Nouvelles lesbiennes

Nouvelle lesbienne : Déconfinés, la déconfiture

Déconfinés, la déconfiture est une nouvelle lesbienne sur l’homosexualité refoulée.

Suzanne et Jean-Pierre étaient mariés depuis trente ans. Leurs deux filles, âgées de 29 et 28 ans, étaient bien établies, mariées et mères de famille. A cinquante ans Suzanne avait tout d’une femme comblée. Elle avait rencontré son mari au lycée. Premier amour, amour de jeunesse, depuis ils ne s’étaient plus quittés.

La vie de Suzanne avait été une longue ligne droite. Avec Jean-Pierre ils avaient hérité de l’entreprise familiale. Une société de bus, spécialisée dans les transports scolaires. Leur vie était rythmée par les vacances et les classes de neige, de mer ou vertes ainsi que les sorties de fin d’année. C’est pourquoi leur carnet de commandes était rempli d’une année sur l’autre. Rien ne pouvait arrêter la course du temps.

Jean-Pierre avait su développer son entreprise. Par un habile réseautage, il avait su se faire connaitre et reconnaitre par les décideurs. Les maires ne juraient que par lui. Et dans les directions d’école, de collèges ou de lycées il était la référence. Il faut dire que le couple était acharné du travail. Pas loin de soixante heures par semaine pour satisfaire une clientèle exigeante.

En effet les parents d’élèves craignant pour la vie de leur enfant mettaient la pression sur les organisateurs pour que les bus soient non seulement bien entretenus mais les chauffeurs compétents. Nulle question de violer la législation. Aussi Jean-Pierre avait dû acquérir une flotte de bus imposante pour éviter les annulations de dernière minute. Et embauché les chauffeurs en nombre suffisant. Bien évidemment les salaires devaient se montraient attractifs par rapport au marché car la concurrence était rude. Mais on n’a pas rien sans rien se plaisait à répéter Jean-Pierre.

Bref une vie bien huilée. Suzanne et Jean-Pierre s’accordaient en général un mois de vacances entre la fin des vacances de la Toussaint et celles de Noël. Une destination au soleil, dans un club de vacances. Farniente garanti !

Tout cela n’aurait pas mérité d’être raconté si en ce début de vacances de printemps 2020, une pandémie mondiale n’était venue contrarier une si belle trajectoire.

Devant leur poste de télévision Suzanne et Jean-Pierre comme des millions de français buvaient les paroles du président de la république.

« Jeudi soir, je me suis adressé à vous pour évoquer la crise sanitaire que traverse notre pays. Jusqu’alors, l’épidémie était peut-être pour certains une idée lointaine, elle est devenue une réalité immédiate, pressante. 

Le Gouvernement a pris, comme je vous l’avais annoncé, des dispositions fermes pour freiner la propagation du virus. Les crèches, les écoles, les collèges, les lycées, les universités sont fermées depuis ce jour. Samedi soir, les restaurants, tous les commerces non-essentiels à la vie de la Nation ont également clôt leurs portes. Les rassemblements de plus de 100 personnes ont été interdits. Jamais la France n’avait dû prendre de telles décisions – évidemment exceptionnelles, évidemment temporaires – en temps de Paix. Elles ont été prises avec ordre, préparation, sur la base de recommandations scientifiques avec un seul objectif : nous protéger face à la propagation du virus… »

Le ciel venait de leur tomber sur la tête ! Comme à des millions d’autres d’ailleurs. Leur monde s’écroulait. Ces bourreaux de travail venaient d’être mis à l’arrêt. Un vide immense s’ouvrait sous leurs pieds.

Les premiers jours, hormis les déplacements limités pour régler les formalités administratives comme le chômage des salariés les occupèrent. Mais ensuite enfermés 23 heures sur 24 entre les quatre murs du pavillon, les journées commencèrent à être longues et se ressembler.

