux bleus. Et par endroits toutes ces couleurs se côtoyaient en une grande bataille qui lui offrait une symphonie visuelle. Il était évident que si Laurence cherchait l’inspiration ce serait dans cette région.

A chaque halte, Alexia s’arrêtait discuter avec le personnel de l’établissement leur demandant si la chica de la phografia était passée par-là. Malgré les billets verts la réponse était toujours la même, négative et absolue. Et si la sœur de Laurence lui avait refilé un tuyau percé ?

Près de la frontière bolivienne, au nord du tropique du Capricorne, l’excursion les mena sur un site exceptionnel. D’abord Punamarca, village situé dans la Quebrada du Humahuaca, semblant n’avoir pas changé depuis des siècles malgré le tourisme (ou grâce à lui ?) au pied de la montagne aux sept couleurs.

Puis de l’autre côté de la vallée, la « palette du peintre ». Digne de son appellation avec, à son pied rehaussant l’intérêt du lieu, un cimetière typique occupant deux buttes. Avec certaines tombes véritables petites maisons miniatures.

C’est là que voulant éviter d’être photographiée avec les lamas et les autochtones, déguisés en l’occasion en musiciens d’altiplano avec flûte de pan et charango,qu’elle fit la connaissance d’un couple de routards allemands parlant un français impeccable.

Bien sûr qu’ils connaissaient Laurence. Ils l’avaient rencontrée à Buenos Aires dans un bar où elle était en compagnie d’une femme très blonde, trop rare ici pour qu’on ne les remarque pas, un peu le sosie d’Evita Péron.

Elles avaient l’intention de se rendre à Salta puis de là prendre le train des nuages. Ils avaient d’ailleurs prévu de se revoir là-bas, justement demain. Une chance le groupe s’y rendait aussi, Alexia allait enfin savoir !

« Je vous préviens les enfants, le chocolat est très chaud. Ne vous bousculez pas, il y en aura pour tout le monde. Evitez de salir aussi car aujourd’hui il y a de l’affluence et nous n’aurons pas le temps de nettoyer ! ».

A peine avait-elle fini sa phrase qu’une cohue fit trembler la table où se trouvaient les gobelets. Aline et Julie qui n’avaient pas eu le temps de prendre du recul furent éclaboussées de micro-taches marrons sur les jambes qu’elles avaient nues grâce à leurs shorts.

Les deux femmes qui les collaient toujours rirent sans honte et sans retenue et Aline leur jeta un regard noir qui les calma instantanément. Les sales mômes n’avaient pas le monopole du chocolat chaud renversé par inadvertance… Le breuvage était délicieux, onctueux au palais, laissant un goût sucré agréable en bouche, donnant l’envie d’en reboire un autre aussitôt.

Les explications continuaient à pleuvoir sur les vertus du chocolat. Antidépresseur, aphrodisiaque, stimulantes, laxatives. Je ne les citerai pas toutes, vous les connaissez. Pour continuer la démonstration, des gobelets de petites pastilles de chocolat furent également distribuées. Lait, blanc et noir. Ceci afin de vérifier la diversité des mélanges du beurre de cacao avec le cacao le sucre et d’autres substances.

C’était surtout une excellente mise en bouche pour consommer d’autres friandises à base de chocolat, justement vendues dans la boutique, située exactement à la sortie du musée. Aline et Julie s’attardèrent sur les dernières vitrines, la visite touchait à sa fin.

Tren a las Nubes. Train des nuages pris entre deux mille et trois mille mètres d’altitude dans la Cordillère des Andes. Point d’orgue du voyage. La lenteur du train et ses fenêtres ouvertes lui permirent de profiter à plein du paysage. Pour éviter le mal des montagnes, elle s’acheta un sachet de feuilles de coca, qu’elle suça tout du long, évitant de les avaler à causes des troubles digestifs que cela risquait de provoquer.

D’ailleurs les toilettes furent vite pris d’assaut, apparemment nombreux étaient ceux qui ignoraient ce détail. Parti dans une vallée encaissée, le train s’élevait sur ses flancs pour parvenir à un plateau bordé d’imposantes montagnes atteignant les 5000 mètres.

