Nouvelles lesbiennes

Nouvelle lesbienne : Bi s'abstenir

Bi s’abstenir traite des rapports entre lesbiennes et bisexuelles.

Marion et Chloé venaient de revenir du cinéma. Comme il pleuvait, Marion avait invité son amie de longue date à prendre un café chez elle pour éviter qu’elles ne se quittent comme cela.  Le film leur avait bien plu mais elles avaient surtout envie de parler, d’être ensemble.

Cela faisait plusieurs heures qu’elles bavardaient de tout et de rien quand Chloé décida de partir. Il était tard et il n’y aurait bientôt plus de bus pour rentrer. Un silence troublant s’était installé entre elles deux. C’est alors que la panique envahit Chloé. Elle ne savait quoi dire, quoi faire car le regard persistant de Marion la transperçait littéralement. A croire qu’elle avait lu aussi dans ses pensées les plus intimes. Le bouleversement intérieur était trop grand pour Chloé. Elle savait que Marion aimait exclusivement les femmes. Ce n’était pas son cas puisqu’en ce moment, elle avait une aventure prolongée avec Jean. Et pourtant son désir pour Marion envahissait la pièce.

« Que se passe-t-il ? Tu as changé d’avis ? Tu préfères rester ? Jean va s’inquiéter ! Téléphone-lui et dis-lui que je te raccompagnerai plus tard, dit Marion.

– Jean doit être sorti. Et puis de toute façon, je ne l’aime pas. Parce que je suis avec lui juste pour tromper ma solitude, en attendant le grand Amour, rétorqua Chloé.

– Grand Amour ! Comme c’est beau et naïf ! Je ne sais pas ce que c’est. Mais comment fais-tu pour te laisser toucher par quelqu’un que tu n’aimes pas. Je croyais que tu avais plus d’amour propre que cela. Ne me dis pas que sexuellement parlant, tu fonctionnes « mécaniquement », exactement comme un mec. Ou alors que peut-être tout simplement tu ne connais ni l’amour ni le plaisir. »

Silence. Marion avait visé juste. Si Chloé avait des idées si idéalisées de l’amour, c’est qu’elle n’avait pas grande expérience en la matière. Encore une qui confondait aimer l’idée de l’amour et aimer les gens. Chloé était du genre insaisissable. Elle avait un besoin constant d’être aimée quitte à faire souffrir les autres. Leur amitié avait souvent failli se rompre à cause de cela. Chloé est ce qu’on appelle aussi vulgairement une allumeuse. Il lui arrivait fréquemment de draguer des hommes ou des femmes devant Marion uniquement pour exciter sa jalousie. Elles n’étaient qu’amies mais Marion ne supportait pas que Chloé s’amuse avec les gens et leurs sentiments. Marion était loin d’être dupe de son jeu. Elle se disait que tôt ou tard Chloé se ferait piéger à son tour. Avec le temps, Marion avait fini par apprendre à se protéger du comportement séducteur de Chloé.

Chloé se décida à appeler Jean pour lui signifier qu’elle passait la nuit chez Marion. Cette dernière fut surprise car ce n’était pas prévu au programme. Il n’y avait qu’un lit à deux places dans le studio. Mais à moins de dormir par terre… De plus Jean savait que Marion était lesbienne. Par ailleurs elle ne voulait pas avoir d’histoires avec lui.

« Pourquoi rester ? Jean est tout sauf un imbécile. Il va croire que…

– Il pensera ce qu’il veut ! De toute manière, je vais le quitter car je ne le supporte plus. Si j’étais avec lui c’était pour combler ma solitude mais aussi pour avoir un enfant, répondit promptement Chloé.

– Comment peux-tu dire une chose pareille ? Dans un enfant, il y a une part de toi et une part de lui. Comment pourras-tu aimer cet enfant si par ailleurs tu détestes son père ? Comment pourra-t-il se construire une bonne image de son père si tu lui en parles aussi négativement ? Ton égoïsme m’effraie ! Aussi je préfère te raccompagner car je sens que je vais te tenir des propos désagréables ! dit Marion ulcérée.

