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Nouvelle lesbienne : Le téléphone portable

Le téléphone portable est une nouvelle lesbienne inclassable

La journaliste venait d’enclencher le bouton rouge du magnétophone qu’elle avait préalablement posé sur la table. Marie avait accepté l’interview car c’était la seule qui n’avait pas déformé la réalité dans ses articles. D’autres moins scrupuleux avaient pour des raisons commerciales, pris parti en sa défaveur et maintenant que l’affaire était jugée, elle savait être reconnaissante à celle qui avait été loyale avec elle.

« Marie, si vous le voulez bien, j’aimerais pour nos lecteurs revenir sur les faits afin de mieux comprendre votre acquittement. Que s’est-il passé exactement ?

– Je dois tout reprendre à zéro ?

– Oui ce serait mieux !

– C’était un samedi après-midi. Je rentrais chez moi par le train car je venais d’aller au cinéma. Le week-end, à la différence de la semaine, ce ne sont pas les mêmes voyageurs. L’ambiance est différente également. On sent davantage la tension, l’insécurité. Les jeunes, surtout, n’ont pas toujours de billet et c’est parfois la partie de cache-cache avec les contrôleurs. Le signal d’alarme est alors tiré et il ne faut pas espérer rentrer chez soi à l’heure. Là contrairement à d’habitude, c’était plutôt calme. Le wagon était plein et je me suis mise à la lecture pour rendre le trajet moins long.

Deux stations avant la mienne, la rame s’étant à moitié vidée, j’ai téléphoné depuis mon portable à la maison pour prévenir de mon arrivée. J’étais encore en ligne quand le train s’est immobilisé en gare. Je ne les ai pas vus monter. J’ai juste aperçu leurs pieds quand l’un d’eux m’a soulevé de mon siège. Ils étaient trois, des jeunes banlieusards, survêtements de marque et bonnet et écharpes cachant le visage empêchant toute identification.

Avant de réaliser quoi que ce soit, j’étais plaquée contre la vitre. Je vous passe les détails mais le type s’est collé contre moi et j’ai tout de suite compris ses intentions. C’est à ce moment-là seulement que j’ai vu qu’il était de race noire comme ses deux autres compères, à leurs yeux. Il était d’une force physique incroyable car je n’arrivais pas à me dégager de son emprise.

– Et là qu’avez-vous fait ?

– Rien. Que voulez-vous que je fasse ? Les voyageurs qui étaient là regardaient la scène sans rien dire, sans bouger. J’étais tétanisée par la peur. J’avais conscience que le silence et l’indifférence leur donnaient tous les droits. L’un des trois types a alors tiré le signal d’alarme. J’ai compris ce qui allait se passer. J’avais beau implorer du regard l’assistance, personne n’osa m’aider…

– Vous voulez qu’on arrête ?

– Non, non, je peux continuer. Pour une raison que j’ignore, le noir qui était contre moi perdit ses moyens. Mon cœur battait à toute vitesse. Il desserra son étreinte et apercevant mon portable dans ma main, il me l’arracha. Le signal de la fermeture de la porte retentit et ils se volatilisèrent comme ils étaient venus.

– Et que s’est-il passé à ce moment-là ?

– Rien. De toute façon je n’avais pas pu me défendre. Ce n’est pas maintenant que j’allais réagir. Non, je les ai juste regardés, essayant de me souvenir de détails. Mais avec leur bonnet et leur écharpe, je manquais de repères valables. En revanche les gens qui étaient dans le wagon sont restés identiques à eux-mêmes : indifférents et pressés de rentrer. Seule une femme s’est levée et est venue me demander comment ça allait. C’est elle qui m’a conseillé de porter plainte. Elle est allée jusqu’à m’accompagner au commissariat.

– Vous avez alors porté plainte dès votre descente de train ?

– Oui. J’ai décrit les faits et je dois avouer que j’étais bien contente d’avoir un témoin. Une femme blanche agressée par trois noirs, on pourrait croire à une machination. Avec tous ces soi-disant anti-racistes, on vous retourne une situation en moins de deux. Pour peu et ce serait moi qui les aurais provoqués et ils n’auraient eu qu’à se défendre. Malheureusement ni le témoin ni moi n’avons pu donner un portrait satisfaisant de mes agresseurs. Vous savez pour moi ils se ressemblent tous avec leur « uniforme » des cités…

– Pourtant vous l’avez bien retrouvé ?