L’oxygène manquait et incapable de bouger car tout effort lui coûtait et la mettait au bord du malaise. Elle dû se résoudre à contempler passivement le paysage désertique, aride et grandiose. Arrivé à 4500 mètres le train s’immobilisa pour laisser les Indiens, au visage buriné et aplati, la possibilité de troquer avec les voyageurs les objets artisanaux. Poteries, céramiques, tricots en alpaga, tapis en laine contre des crayons, des cahiers ou du lait pour les enfants.

C’est alors que de son siège Alexia aperçut Laurence aux côtés d’une femme blonde et des deux routards en pleine tractation avec une femme dont le bébé attaché dans le dos grâce à un châle, dormait à poings fermés. Il ne lui restait plus qu’à attendre qu’elle remonte dans le train. Dès que ce serait possible elle irait à sa rencontre.

En fait c’est la faim qui la poussa à bouger. Le restaurant était ouvert. Si elle se débrouillait bien, en mâchouillant un peu de coca toutes les trois bouchées elle pourrait manger tranquillement sans friser la perte de connaissance. Elle s’y rendit tant bien que mal et s’installa à la seule table libre.

Alors qu’elle lisait la carte, le visage caché par elle, un groupe de cinq personnes compléta la table sans rien lui demander. Habituée à la promiscuité depuis son arrivée dans le pays Alexia ne s’en formalisa pas. On était loin de la France et de ses bonnes manières.

Voulant commander elle leva le bras pour faire signe au serveur. Mais elle s’arrêta net dans son élan en voyant assise en face d’elle Laurence. Blême, traversée d’émotions contradictoires, elle bafouilla un « bonjour Laurence » inaudible.

Laurence encore plus surprise qu’elle se leva et se rassit aussitôt coincée par ses deux voisins latéraux sans répondre à son bonjour.

« Comment tu m’as retrouvée ?

– Pourquoi m’as-tu quittée ?

– Tu crois que c’est le moment de régler nos comptes ! Nous ne sommes pas toutes seules. C’est fini entre nous, tu aurais dû le comprendre. Pourquoi tu t’accroches ?

– Et toi pourquoi tu me fuis ? Je ne suis pas un chien, j’ai le droit à une explication, un mot. »

Silence.

« Parle je t’écoute !

– Bien ! Alors voilà je ne t’aime plus, j’aime Eva. Je suis trop amoureuse de ma liberté pour rester avec une femme que je ne désire plus. Tu as perdu toute saveur et tout mystère. Je connais par cœur tes caresses et tes mots d’amour, ton corps et ses odeurs. Je veux m’enivrer d’autres plaisirs et d’autres sensations que ceux que tu m’as donnés. Oublie-moi, il le vaut mieux pour toi ! J’ai mis sept mille kilomètres de distance entre toi et moi, le message est clair non ?

– Très clair effectivement ! »

Comme un boxeur assommé par le KO de son adversaire, Alexia avala mécaniquement le contenu de son assiette sans mot dire. Elle quitta la table sans un regard ni un adieu à Laurence.

Elle s’écroula sur son siège et en pleurs sur son sort. Les feuilles de coca commençaient à la mettre dans un état un peu second. Et alors que les montagnes aux couleurs multiples défilaient sous ses yeux gonflés, prise d’hallucinations visuelles sous l’effet de la drogue, elle se sentit devenir un aigle.

Elle volait au-dessus de la Cordillère des Andes. Dans un mouvement puissant et souple, lui procurant un sentiment intense de liberté. Comme libérée de toute entrave, une infinité de possibles s’ouvrait à elle. Rien ne semblait faire obstacle à la réalisation de ses désirs.

Elle pouvait enfin revenir en France et passer à une autre histoire. La rupture était totale et définitive. Alexia était assez soulagée de ce dénouement. Son aventure aurait fini par être destructrice. D’ailleurs son corps avait parlé pour elle, sa sciatique lui avait signifié qu’elle en avait eu plein le dos.

La jeune femme avait été reconnaissante au médecin de l’avoir remise si vite sur pied. Son traitement avait été des plus efficaces. Sa lombalgie n’était plus qu’un lointain souvenir !