Jean-Pierre, bricoleur ne pouvait rien entreprendre car tous les magasins étaient fermés. En dehors du tri et du rangement, comment s’occuper ? L’heure de sortie était très attendue par le couple. Mais des voisins paniqués de les voir ensemble côté à côte les dénoncèrent à la police. Atmosphère, atmosphère. Aussi chacun sa balade, un kilomètre autour de chez soi, le ras-le-bol s’installa rapidement. Même en variant le sens, la monotonie était là.

En fait ce confinement révélait à Suzanne et Jean-Pierre tous les non-dits du couple. Le travail avait été une façade de respectabilité, le ciment d’une union qui ne s’était jamais remise en question. En dehors de la famille et de l’entreprise qu’avaient-ils construit ensemble ? Quels étaient leurs projets ? Leurs centres d’intérêt ? En vacances, exténués par leur année de labeur, c’était chaise longue, buffets et plage. Mais dans le huis-clos du confinement, tout ce train-train volait en éclats.

Dès la troisième semaine, Jean-Pierre excédé par l’inactivité révéla un caractère ombrageux. Tout chez sa femme l’énervait. Il ne la supportait plus. Depuis des années déjà ils faisaient chambre à part car Jean-Pierre ronflait. Quant à leur sexualité elle avait été reproductive. Suzanne, traumatisée par l’épisiotomie s’était de moins en moins offerte à lui. Petit à petit l’amour avait été remplacé par la tendresse. Si Jean-Pierre était allé voir ailleurs, Suzanne n’en avait rien su ou voulu savoir.

Jean-Pierre occupait ses journées en regardant la télévision. Il s’était abonné pour la circonstance à des chaines câblées. Suzanne ne partageait absolument pas ses goûts en matière de cinéma ou de séries. Elle s’ennuyait avec Jean-Pierre. C’était un bon père, un bon patron, un bon mari mais en fait elle ne ressentait rien d’autre pour lui. Étaient-ce les effets délétères de l’enfermement contraint ? Ou bien un constat lucide que cette introspection forcée entrainait ?

Elle ne saurait le dire. Suzanne s’enfermait dans leur bureau. Elle préférait surfer sur le net car c’était une acheteuse compulsive. Elle adorait lire les avis, avoir le dernier appareil à la mode. Son dernier achat en date était une friteuse sans huile. Avec la ménopause, Suzanne avait repris son corps en main. Elle avait tendance à grossir et pour lutter contre les bourrelets disgracieux, elle surveillait son alimentation. De plus le confinement n’arrangeait rien. La diminution de l’activité couplée à l’anxiété la poussait à grignoter.

Suzanne était gourmande. Aussi elle s’obligeait de manière drastique à limiter ses apports caloriques. Cependant elle avait un pêché mignon largement partagé par d’autres. Le chocolat. Elle en avait des fringales. A la recherche d’une solution pour rester raisonnable, elle se mit en quête de lire les témoignages sur le sujet. En fait un avis récurrent revenait sur tous les forums. Quitte à se faire plaisir, autant manger un excellent chocolat. En le dégustant lentement, il dégagerait tous ses arômes avec le beurre de cacao. Manger mieux en mangeant moins tel était le credo.

Et voilà Suzanne de liens en liens à découvrir les chocolats de grands crus. Au fur et à mesure de ses lectures, elle en apprenait un peu plus sur son aliment préféré. Habituellement elle se contentait comme la plupart des internautes de la première page du moteur de recherche mais comme rien ne l’attendait, elle s’égara sur les suivantes.

Ce n’était pas dans les habitudes de Suzanne de s’égarer sur des chemins non balisés. Elle préférait le sûr à l’inconnu. Et pourtant elle se rendit compte qu’elle avait bien tort. Loin des sentiers battus, des sites qui n’avaient pas la puissance de frappe des grandes marques se démarquaient. Son voyage virtuel se mit à devenir initiatique. Des expériences sensuelles y été décrites avec précision. Le sensoriel côtoyait le sensuel. La bouchée gourmande devenait orgasmique.

Depuis combien de temps Suzanne n’avait pas ressenti du plaisir physique ? Avait-elle seulement un jour joui avec Jean-Pierre ? Elle l’avait souvent encouragé à finir vite en simulant par des cris un orgasme dont elle ignorait tout. En effet Suzanne n’avait jamais été très portée sur la chose car c’était son devoir conjugal avant tout.