– N’allez pas trop vite sinon vos lecteurs ne plus rien y comprendre.

– Excusez-moi, je vous ai interrompue, continuez !

– Donc j’ai porté plainte pour le vol de mon téléphone portable et je suis rentrée chez moi après avoir remercié la dame qui m’avait bien aidée malgré tout. Le policier m’avait conseillé de faire couper ma ligne afin de ne pas avoir à payer trop. Mais à vrai dire je m’en fichais un peu car c’était une carte prépayée et qu’il ne restait que quelques unités. Ce n’était pas urgent. J’avais mon idée en tête et je voulais me venger.

– Cette idée vous est venue très vite. Mais comment l’avez-vous eue ? En effet je ne suis pas sûre que j’aurais pu avoir la même.

– Mon métier me permet de côtoyer des gens de toutes races et toutes religions. Et contrairement à ce que les politiciens veulent nous faire avaler en matière d’intégration, ce n’est pas eux qui s’adaptent mais vous si vous voulez communiquer.

– On frise les propos caricaturaux de l’extrême-droite !

– Mais pas du tout. Si vous voulez comprendre les gens, il vous faut pénétrer leur culture. Sinon vous risquez de passer à côté. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai été acquittée. Pour un Français, cette vengeance est incompréhensible.

– Bien expliquez-vous alors !

– Ces trois types étaient, de toute évidence, africains. Le seul moyen que j’avais de me venger de mon voleur était de lui jeter un sort.

– Jeter un sort ? Mais on n’est plus au Moyen-âge !

– Vous êtes trop cartésienne. Mais ne croyez pas que la sorcellerie a disparu, même en France ! Mais pour en revenir à notre histoire, je me suis dit que le mieux était d’aller voir un marabout. Comme tout le monde, vous avez dû un jour avoir dans votre boite aux lettres ces petites cartes qui vantent leurs dons. Dans ma clientèle, j’en avais un et je savais qu’il était connu et respecté. Je suis allée le voir immédiatement car il se trouve qu’il n’habite pas très loin de chez moi. Il était fier de me rendre service car je l’avais aidé il y a quelques années déjà. Je lui racontais mon agression et il prit un air grave pour m’écouter.

A la fin de mon récit, il me demanda si j’avais quelque chose qui appartenait à mon voleur. Malheureusement non mais cependant lui avait mon téléphone. Le marabout me proposa de l’appeler. Qui sait ? Trois sonneries et une voix masculine me répondit. L’accent était très prononcé. J’engageais la conversation. A l’autre bout de la ligne, le ton était arrogant. C’est alors que je lui dis que j’avais porté plainte à la police et que je m’apprêtais à lui jeter un sort. Il rigola et avant qu’il ne me raccrochât au nez, je lui passais le marabout. La conversation fut rapide en dialecte. Cinq minutes plus tard, j’étais dehors avec un petit bout de papier qu’il avait rempli de caractères incompréhensibles et roulés dans un sachet en cuir. Je lui laissais 100 euros car c’est tout ce que j’avais.

– Et alors ?

– Je rentrais chez moi et je fis le nécessaire pour que la ligne soit coupée. Je m’aperçus que sur mon répondeur, j’avais un message. C’était mon agresseur. Il avait la voix blanche, il était comme paniqué. Il me disait : « pourquoi voulez-vous me tuer ? Je ne veux pas mourir ! Je vous rends votre téléphone portable. » Avec les numéros mémorisés, il n’avait eu aucun mal à me trouver. Cela m’angoissa un bref moment puis j’éprouvais un soulagement.

Il avait perdu de sa superbe et visiblement c’était lui qui avait le plus peur maintenant. Ce n’était que justice. A chacun son tour. C’était ce que je voulais. Après tout ce type m’avait humiliée en essayant de me violer, il méritait bien une petite leçon. Quant à mourir, je ne voyais pas pourquoi. Un coup de fil et un gri-gri, cela ne faisait pas de moi une criminelle. Pour moi, les choses devaient en rester là.

– Mais ce ne fut pas le cas !

– Non parce que le marabout lui avait bien jeté un sort.

– Vous voulez me faire croire que c’est le sort qui l’a tué.