A bien y regarder, ce qui restera de tout cela seront les merveilleux paysages argentins. Cette nature si généreuse pour ce pays trop mal connu. Comme pour boucler la boucle, elle eut envie de clore son périple en gardant une trace de son passage en cette partie du monde.

Elle acheta des cartes postales et au moment de les mettre dans son sac une envie subite d’en envoyer une. Sans ce médecin elle serait passée complètement à côté de toutes ces beautés.

Elle rédigea le texte suivant au dos de la carte. « A défaut de guérir mes peines de cœur, vous avez su me donner la force d’affronter mon chagrin. Et de tourner la page pour me rendre disponible à d’autres histoires que je souhaite plus heureuses. Sans votre injection ma sciatique m’aurait empêché de découvrir un pays magnifique et aussi de connaître de nouveaux bonheurs. Cordialement. Signature ».

Il ne lui restait plus qu’à copier les coordonnées du Dr Boncoeur qui se trouvaient sur l’ordonnance. Et à rentrer…Fin du voyage et de l’histoire…

Aline et Julie, trop fines gueules se laissèrent tenter par ce que proposait la boutique. Elles craquèrent pour des bouchées à la pralinée et du cacao en poudre ainsi qu’un assortiment de chocolats maison.

Les deux femmes qui ne les avaient pas quittées de la visite hésitèrent à les imiter. Elles firent mine d’être passionnées par les objets situés dans une vitrine qui étaient également à vendre. Tasses, foulards, livres, petites cuillères, moules…

Aline et Julie profitèrent de leur inattention pour filer à l’anglaise. La pluie ayant cessé elles décidèrent de continuer leur balade interrompue trop brutalement. Tiens, il y avait longtemps que le portable n’avait pas vibré.

Le numéro d’appel affiché indiquait à Aline que c’était sa secrétaire. Elle décrocha car de toute façon il faudrait rappeler. Elle se mit dans un coin de la cour, à l’écart de l’entrée et de la sortie du musée pendant que Julie rangeait minutieusement le parapluie pliable et les chocolats dans son grand sac de plage.

« Bonjour Marie-Jeanne c’est le Dr Boncoeur, qu’est-ce qui se passe ?

– Monsieur Durand a porté plainte je voulais vous prévenir.

– Vous avez bien fait mais je verrai ça à mon retour de vacances. Contactez maître Simon, je serai au cabinet lundi. Merci Marie-Jeanne et bonne journée, au revoir ! »

Aline raccrocha, contrariée par la nouvelle mais elle s’y attendait. Son avocat était optimiste. La plainte n’était pas recevable. Aussi il n’y avait aucune raison de gâcher inutilement la fin des vacances.

Elle verrait bien assez tôt les rebondissements de l’affaire qui risquaient d’être nombreux vu l’opiniâtreté de monsieur Durand. En attendant la priorité était de profiter de Biarritz, de ses plages et de la présence chaleureuse et douce de Julie.

Les deux femmes avaient quitté la boutique sans rien acheter. Elles avaient choisi d’aller se restaurer en centre-ville, le chocolat leur avait ouvert l’appétit.

« Alors ça t’a plus la visite ?

– Et comment ? Tu as vu le couple de quadra lesbiennes devant nous, un peu bourges et coincées tu ne trouves pas ?

– Tu es dure, si ça se trouve elles ont pensé pire de nous.

– Et les gamins qui n’ont pas arrêté de les énerver ? Faut être cruches pour se coller à eux il fallait se douter qu’il y en aurait un maladroit pour renverser du chocolat chaud par terre. Enfin c’était écrit d’avance !

– Qu’est-ce qu’elles t’ont fait Hélène pour que tu sois aussi critique. Je ne te reconnais pas, tu n’es pas comme ça d’habitude ! »

La pluie se mit à tomber de nouveau, elles sortirent les parapluies.

« Tu as vu comment tu regardais la brune ? En effet si tu avais pu lui sauter dessus tu l’aurais fait. C’était moi ou sa copine qui t’en a empêché ?

– Ni l’un ni l’autre et ce n’est pas ce que tu crois !

– Alors raconte-moi Alexia je serais curieuse de savoir ! »

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