Mais cette crise sanitaire venait balayer tous les fondements de sa vie. Si la pandémie s’installait et durait, le modèle économique mondial serait à revoir. Leur entreprise prospère pourrait ne jamais s’en remettre. Avoir traversé l’existence sans se poser de questions lui revenait en boomerang dans la figure ! Depuis l’enfance Suzanne avait suivi une voie tracée pour elle par ses parents car la petite entreprise était familiale de son côté.

En effet ses parents avaient été jeunes durant les années 70, celles des hippies et de la libération sexuelle. Il restait de cette lointaine époque, le van parental dans un des hangars de l’entrepôt. Suzanne était nostalgique de ses vacances nomades où sa famille sillonnait les routes de France. Un vent libertaire les poussait à refuser le tourisme de masse. Dormir dans un champ ou sur le bord d’une route de campagne, voire sur un parking face à la mer tel était leur philosophie. Et puis pour des raisons obscures, Suzanne s’était construite en opposé à ce modèle. Elle était devenue assez conventionnelle. Même si là encore pour des raisons obscures ce minibus gardait pour Suzanne une valeur particulière. Sans doute parce qu’il était le lien entre celle qu’elle était et celle qu’elle est devenue.

Finalement ces semaines de confinement avaient eu du bon. Suzanne s’était remise au sport avec la pratique du rameur et du tapis de marche installés dans le sous-sol du pavillon. Et question alimentation elle avait entamé un rééquilibrage en surveillant l’indice glycémique de tout ce qu’elle avalait. Jamais elle ne s’était sentie si bien dans sa peau.

Aussi quand le déconfinement fut annoncé Suzanne n’avait plus très envie de travailler. Mai était habituellement le mois des ponts et des classes vertes. C’était une période très chargée car les établissements scolaires organisaient de nombreuses sorties. Mais avec la pandémie, la reprise des cours était à la carte. La priorité n’était pas aux loisirs ni aux sorties culturelles. Pour une fois leur petite entreprise connaissait la crise. Au mieux le couple pourrait assurer les départs en colonie de vacances en juillet.

Comme les bars et les restaurants rouvraient, Suzanne proposa à Jean-Pierre de partir se changer les idées. Après des semaines enfermées, Suzanne aspirait à respirer l’air du grand large. Mais Jean-Pierre qui s’était plutôt laissé aller en grignotant et en buvant toute la journée se voyait mal exhiber son corps empâté. Il avait sombré dans une dépression depuis que le comptable lui avait expliqué que si la pandémie se prolongeait jusqu’à l’année prochaine, le dépôt de bilan ne serait pas loin. La première vague n’était pas achevée que la deuxième s’annonçait.

Pour la première fois de leur vie Suzanne et Jean-Pierre ne regardaient plus dans la même direction. Jean-Pierre à juste titre s’inquiétait de la matérialité de cette crise sur leur existence. Quant à Suzanne, elle n’aspirait qu’à donner du sens à ce qui n’en avait plus pour elle. En effet elle traversait une crise existentielle, celle de la cinquantaine au moment où la crise sanitaire percutait le monde et ses certitudes.

Jean-Pierre qui du fait de sa dépression ne supportait pas l’insouciance de sa femme parla divorce. Il avait donné sa vie à une entreprise qui n’était pas la sienne au départ. Et cette faillite était au-dessus de ses forces. Les enfants étaient élevés. Ce pavillon était devenu trop grand et serait bientôt trop cher à entretenir. Aussi autant le vendre pendant que ce type de bien avait le vent en poupe. A peine déconfinés, la déconfiture.

C’est ainsi qu’en juin la maison fut vendue. Les époux se séparèrent à l’amiable en attendant que la justice se prononce définitivement. Quant à l’entreprise, Suzanne choisit de la fermer en attendant de pouvoir la revendre. A défaut elle pourra toujours revendre les bus. Un jour on verrait bien la fin de cette pandémie.