– Non, s’il te plaît, laisse-moi rester ! Je t’en prie ! Je ne sais plus où j’en suis. En fait je crois bien que je suis tombée amoureuse de toi. Je n’osais te le dire car j’ai peur que tu me rejettes. Et ça, je ne le supporterai pas. Tu es trop bien pour moi, je le sais. Je le sens. Et je suis aussi trop instable pour te rendre heureuse. Ensuite tu me connais trop bien. Seulement voilà, il est des sentiments que je ne peux maîtriser. J’ai peur, très peur », dit Chloé en posant sa main sur celle de Marion.

Marion marqua un temps d’arrêt. Avec Chloé, il fallait être ferme sinon c’était perdu.

« Je te sais sincère. Mais l’inconvénient dans tout cela, Chloé, c’est que je ne suis pas amoureuse de toi. Avec toi, j’aurais toujours l’impression de n’être ainsi que la cerise sur le gâteau. L’amour ne transformera pas tes défauts en qualité. Ensuite je suis plutôt du genre possessif et jaloux. Aussi il vaudrait mieux en rester là. Je te raccompagne. »

Chloé éclata en sanglots. Marion fut émue. Ainsi c’était vrai. Chloé était amoureuse d’elle. Elle la prit contre elle pour la consoler. Néanmoins entre elles deux, il n’y avait pas d’avenir possible. Marion désirait une vie de couple stable mais Chloé n’était pas à proprement parler fidèle. Si Marion était seule en ce moment, elle ne voulait pas non plus se jeter dans les bras de la première venue. Enfin sans connaître Jean, elle ne supportait pas l’idée de le tromper. Et là avec Chloé si fragile, il serait tellement facile de profiter de la situation.

Pleure, cela te fera du bien. En définitive ce ne serait pas raisonnable d’aller plus loin. Mais je préférerais que tu clarifies avant tout les choses avec Jean, dit Marion doucement.

– Embrasse-moi, j’en ai tellement envie. Jamais, je n’ai été si bien dans les bras de quelqu’un. D’une femme qui plus est. Je ne comprends pas ce qui m’arrive. D’un geste, tu me combles. Tu m’apportes également ce que j’ai toujours cherché sans jamais l’avoir trouvé. Cela manque d’originalité. Mais je suis trop retournée. Je voudrais que tu me donnes encore plus, murmura Chloé.

– Chut ! Arrête ! Ne précipite pas tout. Tu n’es pas prête mais moi non plus. C’est déjà assez compliqué pour toi. Et je ne veux pas avoir le mauvais rôle parce que l’adultère, ce n’est pas mon truc. Je ne veux pas non plus d’une aventure vite consommée. Je ne veux pas non plus que tu te serves de moi pour connaître une expérience nouvelle. Parce que pour cela, il te suffit d’aller en boîte. Il y a suffisamment de filles en chaleur qui ne demandent que cela », dit Marion d’une traite.

Chloé se remit à pleurer de plus belle car Marion ne la prenait pas au sérieux. Pour la première fois Chloé aimait mais ne l’était pas en retour. Elle avait mal. Voilà pourquoi Marion considérait qu’elle n’avait aucune expérience amoureuse. Pour Chloé tout n’était ainsi qu’amusement. C’était pour elle une prise de conscience douloureuse. De surcroit elle aussi avait fait souffrir pas mal d’hommes. Elle qui les avait tant méprisés à l’époque comprenait mieux leur attitude. Cependant elle n’allait pas supplier Marion, pas elle.

« J’espère que cela ne changera pas le cours de notre amitié, s’inquiéta Chloé. J’en ai tellement besoin. J’ai été ridicule mais oublie cela.