– En tout cas sa famille a porté plainte pour meurtre après sa mort et m’a accusée ouvertement. Ce que je vais vous raconter, c’est ce qui a été dit ensuite au procès. Mamadou, parce que c’est son nom, a immédiatement réagi. Il est allé voir à son tour un marabout pour se protéger. A partir de là, il a refusé de sortir, de manger. Il ne dormait pratiquement plus. Son état s’est vite dégradé et comme c’était l’hiver, il a attrapé une mauvaise grippe. Refusant toute médication, de peur ou persuadé d’être empoisonné, je ne sais pas trop, il a été victime de complications pulmonaires et il a dû être hospitalisé.

– Et c’est là…

– Oui, c’est là que Mamadou est arrivé dans mon service. J’étais l’infirmière de garde. C’est moi qui l’ai reçu avec sa famille. Quand il m’a vu il m’a tout de suite reconnue, moi pas. Dans une langue que je ne connaissais pas, il m’a pointée du doigt et a dit des choses que je n’ai pas comprises. Il s’est agité et j’ai dû appeler le médecin de garde pour qu’on lui administre un calmant.

– Et ensuite ?

– Il a été emmené dans sa chambre par les brancardiers. C’est quand j’ai fait mon tour une heure plus tard que je l’ai trouvé mort.

– La famille vous a accusé d’avoir injecté de l’air dans la perfusion.

– Mais je ne savais même pas que c’était lui. Il a fallu le procès pour connaître la vérité. « L’homme qui découvre qu’un ennemi lui jette un sort offre une image piteuse. Il se tient consterné, le regard fixé sur l’objet pointé vers lui et les mains levées comme s’il espérait se protéger du poison létal qu’il imagine en train de pénétrer son corps. Ses joues pâlissent, ses yeux deviennent vitreux, son visage exprime l’horreur… Il tente de hurler, mais généralement les sons restent étranglés dans sa gorge, et seule une mousse blanche sort au coin de ses lèvres. Son corps commence à trembler et ses muscles se contractent involontairement. Sa mort n’est plus qu’une affaire de quelques jours. » C’est ce qu’a expliqué l’expert pour relater le phénomène de « mort par un mauvais sort ». L’autopsie quant à elle a conclu qu’il était mort de peur.

– Mais comment est-ce possible tout cela ?

– Ce n’est pas à moi de vous expliquer le pouvoir que les croyances peuvent avoir sur certaines personnes ignorantes, superstitieuses et crédules. J’ai été acquittée, c’est ce qui compte. Je vous ai tout dit. Vous avez d’autres questions ?

– Non ce sera tout. Merci pour nos lecteurs. Je vous souhaite bonne chance pour la suite. »

La journaliste quitta la pièce. Marie ne put s’empêcher de sourire. Elle avait été acquittée et vengée à la fois. Jugée par des gens qui ne croyaient pas en la sorcellerie, à qui il fallait des preuves solides, elle était évidemment innocente. C’étaient son imagination qui l’avait tué. Mais était-elle vraiment innocente ? Seul Mamadou pourrait le dire.

Lorsque Marie pénétra dans la chambre de Mamadou, elle l’avait reconnu. Toutes les images de l’agression lui étaient revenues intactes. La honte, la colère, l’humiliation, le désir de vengeance. Et là, ce jeune homme si sûr de lui, si violent, il y a encore quelques mois, n’était plus que l’ombre de lui-même. La tentation était trop grande. Avait-il voulu la violer ? Le temps n’était plus aux questions. Marie prit sur son chariot une ampoule. Tranquillement devant Mamadou, complètement effrayé, elle cassa l’embout et remplit la seringue du produit. D’un geste précis, elle l’injecta dans la perfusion.

« A ton tour d’avoir peur maintenant. Si tu dois mourir, tu le sauras dans quelques minutes. » Et Marie s’en alla.

Elle n’imaginait pas, même si au plus profond d’elle elle le souhaitait, que la peur le tuerait. Ce n’était que du sérum physiologique qu’elle avait utilisé. La croyance avait fait le reste.

Marie pourrait maintenant oublier cette histoire. Elle savait maintenant que la peur n’était plus le sort des seules victimes. Qu’elle est en chacun de nous, tout comme le pouvoir de détruire.

Demain, c’est sûr, elle irait se racheter un nouveau téléphone portable.

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