Le minibus de son enfance avait été entretenu par son père jusqu’à sa mort. Suzanne demanda à un des mécaniciens de l’entreprise de prendre rendez-vous pour un contrôle technique. A part une courroie et les pneus à changer, le véhicule était apte à prendre à reprendre la route.

Nous étions en septembre. Avec une météo digne d’un mois d’août. Suzanne avait décidé de longer les côtes françaises jusqu’au pays basque. Comme au bon vieux temps, elle s’éloignerait un peu des endroits touristiques pour dormir dans son van.

Suzanne adorait conduire. Avec la chaleur, les fenêtres étaient ouvertes car elle n’avait pas la climatisation. Elle s’arrêtait toutes deux heures pour boire et se dégourdir les jambes. Elle préférait la rase campagne car en ville ce n’était pas toujours aisé pour stationner. Durant son périple, elle était attentive à conserver la distance physique et à porter son masque dès qu’il y avait du monde.

En revanche, pour se laver, la petite toilette dans la bassine c’était bien pour dépanner. Mais au bout d’un moment le besoin d’une douche se fit ressentir. C’est ainsi que pour une nuit, elle prit une chambre dans un hôtel. Quand au matin, elle reprit le volant, elle fut surprise par une femme d’une trentaine d’années adossée à son van. Cette dernière ne s’excusa même pas de son attitude familière. Elle demanda à Suzanne où elle allait. « Où le vent me mènera » répondit Suzanne qui voulait s’en débarrasser poliment. « Super, c’est ma direction » répondit l’inconnue qui avait le sens de la répartie.

Contre fortune bon cœur, Suzanne l’invita à monter. La femme était propre, ce n’étaient pas les routardes habituelles qui trainaient dans les stations-services. Elle se présenta. Elle s’appelait Déborah. Comme Suzanne le confinement avait été une déflagration dans sa vie. Coincée dans une existence qui ne lui convenait plus, elle avait décidé de vivre sa vie. On se fabrique des vies pour qui ? Pourquoi ? Quand tout volait en éclats, l’essentiel devenait une urgence à réaliser. Sortir de la confusion, être qui elle était, c’était son nouveau credo.

Malgré la mauvaise impression du départ, Suzanne trouva Déborah rapidement sympathique. Depuis combien de temps n’avait-elle pas ressenti un tel sentiment de légèreté ? Elle était bien avec cette jeune femme qui respirait la joie de vivre. Cela la changeait de l’atmosphère plombée ambiante. Suzanne se confia sur sa vie et son divorce en cours. En deux mois un virus avait mis à terre un mariage de trente ans ! Comment en étions-nous arrivés collectivement là se demandaient les deux femmes ?

Le soir venu, Suzanne proposa à Déborah de dormir à l’hôtel. Elle se voyait mal proposer une telle promiscuité à cette jeune femme. Après avoir diné au restaurant, elles montèrent chacune dans leur chambre.

Déborah comme Suzanne ne parvenaient pas à trouver le sommeil. Aussi sans se concerter elles se mirent au balcon pour respirer l’air des embruns. Suzanne proposa à Déborah de boire une tisane dans sa chambre. Rien de mieux pour s’apaiser.

Elles avaient fait tomber les masques au propre comme au figuré. Déborah au lieu de prendre le gobelet que Suzanne lui tendait l’embrassa à pleine bouche et l’entraina sur le lit. Suzanne malgré la surprise se laissa faire. L’excitation avait pris le dessus. Les mains expertes de Déborah lui procuraient un plaisir inconnu. Elle avait totalement perdu le contrôle et c’était délicieux. Suzanne ne se défendait plus. Elle aimait les femmes et ce depuis toujours. Tous les blocages avaient sauté, la digue de vertu s’était effondrée en même temps que son mariage.

Que de temps perdu à vivre une vie qui n’est pas la sienne. Elle ne refoulait plus son homosexualité.

Au petit matin, Déborah avait disparu. Sur le pare-brise de son van elle avait glissé à la hâte un petit mot. « N’attends pas la deuxième vague, l’amour est plus fort que la mort. »

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