– Ne crois pas que tu me laisses insensible. Si je ne suis pas amoureuse, je peux aussi le devenir. Peut-être qu’après tout, nous pourrions avoir une liaison ! A nous d’en fixer les limites dans le temps et l’espace. Chacune de nous garderait sa liberté. Ainsi au fur et à mesure que la relation se construirait, nous pourrions redéfinir nos désirs communs. C’est aussi cela le compromis, pensa tout haut Marion.

– Tout ce que tu veux Marion ! Je suis prête à tout pour vivre des instants de bonheur avec toi. J’ai tellement envie de toi, de t’aimer, de te sentir contre moi, de te toucher, de t’embrasser. Jamais je n’ai ressenti cela avec une telle intensité avant.

– Je te raccompagne Chloé car e n’est pas raisonnable de rester cette nuit. Nous savons toutes les deux comment cela va se terminer et je ne le veux pas. Je te le dis et je te le répète : je ne peux m’engager dans une relation avec toi que si tu es honnête vis à vis de Jean. Il n’a pas en plus de sa souffrance à connaître l’humiliation parce qu’il t’aime. En effet il a le droit de savoir pourquoi tu le quittes. Enfin qui ne me dit pas qu’après tout, c’est peut-être un jeu entre vous pour ranimer la flamme ? »

Les éclairs qui jaillirent du regard de Chloé furent la réponse à la question. Au moins c’était clair de ce côté-là pensa Marion. Elle finit par raccompagner Chloé chez elle. Elles se quittèrent sans un mot.

De retour chez elle, Marion repensa à la soirée. Elle se rendit compte que son amie avait finalement obtenu ce qu’elle voulait. En effet Marion s’était laissé aller à évoquer une relation avec elle. Elle ne se reconnaissait plus elle non plus. Pourtant elle savait qu’elle allait au-devant d’ennuis avec Chloé. Une fois la période d’idylle terminée, Chloé n’en ferait qu’une bouchée. Marion était en train de se faire manipuler mais son envie d’être la première femme dans la vie de Chloé était plus fort que tout. Être une initiatrice. Si Marion était une victime, elle était consentante.

Après tout Chloé pouvait être une parenthèse dans la vie de Marion. Le seul enjeu était leur amitié. Et alors…

Marion s’écroula de sommeil. Elle aurait bien le temps d’y repenser demain.

Chloé ne lui en laissa pas l’occasion. Aux aurores, elle l’appela car elle venait de rompre avec Jean. Ainsi elle était libre. Dans une heure, elle serait là. Marion lui fit remarquer que c’était trop rapide. A vouloir tout précipiter, Chloé risquait ainsi de tout gâcher. De toute manière, Marion était occupée toute la journée et toute la fin de semaine. Si Chloé voulait bien, samedi soir Marion l’attendait chez elle.

Finalement Marion n’était pas mécontente de diriger les opérations. Avec Chloé, le danger était partout car elle voulait tout, tout de suite. Quitte ensuite à tout laisser tomber si cela ne lui convenait pas. Jean n’avait pas dû comprendre ce qui lui arrivait. Mais ce n’était pas le problème de Marion. Dans la logique des événements, Marion était la prochaine sur la liste de Chloé. Aussi inutile d’anticiper. Elle verrait bien le moment venu.

Chloé arriva avec un peu d’avance samedi soir. Marion avait décidé de l’inviter au restaurant. Au moins si la situation lui échappait, elles pourraient se quitter là. Sinon…

Chloé avait envie de séduire et Marion se laissa faire. Dans ses efforts, Chloé était touchante. Dans ses maladresses aussi. Pourtant ses préjugés sur l’homosexualité féminine frisaient la caricature. Seulement, c’était avec ses fantasmes là qu’elle était aussi tombée amoureuse de Marion. Du moins Marion le croyait-elle.

