Histoire

Nouvelle : Aujourd'hui tu meurs !

Aujourd’hui tu meurs est une nouvelle qui va vous surprendre…

J’ai toujours su que notre relation serait intense et chaotique. Parce que tu étais toi, que j’étais moi et qu’aucun de nous deux n’était en mesure de faire des concessions sur qui il était vraiment.

Je t’ai mis le grappin dessus par une belle journée de printemps lors d’une sortie escalade organisée par ton collègue Paul.

Tu étais le boute-en-train du groupe, tu montrais le chemin, tu plaisantais quand certains, victimes de vertige, n’osaient plus avancer. Ta technique était impeccable, tes muscles et ton corps te répondaient au doigt et à l’œil. Je voyais Marie, la petite secrétaire, frissonner quand tu prenais des risques inutiles, pour te faire mousser, mais surtout pour la beauté de la performance. Tout chez toi n’était que compétition et défi. Est-ce ce qui m’a plu ? L’enjeu de t’avoir toi plutôt qu’un autre ? D’être capable de te donner le vertige, moi aussi ? Ta personnalité, ton habileté, ton physique, ta presque perfection faisaient de toi un challenge que je devais relever. Du félin sauvage et intrépide, j’allais te transformer en chat de canapé. Je t’ai vu, tu m’as plu et je ne t’ai plus quitté.

Tu n’as pas été facile à convaincre. Au début, nos activités ensemble étaient sporadiques, mais j’étais bien avec toi. J’avais l’impression d’avoir trouvé la personne idéale pour partager ma vie. Peu à peu, cette évidence s’est imposée à toi aussi et nous sommes devenus inséparables.

J’avais choisi un homme fort et apprécié pour sa joie de vivre, mais avec cette petite part de mystère qui te donnait un charme supplémentaire. C’est pour cela que je me suis sentie flattée quand notre idylle a débuté et que tu as préféré me cacher aux autres. Tu t’accrochais à ton ancienne vie, tu n’étais pas tout à fait prêt à lâcher prise. Je l’ai compris et accepté, j’étais ton petit secret et ça me plaisait beaucoup. Nos tête-à-tête n’en étaient que plus intenses et nos instants plus fiévreux.

Pourtant, en juillet, quand ton frère t’a invité à une sortie randonnée, j’ai été lassée que tu nies mon existence et partes t’amuser comme si de rien n’était. J’admets que j’ai forcé le destin : au milieu de la balade, sous prétexte de maux de tête, je t’ai obligé à rentrer à la maison pour t’occuper de moi. Je supportais de moins en moins que ton attention se porte ailleurs que sur ma personne.

Ton frère a alors eu un doute et a commencé à te questionner. Il s’est montré discret devant tes réponses évasives et tes changements de sujets, presque un peu trop naïf à mon goût. Toutefois, quand j’ai réitéré et que tu n’as pas pu le rejoindre en roadtrip en Croatie, j’ai su qu’il allait te faire avouer. À bout d’arguments, les joues rouges et, dans un mélange de mots mal articulés, tu as fini par lui dire ce qui se passait et que tu ne comprenais pas ce qui t’arrivait.

L’amour ! C’est l’amour qui te bouleversait ! J’étais la plus heureuse, tu venais de révéler notre relation à ton frère. Je pouvais enfin te revendiquer comme mien. Quel bonheur ! Quelle joie !

Cette dernière fut cependant de courte durée quand ce frère, dont la rencontre m’avait tant réjouie, s’est mis à se méfier de moi. Il n’acceptait pas que tu passes tant de temps à mes côtés et que tu refuses les activités qui te caractérisaient avant. J’étais déçue, l’amour change les gens, c’est bien connu, pourquoi en aurait-il été autrement pour toi ?

Il t’a conseillé de prendre du recul et t’a proposé de te présenter quelqu’un. C’en était trop, j’ai vu rouge. Je t’ai fait une scène terrible qui t’a laissé abattu, en position fœtale sur le canapé. Les stigmates de cet épisode ont marqué ton corps pendant des jours. Chaque matin, ton visage tuméfié par une chute contre la table basse ravivait tes souvenirs et je crains que ton désir de me faire disparaître de ta vie soit né de ton reflet dans le miroir. Avec le recul, j’ai peut-être dépassé les bornes ce soir-là et tu n’as pas pu me pardonner.

Jusque-là si docile, tu as commencé à te méfier, à te rebeller quand je proposais un dimanche cocooning à deux. Tu m’accusais de vouloir t’éloigner de tes proches. Ta décision d’aller voir la fille que te recommandait ton frère a signé l’ouverture des hostilités entre nous.

Tu es rentré de ce rendez-vous un peu nerveux et pas mal stressé, je l’ai bien vu, tu n’as jamais rien pu me cacher.