Avant la fin du repas, Marion proposa à Chloé de terminer la soirée chez elle. Elle avait très envie de Chloé. De découvrir son corps, de le respirer, de le sentir vibrer et s’abandonner sous sa langue et sous ses doigts. De lui donner cette jouissance que les hommes n’avaient pu lui procurer. Pour Marion, Chloé appartenait à cette catégorie de femmes qui recherchaient dans l’homosexualité le remède à leur frigidité. Si les hommes ne savaient pas s’y prendre, sans doute qu’une femme saurait mieux y parvenir. Elle avait elle aussi des préjugés sur les bisexuelles qui avaient la vie dure. Bi s’abstenir.

Une fois chez Marion, Chloé se montra très tendue. Allaient-elles s’en arrêter là ? Marion se souvint qu’elle aussi s’était montrée très nerveuse la première fois. Elle proposa à Chloé de prendre un bain ensemble. Elle ne cherchait pas à tout prix à éblouir son amie avec des propositions originales. Il était important pour Marion que Chloé se sentît bien et surtout qu’elle gardât de ce moment un souvenir ému. Et puis ce seraient des préliminaires plutôt agréables.

Marion ne s’était pas trompée. En effet sous l’effet de la chaleur de l’eau, Chloé se blottit dans ses bras. Elles se laissaient enfin aller toutes les deux. Le souffle de Marion dans le cou de Chloé commençait aussi à se faire plus lent et plus profond. Ne rien brusquer, ne rien précipiter. Comme l’eau commençait à refroidir, elles se décidèrent à sortir de la baignoire. Marion prit soin de sécher son amie, tout en commençant à l’embrasser sur tout le corps. Chloé était loin d’être insensible à tout cela. Marion entraîna Chloé sous la couette. Elles se couchèrent côte à côte.

« J’ai peur. C’est la première fois…avec une femme. J’en ai tellement envie mais en même temps je ne sais pas comment m’y prendre avec toi. C’est si nouveau pour moi, apprends-moi, murmura Chloé.

– Laisse-toi faire et laisse aussi parler ton corps et ton désir. C’est si simple », répondit Marion.

Marion embrassa langoureusement Chloé tout en lui caressant le corps. Chloé se laissait complètement faire. Elle était sur le point de s’offrir. Son souffle se transformait en gémissement. Chloé s’abandonna entièrement. Marion lui fit alors longuement l’amour…

« Je n’avais jamais ressenti autant de plaisir. Je n’imaginais pas que cela pouvait exister. Jusqu’à maintenant, j’avais toujours fait semblant avec les hommes. Ils aimaient aussi m’entendre hurler. Bien sûr, j’étais vaguement excitée. C’est pour cela que je ne comprenais pas qu’on en fasse un tel plat de l’orgasme. Ainsi j’avais fini par me résoudre. Je me demande comment j’ai pu faire pour passer à côté depuis tant d’années. Tu dois me trouver idiote, confia Chloé.

– Pourquoi avoir fait semblant depuis des années ? Pourquoi n’as-tu jamais demandé à un homme de te faire découvrir ton corps ? Si simuler et manipuler résume ton sens des relations humaines, je te plains. De toute façon, ma belle, c’est toi que tu punis car tu te prives du meilleur.

– Je suis bien avec toi, je me sens comblée. Tu me calmes intérieurement. Je ne ressens pas mes manques comme avec les hommes. Au contraire, j’accepte mieux mon corps de femme. En fait, je ne pouvais rien demander aux hommes car c’était leur montrer ma faiblesse et mon ignorance. Et je ne les aime pas assez pour leur faire ce cadeau. Avec toi, ce n’est pas pareil. Embrasse-moi ! J’ai encore envie de toi ! » supplia Chloé.

Elles passèrent la nuit à s’aimer.

Les deux mois qui suivirent furent aussi passionnés. L’entente des corps était parfaite. Chloé acquis très vite de l’expérience. L’élève surpassait le maître. Il était évident que la situation ne pouvait en rester là. La réalité était aussi ailleurs. Dans le quotidien, au travail.

Chloé avait besoin de reconnaissance sociale. Faire l’amour avec Marion, c’était bien. S’afficher avec elle en public, c’était autre chose.  D’autre part Chloé montrait souvent de l’agressivité envers Marion si celle-ci se montrait trop affectueuse à l’extérieur. Ainsi les préjugés de Marion s’étaient avérés exacts. Chloé n’assumait pas sa bisexualité. Dans sa tête, Chloé était toujours aussi hétérosexuelle. Elle refusait qu’on lui parle d’homosexualité. Marion n’était que la cerise sur le gâteau. Seulement voilà, Marion commençait à s’attacher plus que de raison à Chloé. Marion n’était pas faite pour les aventures. Elle savait qu’en cas de rupture, elle y laisserait des plumes car elle aimait trop leurs moments d’intimité pour s’en passer. Mais là, elle avait à faire avec la vraie Chloé, du moins le croyait-elle. Mais l’avenir s’assombrissait.

Marion avait envie de passer la soirée avec Chloé. D’habitude, Chloé appelait Marion et elles se voyaient sur-le-champ. La route entre leurs deux studios était vite parcourue. Vivre ensemble ne leur semblait pas envisageable. Surtout pour Marion car elle avait trop besoin d’indépendance. Par contre, Chloé voulait absolument que Marion s’installe chez elle. Elle lui répétait qu’elle avait besoin d’elle tout le temps. Marion, sans être calculatrice, se disait qu’il valait mieux se protéger en cas de chute. Parce qu’avec Chloé, cela pouvait être plus que douloureux. Et puis dans les moments de douche froide, Marion ne regrettait pas de pouvoir s’isoler pour pouvoir réfléchir à l’attitude de Chloé. Elle avait parfois l’impression de descendre un escalier étroit dans le noir. C’est ainsi que ce soir-là, Marion loupa la première marche.

« Chloé ? C’est Marion. Qu’est-ce que tu fais ce soir ? J’aimerais te voir. Tu me manques tellement, dit Marion enjouée.

– … (Silence).

– Chloé ? Quelque chose ne va pas ? Qu’est-ce qui t’arrive ? s’inquiéta Marion.

– N’appelle plus ni ce soir, ni les autres soirs. J’ai besoin d’intimité », dit Chloé d’une voix sèche.

Et elle raccrocha. Marion eut alors l’impression que le ciel lui tombait sur la tête. Elle avait dû manquer un épisode. Que s’était-il passé ? Qu’avait-elle fait ? Ou pas fait ? Comment avait-elle pu blesser son amie ? Quelle mouche avait piqué Chloé ? Était-ce fini entre elles deux ? Marion voulait avoir une explication. Bien que la situation soit intolérable, savoir était aussi important. Ne serait-ce que, si c’était fini, faire le deuil de leur relation et être libre pour aimer de nouveau. Malgré l’interdiction, Marion rappela pourtant Chloé.

« Chloé ? C’est Marion. Si tu ne veux plus me voir, ait le courage de me le dire. Je ne suis pas un mouchoir qu’on jette. Si tu ne veux rien dire, j’en tirerai les conclusions qui s’imposent et c’est moi qui te quitterai.

– …

–  Qui est-ce ? » dit une voix d’homme en fond.

Cette fois-ci, c’est Marion qui raccrocha. Ainsi, c’était cela. Chloé avait une aventure avec un homme. Marion sentit la colère monter. Maintenant que Chloé n’était plus frigide, elle retournait vers les hommes. Avoir été utilisée déplaisait à Marion. Elle avait été sincère dans son amour. Cela personne ne lui retirerait. Pour le reste, c’était plus ambigu. Elle s’était crue assez intelligente pour ne pas se faire piéger. Et malgré ses précautions, Chloé s’était bien jouée d’elle. Elle était assez vexée dans son for intérieur. Ce qui la consolait, c’est qu’elle savait que Chloé connaissait certaines difficultés. Avec un homme un peu pressé, Chloé risquait d’être insatisfaite.