À cette époque, j’ai cru qu’en lâchant du lest, tu me reviendrais. Plusieurs fois, j’ai accepté que tu la rejoignes, en comptant sur elle pour comprendre qu’elle n’était pas de taille. Je jouais gros, mais ça en valait la peine. Cette guerre de possession entre elle et moi mettait aussi du piment dans notre relation, je l’ai déjà dit, tout comme toi, j’ai toujours aimé les challenges.

Un soir, alors que nous préparions le repas, entourés d’une délicieuse odeur de tomate et d’origan, ton téléphone a sonné, c’était elle. Tu es parti t’asseoir dans le fauteuil du salon, le teint pâle et la mâchoire tremblante. Pelotonné dans le plaid, tu paraissais une petite chose frigorifiée et désemparée qui venait de voir la mort en face. De mon côté, la pizza avait la saveur de la victoire et la chaleur des côtes Italiennes en été. Prise d’un élan de tolérance et de générosité, je t’ai laissé sécher tes larmes et appeler ton frère, sans me faire remarquer.

Peu après, ton comportement vis-à-vis de moi s’est nettement amélioré. Avec ton frère, vous avez organisé une grande fête un dimanche pour me présenter à tes proches. Ce revirement de situation à mon égard m’est allé droit au cœur, c’était inespéré.

Certains de tes amis s’étaient doutés de quelque chose sans pouvoir en être tout à fait sûrs. Tu as officialisé notre relation et ta famille m’a enfin offert la place qui me revenait. J’étais sur un petit nuage, tant d’attention de la part de tant de personnes, c’était plus que je n’avais jamais eu.

Tout me semblait parfait jusqu’à ce que j’observe des changements dans ton comportement. Tu as abandonné le sport et les sorties entre amis. J’en étais ravie, car nous passions plus de temps ensemble, mais je me rends compte maintenant que ça te pesait. Tu fatiguais au moindre effort, tes muscles fondaient et une expression triste marquait ton visage dont le teint hâlé n’était plus qu’un lointain souvenir. Tu es devenu taciturne et d’humeur changeante. La vie à tes côtés s’est vraiment compliquée quand j’ai compris que tu m’échappais. Un matin, tu as quitté la maison sans rien dire, je suis restée figée, comme foudroyée par la peur. Tu es rentré épuisé, nous avons passé l’après-midi sur le canapé dans un état second et le lendemain tu as recommencé. Ce manège a duré plusieurs semaines et me rendait malade.

Les choses se sont encore détériorées entre nous quand tu as entamé un traitement médicamenteux. Ton moral et ton énergie se dégradaient à vue d’œil. De dépressif, tu devenais agressif sans préavis, entre deux sanglots, tu maudissais la terre entière, tu m’accusais de tous tes maux. J’observais ta destruction progressive et craignais la nôtre.

Ton corps si beau, si parfait se transformait en une masse informe et grise comme si toute trace de vie te quittait. Les cernes noirs sous tes yeux soulignaient le regard dur et implacable que tu portais sur le monde.

Quelque temps avant la fin, ma présence t’était devenue insupportable et, tel un condamné, tu m’as hurlé de partir. Tu te positionnais en martyr, me demandant pourquoi je te faisais tant souffrir. Je me sentais désemparée, mais j’espérais que tu comprendrais à quel point je tenais à toi. Tu t’es ouvert la main de rage en cognant le mur du salon avant de t’effondrer en larmes et à bout de souffle contre le buffet. Tes accès de colère et ta haine envers moi enflaient de jour en jour, jusqu’à atteindre leur apogée ce mardi 2 novembre 2021.

La lame blanche et effilée du bistouri s’est enfoncée dans ma chair avec une précision chirurgicale et une facilité effroyable. Déjà affaiblie et épuisée par le traitement que tu me faisais endurer depuis des semaines, j’ai senti la torpeur m’envahir. J’ai regardé, surprise, notre sang chaud couler autour de moi alors que la perspective de l’inévitable me glaçait. Dans la lumière crue qui m’éclairait soudain, j’ai aperçu les ombres de l’avenir.

Le tien, long et plein de vie, libéré de moi. Tu redeviendrais celui que tu avais toujours été, le grimpeur intrépide, le clown qui racontait des anecdotes truculentes à ses proches hilares.

Le mien, inexistant, car séparée de toi je ne suis rien, tout juste un souvenir.

Les forces m’ont quitté et avant de m’éteindre j’ai déroulé le fil de notre vie, de ce jour de printemps à ce moment terrible et prémonitoire ce matin dans la salle de bain. Debout, en pyjama, les deux mains crispées sur le rebord du lavabo, ton regard me fixait à travers le miroir. Tes yeux, d’habitude embrumés par les médicaments, semblaient au contraire étinceler d’une détermination nouvelle et déconcertante presque cruelle. Le manque de sommeil les avait injectés de sang et te donnait un aspect féroce, voire dangereux. J’aurais dû me douter du pire quand, d’une voix calme dont les graves ont longtemps vibré sur le carrelage, tu m’as annoncé implacable et catégorique : tumeur, aujourd’hui, tu meurs !

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