Un mois passa sans nouvelle de Chloé. Marion retrouvait ses habitudes de célibataire. Elle n’avait toujours pas donné sens à l’attitude de Chloé. La situation avait été humiliante à plusieurs titres. C’était difficile à accepter pour la fierté de Marion. Aussi quand le téléphone sonna, Marion décrocha sans se méfier.

« Marion ? C’est Chloé. Est-ce que tu peux passer chez moi ?  J’ai à te parler.

– … (Marion hésitait entre la colère et le mépris.)

– Marion ? C’est Chloé. Tu ne vas pas me faire la tête ?  J’allais mal et cela va bien mieux.

– Et ton nouveau remède a reçu l’AMM ? fit Marion sarcastique. Repos au lit aussi pour t’aider à aller mieux. Non, mais tu te moques de moi ? Tu crois que tu peux me prendre et me laisser ? C’est fini entre nous. Je ne t’aime plus !

– Marion ! Marion ! Tais-toi, s’il te plaît ! J’aurais dû te parler. Mais je n’ai pas pu. Je ne savais pas que tu souffrirais à ce point. Pardonne-moi ! Allez, viens me voir ! Je te raconterai tout.

– D’accord ! »

Marion en raccrochant se reprocha sa faiblesse. Elle aurait dû s’en tenir à une explication téléphonique. Que pouvait-elle attendre de Chloé ? Cette dernière aurait toujours le dernier mot. Et quoi qu’elle fasse, elle aurait toujours raison. Marion en se rendant chez Chloé prenait le risque de retomber amoureuse et de souffrir à nouveau. Marion prit la résolution de ne pas craquer. Elle y allait uniquement pour lui dire sa colère et sa douleur. Que Chloé l’entende ! Elle n’en pouvait plus de garder cela pour elle. Et les quelques lettres envoyées étaient restées lettres mortes.

Marion était plus que sur la défensive en arrivant chez Chloé. Autant l’une était triste, autant l’autre était gaie. Vraiment Chloé était incroyable d’insouciance et de perversité pensa Marion. Si cela se trouvait son amant l’avait quitté et Chloé avait pensé à Marion pour la consoler. Mais pourquoi était-elle si joyeuse ? Ou alors…

« Marion, comme je suis contente de te revoir ! Tu m’as tellement manqué. J’ai tellement pensé à toi, dit Chloé.

– Vraiment ? J’en doute ! Tu n’as jamais répondu à mes lettres. Et tu ne t’es guère manifestée. Ne serais-tu pas simplement en manque ? C’est lui qui t’a plaqué ? ou c’est toi ? Tu es comme les drogués car tu viens chercher ta dose avec moi. Tu peux jouer avec les gens et leurs sentiments tant que tu veux. Mais ta méchanceté gratuite, je n’en veux plus ! Je voulais te dire que je ne t’aimais plus. Quant à notre amitié, je préfère aussi qu’on s’en arrête là. J’ai trop souffert de ta désinvolture, ton humiliation et ton silence. Cela ne détruit pas les merveilleux souvenirs des moments passés ensemble. Mais tu ne mérites même pas une seconde chance, dit Marion d’une traite et d’un ton sec.

– Tu te trompes Marion. Ne crois pas cela car je voulais te faire une surprise. Puisque tu me pousses à te le dire sans ménagement, je suis enceinte. Et cet enfant, je veux l’élever avec toi. Je voudrais t’offrir ce cadeau-là, » avoua Chloé.

Marion était sidérée. Elle ne s’attendait pas du tout à une telle révélation. Elles avaient bien parlé d’enfant. Mais elles n’avaient jamais élaboré de projets concrets. Chloé était vraiment imprévisible. Marion ne savait plus alors que penser. Elle balançait entre stupéfaction, colère et joie. Avec Chloé, elle avait appris la prudence. Qu’est-ce que c’était que cette histoire ? Qu’est-ce qu’elle attendait de Marion ? Et le père dans tout cela ?

« Et le père dans tout cela ? Il est au courant ? Qui est-ce ? Il va vouloir le reconnaître ? Et après tout, il a des droits sur son enfant. Dans ta maternité, tu me donnes quelle place ? Qui te dit que je suis prête pour un enfant ? » demanda Marion.

Chloé marqua un temps d’arrêt. De toute évidence Marion l’avait blessée. Marion s’en aperçut mais elle ne le regretta pas. Ce n’était que justice estima-t-elle. C’était facile pour Chloé de tout effacer d’un trait avec sa grossesse. Marion pensait que comme le père, elle venait de se faire faire un enfant dans le dos. Et puis les femmes enceintes, ce n’était pas sa tasse de thé. D’un coup d’un seul, tout lui parut très compliqué. Elle voulait fuir la situation. Être directe. C’était la seule solution.

« Je te quitte Chloé. Enceinte ou pas enceinte. Au lieu de me fuir comme tu l’as fait, tu aurais dû m’en parler. Tu me mets devant le fait accompli. Ce n’est pas comme cela que j’aurais souhaité que les choses se déroulent.

– Ne me quitte pas Marion. Je t’aime. Et j’aime aussi Jean. C’est lui le père. Je voudrais que nous vivions tous les trois ensembles. Il pourrait même te faire un enfant si tu le voulais.

– Tais-toi ! Je ne veux plus écouter tes mensonges. Tu n’as jamais quitté Jean tout le temps où nous étions ensemble. Alors, j’avais raison, si cela se trouve tu lui racontais tout depuis le début. C’est abject que tu me proposes de réinventer la polygamie. Si cela vous convient, moi pas, fit Marion écœurée.

– Ce n’est qu’une simple hypothèse d’école, réfléchis ? » répondit Chloé.

Marion fut envahie d’une immense nausée. Jamais elle n’avait imaginé cela possible. D’autres pourraient y retrouver leur compte mais pas elle. Marion était trop conventionnelle. Sans un mot et sans un regard pour Chloé, elle partit en claquant la porte. Cela dépassait son entendement. Elle avait été meurtrie au plus profond d’elle-même et elle voulait oublier. Bi s’abstenir.

Un an plus tard alors que Marion avait refait sa vie avec Pascale, le téléphone sonna.

« Excusez-moi de vous déranger, serait-il possible de parler à Marion ?

– C’est moi !

– Marion ? C’est Chloé. Tu te rappelles ?

– Oui, dit Marion d’une voix glaciale.

– Je t’appelle parce que j’ai accouché il y a quatre mois. Par ailleurs voulais te montrer le bébé.

– Je t’arrête tout de suite, Chloé car je suis en train de vivre une belle histoire d’amour avec une femme. Notre amour est partagé. Pascale a pansé les blessures que tu m’as faites. Elle m’a permis de croire que la nature humaine n’est pas aussi pervertie que toi. Je t’ai rayée de ma vie. Alors oublie-moi ! De toi, je ne veux plus rien savoir. Pascale est au courant de ce qui s’est passé. Je regrette de t’avoir cédée. Notre amitié me suffisait. Je n’ai plus aucune confiance en toi car tu mens comme tu respires. Avec toi, je ne sais plus ce qu’est la vérité.

– Je t’aime encore Marion. Tu es comme un boxeur acculé contre le ring. Tu donnes des coups pour te protéger. Je…

– Adieu Chloé. »

Marion en raccrochant le combiné s’effondra en larmes. C’était réellement terminé. Elle ne savait même pas si l’enfant de Chloé était une fille ou un garçon. La page était définitivement tournée. Pascale l’avait compris. C’est pour cela que ce soir-là, elle se fit plus tendre et plus affectueuse que jamais.

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